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Calligrammes/Texte entier

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Calligrammes
Calligrammes
Poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916)
, Mercure de France,  (p. 8-200).
Guillaume Apollinaire
Guillaume Apollinaire


GUILLAUME APOLLINAIRE

Calligrammes

POÈMES DE LA PAIX ET DE LA GUERRE

(1913-1916)

ONDES – ÉTENDARDS – CASE D’ARMONS
LUEURS DES TIRS – OBUS COULEUR DE LUNE
LA TÊTE ÉTOILÉE

avec un portrait de l’auteur par pablo picasso
gravé sur bois par r. jaudon
.

PARIS
MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI

MCMXVIII

à la mémoire

du plus ancien de mes camarades


RENÉ DALIZE


MORT AU CHAMP D’HONNEUR


le 7 mai 1917.

ONDES
LIENS


Cordes faites de cris

Sons de cloches à travers l’Europe
Siècles pendus

Rails qui ligotez les nations
Nous ne sommes que deux ou trois hommes
Libres de tous liens
Donnons-nous la main

Violente pluie qui peigne les fumées
Cordes
Cordes tissées
Câbles sous-marins
Tours de Babel changées en ponts
Araignées-Pontifes
Tous les amoureux qu’un seul lien a liés

D’autres liens plus ténus
Blancs rayons de lumière
Cordes et Concorde

J’écris seulement pour vous exalter
Ô sens ô sens chéris
Ennemis du souvenir
Ennemis du désir

Ennemis du regret
Ennemis des larmes
Ennemis de tout ce que j’aime encore

LES FENÊTRES

Du rouge au vert tout le jaune se meurt
Quand chantent les aras dans les forêts natales
Abatis de pihis
Il y a un poème à faire sur l’oiseau qui n’a qu’une aile
Nous l’enverrons en message téléphonique
Traumatisme géant
Il fait couler les yeux
Voilà une jolie jeune fille parmi les jeunes Turinaises

Le pauvre jeune homme se mouchait dans sa cravate blanche

Tu soulèveras le rideau
Et maintenant voilà que s’ouvre la fenêtre
Araignées quand les mains tissaient la lumière
Beauté pâleur insondables violets
Nous tenterons en vain de prendre du repos
On commencera à minuit
Quand on a le temps on a la liberté

Bigorneaux Lotte multiples Soleils et l’Oursin du couchant

Une vieille paire de chaussures jaunes devant la fenêtre

Tours
Les Tours ce sont les rues
Puits
Puits ce sont les places
Puits
Arbres creux qui abritent les Câpresses vagabondes
Les Chabins chantent des airs à mourir
Aux Chabines maronnes
Et l’oie oua-oua trompette au nord
Où les chasseurs de ratons
Raclent les pelleteries
Étincelant diamant
Vancouver

Où le train blanc de neige et de feux nocturnes fuit l’hiver

Ô Paris
Du rouge au vert tout le jaune se meurt

Paris Vancouver Hyères Maintenon New-York et les Antilles

La fenêtre s’ouvre comme une orange
Le beau fruit de la lumière

PAYSAGE

V
OI

LA?
CIMAISON
Où NAISSENT
LESÉ
TOILES
ET LES DIVINITÉS

CET
ARBRISSEAU
QUI SE PRÉPARE
À FRUCTIFIER
TE
RES
SEM
BLE

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un CIGare a

COUCHÉSENSEMBLE



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MANTS

VOUS
VOUS
SÉ
PAMES
REMEM
RBRES
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Z

LES COLLINES


Au-dessus de Paris un jour
Combattaient deux grands avions
L’un était rouge et l’autre noir
Tandis qu’au zénith flamboyait
L’éternel avion solaire


L’un était toute ma jeunesse
Et l’autre c’était l’avenir
Ils se combattaient avec rage
Ainsi fit contre Lucifer
l’Archange aux ailes radieuses


Ainsi le calcul au problème
Ainsi la nuit contre le jour
Ainsi attaque ce que j’aime
Mon amour ainsi l’ouragan
Déracine l’arbre qui crie


Mais vois quelle douceur partout
Paris comme une jeune fille
S’éveille langoureusement
Secoue sa longue chevelure
Et chante sa belle chanson


Où donc est tombée ma jeunesse
Tu vois que flambe l’avenir
Sache que je parle aujourd’hui
Pour annoncer au monde entier
Qu’enfin est né l’art de prédire


Certains hommes sont des collines
Qui s’élèvent d’entre les hommes
Et voient au loin tout l’avenir
Mieux que s’il était le présent
Plus net que s’il était passé


Ornement des temps et des routes
Passe et dure sans t’arrêter
Laissons sibiler les serpents
En vain contre le vent du sud
Les Psylles et l’onde ont péri


Ordre des temps si les machines
Se prenaient enfin à penser
Sur les plages de pierreries
Des vagues d’or se briseraient
L’écume serait mère encore


Moins haut que l’homme vont les aigles
C’est lui qui fait la joie des mers
Comme il dissipe dans les airs
L’ombre et les spleens vertigineux
Par où l’esprit rejoint le songe


Voici le temps de la magie
Il s’en revient attendez-vous
À des milliards de prodiges
Qui n’ont fait naître aucune fable
Nul les ayant imaginés


Profondeurs de la conscience
On vous explorera demain
Et qui sait quels êtres vivants
Seront tirés de ces abîmes
Avec des univers entiers


Voici s’élever des prophètes
Comme au loin des collines bleues
Ils sauront des choses précises
Comme croient savoir les savants
Et nous transporteront partout


La grande force est le désir
Et viens que je te baise au front
Ô légère comme une flamme
Dont tu as toute la souffrance
Toute l’ardeur et tout l’éclat


L’âge en vient on étudiera
Tout ce que c’est que de souffrir
Ce ne sera pas du courage
Ni même du renoncement
Ni tout ce que nous pouvons faire


On cherchera dans l’homme même
Beaucoup plus qu’on n’y a cherché
On scrutera sa volonté
Et quelle force naîtra d’elle
Sans machine et sans instrument


Les secourables mânes errent
Se compénétrant parmi nous
Depuis les temps qui nous rejoignent
Rien n’y finit rien n’y commence
Regarde la bague à ton doigt


Temps des déserts des carrefours
Temps des places et des collines
Je viens ici faire des tours
Où joue son rôle un talisman
Mort et plus subtil que la vie


Je me suis enfin détaché
De toutes choses naturelles
Je peux mourir mais non pécher
Et ce qu’on n’a jamais touché
Je l’ai touché je l’ai palpé


Et j’ai scruté tout ce que nul
Ne peut en rien imaginer
Et j’ai soupesé maintes fois
Même la vie impondérable
Je peux mourir en souriant


Bien souvent j’ai plané si haut
Si haut qu’adieu toutes les choses
Les étrangetés les fantômes
Et je ne veux plus admirer
Ce garçon qui mime l’effroi


Jeunesse adieu jasmin du temps
J’ai respiré ton frais parfum
À Rome sur les chars fleuris
Chargés de masques de guirlandes
Et des grelots du carnaval


Adieu jeunesse blanc Noël
Quand la vie n’était qu’une étoile
Dont je contemplais le reflet
Dans la mer Méditerranée
Plus nacrée que les météores


Duvetée comme un nid d’archanges
Ou la guirlande des nuages
Et plus lustrée que les halos
Émanations et splendeurs
Unique douceur harmonies


Je m’arrête pour regarder
Sur la pelouse incandescente
Un serpent erre c’est moi-même
Qui suis la flûte dont je joue
Et le fouet qui châtie les autres


Il vient un temps pour la souffrance
Il vient un temps pour la bonté
Jeunesse adieu voici le temps
Où l’on connaîtra l’avenir
Sans mourir de sa connaissance


C’est le temps de la grâce ardente
La volonté seule agira
Sept ans d’incroyables épreuves
L’homme se divinisera
Plus pur plus vif et plus savant


Il découvrira d’autres mondes
L’esprit languit comme les fleurs
Dont naissent les fruits savoureux
Que nous regarderons mûrir
Sur la colline ensoleillée


Je dis ce qu’est au vrai la vie
Seul je pouvais chanter ainsi
Mes chants tombent comme des graines
Taisez-vous tous vous qui chantez
Ne mêlez pas l’ivraie au blé


Un vaisseau s’en vint dans le port
Un grand navire pavoisé
Mais nous n’y trouvâmes personne
Qu’une femme belle et vermeille
Elle y gisait assassinée


Une autre fois je mendiais
L’on ne me donna qu’une flamme
Dont je fus brûlé jusqu’aux lèvres
Et je ne pus dire merci
Torche que rien ne peut éteindre


Où donc es-tu ô mon ami
Qui rentrais si bien en toi-même
Qu’un abîme seul est resté
Où je me suis jeté moi-même
Jusqu’aux profondeurs incolores


Et j’entends revenir mes pas
Le long des sentiers que personne
N’a parcourus j’entends mes pas
À toute heure ils passent là-bas
Lents ou pressés ils vont ou viennent


Hiver toi qui te fais la barbe
Il neige et je suis malheureux
J’ai traversé le ciel splendide
Où la vie est une musique
Le sol est trop blanc pour mes yeux


Habituez-vous comme moi
À ces prodiges que j’annonce
À la bonté qui va régner
À la souffrance que j’endure
Et vous connaîtrez l’avenir


C’est de souffrance et de bonté
Que sera faite la beauté
Plus parfaite que n’était celle
Qui venait des proportions
Il neige et je brûle et je tremble

Maintenant je suis à ma table
J’écris ce que j’ai ressenti
Et ce que j’ai chanté là-haut
Un arbre élancé que balance
Le vent dont les cheveux s’envolent


Un chapeau haut de forme est sur
Une table chargée de fruits
Les gants sont morts près d’une pomme
Une dame se tord le cou
Auprès d’un monsieur qui s’avale


Le bal tournoie au fond du temps
J’ai tué le beau chef d’orchestre
Et je pèle pour mes amis
L’orange dont la saveur est
Un merveilleux feu d’artifice


Tous sont morts le maître d’hôtel
Leur verse un champagne irréel
Qui mousse comme un escargot
Ou comme un cerveau de poète
Tandis que chantait une rose


L’esclave tient une épée nue
Semblable aux sources et aux fleuves
Et chaque fois qu’elle s’abaisse
Un univers est éventré
Dont il sort des mondes nouveaux


Le chauffeur se tient au volant
Et chaque fois que sur la route
Il corne en passant le tournant
Il paraît à perte de vue
Un univers encore vierge


Et le tiers nombre c’est la dame
Elle monte dans l’ascenseur
Elle monte monte toujours
Et la lumière se déploie
Et ces clartés la transfigurent


Mais ce sont de petits secrets
Il en est d’autres plus profonds
Qui se dévoileront bientôt
Et feront de vous cent morceaux
À la pensée toujours unique


Mais pleure pleure et repleurons
Et soit que la lune soit pleine
Ou soit qu’elle n’ait qu’un croissant
Ah ! pleure pleure et repleurons
Nous avons tant ri au soleil


Des bras d’or supportent la vie
Pénétrez le secret doré
Tout n’est qu’une flamme rapide
Que fleurit la rose adorable
Et d’où monte un parfum exquis

ARBRE

À Frédéric Boutet


Tu chantes avec les autres tandis que les phonographes galopent

Où sont les aveugles où s’en sont-ils allés

La seule feuille que j’aie cueillie s’est changée en plusieurs mirages

Ne m’abandonnez pas parmi cette foule de femmes au marché

Ispahan s’est fait un ciel de carreaux émaillés de bleu
Et je remonte avec vous une route aux environs de Lyon


Je n’ai pas oublié le son de la clochette d’un marchand de coco d’autrefois

J’entends déjà le son aigre de cette voix à venir
Du camarade qui se promènera avec toi en Europe
Tout en restant en Amérique

Un enfant
Un veau dépouillé pendu à l’étal
Un enfant

Et cette banlieue de sable autour d’une pauvre ville au fond de l’est

Un douanier se tenait là comme un ange
À la porte d’un misérable paradis

Et ce voyageur épileptique écumait dans la salle d’attente des premières



Engoulevent Blaireau
Et la Taupe-Ariane
Nous avions loué deux coupés dans le transsibérien

Tour à tour nous dormions le voyageur en bijouterie et moi

Mais celui qui veillait ne cachait point un revolver armé


Tu t’es promené à Leipzig avec une femme mince déguisée en homme

Intelligence car voilà ce que c’est qu’une femme intelligente

Et il ne faudrait pas oublier les légendes

Dame-Abonde dans un tramway la nuit au fond d’un quartier désert

Je voyais une chasse tandis que je montais
Et l’ascenseur s’arrêtait à chaque étage

Entre les pierres
Entre les vêtements multicolores de la vitrine
Entre les charbons ardents du marchand de marrons
Entre deux vaisseaux norvégiens amarrés à Rouen
Il y a ton image


Elle pousse entre les bouleaux de la Finlande


Ce beau nègre en acier


La plus grande tristesse
C’est quand tu reçus une carte postale de La Corogne


Le vent vient du couchant
Le métal des caroubiers
Tout est plus triste qu’autrefois
Tous les dieux terrestres vieillissent
L’univers se plaint par ta voix
Et des êtres nouveaux surgissent
Trois par trois

