Cœur de sceptique/6

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Librairie Plon, Plon-Nourrit et Cie, imprimeurs-éditeurs (p. 230-263).


VI


Le vapeur filait rapidement vers Vevey, et Robert Noris arpentait le pont, impatient de voir apparaître la petite ville que voilait un brouillard léger.

Il venait d’obtenir, à Genève, un éclatant succès d’orateur. Jamais il ne s’était montré plus original, plus charmeur, plus captivant ; jamais sa pensée n’avait été plus haute, soudain dégagée du pessimisme railleur dont elle était d’ordinaire attristée. Un vrai triomphe ! reconnaissaient ses critiques mêmes, triomphe devant lequel il était resté distrait et indifférent, tant l’unique intérêt de son existence était ailleurs concentré.

Rien mieux que cette séparation de quelques jours ne lui eût montré quelle place Lilian occupait maintenant dans sa vie ; et lui-même tressaillait en y songeant, tandis que, debout sur le pont, il regardait fuir l’eau mouvante. À n’en pouvoir douter, il savait désormais que ce n’était pas un attrait fugitif qui l’entraînait vers cette enfant.

Encore quelques instants, et il allait donc retrouver la caresse de ses prunelles sombres, sentir vibrer son âme jeune, entendre sa voix tout ensemble grave et fraîche qui avait prononcé pour lui tant de consolantes paroles.

Telle qu’il la connaissait, il espérait presque la trouver tout à l’heure, sur le quai, pour l’arrivée du vapeur.

— Vevey, Vevey — grand hôtel ! Vevey ! répéta le capitaine.

Le bateau stoppait. Les yeux chercheurs de Robert coururent sur les groupes qui stationnaient au débarcadère ; mais ils n’aperçurent point la silhouette élégante et jeune de Lilian, et ne rencontrèrent point son regard brillant sous le petit chapeau masculin. Rien que des visages étrangers ou indifférents autour de lui ; et, à l’imperceptible sensation du froid qu’il en éprouva au cœur, il comprit à quel point il avait espéré la voir dès la première minute de son retour à Vevey.

Il regarda l’heure ; le bateau avait du retard. Quand il allait arriver à l’hôtel, elle serait au dîner de table d’hôte et il ne pourrait l’aborder qu’au milieu d’un monde curieux.… Mais enfin il la verrait.

— Lady Evans est encore dans la salle à manger ?

Ce fut sa première question, quand il pénétra dans le hall brillamment éclairé.

— Lady Evans ?… Mais madame et mademoiselle sont parties, monsieur.

— Parties ?… vous dites parties ?

— Oui, Monsieur, hier matin même, par le premier train.

Robert, d’un geste machinal, passa la main sur son front avec l’idée qu’il ne comprenait pas les paroles qui lui étaient adressées.

— Elles sont allées en excursion ?… Elles vont revenir ? insista-t-il.

— Oh ! je ne pense pas, monsieur. Lady Evans a dit que l’on pouvait disposer de son appartement et tous les bagages ont été emportés.

Et il ajouta, dominé par cette volonté de savoir qu’il sentait en Robert Noris :

— Ces dames ont, parait-il, reçu des lettres qui les rappelaient subitement en Angleterre.

Robert eut un léger signe de tête, et une sorte de sourire étrange effleura sa bouche à la pensée qu’il en était à solliciter les renseignements d’un domestique sur sa fiancée. Par un suprême effort de volonté, il parvint à rester absolument maître de lui et dit, la voix presque indifférente et calme :

— Vous aurez l’obligeance de me donner l’adresse actuelle de lady Evans.

— Nous ne l’avons pas, monsieur ; lady Evans ne nous l’a pas laissée ; et nous avons même ici plusieurs lettres pour elle que nous ne savons où lui renvoyer.

— Des lettres ! fit Robert, songeant à celle qu’il avait écrite à lady Evans. Ne l’avait-elle pas vue ?

