Cahiers du Cercle Proudhon/1/Proudhon

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Cahiers du Cercle Proudhon/1
Cahiers du Cercle Proudhon (p. 9-28).


PROUDHON[1]


Depuis quelques années, une figure surgit de nouveau au grand jour de la pénombre où elle végéta un demi-siècle : c’est la figure de Proudhon, notre grand philosophe socialiste français. En janvier 1909, on célébra, de divers côtéa, son centenaire ; fédéralistes et décentralisateurs républicains, royalistes de l’Action Française, syndicalistes révolutionnaires, volontiers, se réclament de sa mémoire ; les politiciens eux-mêmes lui rendent leurs hommages, et si nous ne savions que l’hypocrisie est l’hommage classique que le vice rend à la vertu, nous pourrions même nous en scandaliser ; mais… passons, et réservons-nous pour des adversaires que nous puissions ne pas trop mépriser. Il n’y a, pour continuer à bouder son souvenir, que l’Église marxiste orthodoxe, à qui sans doute cette remontée de Proudhon semble un affront particulier fait à son dieu, l’auteur de cette Misère de la philosophie où l’on ne sait ce qu’il faut admirer le plus, de la légèreté du critique ou de sa mauvaise foi. Mais hâtons-nous de le dire, à la décharge de nos orthodoxes leur haine, comme toute haine d’ailleurs, est clairvoyante ; ils sentent bien, en effet, que si Proudhon remonte, c’est Marx qui… descend. Car, il n’y a pas à dire, ni à ergoter : la guerre de 1870 nous a valu une double défaite, une défaite matérielle et une défaite morale. Sedan n’a pas été seulement le Sedan de notre puissance militaire, économique et politique, il a été le Sedan de la culture française, et cela jusque sur le terrain du socialisme, livré désormais à l’hégémonie de la social-demokratie allemande et à l’influence exclusive de Marx. Urbain Gohier, Edmond Picard, Edouard Drumont ont eu raison de le dire dans leurs réponses à l’enquête de la Grande Revue : Proudhon, c’est le socialisme français, c’est la tradition nationale française, c’est le génie français confisqués depuis 1870 par l’hégémonie allemande, en l’espèce l’hégémonie marxiste ; et, par conséquent, une reprise de l’influence proudhonienne ne peut s’interpréter que comme un abaissement de cette hégémonie et le commencement de la revanche.

J’ai dit notre grand philosophe socialiste français. Et je souligne français. Jamais pensée ne fut davantage puisée à la plus pure source française ; il est Français de la tête aux pieds, je dirai même plus, il est Gaulois, de bonne veine gauloise, comme tous nos grands écrivains classiques, les Rabelais, les Molière, les Voltaire ; frondeur, amant de la liberté, ennemi-né de l’autorité, fédéraliste, il a, néanmoins, un si haut sentiment de l’unité et de l’ordre, qu’il n’a donné, dans aucune des nuées romantiques et que Dimier a pu, avec pleine raison, le ranger parmi les classiques. Disciple de Kant et de Hegel ? oh, si peu : voyez avec quel mépris il parle des philosophes allemands : « Se peut-il, s’écrie-t-il quelque part (voir La Justice. t. III, p. 190) de plus grands poltrons que ces philosophes allemands : Fichte est celui de tous qui passe pour avoir le mieux soutenu la liberté, et la philosophie ne doit jamais oublier qu’il est mort pour elle en héros. Du courage devant la mort, cela ne manque pas plus en Allemagne que de ce côté-ci du Rhin. C’est le courage devant l’absolu qui est rare… L’absolu enivre tellement Fichte qu’il va jusqu’au dogme : il devient sacerdote, il est en pleine révélation. Étonnez-vous après cela que le peuple allemand, tombant du christianisme dans la philosophie de l’absolu, c’est-à-dire toujours dans la religion, se soit montré, en 1848, si peu pratique, si peu amoureux de la liberté, si faiblement révolutionnaire. » On reconnaît bien ici le langage d’un descendant de ces Gaulois qui ne craignaient rien, même la foudre du ciel : la couardise allemande, le caporalisme allemand, le panthéisme allemand (c’est-à-dire cette sorte d’ivresse de l’absolu qui mène à l’absolutisme : Hegel divinise l’État), ne pouvaient qu’exaspérer ce Franc-Comtois, petit-fils d’un paysan-soldat et fils de ce simple héros dont il nous raconte, dans La Justice, le tranquille courage, tout