LUNDI RUE CHRISTINE


La mère de la concierge et la concierge laisseront tout passer

Si tu es un homme tu m’accompagneras ce soir
Il suffirait qu’un type maintînt la porte cochère
Pendant que l’autre monterait


Trois bec de gaz allumés
La patronne est poitrinaire
Quand tu auras fini nous jouerons une partie de jacquet
Un chef d’orchestre qui a mal à la gorge
Quand tu viendras à Tunis je te ferai fumer du kief


Ça a l’air de rimer


Des piles de soucoupes des fleurs un calendrier
Pim pam pim
Je dois fiche près de 300 francs à ma probloque

Je préférerais me couper le parfaitement que de les lui donner

Je partirai à 20 h. 27
Six glaces s’y dévisagent toujours

Je crois que nous allons nous embrouiller encore davantage

Cher monsieur
Vous êtes un mec à la mie de pain
Cette dame a le nez comme un ver solitaire
Louise a oublié sa fourrure
Moi je n’ai pas de fourrure et je n’ai pas froid
Le Danois fume sa cigarette en consultant l’horaire
Le chat noir traverse la brasserie


Ces crêpes étaient exquises
La fontaine coule
Robe noire comme ses ongles
C’est complètement impossible
Voici monsieur
La bague en malachite
Le sol est semé de sciure
Alors c’est vrai
La serveuse rousse a été enlevée par un libraire


Un journaliste que je connais d’ailleurs très vaguement


Écoute Jacques c’est très sérieux ce que je vais te dire

Compagnie de navigation mixte


Il me dit monsieur voulez-vous voir ce que je peux faire d’eaux fortes et de tableaux

Je n’ai qu’une petite bonne


Après déjeuner café du Luxembourg
Une fois là il me présente un gros bonhomme
Qui me dit
Écoutez c’est charmant
À Smyrne à Naples en Tunisie
Mais nom de Dieu où est-ce
La dernière fois que j’ai été en Chine
C’est il y a huit ou neuf ans
L’Honneur tient souvent à l’heure que marque la pendule
La quinte major

LETTRE-OCÉAN

Je traverse la villenez en avant
                et je la coupe en 2

                                                
                                                
                                                
                                                


J’étais au bord du Rhin quand tu partis pour le Mexique
Ta voix me parvient malgré l’énorme distance
Gens de mauvaise mine sur le quai à la Vera Cruz


                                                                                                          
                                                                                                          
                                                                                                          
                                                                                                          



Juan Aldama


Les voyageurs de l’Espagne devant faire
le voyage de Coatzacoalcos pour s’embarquer
je t’envoie cette carte aujourd’hui au lieu

Correos
Mexico
4 centavos

U. S. Postage
2 cents 2


  YPIRANGAREPUBLICA MEXICANA
                  TARJETA POSTAL


11 45
29-5
14
Rue des Batignolles


de profiter du courrier de Vera Cruz qui n’est pas sûr. Tout est calme ici et nous sommes dans l’attente des événements.

                            Vive
                                la                                                         Ar
                                    Ré                         Zut                   ré
                                        pu                    pour                 tez
                                             bli                  M.                co
                                                  que         Zun            cher

                                                                Sur la                    Royle veVi
                        Hou le croquant               rive
Des clefs j’en ai vu mille et mille       gauche            Evviva il Papa
                                                               devant
                                                               le pont
                                                                d’Iéna          la gueule mon vieux pad
                              telo cala bas À
                                                      Jac        La      non
                                                ques          Tu          si
                                             c’é                 ni            vous
                                        tait                    sie                avez
                                    dé                          tu                    une
                                li                             fondes                  mous
                      cieux                                   un                        tache
                                                                 jour
                                                                 nal


                        ANOMO
   BONJOUR      TU NE CONNAÎTRAS JAMAIS BIEN
                        ANORA   
                                                          LES
                                            Mayas


T



S



F

Apollinaire - Calligrammes, p. 40

SUR LES PROPHÉTIES


J’ai connu quelques prophétesses

Madame Salmajour avait appris en Océanie à tirer les cartes

C’est là-bas qu’elle avait eu encore l’occasion de participer

À une scène savoureuse d’anthropophagie
Elle n’en parlait pas à tout le monde
En ce qui concerne l’avenir elle ne se trompait jamais

Une cartomancienne céretane Marguerite je ne sais plus quoi

               Est également habile
Mais Madame Deroy est la mieux inspirée
               La plus précise

Tout ce qu’elle m’a dit du passé était vrai et tout ce qu’elle

M’a annoncé s’est vérifié dans le temps qu’elle indiquait

J’ai connu un sciomancien mais je n’ai pas voulu qu’il interrogeât mon ombre

Je connais un sourcier c’est le peintre norvégien Diriks

Miroir brisé sel renversé ou pain qui tombe
Puissent ces dieux sans figure m’épargner toujours

Au demeurant je ne crois pas mais je regarde et j’écoute et notez

Que je lis assez bien dans la main

Car je ne crois pas mais je regarde et quand c’est possible j’écoute


Tout le monde est prophète mon cher André Billy
Mais il y a si longtemps qu’on fait croire aux gens
Qu’ils n’ont aucun avenir qu’ils sont ignorants à jamais
                    Et idiots de naissance
Qu’on en a pris son parti et que nul n’a même l’idée
De se demander s’il connaît l’avenir ou non
Il n’y a pas d’esprit religieux dans tout cela
Ni dans les superstitions ni dans les prophéties
Ni dans tout ce que l’on nomme occultisme
Il y a avant tout une façon d’observer la nature
Et d’interpréter la nature
Qui est très légitime

LE MUSICIEN DE SAINT-MERRY

J’ai enfin le droit de saluer des êtres que je ne connais pas

Ils passent devant moi et s’accumulent au loin
Tandis que tout ce que j’en vois m’est inconnu
Et leur espoir n’est pas moins fort que le mien


Je ne chante pas ce monde ni les autres astres

Je chante toutes les possibilités de moi-même hors de ce monde et des astres

Je chante la joie d’errer et le plaisir d’en mourir


Le 21 du mois de mai 1913
Passeur des morts et les mordonnantes mériennes
Des millions de mouches éventaient une splendeur
Quand un homme sans yeux sans nez et sans oreilles
Quittant le Sébasto entra dans la rue Aubry-Le-Boucher

Jeune l’homme était brun et ce couleur de fraise sur les joues

Homme Ah ! Ariane
Il jouait de la flûte et la musique dirigeait ses pas
Il s’arrêta au coin de la rue Saint-Martin
Jouant l’air que je chante et que j’ai inventé
Les femmes qui passaient s’arrêtaient près de lui
Il en venait de toutes parts

Lorsque tout à coup les cloches de Saint-Merry se mirent à sonner

Le musicien cessa de jouer et but à la fontaine
Qui se trouve au coin de la rue Simon-Le-Franc
Puis Saint-Merry se tut
L’inconnu reprit son air de flûte

Et revenant sur ses pas marcha jusqu’à la rue de la Verrerie

Où il entra suivi par la troupe des femmes
Qui sortaient des maisons
Qui venaient par les rues traversières les yeux fous
Les mains tendues vers le mélodieux ravisseur
Il s’en allait indifférent jouant son air
Il s’en allait terriblement


Puis ailleurs
À quelle heure un train partira-t-il pour Paris

À ce moment
Les pigeons des Moluques fientaient des noix muscades
En même temps
Mission catholique de Bôma qu’as-tu fait du sculpteur


Ailleurs
Elle traverse un pont qui relie Bonn à Beuel et disparaît à travers Pützchen


Au même instant
Une jeune fille amoureuse du maire


Dans un autre quartier
Rivalise donc poète avec les étiquettes des parfumeurs


En somme ô rieurs vous n’avez pas tiré grand chose des hommes

Et à peine avez-vous extrait un peu de graisse de leur misère

Mais nous qui mourons de vivre loin l’un de l’autre

Tendons nos bras et sur ces rails roule un long train de marchandises



Tu pleurais assise près de moi au fond du fiacre

Et maintenant
Tu me ressembles tu me ressembles malheureusement


Nous nous ressemblions comme dans l’architecture du siècle dernier

Ces hautes cheminées pareilles à des tours


Nous allons plus haut maintenant et ne touchons plus le sol


Et tandis que le monde vivait et variait
Le cortège des femmes long comme un jour sans pain
Suivait dans la rue de la Verrerie l’heureux musicien


Cortèges ô cortèges
C’est quand jadis le roi s’en allait à Vincennes
Quand les ambassadeurs arrivaient à Paris
Quand le maigre Suger se hâtait vers la Seine
Quand l’émeute mourait autour de Saint-Merry


Cortèges ô cortèges
Les femmes débordaient tant leur nombre était grand
Dans toutes les rues avoisinantes
Et se hâtaient raides comme balle
Afin de suivre le musicien

Ah ! Ariane et toi Pâquette et toi Amine
Et toi Mia et toi Simone et toi Mavise
Et toi Colette et toi la belle Geneviève
Elles ont passé tremblantes et vaines

Et leurs pas légers et prestes se mouvaient selon la cadence

De la musique pastorale qui guidait
Leurs oreilles avides


L’inconnu s’arrêta un moment devant une maison à vendre

Maison abandonnée
Aux vitres brisées
C’est un logis du seizième siècle
La cour sert de remise à des voitures de livraisons
C’est là qu’entra le musicien
Sa musique qui s’éloignait devint langoureuse
Les femmes le suivirent dans la maison abandonnée
Et toutes y entrèrent confondues en bande
Toutes toutes y entrèrent sans regarder derrière elles
Sans regretter ce qu’elles ont laissé
Ce qu’elles ont abandonné
Sans regretter le jour la vie et la mémoire

Il ne resta bientôt plus personne dans la rue de la Verrerie

Sinon moi-même et un prêtre de Saint-Merry

Nous entrâmes dans la vieille maison


Mais nous n’y trouvâmes personne


Voici le soir
À Saint-Merry c’est l’Angélus qui sonne
Cortèges ô cortèges
C’est quand jadis le roi revenait de Vincennes
Il vint une troupe de casquettiers
Il vint des marchands de bananes
Il vint des soldats de la garde républicaine
Ô nuit
Troupeau de regards langoureux des femmes
Ô nuit
Toi ma douleur et mon attente vaine
J’entends mourir le son d’une flûte lointaine

LA CRAVATE ET LA MONTRE


LAVAT

DOU
LOU
REUSE
QUE TU
PORTES
ET QUI T’
ORNE, Ô CI
VILISÉ
COMME L’ONÔTE-TU VEUX
S’A M U S ELABIEN
BISIRESPI
ENRER


                                                                 les               la
                                                               heures
                                          et le                                           beau
                                      vers                               Mon
                                  dantesque                            cœur               té
                              luisant et
                          cadavérique                                                              de
                                                                                                                 la
                      le bel                          Il                                       les
                  inconnu                          est         Et                       yeux         vie
                                                                  tout                                       pas
                                                              5      se
              les muses                                en    ra                                             se
            aux portes de                            fin    fi
              ton corps                                         ni                              l’enfant     la

                                                                                                                     dou
                                                                                                                 leur
                  l’infini
                    redressé                                                               Agla
                      par un fou                                                                         de
                           de philosophe                                                        mou

                                                                                                         rir

                                        semaine                              la main


                                                                 Tircis

UN FANTÔME DE NUÉES


Comme c’était la veille du quatorze juillet
Vers les quatre heures de l’après-midi
Je descendis dans la rue pour aller voir les saltimbanques


Ces gens qui font des tours en plein air
Commencent à être rares à Paris

Dans ma jeunesse on en voyait beaucoup plus qu’aujourd’hui

Ils s’en sont allés presque tous en province


Je pris le boulevard Saint-Germain

Et sur une petite place située entre Saint-Germain-des-Prés et la statue de Danton

Je rencontrai les saltimbanques


La foule les entourait muette et résignée à attendre
Je me fis une place dans ce cercle afin de tout voir


Poids formidables,

Villes de Belgique soulevées à bras tendu par un ouvrier russe de Longwy

Haltères noirs et creux qui ont pour tige un fleuve figé

Doigts roulant une cigarette amère et délicieuse comme la vie



De nombreux tapis sales couvraient le sol
Tapis qui ont des plis qu’on ne défera pas

Tapis qui sont presque entièrement couleur de la poussière

Et où quelques taches jaunes ou vertes ont persisté
Comme un air de musique qui vous poursuit


Vois-tu le personnage maigre et sauvage
La cendre de ses pères lui sortait en barbe grisonnante
Il portait ainsi toute son hérédité au visage
Il semblait rêver à l’avenir
En tournant machinalement un orgue de Barbarie
Dont la lente voix se lamentait merveilleusement
Les glouglous les couacs et les sourds gémissements


Les saltimbanques ne bougeaient pas

Le plus vieux avait un maillot couleur de ce rose violâtre qu’ont aux joues certaines jeunes filles fraîches mais près de la mort
Ce rose-là se niche surtout dans les plis qui entourent souvent leur bouche