Et d’un accent si impératif que le domestique n’osa répliquer, il ajouta :

— Montrez-moi ces lettres. Il en est une que j’ai adressée de Genève à lady Evans, et j’ai besoin de savoir si elle l’a reçue avant son départ.

L’homme obéit et, parmi les enveloppes qu’il rapporta bientôt, d’un coup d’œil, Robert distingua celle qui venait de lui… Ainsi lady Evans n’avait pas eu connaissance de la demande qu’il lui adressait !

Un ébranlement secoua ses nerfs ; il prit le papier cacheté, et du même ton bref et absolu qui rendait toute observation impossible, il dit au domestique :

— Cette lettre est de moi. Je la ferai parvenir moi-même à lady Evans, dès que je saurai où la lui adresser.

Et d’un pas lent, il monta dans sa chambre.

Lilian partie ! tandis qu’il était absent, sans un mot pour lui dire où elle se rendait !… Mais, après tout, était-ce bien sans un mot qu’elle était partie ? Dans son appartement, sans doute, il allait trouver un billet d’explication… Comment n’avait-il pas immédiatement pensé à cette probabilité si évidente…

Et il avait bien deviné ; au-dessus même des lettres et des journaux arrivés en son absence et amassés sur son bureau, s’étalait une enveloppe sur laquelle une écriture anglaise avait tracé son nom en caractères rapides qu’on eût dits pleins de fièvre : l’écriture de Lilian. Il déchira le cachet et lut… une fois, puis deux, puis une troisième encore, et à demi-voix, il répéta lentement d’un accent monotone et distinct certains mots du billet : « Je n’ai plus confiance… Nous nous sommes trompés l’un sur l’autre… Mieux vaut nous séparer… »

C’était elle, Lilian, qui avait écrit ces lignes… Mais c’était impossible, impossible !… Il lisait mal ! il ne comprenait pas ! Il était fou de croire à de semblables paroles !

Et pourtant ?… Il reconnaissait bien là son écriture, haute et droite, — moins qu’à l’ordinaire cependant ! — sa signature « Lilian », avec cette seule différence qu’aujourd’hui un trait dur, écrasé, finissait le dernier caractère du nom ! Quelqu’un lui avait dicté cette lettre froide et cruelle, la lui avait imposée, mais elle ne l’avait pas pensée, elle qui, trois jours plus tôt, répondait, vibrante d’émotion, à la prière humble et suppliante qu’il lui adressait de devenir sa femme.

Qu’avait-il pu survenir ?… Était-il vrai, ce rappel subit en Angleterre !… Ou bien lady Evans, s’opposant pour un motif quelconque au mariage de Lilian avec lui, avait-elle emmené la jeune fille ?… Mais comment croire cela ?… Lilian était ferme et loyale autant qu’un homme eût pu l’être. Elle ne se fût pas laissé entraîner ainsi, après sa parole donnée. Alors c’était librement qu’elle était partie ?… Quelqu’un avait-il donc entrepris de les séparer, de la lui enlever ?… Isabelle, peut-être ?

Violemment, il sonna et demanda :

— Mme de Vianne est-elle de retour ?

— Non, monsieur, Mme la comtesse de Vianne est encore absente. Elle a seulement annoncé son arrivée pour ce soir ou demain matin.

— Et elle n’est pas revenue à l’hôtel depuis trois jours ?

— Non, monsieur, fit encore le domestique, qui, tout en gardant une tenue respectueuse, considérait Robert avec surprise.

— C’est bien, merci. Vous pouvez vous retirer.

Fiévreusement, il se prit à marcher dans sa chambre, l’âme étreinte parle mystère de ce départ. Un fait existait, défiant toute discussion. Lilian lui avait promis de devenir sienne, et le lendemain même, pendant qu’il était absent, elle s’était éloignée après lui avoir rendu sa parole ! Pourquoi ?… C’était ce pourquoi qui lui torturait l’esprit, surexcitant ses nerfs et sa pensée, devant l’impossibilité d’obtenir une réponse… L’un après l’autre, les instants s’enfuyaient ; il songeait toujours et un déchirement sourd lui meurtrissait l’âme, car un doute lui venait, pénétrant peu à peu son esprit.

