Cahiers personnels, Adélaïde de Brunswick/Adélaïde de Brunswick/1-1

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Chapitre I (1953 & 1964)
Cahiers personnels ; Notes pour les Journées de Florbelle ; Adélaïde de Brunswick, Texte établi par Gilbert Lely, Jean-Jacques PauvertXIII (p. 107-131).

PREMIÈRE PARTIE


 Nous la croyons dans le sein d’un
Dieu qui pardonne quand le repentir
est sincère.

Adélaïde, tome II.


CHAPITRE PREMIER.


Vers le milieu du XIe siècle, époque du fait que nous allons raconter, l’Allemagne offrait à l’univers le tableau d’une mer orageuse, dont les flots impétueux menaçaient le reste de l’Europe : trouble et faiblesse sur le trône d’Occident ; rivalité sur celui de saint Pierre ; nul décret de ces deux puissances qui ne fût aussitôt entravé par l’ambition de l’une ou de l’autre, par l’indépendance toujours fatale des peuples, ou par les désordres perpétuels de la féodalité des nobles qui ne laissaient en paix ni les voyageurs impunément attaqués sur les grandes routes, ni ceux qui cultivaient les terres que traversaient ces routes dangereuses. Les concussions, les violences, les exactions à main armée, les impositions les plus arbitraires, les usages les plus révoltants, les lois les plus injustes, tout semblait paralyser de concert le commerce qui vivifie tout, et la sûreté publique qui assure le bonheur de l’homme et sa véritable tranquillité.

L’empereur Henri IV, encore dans l’adolescence, unissait aux talents guerriers la politique nécessaire à se maintenir sur un trône ébranlé de toutes parts. Mais ce que les armes subjuguaient d’un côté, les oppositions, les partis le détruisaient à l’instant de l’autre.

Un peuple aussi courageux qu’indomptable, ces farouches Bructères, autrefois vainqueurs de Varrus et dont les possessions s’étendaient des bords du Weiser et de l’Elbe à la Moravie et des rives du Rhin à la mer Baltique, brûlaient encore de ce zèle audacieux dont les enflammait Vitikind, lorsque, conduits par cet homme célèbre, ils résistèrent si longtemps à tous les efforts de Charlemagne qui ne les vainquit que par la déportation ou le meurtre. Dévastateurs des provinces anglaises, dont ils donnèrent orgueilleusement le nom à leur patrie, idolâtres par choix et chrétiens par terreur, remplacés par des Francs encore peu policés, les Saxons, en un mot, se soustrayaient à tel point au joug d’Henri qu’on les vit, sous le règne de la princesse dont nous écrivons l’histoire, signifier à cet empereur de réformer sa cour, et de ne pas séjourner si longtemps dans leurs provinces, tandis que ses autres états réclamaient également sa sollicitude.

Frappé d’une telle audace, émanée cependant de la tête d’une femme, Henri invoquait les papes. Cette pusillanimité, qui devait bientôt le mettre aux genoux des successeurs de ceux qui régnaient au temps de sa jeunesse, lui réussit aussi mal dans ces premiers temps que dans ceux qui suivirent.

Nicolas II et Alexandre II lancèrent en vain les foudres du Vatican contre des guerriers qui, ne connaissant que leurs mœurs, méprisaient celles, bien plus douces, que leur présentait l’Évangile : Henri suppliait, les papes excommuniaient, et les Saxons combattaient ou se révoltaient pour toute réponse.

À l’exemple de ces peuples téméraires, Grégoire VII, loin de suivre celui des pontifes qui l’avait précédé, forgeait les chaînes sous lesquelles il voulait réduire l’autorité des souverains, et tâchait même déjà, avant son pontificat, de persuader Alexandre II à forcer Henri de comparaître à son tribunal. Mais cette époque de la sujétion des empereurs n’était pas encore arrivée ; d’autres désordres la précédaient, comme s’il existait dans les décrets de l’Éternel que les hommes, toujours agités, ne dussent rencontrer la paix, si chimériquement recherchée par eux sur la terre, que dans la portion de cette terre qui doit les couvrir un jour.

Au milieu de ces troubles, dont la Saxe était pour ainsi dire le foyer, il devenait vraisemblable que des crimes de toute espèce souillassent à la fois et les princes qui gouvernaient les peuples et les peuples écrasés par la tyrannie de ces princes.