Ou près des narines
C’est un rose plein de traîtrise


Cet homme portait-il ainsi sur le dos
La teinte ignoble de ses poumons


Les bras les bras partout montaient la garde


Le second saltimbanque
N’était vêtu que de son ombre
Je le regardai longtemps
Son visage m’échappe entièrement
C’est un homme sans tête


Un autre enfin avait l’air d’un voyou
D’un apache bon et crapule à la fois
Avec son pantalon bouffant et les accroche-chausettes

N’aurait-il pas eu l’apparence d’un maquereau à sa toilette



La musique se tut et ce furent des pourparlers avec le public
Qui sou à sou jeta sur le tapis la somme de deux francs cinquante

Au lieu des trois francs que le vieux avait fixés comme prix des tours



Mais quand il fut clair que personne ne donnerait plus rien

On se décida à commencer la séance

De dessous l’orgue sortit un tout petit saltimbanque habillé de rose pulmonaire

Avec de la fourrure aux poignets et aux chevilles
Il poussait des cris brefs
Et saluait en écartant gentiment les avant-bras
Mains ouvertes


Une jambe en arrière prête à la génuflexion
Il salua ainsi aux quatre points cardinaux
Et quand il marcha sur une boule

Son corps mince devint une musique si délicate que nul parmi les spectateurs n’y fut insensible

Un petit esprit sans aucune humanité
Pensa chacun
Et cette musique des formes
Détruisit celle de l’orgue mécanique
Que moulait l’homme au visage couvert d’ancêtres

Le petit saltimbanque fit la roue
Avec tant d’harmonie
Que l’orgue cessa de jouer
Et que l’organiste se cacha le visage dans les mains
Aux doigts semblables aux descendants de son destin
Fœtus minuscules qui lui sortaient de la barbe
Nouveaux cris de Peau-Rouge
Musique angélique des arbres
Disparition de l’enfant


Les saltimbanques soulevèrent les gros haltères à bout de bras

Ils jonglèrent avec les poids


Mais chaque spectateur cherchait en soi l’enfant miraculeux

Siècle ô siècle des nuages

CŒUR COURONNE ET MIROIR




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Tour À touR
Renaissent au cœur des poèteS

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les                                        roir
sont                                                je
me                                                        suis
com                      Guillaume                      en
non                                                                clos
et                      Apollinaire                      vi
ges                                                      vant
an                                                    et
les                                                vrai
ne                                        com
gi                              me
ma                    on
i
TOUR
À R. D.


Au Nord au Sud
Zénith Nadir
Et les grands cris de l’Est
L’Océan se gonfle à l’Ouest
La Tour à la Roue
S’adresse

VOYAGE

illustration sur la page 58 de Calligrammes
illustration sur la page 58 de Calligrammes



ADIEU AMOUR NUAGE QUI
FUIS REFAIS LE VOYAGE DE DANTE
ET N’A PAS CHU PLUIE FÉCON


OU
DANS
VA
LES
DONC
VALS
CE
ET
TRAIN
LES
QUI
BEAUX
MEURT
BOIS



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                      télégraphe
          o i s e a u
                 qui               TOMBER
          l a i s s e
            des ailes partout

? ELAP

   AU     LOIN
FRAIS    DU



TENDRE ÉTÉ SI


     l      u

                            n      a                                        e      t
                                            i
                                                  r
                                                        e



                                   ton
C’        est                                 sa
                                                  vi         ge

                                                                                                    que

v     o     i     s
                                                                              p l u
                                                                                 S

À TRAVERS L’EUROPE


À M. Ch.


Rotsoge

Ton visage écarlate ton biplan transformable en hydroplan

Ta maison ronde où il nage un hareng saur
Il me faut la clef des paupières
Heureusement que nous avons vu M. Panado
Et nous sommes tranquilles de ce côté-là
Qu’est-ce que tu vois mon vieux M. D…

90 ou 324 un homme en l’air un veau qui regarde à travers le ventre de sa mère



J’ai cherché longtemps sur les routes
Tant d’yeux sont clos au bord des routes
Le vent fait pleurer les saussaies
Ouvre ouvre ouvre ouvre ouvre
Regarde mais regarde donc

Le vieux se lave les pieds dans la cuvette
Una volta ho inteso dire Chè vuoi
Je me mis à pleurer en me souvenant de vos enfances


Et toi tu me montres un violet épouvantable


Ce petit tableau où il y a une voiture m’a rappelé le jour

Un jour fait de morceaux mauves jaunes bleus verts et rouges

Où je m’en allais à la campagne avec une charmante cheminée tenant sa chienne en laisse

Il n’y en a plus tu n’as plus ton petit mirliton
La cheminée fume loin de moi des cigarettes russes
La chienne aboie contre les lilas
La veilleuse est consumée
Sur la robe ont chu des pétales
Deux anneaux d’or près des sandales
Au soleil se sont allumés
Mais tes cheveux sont le trolley
À travers l’Europe vêtue de petits feux multicolores

IL PLEUT


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ÉTENDARDS
LA PETITE AUTO


Le 31 du mois d’Août 1914
Je partis de Deauville un peu avant minuit
Dans la petite auto de Rouveyre


Avec son chauffeur nous étions trois


Nous dîmes adieu à toute une époque
Des géants furieux se dressaient sur l’Europe
Les aigles quittaient leur aire attendant le soleil
Les poissons voraces montaient des abîmes
Les peuples accouraient pour se connaître à fond

Les morts tremblaient de peur dans leurs sombres demeures



Les chiens aboyaient vers là-bas où étaient les frontières

Je m’en allais portant en moi toutes ces armées qui se
battaient
Je les sentais monter en moi et s’étaler les contrées où
elles serpentaient

Avec les forêts les villages heureux de la Belgique
Francorchamps avec l’Eau Rouge et les pouhons
Région par où se font toujours les invasions
Artères ferroviaires où ceux qui s’en allaient mourir
Saluaient encore une fois la vie colorée
Océans profonds où remuaient les monstres
Dans les vieilles carcasses naufragées
Hauteurs inimaginables où l’homme combat
Plus haut que l’aigle ne plane
L’homme y combat contre l’homme
Et descend tout à coup comme une étoile filante


Je sentais en moi des êtres neufs pleins de dextérité
Bâtir et aussi agencer un univers nouveau

Un marchand d’une opulence inouïe et d’une taille prodigieuse

Disposait un étalage extraordinaire
Et des bergers gigantesques menaient
De grands troupeaux muets qui broutaient les paroles
Et contre lesquels aboyaient tous les chiens sur la route

TestPetite auto3
TestPetite auto3

Et quand après avoir passé l’après-midi
Par Fontainebleau
Nous arrivâmes à Paris
Au moment où l’on affichait la mobilisation
Nous comprîmes mon camarade et moi
Que la petite auto nous avait conduits dans une époque
                            Nouvelle
Et bien qu’étant déjà tous deux des hommes mûrs
Nous venions cependant de naître

LA MANDOLINE L’ŒILLET ET LE BAMBOU
Apollinaire - Calligrammes p. 69, Mandoline oeillet bambou
Apollinaire - Calligrammes p. 69, Mandoline oeillet bambou
FUMÉES


 Et tandis que la guerre
 Ensanglante la terre
 Je hausse les odeurs
 Près des couleurs-saveurs

 Et je fu
 Et je fum
 Et je fume
 Et je fumdu
 Et je fumta
 Et je fumbac
 Et je fumede
 Et je fumeZoNE

Des fleurs à ras du sol regardent par bouffées
Les boucles des odeurs par tes mains décoiffées
Mais je connais aussi les grottes parfumées
Où gravite l’azur unique des fumées
Où plus doux que la nuit et plus pur que le jour
Tu t’étends comme un dieu fatigué par l’amour
Tu t’étends Tu fascines les flammes
Tu t’étends Elles rampent à tes pieds
Tu t’étends Ces nonchalantes femmes
Tu t’étends Tes feuilles de papier

À NÎMES


À Émile Léonard

Je me suis engagé sous le plus beau des cieux
Dans Nice la Marine au nom victorieux

Perdu parmi 900 conducteurs anonymes
Je suis un charretier du neuf charroi de Nîmes

L’Amour dit Reste ici Mais là-bas les obus
Épousent ardemment et sans cesse les buts

J’attends que le printemps commande que s’en aille
Vers le nord glorieux l’intrépide bleusaille

Les 3 servants assis dodelinent leurs fronts
Où brillent leurs yeux clairs comme mes éperons

Un bel après-midi de garde à l’écurie
J’entends sonner les trompettes d’artillerie

J’admire la gaîté de ce détachement
Qui va rejoindre au front notre beau régiment

Le territorial se mange une salade
À l’anchois en parlant de sa femme malade

4 pointeurs fixaient les bulles des niveaux
Qui remuaient ainsi que les yeux des chevaux

Le bon chanteur Girault nous chante après 9 heures
Un grand air d’opéra toi l’écoutant tu pleures

Je flatte de la main le petit canon gris
Gris comme l’eau de Seine et je songe à Paris

Mais ce pâle blessé m’a dit à la cantine
Des obus dans la nuit la splendeur argentine

Je mâche lentement ma portion de bœuf
Je me promène seul le soir de 5 à 9

Je selle mon cheval nous battons la campagne
Je te salue au loin belle rose ô tour Magne

LA COLOMBE POIGNARDÉE ET LE JET D’EAU


Calligramme de la p. 73
Calligramme de la p. 73
2e CANONNIER CONDUCTEUR

Me voici libre et fier parmi mes compagnons
Le Réveil a sonné et dans le petit jour je salue
La fameuse Nancéenne que je n’ai pas connue

Calligramme p.74
Calligramme p.74
Les 3 servants bras dessus bras dessous se sont endormis sur l’avant-train

Et conducteur par mont par vol sur le porteur
Au pas au trot ou au galop je conduis le canon
Le bras de rofficier est mon étoile polaire

Il pleut mon manteau est trempé et je m’essuie parfois la figure

Avec la serviette-torchon qui est dans la sacoche du sous-verge

Voici des fantassins aux pas pesants aux pieds boueux
La pluie les pique de ses aiguilles le sac les suit

Calligrammes p. 75, 2e Cannonier
Calligrammes p. 75, 2e Cannonier

Fantassins
Marchantes mottes de terre
Vous êtes la puissance
Du sol qui vous a faits
Et c’est le sol qui va
Lorsque vous avancez
Un officier passe au galop
Comme un ange bleu dans la pluie grise
Un blessé chemine en fumant une pipe
Le lièvre détale et voici un ruisseau que j’aime
Et cette jeune femme nous salue charretiers
La Victoire se tient après nos jugulaires
Et calcule pour nos canons les mesures angulaires
Nos salves nos rafales sont ses cris de joie
Ses fleurs sont nos obus aux gerbes merveilleuses
Sa pensée se recueille aux tranchées glorieuses


J’ENTENDS CHA
L                                                        N
E                                                        TER l’oiseau
B                                                        E
EL OISEAU RAPAC

VEILLE



Mon cher André Rouveyre
Troudla la Champignon Tabatière
On ne sait quand on partira
Ni quand on reviendra


Au Mercure de France
Mars revient tout couleur d’espérance
J’ai envoyé mon papier
Sur papier quadrillé


J’entends les pas des grands chevaux d’artillerie allant au trot sur la grand-route où moi je veille

Un grand manteau gris de crayon comme le ciel m’enveloppe jusqu’à l’oreille



Quel
Ciel
Triste
Piste
Où
Va le
Pâle
Sou-
rire
De la lune qui me regarde écrire

OMBRE


Vous voilà de nouveau près de moi
Souvenirs de mes compagnons morts à la guerre
L’olive du temps
Souvenirs qui n’en faites plus qu’un
Comme cent fourrures ne font qu’un manteau

Comme ces milliers de blessures ne font qu’un article de journal

Apparence impalpable et sombre qui avez pris
La forme changeante de mon ombre
Un indien à l’affût pendant l’éternité
Ombre vous rampez près de moi
Mais vous ne m’entendez plus

Vous ne connaîtrez plus les poèmes divins que je chante

Tandis que moi je vous entends je vous vois encore

Destinées
Ombre multiple que le soleil vous garde
Vous qui m’aimez assez pour ne jamais me quitter

Et qui dansez au soleil sans faire de poussière
Ombre encre du soleil
Écriture de ma lumière
Caisson de regrets
Un dieu qui s’humilie

C’EST LOU QU’ON LA NOMMAIT


Il est des loups de toute sorte
Je connais le plus inhumain
Mon cœur que le diable l’emporte
Et qu’il le dépose à sa porte
N’est plus qu’un jouet dans sa main


Les loups jadis étaient fidèles
Comme sont les petits toutous
Et les soldats amants des belles
Galamment en souvenir d’elles
Ainsi que les loups étaient doux


Mais aujourd’hui les temps sont pires
Les loups sont tigres devenus
Et les Soldats et les Empires
Les Césars devenus Vampires
Sont aussi cruels que Vénus



J’en ai pris mon parti Rouveyre
Et monté sur mon grand cheval
Je vais bientôt partir en guerre
Sans pitié chaste et l’œil sévère
Comme ces guerriers qu’Épinal


Vendait Images populaires
Que Georgin gravait dans le bois
Où sont-ils ces beaux militaires
Soldats passés Où sont les guerres
Où sont les guerres d’autrefois

CASE D’ARMONS


La 1re édition à 25 exemplaires de Case d’Armons a été polygraphiée sur papier quadrillé, à l’encre violette, au moyen de gélatine, à la batterie de tir (45e batterie, 38e Régiment d’artillerie de campagne) devant l’ennemi, et le tirage a été achevé le 17 juin 1915.
LOIN DU PIGEONNIER


Apollinaire - Calligrammes, p. 85, Loin du pigeonnier
Apollinaire - Calligrammes, p. 85, Loin du pigeonnier
RECONNAISSANCE


À Mademoiselle P...


