Candide, ou l’Optimisme/Beuchot 1829/Chapitre 13

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Candide, ou l’Optimisme
Chez Lefèbvre, Libraire (Tome 33p. 274-277).

Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la vieille.


La belle Cunégonde, ayant entendu l’histoire de la vieille, lui fit toutes les politesses qu’on devait à une personne de son rang et de son mérite. Elle accepta la proposition ; elle engagea tous les passagers, l’un après l’autre, à lui conter leurs aventures. Candide et elle avouèrent que la vieille avait raison. C’est bien dommage, disait Candide, que le sage Pangloss ait été pendu contre la coutume dans un auto-da-fé ; il nous dirait des choses admirables sur le mal physique et sur le mal moral qui couvrent la terre et la mer, et je me sentirais assez de force pour oser lui faire respectueusement quelques objections.

À mesure que chacun racontait son histoire, le vaisseau avançait. On aborda dans Buénos-Ayres. Cunégonde, le capitaine Candide, et la vieille, allèrent chez le gouverneur don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes,y Lampourdos, y Souza. Ce seigneur avait une fierté convenable à un homme qui portait tant de noms. Il parlait aux hommes avec le dédain le plus noble, portant le nez si haut, élevant si impitoyablement la voix, prenant un ton si imposant, affectant une démarche si altière, que tous ceux qui le saluaient étaient tentés de le battre. Il aimait les femmes à la fureur. Cunégonde lui parut ce qu’il avait jamais vu de plus beau. La première chose qu’il fit fut de demander si elle n’était point la femme du capitaine. L’air dont il fit cette question alarma Candide : il n’osa pas dire qu’elle était sa femme, parcequ’en effet elle ne l’était point ; il n’osait pas dire que c’était sa sœur, parcequ’elle ne l’était pas non plus ; et quoique ce mensonge officieux eût été autrefois très a la mode chez les anciens[1], et qu’il pût être utile aux modernes, son âme était trop pure pour trahir la vérité. Mademoiselle Cunégonde, dit-il, doit me faire l’honneur de m’épouser, et nous supplions votre excellence de daigner faire notre noce.

Don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza, relevant sa moustache, sourit amèrement, et ordonna au capitaine Candide d’aller faire la revue de sa compagnie. Candide obéit ; le gouverneur demeura avec mademoiselle Cunégonde. Il lui déclara sa passion, lui protesta que le lendemain il l’épouserait à la face de l’Église, ou autrement, ainsi qu’il plairait à ses charmes. Cunégonde lui demanda un quart d’heure pour se recueillir, pour consulter la vieille, et pour se déterminer.

La vieille dit à Cunégonde : Mademoiselle, vous avez soixante et douze quartiers et pas une obole ; il ne tient qu’à vous d’être la femme du plus grand seigneur de l’Amérique méridionale,qui a une très belle moustache ; est-ce à vous de vous piquer d’une fidélité à toute épreuve ? Vous avez été violée par les Bulgares ; un Juif et un inquisiteur ont eu vos bonnes grâces : les malheurs donnent des droits. J’avoue que si j’étais à votre place, je ne ferais aucun scrupule d’épouser monsieur le gouverneur, et de faire la fortune de monsieur le capitaine Candide. Tandis que la vieille parlait avec toute la prudence que l’âge et l’expérience donnent, on vit entrer dans le port un petit vaisseau ; il portait un alcade et des alguazils, et voici ce qui était arrivé.

La vieille avait très bien deviné que ce fut un cordelier à la grande manche qui vola l’argent et les bijoux de Cunégonde dans la ville de Badajos, lorsqu’elle fuyait en hâte avec Candide. Ce moine voulut vendre quelques unes des pierreries à un joaillier. Le marchand les reconnut pour celles du grand-inquisiteur. Le cordelier, avant d’être pendu, avoua qu’il les avait volées : il indiqua les personnes, et la route qu’elles prenaient. La fuite de Cunégonde et de Candide était déjà connue. On les suivit à Cadix : on envoya, sans perdre de temps, un vaisseau à leur poursuite. Le vaisseau était déjà dans le port de Buénos-Ayres. Le bruit se répandit qu’un alcade allait débarquer, et qu’on poursuivait les meurtriers de monseigneur le grand-inquisiteur. La prudente vieille vit dans l’instant tout ce qui était à faire. Vous ne pouvez fuir, dit-elle à Cunégonde, et vous n’avez rien à craindre ; ce n’est pas vous qui avez tué monseigneur, et d’ailleurs le gouverneur, qui vous aime, ne souffrira pas qu’on vous maltraite ; demeurez. Elle court sur-le-champ à Candide : Fuyez, dit-elle, ou dans une heure vous allez être brûlé. Il n’y avait pas un moment à perdre ; mais comment se séparer de Cunégonde, et où se réfugier ?

  1. Voyez l’article ABRAHAM, tome XXVI, page 48. B.