antique, devant la mort. Il faut évidemment, pour comprendre Proudhon, ne jamais perdre de vue cette filiation gauloise, paysanne et guerrière : l’audace gauloise, le défi gaulois au ciel, avec ce je ne sais quoi de jactance, d’ironie et de folle bravoure dont Victor Hugo a composé son gamin de Paris, l’immortel Gavroche, vous les retrouverez dans ses cris de guerre : la propriété, c’est le vol ; Dieu, c’est le mal. C’est le défi prométhéen de l’homme bravant Dieu et toutes les puissances du ciel et de la terre ; et voyez sa doctrine de l’immanence de la Justice : elle procède de la même source. Il n’est pas de peuple, en effet, qui, en un sens, soit moins religieux que le peuple français et qui puisse plus facilement se reposer sur lui-même, vivre sur son propre fonds, sans adjuvants extérieurs et secours surnaturels ; ce peuple est impie, naturellement ; il n’est pas athée ; l’athéisme suppose une humeur sombre, un fanatisme de l’absolu, qui ne sont pas de lui ; et ce peuple, quand il est religieux, est catholique, parce que le catholicisme, qu’est-ce, sinon, précisément, une canalisation de l’absolu, l’absolu enfermé dans une puissance définie qui est l’Église et, par cela même, humanisé, discipliné, socialisé, et comme subordonné à l’homme, au lieu que le protestantisme, c’est l’individu confronté directement avec l’Infini et par suite confisqué par lui, à moins que ce ne soit la porte ouverte, pour les mêmes raisons, à un individualisme romantique anarchique et débridé, à quoi répugne, foncièrement, le bon sens gaulois, la fermeté d’esprit gauloise. Car, remarquez-le bien l’audace, la jactance gauloise, cet amour effréné de l’indépendance, cette humeur frondeuse, tout cela ne tourne jamais en anarchisme romantique, tout cela n’engendre jamais de nuées romantiques : l’esprit reste ferme, le bon sens inaltérable, la clarté de l’intelligence parfaite. Quel éloge plus magnifique fut-il jamais prononcé de notre littérature classique que celui qu’on peut lire dans La Justice, et parmi tous les écrivains classiques, quel est celui que Proudhon met au-dessus de tous les autres ? Mais, tout simplement, Boileau, le ferme esprit, qui, avec un bon sens admirable et un goût toujours sûr, sut être le mentor, — les romantiques, avec leur esprit dénigreur et leur conception anarchique de la liberté, diraient le pion — des lettres françaises au xviie siècle. Et voyez encore l’admiration que Proudhon a pour Bossuet, qu’on peut considérer, lui aussi, comme le mentor, j’allais dire le Boileau. du catholicisme au xviie siècle, et dont le ferme esprit, le bon sens impeccable, la haute raison surent maintenir l’Église française loin des exagérations jansénistes, ultramontaines ou quiétistes. Boileau ou Bossuet, le grand critique et satirique français, le grand évêque catholique français — voilà donc les deux grandes admirations littéraires de notre soi-disant père de l’anarchie ; deux auteurs dont les qualités dominantes sont le bon sens, la fermeté d’esprit, la droite raison et dont l’œuvre fut une œuvre de discipline, d’ordre, de règle, le contraire de l’anarchie ; une œuvre doublement française, parce que classique et catholique !

Humeur frondeuse et amour inné de l’ordre : des romantiques demanderont comment ces deux choses peuvent se concilier, car la lourdeur germanique ne comprendra jamais le composé rare que constitue l’ordre français, fait de liberté, d’ironie et d’unité profonde, et il me faut citer, à l’adresse de nos romantiques germanisants, ce magnifique éloge de l’ironie, de l’ironie toute classique et française, qu’on peut lire à la fin des Confessions d’un révolutionnaire : « Ce qui manque à notre génération, ce n’est ni un Mirabeau, ni un Robespierre. ni un Bonaparte : c’est un Voltaire. Nous ne savions rien apprécier avec le regard d’une raison indépendante et moqueuse. Esclaves de nos opinions comme de nos intérêts, à force de nous prendre au sérieux, nous devenons stupides. La science, dont le fruit le plus précieux est d’ajouter sans cesse à la liberté de la pensée, tourne chez nous au pédantisme ; au lieu d’émanciper l’intelligence, l’abêtit. Tout entier à nos amours et à nos haines, nous ne rions des autres pas plus