Un seul bouleau crépusculaire
Pâlit au seuil de l’horizon
Où fuit la mesure angulaire
Du cœur à l’âme et la raison


Le galop bleu des souvenances
Traverse les lilas des yeux


Et les canons des indolences
Tirent mes songes vers
                                   les
                                       cieux

S P
Au maréchal des logis
René Berthier 


            Qu’est-ce qu’on y met
            Dans la case d’armons
            Espèce de poilu de mon cœur



Pan   pan   pan
Perruque   perruque
Pan   pan   pan
Perruque   à canon


                    Pour lutter contre les vapeurs
                    les lunettes pour protéger les yeux
                    au moyen d’un masque nocivité gaz
                    un tissu trempé mouchoir des nez

                                                                      dans
                                                                      la so
                                                                      lution
                                                                      de bi
                                                                      carbo
                                                                      nate de
                                                                      sodium

                                  Les masques seront sim
                                plement mouillés des lar
                                mes de rire de rire

VISÉE
À Madame René Berthier


Apollinaire - Calligrammes p. 88, Visée
Apollinaire - Calligrammes p. 88, Visée
Apollinaire - Calligrammes p. 89, 1915, 1915 SoldAts de FAÏENCE et d’ESCA- RBoucle Ô AMOUR
Apollinaire - Calligrammes p. 89, 1915, 1915

SoldAts
de FAÏENCE
et d’ESCA-
RBoucle
Ô AMOUR

CARTE POSTALE
À Jean Royère
          correspondance                                                                 
         


            Nous sommes bien
                      mais l’auto-bazar qu’on
                    dit merveilleux
                    ne vient pas jusqu’ici

                              LUL

on les
    aura

Cachet de la poste Calligramme p. 90

SAILLANT


À André Level




Salut
Le Rapace




S
A
L
U
T



 torpille aérienne
Le balai de verdure
T’en souviens-tu
Il est ici dans les pierres
Du beau royaume dévasté



Grain
de
blé



Mais la couleuvre me regarde dressée comme une épée


Vive comme un cheval pif
Un trou d’obus propre comme une salle de bain
Berger suivi de son troupeau mordoré
 Mais où est un cœur et le svastica

Aÿ Ancien nom du renom
 Le crapaud chantait les saphirs nocturnes


Lou
Lou Verzy



VIVE
LE
CAPISTON




Et le long du canal des filles s’en allaient

GUERRE


Rameau central de combat
Rameau Contact par l’écoute
Ou tire dans la direction « des bruits entendus »
Ou tLes jeunes de la classe 1915
Et ces fils de fer électrisés
Ne pleurez donc pas sur les horreurs de la guerre
Avant elle nous n’avions que la surface
De la terre et des mers
Après elle nous aurons les abîmes
Le sous-sol et l’espace aviatique
Maîtres du timon
Après après
Nous prendrons toutes les joies
Des vainqueurs qui se délassent
Femmes Jeux Usines Commerce
Industrie Agriculture Métal
Feu Cristal Vitesse
Voix Regard Tact à part
Et ensemble dans le tact venu de loin
De plus loin encore
De l’Au-delà de cette terre

MUTATION


Une femme qui pleurait
Une Eh ! Oh ! Ha !
Des soldats qui passaient
Une Eh ! Oh ! Ha !
Un éclusier qui pêchait
Une Eh ! Oh ! Ha !
Les tranchées qui blanchissaient
Une Eh ! Oh ! Ha !
Des obus qui pétaient
Une Eh ! Oh ! Ha !
Des allumettes qui ne prenaient pas
DeEt tout
Et touA tant changé
A tant chanEn moi
EtTout
Tout Sauf mon Amour
Sauf mon Eh ! Oh ! Ha !

ORACLES


      Je porte votre bague
Elle est très finement ciselée
Le sifflet me fait plus plaisir
      Qu’un palais égyptien
Le sifflet des tranchées
                Tu sais
Tout au plus si je n’arrête pas
Les métros et les taxis avec
                Ô Guerre
                Multiplication de l’amour


Petit
               Sifflet
Peà 2 trous

Avec un fil
on prend
la mesure
du doigt

14 JUIN 1915


      On ne peut rien dire
      Rien de ce qui se passe
Mais on change de Secteur
Ah ! voyageur égaré
      Pas de lettres
          Mais l’espoir
          Mais un journal
Le glaive antique de la Marseillaise de Rude
S’est changé en constellation
Il combat pour nous au ciel
Mais cela signifie surtout
Qu’il faut être de ce temps
Pas de glaive antique
      Pas de Glaive
      Mais l’Espoir

DE LA BATTERIE DE TIR


Au maréchal des logis F. Bodard


Nous sommes ton collier France
Venus des Atlantides ou bien des Négrities
Des Elderados ou bien des Cimméries
Rivière d’hommes forts et d’obus dont l’orient chatoie
Diamants qui éclosent la nuit
            Ô Roses ô France
Nous nous pâmons de volupté
À ton cou penché vers l’Est
Nous sommes l’Arc-en-terre
 Signe plus pur que l’Arc-en-Ciel
   Signe de nos origines profondes
          Étincelles
Ô nous les très belles couleurs

ÉCHELON

      Grenouilles et rainettes
            Crapauds et crapoussins
Ascèse sous les peupliers et les frênes
      La reine des près va fleurir
            Une petite hutte dans la forêt
Là-bas plus blanche est la blessure




On tire contre avions
Verdun



Le Ciel

Coquelicots
Flacon au col d’or
On a pendu la mort
À la lisière du bois
On a pendu la mort
Et ses beaux seins dorés
Se montrent tour à tour



L’orvet
Le sac à malice
La trousse à boutons



      Ô rose toujours vive
            Ô France
      Embaume les espoirs d’une armé qui halète

      Le Loriot chante

            N’est-ce pas rigolo

Enfin une plume d’épervier

VERS LE SUD


Zénith
ZénithTous ces regrets
Zénith Tous ces regretsCes jardins sans limite
Où le crapaud module un tendre cri d’azur
La biche du silence éperdu passe vite
Un rossignol meurtri par l’amour chante sur
Le rosier de ton corps dont j’ai cueilli les roses
Nos cœurs pendent ensemble au même grenadier
Et les fleurs de grenade en nos regards écloses
En tombant tour à tour ont jonché le sentier

LES SOUPIRS DU SERVANT DE DAKAR


C’est dans la cagnat en rondins voilés d’osier
Auprès des canons gris tournés vers le nord
            Que je songe au village africain
Où l’on dansait où l’on chantait où l’on faisait l’amour
                  Et de longs discours
                        Nobles et joyeux


            Je revois mon père qui se battit
      Contre les Achantis
      Au service des Anglais
            Je revois ma sœur au rire en folie
            Aux seins durs comme des obus
                          Et je revois
      Ma mère la sorcière qui seule du village
                  Méprisait le sel
            Piler le millet dans un mortier
      Je me souviens du si délicat si inquiétant
            Fétiche dans l’arbre
      Et du double fétiche de la fécondité

            Plus tard une tête coupée
            Au bord d’un marécage
            Ô pâleur de mon ennemi
            C’était une tête d’argent
                  Et dans le marais
            C’était la lune qui luisait
            C’était donc une tête d’argent
      Là-haut c’était la lune qui dansait
      C’était donc une tête d’argent
      Et moi dans l’antre j’étais invisible
C’était donc une tête de nègre dans la nuit profonde
                Similitudes Pâleurs
                Et ma sœur
                Suivit plus tard un tirailleur
                      Mort à Arras


      Si je voulais savoir mon âge
      Il faudrait le demander à l’évêque
      Si doux si doux avec ma mère
      De beurre de beurre avec ma sœur
      C’était dans une petite cabane
Moins sauvage que notre cagnat de canonniers-servants
   J’ai connu l’affût au bord des marécages
   Où la girafe boit les jambes écartées


    J’ai connu l’horreur de l’ennemi qui dévaste
                          Le Village
                  Viole les femmes
                  Emmène les filles
    Et les garçons dont la croupe dure sursaute
    J’ai porté l’administrateur des semaines
            De village en village
                  En chantonnant
        Et je fus domestique à Paris
            Je ne sais pas mon âge
            Mais au recrutement
            On m’a donné vingt ans
    Je suis soldat français on m’a blanchi du coup
    Secteur 59 je ne peux pas dire où
Pourquoi donc être blanc est-ce mieux qu’être noir
    Pourquoi ne pas danser et discourir
            Manger et puis dormir
    Et nous tirons sur les ravitaillements boches
    Ou sur les fils de fer devant les bobosses
    Sous la tempête métallique
            Je me souviens d’un lac affreux
    Et de couples enchaînés par un atroce amour
                  Une nuit folle
            Une nuit de sorcellerie
            Comme cette nuit-ci
        Où tant d’affreux regards
        Éclatent dans le ciel splendide

TOUJOURS
À Madame Faure-Favier


                          Toujours

Nous irons plus loin sans avancer jamais
Et de planète en planète
De nébuleuse en nébuleuse
Le don Juan des mille et trois comètes
Même sans bouger de la terre
Cherche les forces neuves
Et prend au sérieux les fantômes

Et tant d’univers s’oublient
Quels sont les grands oublieurs

Qui donc saura nous faire oublier telle ou telle partie du monde

Où est le Christophe Colomb à qui l’on devra l’oubli d’un continent


                          Perdre
Mais perdre vraiment
Pour laisser place à la trouvaille
                          Perdre
La vie pour trouver la Victoire

FÊTE
À André Rouveyre


Feu d’artifice en acier
Qu’il est charmant cet éclairage
  Artifice d’artificier
Mêler quelque grâce au courage


Deux fusants
Rose éclatement
Comme deux seins que l’on dégrafe
Tendent leurs bouts insolemment
IL SUT AIMER
                quelle épitaphe


Un poète dans la forêt
Regarde avec indifférence
    Son revolver au cran d’arrêt
Des roses mourir d’espérance



Il songe aux roses de Saadi
Et soudain sa tête se penche
Car une rose lui redit
La molle courbe d’une hanche


L’air est plein d’un terrible alcool
Filtré des étoiles mi-closes
Les obus caressent le mol
Parfum nocturne où tu reposes
      Mortification des roses

MADELEINE


Dans le village          arabe

Calligramme de la page 107
Calligramme de la page 107
LES SAISONS


C’était un temps béni nous étions sur les plages
Va-t’en de bon matin pieds nus et sans chapeau
Et vite comme va la langue d’un crapaud
L’amour blessait au cœur les fous comme les sages

              As-tu connu Guy au galop
          Du temps qu’il était militaire
              As-tu connu Guy au galop
          Du temps qu’il était artiflot
                        À la guerre

C’était un temps béni Le temps du vaguemestre
On est bien plus serré que dans les autobus
Et des astres passaient que singeaient les obus
Quand dans la nuit survint la batterie équestre

              As-tu connu Guy au galop
          Du temps qu’il était militaire
              As-tu connu Guy au galop
          Du temps qu’il était artiflot
                        À la guerre


C’était un temps béni Jours vagues et nuits vagues
Les marmites donnaient aux rondins des cagnats
Quelque aluminium où lu t’ingénias
À limer jusqu’au soir d’invraisemblables bagues

              As-tu connu Guy au galop
          Du temps qu’il était militaire
              As-tu connu Guy au galop
          Du temps qu’il était artiflot
                        À la guerre

C’était un temps béni La guerre continue
Les Servants ont limé la bague au long des mois
Le Conducteur écoute abrité dans les bois
La chanson que répète une étoile inconnue

              As-tu connu Guy au galop
          Du temps qu’il était militaire
              As-tu connu Guy au galop
          Du temps qu’il était artiflot
                        À la guerre

VENU DE DIEUZE


Calligramme de la p. 110
Calligramme de la p. 110
Calligramme de la p. 111 (suite de la p. 110)
Calligramme de la p. 111 (suite de la p. 110)
LA NUIT D’AVRIL 1915


À L. de C.-C.


