Carnets de guerre d’Adrienne Durville (texte entier)

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Samedi 1er Août

À 5 heures, affichage à Valmondois de la mobilisation, valise, adieux, départ à 9 heures.

Dans le train, entendu conversation d’ouvriers socialistes : « nous sommes f… si le gouvernement ne met pas auprès de chaque général un délégué ou un député armé d’un revolver, avec l’ordre de dire marche ou crève !… » — Quels idiots ! — Arrivée à Paris à 10 heures, ni fiacres ni tramways, ni autobus ; obligée d’attendre une heure pour avoir le métro — Minuit — Coucher.




Dimanche 2 Août

7 h. Messe et Communion. Dieu protège la France et ceux que aimons.

10 h. Rue François I pour savoir à quelle heure on part. Rencontré Mme de Nanteuil. Achat d’une cape ; ordre de revenir à 2 h pour le départ.

11 h. Je rentre rue de Condé ; valise, je me mets en tenue et pars chez les Genest.

12 h. Déjeuner chez les Genest qui me témoignent la plus grande affection et me donnent monnaie et provisions. M. G. me procure une auto et me conduit prendre ma valise, puis chercher Mme des Lonchamps, enfin rue François I où il nous quitte brusquement pour cacher son émotion. Nous passons 2 heures rue François Ier à attendre que toute la paperasserie, comptes, etc. soient terminés. Adieux à Mme  d’Haussonville[1], départ à 4 heures, conduites à la gare de l’est dans l’auto de M. d’Hautpoul.

Parcours triomphal, ovations sur les grands boulevards et devant la gare. Nous apprenons que le train de Belfort ne partira qu’à 9 h. du soir ; impossible de quitter la gare, il n’y a aucun moyen de locomotion ; nous nous installons dans une salle d’attente et passons le temps comme nous pouvons jusqu’à 6 heures. Chacune fait sa correspondance ; j’écris à Renée, Fernand, Louis, Cécile et ma tante Bouvallet. Nous lisons les journaux : « violation du territoire, attaque d’un poste de douaniers à Petit-Croix ».

6 h. 1/2. Nous allons dîner chez Duval, on nous fait fête sur la place, cela devient gênant !

8 heures. Installation dans le train ; les femmes de France[2] nous ont chipé notre wagon ; réclamations ; un grand chef intervient ; nous nous casons dans un compartiment de 1re ; il est au complet.

Mme de Marthille — inf. major

Mme des Lonchamps

Mme de Nanteuil

Mme Zeller

Mme Renault

Mlle de Lareinty de Tholozan

Moi.

Mauvaise nuit, on dort mal ou pas du tout, et le train est d’une lenteur désespérante.

Lundi 3 août

Tout le monde est réveillé à 4 heures et constate avec désespoir que nous ne sommes pas encore à Troyes.

5 h. Arrivée à Troyes ; nos voisins les officiers descendent tous ; il ne reste que le commandant Chalaust qui se trouve être un ami de Mme Zeller.

10 heures ; arrivée à Chaumont ; nous nous précipitons au buffet pour tâcher de trouver quelque chose ; tout est envahi on ne trouve rien ; un jeune lieutenant peut nous avoir une douzaine de saucissons chauds à l’ail, et il veut absolument les payer !

11 heures. Déjeuner, un saucisson dans du pain pour chacun, les sandwiches des Genest ont été mangés le matin, un biscuit et c’est tout ; le café à l’eau plaît.

Midi. Langres, le commandant descend ; nous avons causé avec lui depuis le matin, et nous séparons les meilleurs amis du monde.

3 heures. Vesoul.

4 h 1/2. Lure. On voit les Vosges, le paysage est admirable ! Orage

6 heures. Arrivée à Belfort par la pluie battante ; on attend une heure avant d’entrer en gare.

7 heures. Nous arrivons enfin par la pluie battante, personne à la gare ; pas de présidente de la C. R., aucun renseignement, c’est la pétrouille, comme dirait Paul, et il pleut sans arrêt.

Après bien des démarches on finit par trouver un certain M. Claudon, membre du Comité qui nous fait recevoir non sans peine, au Grand Hôtel, quartier général des officiers. Nous dînons, enfin, (le saucisson est loin) dans une immense salle bondée d’uniformes où nous faisons une entrée sensationnelle. Heureusement que nous sommes en groupe, ça serait trop gênant.

Après le dîner, nous restons un peu dans le Hall ; Mme des Lonchamps retrouve un ami, Mme  de Marthille reconnaît le général Pauffin de St Morel. Puis le médecin principal du 7e corps d’armée, notre grand chef, vient se présenter et demande si nous ne pourrions pas quitter Belfort, pour former une ambulance immobilisée à l’arrière du champ de bataille ; cela serait le rêve, mais il faut l’autorisation de Paris. Ce que nous voyons ce soir nous donne une piètre idée de l’organisation de la Croix-Rouge à Belfort et nous n’avons qu’une idée, nous en aller.

Nous nous couchons avec délice après une toilette complète dont nous avions terriblement besoin. Je partage la chambre de Mme des Lonchamps ; elle est bien gentille et ces quelques mois de vie commune nous lieront beaucoup.

Mardi 4

Nous faisons la grasse matinée et sommes juste prêtes pour le déjeuner.

Mme de Marthille nous annonce qu’elle a déniché nos ambulances ; il y en a 4 et nous serons forcés de nous séparer. Mme de M., Mme Z. et Aliette de Lareinty restent à la principale. Mme des L. et moi allons à une autre organisée dans le lycée de filles, Mme de N. va dans un couvent et Mme R. dans un magasin « le Bon Marché ».

2 heures, visite au médecin principal civil et aux différentes ambulances. C’est la mienne la mieux, il y a un commencement d’organisation fait très intelligemment par la directrice du lycée, mais c’est bien peu et presque tout est à faire.

7 heures. Notre dernier dîner à l’hôtel ; cette fois, c’est le général gouverneur de Belfort qui vient se présenter à Mme de M.. Devant un tel personnage, nous nous levons ahuries. Depuis Paris, nous vivons au milieu d’acclamations et de déférence ; cela n’a rien de désagréable. Le préfet lui-même est aux petits soins et se charge de nous apprendre les nouvelles.

Ce soir, c’est l’assassinat par les Allemands de Samain, le directeur du souvenir français en Lorraine[3], et d’un curé belge. La guerre est déclarée ; tout le monde y va avec un tel entrain et une telle gaieté que l’on croirait plutôt à d’immenses manœuvres.

10 heures. Nous allons coucher à N. D. des Anges, ambulance no I ; nous y sommes très mal et c’est très sale ; pas de matelas, des paillasses, le reste à l’avenant ; nous rions comme des folles ! À la guerre comme à la guerre ! C’est le cas de le dire et il est probable que nous en verrons bien d’autres.

Mercredi 5

Organisation des ambulances ; le préfet envoie un bouquet avec sa carte à Mme de M.. C’est très chic ; nous retrouvons l’équipe 10 de Mlle Lopez qui est désignée pour le service d’avant ; elles n’ont rien à faire, couchent sur un matelas rempli de punaises et sont fort mal reçues ! Cela fait un vrai contraste avec notre situation ; l’ambulance s’arrange.

5 heures. Nous partons toutes les 7 empilées dans l’auto de la C. R. pour voir le Lion ; notre chauffeur, qui a un patriotisme fougueux, nous emmène d’abord au champ d’aviation où notre drapeau et notre uniforme nous font pénétrer. Nous avons la veine de voir atterrir un aéroplane qui vient de survoler l’Alsace. Il n’a rien vu, mais raconte qu’il a atterri ces jours derniers à Mulhouse et qu’il a été sur le point d’être fait prisonnier ; on a tiré sur lui 3 coups de canon et plus de 1 500 coups de fusil ; il s’en est tiré sans autre mal que 3 balles dans son appareil.

Nous repartons, croyant aller au Lion, mais notre chauffeur nous emmène à une vitesse folle sur la route conduisant à la frontière, nous traversons les troupes échelonnées sur la route, il a fallu arrêter notre chauffeur absolument emballé et qui nous voyait déjà à Altkirch ! Nous avons enfin retroussé chemin à Reppe et sommes revenus par une autre route.

Le lion est admirable, en granit rouge, accoté à la Citadelle ; il a un air de force victorienne, absolument impressionnant ; celui de Paris n’en donne aucune impression ; comme disait notre chauffeur : les Allemands voudraient bien l’avoir, mais ils ne l’auront pas.

Jeudi 6

Nous continuons à organiser notre hopital ; nous serons très bien et la directrice Mlle Roch, bien matée le premier jour par Mme de M. est très gentille et nous aide beaucoup dans nos arrangements. Nous avons ordre d’être très fermes et Dieu sait si Mme de M. nous en donne l’exemple.

Mme des L. étant brevet supérieur, a le Haut commandement sur l’ambulance, et je suis le commandant adjoint. Nous faisons marcher les infirmières et lingères comme de vrais soldats. Il est tout naturel que nous exigions des autres l’obéissance que nous pratiquons nous-mêmes.

Lettres de Renée et d’Adèle ; j’apprends que Paul est parti pour destination inconnue. Dieu le protège.

Nouvelles militaires ; les Allemands ont fusillé 17 alsaciens et le maire de Saare, qui ont donné des renseignements aux français ou qui ont essayé de gagner la frontière — les villages de Belgique sont brûlés. — Quelles brutes !

Les magasins de Belfort sont tous fermés, les hommes de 15 à 60 ans étant réquisitionnés d’office pour le service militaire, garde civile ou ambulances etc.

Le médecin chef nous dit que lorsque les combats seront commencés, nous serons réquisitionnés pour le service de l’avant. Nous n’avons qu’à attendre ; mais l’effort des Allemands se porte sur la Belgique et le nord. Nous n’aurons pas grand-chose à faire par ici.

Vendredi 7

Nous allons toutes à la messe ; c’est commode d’avoir une chapelle chez soi.

— Le 7e corps a quitté Belfort à 2 heures du matin, il marche sur la frontière.

— 2 enfants de 15 ans qui ont servi d’éclaireurs sont fusillés. Un sous-officier blessé a été achevé par les femmes d’un poste de douaniers allemands — officiel —

— Affaire désagréable. Des demi-mondaines ont endossé notre costume et ont une tenue déplorable. Ordre nous est donné de ne sortir en tenue que pour gagner nos ambulances respectives, le reste du temps toujours en civil. Mme de M. fait une plainte à notre médecin chef, qui fait de lui-même un rapport au corps d’armée. Une seule d’entre nous ira maintenant chercher le courrier à l’hôtel, deux fois par jour ; si les autres courent après les soldats, il ne faut pas que l’on dise que nous flirtons avec l’état-major. Tous ces ordres sont forts sages.

L’équipe Lopez couche maintenant à Notre Dame, au moins, elles n’ont plus de punaises ; elles n’ont toujours rien à faire, ce n’est pas comme nous, et elles sont assez tristes, alors que nous sommes fort gaies.

Notre ambulance avance ; quand la pharmacie sera complétée, nous pourrons avoir nos malades ; je crois qu’on les attendra encore longtemps.

7 heures. Nous apprenons que notre 7e corps est arrivé à Altkirch à 15 kilomètres de la frontière, les Allemands reculent. Notre chauffeur n’a pu résister et est parti jusqu’à l’arrière des troupes. Il rapporte d’Alsace un saucisson monumental. Les habitants sont dans la joie.

Dépêches officielles de la préfecture : Liège est pris après une résistance désespérée. C’était à prévoir. L’Angleterre marche, un croiseur allemand est détruit ; la coalition contre l’Allemagne devient générale, les Autrichiens reçoivent une pile. Tout va bien !

Reçu une lettre de Renée et une de Fernand, affecté à l’hôpital St Martin. Aucune nouvelle de Louis, où est-il.

Nous passons la soirée ensemble ; nous nous entendons fort bien, et Mme de M. est un vrai chef ; tout marche à la baguette.

10 heures. On vient nous dire qu’il y a eu ce soir un engagement à la frontière la plus proche d’ici ; le colonel, un lieutenant, et trois soldats seraient blessés, et que nous pouvons nous attendre à avoir du monde demain. C’est peut-être une fausse nouvelle comme on en dit à chaque minute.

Aujourd’hui, rencontré une troupe immense de femmes et d’enfants qui quittent la ville. Ordre est donné d’évacuer toutes les bouches inutiles en cas de sièges. On les envoie dans le centre de la France. Ce cortège était navrant ; on a eu là vraiment l’image de la guerre ; jusqu’ici, on a du mal à réaliser cette idée, rien ne pouvant nous en donner l’impression. Nos premiers blessés nous plongeront en pleine réalité.

Samedi 8

Organisation de notre ambulance ; le pasteur et les aumôniers viennent visiter ; ils trouvent tout fort bien ; c’est réellement celle là qui est la mieux. Mme R. voudrait bien lâcher la sienne, aussi mal organisée que possible et que les médecins n’auraient pas dû accepter. Je vais tâcher de la faire venir avec moi. Nous entendons des aéroplanes toute la matinée. Ceux que nous voyons se dirigent sur l’est.

Le président du tribunal vient nous trouver : il faut mettre fin au scandale causé par ces infirmières de contrebande, épuration du service de santé, toutes celles qui ne pourront présenter leur livret et leur carte d’identité seront emballées dans un train, et chassées de la ville : nous sommes en état de siège.

L’engagement d’hier ne s’est pas passé à la frontière mais à Altkirch pris par nos troupes après une résistance désespérée ; c’est de là que viennent les premiers blessés ; le colonel du 11e dragons a la vue perdue, le lieutenant de France a une balle dans le cou ; il y a de plus un officier aviateur aux fes de France ; les soldats sont à l’hôpital militaire.

Les troupes doivent arriver à Mulhouse ce soir.

Reçu lettre très affectueuse de Marguerite, elle oublie seulement de me parler de Bernard, et ne me donne pas l’adresse de Louis ; je vais lui demander.

Toujours pas de réponse de Mme d’Haussonville.

5 heures. Arrivée de nos premiers blessés, 5 d’abord, puis 4, puis 2, dont un sous-officier. Il n’y a pas de désarroi, mais tour le monde travaille ferme. J’aide le docteur Hiller aux premiers pansements, pendant que Mme des L. fait toute la paperasserie d’arrivée et il y en a.

Tous nos soldats ont été blessés à Altkirch ; il n’y a heureusement rien de grave, aucune balle n’étant restée dans la plaie. Les sœurs arrivent prendre leur poste, ce qui nous permet d’aller dîner à 8 h. à N. D. des Anges.

Je boucle vivement ma valise et nous revenons de suite ; Mme de N. a aussi des blessés à son ambulance, c’est la dispersion de l’équipe.

Avec la sœur de garde de nuit nous nous installons à la stérilisation pour tout finir de préparer ; il est minuit.

Altkirch a été pris après une grande résistance ; des habitants en civil (allemands) tiraient des fenêtres des maisons.

Dimanche 9

Nous nous levons à 5 h. 1/2 ; comme nous nous sommes couchées à 1 heure cela ne fait pas beaucoup de sommeil, mais ce n’est qu’un détail. Nous ne sommes pas venues ici pour dormir.

6 h. 1/2 messe au couvent des maristes évacué par les religieux et transformé en caserne. Nous y allons à tout hasard un prêtre réserviste disait sa messe dans la sacristie, on voyait son pantalon rouge qui passait sous son aube !

Dans la matinée, arrivée d’un vieux lieutenant de territoriale, un peu caricatural mais brave homme, il a une jambe un peu fêlée, ce ne sera rien.

D’ailleurs tous nos malades vont bien, les plaies des balles se ferment avec un grande rapidité ; ce sont tous de braves garçons, qui se trouvent bien soignés et qui le disent bien gentiment.

Nous apprenons que les Français ont traversé Mulhouse, les habitants mettent devant leur porte des baquets de vin pour que les soldats puissent y puiser en passant. On vient de partir d’ici en auto pour installer dans la ville, le buste de Poincaré et des drapeaux français. Quelle que soit la suite, l’effet moral est immense.

Liège que je croyais pris, résiste admirablement.

Notre aumônier, l’abbé Dauphin, qui est fort bien et très sympathique, vient tous les jours apporter à nos soldats les nouvelles, et le seul journal qui paraisse ici, l’Alsace ; je tâcherai de garder tous les nos.

Le soir, Mme des L. et moi posons l’appareil plâtré de notre vieux lieutenant. Pendant ce temps, des caoutchoucs que j’avais mis bouillir, et que j’oublie, brûlent. C’est ma première bêtise espérons que ce sera la dernière.

Lundi 10

Nous nous levons à 5 h. 1/2 ; c’est l’heure que nous avons adoptée. Déjeuner des malades, soins, pansements, ils vont de mieux en mieux. Tout marche sur des roulettes ; les services sont bien compris, et en trois jours, nous avons dressé notre personnel. Chacun a son coin particulier d’où il ne sort pas « The right man in the right place » comme disent les Anglais. Mlle Roch, la directrice des cours secondaires où notre ambulance est installée est vraiment très gentille et d’une intelligence remarquable, elle nous est fort utile.

Les malades déjeunent à 11 heures ; nous après ; il fait si beau que nous nous installons dans le jardin ; c’est à peine si on peut se croire en guerre.

2 heures ; visite de Mlle Tissot, infirmière de notre société attachée au champ d’aviation, le colonel la renvoie, la situation devenant trop dangereuse pour une femme ; elle voudrait bien servir autre part. Nous la faisons enrôler par Mme de Marthille.

Mme de M. et Mme Z. viennent nous voir, inspection générale de notre ambulance et félicitations. Ces dames trouvent que c’est bien mieux ici qu’à N. D. des Anges ; il est convenu que l’une de nous ira de temps en temps dîner avec le reste de l’équipe pour se retremper dans notre bonne camaraderie.

La réponse de Mme d’Haussonville est arrivée ; liberté absolue nous est donnée et nous sommes devenues complètement à la disposition du corps d’armée, prêtes à partir dans les 2 heures pour l’avant.

On envoie en même temps trois infirmières de Paris ; avec Mlle Tissot qui resterait, cela nous permettrait de laisser en bonnes mains ce que nous avons organisé. Tout marche maintenant, il n’y a plus qu’à suivre le courant.

On se bat autour de Mulhouse ; les Allemands reviennent à la charge ; on prévoit que ce sera sérieux.

Il y a, parait-il, énormément de troupes sur la frontière autrichienne et beaucoup d’Allemands massés près de Bâle. Si la bataille se dessine par là, ce sera effroyable ; il faut nous attendre pour cette nuit à des nouveaux blessés. J’écris à Bresles.

Mardi 11

Rien cette nuit ; nous avons fait coucher dans la maison un infirmier militaire, il n’a pas eu à se déranger. Nos blessés vont bien, on leur donne leurs pantalons et nous les installons dans le jardin. Après les pansements, visite d’un major ; il veut savoir si on peut évacuer nos malades sur un hôpital du centre pour faire place à de nouveaux arrivés. Le combat autour de Mulhouse devient grave ; on parle de 8 000 blessés pour nous et 30 000  aux Allemands chez qui notre artillerie fait des ravages effroyables.

Des régiments presque entiers seraient anéantis ; comme nos troupes sont moins nombreuses, elles reculent et nous pouvons très bien être bombardés ici.

Nos malades déjeûnent dans le jardin, ils sont gais comme des pinsons et espèrent être bientôt en état de retourner au feu. Nous en aurons sans doute d’autres ce soir.

Mme des L. vient de recevoir un cadeau : un petit bout de culotte provenant du premier prisonnier prussien amené à Belfort. Je suis jalouse, et je réclame aussi un bout de culotte pour moi.

Pour me consoler, Mme Hiller me promet un casque de prussien ; ce sera plus encombrant à rapporter !

Toute la journée, nouvelles contradictoires, plutôt mauvaises, les Français reculent de plus en plus, un bataillon de chasseurs à pied a lâché pied ; cela ne nous donne guère de gaieté. Vers 6 heures, grande nouvelle, la retraite de nos troupes n’était qu’une ruse de guerre destinée à attirer les Allemands ; le corps d’armée d’Épinal est arrivé en arrière et ils sont maintenant cernés dans la forêt de Hart où on se prépare à les écraser ; le bataillon de chasseurs a perdu une grande partie de ses officiers, ce qui a causé une panique chez les hommes ; cela arrivera peut-être encore plus d’une fois.

Ce soir, nous attendons des blessés annoncés ; mais on les envoie par erreur à N. D. des Anges.

Pendant le dîner, nous entendons le canon assez proche. C’est un aéroplane allemand que l’on veut atteindre ; je ne sais pas le résultat.

10 heures ; je me couche pendant que Mme des L. s’installe pour veiller ; en somme, je me précipite, croyant à une arrivée de blessés ; ce sont deux jeunes filles de la C. R. de Dôle, envoyées comme infirmières, sans crier gare, et qui ne savent où aller coucher, les hôtels étant réquisitionnés pour les officiers ; on les a conduites ici et elles demandent des indications. Avec la sévérité des consignes sur la circulation, on ne peut les renvoyer, Mme des L. leur offre l’hospitalité dans une salle vide, elles auront toujours un lit cette nuit et se mettant en règle demain.

Dernières nouvelles. Mulhouse et Altkirch brûlent les Allemands ont fusillé 350 Alsaciens francophiles. En réponse, on garde à la prison militaire des otages allemands qui seront fusillés à leur tour si leurs compatriotes continuent leurs sauvageries ; ce sont de vraies brutes.

Mercredi 12

Mme des L. qui a veillé toute la nuit, me réveille à 5 h. 1/2 comme d’habitude et je puis aller à la messe à l’ambulance de Mme de N., presque en face de la nôtre.

Vers 8 heures, un major vient voir nos blessés et les trouvent tous en état de partir ; on presse un peu l’heure du déjeuner, on refait les paquetages et ils se préparent au départ, tous tristes de nous quitter et de quitter une maison où l’on était si bien. Ils nous ont tous remercié de tout leur cœur ; l’un d’eux surtout, Beauseigneur, brigadier au 11e dragons de façon particulièrement touchante. Il nous a dit qu’il espérait être bientôt en état de retourner au feu, et qu’il penserait à nous en chargeant. Nous aussi avons regretté tous ces braves garçons, auxquels nous nous étions attachés depuis cinq jours que nous les soignions. L’ambulance parait bien vide maintenant.

Nous invitions le Dr Hiller à déjeuner avec une des infirmières ; il nous apporte une bouteille de vin d’Alsace, récolté dans la propriété de sa belle-mère, à Thann ; nous la buvons joyeusement au succès de nos armées et à la reconquête de son pays d’origine.

Quelques minutes après, on m’appelle pour me montrer une nuée de cigognes, qui volent au-dessus de notre jardin ; c’est la première fois que je vois de ces oiseaux. Les pauvres bêtes ont quitté l’Alsace, chassées par la bataille et elles volent éperdues sans savoir où aller. Après quelque temps, elles s’éloignent et nous les perdons de vue.

3 heures. Visite intéressante, M. Meyer, notre comptable, nous amène un avoué de Belfort, qui accompagne M. Helmer, de Colmar, défenseur de Hansi. Il a pu quitter l’Alsace, trois jours avant la mobilisation sachant ce qui l’attendait s’il restait. Nous lui avons tout fait visiter.

Il a tout trouvé bien, et nous a félicitées de façon fort aimable.

Des aéroplanes passent continuellement au dessus de notre tête, venant de l’est ou y allant. Ils sont bien beaux avec leur disque tricolore au-dessous de leurs ailes et tous nos vœux les accompagnent.

4 h. 1/2. Nous partons prendre le thé chez Mme de N. qui nous l’a demandé, quand Mme R. arrive en courant ; on fait évacuer son ambulance du B. M. et elle vient nous demander si nous pouvons prendre des malades. Bien entendu que oui ; nous lâchons le thé et préparons notre chambre, tout étant en ordre c’est l’affaire de quelques minutes. Nos malades arrivent ; ah ! ils ne ressemblent pas aux premiers, ceux-là ; ce ne sont pas des blessés, frappés en pleine santé et encore tous remplis de l’excitation du combat ; ce sont de pauvres garçons démolis, déprimés par une maladie quelconque, entérite, sciatique, etc. et qui sont tristes comme des bonnets de nuit. Le docteur passe la visite et donne ses prescriptions ; c’est plus compliqué que dans la chirurgie et il faudra veiller à ne faire aucune confusion. nous devions aller dîner aux Anges ; comme le thé, le dîner est supprimé ; je compte les pulsations pendant que Mme des L. et une religieuse prennent les températures ; cela nous mène jusqu’à 8 heures, et nous pouvons dîner.

10 heures. C’est mon tour de veiller ; j’aurais préféré le faire avec nos blessés d’hier, plutôt qu’avec les nouveaux arrivés qui vont très probablement passer une mauvaise nuit.

Comme on les a mis dans la salle Pasteur qui ouvre sur l’antichambre ; c’est là que je m’installe pour la nuit ; Horreur ! une chauve-souris, attirée par la lumière entre et tournoie sur ma tête ; Mme des L. qui écrit à côté de moi, m’aide à faire la chasse et nous finissons par la faire passer dans la cuisine où nous l’enfermons.

Les nouvelles de ce soir étaient très bonnes ; un corps d’armée allemande a été coupé en deux ; un des tronçons sommé de se rendre, a refusé, et on se prépare à l’écraser. Nous avons entendu le canon une partie de la journée. Les pertes allemandes sont effroyables, paraît-il. Les Alsaciens qui sont dans les rangs allemands se rendent prisonniers sans combattre, et une fois arrivés ici, demandent à s’engager dans nos troupes.

Je continue à mettre de côté les numéros de l’Alsace ; mais comme je les reprête à mes soldats, je crains bien de ne jamais avoir la collection complète.

Jeudi 13

5 heures 1/2. Ma nuit a fini par passer ; je l’ai trouvée un peu longue et je me suis engourdie dans mon fauteuil entre 4 et 5 h.