que de nous ; en perdant notre esprit, nous avons perdu notre liberté. La liberté produit tout dans le monde, tout, dis-je, même ce qu’elle y vient détruire, religions, gouvernement, noblesses, propriétés. De même que la raison, sa sœur, n’a pas plutôt construit un système, qu’elle travaille à l’étendre et à le refaire ; ainsi la liberté tend continuellement à convertir ses créations antérieures, à s’affranchir des organes qu’elle s’est donnés et à s’en procurer de nouveaux, dont elle se détachera comme des premiers, et qu’elle prendra en pitié et en aversion, jusqu’à ce qu’elle les ait remplacés par d’autres. La Liberté, comme la Raison, n’existe et ne se manifeste que par le dédain incessant de ses propres œuvres : elle périt dès qu’elle s’adore. C’est pourquoi l’ironie fut de tout temps le caractère du génie philosophique et libéral, le sceau de l’esprit humain, l’instrument irrésistible du progrès. Les peuples stationnaires sont tous des peuples graves : l’homme du peuple qui rit est mille fois plus près de la raison et de la liberté que l’anachorète qui prie ou le philosophe qui argumente. Ironie, vraie liberté ! c’est toi qui me délivres de l’ambition du pouvoir, de la servitude des partis, du respect de la routine, du pédantisme de la science, de l’admiration des grands personnages, des mystifications de la politique, du fanatisme des réformateurs, de la superstition de ce grand univers et de l’adoration de moi-même. Tu te révélas jadis au sage, sur le trône, quand il s’écria, à la vue de ce monde où il figurait comme un demi-dieu : Vanité des vanités ! Tu fus le démon familier du philosophe, quand il démasqua du même coup et le dogmatiste et le sophiste, et l’hypocrite et l’athée, et l’épicurien et le cynique. Tu consolas le Juste expirant, quand il pria sur la croix pour ses bourreaux Pardonnez-leur, ô mon Père, car ils ne savent pas ce qu’ils font ! Douce ironie ! Toi seule est pure, chaste et discrète. Tu donnes la grâce à la beauté et l’assaisonnement à l’amour tu inspires la charité par la tolérance ; tu dissipes le préjugé homicide tu enseignes la modestie à la femme, l’audace au guerrier, la prudence à l’homme d’État. Tu apaises, par ton sourire, les dissensions et les guerres civiles ; tu fais la paix entre les frères ; tu procures la guérison au fanatique et au sectaire. Tu es maîtresse de vérité ; tu sers de prudence au Génie ; et la Vertu, ô déesse, c’est encore toi ! »

J’ai reproduit cet éloge de l’ironie par Proudhon à l’adresse, ai-je dit, de nos romantiques germanisants. Remarquez, en effet, la différence profonde qu’il y a entre cette ironie, fille de la Liberté révolutionnaire, que célèbre Proudhon, et l’ironie d’un Renan, par exemple. D’où procède l’ironie d’un Renan ? Elle ne procède nullement de cet esprit de liberté, qui, en face de ses créations perpétuelles, n’éprouve qu’un dédain perpétuel, et qui, loin de tomber en admiration devant lui-même, se rit de lui-même, — elle procède d’un tout autre esprit, son principe n’est pas la liberté, mais l’égotisme romantique. C’est l’ironie du moi, qui, du haut de son soi-disant templum serenum, juge toutes choses vaines et dédaigne de s’y laisser prendre et duper ; vous comprenez : vu de Sirius… tout cela n’a pas beaucoup d’importance et que savons-nous même si la vertu n’est pas un leurre ? C’est l’ironie du moi, qui, dans son égotisme supérieur et transcendant, se gonflant aux limites de l’infini lui-même, trouve toutes choses finies misérables et indignes de retenir l’attention du sage ; et je dis que le principe de cette ironie est romantique, parce qu’il vient de l’orgueil démesuré de l’individu, qui, incapable de s’attacher à rien de fini, est détaché de tout a priori et s’isole dans la contemplation de son moi infini. Cette ironie ne préserve pas de l’adoration de soi-même, elle en procède ; elle en est intérieurement nourrie ; elle n’est qu’une forme de la délectation avec laquelle le moi se complaît en lui-même, délectation si voluptueuse qu’il reste son propre séducteur et son propre prisonnier. Aussi voyez le sourire, à l’avance sceptique et désabusé, qu’elle promène sur toutes choses, et quelle puissance de dissolution ce sourire renferme ! Le monde semble se couvrir de ruines, et il ne reste debout, parmi tous ces décombres, que l’autel que le moi se dresse à lui-même. Ce n’est pas là le rire clair, joyeux et héroïque de l’ironie proudhonienne ! L’ironie ne nait pas ici d’une comparaison de l’infini et du fini, du moi infini avec les manifestation. toujours trop finies d’un monde fantomatique ; œuvre et ouvrier, ici, sont mis sur le même plan et se jugent avec la même modestie par rapport à un idéal, qui n’est pas le moi orgueilleusement déguisé, mais la création perpétuellement révocable de la liberté révolutionnaire ; c’est l’ironie du héros, qui, même au moment où il accomplit les actions les plus héroïques, ne s’en fait pas accroire, garde sa liberté d’esprit, et semble vous dire, un éclair de malice dans les yeux et la lèvre railleuse : « Oh ! ce n’est rien ! ne vous emballez pas, on peut faire mieux encore ! Ce que j’ai fait là est tout simple et n’était pas si difficile ! » Héroïsme bon enfant, volontiers gouailleur, plein de pétulance et comme endiablé, et qui, en même temps, conserve le parfait sang-froid et la sérénité souriante d’une âme entièrement maîtresse d’elle-même et d’un esprit où la clarté et la liberté du jugement restent inaltérées ; héroïsme, pour tout dire, à la française, d’une aisance, d’un naturel, d’une grâce inimitables, sans la moindre trace d’effort gourmé, de morgue et de raideur ; gai, spirituel (l’esprit est ici comme la pudeur exquise de l’action, une manière rapide, adorablement pudique, de se voiler, le mouvement de retraite d’une beauté qui semble demander pardon au monde d’être si belle et voudrait se cacher pour n’offenser personne : ne me regardez pas, écoutez-moi plutôt, implore-t-elle) ; avec une pointe de romanesque, nullement romantique (le cœur du romanesque est pris, sa raison reste libre, il n’est pas dupe de lui-même ; il ne se propose pas en modèle, il n’érige pas, comme le romantique, les moindres élans de sa sensibilité en lois du monde et en révélations de la divinité, il n’a pas cette impudeur, ni cette outrecuidance, ni ce pédantisme, il n’est pas Genevois, il est Français). Rien non plus de cet humour anglais où se traduit l’amer et sarcastique pessimisme d’un moi que le cant d’un moralisme protestant et le spleen d’un pays de brouillards et d’une société sans grâce réduisent à cette ironie froide, concentrée, atroce, grinçante et grimaçante sous son masque d’impassibilité ; mais, je le répète, quelque chose de bien français, où se manifeste le pur et souverainement libre mouvement de l’esprit d’une race essentiellement artiste, guerrière, chevaleresque et révolutionnaire ; race qui a produit tout ensemble la société la plus polie et qui faisait de la vie sociale un art véritable aux nuances les plus exquises et les plus variées, et le peuple le plus révolutionnaire, et qui même semble le seul à avoir la vocation de la Révolution ; et où l’on trouve réunis, par un miracle prodigieux, le plus grand comique, Molière, et le plus grand tragique, Corneille ; le plus grand penseur chrétien, Pascal, et le plus grand seigneur de l’esprit, Voltaire ; le plus grand prosateur, le gaulois et aristophanesque Rabelais, et le plus pur des poètes, Lamartine ; le plus grand polémiste catholique, Louis Veuillot, et le plus grand polémiste révolutionnaire, Proudhon. Race unique, faite des contrastes les plus aigus, qui semble la plus prosaïque et la plus bourgeoise du monde, et qui cependant a vécu la plus prodigieuse épopée militaire qu’on ait vue, et dont Renan a pu dire qu’elle ne savait pas faire la toile de ménage et ne réussissait que la dentelle ; peuple étrange où pullulent les Bournisiens et les Homais, et qui, cependant, est le plus libre d’esprit, le plus fanatique de la liberté d’esprit ; où la tradition gauloise et libertine chevauche perpétuellement la tradition précieuse, romanesque ou mystique, le plus clérical et le plus anticlérical, le plus chrétien (il compte même un saint parmi ses rois et il a fait, dit Renan, de la royauté un huitième sacrement) et le plus païen, le plus pacifiste et le plus belliqueux, le plus patriote et le plus antipatriote, le plus conservateur enfin et le plus révolutionnaire.