Le ciel est étoilé par les obus des Boches
La forêt merveilleuse où je vis donne un bal
La mitrailleuse joue un air à triples-croches
Mais avez-vous le mot
Mais avez-vous le motEh ! oui le mot fatal
Aux créneaux Aux créneaux Laissez là les pioches

Comme un astre éperdu qui cherche ses saisons
Cœur obus éclaté tu sifflais ta romance
Et tes mille soleils ont vidé les caissons
Que les dieux de mes jeux remplissent en silence

Nous vous aimons ô vie et nous vous agaçons

Les obus miaulaient un amour à mourir
Un amour qui se meurt est plus doux que les autres
Ton souffle nage au fleuve où le sang va tarir

Les obus miaulaient
                              Entends chanter les nôtres
Pourpre amour salué par ceux qui vont périr

Le printemps tout mouillé la veilleuse l’attaque

Il pleut mon âme il pleut mais il pleut des yeux morts

Ulysse que de jours pour rentrer dans Ithaque

Couche-toi sur la paille et songe un beau remords
Qui pur effet de l’art soit aphrodisiaque

Mais
      orgues
                aux fétus de la paille où tu dors
L’hymne de l’avenir est paradisiaque

LUEURS DES TIRS
LA GRÂCE EXILÉE


Va-t’en va-t’en mon arc-en-ciel
Allez-vous-en couleurs charmantes
Cet exil t’est essentiel
Infante aux écharpes changeantes


Et l’arc-en-ciel est exilé
Puisqu’on exile qui l’irise
Mais un drapeau s’est envolé
Prendre ta place au vent de bise

LA BOUCLE RETROUVÉE


Il retrouve dans sa mémoire
La boucle de cheveux châtains
T’en souvient-il à n’y point croire
De nos deux étranges destins


Du boulevard de la Chapelle
Du joli Montmartre et d’Auteuil
Je me souviens murmure-t-elle
Du jour où j’ai franchi ton seuil


Il y tomba comme un automne
La boucle de mon souvenir
Et notre destin qui t’étonne
Se joint au jour qui va finir

REFUS DE LA COLOMBE


Mensonge de l’Annonciade
La Noël fut la Passion
Et qu’elle était charmante et sade
Cette renonciation


Si la colombe poignardée
Saigne encore de ses refus
J’en plume les ailes l’idée
Et le poème que tu fus

LES FEUX DU BIVOUAC


Les feux mouvants du bivouac
Éclairent des formes de rêve
Et le songe dans l’entrelac
Des branches lentement s’élève


Voici les dédains du regret
Tout écorché comme une fraise
Le souvenir et le secret
Dont il ne reste que la braise

LES GRENADINES REPENTANTES


En est-il donc deux dans Grenade
Qui pleurent sur ton seul péché
Ici l’on jette la grenade
Qui se change en un œuf coché


Puisqu’il en naît des coqs Infante
Entends-les chanter leurs dédains
Et que la grenade est touchante
Dans nos effroyables jardins

TOURBILLON DE MOUCHES


Un cavalier va dans la plaine
La jeune fille pense à lui
Et cette flotte à Mitylène
Le fil de fer est là qui luit


Comme ils cueillaient la rose ardente
Leurs yeux tout à coup ont fleuri
Mais quel soleil la bouche errante
À qui la bouche avait souri

L’ADIEU DU CAVALIER


Ah Dieu ! que la guerre est jolie
Avec ses chants ses longs loisirs
Cette bague je l’ai polie
Le vent se mêle à vos soupirs


Adieu ! voici le boute-selle
Il disparut dans un tournant
Et mourut là-bas tandis qu’elle
Riait au destin surprenant

LE PALAIS DU TONNERRE


Par l’issue ouverte sur le boyau dans la craie
En regardant le paroi adverse qui semble en nougat
On voit à gauche et à droite fuir l’humide couloir désert

Où meurt étendue une pelle à la face effrayante à deux yeux réglementaires qui servent à l’attacher sous les caissons

Un rat y recule en hâte tandis que j’avance en hâte
Et le boyau s’en va couronné de craie semée de branches

Comme un fantôme creux qui met du vide où il passe blanchâtre

Et là-haut le toit est bleu et couvre bien le regard fermé par quelques lignes droites

Mais en deçà de l’issue c’est le palais bien nouveau et qui paraît ancien

Le plafond est fait de traverses de chemin de fer

Entre lesquelles il y a des morceaux de craie et des touffes d’aiguilles de sapin

Et de temps en temps des débris de craie tombent
comme des morceaux de vieillesse

À côté de l’issue que ferme un tissu lâche d’une espèce qui sert généralement aux emballages

Il y a un trou qui tient lieu d’âtre et ce qui y brûle est un feu semblable à l’âme

Tant il tourbillonne et tant il est inséparable de ce qu’il dévore et fugitif

Les fils de fer se tendent partout servant de sommier supportant des planches

Ils forment aussi des crochets et l’on y suspend mille choses

Comme on fait à la mémoire

Des musettes bleues des casques bleus des cravates bleues des vareuses bleues

Morceaux du ciel tissus des souvenirs les plus purs
Et il flotte parfois en l’air de vagues nuages de craie


Sur la planche brillent des fusées détonateurs joyaux dorés à tête émaillée

Noirs blancs rouges

Funambules qui attendent leur tour de passer sur les trajectoires

Et font un ornement mince et élégant à cette demeure souterraine

Ornée de six lits placés en fer à cheval
Six lits couverts de riches manteaux bleus

Sur le palais il y a un haut tumulus de craie
Et des plaques de tôle ondulée
Fleuve figé de ce domaine idéal

Mais privé d’eau car ici il ne roule que le feu jailli de la mélinite

Le parc aux fleurs de fulminate jaillit des trous penchés
Tas de cloches aux doux sons des douilles rutilantes
Sapins élégants et petits comme en un paysage japonais

Le palais s’éclaire parfois d’une bougie à la flamme aussi petite qu’une souris

Ô palais minuscule comme si on te regardait par le gros bout d’une lunette

Petit palais où tout s’assourdit
Petit palais où tout est neuf rien rien d’ancien

Et où tout est précieux où tout le monde est vêtu comme un roi

Une selle est dans un coin à cheval sur une caisse
Un journal du jour traîne par terre
Et cependant tout paraît vieux dans cette neuve demeure
Si bien qu’on comprend que l’amour de l’antique
Le goût de l’anticaille
Soit venu aux hommes dès le temps des cavernes
Tout y était si précieux et si neuf
Tout y est si précieux et si neuf

Qu’une chose plus ancienne ou qui a déjà servi y apparaît

                          Plus précieuse

Que ce qu’on a sous la main

Dans ce palais souterrain creusé dans la craie si blanche et si neuve

Et deux marches neuves
                    Elles n’ont pas deux semaines

Sont si vieilles et si usées dans ce palais qui semble antique sans imiter l’antique

Qu’on voit que ce qu’il y a de plus simple de plus neuf est ce qui est

Le plus près de ce que l’on appelle la beauté antique
Et ce qui est surchargé d’ornements

A besoin de vieillir pour avoir la beauté qu’on appelle antique

Et qui est la noblesse la force l’ardeur l’âme l’usure
De-ce qui est neuf et qui sert
Surtout si cela est simple simple
Aussi simple que le petit palais du tonnerre

PHOTOGRAPHIE


      Ton sourire m’attire comme
            Pourrait m’attirer une fleur
Photographie tu es le champignon brun
                  De la forêt
                  Qu’est sa beauté
                  Les blancs y sont
                  Un clair de lune
            Dans un jardin pacifique
Plein d’eaux vives et de jardiniers endiablés
Photographie tu es la fumée de l’ardeur
                  Qu’est sa beauté
                  Et il y a en toi
                  Photographie
                  Des tons alanguis
                  On y entend
                  Une mélopée
            Photographie tu es l’ombre
                  Du Soleil
                  Qu’est sa beauté

L’INSCRIPTION ANGLAISE


C’est quelque chose de si ténu de si lointain
Que d’y penser on arrive à le trop matérialiser
Forme limitée par la mer bleue
Par la rumeur d’un train en marche
Par l’odeur des eucalyptus des mimosas
Et des pins maritimes

                    Mais le contact et la saveur


Et cette petite voyageuse alerte inclina brusquement la tête sur le quai de la gare à Marseille

                            Et s’en alla
                            Sans savoir
Que son souvenir planerait
Sur un petit bois de la Champagne où un soldat s’efforce
Devant le feu d’un bivouac d’évoquer cette apparition
À travers la fumée d’écorce de bouleau
Qui sent l’encens minéen
Tandis que les volutes bleuâtres qui montent
D’un cigare écrivent le plus tendre des noms

Mais les nœuds de couleuvres en se dénouant
Écrivent aussi le nom émouvant
Dont chaque lettre se love en belle anglaise


Et le soldat n’ose point achever
Le jeu de mots bilingue que ne manque point de susciter
Cette calligraphie sylvestre et vernale

DANS L’ABRI-CAVERNE


Je me jette vers toi et il me semble aussi que tu te jettes vers moi

Une force part de nous qui est un feu solide qui nous soude

Et puis il y a aussi une contradiction qui fait que nous ne pouvons nous apercevoir

En face de moi la paroi de craie s’effrite
Il y a des cassures

De longues traces d’outils traces lisses et qui semblent être faites dans de la stéarine

Des coins de cassures sont arrachés par le passage des types de ma pièce

Moi j’ai ce soir une âme qui s’est creusée qui est vide

On dirait qu’on y tombe sans cesse et sans trouver de fond

Et qu’il n’y a rien pour se raccrocher

Ce qui y tombe et qui vit c’est une sorte d’êtres laids qui me font mal et qui y viennent de je ne sais où
Oui je crois qu’ils viennent de la vie d’une sorte de vie qui est dans l’avenir dans l’avenir brut qu’on n’a pu encore cultiver ou élever ou humaniser

Dans ce grand vide de mon âme il manque un soleil il manque ce qui éclaire

C’est aujourd’hui c’est ce soir et non toujours
Heureusement que ce n’est que ce soir
Les autres jours je me rattache à toi

Les autres jours je me console de la solitude et de toutes les horreurs

En imaginant ta beauté
Pour l’élever au-dessus de l’univers extasié
Puis je pense que je l’imagine en vain
Je ne la connais par aucun sens
Ni même par les mots
Et mon goût de la beauté est-il donc aussi vain
Existe-tu mon amour
Où n’es-tu qu’une entité que j’ai créée sans le vouloir
Pour peupler la solitude

Es-tu une de ces déesses comme celles que les Grecs avaient douées pour moins s’ennuyer

Je t’adore ô ma déesse exquise même si tu n’es que dans mon imagination
FUSÉE


La boucle des cheveux noirs de ta nuque est mon trésor
Ma pensée te rejoint et le tienne la croise
Tes seins sont les seuls obus que j’aime

Ton souvenir est la lanterne de repérage qui nous sert à pointer la nuit



En voyant la large croupe de mon cheval j’ai pensé à tes hanches



Voici les fantassins qui s’en vont à l’arrière en lisant un journal



Le chien du brancardier revient avec une pipe dans sa gueule



Un chat-huant ailes fauves yeux ternes gueule de petit chat et pattes de chat



Une souris verte file parmi la mousse

Le riz a brûlé dans la marmite de campement
Ça signifie qu’il faut prendre garde à bien des choses


Le mégaphone crie
Allongez le tir


Allongez le tir amour de vos batteries


Balance des batteries lourdes cymbales
Qu’agitent les chérubins fous d’amour
En l’honneur du Dieu des Armées


Un arbre dépouillé sur une butte


Le bruit des tracteurs qui grimpent dans la vallée


Ô vieux monde du XIXe siècle plein de hautes cheminées si belles et si pures



Virilités du siècles où nous sommes
Ô canons


Douilles éclatantes des obus de 75
Carillonnez pieusement

DÉSIR


Mon désir est la région qui est devant moi
Derrière les lignes boches
Mon désir est aussi derrière moi
Après la zone des armées

Mon désir c’est la butte du Mesnil
Mon désir est là sur quoi je tire
De mon désir qui est au delà de la zone des armées
Je n’en parle pas aujourd’hui mais j’y pense

Butte du Mesnil je t’imagine en vain

Des fils de fer des mitrailleuses des ennemis trop sûrs d’eux

Trop enfoncés sous terre déjà enterrés

Ca ta clac des coups qui meurent en s’éloignant

En y veillant tard dans la nuit
Le Décauville qui toussote
La tôle ondulée sous la pluie
Et sous la pluie ma bourguignote

Entends la terre véhémente
Vois les lueurs avant d’entendre les coups


Et tel obus siffler de la démence
Ou le tac tac tac monotone et bref plein de dégoût


Je désire
Te serrer dans ma main Main de Massiges
Si décharnée sur la carte


Le boyau Gœthe où j’ai tiré
J’ai tiré même sur le boyau Nietzsche
Décidément je ne respecte aucune gloire


Nuit violente et violette et sombre et pleine d’or par moments

Nuit des hommes seulement
Nuit du 24 septembre
Demain l’assaut

Nuit violente ô nuit dont l’épouvantable cri profond devenait plus intense de minute en minute

Nuit qui criait comme une femme qui accouche
Nuit des hommes seulement

CHANT DE L’HORIZON EN CHAMPAGNE


À M. Joseph Granié


Voici le tétin rose de l’euphorbe verruquée
Voici le nez des soldats invisibles
Moi l’horizon invisible je chante
Que les civils et les femmes écoutent ces chansons
Et voici d’abord la cantilène du brancardier blessé


            Le sol est blanc la nuit l’azure
            Saigne la crucifixion
            Tandis que saigne la blessure
            Du soldat de Promission


            Un chien jappait l’obus miaule
            La lueur muette a jailli
            À savoir si la guerre est drôle
            Les masques n’ont pas tressailli