Tout d’abord, il avait cru impossible que l’étrange lettre de Lilian fût l’expression de la vérité. Mais, en définitive, pourquoi refusait-il d’admettre l’évidence ? Avec sa nature loyale et fière, Lilian avait dû être profondément atteinte par les révélations d’Isabelle. Il avait cru avoir cicatrisé cette blessure ; mais leur dernier entretien avait été si court ! Comment pouvait-il être certain qu’en écoutant sa prière, elle n’avait pas voulu seulement mettre un baume sur le coup reçu par sa fierté… Si elle l’avait aimé, eût-elle disparu ainsi ; n’eût-elle pas oublié sa dignité froissée, elle qui était d’âme si tendre ?…

Et la conclusion de l’analyse qu’il poursuivait âprement s’imposait à lui dans sa cruelle évidence. Lilian Evans avait été flattée, dans son orgueil féminin, de l’attention que lui montrait un homme qui n’était pas, à ses yeux, le premier venu : elle ne l’avait pas aimé… Il en eut soudain la pensée décevante. La foi qu’il s’était obstiné à conserver en elle croulait, et son scepticisme des mauvais jours renaissait, reprenant l’œuvre de destruction.

Ah ! toutes les femmes étaient bien pareilles, des êtres pétris de vanité, même celles qui paraissaient les plus franches, même celles qui semblaient posséder des âmes fraîches de petite fille. Et lui qui, par métier, savait cela, qui les avait étudiées et jugées avec une pénétration implacable, il s’était laissé prendre comme le plus naïf et le plus inexpérimenté des hommes. Il avait donné à cette enfant un amour qu’il n’avait jamais offert à aucune femme ; pour nulle autre, il n’avait éprouvé ce respect profond, cette soif de se dévouer, cette crainte de prononcer un mot qui pût blesser une illusion ou un sentiment…

— Et maintenant, il ne me reste plus qu’à l’oublier, fit-il avec un hautain mouvement d’épaules… Avec du temps et de la volonté, j’y arriverai bien…

Sur sa table de travail, il aperçut, enfermée dans son enveloppe, la lettre qu’il avait écrite à Genève pour lady Evans ; et une contraction douloureuse crispa sa bouche. Il prit le papier qui avait enfermé l’expression profonde de tout son espoir, le déchira, en alluma les débris à la flamme tremblante d’une bougie et, au hasard, jeta, dans la nuit, les cendres mortes… Puis il revint vers son bureau… Le travail seul était capable d’engourdir un peu cette âpre douleur qu’il éprouvait ; rassemblant toute sa volonté, il s’assit, résolu à écrire ; mais c’était son propre cœur qu’il scrutait, l’interrogeant sans pitié, l’obligeant à confesser le découragement, l’amertume affreuse dont il était envahi.

Vainement aussi, il s’efforçait d’oublier Lilian telle qui l’avait connue. Il la revoyait durant les promenades, alors qu’elle marchait auprès de lui de son pas vif, léger comme un vol d’oiseau ; il la revoyait, grave et recueillie, dans la petite église de Vevey ; puis, dans le salon de l’hôtel, assise à sa place favorite, près d’une fenêtre, sa tête blonde un peu levée vers lui, l’interrogeant de son regard charmant. Mais surtout, avec une ténacité obsédante, il l’apercevait au château des Crêtes, un peu penchée sur la balustrade de la terrasse, une gerbe de fleurs sous ses mains dégantées, la lumière avivant sa fraîcheur éblouissante, ses lèvres chaudes entr’ouvertes sur les dents laiteuses. Il se rappelait tous les détails de sa toilette ce jour-là, même les plus insignifiants : la blouse rose pâle qui emprisonnait son buste souple, le ruban de satin blanc noué autour de la taille, les souliers de cuir fauve cambrés sous la jupe bleu sombre. Quel désir fou il avait eu alors de lui dire à quel point elle lui était devenue chère !…