Et voyez. Tous ces contrastes qui composent la figure de la France éternelle, nous les trouvons pour ainsi dire concentrés dans celle de Proudhon. Le plus grand polémiste révolutionnaire que la France ait produit, ai-je dit ; mais ce révolutionnaire peut passer pour un grand écrivain conservateur et l’un des maitres de la contre-Révolution au xixe siècle ; et l’Action française en janvier 1909 a pu, sans trop de scandale, déposer une couronne sur sa tombe alors que le socialisme unifié s’abstenait de célébrer sa mémoire, – abstention dont on ne peut d’ailleurs que le féliciter, car, en vérité, entre Proudhon et le socialisme unifié, non seulement il n’y a rien de commun, mais il y a des abîmes. Et, de fait, il n’a partagé aucun des préjugés de la démocratie révolutionnaire. Il n’est pas romantique : il compare le romantisme à la scrofule : il l’appelle un dilettantisme ramollissant, qui a fait de nous, Français, qui étions les pionniers de l’Idée, les chevaliers de l’Idéal, et cette opposition de l’idée à l’idéal, toute classique, et que Maurras aujourd’hui aime à reprendre, est bien caractéristique. Il n’est pas féministe : courtisane ou ménagère, tel est son dilemme ; il souhaite, à l’usage de notre temps, une seconde édition de la satire de Boileau sur les femmes, et il est, avec Molière, contre les Femmes savantes : ici encore donc fidèle à la pure tradition classique et française, et si opposé à toute la tradition pseudo-révolutionnaire qu’un homme, comme Barbey d’Aurevilly, lui tirera son chapeau et l’appellera, magnifiquement, un « rude casseur de pierres ». Il n’est pas unitaire, ni étatiste, ni centralisateur, ni jacobin ; il fut, au risque de passer pour papiste, contre l’unité italienne ; il est fédéraliste, régionaliste, au point de défendre — horresco referens — le scrutin d’arrondissement, et toute son œuvre est la plus magnifique démolition qu’on puisse rêver de la démocratie une et indivisible et du dogme unitaire. Il n’est pas pacifiste : au grand scandale de tous les démocrates, il fait de la guerre le panégyrique le plus superbe qu’on ait jamais fait et il voit dans le guerrier un homme plus grand que nature et dans la guerre « la manifestation qui nous honore le plus devant l’Éternel ». Il n’est pas optimiste ni panthéiste : le monde, selon lui, repose sur des antagonismes irréductibles et la lutte éternelle des forces ; il n’est pas, il ne sera jamais « une ronde de parfait amour » ; la guerre est universelle, et de cette guerre résulta l’équilibre : il n’y a pas d’harmonie préétablie. Il n’est pas évolutionniste : le progrès, à ses yeux, n’a rien de fatal ; l’idée de progrès, quand elle n’est pas l’idée d’un progrès moral, est un « bilboquet physiologico-politique » qui ne résiste pas deux minutes à l’examen ; le mouvement, sans doute, existe, et Proudhon, avant M. Bergson, donne de l’esprit cette définition, qu’il est un mouvement : moveor, ergo sum ; mais ce mouvement, essentiel à l’humanité et à l’univers, est sujet à interruption, à renversement, à chute, et c’est alors la décadence la tension devient détente, le progrès, rétrogradation, et c’est la corruption universelle, dont le monde ancien nous a donné déjà un premier exemple avec la décadence romaine et dont le monde moderne nous offre une seconde édition, amplement revue, corrigée et augmentée, puisque, selon Proudhon, notre ordre social actuel est une parfaite dissolution. Proudhon, en conséquence, ne partage pas, — et c’est par là peut-être qu’il s’oppose le plus à toute la démocratie moderne tant anarchiste que socialiste, et qu’il lui est si peu sympathique – l’indifférence souveraine en matière de morale que professe et pratique ladite démocratie ; il ne croit pas, avec elle, qu’il suffise d’accroître le bien-être matériel pour augmenter, ipso facto, le capital moral de l’humanité ; ni malthusien, ni pornocrate, ni bancocrate, il dénonce cette « illusion de la richesse » dont tout le monde moderne, socialistes et anarchistes en tête, est l’aveugle et outrecuidant prisonnier ; il fait de la pauvreté, conservatrice des mœurs et de la justice, l’éloge le plus magnifique qui soit sorti d’une bouche humaine, depuis Virgile et Bossuet, et il définit le travailleur le « véritable ascète moderne ». Et c’est ici, sans doute, que le contraste devient le plus saisissant : car ce laïque, cet homme qui a écrit la Justice dans la Révolution et l’Église et