J’ai surveillé mes soldats qui dormaient mal. J’avais un peu envie de rire de me voir rôder au milieu de tous ces troupiers endormis.

Je suis allée réveiller Mme des L. et ai donné tous les médicaments prescrits ; puis je suis allée me rhabiller et faire ma toilette, ce qui m’a bien reposée.

Le major passe tous les matins pour voir les hommes qui peuvent partir ; il nous en a enlevé trois ; j’en regrette un, qui était fort souffrant et surtout très démoralisé et qui aurait eu grand besoin de plusieurs jours de tranquillité pour se remonter. Il avait eu sur lui un grand morceau de manteau d’un cavalier prussien prisonnier et il m’en a donné un petit haut ; j’en suis bien contente. Nos autres malades partiront sans doute demain ; l’un deux est victime d’une canaillerie allemande ; en Alsace, parmi les habitants, il y a autant d’Allemands immigrés que d’Alsaciens véritables, et nos pauvres soldats ont déjà plusieurs fois manqué d’être emprisonnés par ces habitants qu’ils distinguent mal des autres et qui leur offrent du vin aux friandises. On a pu arrêter ainsi un individu qui avait préparé des victuailles pour les Français ; le soldat que nous avons ici a accepté ainsi un pain dont il a mangé une certaine quantité et il a bien manqué d’y rester ; le pain qui lui reste est complètement décomposé à l’intérieur.

Il fait un temps splendide et nous avons installé dans le jardin ceux qui peuvent se lever ; ils sont déjà plus gais qu’hier.

Depuis 5 heures du matin, le canon n’arrête pas.

4 heures. Un officier se présente, le lt Delorme du 5e Rgt d’artillerie ; il arrive du combat et est trop souffrant pour continuer ; on l’envoie se reposer 8 jours avant de retourner au feu. Pendant que Mme des L. envoie à l’hôp. militaire chercher les renseignements dont il a besoin, il nous donne des détails sur les combats de ces jours derniers. Voilà 5 jours qu’il ne s’est pas déshabillé et qu’il n’a pu dormir que quelques heures sur le bord de la route ; il est à bout de forces et ne demande qu’un lit ; naturellement, nous lui disons de rester ici, mais comme il est désigné pour l’hôpital divisionnaire il faut qu’il y aille.

L’entrée à Mulhouse s’est faite sans aucune difficulté, les Allemands s’étaient retirés dans la forêt du Hart où 3 corps d’armée étaient cachés. Nos pauvres soldats ont vu tomber sur eux ces milliers d’ennemis et il y a eu pendant quelques heures un désordre effroyable, presque la déroute. Puis on s’est ressaisi et devant la supériorité en nombre des ennemis on a battu en retraite jusqu’à la frontière. Cette retraite s’est faite sans beaucoup de pertes. De l’avis général, les obus allemands ne valent rien, ils éclatent trop hauts et ne blessent personne, tandis que les nôtres font des ravages effroyables. Les premiers jours, il n’y avait pas d’ordre du tout, mais depuis que le Gal Pau est arrivé, tout marche à merveille ; il a commencé par mettre à pied le Gal Bonnaud pour avoir éreinté le 7e corps. Nos troupes ont maintenant repris l’offensive, mais il faut reprendre tout le terrain qu’elles avaient déjà occupé.

On nous amène un petit chasseur à pied ; quelques heures après, son lieutenant vient le voir ; cet uniforme me va au cœur ; je tâche d’avoir quelques renseignements sur le corps de Paul, il ne sait rien.

7 heures. Je commence à tomber de sommeil. Mme des L. et Melle R. doivent aller dîner aux Anges ; dès que la sœur de garde sera arrivée, je me coucherai avec délices.

10 heures. Je commençais à peine à m’endormir quand on sonne, je me relève précipitamment et passe blouse tablier et coiffe. Ce sont trois blessés qui arrivent, un sergent et deux soldats qui ont combattu toute la journée dans une grêle de balles et d’obus ; ils ont fait 6 kilom à pied après avoir été blessés avant de trouver une voiture et deux infirmiers pour les amener. Je les fais déshabiller par la sœur et l’infirmier pendant que je prépare de quoi les panser ; l’un d’eux n’a presque rien, une éraflure au poignet causée par un obus ; les deux autres sont plus sérieusement atteints, le sergent à la cuisse, l’homme au ventre ; leurs caleçons sont traversés de sang. Mme des L. rentre, le Dr Hiller arrive, nous faisons vite pansements. Ils n’ont pas mangé depuis 2 jours et pas plus dormi que lt Delorme. Celui-ci est arrivé ce soir pour coucher ici, l’hopit divisionnaire n’ayant que des paillasses ! Je dors debout ; j’abandonne le reste à Mme des L. et je vais me coucher ; je suis debout depuis 40 heures !

Vendredi 14

Reçu enfin des nouvelles de Louis, par dépêche, puis par une lettre de Ed. Durville.

Il est à St Cyr avant de se diriger vers Reims ; je le crois en sûreté. Toujours rien de Paul.

10 h. Visite du préfet, fort aimable ; il visite tout et nous complimente très gentiment. Nos soldats ont été ravis de le voir.

L’abbé Billot, directeur de l’ambulance des Anges vient nous voir, accompagné de notre aumônier.

Lui aussi visite de haut en bas et daigne trouver notre organisation à son goût.

3e visite ; un capitaine d’état-major arrive à son tour, demander des renseignements à nos blessés d’hier qui auraient vu des cavaliers autrichiens. Il nous dit que tout va le mieux du monde, mais que l’effort le plus considérable se portera beaucoup plus au nord.

3 heures ; le major vient faire sa tournée  ; il nous enlève 5 malades transportables. Nous n’en avons plus que 5, c’est bien la peine d’avoir 80 lits.

Le lieutenant de chasseurs revient ; comme il n’a rien à faire, il reste à causer 1/2 heure. J’ai enfin compris le mouvement de Mulhouse et la faute du Gal Bonnaud. L’occupation de M. et la retraite qui l’a suivie était ordonnée d’avance, mais le mouvement a été exécuté beaucoup trop vite, et sans la valeur des troupes qui ont été admirables, le 7e corps était écrasé ; le Gal couvrant le 7e corps a été mis en disponibilité : quelle honte d’être cassé sur le champ de bataille ; le Gal Pau a repris ses troupes en main et l’offensive va commencer. Maintenant cela ne sont que des engagements ; on attend la première grande bataille ; elle sera effroyable.

5 heures. Tout Belfort est en rumeur ; le comt d’armes veut faire évacuer tout le monde possible et tout ceux qui ne sont pas de réelle utilité doivent s’en aller. Un peu plus on nous privait de notre médecin. Il faut un permis spécial qu’on obtient qu’avec les plus grandes difficultés ; je suis sûre que l’on va nous priver de la moitié de notre personnel. Cela prouve que l’on s’attend à un bombardement et que l’on ne veut pas de victimes inutiles. Voilà une chose que je n’écrirai pas à ma famille !

9 heures. Un de nos malades nous inquiète, celui qui est blessé au ventre. Mme des L. et Melle R. vont chercher le médecin. Il demeure très près d’ici, mais en dehors de la ville. Elles sont arrêtées à la porte par le fonctionnaire et très impressionnées de voir cette baïonnette devant leur nez. Heureusement que leur livret militaire leur a permis de passer. Il faudra tâcher d’avoir le mot d’ordre tous les jours si pareil cas se représente ; mais cela sera bien difficile. Celui de ce soir est : Héros !

Samedi 15

J’ai du mal à croire que c’est aujourd’hui l’Assomption ! Nous vivons de façon si bizarre. Messe à 5 heures. Nos malades vont bien ; on mettra dans le jardin ceux qui pourront se lever. Un capitaine et deux soldats blessés sont morts à l’hôpital militaire. Il y a eu un grand nombre d’amputations. Pauvres gens !

Le major vient ; nous arrivons à lui escamoter nos malades et nous les gardons tous aujourd’hui ; il ne demande d’ailleurs pas mieux. Il nous confirme ce que nous savons déjà et que tous les soldats revenant du combat disent : les Allemands achèvent les blessés restés sur le champs de bataille, c’est ignoble ! Il pleut, impossible de faire sortir nos malades. Notre pauvre sergent enrage d’être couché ; il a pourtant la cuisse traversée d’une balle. Sa compagnie est celle qui depuis le commencement de la guerre a essuyé le plus terrible feu ; il ne reste que 98 hommes vivants et blessés sur 267. Tout le reste est mort, y compris le capitaine. Un des survivants est venu ce soir voir son sergent, c’est celui qui est resté le dernier, il a rapporté le sabre de son capitaine tué, un sabre allemand et un tambour qu’il n’a pas voulu abandonner. Ces deux hommes se sont embrassés, c’était impressionnant. Mme des L. m’a raconté cette scène que je regrette de ne pas avoir vue ; j’étais en face au couvent au salut pour l’Assomption.

Notre lieutenant de chasseurs est revenu chercher son soldat ; il nous a dit que les Allemands étaient partis ; ils se sont rembarqués dans des masses de trains filant sur Nancy, ce qui va augmenter leur force de ce côté là. Malheureusement, notre 7e corps trop éreinté par les derniers combats n’a pu les poursuivre ; il a fallu donner 48 heures de repos aux troupes, ce qui a mis le gal Pau en fureur ; ils ne pourront partir que demain.

Les nouvelles que l’on a ici du reste de la guerre sont assez bonnes, mais au fond, on ne sait rien.

Je reçois une lettre de Camille : le nom de Sénac prononcé par hasard amène une découverte curieuse : Mme des L. est amie d’enfance de Mme Chevignard et c’est chez sa tante, Mme de Bécherel qu’Auguste a couché à la Quérye en allant au mariage. Les Sénac et les des L. se sont rencontrés déjà plusieurs fois au bridge Chevignard. Mme des L. qui connaît Lily à fond déclare que c’est une « rosse ». Par contre, elle trouve les Sénac charmants. Nous bavardons jusqu’à 11 heures du soir sur ce sujet palpitant. Il est temps de nous coucher pour pouvoir être levés à 5 h. 1/2.

Dimanche 16

Messe à 5 h. 1/2 ; je crois que j’y dors un peu. Visite du major ; il nous amène un confrère, professeur à la faculté de Lyon, actuellement simple soldat. Il trouve que c’est trop bien et que nos malades sont trop heureux. Tous les officiers et majors qui viennent déclarent que c’est ici qu’ils viendront se faire soigner.

Notre sergent ne va pas ; sa blessure est presque guérie, mais il a tous les symptômes d’un empoisonnement ; informations prises, il a bu du vin en Alsace, offert par les habitants ; c’est le second cas que nous voyions en 5 jours. Le pauvre garçon souffre beaucoup et malgré que ce soit un garçon de bonne famille et très bien élevé, s’est soulagé le cœur en me disant tout à l’heure d’un ton convaincu « Ah ! Les cochons ! ». C’est tout à fait mon opinion.

Nos troupes avancent vers le Rhin ; nous aurons autant d’empoisonnements à soigner que de blessures !

Midi. Déjeuner. Visite à Mme de Nanteuil.

4 heures. Mme des L. va aux Anges pendant que je garde la maison.

Presque pas de nouvelles ; on dit que 1 500 prisonniers ont été amenés à Belfort cette nuit pour éviter les manifestations des habitants.

Mme de Nanteuil vient prendre le thé avec les Hiller ; toujours rien de neuf.

Lundi 17

Notre sergent va mieux, les autres aussi ; rien de bien intéressant et notre inaction nous pèse. Je bénis l’arrivée d’un jeune homme de 18 ans environ qui souffre d’une lymphangite consécutive à une piqûre. On lui a dit que c’était mortel et il se voit déjà enterré. Je lui fais un pansement et Mme des  L. lui dit de se mettre en règle avec les autorités pour venir se faire panser régulièrement.

Pas de nouvelles ; les renseignements se confirment que les ordres de mobilisation allemande envoyaient leurs réservistes rejoindre leur corps à Épinal, Reims, etc ; et que le 20e jour, ils devraient tous être à Paris. Tu parles !! comme disent nos soldats.

2 heures. Le jeune homme de ce matin revient, renvoyé par le major. Je l’installe dans ma salle, il est très inquiet de son sort. Ce ne sera rien du tout et dans quelques jours il sera remis.

Notre aumônier arrive bouleversé ; un curé d’un village frontière a été arrêté et amené ici, accusé d’avoir sonné les cloches au moment de l’arrivée des Français pour en prévenir les ennemis. Par une malheureuse coïncidence, la sonnerie de l’Angélus qui avait été supprimée pendant 8 jours, avait été reprise ce jour là sur la demande des religieuses et c’est juste à ce moment que nos troupes sont arrivées. Il passe demain en conseil de guerre ; c’est un ami de notre aumônier, un prêtre de 55 ans qui est extrêmement francophile, ce serait une monstrueuse erreur de le fusiller, car en plus de la question morale, cela ferait un effet déplorable sur la population d’Alsace. On tâche d’obtenir un sursis pour permettre aux témoignages de se produire en sa faveur.

Il arrive toujours des prisonniers qui sont ravis de s’être fait prendre. Ils chantent et le disent à tout le monde.

On vient nous offrir un bout de cravate d’un drapeau de mairie allemande ; j’en garde soigneusement quelques centimètres.

10 h. soir. Bain ; c’est une vraie jouissance et tant que nous n’avons pas encore de typhiques nous gardons la baignoire pour notre usage personnel.

Mardi 18

Toujours rien de neuf ; nous passons notre temps à écrire des lettres ou à lire, nos 5 malades ne nous donnant pas beaucoup d’occupations. Je viens de finir l’histoire du siège de Belfort en 1870, quelle différence comme mentalité et comme préparatifs avec ce que je vois aujourd’hui.

11 h. Nous avons un 6e malade de l’artillerie alpine qui commence un abcès dans la gorge. Il nous offre à toutes deux, un edelweiss et un brin de lavande rapportées des Alpes ; je les serre précieusement avec ce que j’ai déjà comme souvenirs de guerre.

Le lieutenant Vérité (j’ai ainsi baptisé ce monsieur qui s’appelle Weité) vient annoncer à Mlle R. la prise d’un croiseur autrichien devant le Monténégro, et la retraite précipitée des Allemands vers Strasbourg ; ce n’est pas encore officiel, mais il tient cela d’un de ses camarades de l’état-major. Les troupes du midi arrivent toutes par ici ; nous avons plusieurs corps d’armée, mais les opérations s’éloignent de plus en plus, et si cela continue, nous n’aurons rien vu de la guerre.

Il y a les blessés pourtant ; dans les dernières escarmouches, beaucoup d’officiers morts ; on a rapporté à notre sergent Oberreiner son livret militaire retrouvé sur le champ de bataille. Tout le monde attend la grande bataille ; elle sera longue, il faudra bien 8 jours au moins pour savoir quelque chose.

3 heures ; je viens d’aller faire un tour après déjeuner pour prendre un peu l’air, la seule chose officielle ce soir est la prise d’un drapeau allemand par le 10e bat. de chasseurs. C’est le premier de la guerre, à quand les autres ?

Je rapporte une carte de la frontière que j’installe solennellement dans notre bureau. Melle R. retrouve des petits drapeaux. Quelle joie de les planter sur les villes que nous occupons. On avance lentement mais sûrement ; l’aventure de Mulhouse qui n’a rien été mais aurait pu si mal tourner, a servi de leçons.

Reçu une lettre de Renée ; ils sont sans nouvelles ; c’est encore plus dur que pour nous qui dans notre milieu militaire en attrapons toujours quelques bribes. Elle me dit n’avoir rien de Paul depuis le 5, jour où il disait être à Rosières aux Salines ; où est-il maintenant ?

Notre major a été expédie au Valbois, je le regrette, il était très accommodant. Celui qui le remplace paraît moins agréable ; il nous enlèvera deux malades après demain.

4 heures ; Trois nouveaux arrivent, ce sont des éclopés qui ne nous resteront pas longtemps.

Le petit soldat du 235e revient voir son sergent ; il a été nommé caporal et est proposé pour la médaille militaire ; il est resté le dernier sur le champ de bataille.

Mme Obrecht arrive pour veiller ; par extraordinaire toute notre soirée est prise par des soins divers, et nous nous couchons à 10 heures, ayant à peine eu le temps de lire le journal.

Mercredi 19

Soins, pansements comme tous les matins ; nous avons en tout 9 malades, ce n’est donc pas extrêmement long ; nous restons auprès de notre sergent à bavarder un peu ; il a deux de ses cousins qui ont fait leur service militaire en Allemagne et qui, le premier jour de la mobilisation allemande, ont pu filer et sont venus s’engager dans un de nos régiments de la frontière, et ils sont légions en Alsace qui en ont fait autant, on parle de 6 000. Les deux frères de Mme Ihler sont à la tête du service des renseignements et ne quittent guère le Gal Pau. Ils n’ont jamais quitté Thann depuis la guerre et s’occupaient de ce service bien avant la guerre. Naturellement, ils ont passé la frontière à temps pour ne pas être fusillés. L’un d’eux est venu ce matin voir si personne ici ne connaîtrait en Alsace des hommes sûrs pour servir de guides. On veut placer l’artillerie de façon à bombarder la forêt de la Hart qui contient une masse d’Allemands.

On nous assure que les Français sont à Molsheim à 15 km. de Strasbourg. J’attends confirmation avant d’avancer mes petits drapeaux.

Ma carte a un grand succès ; nous passons de bons moments à l’étudier.

Les Allemands et les français sont très près les uns des autres ; on voit les feux d’un bivouac allemand des lignes françaises ; qu’attend-on. Mulhouse est de nouveau occupée ; et le lieutenant « Vérité » vient de m’avancer deux de mes petits drapeaux.

Le curé de St Cosme est acquitté. Par contre un ménage d’Allemands-Alsaciens qui avaient trompé des Français sur l’occupation allemande a été condamné le mari aux travaux forcés, la femme à mort.

La circulation dans Belfort est de plus en plus réglementée, on continue à expulser le plus possible.

2 heures. Visite de Mlle Lopez et de Mme Zeller. Mlle L. et toute son équipe sont très occupées à l’hôpital militaire. Il y a pas mal de blessés graves et des blessés allemands, ceux là très abîmés par nos projectiles ; l’artillerie française fait des ravages énormes et un lieutenant allemand soigné à l’hôpital a dit hier qu’on devrait faire une loi défendant l’emploi du Canon 75. Ils ont pourtant bien essayé de l’avoir par tous les moyens possibles.

Ordre est donné d’évacuer le plus possible toutes les ambulances de façon à avoir de la place, la grande bataille que l’on attend toujours pouvant nous amener une grande quantité de blessés.

5 heures. On dit que le Gal Joffre vient de télégraphier que nous tenions la ligne Metz-Strasbourg ; ce serait bien beau, est-ce vrai ?

Le lieutenant nous annonce l’entrée des Français à Munster. Les détails commencent à se faire jour sur la retraite de Mulhouse. Nous aurions 4 compagnies faites prisonnières ; le Gal Curey, commandant d’une division, a été cassé ainsi que le Gal Dubail. Cette première affaire a été d’une maladresse qui aurait pu devenir fatale. On a su en France l’occupation de Mulhouse, a t’on connu, comme nous ici, la retraite précipitée qui a suivi ? Heureusement, que maintenant c’est réparé.

Jeudi 20

Je descends à 6 h. 1/2 dans les salles, tout dort encore ; j’en profite pour aller à la messe chez les sœurs.

Les nouvelles nous arrivent : grand combat hier à Mulhouse et Dornach. Une batterie allemande a été détruite complètement et tous les canons amenés ici ; les Allemands se sont cachés dans des maisons portant le drapeau d’ambulance, et nos soldats sans défiance ont été fusillés des fenêtres.

Un cycliste a filé prévenir notre artillerie, et là encore, le 75 a fait merveille ; il y a des victimes en masse du côté des Allemands ; 4 officiers de Belfort sont tués. L’indignation est générale de voir la déloyauté des Allemands qui s’abritent derrière la Croix-Rouge pour tirer sans danger ; on ne devrait faire aucun quartier à de pareilles gens.

Notre sergent va vraiment mieux et nous sommes plus tranquilles ; il commençait à nous inquiéter. Il fait un temps superbe et sauf celui qui a une balle dans le ventre, tous nos soldats sont dehors.

Visite de Mme de France ; elle rentre à Paris en emmenant son fils et elle nous propose d’emporter nos lettres je vais lui en donner une pour Renée.

3 h. Visite de l’abbé Billot ; Il soigne en ce moment aux Anges un lieutenant qui a été blessé après la traversée de la forêt de la Harth, près du Rhin ; ce serait un fameux saut depuis hier.

Deux de nos malades viennent de partir guéris, et regagnent leur corps, ils promettent de nous envoyer une carte d’Alsace.

Mme de Marthille est souffrante ; Mme  des L. va prendre de ses nouvelles, pendant que je monte la garde. Nous ne pouvons pas nous absenter toutes deux ensemble.

4 heures. J’apprends que les 5 canons pris aux Allemands sont sur une place de Belfort ; je n’y tiens plus, et puisque c’est l’heure où nous pouvons être un peu tranquilles, je vais les voir avec Mme Hiller. On les a rangés autour de la statue « Quand même » de Mercié. Ce voisinage les rend symboliques et cela vous prend le cœur. Les prisonniers continuent à arriver en masse, et l’on attend de nouveaux canons.

7 heures. Arrivage de malades ; nous laissons notre dîner commencé pour les recevoir ; rien de grave ; tous ces pauvres gens sont fourbus, surmenés, arrivés au dernier degré de l’épuisement physique. Ils viennent de Mulhouse et nous racontent des horreurs dont ils ont été les témoins, blessés achevés à coups de crosses, et bien d’autres qu’ils ne veulent nous répéter ; une pourtant : un blessé français recueilli dans une maison alsacienne a été repris par les Allemands qui l’ont traîné dans un bois voisin et l’ont cloué par la gorge avec sa baïonnette contre le tronc d’un arbre !

Chaque jour qui passe amène un nouveau récit de ce genre ; de tous ces témoignages, un fait se dégage bien net les prussiens achèvent les blessés et égorgent les prisonniers.

L’exaspération et la haine grandissent chaque jour et l’on finit par se demander pourquoi on n’use pas ouvertement et officiellement de représailles. La prison regorge d’otages civils, c’est le cas où jamais de menacer de les fusiller si les assassinats continuent.

9 heures ; Grand coup de feu ; des blessés cette fois, dont quelques uns le sont assez sérieusement ; ils arrivent de Dornach où la mêlée a été terrible ; deux ont le bras cassé, l’un souffre beaucoup ; nous avions peur d’une hémorragie qui ne s’est heureusement pas produite.

Le docteur demeurant juste de l’autre côté de la porte des Vosges, il est impossible de l’avoir la nuit, ma sortie ou l’entrée de la ville étant interdite sans un laissez-passer spécial ; nous faisons les pansements, mes réconfortons de notre mieux ; il est près de minuit quand nous pouvons nous coucher.

Vendredi 21

Lever 5 h. 1/2. Soins, pansements ; il y a plusieurs malades qui pourront partir ces jours-ci et laisser la place à de nouveaux blessés. Il en arrive des quantités et l’on estime que pour un Français, il faut compter trois Allemands. Quelle boucherie !

Reçu lettre de Cécile, qui m’écrit de Buglain, et une dépêche de Louis arrivé à Reims ; la lettre que j’ai écrite à St Cyr ne lui est pas parvenue. Toujours rien de Paul.

Journée de bousculade ; sauf le temps des repas, je ne me suis pas assise jusqu’à 10 heures du soir.

Mme Ihler m’apporte encore des roses ; j’ai rarement vu des espèces aussi belles.

J’ai vu arriver un train de blessés parmi lesquels un officier allemand qui se voyant sur le point d’être pris a tué une femme et un enfant pour être vengé d’avance ! Les soldats demandaient qu’on le leur livre ! Quelle haine s’amasse contre cette race. Nos soldats blessés nous disent l’ardeur et l’élan avec lesquels ils ont combattu. Que de beaux et bons mots nous entendons ; tout serait à retenir, dans des genres bien différents.

Aucune nouvelle militaire autre que l’occupation de Colmar.

Samedi 22

Matinée habituelle, soins, pansements ; tout le monde va de mieux en mieux. Visite du Dr Veau, chirurgien des hôpitaux fort aimable ; il nous dit que tous les hôpitaux de Belfort sont archi-bondés. Nous nous étonnons un peu que l’on ne déverse pas davantage dans les ambulances ; informations prises, Mme des  L. va voir le médecin-chef pour lui rappeler que nous avons encore de la place et qu’il est inutile d’entasser ces pauvres malheureux.

Reçu lettre de Beauseigneur, bien tournée et pleine de cœur ; la moitié de nos blessés est à Marseille, l’autre à Lons-le-Saulnier.

Pendant que je fais les pansements toute une fournée de prisonniers passe devant nos fenêtres ; je suis très en colère de ne pas les avoir vus.

2 heures. Je vais à la poste répondre à Louis par télégramme, et de là avec Melle Roch revoir les canons. Il y en a 22 maintenant autour de la statue. Quel beau spectacle.

4 heures ; j’ai enfin vu des prisonniers en retournant à la poste pour un de nos soldats, ils étaient blessés et arrivaient en auto. Je les ai regardés sans la moindre sympathie ; ce ne sont plus des ennemis loyaux, mais de véritables assassins.

Quatre de nos malades rejoignent leur corps. Deux autres les remplacent. Visite du Gal Lecomte. Aucune nouvelle militaire.

Dimanche 23

Messe à 6 heures. Soins donnés à un chauffeur qui revient de la Hart. La forêt a été canonnée hier pendant 6 heures de suite, elle est détruite et les Allemands sont rejetés sur le Rhin.