Telle était enfin la situation des choses au moment où l’Allemagne fut témoin des événements que nous allons écrire.

Un vent frais et léger, précurseur de la plus belle aurore, balançait agréablement les rameaux élevés des chênes antiques de l’épaisse forêt qui, s’élevant à quelques lieues de Dresde, vient envelopper de ses ombres épaisses le château de Frédéricsbourg, lieu de plaisance des princes qui gouvernaient la Saxe, et dans lequel se trouvait Frédéric, souverain actuel de cette belle contrée de l’Allemagne. Le chant mélodieux du rossignol, se mêlant au murmure des eaux de la petite rivière qui coupe cette forêt et au bruit des feuilles agitées, composait cette harmonie majestueuse du ciel dont l’astre qui l’éclaire veut toujours être précédé, Le parfum délicieux des plantes que cette saison voit éclore ajoutait à cet enchantement, fait pour préparer l’âme à jouir du plus beau spectacle que puisse nous offrir la main de l’Éternel.

Les vigies, placées sur le haut des tours du château, signalaient à peine quatre heures qu’on entendit des courriers faire retentir la forêt de leurs cors, avertissement certain que quelques personnages illustres s’approchaient du château.

Les gardes se relèvent, les ponts se baissent, on va reconnaître, et les pages de service se hâtent d’entrer chez le prince et de lui annoncer une voiture contenant Adélaïde de Brunswick, fille du duc de ce nom, et Louis, marquis de Thuringe, qui, venant d’épouser cette princesse par procuration de Frédéric, son parent et son maître, l’amenait à son légitime époux.

Frédéric se lève à la hâte et vient recevoir au pied du grand escalier la plus belle princesse que l’Allemagne possédât.

— Madame, dit Frédéric, en embrassant celle qui va partager son sort, le bruit de vos beautés retentissait dans toute la Saxe ; mais je vois combien sont au-dessous de la réalité les récits qu’on a osé faire. Quelque illustre que soit mon trône, c’était sur celui de l’univers que vous deviez être placée, et si je regrette aujourd’hui les grandeurs, c’est par l’impossibilité où je me trouve de n’en déposer à vos pieds que d’aussi peu dignes de vous.

— Monseigneur, répondit la princesse, le duc de Brunswick, mon père, m’a promis le bonheur près de vous : je le vois écrit dans vos yeux.

Frédéric s’incline, embrasse Louis de Thuringe, son ambassadeur, répond aux révérences des dames de la suite, et l’on monte.

Les appartements se distribuent, les gentilshommes et les pages mènent aux leurs les personnes qui viennent d’accompagner la princesse ; elle seule est conduite au sien par son auguste époux. Comme on était parti de très grand matin pour éviter la chaleur, on se repose jusqu’à l’heure du repas, instant où des salles magnifiquement ornées reçoivent les illustres époux, Louis de Thuringe et ceux qu’il plut au souverain de vouloir bien admettre à cet honneur.

Profitons de ce moment pour donner une idée des trois principaux personnages avec lesquels nous allons vivre, en attendant l’arrivée de celui dont le rôle aura peut-être encore plus d’importance dans les événements que nous devons tracer.

Ainsi que presque toutes les princesses d’Allemagne, Adélaïde était grande et faite à ravir : autant de grâce que de noblesse dans les manières ; autant de finesse que d’instruction dans l’esprit. Naturellement faite pour commander le respect, elle l’inspirait plus souvent que l’amour ; mais ce respect était dans l’ensemble de sa tournure, et c’était à l’amour qu’appartenaient les détails. Elle imposait par ses manières, mais elle séduisait par ses grâces ; et au travers de tout cela, quelque chose de si tendre et de si romantique dans les traits, qu’on devenait, en la regardant, incertain sur l’espèce de culte qu’il fallait lui rendre, et, décidé d’abord à ne l’encenser que comme les dieux, on finissait par l’adorer comme leur plus bel ouvrage.