            Mais quel fou rire sous le masque
            Blancheur éternelle d’ici
            Où la colombe porte un casque
            Et l’acier s’envole aussi


Je suis seul sur le champ de bataille
Je suis la tranchée blanche le bois vert et roux
L’obus miaule
Je te tuerai
Animez-vous fantassins à passepoil jaune
Grands artilleurs roux comme des taupes
Bleu-de-roi comme les golfes méditerranéens
Veloutés de toutes les nuances du velours
Ou mauves encore ou bleu-horizon comme les autres
Ou déteints
Venez le pot en tête
Debout fusée éclairante
Danse grenadier en agitant tes pommes de pin
Alidades des triangles de visée pointez-vous sur les lueurs
Creusez des trous enfants de 20 ans creusez des trous
            Sculptez les profondeurs

Envolez-vous essaims des avions blonds ainsi que les avettes

Moi l’horizon je fais la roue comme un grand Paon
Écoutez renaître les oracles qui avaient cessé
            Le grand Pan est ressuscité

Champagne viril qui émoustille la Champagne
Hommes faits jeunes gens
Caméléon des autos-canons
Et vous classe 16

Craquements des arrivées ou bien floraison blanche dans les cieux

J’était content pourtant ça brûlait la paupière
Les officiers captifs voulaient cacher leurs noms
Œil du Breton blessé couché sur la civière
Et qui criait aux morts aux sapins aux canons
Priez pour moi Bon Dieu je suis le pauvre Pierre


            Boyaux et rumeur du canon
            Sur cette mer aux blanches vagues
            Fou stoïque comme Zénon
            Pilote du cœur tu zigzagues


            Petites forêts de sapins
            La nichée attend la becquée
            Pointe-t-il des nez de lapins
            Comme l’euphorbe verruquée


            Ainsi que l’euphorbe d’ici
            Le soleil à peine boutonne
            Je l’adore comme un Parsi
            Ce tout petit soleil d’automne

            Un fantassin presque un enfant
            Bleu comme le jour qui s’écoule
            Beau comme mon cœur triomphant
            Disait en mettant sa cagoule


            Tandis que nous n’y sommes pas
            Que de filles deviennent belles
            Voici l’hiver et pas à pas
            Leur beauté s’éloignera d’elles


            Ô Lueurs soudaines des tirs
            Cette beauté que j’imagine
            Faute d’avoir des souvenirs
            Tire de vous son origine


            Car elle n’est rien que l’ardeur
            De la bataille violente
            Et de la terrible lueur
            Il s’est fait une muse ardente


Il regarde longtemps l’horizon
Couteaux tonneaux d’eaux
Des lanternes allumées se sont croisées
Moi l’horizon je combattrai pour la victoire

Je suis l’invisible qui ne peut disparaître
Je suis comme l’onde

Allons ouvrez les écluses que je me précipite et renverse tout
OCÉAN DE TERRE


À G. de Chirico


J’ai bâti une maison au milieu de l’Océan
Ses fenêtres sont les fleuves qui s’écoulent de mes yeux

Des poulpes grouillent partout où se tiennent les murailles

Entendez battre leur triple cœur et leur bec cogner aux vitres

                            Maison humide
                            Maison ardente
                            Saison rapide
                            Saison qui chante
                Les avions pondent des œufs
                Attention on va jeter l’ancre
Attention à l’encre que l’on jette
Il serait bon que vous vinssiez du ciel
Le chèvrefeuille du ciel grimpe
Les poulpes terrestres palpitent

Et puis nous sommes tant et tant à être nos propres fossoyeurs

Pâles poulpes des vagues crayeuses ô poulpes aux becs pâles

Autour de la maison il y a cet océan que tu connais
Et qui ne se repose jamais

OBUS COULEUR DE LUNE

MERVEILLE DE LA GUERRE


Que c’est beau ces fusées qui illuminent la nuit

Elles montent sur leur propre cime et se penchent pour regarder

Ce sont des dames qui dansent avec leurs regards pour yeux bras et cœurs


J’ai reconnu ton sourire et ta vivacité

C’est aussi l’apothéose quotidienne de toutes mes Bérénices dont les chevelures sont devenues des comètes

Ces danseuses surdorées appartiennent à tous les temps et à toutes les races

Elles accouchent brusquement d’enfants qui n’ont que le temps de mourir


Comme c’est beau toutes ces fusées
Mais ce serait bien plus beau s’il y en avait plus encore

S’il y en avait des millions qui auraient un sens complet et relatif comme les lettres d’un livre
Pourtant c’est aussi beau que si la vie même sortait des mourants


Mais ce serait plus beau encore s’il y en avait plus encore

Cependant je les regarde comme une beauté qui s’offre et s’évanouit aussitôt

Il me semble assister à un grand festin éclairé à giorno
C’est un banquet que s’offre la terre
Elle a faim et ouvre de longues bouches pâles

La terre a faim et voici son festin de Balthasar cannibale


Qui aurait dit qu’on pût être à ce point anthropophage
Et qu’il fallût tant de feu pour rôtir le corps humain

C’est pourquoi l’air a un petit goût empyreumatique qui n’est ma foi pas désagréable

Mais le festin serait plus beau encore si le ciel y mangeait avec la terre

il n’avale que les âmes
Ce qui est une façon de ne pas se nourrir
Et se contente de jongler avec des feux versicolores

Mais j’ai coulé dans la douceur de cette guerre avec toute ma compagnie au long des longs boyaux

Quelques cris de flamme annoncent sans cesse ma présence

J’ai creusé le lit ou je coule en me ramifiant en mille petits fleuves qui vont partout

Je suis dans la tranchée de première ligne et cependant je suis partout ou plutôt je commence à être partout

C’est moi qui commence cette chose des siècles à venir
Ce sera plus long à réaliser que non la fable d’Icare volant

Je lègue à l’avenir l’histoire de Guillaume Apollinaire
Qui fut à la guerre et sut être partout
Dans les villes heureuses de l’arrière
Dans tout le reste de l’univers
Dans ceux qui meurent en piétinant dans le barbelé
Dans les femmes dans les canons dans les chevaux
Au zénith au nadir aux 4 points cardinaux
Et dans l’unique ardeur de cette veillée d’armes

Et ce serait sans doute bien plus beau

Si je pouvais supposer que toutes ces choses dans lesquelles je suis partout

Pouvaient m’occuper aussi
Mais dans ce sens il n’y a rien de fait

Car si je suis partout à cette heure il n’y a cependant que moi qui suis en moi
EXERCICE


Vers un village de l’arrière
S’en allaient quatre bombardiers
Ils étaient couverts de poussière
Depuis la tête jusqu’aux pieds

Ils regardaient la vaste plaine
En parlant entre eux du passé
Et ne se retournaient qu’à peine
Quand un obus avait toussé

Tous quatre de la classe seize
Parlaient d’antan non d’avenir
Ainsi se prolongeait l’ascèse
Qui les exerçait à mourir

À L’ITALIE


À Ardengo Soffici


L’amour a remué ma vie comme on remue la terre dans la zone des armées

J’atteignais l’âge mûr quand la guerre arriva
Et dans ce jour d’août 1914 le plus chaud de l’année
Bien abrité dans l’hypogée que j’ai creusé moi-même
C’est à toi que je songe Italie mère de mes pensées

Et déjà quand von Kluck marchait sur Paris avant la Marne

J’évoquais le sac de Rome par les Allemands
Le sac de Rome qu’ont décrit

Un Bonaparte le vicaire espagnol Delicado et l’Arétin

Je me disais
Est-il possible que la nation
Qui est la mère de la civilisation

Regarde sans la défendre les efforts qu’on fait pour la détruire

Puis les temps sont venus les tombes se sont ouvertes
Les fantômes des Esclaves toujours frémissants
Se sont dressés en criant SUS AUX TUDESQUES
Nous l’armée invisible aux cris éblouissants

Plus doux que n’est le miel et plus simples qu’un peu de terre

Nous te tournons bénignement le dos Italie
Mais ne t’en fais pas nous t’aimons bien
Italie mère qui es aussi notre fille

Nous sommes là tranquillement et sans tristesse

Et si malgré les masques les sacs de sable les rondins nous tombions

Nous savons qu’un autre prendrait notre place
Et que les Armées ne périront jamais

Les mois ne sont pas longs ni les jours ni les nuits
C’est la guerre qui est longue

Italie

Toi notre mère et notre fille quelque chose comme une sœur

J’ai comme toi pour me réconforter
Le quart de pinard
Qui met tant de différence entre nous et les Boches

J’ai aussi comme toi l’envol des compagnies de perdreaux des 75


Comme toi je n’ai pas cet orgueil sans joie des Boches et je sais rigoler

Je ne suis pas sentimental à l’excès comme le sont ces gens sans mesure que leurs actions dépassent sans qu’ils sachent s’amuser

Notre civilisation a plus de finesse que les choses qu’ils emploient

Elle est au delà de la vie confortable
Et de ce qui est l’extérieur dans l’art et l’industrie
Les fleurs sont nos enfants et non les leurs
Même la fleur de lys qui meurt au Vatican

La plaine est infinie et les tranchées sont blanches
Les avions bourdonnent ainsi que des abeilles
Sur les roses momentanés des éclatements
Et les nuits sont parées de guirlandes d’éblouissements
De bulles de globules aux couleurs insoupçonnées

Nous jouissons de tout même de nos souffrances

Notre humeur est charmante l’ardeur vient quand il faut

Nous sommes narquois car nous savons faire la part des choses

Et il n’y a pas plus de folie chez celui qui jette les grenades que chez celui qui plume les patates

Tu aimes un peu plus que nous les gestes et les mots sonores


Tu as à ta disposition les sortilèges étrusques le sens de la majesté héroïque et le courageux honneur individuel

Nous avons le sourire nous devinons ce qu’on ne nous dit pas nous sommes démerdards et même ceux qui se dégonflent sauraient à l’occasion faire preuve de l’esprit de sacrifice qu’on appelle la bravoure

Et nous fumons du gros avec volupeté

C’est la nuit je suis dans mon blockhaus éclairé par l’électricité en bâton

Je pense à toi pays des 2 volcans

Je salue le souvenir des sirènes et des scylles mortes au moment de Messine

Je salue le Colleoni équestre de Venise
Je salue la chemise rouge

Je t’envoie mes amitiés Italie et m’apprête à applaudir aux hauts faits de ta bleusaille

Non parce que j’imagine qu’il y aura jamais plus de bonheur ou de malheur en ce monde

Mais parce que comme toi j’aime à penser seul et que les Boches m’en empêcheraient

Mais parce que le goût naturel de la perfection que nous avons l’un et l’autre si on les laissait faire serait vite remplacé par je ne sais quelles commodités dont je n’ai que faire


Et surtout parce que comme toi je sais je veux choisir et qu’eux voudraient nous forcer à ne plus choisir

Une même destinée nous lie en cette occase

Ce n’est pas pour l’ensemble que je le dis
Mais pour chacun de toi Italie

Ne te borne point à prendre les terres irrédentes
Mets ton destin dans la balance où est le nôtre

Les réflecteurs dardent leurs lueurs comme des yeux d’escargots

Et les obus en tombant sont des chiens qui jettent de la terre avec leurs pattes après avoir fait leurs besoins


Notre armée invisible est une belle nuit constellée
Et chacun de nos hommes est un astre merveilleux

              Ô nuit ô nuit éblouissante
        Les morts sont avec nos soldats
        Les morts sont debout dans les tranchées
Où se glissent souterrainement vers les Bien-Aimées
Ô Lille Saint-Quentin Laon Maubeuge Vouziers
Nous jetons nos villes comme des grenades
Nos fleuves sont brandis comme des sabres
Nos montagnes chargent comme cavalerie


Nous reprendrons les villes les fleuves les collines
De la frontière helvétique aux frontières bataves
            Entre toi et nous Italie
        Il y a des patelins pleins de femmes
        Et près de toi m’attend celle que j’adore
            Ô Frères d’Italie

        Ondes nuages délétères
Métalliques débris qui vous rouillez partout
Ô frères d’Italie vos plumes sur la tête
                    Italie
Entends crier Louvain vois Reims tordre ses bras
Et ce soldat blessé toujours debout Arras

Et maintenant chantons ceux qui sont morts
            Ceux qui vivent
        Les officiers les soldats

Les flingots Rosalie le canon la fusée l’hélice la pelle les chevaux

        Chantons les bagues pâles les casques
        Chantons ceux qui sont morts
        Chantons la terre qui bâille d’ennui
        Chantons et rigolons
        Durant des années
                    Italie
        Entends braire l’âne boche


        Faisons la guerre à coups de fouets
        Faits avec les rayons du soleil
                    Italie
        Chantons et rigolons
        Durant des années

LA TRAVERSÉE


Du joli bateau de Port-Vendres
Tes yeux étaient les matelots
Et comme les flots étaient tendres
Dans les parages de Palos

Que de sous-marins dans mon âme
Naviguent et vont l’attendant
Le superbe navire où clame
Le chœur de ton regard ardent.