Cela a l’air d’aller moins bien en Lorraine et dans le Nord.

La femme condamnée a été fusillée hier.

Il y a à l’hôpital militaire un soldat criblé de balles ; les Allemands l’ont fait prisonnier, déshabillé, et mis nu en avant de leur troupe. Un autre a vu de ses yeux 15 prisonniers Français fusillés par les soldats.

Le contraste est saisissant avec ce qui se passe ici où il arrive des masses de prisonniers tous les jours !

3 heures. Mme des L. va aux Anges avec Melle R. ; tous nos malades sont dehors ; je regrette de n’avoir pas d’appareil ; cela ferait une jolie photo. Mme Oberreiner est auprès de son mari ; ils sont bien gentils tous les deux.

6 heures ; les nouvelles de ce soir ne sont pas brillantes ; on annonce un combat sérieux et des pertes importantes en Lorraine. Pourvu qu’aucun des nôtres ne soit blessé.

L’hôpital militaire est une pétaudière tout y va de travers et l’encombrement y est formidable ; et avec cela, peu de morts, heureusement ! Aux canons de la place d’Armes est venu s’ajouter un biplan capturé aux Allemands.

Lundi 24

Soins habituels c’est-à-dire, températures et pulsations, déjeûners, toilettes, visite du médecin et pansements, en voilà jusqu’au déjeûner.

11 h. Visite du Dr Rils. Par ordre du Dr Landouzy, médecin inspecteur, les hôpitaux auxiliaires de Belfort ne serviront que d’hôpitaux d’étapes et doivent rester vides le plus longtemps possible pour le cas d’investissement ; en conséquence, nous ne devons conserver que les malades presque guéris qui pourront rejoindre leurs corps d’ici deux ou trois jours ou au contraire ceux qui ne sont pas transportables. Tout le reste doit partir de suite.

Cet ordre va laisser très peu de malades dans les ambulances ; aussi l’on va probablement fermer celle de Mme de Nanteuil pour mettre ici les malades qui resteront.

2 heures ; nous allons toutes deux aux Anges voir Mme de M., de là chez les sœurs conférer avec Mme de N. elle n’a pas l’air ravi des ordres reçus et attendra une division du comité de la C. R.

Il est question de nous faire partir pour Mulhouse.

En rentrant, nous retournons voir les canons et le biplan allemands. C’est un avion blindé qui a cependant été transpercé d’une balle dans son tuyau de gaz. On l’a capturé à Cernay. Rencontre du Général Pau. Mauvaises nouvelles de Lorraine.

Lunéville est occupé par les Allemands ; on recule sur Nancy ; la bataille est engagée sur tout le front et durera plusieurs jours. Que Dieu nous donne victoire.

Reçu lettres d’Adèle et de Mme Gauthier ; les dernières nouvelles de Paul sont du 13, cela fait 10 jours ; il doit être en plein combat !

Celui de nos malades blessés au ventre a recommencé à souffrir ; en enlevant la croûte de sa blessure, le Dr découvre avec surprise la balle qui était restée et qui a dû se promener. On lui a retiré et il la gardera en souvenir de ses exploits.

4 heures. Contre visite. Décision pour les évacuations, 15 partiront demain et les 12 autres dans quelques jours.

Deux rejoignent leur corps. Mme Oberreiner et quelques blessés partent pour l’arrière, du côté de Marseille, sans doute, le reste ira à l’ambulance de convalescence du Valdois ; il y en a quelques uns que je regretterai.

Visite de M. R. Il confirme ce que nous savons déjà ; l’hôpital militaire va être évacué pour cause de désinfection l’encombrement a amené la gangrène. L’administration militaire est au-dessous de tout.

9 heures. Mme des L. se couche ; après sa nuit de veille, elle en a besoin, et moi je m’apprête à passer la nuit à mon tour. Il passe des autos en quantité ; vont-elles chercher des blessés ?

Mardi 25

L’avantage de passer la nuit, c’est qu’on n’a pas à se réveiller le lendemain. C’est la St Louis, aujourd’hui. J’espère que Loulou aura eu ma dépêche. J’ai écrit cette nuit à Marguerite.

11 heures. Matinée de bousculade avec tous les préparatifs de départ ; les pansements à faire, les paquetages à préparer et les déjeuners à faire servir, ne nous laissent pas une minute de repos ; les deux qui rejoignent leur corps partent les premiers, puis les cinq blessés gagnent la gare en auto ; tous sont émus, surtout M. Oberreiner ; nous les regrettons bien aussi. Troisième départ pour le Valdois des convalescents ; il ne nous en reste plus que 12 dont deux assez sérieusement atteints.

Grande émotion ; nous entendons le canon très près, c’est un aéroplane allemand qui passe au-dessus de notre tête et que l’on canonne ; il monte de plus en plus, nous voyons distinctement la fumée blanche des schrapnels qui éclatent près de lui ; il ne paraît pas atteint et se perd dans les nuages. Comme j’aurais voulu le voir dégringoler. Quelques minutes après, nous entendons le bruit d’un avion français qui se lance à sa poursuite.

Le lieutenant vient chercher Loton pour l’emmener au recrutement ; il nous apprend que le Gal Pau commande non seulement l’armée d’Alsace, mais encore l’armée des Vosges jsqu’à la Meurthe ; la bataille est engagée jusqu’à Mons, nos troupes ont pris nettement l’offensive et tout paraît aller bien ; mais les pertes sont très sérieuses.

3 heures. Je monte dormir un peu, quand Mme des L. vient me réveiller ; dans quelques minutes le Gal Pau sera ici ; il avait promis sa visite hier quand nous l’avons vu au Gd Hôtel ; je suis prête juste à temps. Il a été parfait pour nos pauvres blessés, leur parlant tour à tour et les laissant éblouis. Comme il connaît particulièrement Mme des L. il a été avec elle et moi d’une amabilité charmante. Naturellement, il n’a pu nous dévoiler de secrets ; mais nous avons quand même eu des nouvelles ; la bataille du nord est terrible et il faut y envoyer le plus de troupes possible ; on évacue l’Alsace pour renvoyer au nord les corps d’armée qui l’occupent ; comme résultat pour nous, c’est le siège presque certain ; c’est ce qui ressortait des ordres que nous recevons depuis deux jours. Le plus terrible est le sort des malheureux Alsaciens qui ont tout à craindre des représailles allemandes. Le Gal a fait envoyer dans le midi tous les otages pris à Thann et qui seront fusillés dans le cas de vengeance sur les Alsaciens. Le préfet fait dire à Mme H. de rappeler immédiatement sa fille qui est toujours à Thann. Mes pauvres drapeaux, va-t-il falloir tous les enlever ?

Le Gal Pau nous a affirmé sa certitude absolue du résultat définitif ; nous devons être vainqueurs, mais la lutte sera rude et il ne faut pas s’attendre à des succès perpétuels sans avoir jamais un revers ; quant aux pertes, elles sont déjà considérables, encore plus du côté allemand que du côté français.

5 heures. Aliette de Lareinty vient de perdre sa mère ; elle va partir tout de suite pour Paris ; Mme de Nanteuil devait l’accompagner, mais on lui refuse l’autorisation de quitter Belfort ; j’avais préparé une lettre pour Renée à faire passer par Paris, je dois y renoncer.

Mme des L. va embrasser Aliette, puis à la gare ; on a fait revenir le 42e de Mulhouse pour l’envoyer dans le nord ; elle désire voir le lieutenant Pareinty. Le 35e part également ; on ne laissera en Alsace que le 18e corps d’armée pour garder les positions ; tout le reste remonte pour renforcer les effectifs français. Le biplan allemand de ce matin a lancé sans résultat quelques bombes sur le champ d’aviation.

Le Gal Pau est allé aux Anges ; il a eu des paroles très belles pour dire aux officiers blessés que leur devoir était de ne retourner au feu que quand ils auraient la plénitude de leurs forces, et qu’ils devaient remonter le moral de leurs hommes ; enfin, partout où il passe, il trouve juste le mot à dire. À nous, il avait recommandé la gaieté avant tout ; cela tombait bien : ici tous les malades sont comme des pinsons.

Mercredi 26

Avec nos 12 malades, le service est vite fini ; je voudrais bien rattraper ma lettre à Renée ; j’apprends qu’elle a été mise à la poste ; si on l’ouvre, elle n’arrivera pas ; aussi je vais en récrire une plus banale.

Heureuse nouvelle ; M. Richardot envoie à Melle Roch une lettre disant que le médecin inspecteur vient d’apprendre de l’état major que 5 corps d’armée allemands ont été culbutés à Nancy. Nous sommes tous dans la joie.

Notre petit Loton qui veut s’engager est reconnu bon pour le service ; Mme des L. en causant avec lui tous ces derniers jours l’a mis en rapport avec l’aumônier et il s’est confessé dans une allée du jardin pendant que les autres malades étaient d’un autre côté. S’ils reçoit une balle, il sera en règle ; c’est une bien charmante nature.

La petite Mme Oberreiner est venu nous dire que son mari est parti bien installé dans un wagon de 2e classe. Dès qu’il sera arrivé à destination, il enverra une dépêche à sa femme pour qu’elle aille le rejoindre ; nous aurons sûrement une lettre un de ces jours. Mme Ob. a emporté comme une relique le caleçon que j’ai enlevé à son mari à son arrivée et qui était trempé du sang de sa blessure ; la mère est venue aussi nous remercier de tout ce que nous avions fait pour son fils. Elle nous apporte l’illustration pour que nous ayons un peu de nouvelles de Paris.

4 h.Visite de Mme de N.. Elle a vu le lt Keller qui lui confirme la nouvelle des 5 corps d’armée détruits ; ce ne sera officiel que dans quelques jours. L’avion allemand que nous avons vu hier a été atteint près de la frontière.

Mme Hiller amène sa belle-sœur que l’on a ramenée en une heure de Thann ; comme l’on évacue l’Alsace et que les Allemands vont très certainement y revenir, les plus exposés des Alsaciens rentrent en France ; elle nous dit ce qu’elle a vu de ses yeux, les Allemands mettant en avant de leurs troupes des jeunes filles alsaciennes pour empêcher les Français de tirer, fusillant à tort et à travers, brûlant des villages entiers, massacrant prisonniers et blessés, enfin des horreurs indignes. Quelle différences avec nos admirables soldats !

Loton revient du recrutement, il doit partir tout de suite pour Besançon où on l’équipera et l’instruira un peu avant de l’envoyer au feu. Nous lui bourrons ses poches de provisions, je lui glisse une petite pièce dans la main et nous lui disons adieu. S’il n’est pas tué pendant la guerre, Melle Roch a promis de ne pas le perdre de vue.

Lecture de l’Alsace : un bel article de Lavisse parlant de sacrifice. Nous en avons tous notre part, Mme des L. tremble pour son mari, moi pour Paul, car je sais Louis en sûreté pour l’instant. Ils doivent être en plein dans la bataille de Nancy ; sont-ils seulement encore vivants. C’est la pensée qui ne nous quitte pas ; nous vivons une vie d’émotions intenses, nos angoisses patriotiques, nos inquiétudes personnelles, l’âme et le corps de nos soldats auxquels nous devons songer sans cesse, comme tout cela diffère des petitesses de la vie habituelle.

Au point de vue religieux, Mme des L. est épatante ; sans jamais avoir l’air d’y toucher, elle sait dire le mot qu’il faut ou se taire à propos ; comme je sens que je ne saurais pas si bien, je la laisse faire, me contentant de prier pour la soutenir. Cela va maintenant être le tour d’Amat !

On a de nouveau rempli l’ambulance des Anges ; hier on disait le contraire ; je n’ai jamais vu d’ordres aussi contradictoires ; l’administration militaire me paraît au dessous de tout.

Jeudi 27

Arrivée de trois malades dont deux artilleurs venant de Mulhouse. Comme nous allons probablement évacuer trois malades demain, notre chiffre restera toujours le même.

Reçu lettre Sénac et Bouvallet ; j’ai des nouvelles de tous les cousins, une partie est au feu, combien en reviendra-t-il ? Nous pouvons avoir le bulletin des armées ; la prière de Zamacoïs sur le pauvre petit enfant fusillé est merveilleuse. On parle du conclave ; comme la mort du Pape passe au second plan en ce moment !

Changement de ministère, pourquoi ?

4 heures. Nous allons prendre le thé chez les Ihler ; Mlle Cahet nous remplace pour le peu qu’il y a à faire à cette heure-ci.

Visite de l’aumônier : Amat et Marty.

Reçu une lettre d’Anna ; enfin des nouvelles de Paul ; il est en Lorraine sur le front, et a déjà des trophées ennemis.

Les troupes d’Alsace se retirent et filent sur la Belgique ; il ne reste plus ici que les troupes de défense de la place plus le corps d’armée qui gardera la frontière. Aurons-nous un siège ?

Visite du Gal Lecomte ; il a pu embrasser son fils, revenant de Mulhouse ; ce dernier a vu non seulement achever des blessés par les soldats, mais ce qui est encore plus ignoble, par des civils porteurs de brassard de la Croix-Rouge.

Les 80 lits des Anges sont remplis ; on nous envoie deux malades qui ne peuvent y trouver place ; il est probable que maintenant, cela va être notre tour.

Il y a 2 jours, on nous faisait tout partir, aujourd’hui on recommence à nous en envoyer ! Quelle administration !

L’hôpital militaire a été évacué pour cause d’infection ; ce qui s’y passe est fantastique !

Vendredi 28

Messe à 6 heures. Soins habituels. Passage de régiments, revenant d’Alsace et qui vont s’embarquer pour le Nord. Ils sont gais et pleins d’entrain.

Reçu lettres de Renée et Cécile ; l’enfant d’Andrée est mort, je lui écris un mot ainsi qu’à sa mère.

2 heures, visite de Mme de N. et Mlle de Barberac ; elle trouve notre installation épatante et voudrait bien être avec nous.

5 heures. Visite d’Éloy ; il s’embarque tout à l’heure pour le Nord, et a voulu nous dire Adieu ; c’est un garçon un peu godiche, mais combien reconnaissant.

Aucune nouvelle militaire ; l’évacuation de l’Alsace continue non seulement par les troupes, mais encore des Alsaciens francophiles qui craignent le retour et les féroces représailles de ces monstres d’Allemands.

Samedi 29

Visite de Mme Oberreiner qui nous apporte des fleurs et des nouvelles de son fils ; il est à Valence, assez fatigué du voyage.

Visite de Mennegaux, guéri et envoyé en congé de convalescence pour un mois ; il ne veut pas en profiter et va tâcher de se faire renvoyer au feu le plus vite possible.

Roche vient nous dire adieu avant de partir pour Lure.

Reçu lettre de Jeanne Augrain.

Calme plat dans toutes les ambulances ; on s’attend à de prochains combats sur la frontière, peut-être même à l’investissement ; cet investissement possible est devenu la marotte du Gal Thévenet et lui inspire toutes ces mesures d’évacuation de civils et blessés.

2 heures. Je vais aux Anges avec Mme de N. ; on nous donne quelques détails sur les soins à l’hôpital. La gangrène y a été apportée par des blessés venant de Mulhouse : on ne leur avait fait aucun pansement depuis celui des champs de bataille. Ce n’est pas étonnant qu’il en soit mort beaucoup ; on fait des masses d’amputations, dont un certain nombre qu’on aurait pu éviter, mais les médecins ont été affolés par le nombre des blessés et l’état dans lequel on leur amenait.

4 heures ; le Dr Ihler apporte son appareil et nous photographie dans le jardin avec les malades levés.

Aucune nouvelle militaire, rien ne passe plus ; Belfort est vide ; plus de troupes en comparaison de ce que nous y avons vu ; de moins en moins de civils, impossibilité de sortir de la ville ou d’y entrer sans permission spéciale ; tout cela donne une impression d’isolement pénible ; on se sent bien loin du reste du monde. Que sera-ce quand nous serons investis ?

Aujourd’hui 4 semaines que j’ai quitté Valmondois !

Dimanche 30

Messe à 6 heures. Lettre de Loton arrivé à Besançon et qui est tout prêt à partir ; il paraît enchanté de son sort.

Visite d’un fonctionnaire de police qui veut voir le docteur ; il nous raconte l’exécution de la femme fusillée l’autre jour ; elle a montré beaucoup de courage ; demain ce sera le tour d’un homme qui a tiré sur nos sentinelles.

Mme des L. et Melle R. vont déjeuner aux anges ; reçu lettres de Chambéry, Valmondois, Nancy plus une de Mme Genest. Les dernières nouvelles de Paul sont du 19, il allait bien.

4 heures. Mme des L. et le Dr Ihler conduisent Amat au Dr Braun ; on lui arrache une dent parfaitement saine !

Nouvelles militaires ; évacuation du champ d’aviation transporté à Épinal, départ des matériels d’ambulances, voitures, etc. pour Sedan et Annecis. On se bat sur la ligne St Quentin-Mezières et les Allemands marchent sur la Fère ; par contre, nous avançons un peu en Lorraine. On se confirme de plus en plus dans l’idée qu’il n’y aura plus rien par ici, à moins de siège et de bombardement, mais comme il n’y a plus d’Allemands par ici, qu’ils sont tous remontés au nord, ce n’est pas encore pour tout de suite. On s’est servi, paraît-il, des nouvelles poudres Turpin[4] en Belgique et les effets sont foudroyants.

Tout cela ce sont des on-dit venant du Gal Lecomte ou du lieutenant Weité ; la seule chose officielle est la marche sur la Fère, c’est d’ailleurs la plus grave et la plus inquiétante.

Les renforts partis d’ici sur le Nord doivent être à peu près arrivés.

Le frère de Mme Ihler a parcouru les villages d’Alsace avec son auto prévenant tous les hommes ayant échappé à l’autorité militaire allemande qu’ils feraient mieux de ne pas rester. Il y en a déjà 3 000 au col de Bussang.

Ceux qui ne pourront s’engager seront dirigés vers le Centre pour faire la moisson ou travailler aux champs.

La lettre de Mme Genest me parle de la mort de M. Japy neveu de Mme d’Andiran ; c’est justement le capitaine d’Oberreiner et de Ruez, celui dont le caporal St Julien a rapporté le sabre et les moustaches.

Marg. Boulangé me demande s’il il n’y a pas ici un Jacques de la Rivière parent de sa belle-mère ; je crois avoir entendu ce nom aux Anges, j’irai demain aux renseignements. Mme des L. veille, je puis me coucher de bonne heure.

Lundi 31

Départ de 4 malades qui rejoignent leur corps. Les autres vont mieux et partiront cette semaine. Nous allons être complètement à vide.

Enfin des nouvelles de Paul datées du 27. Il s’est battu le 25 et malgré un feu violent n’a pas une égratignure. Dieu le protège !

2 heures. Je vais aux Anges : le lt de la R. est bien le neveu de Mme Boulangé ; je ne puis malheureusement pas le voir aujourd’hui, je reviendrai demain et resterai à déjeuner.

Mme de M. est toute bouleversée ; l’autorité militaire lui fait enlever 2 malades atteints du tétanos et qui n’en ont plus que pour quelques heures ; ne pourrait-on les laisser mourir tranquilles ; il y a pourtant bien peu de contagion à craindre. L’un d’eux se raidissait pour dire une dernière fois adieu à son lieutenant qui pleurait comme une fontaine ; c’était atroce. Ce qui se passe dans le service de santé est vraiment inouï. Berger n’en pouvait plus d’émotion.

Les nouvelles militaires ne sont pas brillantes ; le Cl de Sérigue a dit hier à Mme de M. que l’investissement et le bombardement de Belfort étaient à peu près certains pour dans très peu de temps ; pour le bombardement, il a même dit trois jours ; est-ce sérieux ?

Les Allemands avancent sur la Fère.

J’ai peur pour Louis à Reims, c’est bien près.

Je lui remets des lettres, par un truc, on va essayer de leur faire éviter le stage de 5 jours à Vesoul ; nous verrons si cela arrive plus vite.

4 heures. Les photos sont ratées, on recommence aujourd’hui.

Mme Rich. et le lt nous apporte une bonne nouvelle venant de la préfecture, mais non officielle. La pointe que les Allemands font sur la Fère aurait été coupée ; si c’est vrai, c’est très heureux ; cela va donner le temps aux troupes envoyées d’ici d’arriver.

Malgré tout, on se prépare à Paris.

10 heures. Je m’installe pour veiller ; j’écris à Renée en lui parlant d’un siège possible, mais sans trop insister.

Mardi 1er Septembre

Juste un mois depuis la mobilisation.

11 heures. Visite du lieutenant de la Rivière ; il a appris hier soir que je l’avais cherché et est venu ce matin ; c’est un gentil garçon du 42e, en garnison à Belfort ; il a été blessé à la main et au bras par deux balles à Dornach, mais ce n’est pas grave et dans huit jours il pourra regagner son régiment. Il m’a raconté ses impressions de combat, l’élan, l’enthousiasme, la folie héroïque de tous, sa rage en recevant sa première balle qui ne l’a pas empêché de continuer à se battre, le râle du premier homme qu’il a tué, la lâcheté des Allemands qui font d’abord le plus de mal possible pour se rendre dès qu’on touche sur eux, de façon à courir moins de risques ; c’est ce qui explique le grand nombre de prisonniers. Aussi est-il décidé maintenant à ne plus faire de prisonniers et à tuer tout ce qu’il pourra. Nous avons parlé des Boulangé, bien entendu, qu’il aime beaucoup ; j’espère le revoir avant son départ.

En allant aux Anges, je télégraphie à Louis pour avoir de ses nouvelles.

Déjeuner assez lugubre ; tout le monde a l’air de s’ennuyer ; quelle différence avec notre cordialité d’ici.

Après déjeûner longue conversation avec Mme Zeller et Mme Renault ; elles n’ont presque plus rien à faire non plus ; d’ici huit jours, ce sera vide partout ; jamais Mme de M. ne consentira à rester dans ces conditions. Mlle Tissot me parle d’un malade qui m’a fait chercher partout ; un certain Verrier qui m’était envoyé par quelqu’un dont elle n’a pu me dire le nom ; je ne sais qui cela peut être, mais je ne comprends pas que l’on ne m’ait pas trouvée, ce n’est pas si difficile, on me connaît ici dans trois ambulances.

4 heures ; Photos dans le jardin, lecture de l’Alsace, thé chez Mme de N., salut à 6 heures ; si cela n’est pas exaspérant de mener une vie pareille alors qu’on se tue là-haut.

Reçu lettre de Mme Durand, on s’affole à Versailles et dans la banlieue ; cela me parait exagéré, les Allemands n’y sont pas encore, quand nos renforts seront arrivés, il y aura sûrement une bataille importante, mais on ne les laissera pas descendre ainsi sans les arrêter en route.

Je suis pourtant inquiète de Marguerite et de Bernard qui se trouvent juste sur le chemin. Qui m’aurait dit, il y a un mois, que c’est moi qui serais en sûreté à Belfort alors que ceux que j’ai laissés derrière moi pourraient courir quelques risques.

Aucune nouvelle, les journaux de Paris n’arrivent pas.

Mercredi 2

L’investissement de Belfort paraît de moins en moins probable, il n’y a plus ni troupes allemandes, ni troupes françaises de ce côté, on ne fera plus rien par ici.

Mme des L. reçoit une lettre de son ami le commandant Gascoin ; elle lui avait écrit par aéroplane, et c’est par aéroplane que la réponse lui revient, c’est assez amusant.

Les photos ne sont pas brillantes, je ressemble tout à fait à une citrouille.

J’écris à Bresles pour avoir des nouvelles.

La bataille qui se livre actuellement pourra-t-elle couper la marche allemande.

On nous apporte un petit boulet creux destiné à contenir la nouvelle poudre Turpin ; le gouvernement français aurait demandé aux puissances l’autorisation de s’en servir, les Allemands employant des balles dum-dum. J’espère bien qu’avec cela on pourra anéantir le plus d’ennemis possible.

Mme des L. me rapporte un brin de bruyère cueillie par Mlle Tissot sur le champ de bataille de Montreux Vieux en Alsace, où elle s’est rendue en fraude ce matin avec un officier. Je le serre bien précieusement comme une relique, en attendant que je puisse un jour en cueillir moi-même.

Mme de N. vient prendre le thé après avoir accompagné Mme des L. et Melle R. au cimetière sur les tombes des officiers et soldats morts à l’hôpital des suites de leurs blessures ; j’essaierai d’y aller à mon tour, quoique je n’aie pas de permis pour passer la porte, en prenant celui de Mme des L.. Il s’agira de ne pas se faire pincer ! Cas de conseil de guerre !

Jeudi 3

Grande émotion ce matin. Nous apprenons que le gouvernement a quitté Paris devant la marche des Allemands. Pourvu que l’effet moral ne soit pas trop mauvais.

2e émotion, celle là moins grande ; un avion allemand a bombardé Belfort cette nuit ; je dormais si bien que je n’ai rien entendu ; une bombe, destinée au hangar de dirigeables est tombée dans le cimetière, une tout près de la maison du docteur, la troisième, je ne sais où ; en fait de dégâts, il n’y a qu’un toit de démoli. C’est étonnant comme cela laisse tout le monde calme. Nous ne pensons même pas que cela peut nous tomber sur le nez un jour ou l’autre.

Nos malades deviennent de moins en moins nombreux, 4 partent ce matin dont deux blessés, l’un d’eux est celui qui accompagnait Oberreiner, l’autre a eu la bras cassé à Dornach ; ils étaient restés assez longtemps et nous regrettons de les voir partir ; eux sont désolés de s’en aller. Il ne nous en reste que 4 qui partiront samedi ; tout est vide partout.

Flemme intense ; nous lisons, écrivons dans le jardin ; il fait un temps idéal.

4 heures ; encore photos ; un aéroplane passe au dessus de notre tête.

6 heures ; évolutions splendides d’un superbe avion militaire, éclairé par le soleil couchant.