Là, dans son bureau, il avait, soigneusement enfermés, les feuillets qui composaient le « livre de Lilian » ; et tout à coup, il se leva, prêt à les réduire en cendres comme la lettre. Mais il s’arrêta avec un sourire de suprême ironie…

— Ce serait un crime, murmura-t-il, de brûler des documents si précieux !…

Et il se remit à écrire…

Le lendemain, le domestique, entrant dans sa chambre, l’avertit que Mme de Vianne venait d’arriver. Voir Isabelle ?… Il le pouvait maintenant. À quoi bon ? Qu’était pour lui Lilian désormais ? Toute la nuit n’avait-il pas été dominé par la résolution de respecter la distance qu’elle avait mise entre eux ?… Et pourtant quel besoin ardent s’agitait sourdement en lui d’interroger Isabelle au sujet de la jeune fille !

— Je l’aime toujours autant ! dit-il à demi-voix, considérant fixement dans la glace son visage altéré par les émotions de la nuit, et je ne songe qu’à acquérir la preuve que sa lettre ne contenait pas la vérité entière !

Avec une impatience nerveuse qu’il ne se dissimulait pas, il attendit l’heure où il lui serait possible de se présenter chez la jeune femme. Chose étrange, on eût dit qu’elle prévoyait cette visite et avait tenu à se montrer à lui, une fois de plus, aussi belle qu’elle savait l’être. Quand il entra, elle était debout devant la cheminée, arrangeant des gerbes de roses, drapée dans une sorte de déshabillé de crêpe de Chine jaune pâle ; une ceinture byzantine retenait à demi les plis souples autour de la taille, et les bras admirables se dégageaient de l’ampleur des manches ourlées de fines broderies.

Mais si elle avait espéré charmer ainsi Robert, elle dut être bien trompée dans son attente. Il ne parut point remarquer l’éclatante beauté de la jeune femme et serra d’un geste distrait, tout en s’informant de son voyage, la main qu’elle lui tendait.

— Il a été excellent, je vous remercie. Je suis revenue par Lausanne avec les de Moussy ; nous avons couché à Beau-Rivage ; ce matin, j’ai repris le vapeur, et me voici de nouveau débarquée à Vevey…, où m’attendaient toute sorte de nouvelles intéressantes !…

— Vraiment ?

Aussi clairement que s’il eût pénétré dans la pensée même de la jeune femme, Robert savait qu’elle allait lui parler de Lilian.

— Tout d’abord, la disparition de vos… amies Evans.

Elle s’était un peu arrêtée avant de prononcer le mot « amies », et elle l’avait dit ensuite d’une façon dédaigneuse qui en faisait une véritable insolence. Il sentit l’attaque, et sa voix devint brève et froide :

— J’ai, en effet, appris hier soir, en arrivant ici, que lady Evans et sa nièce n’étaient plus à Vevey.

— Et vous avez été surpris, désolé de ce départ ?… Voyons, avouez-le ! dit-elle, la bouche railleuse et souriante, se renversant un peu dans son fauteuil… Vous m’aviez l’air, en votre qualité d’homme illustre, de vous trouver fort avant dans la faveur de ces dames.

Il dédaigna de relever le propos, et dit lentement :

— J’ai, comme vous le devinez très bien, été fort surpris…

— En vérité ?… Eh bien, moi, je ne l’ai pas été du tout !

— Parce que vous étiez au courant des projets de lady Evans ?

— Moi ?… Mon cher ami, vous rêvez, j’imagine. À quel propos aurais-je reçu les confidences de lady Evans ?

Elle souriait toujours, d’une sorte de sourire triomphant ; et, entre ses lèvres pourpres, ses petites dents avaient l’air prêtes à mordre. Robert n’avait plus désormais l’ombre d’un doute, Isabelle connaissait le motif qui avait éloigné Liban de lui.