IL Y A


Il y a un vaisseau qui a emporté ma bien-aimée

Il y a dans le ciel six saucisses et la nuit venant on dirait des asticots dont naîtraient les étoiles

Il y a un sous-marin ennemi qui en voulait à mon amour

Il y a mille petits sapins brisés par les éclats d’obus autour de moi

Il y a un fantassin qui passe aveuglé par les gaz asphyxiants

Il y a que nous avons tout haché dans les boyaux de Nietzsche de Goethe et de Cologne

Il y a que je languis après une lettre qui tarde

Il y a dans mon porte-cartes plusieurs photos de mon amour

Il y a les prisonniers qui passent la mine inquiète

Il y a une batterie dont les servants s’agitent autour des pièces

Il y a le vaguemestre qui arrive au trot par le chemin de l’Abre isolé
Il y a dit-on un espion qui rôde par ici invisible comme l’horizon dont il s’est indignement revêtu et avec quoi il se confond

Il y a dressé comme un lys le buste de mon amour

Il y a un capitaine qui attend avec anxiété les communications de la T S F sur l’Atlantique

Il y a à minuit des soldats qui scient des planches pour les cercueils

Il y a des femmes qui demandent du maïs à grands cris devant un Christ sanglant à Mexico

Il y a le Gulf Stream qui est si tiède et si bienfaisant
Il y a un cimetière plein de croix à 5 kilomètres
Il y a des croix partout de-ci de-là
Il y a des figues de barbarie sur ces cactus en Algérie
Il y a les longues mains souples de mon amour

Il y a un encrier que j’avais fait dans une fusée de 15 centimètres et qu’on n’a pas laissé partir

Il y a ma selle exposée à la pluie
Il y a les fleuves qui ne remontent pas leur cours
Il y a l’amour qui m’entraîne avec douceur

Il y avait un prisonnier boche qui portait sa mitrailleuse sur son dos

Il y a des hommes dans le monde qui n’ont jamais été à la guerre

Il y a des Hindous qui regardent avec étonnement les campagnes occidentales
Ils pensent avec mélancolie à ceux dont ils se demandent s’ils les reverront

Car on a poussé très loin durant cette guerre l’art de l’invisibilité
L’ESPIONNE


Pâle espionne de l’Amour
Ma mémoire à peine fidèle
N’eut pour observer cette belle
Forteresse qu’une heure un jour


Tu te déguises
                      À ta guise
Mémoire espionne du cœur
Tu ne retrouves plus l’exquise
Ruse et le cœur seul est vainqueur

Mais la vois-tu cette mémoire
Les yeux bandés prête à mourir
Elle affirme qu’on peut l’en croire
Mon cœur vaincra sans coup férir

LE CHANT D’AMOUR


Voici de quoi est fait le chant symphonique de l’amour
Il y a le chant de l’amour de jadis
Le bruit des baisers éperdus des amants illustres
Les cris d’amour des mortelles violées par les dieux

Les virilités des héros fabuleux érigées comme des pièces contre avions

Le hurlement précieux de Jason
Le chant mortel du cygne

Et l’hymne victorieux que les premiers rayons du soleil ont fait chanter à Memnon l’immobile

Il y a le cri des Sabines au moment de l’enlèvement
Il y a aussi les cris d’amour des félins dans les jongles

La rumeur sourde des sèves montant dans les plantes tropicales

Le tonnerre des artilleries qui accomplissent le terrible amour des peuples

Les vagues de la mer où naît la vie et la beauté

Il y a là le chant de tout l’amour du monde

AUSSI BIEN QUE LES CIGALES

            gens du midi                        ne savez pas                        M
            gens du mi                      creuser que                           ais
            di vous n’                  vous ne sa                           vous
            avez donc              vez pas vous                        savez
            pas regar          éclairer ni                        encore
            dé les ciga      voir Que vous              boire com      le jour
            les que vous manque-t-il              me les ci          de gloire
                          donc pour                    gales ô                      se
                      voir aus                    gens du mi          c            ra
                  si bien                        di gens du        reusez       ce
              que les                        soleil gens qui     voyez bu   lui
          ciga                          devriez savoir          vez pissez   où
        les                    creuser et voir                    comme     vous
                            aussi bien pour le                    les ciga      sau
                        moins aussi bien                            les           rez
                  que les cigales                                                    creu
            Eh quoi ! vous savez        gens du Midi il faut           ser
        boire et ne savez                 creuser voir boire             pour
    plus pisser utile                       pisser aussi bien que        bien
  ment comme les                                       les cigales          sor
cigales                        LA JOIE                      pour chan          tir
                                 ADORABLE                  ter com              au
                                DE LA PAIX                  me elles              so
                                  SOLAIRE                                               leil

SIMULTANÉITÉS


Les canons tonnent dans la nuit
On dirait des vagues tempête
Des cœurs où pointe un grand ennui
Ennui qui toujours se répète

Il regarde venir là-bas
Les prisonniers L’heure est si douce
Dans ce grand bruit ouaté très bas
Très bas qui grandit sans secousse

Il tient son casque dans ses mains
Pour saluer la souvenance
Des lys des roses des jasmins
Éclos dans les jardins de France

Et sous la cagoule masqué
Il pense à des cheveux si sombres
Mais qui donc l’attend sur le quai
Ô vaste mer aux mauves ombres


Belles noix du vivant noyer
La grand folie en vain vous gaule
Brunette écoute gazouiller
La mésange sur ton épaule

Notre amour est une lueur
Qu’un projecteur du cœur dirige
Vers l’ardeur égale du cœur
Qui sur le haut Phare s’érige

Ô phare-fleur mes souvenirs
Les cheveux noirs de Madeleine
Les atroces lueurs des tirs
Ajoutent leur clarté soudaine
À tes beaux yeux ô Madeleine

DU COTON DANS LES OREILLES


Tant d’explosifs sur le point    VIF !


                                l’oses                guerre
                              tu                      en
                          si                        toujours
                  mot                          âme
                un                          mon
        Écris                      dans                                      feu
                                d’impacts                                  le
                             points                                crache
                          Les                            féroce
                                        troupeau
?          Ton

            OMÉGAPHONE


            Ceux qui revenaient de la mort
            En attendaient une pareille
            Et tout ce qui venait du nord
            Allait obscurcir le soleil

            Mais que voulez-vous
                                      c’est son sort
                              Allô la truie

            C’est quand sonnera le réveil


ALLÔ LA TRUIE


            La sentinelle au long regard


            La sentinelle au long regard


            Et la cagnat s’appelait


LES CÉNOBITES
TRANQUILLES


La sentinelle au long regard la sentinelle au large regard
                              Allô la truie


            Tant et tant de coquelicots
            D’où tant de sang a-t-il coulé
            Qu’est-ce qu’il se met dans le coco
            Bon sang de bois il s’est saoulé
            Et sans pinard et sans tacot
                        Avec de l’eau
                        Allô la truie


            Le silence des phonographes
            Mitrailleuses des cinémas
            Tout l’échelon là-bas piaffe
            Fleurs de feu des lueurs-frimas
            Puisque le canon avait soif
                        Allô la truie
            Et les trajectoires cabrées
            Trébuchements de soleils-nains
            Sur tant de chansons déchirées


            Il a l’Étoile du Bénin
            Mais du singe en boîtes carrées
            Crois-tu qu’il y aura la guerre
                        Allô la truie
                  Ah ! s’il vous plaît
                  Ami l’Anglais
                  Ah ! qu’il est laid
      Ton frère ton frère ton frère de lait


            Et je mangeais du pain de Gênes
            En respirant leurs gaz lacrymogènes
      Mets du coton dans tes oreilles
                              D’siré


            Puis ce fut cette fleur sans nom
            À peine un souffle un souvenir
            Quand s’en allèrent les canons.
            Au tour des roues heure à courir
            La baleine a d’autres fanons
            Éclatements qui nous fanons


            Mais mets du coton dans des oreilles
            Évidemment les fanions
                    Des signaleurs
                        Allô la truie


            Ici la musique militaire joue
                  Quelque chose
            Et chacun se souvient d’une joue
                  Rose
            Parce que même les airs entraînants

Ont quelque chose de déchirant quand on les entend à la guerre


            Écoute s’il pleut écoute s’il pleut

puis sol des con la
é  dats  Flan  fon  pluie 
cou a   dres   dez-   si  
tez   veu   à   vous   ten  
tom  gles  l’  a  dre 
ber   per   a   vec   la  
la  dus  go  l’  pluie 
pluie   par   nie   ho   si  
si    mi    sous    ri    dou   
ten   les   la   zon   ce  
dre  che  pluie  beaux 
et    vaux    fi    ê   
si   de   ne   tre  
dou     fri     la     in    
ce    se    pluie    vi   
sous     si     si    
la    ten    bles   
lu     dre     sous    
ne    et    la   
li     si     pluie    
qui    dou    fi   
de     ce     ne    

      Les longs boyaux où tu chemines
            Adieu les cagnats d’artilleurs


            Tu retrouveras
            La tranchée en première ligne
            Les éléphants des pare-éclats
            Une girouette maligne
            Et les regards des guetteurs las
            Qui veillent le silence insigne
                      Ne vois-tu rien venir

                                            au
                                            Pé
                                            ris
                                            co
                                            pe

            La balle qui froisse le silence
            Les projectiles d’artillerie qui glissent
                      Comme un fleuve aérien
            Ne mettez plus de coton dans les oreilles
                      Ça n’en vaut plus la peine
            Mais appelez donc Napoléon sur la tour
                                      Allô

                
Le petit geste du fantassin qui se gratte au cou où les totos le démangent

            La vague
                    Dans les caves
                Dans les caves

LA TÊTE ÉTOILÉE
LE DÉPART


Et leurs visages étaient pâles
Et leurs sanglots s’étaient brisés

Comme la neige aux purs pétales
Ou bien tes mains sur mes baisers
Tombaient les feuilles automnales

LE VIGNERON CHAMPENOIS


Le régiment arrive
Le village est presque endormi dans la lumière parfumée
Un prêtre a le casque en tête
La bouteille champenoise est-elle ou non une artillerie
Les ceps de vigne comme l’hermine sur un écu
Bonjour soldats
Je les ai vus passer et repasser en courant

Bonjour soldats bouteilles champenoises où le sang fermente

Vous resterez quelques jours et puis remonterez en ligne
Échelonnés ainsi que sont les ceps de vigne
J’envoie mes bouteilles partout comme les obus d’une
charmante artillerie

La nuit est blonde ô vin blond
Un vigneron chantait courbé dans sa vigne
Un vigneron sans bouche au fond de l’horizon
Un vigneron qui était lui-même la bouteille vivante
Un vigneron qui sait ce qu’est la guerre
Un vigneron champenois qui est un artilleur

C’est maintenant le soir et l’on joue à la mouche
Puis les soldats s’en iront là-haut
Où l’Artillerie débouche ses bouteilles crémantes
Allons Adieu messieurs tâchez de revenir
Mais nul ne sait ce qui peut advenir

CARTE POSTALE


Je t’écris de dessous la tente
Tandis que meurt ce jour d’été
Où floraison éblouissante
Dans le ciel à peine bleuté
Une canonnade éclatante
Se fane avant d’avoir été

ÉVENTAIL DES SAVEURS


Calligramme de la page 79
Calligramme de la page 79
SOUVENIRS


                              Deux lacs nègres
                                  Entre une forêt
                                      Et une chemise qui sèche

Bouche ouverte sur un harmonium
C’était une voix faite d’yeux
Tandis qu’il traîne de petites gens

Une toute petite vieille au nez pointu
J’admire la bouillotte d’émail bleu
Mais le rat pénètre dans le cadavre et y demeure

Un monsieur en bras de chemise
Se rase près de la fenêtre
En chantant un petit air qu’il ne sait pas très bien
Ça fait tout un opéra

Toi qui te tournes vers le roi
Est-ce que Dieu voudrait mourir encore

L’AVENIR

Soulevons la paille
Regardons la neige
Écrivons des lettres
Attendons des ordres

Fumons la pipe
En songeant à l’amour
Les gabions sont là
Regardons la rose

La fontaine n’a pas tari
Pas plus que l’or de la paille ne s’est terni
Regardons l’abeille
Et ne songeons pas à l’avenir

Regardons nos mains
Qui sont la neige
La rose et l’abeille
Ainsi que l’avenir

UN OISEAU CHANTE


Un oiseau chante ne sais où
C’est je crois ton âme qui veille
Parmi tous les soldats d’un sou
Et l’oiseau charme mon oreille

Écoute il chante tendrement
Je ne sais pas sur quelle branche
Et partout il va me charmant
Nuit et jour semaine et dimanche

Mais que dire de cet oiseau
Que dire des métamorphoses
De l’âme en chant dans l’arbrisseau
Du cœur en ciel du ciel en roses

L’oiseau des soldats c’est l’amour
Et mon amour c’est une fille
La rose est moins parfaite et pour
Moi seul l’oiseau bleu s’égosille


Oiseau bleu comme le cœur bleu
De mon amour au cœur céleste
Ton chant si doux répète-le
À la mitrailleuse funeste

Qui claque à l’horizon et puis
Sont-ce les astres que l’on sème
Ainsi vont les jours et les nuits
Amour bleu comme est le cœur même

CHEVAUX DE FRISE


Pendant le blanc et nocturne novembre
Alors que les arbres déchiquetés par l’artillerie
Vieillissaient encore sous la neige
Et semblaient à peine des chevaux de frise
Entourés de vagues de fils de fer
Mon cœur renaissait comme un arbre au printemps
Un arbre fruitier sur lequel s’épanouissent
                      Les fleurs de l’amour