Nous apprenons que le fils de la concierge a été tué le 13 août à Montreux-jeune ; l’employé de la mairie chargé de cette triste mission l’annonce d’abord au père avec beaucoup de tact et de délicatesse ; Cris, larmes désespoir. Une note comique au milieu de ce drame, il y a quelques temps un pain est tombé en se retournant, c’est le fils qui l’a ramassé, donc c’est lui qui devait mourir le premier ! Mme des L. et moi essayons de consoler ces pauvres gens.

Mme de N. et Mlle Tissot viennent dîner ; nous apprenons des choses intéressantes : on emploie comme engins de guerre des espèces de flèches en vrille qu’on laisse tomber des aéroplanes et qui peuvent transporter un cheval ; les Allemands, en plus de la balle dum-dum qui cause des ravages effroyables ont des baïonnettes à dents de scie ; c’est un vrai retour à la barbarie.

Mlle Tissot est allé au ballon d’Alsace ; vers St Dié, il y a plus de 5 000 cadavres, surtout allemands et on a demandé 1 500 hommes de bonne volonté, jeunes gens ou vieillards pour les enterrer, c’est atroce. Le général Lescot qui a fait des bêtises sérieuses est mis à pied ; le Gal de Castelnau a un blâme, c’est son corps d’armée qui a flanché en Lorraine et est cause de notre recul du Douon. Il y a beaucoup de morts dans les officiers aviateurs.

Mme de N. nous lit la lettre de son mari ; on s’attend au ministère au siège de Paris, mais toutes les précautions sont prises et on espère l’écrasement des Allemands. Que ce soit là ou ailleurs, cela m’est égal, pourvu qu’il n’en reste plus.

Vendredi 4

Messe aux Maristes ; j’y suis seule avec un major et trois infirmiers, c’est une messe militaire. Nos concierges sont un peu remis, surtout la femme ; chez ces gens là, tout se passe en cris, et c’est plus vite calmé.

Détails sur l’aimable visite de l’aéroplane allemand : on venait de donner des ordres pour empêcher de tirer la nuit sur les aéroplanes de crainte de blesser un Français par erreur ; il y a toujours des espions à Belfort comme ailleurs ; dès le lendemain, on était prévenu de l’autre côté de la frontière et la nuit d’après, trois bombes nous tombaient sur la tête ; les seuls qui avaient le droit d’ordonner le tir, les officiers de garde des forts, se trouvaient cette nuit là dans un café avec d’aimables personnes costumées en infirmières puisque c’est l’uniforme adopté par elles ; cela va coûter cher aux officiers, mais ils ne l’auront pas volé.

Le lieutenant Weité qui nous raconte cela nous apporte quelques journaux de la région ; aucune nouvelle intéressante sinon l’élection du pape ; je suis heureuse d’apprendre que c’est un ami de la France.

2 heures. Je vais à mon tour au cimetière avec Mlle Roch ; ce n’était pas la peine d’être émue en passant la porte, on ne m’a pas demandé de permis ; il est vrai que cette porte n’est pas intéressante pour la défense. Je suis allée porter quelques fleurs sur la tombe des soldats et officiers morts à l’hopital militaire.

Comme il vaut mieux être tué net d’une balle que de mourir comme sont morts ceux-là.

Visites de Mlle de Barberac qui s’ennuie aux Anges, de Mme de N. de l’aumônier qui nous apporte des prunes, à moi le bismuth ! Le lt Obrecht nous envoie des poires et le « Temps » nous pouvons enfin lire un vrai journal !

6 heures. Salut chez les sœurs ; les prières pour la France sont vraiment bien émouvantes.

Enfin des nouvelles de Louis ! Il m’a écrit cinq fois, je n’ai rien reçu. Ma lettre écrite à St Cyr lui arrive seulement ; il va bien et quitte Reims, je lui réponds de suite.

Lettres de Marguerite et d’Yvonne, banales ; de Mme Morel qui m’annonce leur départ de Valmondois ; j’aime autant les savoir tous à Paris que d’être dans la banlieue ; le pauvre petit Bernard ne va pas bien. Aurons-nous encore un malheur à déplorer de ce côté.

Samedi 5

Départ de nos derniers malades ; ils sont guéris et ils rejoignent leurs régiments ; le pauvre Amat qui n’a pas le feu sacré, ne demanderait qu’à rester ; je crois qu’il se souviendra de la maison.

Je passe ma journée dans le jardin à lire et à préparer les objets de pansement pendant que Mme des L. et Melle R. sont allées aux Anges. Aucune nouvelle militaire, pas une lettre.

Longue conversation avec Richardot, secrétaire du médecin-chef ; nous parlons du service de santé à Belfort et demandons pourquoi l’on nous a forcées à évacuer des blessés qui auraient pu se guérir chez nous ; la raison est bien celle que nous pensions. Belfort étant place forte ne doit jamais penser qu’au siège et n’agir qu’en vue du siège ; les hopitaux doivent être vides dans cette éventualité comme on doit avoir le plus de vivres et le moins d’habitants possible. Conclusion, s’il y a un siège et un bombardement, nous sommes aux premières loges pour faire quelque chose s’il n’y a rien du tout, nous nous croiserons les bras, tout le temps de la guerre. Pour l’instant, il faut attendre pour voir comment les choses vont tourner. ; le siège devient de moins en moins probable, la défense est tellement formidable. Quand les Allemands auront été repoussés en Lorraine, peut-être essaieront-ils de se rabattre par ici.

Samedi 5

Messe à 7 heures. N’ayant plus personne, nous n’avons pas besoin de nous lever trop tôt. Mme des L., fatiguée, se recouche et dort jusqu’à midi. Déjeuner, lettres à Cécile et Adèle.

2 heures. Promenade dans les rues avec Mme de N. pour dérouiller un peu mes jambes. Nous allons à la gare, à la cathédrale et revoir le Lion, mais d’en bas, car pendant la guerre on ne peut monter jusque là.

Lecture du Temps, prêté par le lt Obrecht, de l’Alsace ; les Allemands ont l’air d’abandonner Paris et de redescendre au Sud ; opinions des différents officiers aviateurs : c’est très mauvais, ils vont prendre notre armée de l’est par derrière ; opinion d’un officier d’état-major. « Enfin, les voilà amenés où nous les voulons depuis le commencement ». Comme c’est facile de se faire une opinion personnelle.

6 heures, salut ; dîner, coucher de bonne heure.

Lundi 7

Pas une lettre, pas un journal ; les communications avec Paris sont décidément coupées.

On vient d’envoyer au parc d’artillerie de Belfort des pièces et du matériel de siège venant de Versailles ; cela indiquerait qu’il y aura quelque chose plus tard ; comme place forte de notre côté, il n’y a que Neuf-Brisach ou le fort de Isterin.

Le bruit court d’une grande bataille au camp de Chalons ; on parle même de 15 000 Allemands tués ou prisonniers !

Toujours rien à faire, Mme de N. vient avec son ouvrage, le lieutenant Obrecht m’apporte le Temps de jeudi dernier, ce n’est pas récent ; on y dit un mot de notre avion allemand. Couture, somnolence, thé, flemme. Salut à 6 heures. Dîner, coucher de bonne heure.

Mardi 8

Fête de la Nativité ; journée d’Adoration et prières pour la France dans tout le diocèse.

L’abbé Dauphin disant sa messe à St Vincent à 7 h. 1/2, j’en profite pour ne pas me lever trop tôt.

Bonnes nouvelles ce matin ; la grande bataille continue, les Allemands reculent ; impossible d’avoir des journaux de Paris, il n’y a que quelques feuilles locales ; le siège de Belfort paraît définitivement abandonné, les troupes du duché de Bade ayant regagné le Nord pour remplacer celles envoyées contre les Russes.

L’abbé Dauphin vient déjeûner avec Mme de N.. Au café, longue visite du lt Obrecht qui nous apporte l’Illustration. Nous apprenons des choses effroyables, on a fusillé un certain nombre d’officiers du 15e corps d’armée devant leurs régiments et on a dû décimer quelques compagnies ; puis on a encadré ces troupes par des marsouins qui avaient ordre de tirer sur ceux qui reculeraient[5]. C’est le corps de Marseille qui a lâché pied sur Lunéville ; ces méridionaux ne sont vraiment pas patriotes ; nous en avons pourtant eus ici qui étaient bien braves !

Je vais aux Anges avec Mme de N. qui se fait emballer par Mme de M. dans des termes peu parlementaires. Quel caractère !

Nous apprenons que Maubeuge est prise et le Gal Percin fusillé. Je savais déjà depuis quelques jours qu’il n’avait pas défendu Lille et avait noyé ses poudres et encloué ses canons ; c’est une affreuse canaille et si c’est vrai, voilà un châtiment bien mérité. Que de généraux blâmés ou mis à pied déjà : Bonnaud, Curey, Dubail, Lescot ! C’est dans des moments comme ceux ci qu’on voit les incapables ou ceux qui ne sont pas à la hauteur de leur tâche.

6 heures : Salut à St Vincent.

Le lt Weité nous envoie une quantité de fruits ; tout le monde nous gâte.

Toujours aucune lettre.

Mercredi 9

Je vais avec Mme de N. voir les dépêches ; les nouvelles sont bonnes, les Allemands reculent toujours, et les Russes continuent à avancer ; on ne parle pas de Maubeuge. Je crois quand même que la guerre sera longue, aussi j’achète de la laine blanche pour me faire une écharpe pour l’hiver. Ce sera une façon de nous occuper en attendant les blessés.

On entend le canon très loin, les hostilités auraient-elles recommencé en Alsace ?

Mme des L. que l’inaction agace et qui a un permis de circulation, profite du beau temps pour se promener ; elle est allée avec le Dr visiter le cimetière des mobiles de 1870, le fort de la Miotte, le monument de Pluviose et du lt Engel.

Je passe l’après-midi avec Mme de N. à lire et travailler.

6 heures. Salut.

On se bat près de Thann ; confirmation de la capitulation de Maubeuge et de l’exécution de Percin, mais pas officiellement.

Reçu lettre de M. Boulangé ; elle a quitté Nancy et est à Tours ce que je trouve fort sensé ; mais elle m’apprend la fuite en Angleterre de ma tante et de Jeanne, atteintes de bombardite aigüe. C’est de la folie. Que pouvait-on craindre à Dieppe ; la flotte allemande n’est pas près d’y arriver.

Elle me donne des nouvelles des cousins, Maurice est blessé à l’épaule, Jean a traversé sans dommages les combats de Belgique, Pierre était vivant le 1er, aucune nouvelle de Pierre Augrain !

Melle R. rentre de chez son père, elle m’apporte un permis de circuler que M. R. lui a donné pour moi ; c’est très gentil et je le remercierai quand je le verrai. S’il fait beau et que nous n’ayons rien à faire, je pourrai à mon tour me dérouiller un peu les jambes ; bien entendu, Mme de M. n’en sait rien.

Jeudi 10

L’engagement de Thann a été un succès pour nous ; on a amené cette nuit quelques blessés à l’hôpital ; nous allons peut-être recommencer à en avoir. On nous dit que beaucoup de trains contenant des Russes et des Anglais ont passé en gare de Belfort et que les opérations vont reprendre en Alsace. Tant mieux. Mais d’où viennent ces troupes : de Marseille, sans doute ; est-ce là le fameux fait nouveau dont parle Kitchener ? J’avoue plutôt croire à notre poudre Turpin !

Reçu lettre d’Adèle qui me donne des détails sur la rentrée à Paris ; il me semble qu’en banlieue, on s’est bien affolé.

Mme de N. vient nous lire quatre lettres de son mari qui peignent admirablement l’état de Paris ces derniers jours ; on croyait presque les Allemands aux portes et l’on a été surpris et même un petit peu déçu de leur mouvement de recul.

Maintenant la grande bataille tant attendue est engagée sur un front énorme ; c’est la plus grande qu’ait jamais vue l’histoire. Que va-t’il en sortir ?  ; même vaincus maintenant, nous sommes toujours sûrs du résultat final ; mais je voudrais une victoire bien à nous. Jusqu’à présent, cela va très bien et nous gagnons tous les jours un peu de terrain.

Le lt Weité nous rapporte un bruit intéressant. On a pu surprendre une communication de T. S. F. allemande, venant du côté de Troyes ; les A. demandaient du renfort ; on leur a répondu : servez-vous de votre cavalerie ; à cela on répondit, impossible, nous sommes entourés par l’artillerie française.

Que tous les détails de cette guerre seront intéressants à connaître plus tard.

4 heures ; nous allons prendre le thé chez le Dr, de là au cimetière ; j’étrenne mon permis.

6 heures. Salut. J’apprends que le Gal Gallieni a trouvé dans la maison Mercedes autos blindées et munies de mitrailleuses, prêtes à être livrées aux Allemands aux portes de Paris ; il les a achetées 1 ⁁fr pièce puis a fait arrêter tout le personnel sous l’inculpation d’espionnage.

Les Allemands ont reculé de 40 Kilom. ; deux drapeaux sont pris.

L’aumônier est tout bouleversé : son ami intime le commandant du 22e bat. de chasseurs d’Albertville, vient d’être tué le 3 août[6] en Alsace, près de Gérardmer d’une balle en pleine poitrine. Quelle belle mort pour ce soldat ! Je plains seulement sa femme et ses 5 enfants.

M. Richardot nous apprend que le Dr Rebout médecin chef viendra prochainement visiter notre ambulance. Est-ce que l’on s’attend à quelque chose de sérieux par ici ?

Vendredi 11

Les troupes passent de nouveau à Belfort ; artillerie et infanterie défilent sans arrêt devant nous. Elles viennent de la frontière suisse et vont au ballon d’Alsace. Il est probable que les hostilités vont reprendre par ici.

Le médecin-chef a fait ce matin le tour des ambulances ; il a fait évacuer le peu qui restait des malades pour avoir toute la place à sa disposition. En prévision de nouveaux blessés, nous faisons quelques changements dans la maison : Mme des L. s’installe dans la chambre maison, moi j’en prends une dans l’appartement de Melle R. et nous transformons notre ancienne chambre en salon pour les officiers ; cela nous manquait jusqu’ici. Les nouvelles officielles sont bonnes ; les Allemands ont reculé de 50 kilomètres depuis le commencement de la bataille.

Je vois sur le journal la mort du Capitaine Larchey, d’Annecy ; c’est déjà le troisième officier du bataillon tué à l’ennemi. Les autres étaient de jeunes sous-lieutenants inconnus.

Reçu cartes de Camille et de Fernand, Louis est à Noisy-le-Sec ; aucune nouvelle de Marguerite ; on ne sait ce qu’elle est devenue.

Détails intéressants sur la cause de la chute du ministère donnés par M. Richardot. Messimy aurait ordonné à Joffre d’aller au secours des Belges ; le Gal a refusé disant que les conditions étaient mauvaises, mais devant un ordre formel, il a dû obéir. Résultat : la défaite de Charleroi où il y a eu 160 000 hommes hors de combat, 110 000 Allemands, 50 000 français. C’est alors que le Gal Joffre aurait mis le gouvernement en demeure de choisir entre Messimy et lui. On a eu l’intelligence de comprendre qu’il n’y avait pas à hésiter et c’est comme cela que nous avons Millerand.

Toujours pas de confirmation de la chute de Maubeuge. Espérons que c’est une fausse nouvelle.

Quant à Percin, on ne sait plus ; la seule chose sûre, c’est que c’est bien par son ordre formel que Lille qui devait empêcher l’entrée des Allemands, n’a pas même résisté. Quelle canaille et que les balles auraient bien été placées !

Samedi 12

Bonne nouvelle ce matin ; on nous annonce une grande victoire, nous courons à la préfecture voir les dépêches ; le Gal Joffre annonce que la grande bataille se termine par une victoire incontestable ; trois armées allemandes sont en retraite, la quatrième commence à reculer ; on a pris l’artillerie de tout un corps d’armée, soit 14 canons, un ou deux drapeaux et fait une masse de prisonniers.

Je suis dans une joie délirante, tous les visages sont illuminés. Que cette retraite se change en déroute, et ce sera l’écrasement.

Quelques blessés arrivent à l’hôpital militaire ; les avis sont contradictoires : les uns disent que nous n’aurons plus rien par ici, d’autres au contraire que cela va recommencer.

Visite de Mme Zeller et de Mlle Tissot ; sauf contre ordre nous irons demain visiter le fort de la citadelle, absolument interdit aux hommes ; on suppose sans doute que des femmes n’y comprendront rien et notre qualité d’infirmières est un passeport. Nous travaillons toute la journée dans le bureau avec Mme de N.. Il pleut sans arrêt. Séance de vaccin général.

6 heures. Salut ; pas de nouvelles plus récentes.

Dimanche 13

Messe à 7 heures aux Maristes ; nouvelle séance de vaccination pour ceux qui n’étaient pas là hier ; mon bras commence à me faire un peu mal.

Les nouvelles sont toujours bonnes, la retraite allemande s’accentue en Champagne et commence en Lorraine ; c’est la vraie victoire. À quand la réoccupation de notre Alsace.

2 heures : rendez-vous au Tonneau d’or avec Mlle Tissot pour aller à la Citadelle.

Pendant que nous attendons, Mme des L. entame une conversation avec le Gal Lecomte ; il ne peut que confirmer les bonnes nouvelles.

Nous sommes reçues au fort par le lieutenant connaissant Melle T.. Nous grimpons sur les immenses talus après avoir traversé une quantité de chemins souterrains. La vue est admirable sur Belfort et les Vosges. Nous allons ensuite voir les casemates installées tout récemment pour abriter le gouverneur et son état major pendant le fameux siège tant attendu ! Ce sont de vraies caves avec des murs de 3 m. d’épaisseur ; comme fenêtres d’étroites meurtrières laissant arriver à peine de jour et d’air. Quels tombeaux, et comme on aimerait mieux être tué en plein soleil. Il est vrai qu’ils n’ont pas le droit de se faire tuer. Du bureau du commandant, nous sortons sur le balcon et nous voyons le lion à vol d’oiseau. Quel colosse !

Au point de vue militaire, nous n’avons pas vu grand chose, les canons sont enterrés et invisibles, et l’on marche sans presque s’en douter, sur le toit des casemates. Ce lieutenant est fort aimable, et nous causons avec lui de bien intéressantes choses. Lui non plus ne croit pas au siège. Il faudrait 80 à 100 000 hommes pour investir Belfort et les Allemands ne peuvent plus le faire aujourd’hui avec quelque utilité pour eux ; on reprendra plutôt la marche en avant à travers l’Alsace quand le moment sera venu. Pour l’instant, le plus pressé est de « bouter les Allemands hors de France ». C’est l’affaire, paraît-il, d’une quinzaine de jours.

En sortant de la citadelle, nous allons goûter aux Anges ; nous y apprenons que l’on demande des infirmières de bonne volonté pour veiller à l’hopital militaire ; nous nous proposons et Mme de M. se charge suite de la négociation avec Mlle Préault, infirmière de l’hôpital. Naturellement nous sommes acceptées, mais Mme de M. s’apercevant que Mme des L. a le plus grand désir de veiller le soir même, ne trouve rien de mieux que de le lui défendre et de me l’ordonner à moi, tout cela rien que pour faire acte d’autorité. Cela ne nous plaît ni à l’une ni à l’autre, mais la discipline est là pour nous faire dire « Bien, Madame » ; comme un sous-lieutenant répond : « Bien, mon colonel ! ».

Il est 5 h. 1/2 ; pour être à l’hopital à 6 h. 3/4, j’avale mon dîner en quelques minutes. Melle R. emmène Mme des L. dîner chez son père avec le lieutenant et M. Richard.

Nous partons ensemble pour nous séparer quelques minutes après.

Je trouve à l’hopital Mlle Préault, Mlle Lopez et Mlle Revol qui me montrent les divers locaux où j’aurai à m’occuper cette nuit. Il y a 5 officiers, assez gravement blessés ; je me mets au courant, et m’installe pour ma nuit, installation sommaire, car je sais que je serai dérangée toutes les cinq minutes.

Lundi 14 septembre

Nuit assez peu agréable ; si les deux capitaines sont des hommes parfaitement bien élevés, le lieutenant est une brute qui nous traite comme on ne traite pas des domestiques. Il est si mal qu’on lui pardonne ce qu’on ne passerait pas à un autre. Un des sous-lieutenants est criblé d’éclats d’obus, l’autre n’a pas grand chose.

De 2 à 6 heures, il fait un froid terrible et j’ai beau m’envelopper le mieux que je puis, je suis gelé.

Je retrouve mon ambulance avec plaisir et puisqu’il n’y a rien à faire, je me couche et dors jusqu’à midi.

Mme de N. vient travailler et goûter avec nous. Les nouvelles sont de plus en plus excellentes ; les Français continuent la poursuite de l’ennemi.

J’écris à Chambéry ; le jeune lieutenant Favre qui y pars en congé de convalescence emportera ma lettre ; j’espère avoir ainsi plus vite des nouvelles de Paul. Reçu lettres de Cuinet, à Dinard.

6 h. 1/2 ; Mme des L. part pour l’hopital où elle va veiller à son tour ; le lt Weité vient me chercher pour aller dîner chez M. Roch ; je suis fort bien reçu et à 9 h. Melle R. et moi reprenons le chemin de notre home, sous la conduite du lieutenant ; il fait nuit noire, tout est éteint pour ne pas signaler la ville aux avions allemands ; la traversée du pont est impressionnante ; ce halte là, qui vive ? lancé par le factionnaire vous arrête net ; après la réponse si belle : France ! du lieutenant, celui-ci avance seul pour donner le mot de ralliement et nous passons ensuite l’une après l’autre ; j’avais beau m’y attendre, je n’oublierai pas l’impression causée par cette baïonnette croisée devant ma poitrine. Nous rentrons ensuite paisiblement pour nous coucher avec délices.

Mardi 15

Dès le matin, je cours aux nouvelles avec Mme de N. ; les Russes ont remporté une grande victoire et les Allemands ont évacué notre territoire entre Nancy et les Vosges ; Quand serons-nous de nouveau à Mulhouse et Colmar ?

J’ai enfin des nouvelles de Bernard. Marg. est aux Petites-Dalles ; avec qui, je n’en sais rien ; je suis bien contente de les savoir en sûreté et j’espère que l’air de la mer leur fera du bien à tous les deux. Une lettre aussi de Mme Morel ; elle se croise avec celle que j’ai écrite hier.

Nous passons la journée chez Mme de N. où nous prenons le thé. Mme Zeller arrive et nous fait ses confidences ; la vie aux Anges n’est plus tenable avec le caractère de Mme de M. qui brouille tout et a trouvé le moyen de se faire détester de tous ceux qui l’approchent. Si nous devons continuer à n’avoir rien à faire, ce sera terrible. Si nous pouvions nous faire envoyer autre part, ce serait le rêve, mais un rêve bien irréalisable !

De plus, comme il n’y a plus de malades nulle part, nous apprenons que le comité a envie de fermer notre ambulance et celle de St Vincent ; nous serions forcées de retourner aux Anges, pour n’avoir d’ailleurs, pas plus à faire qu’ici. C’est une vraie catastrophe. Nous verrons demain ce qui a été décidé.

4 heures. Salut.

Les Français sont rentrés à Amiens.

Mercredi 16

Nouvelles banales. ; les Allemands continuent à reculer, mais plus doucement.

9 heures ; visite de l’abbé Mossler qui reste jusqu’à midi à bavarder après avoir visité la maison. Quel homme intelligent et quel saint prêtre. Nous causons de toutes sortes de choses. Il nous raconte la surprise d’un officier allemand soigné à l’hopital militaire et convalescent, de voir les troupes de la garnison si tranquilles ; il croyait que la paix était faite et Belfort investi. On l’a détrompé, on lui a donné les journaux parlant de notre victoire et de leur déroute, on lui a dit que les Anglais se battaient avec nous, chose qu’il ignorait. Il n’est pas encore revenu de son ahurissement.

2 heures. Mme de Marthille vient nous voir avec Aliette ; elle est, par hasard, de très bonne humeur et d’une amabilité charmante. Pour l’instant, on ne ferme aucune ambulance ; nous sommes donc tranquilles de ce côté.

Je vais reporter le Temps à Mme Obrecht ; elle me donne le suivant que son fils n’a pas eu le temps de nous apporter, et des poires superbes dont je bourre mes poches.

6 heures. Salut ; l’abbé M. me dit que deux des officiers que j’ai veillés l’autre nuit sont bien mal ; c’est Mme de N. qui veille ce soir, elle aura peut-être un drame.

Reçu lettre de Clémence qui répond à la mienne ; elle est à Soisy, et bien effrayée ; le beau-fils de sa nièce, lieutenant d’artillerie, a été grièvement blessé à Dinant.

Lettre d’Anna : aucune nouvelle de Paul depuis le 29. Louis est à Tours ; je vais lui écrire d’aller voir M. Boulangé.

Visite de M. R. et du lieutenant W.

Intéressantes nouvelles militaires : 1o le Gal Pau reforme une armée du côté de Lyon et qui doit venir à Belfort pour traverser l’Alsace avec Mayence comme objectif. 2o Deux corps d’armée, le 8e et le 14e, se sont embarqués à St Nazaire pour destination inconnue, probablement Anvers. 3o Nous avons ici plus de 80 000 hommes dont 8 000 turcos. 4o On envoie toutes les nuits un bataillon en Alsace pour harceler, fatiguer et effrayer les Allemands ; après une petite escarmouche, notre bataillon rentre et est remplacé le lendemain par un autre ; cela a un double avantage ; cela fatigue les ennemis en les tenant toujours sur le qui-vive, puis ils s’habituent à des combats plus importants jusqu’au moment où une grosse masse tombera dessus pour les écraser.

Je crois que d’ici peu nous aurons à faire ; puis on parle toujours d’envoyer le service de santé à Mulhouse quand nous y serons solidement établis.