— Isabelle, reprit-il, je vous prie de croire que je n’ai nulle intention de vous froisser ou de vous offenser…, mettez le mot qui vous conviendra…, en vous adressant une question ; mais j’ai besoin de savoir si, depuis le moment où j’ai quitté Vevey, vous avez parlé, écrit ou fait écrire à miss Lilian ou à lady Evans elle-même.

Une faible rougeur courut sur la peau mate de Mme de Vianne.

— Mon Dieu ! quel ton solennel pour peu de chose. Vous faut-il un serment ?… Je vous jure que je n’ai ni parlé ni écrit à l’une des deux personnes auxquelles vous vous intéressez si particulièrement… Et maintenant que vous êtes tranquillisé sur ce point, voulez-vous me permettre de vous dire que je suis, sinon offensée, grâce à vos précautions oratoires, du moins peu flattée de voir à quel degré vous redoutez de me voir approcher votre jeune amie… Car j’imagine qu’elle seule vous occupe réellement.

Il regarda la jeune femme bien en face ; il devinait en elle, désormais, une ennemie sans pitié… En d’autres temps, il eût trouvé curieux de suivre les évolutions de cette âme féminine, mais il ne songeait plus à la psychologie durant cette heure suprême de sa vie. La voix dure, il demanda :

— Ne pensez-vous pas, Isabelle, que j’aie quelque droit de craindre les entretiens que vous pourriez avoir avec miss Lilian ?

Elle se redressa, le bravant d’un sourire insolent :

— Pourquoi ?… Parce que, l’autre soir, j’ai eu la charité d’avertir cette petite fille du rôle que vous lui faisiez jouer… Il était temps ; elle prenait au sérieux vos attentions et était en passe de croire que…

— Que je l’aimais, n’est-ce pas ? Elle ne se trompait pas, Isabelle ; il n’y a maintenant personne au monde qui me soit cher comme elle.

Et il disait vrai. À cette heure encore, toute son âme appartenait à Lilian. La jeune femme devint très pâle, et une expression cruelle contracta son visage.

En vérité, c’est une si grande passion ?… Mon cher Robert, je crois que vous perdez votre temps… Miss Lilian est, ce me semble, une honnête fille !

— Isabelle ! fit-il avec un tel accent de colère qu’une seconde elle eut peur du résultat de sa méchanceté.

Mais il se contint, et, hautain, presque menaçant, il continua :

— Une fois pour toutes, je vous avertis que jamais je ne supporterai d’entendre insulter Mlle Evans comme vous vous permettez de le faire, et cela, parce que, le jour où elle le voudra, elle sera ma femme.

Isabelle eut un éclat de rire sec, cinglant ; mais, sur ses joues sans couleur, les cils s’agitaient dans un battement éperdu.

— Ainsi vous voilà prêt à épouser miss Lilian ?… Rien ne pouvait vraiment lui arriver de meilleur ? Si j’avais la moindre vengeance à tirer de vous, mon cher cousin, je pourrais m’estimer satisfaite plus que je n’eusse osé l’espérer… Et il se trouve que votre… fiancée a disparu dès que vous l’avez eu quittée !…

Les yeux étincelants, elle le contemplait, la bouche railleuse et méchante… Elle sentait la curiosité douloureuse de cet homme qu’elle haïssait maintenant autant qu’elle avait été prête à l’aimer. Quand elle avait appris le départ de Lilian, elle avait espéré que le charme serait rompu, et qu’elle pourrait le reconquérir. Maintenant, elle comprenait que Robert Noris s’était irrévocablement éloigné d’elle, que son rêve ambitieux était bien fini ; et elle n’éprouvait plus que le seul et affolant désir de le faire souffrir pour se venger de son indifférence dédaigneuse.

Il était debout devant elle, impérieux, irrité, la dominant malgré elle, et il l’interrogeait :

— Vous venez de faire, au sujet de miss Lilian, une allusion dont j’ai le droit de connaître le sens… Vous soupçonnez ou vous n’ignorez pas la cause certaine de son départ ?