Adélaïde venait d’atteindre sa vingt-troisième année, quand elle partit de chez son père pour être unie au prince de Saxe, qui, plus âgé qu’elle de douze ans, joignait à une figure peu agréable un esprit faible et jaloux ; ce qui n’offrait pas à côté de sa femme un parallèle fort à l’avantage du prince ; mais ces défauts étaient ceux de son siècle ; on pouvait les lui pardonner à ce titre. Quoi qu’il en fût, ils ne devaient pas rendre son hymen fort heureux : les femmes voient toujours la jalousie comme un tort qu’elles pardonnent tout au plus dans celui qu’elles aiment, et la jalousie de Frédéric ne pouvait dans ce cas que fortement déplaire à Adélaïde.

Louis de Thuringe, parent de notre héros, Louis qui venait de conduire à son cousin l’épouse qu’il eût bien volontiers choisie pour lui-même, était à l’âge de vingt-sept ans : la figure la plus aimable, de l’aisance et de la noblesse dans la tournure, de l’agrément dans l’esprit, de la douceur dans le caractère, un cœur ardent, un penchant extrême à l’amour et tout ce qui pouvait en même temps lui assurer les faveurs d’un dieu dont ses beaux yeux offraient l’image.

Le festin ne fut pas plus tôt terminé que l’on se rendit dans la forêt. Des calèches conduisaient les dames ; les hommes à cheval galopaient à côté d’elles. Puis jusqu’au moment du souper, le reste du jour se passa dans de grandes salles très aérées et parfumées de toutes les fleurs que la nature semble n’offrir à l’homme que dans la saison des amours.

Le lendemain, Frédéric ayant demandé à la princesse l’époque qu’elle prenait pour la célébration de son hymen, et celle-ci ayant laissé à son auguste époux le choix d’un jour qu’elle croyait, disait-elle, devoir être le plus beau de sa vie, Frédéric ne mit alors d’autre délai que celui qui devenait indispensable à la convocation d’une cour plénière dont un tournoi ferait l’ornement. Ces exercices, à la fois militaires et chevaleresques, n’étaient point encore dans ce siècle très connus sous ce nom ; on ne les désignait que par celui de joutes. Leur origine était fort ancienne. Elles prirent naissance en Italie, vers le temps de Théodoric qui les mit à la place des gladiateurs que venaient de réformer ses édits. Ces mêmes jeux se répandirent ensuite à Vérone et à Venise, d’où ils parvinrent chez les autres nations. On vit, en 870, les enfants de Louis le Débonnaire signaler leur réconciliation par ces jeux. Henri l’Oiseleur, en 920, pour fêter son couronnement, en donna une représentation où l’on combattit à cheval ; l’usage s’en perpétua ensuite dans le reste de l’Europe, et tout le monde connaît le malheureux événement qui les fît abolir en France[1]. Tel était donc le (divertissement agréable, et rare à cette époque, que le prince de Saxe voulait donner à son épouse.

Dans cette intention, tout ce qui se trouvait de chevaliers en Saxe fut convoqué pour cet événement, et chacun s’y trouva, non pas avec tout l’apparat qu’on employa depuis dans ces superbes exercices, mais du moins avec la pompe que permettaient pour lors les fortunes et les circonstances. Il n’y eut point d’armes appendues, point d’écussons dans la lice : les armoiries, seulement connues du temps des Croisades, ne pouvaient pas encore embellir ces fêtes. Mais les combattants descendirent de leur cheval et proclamèrent les dames de leurs pensées. Celles-ci, rangées sur des gradins qui environnaient l’esplanade du château, semblaient par leur présence et par leurs regards, animer ceux qui combattaient pour elles.

Adélaïde, placée sur le balcon qui s’avançait du centre du château vers le milieu de l’esplanade, avait déjà vu triompher deux fois son époux, lorsqu’un chevalier inconnu s’avança dans la lice et demanda l’honneur de se mesurer avec le prince, en assurant qu’il s’en fallait bien que la dame pour laquelle venait de combattre Frédéric fût effectivement la plus belle ; que cette supériorité ne pouvait appartenir qu’à une dame étrangère aussi inconnue que lui et qu’il désigna sur les gradins. Frédéric répond comme il convient à un pareil défi… Mais cette fois il est terrassé. Louis de Thuringe s’élance aussitôt dans la carrière pour venger son illustre parent. À son tour, l’inconnu désarçonné se confesse vaincu, et, soumis aux ordres de son vainqueur, il va réparer son audace aux pieds d’Adélaïde, qui lui ordonne de se faire connaître et de prendre place auprès d’elle.