Jeudi 17

Je cours aux nouvelles dès 8 heures ; la grande bataille continue dans l’Argonne ; les Allemands se cramponnent pour ne plus reculer, ce qui est assez naturel. On ne saura rien de précis avant quelques jours.

Reçu une lettre de Camille ; Paul est blessé ! Heureusement peu grièvement d’une balle dans la cuisse. C’est tout à fait la blessure de Maréchal et d’Oberreiner ; je sais par expérience que ce n’est pas grave. Il a pu se faire envoyer à Chambéry où sa femme le soigne ; c’est une vraie chance pour tous les deux. Je lui écris bien vite combien je suis fière de lui et heureuse qu’il s’en tire à si bon compte ; me voilà tranquille sur son sort pendant un bout de temps. Il a été blessé le 6, mais où, je n’en sais rien, le nom du village ne me disant pas grand chose. Ma lettre à Renée par le lieutenant Faure a dû n’arriver à Chambéry que lorsqu’il y était déjà.

Le lieutenant Ob. nous apporte le Temps ; nous bavardons un peu sur l’artillerie en général et notre 75 en particulier, qui continue à broyer les Allemands en pâtée. Comme nouvelle, rien d’autre que la reprise prochaine et cette fois définitive des opérations en Alsace.

Visites ; Mme R., Mlle de Barberac, Mme de St Michel qui vient d’avoir son frère et son beau-frère tués en combattant. Que de deuils pour tous.

Discussion politico-religieuse entre Mme de N. et Mlle Roch. Il vaudra mieux les éviter à l’avenir ; nous sommes trop loin d’elle sur ce sujet. Quel dommage de voir une personne si charmante avec de telles idées.

Pour faire croire en Allemagne à la prise de Belfort, les Allemands ont eu une idée lumineuse ; ils se sont procuré une quantité de cartes postales du Lion et tous les soldats de Mulhouse et d’Alsace ont reçu l’ordre de les envoyer à leurs familles avec ces mots « Grus aus Belfort ». Ce n’est pas nous qui ferions une chose pareille.

Vendredi 18

Messe aux Maristes à 6 heures. Il fait une vraie tempête depuis hier ; nos pauvres soldats doivent en souffrir.

Aucune nouvelle officielle.

Reçu une lettre de la petite Renée qui m’annonce la blessure de Paul ; ce n’est pas grave et elle croit qu’il sera remis dans trois semaines ; ce brave Paul a continué à commander pendant 1 h. 1/2 après avoir été blessé. Elle m’apprend de tristes choses : d’abord les graves blessures de son beau-frère, puis la mort de presque tous les officiers du 11e : Fockedey, Rousse, Larchey ; le commandant Augé et Sabardan sont épargnés, jusqu’à quand ! [7] Cette nouvelle m’impressionne, je revois encore ces deux capitaines si sympathiques, et me recevant à Annecy si aimablement. Quelle douleur pour leurs femmes, et comme je voudrais pouvoir leur dire toute ma sympathie.

Lettre de ma tante Bouvallet ; ils sont tous à Chateaubriant après avoir passé par Londres. Elle espère pouvoir rentrer bientôt à Dieppe.

Mme de M. vient me dire de veiller ce soir à l’hôpital. J’accepte d’abord, puis comme je suis assez mal en train, Mme des L. a la gentillesse de me remplacer ; je prendrai son tour demain ou après.

Toujours rien comme nouvelles, on attend le résultat de la Grande bataille.

Samedi 19

Aucune nouvelle ; les journaux continuent à ne rien dire.

Lettres de Renée et Camille ; ils me disent ce que je sais déjà ; la blessure de Paul, celle de M. Maurouzier, et la mort des officiers d’Annecy.

La tempête continue de plus belle ; il fait très froid, il pleut, on se croirait en décembre. C’est lugubre.

Visite de Mme Z. et de Mme R.. Elles sont à bout de patience ; Mme de M. est de plus en plus insupportable, brouille tout, gêne tout et assomme les médecins militaires qui en ont plein le dos. Ne pourrait-on l’envoyer organiser quelque chose autre part. La vie va devenir impossible ; et encore Mme de N., Mme des L. et moi, nous sommes relativement à l’abri.

Dimanche 20

Messe à 7 heures aux Maristes. La pluie et le vent font rage ; nos pauvres soldats vont tomber malades par cet horrible temps. Nous faisons faire du feu.

Les nouvelles sont assez bonnes sans être encore bien importantes ; mais ce qu’il y a d’horrible, c’est le bombardement de la cathédrale de Reims : c’est au moins le Kronprinz qui aura ordonné cette chose abominable. Que pourrons-nous bien faire quand nous serons chez eux, pour leur faire payer tout cela.

Rien de nouveau ici : il faut attendre l’issue de la bataille avant de recommencer la marche en avant.

Reçu lettre de Mme Durand, il n’y a pas non plus de blessés à Versailles.

Mme Z., Mlle de B. et Mme R. arrivent des Anges demander que l’on assure la veille ce soir. Mme de N. veut bien le faire pour que je me repose encore une nuit ; ce sera mon tour demain.

Fausse joie : un malade nous arrive envoyé par le Valdois ; cela nous paraît bizarre, mais nous faisons quand même coucher notre malade. C’est une erreur, un quart d’heure plus tard un sergent-major arrive le chercher ; on devait l’envoyer simplement à l’infirmerie et non pas dans un hopital. Comme il est assez démoli et qu’il fait un temps de chien, nous le garderons cette nuit et le rendrons demain matin.

Lundi 21

La cathédrale de Reims est entièrement détruite, c’est la chose qui frappe le plus dans les nouvelles d’aujourd’hui ; on n’en parle qu’avec autant de fureur que de chagrin. Il faut vraiment n’avoir rien dans le cœur ni le cerveau pour commettre des actes pareils.

Mme de N. a eu une nuit très pénible ; le lieutenant Lombard se meurt et comme il est très vigoureux, la lutte est horrible. Il avait le délire, se croyait au milieu des Allemands ; il a arraché son pansement qu’elle a dû refaire. Il a fallu qu’elle passe plusieurs heures auprès de lui dans cette atmosphère épouvantable. Elle en est encore toute impressionnée. Que vais-je avoir cette nuit ?

Notre unique malade repart, navré, emmené par son sergent ; celui-ci nous apprend qu’il est Parisien et a un magasin d’ouvrages bd St Germain. Dans l’espoir d’avoir notre clientèle, il nous promet des éclopés, en attendant les blessés futurs.

Mme des L. va se faire piquer contre la fièvre typhoïde ; je ne suis pas encore décidée à suivre son exemple ; il sera temps plus tard.

Thé chez le Dr Ihler ; je n’y vais pas ; il est préférable que quelqu’un garde la maison puis j’aime autant me reposer avant la nuit de veille.

Mardi 22

Nuit assez calme, mais assez froide et bien ennuyeuse ; j’écris à Mme Gauthier, Cécile et Marguerite plus deux cartes à Fernand et Mme Genest. Le lieutenant Lombard a déliré toute la nuit ; ses parents ne l’ont pas quitté. Quelle lutte. Je rentre à 6 h 1/2 et me couche jusqu’à midi.

Mme des L. est au lit avec un accès de fièvre, c’est la conséquence de sa piqûre.

L’aumônier vient déjeuner avec Mme de N. ; aucune nouvelle intéressante.

Le lt Obrecht apporte le Temps et une superbe carte qu’il installe dans notre bureau avec une quantité de drapeaux pour suivre la marche de la bataille ; nous serons maintenant tout à fait bien renseignés. Aucune nouvelle, le combat continue toujours.

Dans tous les journaux, on ne parle que de Reims ; l’indignation est générale. Quelle vengeance pourrons-nous trouver contre des brutes pareilles ?

Mercredi 23

Mme des L. va mieux, elle pourra se lever aujourd’hui. Je vais aux nouvelles avec Mme de N. ; nous avançons légèrement, mais toujours rien de décisif. Que cela paraît long.

Il fait très beau, mais froid ; le soleil semble bon après l’horrible temps de la semaine dernière ; nous en profitons pour faire un petit tour avant d’acheter nos journaux.

Dans la rue de l’Arsenal que nous ne connaissions pas, on a une vue superbe sur la citadelle et les fortifications.

Reçu lettre de Fernand et de M. Boulangé.

Visite aux Anges pour voir Mlle Renol couchée ; elle s’est piquée en faisant un pansement et elle a un énorme panaris qui l’a fait souffrir horriblement.

Jeudi 24

La bataille continue sans grand changement, que c’est long.

Enfin une lettre de Louis, la première ; il me donne un tas de détails intéressants sur sa vie ; cela me fait grand plaisir. Lettre aussi de sa femme ; l’air de la mer convient bien à Bernard. Elle me parle de sa fuite, précédée de la mise en sûreté de leurs objets précieux. Ils pourront sans doute rentrer bientôt à Bresles quand la retraite allemande sera plus complète.

Visite de Mme Zeller, Mlle de Barberac et Mlle Petus ; conversation habituelle sur Mme de  M.. C’est à n’y pas tenir.

Ordre du ministre de la guerre : Pour éviter aux infirmières des Sociétés l’ennui d’être confondues avec les personnes de toutes sortes ayant pris leur costume ; défense de sortir dans la rue en tenue. Voilà une mesure qui vous fait plaisir ; cela était bien désagréable de croiser toutes ces filles et de risquer d’être prises pour elles.

Le lt W. et M. R. arrivent ; toujours rien de nouveau.

On vient me demander de veiller ce soir ; le tour se rapproche joliment. Dîner à 6 heures.

Vendredi 25

Nuit ennuyeuse, mais calme et moins froide ; lettres à Louis et à M. Boulangé. Je me couche en rentrant jusqu’à midi.

Lettre de Cécile, rien de nouveau.

Le lt Obrecht apporte le Temps ; il vient d’expédier des canons pour Ste Marie aux Mines, c’est là qu’est sa femme et il ne peut y aller, c’est dur.

Il fait un temps superbe, nous passons l’après midi dans le jardin ; on entend très distinctement le canon. Que se passe-t-il en Alsace ?

Mme des Lonchamps revient des Anges : on demande des infirmières pour Dannemarie ; voilà enfin le départ pour l’Alsace, mais qui enverra-t-on ? On ne peut laisser nos ambulances sans personnel. Il est probable que Mme de  M. commencera par fondre son équipe et celle de Mlle Lopez pour ensuite choisir à son aise. Je ne sais trop ce que je préfère ; le départ est bien tentant, d’un autre côté, le séjour à Belfort avec des blessés et sans Mme de M. sera très agréable ; Mme de N. et Mme des L. sont comme moi ; d’ailleurs on ne nous demandera pas notre avis, et nous n’aurons qu’à obéir. C’est encore heureux que les deux solutions nous plaisent l’une et l’autre. Il n’y a qu’à attendre les événements.

J’ai bien mal à la tête, aussi je me couche en sortant de table.

Samedi 26

Lever tard. Je vais aux nouvelles, en civil, puisque nous ne pouvons plus sortir autrement ; cela n’avance guère vite, que cette bataille de l’Aisne est donc terrible.

Mme de N. et moi allons aux Anges pour tâcher d’apprendre du nouveau sur le départ. Il n’en est plus question pour l’instant, Mme de M. est de plus en plus toquée ! — Courses diverses — Il fait beau, nous restons dans le jardin jusqu’à 8 heures ; thé ensuite chez Mme de N. avec les Ihler, Mme Zeller et Mme Renault.

8 heures. Arrivée de malades. Enfin ! Ils ne sont que dix, mais c’est toujours cela. C’est M. Meyer qui nous les amène ; il était à la gare au moment de l’arrivée d’un train sanitaire venant de Dannemarie ; il s’est adressé au major faisant la répartition et nous a amené une auto pleine. On lui fera recommencer ce petit exercice. Nous les couchons et leur servons à dîner. Ils viennent tous d’Alsace où ils sont aux avant-postes depuis le commencement de la guerre. Il y en a trois qui paraissent bien abattus.

Dimanche 27

Messe à 7 heures aux Maristes. Mme de N. est jalouse de nos malades. Pauvres gens ; ils sont si bien chez nous où le plus petit soldat est cent fois mieux que les officiers soignés à l’hôpital militaire. Nous suivons, quand nous le pouvons, les articles de Barrès sur le service de santé ; c’est encore au-dessous de la vérité et il s’y passe des choses révoltantes. On se refuse systématiquement à envoyer des malades dans les ambulances privées, la comparaison étant trop à leur désavantage, et la Croix-Rouge, dans n’importe quelle société a contre elle une partie des médecins militaires, ceux de carrière et non les réservistes.

4 heures. Nous allons chez Mme de St Michel lui faire une visite, laissant les malades à Mlle Roch ; elle habite chez son cousin, le capitaine de Beaurieux, dont l’appartement a une vue superbe sur le lion et la citadelle ; c’est certainement l’endroit de la ville d’où on le voit le mieux.

Le lt Weité apporte quelques nouvelles : on progresse légèrement dans l’Aisne. Le 171e part demain pour la frontière d’Alsace.

4 heures. Un de nos malades a 40o6, un autre 40o, un troisième 39o6 ; cela fait un joli trio ; Que prépare le premier ; méningite ou typhoïde ?

Lettre de Mme Morel et de Mme  Durand : les nouvelles de Paul sont bonnes ; il va commencer à se lever.

Lundi 28

Nous reprenons nos soins habituels ; cela semble bon d’avoir quelque chose à faire, et tous ces pauvres gens sont si contents de se voir un peu choyés. Mme des L. va à l’hopital pour sa piqûre ; elle en profite pour aller voir le médecin-chef sous prétexte de lui demander certains renseignements, et pour lui rappeler l’existence de notre ambulance ; avec l’anarchie qu’il y aux Anges et la réputation de Mme de M., il faut un peu faire bande à part et nous tirer d’affaire seules. Le médecin-chef a été fort aimable, a constaté qu’en effet notre ambulance avait été oubliée, et qu’il faisait son affaire de remettre les choses au point. Nous verrons les résultats. S’il y avait moyen d’arriver jusqu’à Landouzy, ce serait encore mieux.

Pendant ce temps, j’ai la visite de Mme Roch qui m’apprend le prochain départ de Mme Zeller rappelée à paris pour les études de son fils ; si elle peut les organiser sans être forcée de rester, elle reviendra dès qu’elle le pourra. Je le voudrais bien, c’est une femme charmante et une bien agréable compagne.

Nouvelles assez bonnes ; les Allemands reculent toujours à gauche, et leurs très violentes attaques ont été repoussées au centre. Dans les milieux militaires d’ici, on croit qu’ils donnent en ce moment leur plus grand effort.

Nos deux lieutenants envoient aujourd’hui des quantités considérables de munitions que l’on prend dans la réserve des forts, pour la bataille de l’Aisne. Quant au 171e et au 172e, ils sont partis pour Toul.

6 heures ; Deux de nos malades ont plus de 40o ; avant de partir pour veiller à l’hôpital, je leur fais avec Mme des Lonchamps un enveloppement froid ; cela doit être très désagréable.

Mardi 29

Nuit assez calme, mais pénible ; le pauvre lt Lombard souffre le martyre, le capitaine Heyme gémit plus que jamais, quant au capitaine Robin, il est tout à fait gâteux. Quelles ruines que ces hommes si forts il y a deux mois.

C’est la fête de St Michel, patron de la France ; avant de rentrer, messe à St Vincent.

Nos malades ont besoin de soins ; nos trois fiévreux ont encore tout près de 40o ; il faudra faire des enveloppements toute la journée ; aussi je ne me couche pas, je dormirai mieux ce soir.

2 heures ; une grande surprise : la visite d’Édouard Boulangé. Sa femme m’avait écrit qu’elle lui dirait de venir me voir, s’il le pouvait, mais je ne l’attendais pas aussi tôt. Quel plaisir cela m’a fait, et lui même paraissait tout heureux de me retrouver. Nous avons bavardé de tout et de tous, échangeant nos nouvelles des uns et des autres. Il me parle de Nancy qui conserve sa physionomie habituelle malgré le canon qui ne cesse pas de se faire entendre depuis plus d’un mois ; des villages détruits et ravagés par les Allemands, de la débâcle de Mohrange, de Mulhouse, de Charleroi, de la fameuse poudre Turpin que le public ignore, mais dont on parle ici depuis si longtemps. Il paraît que les Anglais ne voulaient d’abord pas s’en servir, mais qu’après le bombardement par un zeppelin du palais royal d’Anvers, ils ont été les premiers à la réclamer ; les effets sont bien ceux que l’on m’avait dit : asphyxie foudroyante ; les ravages ont été effroyables autour de Nancy où les Allemands ont eu des morts en quantité. D’ailleurs, cette guerre est une boucherie, de part et d’autre ; que de deuils et de ruines de tous les côtés. Il compte que la naissance du bébé aura lieu dans une huitaine de jours. Je lui demande de me prévenir dès qu’il saura quelque chose ; je reçois une lettre de Renée ; Marguerite est revenue à Paris, Bernard étant malade, et installée dans mon appartement ; Édouard était au courant de la fuite à Dieppe, je peux lui donner des nouvelles plus fraîches. Je lui demande de revenir me voir dès qu’il le pourra et nous nous séparons à regret.

Mme Zeller part ces jours ci pour Paris, je lui donnerai des lettres pour Renée et d’autres ; cela arrivera bien plus vite. Elle emporte une lettre cachetée pour la C. R. de Paris ; c’est sûrement une plainte contre Mme de M.. Puisse-t-elle remettre les choses d’aplomb.

Les nouvelles militaires ne sont pas mauvaises ; on avance toujours un peu ; ce gigantesque effort tire à sa fin.

Mercredi 30

Soins à nos malades ; trois ont tellement de fièvre qu’il faut leur faire des enveloppements froids toute la journée. J’écris à Renée ; Mme Zeller emportera ma lettre.

Série de visites : Mme Zeller et Mme Renaut, Mme de  Nanteuil et l’aumônier, Mme  de St Michel, tout le monde prend le thé ici. Nous faisons nos adieux à Mme Z. ; pourra-t-elle revenir ?

Le lt Weité apporte quelques nouvelles : on envoie dans l’Aisne de l’artillerie lourde et des munitions ; un officier de tirailleurs arrivé à Belfort lui a dit avoir vu le débarquement des Cipayes ; il y en a 70 000 ; ils n’ont dû arriver sur le front que depuis trois ou quatre jours seulement. Quant aux Italiens, une troupe de Garibaldiens doit faire une démonstration en Autriche pour forcer la main à l’Italie ; cela, avec réserves.

Mme des L. part pour veiller à l’hôpital ; avant de me coucher, je fais avec la sœur de garde, le dernier enveloppement des malades.


Jeudi 1er octobre

Deux mois depuis notre départ !

Lettre de M. Boulangé : le moment approche et elle s’inquiète : Jean va bien ; Maurice est mieux.

Nos malades sont bien décidément des typhiques ; nous ne pouvons les garder, il faut les envoyer à Rethenans. C’est désolant de ne pouvoir les soigner ici.

Lettre d’Oberreiner ; il est remis et doit rejoindre son corps le 9 ; nous le reverrons au passage.

Les nouvelles militaires sont toujours les mêmes, on progresse : à quand la nouvelle de la victoire.

Départ des typhiques pour Rethenans ; ils ont navrés et nous aussi.

Bonnes nouvelles le soir ; l’aile gauche progresse de plus en plus et va arriver à envelopper les Allemands.

Vendredi 2

Messe à 6 h 1/2. Soins aux malades. Nous tricotons des ceintures, manchettes, etc. pour les soldats cet hiver.

Lettre d’Adèle, elle m’annonce la mort de son cousin Bourgoin ; je la vois aussi dans le journal.

Rien de neuf au point de vue militaire sinon le débarquement à Belfort de cuirasses destinées à l’infanterie ; cela prouverait que l’on va recommencer par ici.

Il est question de nous envoyer à Rethenans aux contagieux ; pour cela il faut la vaccination contre la typhoïde. Mme de N. et moi commencerons lundi.

Deux nouveaux malades arrivent, envoyés par l’hôpital ; les démarches de Mme des L. ont produit leur effet ; puis l’on commence à nous voir à l’œuvre dans nos veilles de nuit. Dîner à 6 heures ; départ pour l’hopital.

Samedi 3

Soins aux malades. Lettres d’Anna, d’Adèle, de Mme Durand.

Aucune nouvelle intéressante, il n’y a qu’à s’armer de patience.

Mme  Renaut vient nous dire adieu ; elle repart pour Paris sans savoir si elle pourra revenir.

Mme de N. et moi allons à l’hopital ; nous voyons le médecin-chef et Landouzy, les deux grand manitous, fort aimables. Nous leur glissons de ne pas nous oublier et nous emportons une promesse : sera-t-elle tenue.

Dîner à 6 heures : départ pour la veille ; je croise en route une voiture de malades, est-elle pour nous  ?

Dimanche 4

Nuit très pénible et très fatigante ; j’ai vu le moment où la patience allait m’échapper avec le lt Lombard ; c’est un mourant et il est sacré, mais quelle brute, je n’en peux plus. Les autres sont bien gentils.

Messe à 6 1/2 à St Vincent.

La voiture de l’hôpital était bien pour nous, onze malades : le courant reprend. Soins toute la journée ; encore deux autres malades le soir.

Visite du lt Weité : le fort de la Miotte qui depuis déjà longtemps intercepte les dépêches allemandes toujours triomphantes et très longues, n’en a eu qu’une seule hier soir, disant : « Rien de nouveau » ; ils commencent à baisser le ton.

Salut à 6 heures. Mme des L. va veiller ; je me couche en sortant de table.

Lundi 5

Soins habituels, nous avons juste 21 malades dont quelques uns très occupants.

Déjeuner à St Vincent chez Mme de N. avec l’aumônier.

2 heures : Mme de N. et moi allons à l’hopital nous faire piquer contre la fièvre typhoïde, cela n’est pas douloureux mais donne un très violent malaise et beaucoup de fièvre. Je verrai cela ce soir et demain.

Nouvelle sensationnelle : Mme de Marthille est rappelée par dépêche à Paris ; elle donne un prétexte quelconque à ce rappel, mais c’est sûrement la plainte du comité qui fait son effet : attendons les événements.

Les nouvelles militaires sont bonnes ; on avance plus vite ; Poincaré va partir pour le quartier général, ce qui, de l’avis de tous les officiers d’ici implique la fin de la bataille et la victoire tant attendue.

Toujours rien en Alsace que des escarmouches sans importance ; tous nos malades en arrivent, épuisés par deux mois de fatigues, mais ils disent qu’on n’y fait pas grand chose.

Mon dos et mon épaule me font grand mal.

Mardi 6

Journée passée au lit, tout au moins jusqu’à 3 heures avec fièvre, abrutissement et grande douleur dans le dos ; ce sérum nous secoue terriblement.

Melle Préaut nous amène une de ses infirmières qui a un panaris et qui sera mieux soignée ici qu’à l’hopital. C’est très flatteur ! Le fait est que le médecin major qui est venu faire son pansement a été ébahi de la façon dont tout était préparée et dont je l’ai servi : il n’est pas habitué à une formation pareille ; naturellement il n’a témoigné aucun étonnement et ce n’est qu’après son départ que nous avons su cela.

Un de nos malades est bien mal d’une pneumonie ; trois autres nous arrivent, mais peu gravement atteints ; à quand de vrais blessés !

Rien de nouveau au point de vue militaire.

Mercredi 7

Mme de  M. est partie ce matin pour passer 24 heures à Paris. Si elle pouvait ne pas revenir, quel débarras pour tout le monde.

Je suis encore engourdie, mais moins ; cela ne va pas durer.

Soins toute la journée ; les malades sont bien plus occupants que les blessés ; c’est à peine si nous avons le temps de lire un journal.

Les nouvelles sont assez bonnes ; la bataille bat son plein dans le nord. On nous confirme de source privée ce que l’on m’a dit il y a quelques jours. Nous avons poussé jusqu’aux forts de Metz et celui de St Blaise serait tombé sous les coups de nos canons de marine ; mais on tient en haut lieu à ce que cela reste ignoré encore et rien d’officiel n’en parle.

Encore deux malades nouveaux ; le pauvre Galniche est de plus en plus mal. L’aumônier l’a administré ce soir. Je n’ai pu assister qu’à la fin de la cérémonie, car le major arrivait juste pour le pansement de son infirmière, Mme des L. a servi de répondant.

Lettre d’Yvonne : Jean a été nommé sous-lieutenant le 25, il se bat continuellement, son père est dans l’angoisse, Maurice va mieux.

Lettre du sergent Roche, écrite en pleine bataille et très intéressante ; aucun de ces braves gens ne nous oublie.

Jeudi 8

Soins toute la matinée ; même pas le temps de voir les dépêches.

Nous apprenons le brusque départ de Mlle P. pour Paris, rappelée à la suite de potins à l’hôpital militaire. Quelle horrible boîte.

La seule nouvelle militaire intéressante est une victoire russe à Augustono ; de notre côté, on avance péniblement, c’est un vrai siège que cette bataille.

À Toul, un obus est tombé sur un ballon gonflé d’hydrogène ; l’explosion a tué 46 aérostiers sur 54 qui se trouvaient là.

Visite sensationnelle, trois majors de l’hôpital viennent voir l’infirmière ; l’un est le fameux Bousquet alias Punch au rhum (il flambe ses opérés comme des poulets) ex médecin-chef pendant le congé de Landouzy, ours mal léché, malpoli et désagréable.

Vendredi 9

Les nouvelles sont bonnes, on avance presque jusqu’à la mer du nord.

Galniche va mieux, nous allons peut-être le tirer d’affaire ; en revanche, un autre, Chrétien, va plus mal.

Soins ; dégringolades et montées d’escalier, c’est effrayant le nombre d’étages que nous devons grimper par jour.