Pendant le blanc et nocturne novembre
Tandis que chantaient épouvantablement les obus
Et que les fleurs mortes de la terre exhalaient
                      Leurs mortelles odeurs
Moi je décrivais tous les jours mon amour à Madeleine
La neige met de pâles fleurs sur les arbres
      Et toisonne d’hermine les chevaux de frise
            Que l’on voit partout
                      Abandonnés et sinistres
                            Chevaux muets

        Non chevaux barbes mais barbelés
                Et je les anime tout soudain
        En troupeau de jolis chevaux pies
Qui vont vers toi comme de blanches vagues
                      Sur la Méditerranée
            Et t’apportent mon amour
Roselys ô panthère ô colombes étoile bleue
                            ô Madeleine
Je t’aime avec délices
Si je songe à tes yeux je songe aux sources fraîches
Si je pense à ta bouche les roses m’apparaissent
Si je songe à tes seins le Paraclet descend
              Ô double colombe de ta poitrine
Et vient délier ma langue de poète
              Pour te redire
              Je t’aime
Ton visage est un bouquet de fleurs
      Aujourd’hui je te vois non Panthère
                            Mais Toutefleur
Et je te respire ô ma Toutefleur

Tous les lys montent en toi comme des cantiques
d’amour et d’allégresse

Et ces chants qui s’envolent vers toi
                      M’emportent à ton côté
                Dans ton bel Orient où les lys
Se changent en palmiers qui de leurs belles mains

Me font signe de venir
La fusée s’épanouit fleur nocturne
                      Quand il fait noir
Et elle retombe comme une pluie de larmes amoureuses
De larmes heureuses que la joie fait couler
        Et je t’aime comme tu m’aimes
                          Madeleine

CHANT DE L’HONNEUR
le poète

Je me souviens ce soir de ce drame indien
Le Chariot d’Enfant un voleur y survient
Qui pense avant de faire un trou dans la muraille
Quelle forme il convient de donner à l’entaille
Afin que la beauté ne perde pas ses droits
Même au moment d’un crime
Même au moment d’un crime Et nous aurions je crois
À l’instant de périr nous poètes nous hommes
Un souci de même ordre à la guerre où nous sommes

Mais ici comme ailleurs je le sais la beauté
N’est la plupart du temps que la simplicité
Et combien j’en ai vu qui morts dans la tranchée
Étaient restés debout et la tête penchée
S’appuyant simplement contre le parapet

J’en vis quatre une fois qu’un même obus frappait
Ils restèrent longtemps ainsi morts et très crânes
Avec l’aspect penché de quatre tours pisanes

Depuis dix jours au fond d’un couloir trop étroit
Dans les éboulements et la boue et le froid
Parmi la chair qui souffre et dans la pourriture
Anxieux nous gardons la route de Tahure

J’ai plus que les trois cœurs des poulpes pour souffrir
Vos cœurs sont tous en moi je sens chaque blessure
Ô mes soldats souffrants ô blessés à mourir

Cette nuit est si belle où la balle roucoule
Tout un fleuve d’obus sur nos têtes s’écoule
Parfois une fusée illumine la nuit
C’est une fleur qui s’ouvre et puis s’évanouit
La terre se lamente et comme une marée
Monte le flot chantant dans mon abri de craie
Séjour de l’insomnie incertaine maison
De l’Alerte la Mort et la Démangeaison


la tranchée

Ô jeunes gens je m’offre à vous comme une épouse
Mon amour est puissant j’aime jusqu’à la mort
Tapie au fond du sol je vous guette jalouse
Et mon corps n’est en tout qu’un long baiser qui mord

les balles

De nos ruches d’acier sortons à tire-d’aile
Abeilles le butin qui sanglant emmielle
Les doux rayons d’un jour qui toujours renouvelle
Provient de ce jardin exquis l’humanité
Aux fleurs d’intelligence à parfum de beauté


le poète

Le Christ n’est donc venu qu’en vain parmi les hommes
Si des fleuves de sang limitent les royaumes
Et même de l’Amour on sait la cruauté
C’est pourquoi faut au moins penser à la Beauté
Seule chose ici-bas qui jamais n’est mauvaise
Elle porte cent noms dans la langue française
Grâce Vertu Courage Honneur et ce n’est là
Que la même Beauté


la france

Que la même Beauté Poète honore-la
Souci de la Beauté non souci de la Gloire
Mais la Perfection n’est-ce pas la Victoire

le poète

Ô poètes des temps à venir ô chanteurs
Je chante la beauté de toutes nos douleurs
J’en ai saisi des traits mais vous saurez bien mieux
Donner un sens sublime aux gestes glorieux
Et fixer la grandeur de ces trépas pieux

L’un qui détend son corps en jetant des grenades
L’autre ardent à tirer nourrit les fusillades
L’autre les bras ballants porte des seaux de vin
Et le prêtre-soldat dit le secret divin

J’interprète pour tous la douceur des trois notes
Que lance un loriot canon quand tu sanglotes

Qui donc saura jamais que de fois j’ai pleuré
Ma génération sur ton trépas sacré

Prends mes vers ô ma France Avenir Multitude
Chantez ce que je chante un chant pur le prélude
Des chants sacrés que la beauté de notre temps
Saura vous inspirer plus purs plus éclatants
Que ceux que je m’efforce à moduler ce soir
En l’honneur de l’Honneur la beauté du Devoir


17 décembre 1915
CHEF DE SECTION


Ma bouche aura des ardeurs de géhenne
Ma bouche te sera un enfer de douceur et de séduction
Les anges de ma bouche trôneront dans ton cœur
Les soldats de ma bouche te prendront d’assaut
Les prêtres de ma bouche encenseront ta beauté

Ton âme s’agitera comme une région pendant un tremblement de terre

Tes yeux seront alors chargés de tout l’amour qui s’est amassé dans les regards de l’humanité depuis qu’elle existe

Ma bouche sera une armée contre toi une armée pleine de disparates

Variée comme un enchanteur qui sait varier ses métamorphoses

L’orchestre et les chœurs de ma bouche te diront mon amour

Elle te le murmure de loin

Tandis que les yeux fixés sur la montre j’attends la minute prescrite pour l’assaut
TRISTESSE D’UNE ÉTOILE


Une belle Minerve est l’enfant de ma tête
Une étoile de sang me couronne à jamais
La raison est au fond et le ciel est au faîte
Du chef où dès longtemps Déesse tu t’armais

C’est pourquoi de mes maux ce n’était pas le pire
Ce trou presque mortel et qui s’est étoilé
Mais le secret malheur qui nourrit mon délire
Est bien plus grand qu’aucun âme ait jamais celé

Et je porte avec moi cette ardente souffrance
Comme le ver luisant tient son corps enflammé
Comme au cœur du soldat il palpite la France
Et comme au cœur du lys le pollen parfumé

LA VICTOIRE


Un coq chante je rêve et les feuillards agitent
Leurs feuilles qui ressemblent à de pauvres marins

Ailés et tournoyants comme Icare le faux
Des aveugles gesticulant comme des fourmis
Se miraient sous la pluie aux reflets du trottoir

Leurs rires amassés en grappes de raisin

Ne sors plus de chez moi diamant qui parlais
Dors doucement tu es chez toi tout t’appartient
Mon lit ma lampe et mon casque troué

Regards précieux saphirs taillés aux environs de Saint-Claude

            Les jours étaient une pure émeraude

Je me souviens de toi ville des météores

Ils fleurissaient en l’air pendant ces nuits où rien ne dort

Jardins de la lumière où j’ai cueilli des bouquets

Tu dois en avoir assez de faire peur à ce ciel
                  Qu’il garde son hoquet

On imagine difficilement
À quel point le succès rend les gens stupides et tranquilles

      À l’institut des jeunes aveugles on a demandé
      N’avez-vous point de jeune aveugle ailé

Ô bouches l’homme est à la recherche d’un nouveau langage

Auquel le grammairien d’aucune langue n’aura rien à dire

Et ces vieilles langues sont tellement près de mourir
Que c’est vraiment par habitude et manque d’audace
Qu’on les fait encore servir à la poésie

Mais elles sont comme des malades sans volonté
Ma foi les gens s’habitueraient vite au mutisme
La mimique suffit bien au cinéma

          Mais entêtons-nous à parler
          Remuons la langue
          Lançons des postillons

On veut de nouveaux sons de nouveaux sons de nouveaux sons

On veut des consonnes sans voyelles
Des consonnes qui pètent sourdement
            Imitez le son de la toupie
Laisser pétiller un son nasal et continu
Faites claquer votre langue

Servez-vous du bruit sourd de celui qui mange sans civilité

Le raclement aspiré du crachement ferait aussi une belle consonne


Les divers pets labiaux rendraient aussi vos discours claironnants

Habituez-vous à roter à volonté
Et quelle lettre grave comme un son de cloche
            À travers nos mémoires
Nous n’aimons pas assez la joie
De voir les belles choses neuves
Ô mon amie hâte-toi
Crains qu’un jour un train ne t’émeuve
                  Plus
Regarde-le plus vite pour toi
Ces chemins de fer qui circulent
Sortiront bientôt de la vie
Ils seront beaux et ridicules

Deux lampes brûlent devant moi
Comme deux femmes qui rient

Je courbe tristement la tête
Devant l’ardente moquerie
Ce rire se répand
Partout
Parlez avec les mains faites claquer vos doigts
Tapez-vous sur la joue comme sur un tambour
                            Ô paroles
            Elles suivent dans la myrtaie
            L’Eros et l’Antéros en larmes
Je suis le ciel de la cité

                          Écoutez la mer

La mer gémir au loin et crier toute seule
            Ma voix fidèle comme l’ombre
            Veut être enfin l’ombre de la vie
Veut être ô mer vivante infidèle comme toi

La mer qui a trahi des matelots sans nombre
Engloutit mes grand cris comme des dieux noyés
Et la mer au soleil ne supporte que l’ombre
Que jettent des oiseaux les ailes éployées

La parole est soudaine et c’est un Dieu qui tremble
Avance et soutiens-moi je regrette les mains
De ceux qui les tendaient et m’adoraient ensemble
Quelle oasis de bras m’accueillera demain

Connais-tu cette joie de voir des choses neuves

Ô voix je parle le langage de la mer
Et dans le port la nuit les dernières tavernes
Moi qui suis plus têtu que non l’hydre de Lerne

La rue où nagent mes deux mains
Aux doigts subtils fouillant la ville
S’en va mais qui sait si demain
La rue devenait immobile
Qui sait où serait mon chemin

Songe que les chemins de fer
Seront démodés et abandonnés dans peu de temps
Regarde

La Victoire avant tout sera
De bien voir au loin
De tout voir
De près
Et que tout ait un nom nouveau

LA JOLIE ROUSSE


Me voici devant tous un homme plein de sens

Connaissant la vie et de la mort ce qu’un vivant peut connaître

Ayant éprouvé les douleurs et les joies de l’amour
Ayant su quelquefois imposer ses idées
Connaissant plusieurs langages
Ayant pas mal voyagé
Ayant vu la guerre dans l’Artillerie et l’Infanterie
Blessé à la tête trépané sous le chloroforme
Ayant perdu ses meilleurs amis dans l’effroyable lutte

Je sais d’ancien et de nouveau autant qu’un homme seul pourrait des deux savoir

Et sans m’inquiéter aujourd’hui de cette guerre
Entre nous et pour nous mes amis

Je juge cette longue querelle de la tradition et de l’invention

              De l’Ordre et de l’Aventure

Vous dont la bouche est faite à l’image de celle de Dieu
Bouche qui est l’ordre même
Soyez indulgents quand vous nous comparez
À ceux qui furent la perfection de l’ordre
Nous qui quêtons partout l’aventure


Nous ne sommes pas vos ennemis

Nous voulons vous donner de vastes et d’étranges domaines

Où le mystère en fleurs s’offre à qui veut le cueillir
Il y a là des feux nouveaux des couleurs jamais vues
Mille phantasmes impondérables
Auxquels il faut donner de la réalité

Nous voulons explorer la bonté contrée énorme où tout se tait

Il y a aussi le temps qu’on peut chasser ou faire revenir
Pitié pour nous qui combattons toujours aux frontières
De l’illimité et de l’avenir
Pitié pour nos erreurs pitié pour nos péchés


Voici que vient l’été la saison violente
Et ma jeunesse est morte ainsi que le printemps
Ô Soleil c’est le temps de la Raison ardente
                                  Et j’attends
Pour la suivre toujours la forme noble et douce
Qu’elle prend afin que je l’aime seulement

Elle vient et m’attire ainsi qu’un fer l’aimant
                         Elle a l’aspect charmant
                         D’une adorable rousse

Ses cheveux sont d’or on dirait
Un bel éclair qui durerait
Ou ces flammes qui se pavanent
Dans les roses-thé qui se fanent

Mais riez riez de moi
Hommes de partout surtout gens d’ici
Car il y a tant de choses que je n’ose vous dire
Tant de choses que vous ne me laisseriez pas dire
Ayez pitié de moi