qui, dans ce livre, a fait comme l’exégèse de la Révolution pour en opposer, sur tous les points, le spirituel à celui de l’Église déclarée par lui en faillite ; ce paysan mécréant, où qui s’incarne si bien ce qu’on a pu appeler le nouveau paganisme révolutionnaire et qui, dans ces pages merveilleuses où il parle de l’homme en face de la mort et où il raconte les derniers moments de son père, ose mettre la mort de Danton au-dessus de la mort de Jésus, ce blasphémateur, qui déclarait à Dieu la guerre et lançait ce cri : Dieu, c’est le mal — oserai-je dire qu’il y a dans toute son œuvre comme une perpétuelle résonance chrétienne et que c’est précisément cette résonance chrétienne, ce ton religieux, qui ont mis entre la démocratie moderne et lui ce gouffre d’incompréhension et de mésintelligence ? Car, si vraiment le ton moral chrétien, c’est : l’estime très haute faite de la chasteté, l’idée du péché et le pessimisme, comment méconnaître le christianisme fondamental de Proudhon, lui dont la théorie du mariage n’est qu’une transposition de la mystique chrétienne, la théorie du progrès une transposition de la doctrine théologique de la grâce, et, partant, la négation résolue de l’optimisme moderne ? Chrétien, oui, il l’est, et profondément, et non pas à la façon molle et lâche d’un Chateaubriand, d’un Lamennais, d’un moderniste contemporain, mais à la façon de Pascal et de Bossuet, de ce christianisme rigide, austère, mystique, non par déficience de la raison, mais par exigence rationnelle et appétit insatiable de rigueur, de précision et de certitude : voyez comme il parle de ce christianisme du xviie siècle : Sous la plume des Bossuet, des Fénelon, des Fleury, des Amauld, des Pascal, des Bourdaloue, des dom Calmet, le christianisme acquit une rationalité, une splendeur, qu’il n’avait jamais eues, même au temps de saint Augustin et de saint Paul. Philosophie, sciences exactes et naturelles, prose, éloquence servirent à cette transfiguration chrétienne. Alors il y eut orgueil et joie à professer l’Évangile ; le croyant put se dire qu’il avait pour lui la raison divine et la raison humaine. Le christianisme fut plus qu’une foi : ce fut le système du monde, de l’homme et de Dieu » (Majorats, p. 182). Et comparez-le à Renan, comparez sa Vie de Jésus à celle de Renan. Le christianisme de Renan, ou plutôt sa religiosité, c’est le christianisme à la Rousseau, la religiosité à la moderne, molle, vague et panthéiste ; c’est l’idéalisme d’allure allemande, le christianisme romantique moderne, inconsistant et lâche, incapable de foi véritable, et qui prend les élans d’une sensibilité et d’une tendresse vaguement humanitaires pour de la religion ; le christianisme latent de Proudhon, c’eat le christianisme pris à la lettre, dans toute la rigueur de sa conception, sans atténuation ni adaptation efféminée aux prétendues exigences du prétendu esprit moderne ; c’est le christianisme classique, tel que Pascal et Bossuet l’entendaient et le pratiquaient ; un christianisme d’allure toute française, où la profondeur du sentiment mystique s’allie à l’inflexibilité d’une raison intraitable et suprêmement exigeante ; un christianisme ancienne France, le christianisme de cette France très chrétienne, qui, dit Proudhon quelque part, devait devenir, tout naturellement, la France très révolutionnaire ; et, en vérité, nul auteur ne donne mieux l’impression de cette filiation toute naturelle que, précisément, Proudhon lui-même.

Pierre-Joseph Proudhon paysan franc-comtois petit-fils de ce Tournesi, qui fait des niches à son curé, mais n’est pas voltairien : c’est l’anticléricalisme classique du paysan français, à l’esprit frondeur et ennemi-né du « gouvernement des curés » ; ce n’est pas l’anticléricalisme épais, niais et bourgeois du pharmacien Homais, cet anticuré, aussi stupide que Bournisien lui-même ; c’est l’anticléricalisme des soldats des guerres de la Révolution et de l’Empire, ces modernes païens, comme les a appelés Macaulay, peu amis, certes, des « capucinades » et des « moineries » et volontiers gouailleurs vis-à-vis des choses et des gens d’Église ; mais que les âmes pieuses ne s’alarment pas trop vite des intempérances de langage de ces mécréants : ces héros, qui jouent si simplement leur vie temporelle, et qui semblent ne rien respecter — ces héros ont une âme proche parente de la leur, car tous les héroïsmes sont frères, le militaire comme la religieux