Le major arrive, je l’aide au pansement, celui là est fort aimable, et doit nous envoyer de vrais blessés quand il y en aura. Nouvelle visite de Bousquet qui inspecte tout et voudrait déjà voir la moitié de nos malades partis ; c’est une rage ! on ferait bien mieux de les laisser se guérir tout à fait plutôt que d’encombrer encore le midi ou le centre.

Un peu de repos dans l’après-midi ; salut à 4 heures ; soins jusqu’au dîner ; aucune lettre aujourd’hui.

Mme de M. va-t-elle revenir ou non ?

Samedi 10

Lettres de Cécile, de Mme Gauthier, de Clémence et de Marie Hochon, rien de particulier.

Mme de M. est revenue, est-ce pour tout à fait ?

Le lt Obrecht apporte le Temps ; rien comme nouvelles militaires, c’est le calme plat et il faut s’armer de patience.

Dîner à 6 heures, départ pour l’hopital.

Dimanche 11

Nuit assez calme ; j’ai causé assez longuement avec le capitaine Heym ; c’est son frère aîné qui commandait le fort de Troyon dont la belle résistance a empêché le passage de l’armée allemande.

Autre conversation avec le lieutenant Visconti, sur ce qu’il a fait en Alsace. Messe aux Maristes à 7 heures !

Soins toute la matinée.

Pas de nouvelles.

Lundi 12

Anvers est prise ; cela nous navre, pour l’effet moral d’abord, puis les armées occupées au siège vont nous retomber sur le dos.

Lettre de Renée : Paul a dû quitter Chambéry le 10, d’abord pour Limoges en attendant la ligne de feu ; nous allons recommencer à trembler.

2 heures ; je vais à l’hôpital pour ma seconde piqûre ; nous y retrouvons Mme de M., de retour de Paris ; jamais elle n’a été si aimable ; elle a dû recevoir un fort abattage en haut lieu.

Visite aux Anges ; Aliette de Lareinty vient d’apprendre que sa propriété située près de Lassigny est saccagée ; les arbres du parc n’existant plus, les meubles sont brûlés, les objets d’art volés ; les Allemands ont été exaspérés de ne pas trouver de champagne dans les caves.

La nuit de Mme des L. à l’hopital a été mouvementée, un capitaine du génie a eu la poitrine défoncée par un Turcos et est mort à 5 heures après une nuit de souffrance et d’agonie.

page manquante (à venir...) page manquante (à venir...) avec M. Jourdan qui regagnera son poste dimanche, l’aérostation devant partir lundi ; pour où, l’Alsace ou le Nord.

Soins toute la soirée.

Vendredi 16

Soins toute la matinée. Lettre de Paul : il va mieux et ne partira qu’à la fin du mois, il me donne des détails intéressants sur la manière dont il a été blessé. Son beau-frère a été amputé de la jambe droite et fait de l’infection généralisée. Quelle horrible chose pour la pauvre Anne.

Lettre de Mme Z. ; elle est absolument décidée à revenir si Mme de M. s’en va ; sinon, elle restera à Paris ou ira ailleurs.

Arrivée de 5 malades dont un russe, travailleur civil, ne sachant pas un mot de français ; heureusement qu’un de nos malades sait le russe, il servira d’interprète tant qu’il sera là.

Mme de St Michel, Mme de N. et M. Jourdan viennent prendre le thé. L’aérostation part lundi pour Ferrette ; il nous enverra des blessés s’il y en a et tâchera de nous faire venir si l’on installe une ambulance quelque part. C’est un homme fort distingué et de conversation agréable.

Nous avons maintenant 30 malades, il y a de quoi nous occuper ; sauf 2 qui sont de vraies brutes, tous les autres sont bien gentils ; tous les corps de métier sont représentés, voyageur de commerce, valet de chambre, ouvriers, paysans, etc., et tout cela fait bon ménage.

Samedi 17

Soins toute la journée ; nos deux grands malades vont bien maintenant ; cela fait plaisir de les avoir tirés d’affaire.

Je vais voir Mme de N. pour lui parler de sa nuit de veille, Lombard est mourant ; s’il n’est pas mort d’ici ce soir, ce sera pour moi cette nuit. Quelle agréable perspective.

Salut à 4 heures ; conversation avec M. Jourdan et Mme de St M.. Je rentre dîner à 6 heures.

Dimanche 18

Nuit pénible, passée en partie dans la chambre de Lombard agonisant ; c’est tout à fait la fin et je m’attends à toute minute à le voir mourir entre nos mains ; sa mère est effondrée, le père gémit ; quels moments horribles et que cette nuit est longue. Il vit encore quand je pars. Quelle force de résistance

Soins toute la journée ; je me sens un peu fatiguée.

Mme des L. va au Grand Hôtel voir le Gal Leconte, Mme de Nanteuil va voir aux Anges Mme de Marthille pour avoir une permission de 4 jours pour Paris, permission qui lui est accordée sans difficulté. Des conversations il résulte que l’on pense que les combats reprendront par ici dans une quinzaine de jours. Il y aurait un corps d’armée allemand près d’Huningue et nous faisons des tranchées formidables pour leur barrer le passage.

La grande bataille du Nord va commencer ; elle aura une grande importance ; je reçois une lettre de Marguerite me disant qu’on fait des tranchées à Bresles dans la crainte d’un retour offensif.

Mme des L. va veiller ; je tombe de fatigue et me couche à 8 heures.

Lundi 19

Mme des L. revient de l’hopital ; le pauvre Lombard n’est pas encore mort ; quelle longue agonie.

Deux de nos malades partent, dont notre russe ; il revient deux heures après avec deux gendarmes qui viennent enquêter sur lui ; pendant 1/4 d’heure c’est un charabia impossible ; tout finit enfin par s’arranger, il couchera encore une fois ici et on l’enverra demain à la place pour en finir.

Nous apprenons la mort de Lombard qui a eu lieu dans la matinée, enfin !

Visite du Gal Lecomte à qui Mme des L. avait recommandé un de nos malades sachant plusieurs langues pour le faire entrer comme interprète au service des renseignements. Il paraîtrait que cet homme est jugé de façon très défavorable, son frère est soupçonné d’espionnage et il ne faut à aucun prix lui confier une mission importante. Il y a à Belfort des masses d’espions et la surveillance doit être très grande. Nous sommes ahuries, qui aurait pu penser à cela ? On lui dira simplement qu’il n’y a pas de place pour lui.

Le Gal nous dit que les nouvelles sont bonnes mais on compte encore un mois avant la retraite des Allemands hors de notre territoire.

Mardi 20

Soins. À 8 heures, arrivée de Jeanblanc notre malade sorti d’hier, il part pour la ligne de feu à Commercy et vient nous dire adieu ; c’est un très brave garçon qui a demandé à partir de suite et qui fait partie du dernier envoi du 171e ; il ne reste plus un homme au dépôt.

Visite d’un major, l’oncle d’un de nos malades ; il trouve très bien notre installation et promet de nous envoyer des blessés quand il y en aura.

Salut à 4 heures ; on entend le canon ; le lt Weité nous dit le soir que c’est le fort de Rappe qui a tiré à boulets perdus sur les tranchées allemandes à 16 kil., en Alsace. C’est la première fois qu’un de nos forts a eu à tirer. On fabrique à force des munitions pour l’armée du Nord.

Lettre de M. de N. Joffre aurait parlé de l’entrée à Berlin pour le mois de juin. Cela fera un an de guerre.

Conversation politique avec Mlle Roch ; la pauvre croit encore au patriotisme des radicaux, et elle est navrée de commencer à voir la vérité.

Mercredi 21

À 9 heures, service à l’hôpital pour le lt Lombard, nous y allons toutes ; celles du moins qui l’ont soigné ou veillé.

Beaucoup d’officiers et de soldats, très beau discours de l’aumônier, regrettant discrètement qu’une croix ne soit pas venue embellir ses derniers jours, et adoucir le chagrin des parents ; le pauvre garçon est mort juste deux mois après avoir été blessé, deux mois qui n’ont été qu’une longue agonie.

Nouvelles militaires banales, rien de nouveau ; mais ce n’est pas pour Commercy qu’est parti le 171e, c’est pour l’Alsace ; cela va recommencer. Mme des L. va à l’hopital pour sa dernière piqûre.

Visite de Mme de St Michel ; elle vient maintenant presque tous les jours pour quelques moments avec nous. Visites d’adieu de M. Jourdan qui part demain matin pour Trabach avec son ballon et ses aérostiers ; c’est bien décidément les opérations qui vont reprendre. Nous nous séparons tous fort bons amis et nous espérons bien le revoir.

Visite quotidienne du lt Weité qui nous apprend des choses intéressantes : Joffre aurait dit au ministère qu’il pouvait chasser les Allemands en 15 jours mais qu’il faudrait pour cela sacrifier 150 000  hommes, et qu’il préférerait y mettre un mois, c’est bien ce que le Gal Lecomte nous avait dit ces jours-ci.

Le 171e a été décimé par la faute de son colonel, grièvement blessé lui-même et mis à pied. Les troupes méridionales ont encore flanché au col de Saales, déclarant qu’elles en avaient assez et qu’on en fusillerait si on voulait, mais qu’elles ne marcheraient plus. Quelle honte et quels horribles gens que ces méridionaux.

Jeudi 22

Aucune nouvelle militaire.

Visite de Mlle Heym qui passe une partie de l’après-midi avec nous ; son frère est bien long à se remettre ; nous l’invitons à prendre le thé, et à venir se promener un peu avec nous demain ; il fait beau, il faut profiter de nos permis avant l’hiver.

Soins toute la journée, lettres à Fernand, Anna et Mme Morel ; je les donnerai à Mme  de N. qui part demain pour Paris.

Vendredi 23

Soins toute la matinée ; rien de nouveau au point de vue militaire.

Lettre de ma tante qui me donne des nouvelles de Jean, le pauvre garçon sera défiguré et est menacé de perdre un doigt, Paul Augrain a une fièvre typhoïde.

Visite du Dr Falconet, le major qui nous fait nos piqûres ; il examine tout et admire en conséquence : c’est un homme intelligent.

Arrivée d’un malade, je crains que ce ne soit un typhique, nous ne pourrions pas le garder.

Après déjeuner nous allons conduire Mme de N. à la gare, en passant par les Anges où nous voyons tout le monde, fort aimable, d’ailleurs. Il est presque impossible de pénétrer dans la gare et sans le capitaine de Vergesse, nous aurions dû y renoncer, Mme de N. est ravie de partir, elle revient mercredi soir, Mme de M. lui ayant rogné un jour de son congé ; nous rencontrons Mme de St Michel et la ramenons à l’ambulance.

En y arrivant, grosse émotion ; on entend le canon tout près, des détonations sèches comme quand on tire sur un aéroplane, et en effet, c’est bien cela ; nous voyons ce monstre juste devant nous à une grande hauteur ; la canonnade crépite de toute part, tous les forts tirent, le Salbert, le Justice et les autres ; nous voyons les obus éclater près de lui, et je fais les vœux les plus ardents pour qu’il soit atteint et descendu au plus tôt ; malheureusement, l’aviateur a trouvé que cela devenait trop sérieux et il a viré de bord ; nous l’avons vu s’éloigner vers l’est environné de la fumée des obus éclatant autour de lui ; je veux espérer que Rappe, Bessancourt ou Dannemarie ne l’auront pas manqué. Il n’a jeté aucune bombe et on suppose que cette visite faite en plein jour était une reconnaissance provoquée par le débarquement ici des troupes fraîches venant du centre. Belfort fourmille d’espions et l’arrivée de ces troupes a sûrement été annoncée tout de suite. Un officier a remarqué un de ces derniers soirs qu’une lumière se rallumait et s’éteignait de façon irrégulière à une des fenêtres de la ville ; c’était de la télégraphie optique ; tout près de chez nous on a découvert un poste de télégraphie sans fil ; et comme cela tous les jours ; c’est effrayant.

Une histoire fantastique est arrivée à l’hôpital militaire et fait le tour de la ville ; elle nous arrive de source authentique. Un des majors, chef de service, pour punir une infirmière qui lui avait caché pipe, tabac et cigarettes et qui refusent de les lui rendre, l’a couchée sur sa table d’opération et en présence de tous les infirmiers, lui a administré une fessée de première classe sur la partie charnue de son individu. L’affaire arrivant aux oreilles de Landouzy, l’infirmière a été envoyée à Rethenans ; quant au médecin, a-t-il été puni, on n’en sait rien. Mais que dire d’un établissement où de pareilles choses peuvent se passer.

Nous profitons du beau temps pour aller faire un tour en emmenant Mme de St M. Je bénis mon permis de circuler qui me procure le plaisir de marcher un peu. Nous sortons de Belfort par la porte de Brisach, datant de Vauban, elle est splendide et les murailles qui dominent la route à cet endroit forment un cadre imposant. Nous allons au cimetière des mobiles de 1870 où sont enterrés 1 800 de ces braves, nous passons devant le fort de la Justice et montons à la Miotte, non sans avoir été arrêtées deux fois par les sentinelles. Du haut de la crête, la vue est splendide, un peu voilée par la brume, malheureusement. Au nord et à l’ouest, les Vosges toutes bleues, à nos pieds Belfort, l’étang des Gorges, le parc d’aviation, des bois couleur de rouille, le Salbert tout doré par l’automne, derrière nous, à l’est, la Justice, les Bsses et Htes Perches, plus loin la plaine de la trouée des Vosges, vers l’Alsace. Quand irons-nous ? C’est superbe et nous redescendons à regret, mais les soldats du fort commencent à nous remarquer, et comme une des sentinelles nous a dit aimablement qu’il valait mieux qu’on ne nous voit pas, nous filons. Nous repassons entre de hautes murailles fortifiées qui font que l’on se croit dans une gorge de montagnes et je rentre, ravie de ma promenade. Si le beau temps continue, nous tâcherons de recommencer.

Rien de neuf en notre absence, Mlle Roch a bien surveillé la maison, tout est en ordre, et les malades sont aussi bien que possible ; n’ayons donc pas de remords de nos deux heures de congés, les premières !

Samedi 24

Arrivée de 9 malades, cela nous en fait 38, quand donc aurons-nous quelques blessés, ce serait parfait.

Soins toute la journée. Lettres de Cécile.

Visite du major Coserey, de Mme de St M. ; tous les jours, nous avons du monde. Dîner à 6 heures.

Dimanche 25

Nuit calme ; depuis que Lombard n’est plus là, il semble qu’il n’y ait plus rien à faire ; j’ai causé longuement avec Heym et les lieutenants, un nouvel officier est arrivé de la ligne de feu, blessé à la jambe dans une escarmouche d’Alsace.

Messe à 7 heures ; soins toute la matinée. Visite de Mme de St M. et du capitaine de Beaurieu ; ce malheureux est sans aucune nouvelle de sa femme depuis l’invasion et elle se trouvait dans leur château près de Maubeuge, avec ses trois enfants ; quelle angoisse ; il n’en peut plus d’inquiétude. Il a causé avec tous nos malades, leur distribuant des cigarettes, ils étaient enchantés.

Aucune nouvelle intéressante ; nous avons légèrement reculé dans le nord.

Je souffre beaucoup d’une éruption aux mains et aux pieds ; je me demande ce que cela peut bien être.

Deux cartes de Louis datés du 1er et du 8 octobre ; il demande des nouvelles, n’ayant rien reçu de moi.

Lundi 26

Soins toute la matinée.

Lettres de Mme Genest et de Mlle La Rivière ; le pauvre Jean va mieux mais souffre horriblement d’une main, un œil est perdu et il sera défiguré ; quelle horrible chose !

L’Écho annonce seulement aujourd’hui la mort du capitaine Fockedey ; j’ai vu hier celle de Peyrot ; pauvres garçons. Mlle La Rivière reçoit une lettre d’une de ses amies, sœur du capitaine Halbwachs ; il est blessé et prisonnier ; soigné à Strasbourg, il a été évacué précipitamment pour le centre de l’Allemagne.

Mme des L. va faire des courses ; pendant ce temps, je reçois la visite de notre ancien malade Oberreiner ; il est tout à fait remis et repart demain pour Dannemarie.

Départ d’artillerie pour l’Alsace. À quand quelque chose de sérieux ?

Deux malades partent, deux autres arrivent envoyés par Farconet.

Mon éruption continue et est très douloureuse ; je crois à de l’urticaire, mais je n’ai rien mangé capable de me la donner.

Mardi 27

Soins toute la journée, sans arrêt ; depuis longtemps, nous n’avons été aussi occupés ; un de nos malades fait de la typhoïde, nous devrions l’envoyer à Rethenans, mais devant son désespoir à l’idée de partir, nous obtenons du Dr l’autorisation de le garder ; c’est une grave infraction au règlement, espérons qu’il n’y aura pas d’anicroche. On le monte au second, dans la chambre d’isolement où Mme des L. et moi le soignerons.

Quatre nouveaux malades dont un mourant de tuberculose et que l’on met à part.

Visite du Gal Lecomte ; pas de nouvelle sensationnelle ; on a l’impression que les Allemands sont au bout de leur rouleau et arrivent au moment où il faut prendre une décision ; la campagne d’Allemagne n’aura lieu vraisemblablement qu’après l’hiver ; par ici, on ne fera pas grand chose.

Mon éruption va mieux ; mais cela ressemble bien plus à de la varicelle qu’à de l’urticaire ; je ne sais pas où j’ai pu attraper cela ; cela ne me gêne pas énormément, mais est bien laid !

Mercredi 28

Soins toute la journée, sans arrêter une seconde ; le nombre d’étages qu’on peut monter dans une journée est effroyable ; notre typhique est très occupant, le tuberculeux se meurt, deux autres commencent une pneumonie et un fait une rechute grave. Il n’y a pas moyen de s’asseoir ni de trouver une minute pour écrire une lettre.

Je découvre par hasard que Reydelet a son frère sergent-fourrier dans le bataillon cycliste de Paul ; je vais écrire pour le recommander.

À 6 heures, nous allons au devant de Mme de N. ; nous voyons à la gare le capitaine de Vergesse et le major Pichon qui disent nous avoir envoyé cinq malades, nous ne les avons pas reçus ; ils ont dû se tromper de maison.

Julie[8] nous rapporte des nouvelles ou plutôt des détails intéressants venant de son mari ou de son beau-frère, l’un major de la place de Dunkerque, l’autre à la tête du service des munitions au ministère.

Joffre est à Dunkerque ; il a refusé le bâton de maréchal qu’il n’acceptera qu’une fois les Allemands hors de France, ce qui sera encore long, car on manque de munitions, comme les Allemands, d’ailleurs ; dans les tranchées, de part et d’autre, on tire à blanc, ce qui éternise la situation. Du côté de Roye les tranchées sont à 40 m les unes des autres et l’on cause ; les Français, loustics, ont pu faire venir 10 000 boules puantes qu’ils ont jeté dans les tranchées allemandes !

Nous avons déjà 100 000 prisonniers en Allemagne dont 20 000 venant de Maubeuge, mais il y a encore plus de prisonniers Allemands chez nous.

Le Gal d’Amade a été mis à pied, ainsi que le Gal Sordet ; celui-ci aurait éreinté la cavalerie, à qui il a imposé de telles marches qu’une grande partie des chevaux sont morts ; on n’en a plus et on a dû en faire venir 20 000 de l’Argentine, mais il faut le temps de les dresser ; une partie des cavaliers partent comme cyclistes, ou même fantassins à cause de cela.

La défaite de Charleroi est due à Sauret et la reddition de Lille à Percin, deux misérables qui auraient dû être fusillés.

Les soldats belges sont bons, mais les officiers incapables.

La bataille de la Marne a été une grande et incontestable victoire due à Foch, Maunoury et Gallieni qui, voyant que c’était dur, a envoyé de l’armée de Paris 10 000 soldats en automobiles.

Après Lille et Charleroi, lord Kitchener est venu en personne à Paris pour déclarer que l’Angleterre se retirait si les choses ne changeaient pas ; c’est ce qui a fait tomber le ministère et démoli Sauret et Percin.

Jeudi 29

Soins sans arrêt toute la journée ; le lieutenant Denis vient voir Grasner, un de ses hommes.

Nous ne veillerons plus à l’hôpital ; cela nous permettra de veiller ici.

Thé avec Julie, Mme Ihler et Mme de St M..

Aucune nouvelle de la bataille.

Nos infirmiers passent au conseil de réforme. Denanse est pris, Niot va être immédiatement opéré d’une hernie, Fried et Cail nous restent.

Le sergent Wilhelm nous revient comme malade ; il a une nouvelle crise de sa maladie de cœur ; cela continuera tout le temps ; on le fera évacuer à l’arrière samedi avec toutes nos sciatiques.

Hier matin, visite de Bousquet qui voulait faire partir tous nos malades ; heureusement qu’on a pu en enfermer les 3/4 dans le fumoir avec défense de parler et de bouger ; ils ont été ainsi escamotés et pourront achever de guérir en paix.

Vendredi 30

Bousculade, soins, arrivage de 7 nouveaux malades, départ d’un ; cela nous en fait 51 ; notre typhique demande trois enveloppements froids par jour, Cretien, deux, piqûres, ventouses, analyses pour tous ; on n’arrête pas de courir de toute la journée.

Lettre d’Yvonne ; Jean va mieux, mais dans quel état sera-t-il, une fois guéri.

Visite de Mme de St M., un secret lui échappe ; M. de Beaurieu est en train de travailler les plans du siège d’Istein, la grosse forteresse qui se trouve de l’autre côté du Rhin, juste en face de nous. Naturellement, nous n’en dirons pas un mot.

Pour quand, cette belle expédition ?

Deux officiers anglais sont arrivés en mission à Belfort ; ils sont venus en automobile mais à 10 kil. d’ici, n’ayant pas le mot de passe, ils ont été arrêtés et ont fait le trajet à pied, encadrés de quatre soldats, baïonnette au canon, ce n’est qu’ici que, leur identité reconnu, on les a relâchés.

Samedi 31

Départ de 5 malades pour l’arrière ; comme les autres, ils s’en vont à regret ; arrivée de 3 nouveaux ; nous veillons toujours entre 45 et 50 ; visite du Dr assez tard, cela nous bouscule un peu.

Le pasteur vient nous inviter au service protestant en mémoire des soldats morts pour la France ; nous irons certainement.

Soins toute la journée.

Mme Zeller, notre présidente, écrit à la présidente des Femmes de France, une lettre stupide pour lui dire que personne de la C. R. n’ira au service protestant ; nous passerons outre ; sur ce sujet, on n’a rien à nous défendre.

Trois malades demandent à aller à la messe avec nous demain. Si notre aumônier n’était pas aussi empoté, quel bien il pourrait faire.

Rien de neuf dans le nord.


Dimanche 1er novembre

Lever de bonne heure pour prendre les températures avant la messe.

Messe à 7 heures chez les Maristes, dite par un soldat, servie par un soldat et où il n’y a que des soldats et nous deux.

Nos malades ont une tenue très édifiante.

Nous rentrons un moment pour pouvoir déjeûner avant de repartir au temple. Cérémonie froide ; je ne puis supporter de voir cette chaire en place de notre autel ; on remplace Dieu par un homme ? Sermon ou plutôt discours, genre conférence ; le côté patriotique bien, sauf quelques pauvretés ; le côté religieux, très quelconque. Chants superbes, le choral dans toute sa beauté. Malgré la lettre de Mme Z., il y avait des membres de la C. R., les médecins chefs de l’hôpital, etc. ; nous sommes ravies d’y avoir été.

Soins toute la matinée.

Après déjeûner, promenade dans le jardin ; il fait un temps superbe et tous ceux qui peuvent se lever y sont ; cela en fait bien 35 et tous ces uniformes font un joli coup d’œil. C’est dommage de ne pouvoir les photographier.

Je vais avec Julie au cimetière de Brasse sur les tombes des soldats. Elles sont fort bien ornées de fleurs et de rubans tricolores ; les troupes occupant l’Alsace ont envoyé une gerbe de fleurs cueillies là bas et nouées d’un ruban tricolore ; c’est extrêmement émouvant.

Visite de Mme de St M.. Elle sait pas mal de choses qu’elle ne peut redire, aussi je ne la questionne pas ; nous apprenons seulement qu’on va remarcher incessamment, que son cousin travaille toujours le siège d’Istein, et que les Anglais avaient une mission importante.

Nous n’avons plus qu’à attendre les évènements.

À 6 heures, service funèbre à St Christophe ; nous y allons toutes les trois ; Décoration superbe qui serait parfaite avec quelques drapeaux, assistance civile et militaire très nombreuse, sermon très banal, musique affreuse. Nous y retrouvons Mme de M. et quelques autres, fort aimables, mais qui ne tiennent pas plus à nous que nous ne tenons à elles.

Rien de nouveau dans le nord.

Lundi 2

Messe à 6 heures à St Vincent. Soins toute la matinée.

À 2 heures, je vais avec Julie à l’hôpital pour ma troisième piqûre, conversation avec les majors Pichon et Farconet toujours très aimables.

Il fait un temps superbe, le Dr arrive pour nous photographier avec nos malades, ceux du moins qui peuvent se lever. ; cela fait un groupe imposant. Mme de N. est souffrante de sa piqûre ; fièvre, malaise, elle se couche ; je n’ai encore rien.

Mardi 3

Lever de bonne heure car nous avons à 9 heures une messe de Requiem aux Anges ; très beaux chants, mais cela manque de drapeaux et de discours. J’ai un commencement de grippe ou tout au moins de malaise qui vient peut-être de ma piqûre ; malgré cela, je passe 2 heures à surveiller un immense feu de feuilles mortes que font nos soldats ; deux anciens coloniaux, Beaupré et Reydelet excellent à l’arranger et cela nous amuse beaucoup ; cela me rappelle ceux de Neauphle.

Visite de Mme Obrecht qui prend le thé avec nous, de Mme de St M., de M. Claudon, etc. ; notre bureau ne désemplit pas.