— Madame, dit le chevalier, je suis le comte de Mersbourg dont les états voisins de ceux de votre auguste époux me rendent son vassal. Invité par le prince, deux motifs puissants m’ont fait accepter l’offre qu’il a daigné me faire : celui de rendre mes devoirs à mon souverain et celui, plus puissant encore, de venir admirer en Votre Altesse ce que l’Allemagne a produit de plus parfait.

— Et pourquoi donc, comte, souteniez-vous, dit Adélaïde, qu’une autre l’emportait sur moi ?

— Cette concurrence était impossible, madame, répondit le comte. À présent que cette dame est débarrassée des voiles qui la déguisaient, daignez jeter les yeux sur elle, et vous y verrez une femme jeune et bien faite, à la vérité, mais aussi loin des dons que vous prodigua la nature, que peut l’être de la brillante clarté du soleil la pâle lumière des étoiles de la nuit.

— Mais pourquoi donc combattre ?

— Pour être vaincu, madame, et mériter par là l’honneur de tomber en suppliant à vos genoux.

En ce moment Louis de Thuringe et Frédéric se rapprochèrent de la princesse et la conversation devint générale.

Les joutes cessèrent. Des danses, des festins les suivirent ; et, pendant les quinze jours destinés à ces amusements, le comte de Mersbourg, retenu par son souverain, assista à tout ce qui fut célébré pour le mariage.

Le comte de Mersbourg, dont il est tenu de donner une idée, était âgé de trente ans ; une belle figure, infiniment d’esprit littéraire, qui fait payer un peu de réputation par des chagrins intarissables, non de celui de société qui, se répétant tous les jours, finit par n’avoir, et surtout auprès des femmes, que le mérite d’un perroquet bien instruit. Mais le comte possédait au suprême degré l’esprit des cours et de l’intrigue, souvent bien dangereux aussi, mais qui donne cependant, à celui qui le possède, des jouissances suffisantes à satisfaire l’homme qui n’a plus de frein.

Le comte plut beaucoup à la cour de Frédéric ; il eut l’art de se rendre assez promptement le favori du souverain, l’ami de Thuringe et le confident de la princesse. Une fois là, il lui fallut peu de temps pour s’apercevoir que les nœuds d’Adélaïde, tissés par la politique et par l’intérêt, ne l’étaient nullement par l’amour, et que ce sentiment dont une jeune personne est rarement maîtresse paraissait avoir dirigé le cœur de notre héroïne bien plutôt vers Louis de Thuringe que vers celui qui devait légitimement y prétendre. Cette remarque bien établie, bien approfondie par le comte lui suffit pour concevoir le projet de se fixer dans cette cour, en calmant d’un côté les inquiétudes jalouses qu’il avait déjà aperçues dans le cœur de Frédéric, et en servant de l’autre l’amour d’Adélaïde et du marquis de Thuringe. Plusieurs autres projets, encore presque ensevelis dans l’âme de Mersbourg, se développèrent à ses regards d’une manière agréable ; et, n’y eût-il eu pour lui dans tout cela que le plaisir de nuire et d’intriguer, c’en était assez pour flatter délicieusement un esprit aussi dépravé que le sien.

— Mon cher marquis, dit-il à Thuringe, au bout de quelques mois de séjour à Frédéricsbourg, inutilement me déguiserez-vous les sentiments dont vous brûlez pour Adélaïde. Quand votre discrétion les tairait, vos yeux trahiraient le mystère ; et vous savez qu’un connaisseur comme moi ne se trompe guère aux apparences.

— À supposer que vos soupçons fussent vrais, répondit le marquis, me trouveriez-vous bien coupable ?

— Assurément non, mon cher Louis : je ne connais pas d’excuse plus parfaite aux torts dont vous vous accuseriez, que les charmes divins de votre adorable maîtresse ; et si ma prudence y trouvait des entraves, elles n’existeraient que dans l’intimité de ses rapports avec votre cousin.