Elle inclina la tête, tout en jouant avec ses bagues.

— Peut-être suis-je, en effet, un peu plus instruite que vous sur ce sujet… Désirez-vous que je vous donne des éclaircissements ?… Tout à l’heure vous paraissiez supposer que j’étais pour quelque chose dans la… fuite de votre fiancée. Cherchez plutôt le motif de cette disparition dans la famille Evans elle-même.

— Parce que ? dit-il, devenu si calme en apparence qu’elle tressaillit, secouée d’un besoin furieux de briser cette impassibilité orgueilleuse dans laquelle il s’enveloppait.

— Parce que vous y trouverez le mot de l’énigme que vous cherchez et que je connais, moi !… Je suis curieuse aussi, Robert ; plus que vous, car j’ai voulu savoir tout ce qui concernait miss Lilian ; je me suis informée à de bonnes sources, en Angleterre… et j’ai obtenu de curieuses révélations sur la famille de miss Lilian et miss Lilian elle-même…

Une seconde, elle s’arrêta, fixant ses yeux ardents sur Robert qui semblait insensible à toutes ses attaques, avide de constater la poignante angoisse qui devait l’étreindre… Tout au plus avait-elle une preuve qu’il était violemment atteint, dans la ligne profonde qui creusait son front. Elle ignorait que Robert ne se souvenait pas d’avoir souffert, à aucune heure de sa vie, comme il souffrait en ce moment.

— Eh bien ? fit-il.

— Eh bien ! miss Lilian ne s’appelle pas du tout Lilian Evans, mais bien Lilian Vincey… Vous avez eu bien raison, Robert, de venir, en preux chevalier, lui offrir votre nom… Le sien, — son véritable, — n’est point de ceux que l’on aime à porter. Il faut en prendre votre parti, mon beau cousin, le père de miss Lilian, tout noble lord qu’il était, n’a pas hésité à se rendre coupable de faux, et il a été traité par la justice tout comme un simple malfaiteur !… Je…

Elle s’arrêta court devant l’expression terrible qu’avait prise le visage de Robert.

— Quelle infâme calomnie racontez-vous là ? fit-il avec une violence qui l’ébranla toute, bouleversant ses nerfs d’une impression faite de peur et de plaisir… M’expliquerez-vous de quel droit vous osez la forger ?

— La forger ?… Ah çà, Robert, vous devenez parfaitement insolent !… Vous m’interrogez ; mais me ferez-vous la grâce de me dire à quel propos j’aurais pris la peine d’inventer une pareille histoire ?… Je ne suis pas un romancier, moi !… Si vous ne me croyez pas, allez en Angleterre, dans le comté de Cornouailles. Informez-vous… Et en attendant, songez au départ subit de votre fiancée, au moment même où vous ne pouviez manquer d’apprendre la petite anecdote concernant son père…

Elle s’interrompit, espérant qu’il allait lui répondre. À l’altération profonde de ses traits, elle avait maintenant la certitude qu’il était frappé en plein cœur, ainsi qu’elle l’avait souhaité. Il rencontra ses yeux noirs, splendides, qui l’examinaient, brillant d’une flamme de triompha et la voix âpre et méprisante, il lui jeta violemment :

— Quelle femme êtes-vous donc pour vous abaisser à de pareilles vengeances !

Elle releva le mot, redevenue maîtresse d’elle-même, souriante même dans la joie de son succès.