Longue lettre de Paul qui repart vendredi pour le front, très au nord.

Il est proposé pour être nommé capitaine, mais il craint que ce ne soit dans un régiment de ligne. Je comprends son désir de rester chasseur.

Mercredi 4

Je suis encore un peu grippée, mais la fièvre a quand même été moins forte qu’à ma première piqûre.

Soins toute la matinée.

Il pleut toute la journée, impossible de mettre le nez dehors. Mme  Ihler nous invite à déjeuner demain pour l’anniversaire du Dr. Mme des L. sort avec Melle R. pour lui faire envoyer une plante quelconque.

Lettre de Mme H. Morel, toujours pas très gaie ; comme cela doit être pénible d’être inactif en ce moment.

Les nouvelles du nord ne changent pas. On y envoie des masses de munitions. Rien qu’hier et aujourd’hui, on a expédié cent wagons d’obus ; la S Alsacienne en fabrique à force et on prend aussi dans nos forts.

Le Gal Pau est revenu, le train entre Belfort et Besançon est supprimé, il arrive des quantités de troupes ; tout indique une reprise prochaine des opérations. Le Gal Lecomte, sans rien dire de précis, bien entendu, parle de quelque chose de sérieux pour les environs du 15. La bataille du Nord va-t’elle donc prendre un caractère d’offensive qui permettrait d’avancer partout en même temps.

Jeudi 5

Soins toute la journée ; notre typhique ne va pas très bien, il est très déprimé ; je crois que le Dr regrette de nous l’avoir laissé. Déjeuner chez les Ihler.

Visite de Claudon et de M. Feltin le comptable qui remplacera M. Meyer.

Aucune nouvelle militaire intéressante.

Vendredi 6

Messe à 6 heures après la veillée. Les nuits ici ne sont rien en comparaison de celles de l’hopital. C’est ce matin que Paul repart ; je prie pour lui tout spécialement.

Soins toute la matinée ; le typhique est de plus en plus faible.

Après déjeuner, promenade avec Julie ; il ne fait pas beau, mais nous avons vraiment besoin de prendre l’air. Nous allons dans faubourg des Vosges où nous découvrons, l’usine à gaz, l’hopital civil, la Société Alsacienne, les usines DMC ; nous revenons par notre porte du faubourg pour ressortir par celle du Marché, et revenir par la porte de Brisach ; ce coin là est superbe et les fortifications impressionnantes ; c’est bien la citadelle imposante et sauvage. Malgré le plaisir de cette belle promenade, je la regrette un peu, car mon commencement de rhume augmente ; je ne me sens pas bien du tout et me couche à 8 heures.

Samedi 7

Lever tard ; installation du nouveau comptable, explications administratives, soins, opération de Billet à qui le Dr enlève une loupe bien mal placée. Ce n’est pas un chirurgien très brillant et nous faisons des comparaisons avec les maîtres des Peupliers ou d’ailleurs.

Soins toute la journée à nos 52 malades.

Visite de M. Jourdan revenu d’Alsace pour 8 jours ; quelques nouvelles : les opérations recommencent vers le 15.

Le Gal Pau est à Thann où il y aura sans doute une bataille de 100 000 hommes dans peu de temps. On occupera Mulhouse et on y restera, cette fois. Il doit arriver ici ce soir et ces jours ci près de 300 000 h. Mlle Heym vient nous annoncer le départ du capitaine et nous apporter ses remerciements et ses adieux. Nous lui souhaitons bon voyage et un complet rétablissement.

Buron va de plus en plus mal ; je crois que nous ne pourrons pas le tirer de là.

Mme de St M. vient coucher chez nous ce soir ; on l’installe et je vais en faire autant.

Dimanche 8

Lever à 5 h. 1/2 pour préparer les malades qui veulent aller à la messe de St Christophe, j’ai tellement à faire que je ne puis aller à la messe moi-même avant 9 heures 1/2.

Mme des L. y va avec nos soldats ; je regrette beaucoup cette messe militaire qui est très belle, mais il est impossible que nous y allions toutes les deux ; soins toute la journée.

Il fait un temps superbe, Mme des L. et Julie en profitent pour aller à la Miotte, et en revenir par cette superbe porte de Brisach.

Rien de nouveau au point de vue militaire.

Lundi 9

Journée de bousculade ; cinq de nos malades guéris rejoignent leurs dépôts ; Reydelet a les larmes aux yeux, il doit me prévenir s’il réussit à se faire envoyer au 10e groupe cycliste, comme il le désire ; c’est un brave garçon qui se montre bien reconnaissant ; il est vrai que lui et Baud ont été aux gâtés ; s’ils sont blessés, ils reviendront ici.

Après déjeuner, autre départ de six, ceux qui restent à Belfort ; deux autres encore sont conduits à l’hopital militaire pour y être opérés ; cela réduit notre effectif à 40.

Visite du Gal Lecomte : lui ne croit pas à la réoccupation de l’Alsace ; ce qu’il me dit est en contradiction avec les renseignements qui nous viennent d’autres côtés. Il n’y a qu’à attendre pour voir qui aura raison.

Rien de nouveau au nord.

Amusante aventure, M. Jourdan vient nous faire une visite à 8 h. 1/2 ; il nous répète ce qu’il nous a déjà dit sur les opérations futures, juste le contraire du Gal Lecomte, nous apprend qu’un dirigeable va probablement revenir ici nécessairement ; au moment de partir, vers 10 heures, impossible de retrouver le papier sur lequel il a inscrit le mot de ralliement ; cela l’empêche, non seulement de franchir les portes, mais même d’aller à l’hôtel, la circulation est interdite la nuit et il ne ferait pas cent mètres sans être arrêté. Il n’y a pas d’autre ressource que de lui offrir l’hospitalité ; il est un peu confus de sa mésaventure qui nous amuse beaucoup. On l’installe dans une chambre de malades où couche déjà Cail l’infirmier. Comme cela, notre réputation sera sauve ! S’il n’y a pas d’alerte cette nuit à l’aérostation, il n’y aura que demi-mal ; si on ne le trouve pas à son poste, tant pis pour lui, il s’en tirera avec des arrêts.

Mardi 10

Mon rhume augmente, il va prendre des propositions fantastiques, comme d’habitude.

Soins, visite du Dr ; notre typhique est un peu moins mal, mais toujours en danger. Nous l’avons fait administrer dimanche par l’aumônier, tout est donc en règle de ce côté.

Lettre de Camille ; Paul a pu les embrasser au passage en se rendant à Dunkerque d’où il gagnera la ligne de feu ; lettre de Cécile qui est sans nouvelles de moi et me croit enlevée par les Allemands : ils sont bien loin d’ici !

Visite de Jourdan qui apporte ses remerciements : il n’y a eu aucune alerte et son absence a passé inaperçu.

Le soir, hémorragie de Sparapan qui vomit plus d’1/2 litre de sang. Tout en faisant le nécessaire, nous envoyons chercher le Dr ; ergotine, glace, etc. ; un peu plus, il nous passait dans les mains ; ce ne sera pas pour cette fois, mais il est bien mal.

Mercredi 11

Lever de bonne heure, Mme des L. restant un peu couchée. J’ai eu une nuit calme. Mon rhume est terrible, j’ai très mal à la gorge et je tousse sans arrêter : comme c’est agréable.

Lettre de M. Boulangé de retour à Paris ; elle y a appris la blessure de Jean et en est toute bouleversée. Yvonne va aussi rentrer, son mari est reparti pour le front. Aucune nouvelle militaire ; depuis le temps que l’on progresse, nous devrions être en Chine !

Jeudi 12

Nuit horrible ; tempête, rhume, toux. Je me lève tôt, l’aumônier venant à 7 heures pour Sparapan.

Fête de Mme des L.. Le personnel lui donne des fleurs. Julie une théière qui remplacera avantageusement les horribles pots dont nous nous servons habituellement. Mme Obrecht, un capillaire dans un fort joli cache-pot, etc.

Nous avons des invités de marque, Julie, naturellement Mme de St M. et son mari, le capitaine de Beaurieux et Jourdan ; on installe notre table dans le bureau, avec toutes ces fleurs, c’est fort joli et notre dînette ne sera pas trop lamentable. Tout le monde est gai, même M. de  B. qui a vraiment une énergie admirable pour dissimuler ses inquiétudes sur sa femme et ses enfants. Je donnerais je ne sais quoi pour voir Mme de M. tomber au milieu de cette fête de famille. Nous nous séparons fort contents des uns et des autres. Il est convenu que nous irons déjeûner chez eux samedi.

Mon rhume augmente, je me couche à 5 heures, avec des yeux qui commencent à pleurer.

Vendredi 13

Lever à 10 heures, avec des yeux comme des tomates, je pleure toute la journée et ne fais aucun service.

Aucune nouvelle militaire, on attend la fin des combats du nord pour reprendre par ici ; les ordres du quartier général sont de ne pas attirer l’attention sur Belfort.

Visite du lt W ; quelques nouvelles : le dirigeable est attendu cette nuit ou la prochaine ; quatre avions anglais sont arrivés ce matin avec leur personnel est arrivé aussi à la gare un énorme canon de marin de 240 avec munitions.

Samedi 14

Je pleure un peu moins fort, mais je tousse davantage ; je suis forcée de renoncer à aller déjeuner chez le capitaine de Beaurieu où nous sommes invitées, d’autant plus qu’il fait un temps épouvantable. Je le regrette fort, mais ce serait bien peu raisonnable ; Renée[9] et Julie vont seules.

Visite de M. Obrecht apportant le Temps et l’Illustration ; pas de nouvelles intéressantes.

Julie et Renée reviennent enchantées de leur déjeuner. On a beaucoup mangé, bu, fumé, ri et dit des bêtises.

La sœur Térence vient nous dire qu’on demande les sœurs à l’hôpital militaire et qu’elle est forcée de nous les reprendre.

Devant l’intérêt général, nous nous inclinons mais pour les veilles et les matins, cela va nous gêner beaucoup.

Visite de M. Jourdan qui, avant d’aller dîner en face, vient prendre de mes nouvelles, c’est fort aimable à lui. Il n’a rien à nous apprendre de nouveau.

Dimanche 15

Messe à 7 heures aux maristes. Soins toute la matinée, déménagement de Sparapan, que le Dr trouve plus mal et que nous installons seul dans une chambre.

Le Dr Ihler, Jourdan et Mme de N. viennent déjeuner.

Aucune nouvelle militaire.

Mon rhume va mieux, mais j’ai bien mal à la gorge.

Lundi 16

Lever de bonne heure. Soins toute la journée ; rangements.

Rien de neuf au point de vue militaire.

Visite quotidienne de Mme de St M.. On répare l’auto qui doit nous mener à Thann avec le capitaine de Beaurieux.

Si cela peut réussir sans encombre, quelle joie d’aller en Alsace.

Mardi 17

Soins, rangements.

Visite du lt Obrecht ; aucune nouvelle intéressante.

Visite de Mme de St M. ; son mari va être versé dans un service actif et quitter Belfort. Son cousin a enfin des nouvelles de sa femme qui était en bonne santé à Beaurieux, il y a 15 jours.

Mme des L. revient de l’hôpital militaire ; tous les officiers sont partis, sauf Pouty ; Heym est à Dijon.

Il est question pour la dixième fois d’envoyer notre équipe sur le front. Je n’y croirai que quand ce sera officiel.

Melle Cl. Lopez a traversé Belfort venant de Gray, et rentrant à Paris ; on aurait pu nous prévenir de son passage.

Toujours rien de neuf dans le Nord.

Visite d’Adieu de Jourdan qui regagne demain l’Alsace avec son ballon. Nous nous donnons rendez-vous à Thann, à Mulhouse, ou tout simplement ici pour le réveillon.

Mercredi 18

Soins ; lettre de M. Meyer apportée de Fribourg par Mme Ihler.

Après déjeuner, promenade avec Julie derrière le fort des Barres ; nous gagnons un bois d’où l’on a une vue splendide sur les forts du Nord, les Vosges et le ballon d’Alsace recouvert de neige ; c’est vraiment très beau, et il fait un temps superbe quoique très froid.

Salut à 4 heures, thé avec Julie et Mme de St M.. Nouvelles du lt Weité : on arrive à construire en France 100 000 obus par jour ; Joffre attend d’en avoir assez pour reprendre l’offensive ; c’est d’ailleurs ce que nous savions déjà d’autre part. Quant aux aviateurs anglais qui sont ici, leur mission serait d’aller à Friedrichshafen sur le lac de Constance détruire les hangars et la fabrique des zeppelins.

Reçu lettre d’Anna ; Paul est du côté d’Hazebrouck, bien portant ; ses dernières nouvelles sont du 9.

Jeudi 19

Toujours beau temps, mais glacial. Soins, Sparapan est toujours bien mal ; combien de temps traînera-t-il encore ?

Après déjeuner, promenade dans le jardin avec tous nos soldats valides ; ils marchent vite pour ne pas avoir froid ; le coup d’œil est à la fois joli et très amusant.

Mme des L. va à Danjoutin conduire un de nos malades voir un de ses enfants mourant.

Lettre de Mme de N. : Joffre voudrait retenir les Allemands par ici, pour permettre aux Russes de gagner une grande victoire, ce qui abrégerait la guerre ; mais le bruit court ici dans les milieux militaires qu’ils ont reçu une pile.

Vendredi 20

Soins. Froid, neige.

Après déjeuner, visite à l’hop. mil., conversation avec Mlle Préault très aimable ; visite aux Anges sans agrément, visite à M. de Vergès pour lui dire de ne pas nous oublier, achat de tricots ; thé chez Julie.

L’abbé Mossler vient une minute en courant ; il repart pour l’Alsace. Il nous dit confidentiellement qu’il y aura une action assez sérieuse d’ici trois jours ; il arrive des troupes tous les jours. Quelque chose nous fait plaisir : les soldats qui regagnent l’Alsace après avoir été soignés chez nous, font un tel éloge de l’ambulance que tous leurs camarades désirent y venir et que nous sommes connues jusqu’à la ligne de front. Quelle joie de penser à la bonne influence que nous pouvons avoir ; c’est une vraie récompense pour le peu que l’on fait. Personne d’entre eux ne nous oublie et nous avons souvent des lettres bien touchantes.

Rien de nouveau dans le Nord.

Fried qui était en permission n’est pas rentré.

Samedi 21

Fried rentre à 7 heures après avoir passé la nuit dehors sans autorisation ; nous avons décidé de ne lui faire aucun reproche mais de demander pour lui une punition à l’hôpital militaire ; le Dr Ihler s’en charge après avoir prévenu Fried ; les autres infirmiers sont souples comme des gants.

Les histoires de Marthille qui recommencent ; impossible d’y tenir ; le comité va de nouveau essayer d’obtenir son changement sans qu’on nous touche, ce sera difficile. Il doit venir ici le délégué régional de la C. R. de Besançon pour essayer de la mettre à la raison, ou tout au moins faire une enquête sur place et un rapport contre elle.

Thé chez Mme de St M. ; rien d’intéressant. On entend le canon de 3 à 4 heures.

Notre comptable nous communique de très intéressantes lettres du Havre devenu le quartier général de l’armée anglaise ; le flot des arrivées de troupes, des approvisionnements est incessant ; les Anglais ont loué les maisons pour 2 ans. On attendra pour une offensive écrasante d’abord que les Allemands soient plus épuisés, puis que nos renforts forment une armée considérable ; jusque là, patience.

Visite de M. R. ; Fried aura quelques jours de prison, mais il nous conseille de demander son remplacement ; c’est la seule punition qui le touchera, et l’exemple sera très salutaire pour les trois autres ; ils se trouvent bien ici où l’on est mieux que dans les formations de l’hopital et ils ont une frayeur horrible d’en partir ; pour l’instant, il a l’air assez penaud.

Dimanche 22

Messe à 6 heures à St Vincent, pour permettre à Mme des L. d’aller à St Christophe avec les malades. Le docteur nous avoue avoir fait une démarche auprès du médecin-chef pour demander un peu d’indulgence pour Fried ; c’est stupide, la preuve en est dans la réponse de Rebout qui arrive pendant la visite ; seulement 15 jours de consigne, ce n’est pas assez et le docteur paraît assez ennuyé du trop bon résultat de sa démarche ; cela ne fera aucun effet et ne peut qu’amoindrir notre autorité.

Après le déjeuner, Mme des L. va lui reparler de cette affaire ; le Dr reconnaît qu’une sanction plus grande est nécessaire et s’emploiera lui-même à l’obtenir. C’est une démarche assez ennuyeuse pour lui mais il n’avait qu’à rester tranquille au lieu de faire une bêtise.

Bonnes nouvelles militaires, ce qu’on nous avait dit confidentiellement mercredi est accompli ; trois de nos avions anglais ont été à Friedrichshafen ; ils sont descendus à 150 mètres au dessus des hangars et des ateliers des zeppelins ; les hangars étant vides, ils ne s’en sont pas occupés, mais ils ont pu incendier les ateliers ; on les a criblés de balles et d’obus, un des aviateurs a été blessé et fait prisonnier, les deux autres sont revenus indemnes, n’ayant mis que 4 heures aller et retour pour cet exploit. Le gouverneur les a décorés de la Légion d’honneur ce matin en grande pompe ; l’un des deux officiers avait un peu la larme à l’œil. C’est une belle expédition, je regrette qu’elle n’ait pas été faite par des Français.

Julie et Renée vont se promener à Danjoutin ; pendant ce temps, visite de Claudon ; on attend ces jours-ci celle du délégué régional de la C. R. ; cela va chauffer avec Mme de M..

On annonce que l’avance en Alsace et en Lorraine reprend ; mais le bruit court d’une retraite des Russes.

Lundi 23

Soins toute la matinée ; départ de trois malades guéris qui rejoignent leur corps.

Fried ne fait plus une course et ne met pas le pied de dehors ; c’est le seul moyen de lui faire sentir sa consigne ; il a l’air vexé et humilié. Néanmoins, le docteur écrit la demande de remplacement, lui aussi est vexé.

Toute cette petite histoire doit être le grand sujet de conversation de la cuisine et des malades.

Rien de neuf au point de vue militaire ; les aviateurs anglais regagnent le Havre, emportant la croix de celui qui n’est pas revenu.

Arrivée d’un nouveau malade envoyé par le Dr. C’est un typhique qui paraît assez gravement atteint.

Mardi 24

Soins, départ de 4 malades dont Batteman qui pleure en nous quittant.

Le remplaçant de Fried arrive ; les choses ne traînent pas avec le médecin-chef. Fried est assez penaud, mais ne peut qu’obéir ; les autres sont ahuris et d’une souplesse merveilleuse ; personne ne bronchera plus maintenant. Le nouveau est un nommé Receveur qui paraît bien.

Lavage de cheveux ! Visite de Julie, de M. Claudon ; la question Marthille tourne à l’état aigü ; qu’en sortira-t-il pour nous ?

Arrivée de 7 nouveaux malades venant d’Alsace ; chacun d’eux retrouve ici un ami, c’est une joie générale.

Lettre de la petite Renée ; Paul est maintenant dans les Vosges, à Charmes, près d’Épinal.

Mercredi 25

Soins toute la matinée.

Visites de Mme de St M. ; de Claudon, de Julie. Rien de neuf pour Mme de M..

La seule nouvelle intéressante et absolument secrète que nous apprenons par Mme de St M., est que Joffre est à Thann où il est arrivé hier soir ; il viendra sûrement à Belfort après, peut-être demain. Cela indique sûrement quelque chose d’important pour l’Alsace.

Fried a comparu devant le médecin-chef et est sorti de là assez décontenancé ; nous savons par M. R. ce qui s’est passé.

Jeudi 26

Visite d’un major pour vacciner nos tuberculeux afin de les faire réformer si possible. C’est un Parisien, intelligent et aimable.

Visite interminable de Mme Z. accompagnée d’une autre dame qui nous apporte du linge et des fruits. Tout le monde sait aujourd’hui que Joffre était à Thann hier.

Mme de St M. nous apprend l’arrivée de Millerand pour aujourd’hui. On doit reprendre d’ici quelques jours la marche en Alsace et l’état major tout entier s’y rendra ; le capitaine de Beaurieu quitte les renseignements pour l’état-major du gouverneur.

Rien d’intéressant dans le nord.

Vendredi 27

La seule nouvelle de la journée est donnée confidentiellement ; l’offensive doit reprendre très prochainement partout, probablement dans les premiers jours de décembre.

Samedi 28

Joffre s’est montré très satisfait de Belfort et de l’Alsace. Il a été conduit à Thann par le frère de Mme Ihler : la situation générale est excellente, et la démoralisation de l’armée allemande plus qu’on n’aurait jamais pu le supposer ; on a donc tout intérêt à patienter.

Il est arrivé quelques blessés aux F. de France et aux Anges où je vais avec Julie : amabilité extrême de Mme de M..

Thé chez Julie avec Mme Villers et Mme de St M..

Dimanche 29

Messe à 6 heures à St Vincent.

Notre petit typhique est bien mal ; je crains que nous ne puissions cette fois arriver à le tirer de là.

Aucune nouvelle intéressante dans la journée ; cette fameuse avance d’Alsace se fait attendre.

Nous faisons prévenir le curé de notre malade qui vient l’administrer. Les parents sont là ; ils ont perdu il y a un mois un fils de 17 ans de la typhoïde, et celui-là en a 19.

Visite de Mme de St M., retour d’Alsace ; elle est allée en auto à Thann avec son cousin et un photographe de l’Illustration ; nous verrons donc prochainement les vues de ce voyage ; elle a fait une promenade ravissante, a vu des tranchées, et un tas de choses intéressantes. Elle a rencontré à Thann M. Béha, le frère de Mme Ihler que nous avions vu chez elle, et qui sera décoré dans quelques jours pour les immenses services qu’il a rendus à la France en Alsace.

Une sœur arrive passer la nuit auprès de notre malade, elle nous préviendra si quelque chose se passait.

Lundi 30

Lever à 5 h. 1/2 pour remplacer la sœur. Il a tout à fait perdu connaissance, délire et chante, c’est horrible ; j’y reste jusqu’à 7 heures et descends auprès des autres.

Aussitôt arrivé, le Dr monte auprès de lui ; c’est la fin ; il meurt dans le courant de la visite que je continue avec le médecin pendant que Mme des L. et un infirmier s’occupent de l’ensevelissement.

C’est le premier malade que nous perdons et cela nous attriste profondément, mais je serais plus impressionnée par la mort d’un soldat.

Le chagrin des parents est navrant, surtout celui du père, que je console de mon mieux ; ils sont touchants dans leur reconnaissance pour ce que nous avons fait, sans résultat, hélas !

Après déjeuner, courses avec Julie pour marcher un peu.

Mise en bière de notre malade ; Mme des L. et moi y assistons ; c’est ce que je trouve de plus pénible de tout ce qui accompagne la mort ; on l’emporte à l’hôpital civil ; l’enterrement aura lieu demain.

Mme de St M. vient à son retour d’Alsace ; elle est allée cette fois du côté de la frontière suisse. Il faisait un temps idéal et elle a pu voir jusqu’à la forêt noire, toute l’Alsace devant elle.

Quelques détails sur l’expédition des Anglais ; ils devaient partir quatre, mais l’un d’eux a flanché au dernier moment


L’officier prisonnier a tué de son révolver une fois tombé à terre, 7 soldats qui venaient sur lui et a continué à viser l’officier allemand qui s’approchait. Celui-ci lui a alors promis la vie sauve s’il se rendait, l’Anglais a tendu son révolver, c’est alors, que l’Allemand, furieux de voir que le révolver était vide, a frappé l’aviateur à coups de cravache en le blessant assez sérieusement.

Départ de quatre malades dont Olivier Guérile et Beaupré que nous regrettons plus particulièrement.

Mardi 1er décembre

Quatre mois depuis mon départ, c’est à peine si je puis le croire tant cela a passé vite. Pour combien de temps en avons-nous encore, cela ne fait que commencer.

Soins toute la matinée, la visite du Dr a lieu très tard, car il repasse au conseil de réforme. On nous le laisse heureusement, comment aurions-nous fait sans médecin  ?

Les Ihler doivent aller à Thann dimanche pour la cérémonie de la décoration de M. Béha. Il y a déjà longtemps que sa croix devrait lui être remise, mais il tenait à ce que çà soit à Thann et il fallait attendre d’y être solidement installés.

Il y a un grand mouvement en Alsace aujourd’hui, on doit essayer de reprendre Cernay, que les Allemands ont beaucoup fortifié et qui commande la route de Mulhouse. Mme Villers est partie pour Massevaux avec le Dr Pagnier. C’est la première infirmière de la C. R. qui va en Alsace. Est-ce de bon augure pour nous ?

À deux heures, enterrement de notre petit malade à l’hopital civil ; nous y allons avec 2 infirmiers et 2 infirmières qui portent quelques fleurs. C’est extrêmement triste. Dans le cimetière une femme est écroulée sur la tombe de son fils et pousse des hurlements. Que de deuils et de larmes partout.

Départ de Teuillet et de deux autres malades.

J’apprends deux nouvelles atrocités des Allemands : un jésuite, ami du P. Maquart que je rencontre chez Julie a été pris, roué de coups et enterré vivant ; il n’a été sauvé que grâce à un Bavarois catholique, qui, indigné, a pu revenir le déterrer avant qu’il ne soit asphyxié ; il est aujourd’hui entre la vie et la mort.

Un prisonnier français écrit d’Allemagne à sa femme qu’il va bien, est très bien traité, etc., et qu’il lui demande de conserver le timbre de sa lettre pour sa collection ; en dessous du timbre, il y avait écrit : « j’ai essayé de m’évader, on m’a repris et on m’a coupé les deux pieds. »

Tout cela est authentique, pourrons-nous leur faire pour qu’ils paient toutes ces horreurs, et tant d’autres qu’on ne sait pas encore.