— Et voilà ce qui me désespère… Comment vaincre des difficultés de ce genre ? Vous connaissez assez mon caractère pour être bien persuadé que je ne me permettrai jamais aucune des mesures qui pourraient assurer mon bonheur aux dépens de celui de mon seigneur et maître. Honoré de sa confiance et des principaux emplois de sa cour, je lui suis dévoué pour la vie, et n’acquitterai point par de l’ingratitude tout ce qu’il a fait pour moi… Mais pourquoi m’a-t-il envoyé remplir auprès de son épouse les formalités d’un hymen que l’usage prescrit entre souverains ? Pourquoi m’a-t-il donné la douleur de l’envisager un instant comme ma femme, tandis que mon devoir me prescrivait de la lui conduire à ce titre ? Me croyait-il donc insensible au point d’admirer tant de beautés sans en devenir moi-même idolâtre ?

— Assurément, dit ici le comte en interrompant Louis ; tout malheur qui résulterait de cette imprudence de sa part devrait retomber sur lui seul, et vous seriez bientôt excusé par sa conduite irréfléchie.

— Ah ! quelle qu’elle puisse être, rien ne me fera manquer aux lois de l’honneur ! Ces lois gravées dans l’âme d’un véritable Saxon ne s’enfreignent jamais. Nos ancêtres ont bravé Charlemagne qui voulait nous y faire manquer, et nous préférâmes, vous le savez, ses poignards à ses séductions. D’ailleurs, si j’aime Adélaïde, irai-je la perdre en la rendant criminelle aux yeux de son époux ? La faute que je lui ferais faire, en l’avilissant aux yeux de Frédéric, cesserait de me la faire estimer. Ah ! mon cher comte, l’estime est le premier élément de l’amour, et l’on ne pardonne pas plus les fautes qu’une femme commet en nous aimant que celles où elle se livre en nous outrageant. L’amour qui n’est pas soutenu par l’estime n’est plus qu’un délire des sens qui nous égare ; et le véritable bonheur ne peut exister dans le délire.

— Voilà des sentiments dignes d’un noble chevalier, dit Mersbourg. Mais qu’il serait facile de vous en démontrer la fausseté ! Si votre Adélaïde vous aime, n’est-il pas clair qu’en ne répondant point à ses feux, vous la rendriez nécessairement malheureuse ? En y cédant, direz-vous, c’est du mari que je fais le malheur ? Ici, je vous demande pourquoi, dans l’affreuse nécessité où vous êtes de faire un infortuné, pourquoi, dis-je, vous préférez le bonheur de l’époux à celui de la femme. L’un vous a servi, je le sais, l’autre vous adore peut-être en silence. Il s’agit ici d’immoler ou le sentiment brûlant de l’amour, ou celui, bien plus froid, de la reconnaissance : je vous demande quel cœur peut balancer un instant ?

— Celui que la vertu guidera, mon ami ; vous l’avez mise de côté dans votre discussion. Il ne s’agit pas d’opposer un sentiment à l’autre ; il est question d’opposer à tous deux la vertu, et sa sentence se prononce contre l’opinion que vous venez d’admettre. Au reste, poursuivit Thuringe, en me parlant ainsi, vous me feriez croire que la princesse a pu vous laisser connaître quelques-uns des secrets de son cœur. J’écouterai cet aveu, quel qu’il soit ; il me flatte sans m’enchaîner, et je trouverai toujours assez de force dans mon âme pour savoir être heureux sans jouir d’aucun autre sentiment que de celui qui ne compromettra ni n’avilira le tendre objet de mes affections les plus chères.

-Je ne sais rien, dit Mersbourg ; mais si quelque chose transpirait, comptez assez sur mon amitié pour être bien certain que je vous en instruirais à l’instant…

Et les deux amis se séparèrent.


Le comte de Mersbourg reconnut facilement dans cette première conversation que ce ne serait pas sans peine qu’il établirait ses projets d’ambition sur la confiance de deux amants dont l’un résistait aussi vertueusement à ce qui lui paraissait nécessaire pour réussir, et dont l’autre ne s’ouvrirait vraisemblablement qu’avec peine. Cependant son espoir ne s’anéantit point, et il résolut de poursuivre ses plans, quelque criminelle que pût être sa conduite dans l’adoption de ses moyens.