et le révolutionnaire, et que Monsieur le curé renonce à toute ambition séculière et à tout esprit de domination, ils s’entendront parfaitement avec lui, sauf à le blaguer encore un peu, mais c’est l’esprit de la race, le vieux fond de malice et d’ironie gauloise. Il n’y a que le capon, le couard, le droguiste-épicier M. Homais, qui soit fermé à toute conception religieuse de la vie, car celui-là c’est le « bourgeois qui pense bassement » et il n’y a rien à faire avec… cela ; M. Homais mourra lâchement, on peut en être sûr, et fera appeler M. Bournisien : voyez au contraire comment meurt le père de Proudhon, une mort à l’antique, simple et grande, sans forfanterie comme sans terreur : le fils d’un tel homme pourra écrire la Justice dans la Révolution et la Guerre et la Paix. Pierre-Joseph Proudhon, dis-je, paysan franc-comtois, et non du tout petit-bourgeois, comme la sottise marxiste orthodoxe aime à dire, fils de Catherine Proudhon, cette femme d’un sens hors ligne, qui donna à son fils ce conseil étonnant : ne parle jamais d’amour à une jeune fille, fût-elle ta fiancée (et comment s’étonner après cela qu’il ait écrit le plus magnifique hymne au mariage qu’on ait jamais écrit : il faut remonter jusqu’à la Rome patriarcale et républicaine pour trouver une conception aussi rigide et aussi belle de la famille, et jusqu’à l’Odyssée même, pour voir la fidélité conjugale mise à une telle hauteur) ; Pierre-Joseph Proudhon, ce paysan devenu ouvrier et homme de lettres malgré lui, ce jeune bouvier, qui regrettera toujours d’avoir passé par le polissoir des villes et de cette prétendue civilisation urbaine, qu’il trouve sans saveur, horriblement abstraite, insincère et démoralisante : contre cette civilisation, son œuvre entière est un réquisitoire, le réquisitoire, il le dit lui-même, du paysan du Danube ; et voyez quel éloge il fait de Virgile, le grand poète rural, et dans Virgile, des Géorgiques le grand poème de la vie rurale ; Pierre-Joseph Proudhon, qui déteste précisément le christianisme en tant que manifestation urbaine, en tant que religion abstraite de gens qui vivent trop loin de la nature, trop loin de la terre et dont le cerveau est par suite la proie désignée de toutes sortes de nuées et de dilettantismes morbides et ramollissants. Mais le christianisme est-il nécessairement urbain, pourra-t-on se demander ? N’y a-t-il pas, dans le christianisme, deux courants, l’un plus bourgeois, plus urbain et abstrait, tendant éternellement au protestantisme, et l’autre, plus rural, plus paysan et plus concret, et qui serait le courant plus proprement catholique ? Voyez, aujourd’hui, le christianisme des sillonistes, des modernistes et des abbés démocrates, toutes ces formes d’un catholicisme dit libéral et qui sont tangentes au protestantisme libéral lui-même ; et voyez, à côté, les catholiques d’Action française, ralliés autour de Pie X, ce curé de campagne élevé à la dignité pontificale : n’est-ce pas la différence de la ville à la campagne qui sépare ces deux groupes de chrétiens ? Il n’est pas douteux que le catholicisme, plus concret, plus beau, chargé de plus d’éléments sensibles, ne soit, par rapport au protestantisme, cette forme bourgeoise du christianisme, comme Marx lui-même le désigne, dans le même rapport que la campagne à la ville : il y a bien aussi un catholicisme des villes, le catholicisme des cours, mondain, précieux, raffiné et dilettante, mais c’est déjà la corruption du catholicisme, lequel reste fondamentalement la religion de peuples foncièrement agricoles, comme l’Italie, l’Espagne et la France. Et pensez surtout à cette figure extraordinaire de Jeanne d’Arc, figure unique au monde, Jeanne d’Arc, la paysanne lorraine, l’humble pastoure, la vierge guerrière, symbole éternel de ce christianisme rural et paroissial de la vieille France rurale et militaire. De ce christianisme essentiellement rural, Proudhon, certes, n’est plus l’adversaire, il en est même un des plus magnifiques représentants, et l’on retrouve en lui, évidemment, toute la substance de ce qui compose, à travers les siècles, la figure éternelle de la France éternelle, de la France qui a produit, ce peuple qu’on dit léger et superficiel, saint Louis, Jeanne d’Arc, Corneille et Pascal, de la France chevaleresque et héroïque, héritière à la fois de la tradition antique et de la tradition catholique, de la France très chrétienne et très révolutionnaire.