— Vous parlez de vengeance ?… De quoi voulez-vous que je me venge ?… De ce que vous êtes résolu désormais à porter tous vos hommages à la seule miss Lilian ? Vous êtes bien fat, mon cousin, et il vous faut renoncer à vos prétentions ! Je sais bien que nous autres femmes nous contribuons fort à vous les donner ; nous avons l’air de nous laisser prendre au prestige des noms célébrés dans les journaux, mais en réalité…

Il la regardait de ses yeux d’une clairvoyance sans merci ; et tout à coup, elle se sentit entièrement pénétrée jusqu’au plus profond de son cœur. Une espèce de colère aveugle lui monta au cerveau à cette idée qu’il devinait aussi aisément que si elle les lui eût dits les mobiles qui la faisaient parler ; et, le ton insultant, elle acheva, interrompant sa propre phrase :

— Réellement, miss Lilian avait bien joué son personnage de petite fille naïve et su vous amener là où elle prétendait. Il est vraiment dommage que la hardiesse lui ait manqué au dernier moment et qu’après avoir si bien réussi elle ait jugé à propos de disparaître mystérieusement avec sa tante…

Il ne l’entendait plus… Lilian, fille d’un homme flétri ! Lilian, présentée à lui comme une aventurière !… Et brusquement, tandis qu’il songeait cela, l’âme torturée d’angoisse, dans sa pensée, se dressait la vision d’un délicieux visage de jeune fille, illuminé par deux grands yeux clairs et francs, par une bouche d’enfant rieuse. Si un homme lui eût parlé comme Isabelle venait de le faire, il l’eût souffleté et tué. Mais, elle, il n’avait pas même le droit de l’effleurer d’un geste. Il devait résister à cette tentation folle qu’il avait de lui étreindre les poignets jusqu’à les lui briser pour lui faire avouer qu’elle avait menti en insultant Lilian.

— Alors vous prétendez, reprit-il encore, rassemblant toute sa volonté pour se maîtriser, que l’accusation portée par vous contre le père de Mlle Evans est l’entière vérité ?

— Le père de miss Vincey, voulez-vous dire ? Parfaitement ; ne vous ai-je pas dit déjà que je tenais de sources très sûres les petits détails biographiques en question ?…

L’accent d’Isabelle était si absolu qu’il ne douta plus cette fois de sa parole. Mais était-il donc possible que Lilian connût la vérité au moment où elle mettait sa main dans celle de l’homme qui avait foi en elle… Était-il vrai qu’elle se fût enfuie, effrayée par la pensée qu’il pouvait apprendre le secret qu’elle lui avait caché… Oh ! s’il lui avait été possible de la voir, de lui parler… Mais où était-elle ?… Il demanda une dernière fois :

— Et maintenant, me direz-vous de qui vous avez reçu les… renseignements que vous venez de me donner ?… Vous comprenez qu’ils sont assez graves pour que j’aie le droit de vouloir en connaître l’auteur, afin de le questionner à mon tour…

Elle secoua négativement la tête :

— Pour un homme d’esprit, mon cher ami, vous vous montrez bien naïf… Alors vous supposez que je vais, de l’humeur où vous êtes, vous nommer la personne qui a été assez aimable pour m’instruire ? Nullement ! Allez, je vous le répète, dans le Cornouailles. Interrogez de droite et de gauche, et vous serez bientôt suffisamment édifié, j’imagine. Ensuite, vous agirez comme bon vous semblera… Et je comprendrai qu’alors, avec vos opinions d’homme moderne sur l’atavisme, vous hésitiez à poursuivre vos projets matrimoniaux.

Il ne lui répondit même pas. Il se leva, ayant la même impression que si d’interminables années s’étaient écoulées depuis le moment où il avait franchi le seuil de ce salon fleuri de roses.

— Je vous remercie, dit-il avec une indescriptible ironie, du grand intérêt que vous avez bien voulu montrer pour mon avenir et que je n’oublierai jamais…

Il la salua profondément. Elle répondit par un léger signe de tête. Comme au début de leur entretien, ses yeux étincelaient sous ses paupières un peu tombantes, et ses petites dents mordaient ses lèvres pourpres, éclairées par un sourire de triomphe.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Lorsque, quinze jours plus tard, Robert Noris débarqua d’Angleterre, il avait la preuve qu’Isabelle lui avait dit vrai au sujet de Charles Vincey.