Les fêtes terminées, on se trouva un peu plus seul dans le château. Cette solitude procura facilement au comte la possibilité d’entretenir la princesse de Saxe. Chargé de la conduire un jour à un rendez-vous de chasse, dès qu’ils furent l’un et l’autre dans le même char, le comte mit la conversation sur la félicité dont il ne doutait pas que la princesse goûtât, dans les bras d’un époux tel que le prince de Saxe. Adélaïde, qui ne voyait point le comte d’un mauvais œil, depuis qu’il figurait à sa cour, et qui lui trouvait même dans le caractère des choses qui paraissaient convenir au sien, ne craignit pas de s’ouvrir à lui sur différents points, et principalement quand elle crut ne reconnaître dans ce seigneur que du désintéressement personnel et le plus entier dévouement. Adélaïde avait beaucoup de fierté ; mais le rang élevé de Mersbourg mettait la princesse à son aise. Elle laissa donc voir au comte que ce bonheur dont il la croyait comblée n’était pas aussi réel qu’on se l’imaginait.

— Frédéric a des qualités, lui dit-elle, mais ce sont celles d’un simple particulier : je ne vois point en lui ce noble orgueil, cette élévation qui doit caractériser l’âme des princes. Il est des vertus de tous les états : celles des trônes ne sont pas celles de chaumières ; peut-être conviendrez-vous avec moi que les attributs de celles-ci deviennent presque des torts dans celui qui doit commander aux hommes. Ce qui rend heureux les sujets ne convient pas toujours à la gloire du maître. L’histoire tait ces vertus domestiques nullement dignes de son burin ; elle ne retrace à la postérité que celles qui surprennent le monde, quoique souvent en lui donnant des fers. C’était un époux ambitieux, un guerrier illustre qu’il fallait à mon caractère, et non pas un prince faible dont les bienfaits disparaissent auprès des crimes du héros. À ces qualités très obscures, Frédéric joint les vices du peuple : il ose être jaloux d’une femme comme moi ! Qu’il sache que si j’étais capable de ce qu’il craint, j’honorerais encore plus mes torts qu’il n’illustrerait ses vertus, et qu’on parlerait peut-être avec plus de respect d’Adélaïde coupable que de Frédéric le débonnaire… Pourquoi mon époux ne profite-t-il pas des troubles qui nous environnent pour secouer le joug de l’empereur ? La faiblesse de Henri IV, ses irrésolutions, ses oscillations perpétuelles, ouvrent un champ sans limites à l’ambition d’un prince. Frédéric a des droits au trône d’Occident, aussi sacrés que ceux de Henri : que ne les fait-il valoir ? Que n’arme-t-il ses sujets ? Que ne triomphe-t-il comme Vitikind ? Si ce héros fit trembler Charlemagne, Frédéric ne peut-il pas effrayer Henri ? Ah ! comte, ne me parlez pas d’un prince sans ambition : sans doute il pourra faire le bonheur de sa famille, mais il ne sera jamais la gloire de l’univers, et la mollesse effacera son faible nom des pages de l’histoire avec un bouquet de pavot, pendant que la renommée gravera celui du héros avec des palmes de lauriers.

— Ces sentiments sont dignes de votre âme, dit Mersbourg ; ils électrisent toutes celles auxquelles ils s’adressent, et si les illustres rejetons d’un sang aussi noble en sont enflammés comme vous, la Saxe n’a plus d’oppresseur à redouter : leur valeur brisera ses fers et le monde sera régi par eux.

— S’ils ont l’apathie de Frédéric, le sang brûlant d’Adélaïde pourra-t-il circuler dans leurs veines ?… Non, Mersbourg, non ce n’était point là l’époux qu’il me fallait.

— Celui qui vous convenait, madame, se trouverait peut-être dans votre cour ?

— Je n’aime pas qu’on devine mon secret.

— Je ne l’aurais jamais osé, si vous ne m’en eussiez développé le premier fil. En offrant bien sincèrement mes excuses à Votre Altesse, j’ose l’assurer en même temps que si j’ai tâché de connaître cet auguste secret, ce ne fut jamais que dans la respectable intention de pouvoir vous prouver mon zèle, en sacrifiant jusqu’à ma vie, s’il le faut, pour être utile à vos intérêts. Le malheur des princes, madame, est de placer souvent leur confiance dans des gens indignes de la posséder : ma naissance et mon inviolable attachement à votre personne ne peuvent faire redouter dans moi de pareils inconvénients. Permettez que je prononce en vos mains le serment d’une éternelle fidélité.