Écoutez plutôt l’accent de ces lignes, que j’extrais d’une admirable lettre écrite à un ami qui se décourageait (Correspondance, t. XIII, p. 217) : « … Seriez-vous donc de ces gens pour qui l’existence de l’homme n’a qu’une fin : produire, acquérir et jouir ? Ni l’un ni l’autre. Il faut travailler, parce que c’est notre loi, parce que c’est à cette condition que nous apprenons, que nous fortifions, disciplinons et assurons notre existence et celle des nôtres. Mais ce n’est pas là notre fin, je ne dis pas transcendante, religieuse ou surnaturelle, je dis même fin terrestre, fin actuelle et tout humaine. Être homme, nous élever au-dessus des fatalités d’ici-bas, reproduire en nous l’image divine, comme dit la Bible, réaliser enfin sur terre le règne de l’esprit, voilà notre fin. Or, ce n’est ni dans la jeunesse, ni même dans la virilité, ce n’est point par les grands travaux de la production et les luttes d’affaires que nous pouvons y atteindre ; c’est, je vous le répète, à la complète maturité, quand les passions commencent à faire silence, et que l’âme, de plus en plus dégagée, étend ses ailes vers l’infini… Songez donc que quand je vous parle de votre rôle dernier, de votre destinée supérieure, de votre fin dans l’humanité, je ne parle pas seulement au point de vue de votre perfectionnement individuel ; j’ai surtout dans l’esprit l’amélioration de notre espèce. Mieux qu’un autre, vous savez combien elle est dure de tête et de cœur ; croyez-vous donc que ce soit une excuse à votre défaillance ? Non, non, il faut aider à cette humanité vicieuse et méchante, comme vous faites pour vos propres enfants ; il faut bien vous dire que votre gloire et votre félicité se composent de la répression des méchants, de l’encouragement des bons, de l’amélioration de tous. C’est la loi de l’Évangile, aussi bien que celle de la philosophie et vous êtes ici responsable devant le Christ et devant les hommes… J’ai vu ma femme, attaquée du choléra, guérir tout à coup, quand elle me vit frappé de l’affreux mal ; l’idée de sauver son mari l’éleva au-dessus d’elle-même et vainquit le fléau. C’est ainsi que tous nous devons être jusqu’à épuisement du fluide vital. Vous vous devez, comme tout homme de bien, à la réforme de vos semblables ; et croyez-vous que je me soucie de la vie d’un tas d’égoïstes et de coquins ! Si vous saviez combien je suis impitoyable pour ces fils du diable ! Combien est faible ma charité pour ces âmes pourries ! Non seulement, je ne demande pas qu’elles vivent, je me réjouis de leur consomption et de leur mort. Écoutez et méditez ce mot : vous croyez sans doute à l’immortalité de votre âme ? Eh bien sachez que votre foi doit exercer son influence dès la vie présente, que votre immortalité future ne forme pas scission avec votre passage sur la terre et que st votre âme est vraiment de qualité, elle doit soutenir votre corps. Ceci va voue paraître étrange, mais je suis logique jusqu’au bout. Vous perdrez dans mon estime, si vous vous laissez aller, je vous en préviens. Au contraire, plus vous durerez, plus je vous aimerai ».

Comment ne pas être frappé de l’accent profondément chrétien de cette admirable lettre ? Et quelle merveilleuse trempe d’âme un tel accent révèle ! Comme un tel langage détonne au milieu de notre démocratie jouisseuse, matérialiste et gangrenée jusqu’aux moelles ! C’est le langage d’un homme de l’ancienne France, formé aux plus pures traditions à la fois classiques et chrétiennes, un langage qui sonne le grand siècle, et qui rappelle celui de nos plus grands moralistes, quand la tradition de la sagesse antique, jointe aux vertus surnaturelles du christianisme, composait la substance de l’esprit national. Quelles âmes alors, quels caractères, quelles fortes personnalités ! Aujourd’hui que la démocratie coule à pleins bords, et qu’au nom d’une métaphysique à la fois rationaliste et matérialiste, et d’une sociologie prétentieuse et barbare, elle détruit toutes nos traditions nationales aussi bien classiques que chrétiennes, et que, sous le fatras des morales laïques et des belles tirades sur le progrès et la liberté, on ne découvre rien d’autre que cette maxime sénile d’une bourgeoisie dégénérée et d’un peuple aveuli Courte, mais bonne, — il y a plaisir à dresser, face à cette pourriture, la noble et mâle figure de Proudhon, non le Proudhon officiel et soi-disant démocrate, à qui les parvenus du socialisme osent inaugurer une statue, — insulte telle à sa mémoire qu’on se demande comment cette statue, s’animant soudain comme celle du Commandeur, ne leur a pas jeté à la face le fameux Blagueurs ! — mais le Proudhon véritable, le Proudhon paysan, le Proudhon ouvrier, en qui revivait l’âme de l’ancienne Rome et l’esprit du christianisme du xviie siècle, antithèse éclatante de cette démocratie bavarde et couarde, livrée tout entière aux mercantis de la Plume, de la Bourse et de l’Urne, et qui n’est qu’une des formes les plus cyniques de l’exploitation populaire.

Jean Darville.
  1. Deuxième conférence du Cercle Proudhon, donnée le 10 janvier 1912.