— Je vous crois, Mersbourg, répondit Adélaïde : ce que j’ai vu de vous jusqu’à ce moment ne me laisse aucun soupçon sur la franchise de vos sentiments ; et vous ne connaîtrez les chagrins de votre souveraine que pour les adoucir et pour les déguiser… Vos présomptions sont justes, mon cher comte ; celui que j’aime habite le château ; je le crois même votre ami.

— Ah ! que ne puis-je le respecter comme mon maître !

— Oui, c’est Louis de Thuringe que j’aime ; c’était lui seul que le Ciel avait fait naître pour le bonheur de ma vie, et c’est lui que le Ciel injuste en écarte. Dès la première fois que Thuringe parut à la cour de mon père, l’impression qu’il produisit sur moi fut telle qu’elle ne s’effacera jamais de mon cœur. Louis a tout ce qu’il faut pour moi : cette noble fierté qui règne sur son front, cette élévation d’âme, ce caractère loyal et chevaleresque qui lui ferait affronter mille périls plus grands les uns que les autres, s’il le fallait pour plaire à ce qu’il aime ; les talents militaires qu’il développa lors de nos derniers troubles ; l’ambition qui brille dans ses yeux ; cette manière pleine de grâce avec laquelle il sait réunir toute la sévérité du guerrier à l’amabilité de l’homme de cour… Que vous dirais-je enfin ? Cette figure céleste où Mars imprime la majesté de ses traits avec les flèches de l’amour… Voilà ce qui me ravit dans le marquis de Thuringe ; voilà ce qui en fait l’idole de mon cœur… d’un cœur où il régnera despotiquement, quelque brisé qu’il le trouve par les entraves du devoir… Savez-vous s’il m’aime, mon cher comte ?

— J’oserais vous le certifier, madame, quoique je n’aie reçu nul aveu sur ce point. Ses yeux s’animent d’une flamme si ardente et si tendre chaque fois qu’il les fixe sur les vôtres, qu’il est impossible de ne pas reconnaître en lui l’esclave du même dieu qui captive votre âme.

— Me voilà donc bien malheureuse, s’écria la princesse, je verrai brûler près de moi celui que je ne pourrai secourir, et le plus austère des devoirs m’empêchera de partager des tourments que ma seule présence causera.

— Jusqu’à ce moment, madame, Thuringe ignore donc le bonheur qu’il a de vous plaire ?

— Je n’en ai confié l’aveu qu’à mes regards ; qu’il y fixe les siens, il y verra l’ardeur dont je brûle pour lui.

— Si madame voulait me le permettre, je consolerais cette âme incertaine.

— Ah ! gardez-vous-en, Mersbourg, vous redoubleriez son malheur. Puis-je le consoler ? Et les liens qui me captivent échappent-ils donc à vos yeux ?… Essayez au contraire d’anéantir en lui cet amour qui ne ferait que son malheur ; peut-être parviendrais-je à vaincre le mien. Il faut savoir être malheureux quand on veut respecter ses devoirs : je sens bien qu’ils ne me rendront pas ce que je perds ; et quand on saura ce que je leur sacrifie, on pleurera peut-être sur mon sort.

Les chars réunis au rendez-vous interrompirent cette conversation dans laquelle le comte crut apercevoir l’aurore du bonheur que ses intrigues lui faisaient espérer. La chasse fut superbe ; le cerf fut forcé. Ces plaisirs doivent être ceux des princes, et la faiblesse qu’ils oppriment les ramène au moins à leurs goûts. Toute la cour retourna au château. Cette fois les places ayant varié, le comte ne fut plus à même de renouer la conversation qui l’intéressait, et plusieurs jours se passèrent sans qu’il pût la reprendre.



  1. Ce fut à l’occasion du mariage de Madame, sœur du Roi, que se donna à Paris le dernier tournoi où Montgommery blessa Henri II à l’œil par un éclat de sa lance : le Roi tomba du coup et en mourut. Ces fêtes furent de ce moment abolies pour toujours. (Note de Sade.)