Mercredi 2

Visite de Mme Zeller pour l’arbre de Noël : arrivée de blessés à l’hôpital militaire, mais pas encore chez nous. Il fait un temps superbe et nous pouvons rester un peu dans le jardin avec nos troupiers.

Deux aéroplanes passent au dessus de nous et vont atterrir au champ d’aviation. Ce sont les premiers depuis des mois. Quelle joie d’en revoir.

Visite du Gal Lecomte ; aucune nouvelle militaire.

Jeudi 3

Nous allons après déjeuner voir un de nos anciens malades, Dunacret, transporté après une opération, à l’usine Dollfuss. Il fait un temps horrible et nous pataugeons dans la boue. L’usine est splendide mais il y a trop de lits ensemble et le personnel ainsi que les objets de pansement sont notoirement insuffisants. Ce serait bien pour des convalescents ou des éclopés, mais pour des blessés, c’est stupide, et pourtant nous en avons vu arriver plus de 30 pendant notre courte visite. Ils seraient mieux partout ailleurs que là : le service de santé en général et celui de Belfort en particulier sont criminels à force de stupidité.

Cernay et Guebwiller sont repris ainsi qu’Aspach, mais tout est en cendres ; les Allemands détruisent ce que le bombardement épargne pour ne plus nous laisser que des régions dévastées.

Le bruit court de la prise d’Altkirch, mais ce n’est pas confirmé. Le 7e corps, doit, paraît-il, revenir par ici.

Wilhelm et Gueüle viennent nous voir. Celui-ci a pu obtenir sa permission et part ce soir pour Paris. J’écris vivement une lettre à Renée.

Arrivée d’un malade désagréable, genre Parisien aigri et révolutionnaire.

Vendredi 4

Soins, déjeuner avec Julie et Mme de St  M., courses, thé chez Julie.

Les blessés continuent à arriver ; mais on les envoie dans les endroits où ils sont le plus mal, chez Dollfuss, à Chateaudun, au Lycée, tandis que les Croix-Rouge, ou Femmes de France, n’en ont pas encore.

Des bruits contradictoires courent sur la prise de Cernay, Altkirch, etc. ; cela nous est pourtant confirmé ce soir par le lt W..

On se bat en ce moment, j’entends le bruit sourd des grosses pièces d’artillerie lourde.

Depuis 7 heures du soir, cela n’arrête pas ; penser que des Français tombent par centaines et que nous ne pouvons rien pour eux. Le son vient de la direction d’Altkirch, juste en face de nous. Quel va être le résultat de ce combat : les détails et les renseignements sont bien difficiles à obtenir en ce moment.

Beaupré est venu nous dire adieu ; il part demain matin. Je lui ai prédit qu’il nous reviendrait tout galonné et avec une médaille. C’est un brave et il a son frère à venger ; il en tuera le plus possible.

Lettre à Auguste pour le Crédit Lyonnais, j’envoie à ses enfants une carte mal dessinée mais assez amusante ; le Lion tenant la clef de la France avec la légende : « on ne passe pas », c’est tout à fait la réalité, impossible d’entrer par ici, Belfort a fait bonne garde !

Samedi 5

Soins, tricots. Rien de neuf dans le nord. Pas davantage de nouvelles d’Alsace ; il est probable que Cernay n’est pas pris encore. Tout doit être au calme aujourd’hui ; l’on n’entend rien. Reçu une carte de Paul.

Dimanche 6

Messe à 7 h. 1/2 à St Christophe avec 4 malades. Très belle cérémonie militaire ; ce Credo chanté par tous ces hommes est émouvant.

Rencontré M. et Mme de St M., le capitaine de B. n’a pu venir : il accompagne le gouverneur en Alsace.

Soins, lettres à M. Boulangé, M. Durand.

Salut à 4 heures ; fête de la St Nicolas chez Mme de N..

Conversation avec nos soldats ; Harmisch me raconte sa première entrée à Mulhouse, au chant de la Marseillaise, Lemaître, la retraite de Montreux-Vieux. Tous ont hâte de repartir pour tuer les « Boches ». Ce n’est certes pas moi qui les retiendrai. Un autre est arrivé ici avec sa chemise déchirée, un pan manquait arraché volontairement ; il l’avait prise pour essuyer sa baïonnette rouge de sang.

Que de récits de ce genre nous entendons et pour quelques tire-au-flanc, combien de héros !

Lundi 7

Nos aviateurs français ont voulu égaler les Anglais, et les avions que nous avons vus arriver ces jours-ci sont allés détruire les hangars de Fribourg. Ils ont dû faire aussi une autre expédition hier, mais impossible encore de savoir laquelle.

Lettre de Mme Villers à Mme de St  M.. Elle va à la chapelle avec l’abbé Mossler, mais elle a été deux jours à Guewenheim où les obus passaient au dessus de sa tête. A-t-elle de la chance ! Mme de St  M. nous apporte des jeux de cartes, du chocolat pour notre arbre de Noël et une flèche d’aviateur, pour nous la montrer, c’est très petit, comme un gros crayon, mais lourd et pointu comme une aiguille. Cela peut transpercer un cheval ; c’est bien cela dont Mlle Tissot nous avait parlé en août.

Impossible d’avoir aucune nouvelle.

Mardi 8

Messe à 6 h. à St Vincent. Soins, toilette, déjeuner chez le capitaine de  B.. Beaucoup de gaieté et d’entrain. Il nous offre à toutes des boîtes de cigarettes turques et me donne aimablement un chargeur allemand. Son bureau est rempli de trophées, drapeaux, armes, casques, etc, c’est fort intéressant. Le projet de la promenade à Thann est repris sérieusement. Si possible, nous irons toutes à la cérémonie de la décoration de M. Béha ; mais c’est tellement difficile et délicat à organiser que nous ne pouvons être sûres de rien d’avance.

Salut à 4 heures, thé avec Julie et Mme de St  M.. L’abbé Mossler vient à St Vincent quelques minutes ; il a été légèrement contusionné par un éclat d’obus, en allant ramasser les blessés sur le champ de bataille. Mme Villers est à son ambulance avec « Corbeille ». Ils ont couché dans une auto et vécu d’une sardine ! Il y aura peut-être place pour nous un peu plus tard !

Mercredi 9

Soins toute la matinée.

Grande nouvelle apportée par Julie : Mme de M. s’en va ; elle demande son rappel pour qu’on ne lui impose pas, sur l’ordre de Mme d’Haussonville ; mais elle nous laisse libres de rester. Elle compte partir après Noël pour sauver un peu la façade. Toute la question sera maintenant de savoir qui la remplacera comme chef d’équipe, Renée, Julie ou une venue de Paris ? Nous avons tout intérêt à ne pas avoir une étrangère pour nous ennuyer alors que Mme de M. nous laissait si tranquilles. Elle dit, d’ailleurs, n’avoir qu’à se louer de nous ; j’irai la voir demain.

Ce qui se passe en Alsace est déplorable ; les territoriaux ne marchent pas, les officiers s’amusent, les munitions manquent ; de l’avis général, il est stupide de commencer un mouvement sans forces suffisantes ; il fallait ne rien faire du tout ou bien marcher sérieusement.

La seule nouvelle intéressante est apportée ce soir par le lieutenant W. Nos trois avions sont partis vers 11 heures et sont rentrés après avoir survolé Strasbourg ; deux sont revenus au Champ de Mars, le troisième à atterri à Rappe ; qu’ont-ils pu faire à Strasbourg, nous le saurons demain.

Un de nos malades m’offre une très jolie petite boîte à épingles qu’il a sculptée avec son canif dans un morceau de bois. Cela rentrera dans mes souvenirs de guerre.

Jeudi 10

Journée mouvementée par beaucoup de petites choses.

En descendant le matin, je trouve un de nos infirmiers disposé à en étrangler un autre qui l’a insulté en le traitant de voleur. Il faut confesser l’un, apaiser l’autre, forcer le coupable à des excuses pour arrêter toute cette affaire : il y en a pour toute la journée.

Mlle Cahet, renvoyée d’ici, exige un certificat où ses sentiments germanophiles soient constatés ; Mme des L. lui en donne un, le Dr un autre, elle veut faire du chantage, l’état-major s’émeut et il faut agir auprès du capitaine de B. pour que cela n’aille pas trop loin.

Je vais voir avec Mme de M. ; elle partira après Noël en emmenant tout le monde des Anges, équipe Lopez comprise. Nous resterons à moins d’un ordre de Mme d’Haussonville ; mais j’emporte une impression de méfiance. Quel tour va-t-elle nous préparer ?

Visite d’un major amené par le Dr Ihler. Il veut pouvoir faire quelques opérations chez nous sans en parler à Bousquet ; il visite partout, ; nous aurons peut-être des choses intéressantes à faire.

Salut et thé avec Mme de St M. ; on se bat aujourd’hui sérieusement en Alsace.

Visite de Bousquet. Je le reçois pendant l’absence de Renée. Il voudrait nous colloquer deux femmes du monde qui vont être infirmières dans son service, à loger complètement. C’est impossible ici, peut-être chez Julie. Je lui dis des belles paroles en lui promettant une réponse pour le lendemain. Il est poli, aimable même ; j’en profite pour lui demander des blessés. Si nous lui rendons service, nous sommes sûrs d’en avoir ; mais sera-ce possible  ?

Vendredi 11

Renée va dès le matin donner une réponse négative à Bousquet ; malgré cela, il nous promet les blessés.

Soins ; thé avec Julie et Mme de St M. qui arrive d’Alsace. Il n’y a là-bas aucune direction, les engagements ont lieu absolument au hasard ; les Allemands eux-mêmes le remarquent et s’en étonnent ; on l’a su en captant des conversations téléphoniques. Cela va changer, le 7e corps commence à arriver ainsi que le 14e. Si le Gal Pau revient pour commander, tout ira bien ; mais, jusqu’à présent, c’est la « pétrouille ».

Visite au dentiste pour faire remettre ma dent touchée ; il ne veut rien moins que m’en arracher quatre ; je l’envoie promener ; ce sera pour après la guerre, à Paris.

Lettres de Cécile, Mme Durand, M. Boulangé, Auguste et ma tante Bouvallet ; c’est pour les jours où je n’en ai pas.

Arrivée de 6 malades venant d’Alsace.

Samedi 12

Arrivée d’un malade gravement atteint de pneumonie ; nous en avons déjà deux dans les nouveaux d’hier.

Départ de Chanel, réformé et de Petel.

Le Dr Muller nous annonce deux malades qu’il viendra opérer cette après-midi ; coup de feu pour tout organiser. Julie, Renée et moi servons d’aide aux deux opérations qui durent jusqu’à 5 heures ; tout se passe fort bien ; ce petit major a l’air très content de notre service.

Une nouvelle qui me fait battre le cœur ; la 10e division de cavalerie traverse Belfort pour se rendre en Alsace ; le groupe cycliste en est-il, et aurai-je la joie de voir Paul ?

Le lt W. a vu des cyclistes conduits par un adjudant, mais aucun officier. Je lui donne mission de se renseigner, et j’enjoins à l’aumônier d’arrêter tous les chasseurs qu’il rencontrera pour savoir si Paul y est ou non.

Dimanche 13

Messe à St Christophe, très militaire et très impressionnante.

Soins, pansements à nos opérés qui vont aussi bien que possible.

Nous faisons un tour de promenade ; le hasard me fait rencontrer un sergent d’intendance qui est chargé du ravitaillement des cyclistes, du côté de La Chapelle. Il me donnera ce soir les renseignements qu’il pourra avoir.

Comme nos finissions de déjeuner, arrive un officier de chasseurs : c’est un camarade de Paul qui m’apporte une lettre. Quelle joie !

Il est aux environs de Thann, après avoir passé par le col de Bussang ; les chasseurs vus par le lt W. venaient de Limoges. Ce lieutenant me dit qu’il va bien et qu’on ne dirait pas qu’il a été blessé. Que je serais heureuse de le voir ; mais c’est déjà bien bon de le savoir aussi près. Je charge ce Monsieur de toutes mes tendresses pour Paul ; il est convenu que tous les officiers du groupe viendront se faire soigner ici. Mais j’ai bêtement oublié de lui demander comment lui écrire ; j’espère qu’il reviendra.

Salut à 4 heures ; c’est la fin de la neuvaine pour la France ; est-ce le commencement de notre victoire ?

Visite de Claudon, des Messbauer qui visitent toute la maison en comparant avec les Anges ; ce n’est pas pour me déplaire. visite du Gal Lecomte, du lt W.. Il y a 100 000 h. de plus en Alsace ; on met les territoriaux en arrière et on va faire donner l’active et la réserve. L’infanterie a passé par le col de Bussang, la cavalerie et l’artillerie par ici.

J’écris à Paul ; je donnerai ma lettre au capitaine de Beaurieux, soit par l’état-major, soit par les renseignements, il trouvera bien le moyen de la lui faire parvenir.

Mercredi 14

Soins ; arrivée de trois blessés d’Alsace ; deux n’ont presque rien, le troisième a la main fracassée par une balle.

Nous apprenons le départ de Mlle Tissot pour l’ambulance de l’abbé Mossler, elle va rejoindre Mme Villers qui est vraiment trop seule.

Aucune nouvelle militaire.

Mardi 15

Visite à l’hôpital militaire avec Julie qui va voir deux blessés recommandés par de ses cousins ; quel genre ont toutes ces infirmières. Je parle de Paul à Mlle Préault dans le cas où il serait envoyé directement à l’hopital comme c’est la règle. Un de nos malades nouveaux fait une pneumonie grave, dans le genre de celle de Galniche.

Pauvre Galniche, il est bien guéri, et repart aujourd’hui, tout ému.

Mercredi 16

En descendant, je trouve Mme des L. dans un fauteuil auprès d’Amiet qui a déliré toute la nuit et qu’elle n’a pu quitter.

On le monte dans la chambre d’isolement.

Les Allemands ont repris le village de Steinbach que nous occupions près de Cernay. Un obus a tué le fils de Barthou et trois de ses camarades sur la place de Thann.

Soins toute la journée, Mme des L. se couche de bonne heure, et je m’installe pour veiller une partie de la nuit.

Jeudi 17

Journée chargée ; soins, préparation de salle d’opérations ; deux interventions par le major Muller, Amiet est bien mal ; heureusement qu’une sœur peut venir veiller ; il a le délire ; l’aumônier a pu l’administrer quand il avait encore sa pleine conscience ; nous sommes tranquilles de ce côté.

Vendredi 18

Soins ; Amiet de plus en plus mal ; visite de Muller ; ses opérés vont bien et il paraît satisfait de nous.

Rosine va à St Vincent avec Renée ; c’est un retour de 10 ans !

Veille jusqu’à 11 heures auprès d’Amiet ; le délire augmente ; Renée me remplace.

Samedi 19

Le pauvre Amiet meurt à 8 heures ; Mme des L. et moi, nous occupons de sa dernière toilette, formalités et paperasses à n’en plus finir, puis le pauvre corps s’en va à l’hopital militaire dans une petite charrette traînée par deux de nos infirmiers. Tout cela est navrant.

Pendant que je fais la visite avec le Dr, Renée va à l’hôpital civil conduire un de nos blessés qui a le doigt fracassé par une balle et qu’il faut amputer.

Visite de Mme Béha qui va à Thann ; elle propose à Renée de l’emmener pour visiter les ambulances et voir s’il y aurait quelque chose à faire pour nous là. Elles partent dans l’auto des renseignements ; je dis en riant à Renée « Si vous rencontrez mon neveu en route, embrassez-le pour moi. » Je la vois partir avec un peu d’envie : l’Alsace, quel rêve, quand donc irai-je à mon tour ?

Je passe ma journée dans les paperasses et suis complètement abrutie le soir.

Renée rentre ravie et très émue de sa tournée. Comme je le comprends ! À Lauw, elle voit sur la route des chasseurs à pied, elle fait arrêter l’auto et demande à l’un d’eux : « Pourriez-vous me dire, monsieur, si le lt Morel Deville est par ici ? Mais c’est moi, madame. Oh, monsieur, il faut que je vous embrasse de la part de votre tante ! » et elle lui saute au cou. Ahurissement de Paul, on s’explique, il tâchera de venir ici demain. C’est le premier officier français qu’elle a rencontré en Alsace !

Rien à faire pour nous deux dans les ambulances de Thann, déjà occupée par les religieuses du pays, et où d’ailleurs les blessés ne séjournent pas : mais M. Béha voudrait nous faire venir au moment des combats pour les premiers soins à donner près du champ de bataille ; on nous prendrait en auto, la nuit au besoin, et nous reviendrions ensuite à Belfort. Ce serait le rêve.

M. Béha nous réinvite à la fête de sa décoration ; ce sera encore une journée intéressante, mais quand sera-t-il possible de la faire ?

Dimanche 20

Messe à 7 h. 1/2 à St Christophe, toujours si militaire et si émouvante. La petite de St M. nous accompagne pour entendre le récit de la journée de Renée ; elle déjeune avec nous. Vers 9 h. 1/2, comme nous la reconduisons, Paul arrive. Quelle joie et quelle émotion. Penser que j’aurais pu ne jamais le revoir, et qu’il y a si longtemps que je ne l’avais vu ! Nous causons longuement de tout et de tous ; je me mets en civil et nous sortons ensemble ; d’abord pour aller voir le lion ; ensuite, messe à St Christophe, envoi de bonbons à Mme des L., flânerie dans la ville, tout cela par la pluie battante. Déjeuner en tête à tête au Tonneau d’or, cela me rappelle nos débuts à Belfort. Que de choses à nous dire et à nous raconter : tristes détails sur la mort des officiers d’Annecy, Paul en a un vrai chagrin ; je le comprends si bien. Nous rentrons à l’ambulance, représentations à Renée, Julie, Mlle Roch qui lui donne des caisses de friandises pour ses chasseurs. Ensuite, c’est la séparation, toujours bien triste, mais j’espère qu’il pourra revenir et il en a lui-même grande envie. Il repart dans l’auto d’approvisionnement avec le lieutenant Faure, celui qui m’avait apporté la lettre et que je remercie de nouveau.

Il m’a dit que sa nomination de Capitaine était probablement ratée, mais qu’il était proposé pour la Croix. C’est encore mieux. Quant aux lettres, j’ai enfin une adresse plus précise pour lui écrire.

Le reste de la journée me paraît ensuite bien terne ; il y a pourtant le petit concert dominical et nos hommes sont d’une gaieté folle. Heureusement qu’il nous arrive sept nouveaux : coup de feu habituel, il y a de quoi s’occuper.

Lundi 21

Soins toute la journée ; visite du capitaine de B. qui est chargé de se renseigner sur le cas de Mme de M., le gouverneur trouvant mauvais que les infirmières décident de leur départ sans autorisation. Il vient nous demander ce qu’il en est au juste : c’est nous qui décidons de son sort. Si jamais elle s’en doutait.

Il nous parle de la proclamation de Joffre qui sera lue aux troupes demain. Elle dit qu’après avoir usé l’ennemi, il est temps de reprendre l’offensive ; cela va marcher ferme.

Longue lettre à Camille ; je leur raconte la visite de Paul.

Il est question que Julie et moi allions à Delle demain acheter du tabac etc., pour le Noël de nos soldats ; ce serait charmant ; M. de B. se charge des permis nécessaires.


Mardi 22

L’auto vient nous prendre à 8 heures. Il fait un temps superbe et la promenade est charmante. Nous sommes conduites par un des chauffeurs du S. R. qui est fort aimable et nous montre un tas de choses intéressantes, les ouvrages avancés de la défense de Belfort ; je puis voir ce que c’est que des réseaux de fils de fer et une batterie en position. À Delle, nous allons auprès du Capitaine des douanes pour avoir l’autorisation de faire la contrebande. Comme il y a un ordre du gouverneur de laisser passer les achats de la C. R., ce pauvre capitaine doit obéir, bien à contrecœur. On nous conduit jusqu’à la frontière nous sommes reçues par les officiers suisses qui la gardent ; amabilité extrême ; nous faisons des achats importants de tabac, chocolat, briquets, cartes à jouer que nous allons passer officiellement sous le nez de la douane ; c’est tout à fait amusant. Le photographe du Matin, arrêté par erreur avec un journaliste et de passage à Delle, nous photographie devant notre auto avec les officiers et gendarmes suisses et les soldats français. Ce sera assez drôle de rechercher cette photo dans le journal.

Notre retour est un peu retardé ; nous devons attendre un agent des renseignements très important qui apporte des secrets intéressant le service. Comme il ne peut monter dans l’auto ouvertement nous le laissons passer devant nous avec un signe convenu et nous le cueillons en route en pleins champs. C’est vraiment émouvant de penser à l’importance de cet homme que nous emmenons ; on nous dit brièvement que les nouvelles sont extrêmement bonnes. Notre chauffeur nous offre à chacune une assez jolie médaille des alliés, éditée en Suisse, et que je garde en souvenir de cette bonne journée.

Soins toute l’après-midi ; nous commençons à préparer les paquets de Noël.

Mercredi 23

Journée éreintante de soins et de préparatifs ; courses pour l’arbre de Noël : confection des paquets, qui seront noués dans un mouchoir jaune écossais très gai à l’œil.

Il en faut 70, et nous ne perdons pas une seconde.

Lettre de Paul, il est toujours à Lauw au cantonnement de repos.

jeudi 24

Veille de Noël, nous trimons toute la journée ; Renée fait des courses, moi je m’occupe de l’arbre, il est fort joli et extrêmement garni d’objets d’un ruban tricolore, mais quel travail et quelle fatigue.

Après dîner, je m’étends un peu avant la messe de minuit qui a lieu à St Vincent. Nous y emmenons 16 malades dont 11 vont communier.

Nous trouvons chez Julie Mme de St M. et son cousin. La messe est simple, mais les chants ne sont pas trop mauvais. Tous nos hommes sont très recueillis ; quant à M. de  B., il est d’une piété impressionnante. Nous rentrons vite pour servir à nos soldats des gâteaux et du vin chaud, puis nous retournons réveillonner chez Julie ; le pauvre M. de St M. n’est pas revenu d’Alsace. Notre réveillon est gai, mais d’une gaieté un peu forcée ; nous pensons tous à nos familles et nous éprouvons le besoin de nous serrer les uns contre les autres. Au moment de nous séparer, M. de  B. nous fait ses adieux ; il part demain pour l’Alsace avec une mission du plus grand danger, il est possible qu’il n’en revienne pas ; il nous demande de penser à lui de midi à quatre heures. Tout cela dit avec une telle simplicité que nous en sommes bouleversées ; il demande à Renée de l’embrasser comme elle a embrassé Paul, comme viatique. C’est un étranger, mais j’aurais un vrai chagrin s’il lui arrivait quelque chose ; il est tellement sympathique et a un si beau et si calme courage ; c’est bien un vrai type d’officier français. Comme nous allons penser à lui demain.

Il est 3 heures, et je suis trop émue pour dormir ; ce n’est vraiment pas la peine de me coucher pour me relever à 6 h. 1/2 ; j’écris mon journal et je m’étends sur un divan pendant que Renée finit de s’occuper des paquets de Noël.

Vendredi 25

Soins toute la matinée, fin de nos préparatifs de Noël ; notre arbre est superbe, chargé de près de 500 objets, couverts de fils d’argent ; mais quel travail, j’ai des épines plein les doigts.

À midi, Mme de St M. vient nous demander à déjeûner, son mari n’est pas rentré, son cousin est parti, elle est inquiète et se trouve trop seule ; nous apprenons l’objet de la mission de M. de  B.. L’ordre d’offensive générale sur tout le front est donné pour aujourd’hui midi ; la bataille reprend sur toute la ligne, de Ferrette à Ostende ; il doit inspecter la ligne de feu et va se trouver très exposé. Notre Paul y est aussi ; Dieu le protège !

Nous allons à 3 heures chez Julie. Son arbre est joli, plus petit que le nôtre. Il y a pas mal d’invités, tout se passe bien. Après c’est le nôtre, qui est un vrai succès. Quelle joie chez nos malades de se voir aussi gâtés et d’avoir une aussi jolie fête. Tout le monde a l’air heureux et c’est notre meilleure récompense. J’ai un peu de mal à être gaie ; la pensée des combats de l’Alsace ne me quitte pas ; où est Paul ? Mme de St M. pense à son mari et à son cousin ! Nous servons le champagne au milieu du plaisir général ; quelle bonne journée ils ont eue.

Renée et moi n’en pouvons plus de fatigue. Au moment où nous allons nous coucher, arrivée d’un malade, menacé de tétanos ; il faut courir à l’hôpital militaire pour avoir du sérum pendant que je fais le premier pansement ; Renée voit le Dr Bousquet qui se plaint sérieusement du lâchage des infirmières et nous approuve complètement de vouloir rester à notre poste ; nous serons les seules à tenir bon.

Impossible de se coucher avant 11 heures du soir ; cela fait plus de 40 heures de service d’affilée ; je suis réellement fatiguée ; quant à Renée, elle ne tient plus debout.

Samedi 26

Ordre d’évacuer le plus possible pour faire de la place pour les blessés ; nous faisons partir onze malades qui rejoignent leurs dépôts ; c’est un sérieux déblayage.

Renée va aux nouvelles chez M. Th.[10] ; M. de B. et M. de St M. sont rentrés sains et saufs ; tout va très bien en Alsace où l’on avance sérieusement. Aspach le bas brûle. On doit essayer de prendre Cernay aujourd’hui et demain ; le canon tonne toute la journée. J’ai beau faire, je ne puis penser qu’à Paul.

Salut à 4 heures ; thé, pansements.

Dimanche 27

Messe à 7 h. 1/2 à St Christophe ; les nouvelles d’Alsace sont moins bonnes par la faute du commandement qui n’avance pas comme il le faudrait ; aucune nouvelle de Paul, le canon tonne toute la journée.

Arbre de Noël aux Anges, lugubre. Quelle différence avec le nôtre où l’on se sentait si en famille. Arrivée de 17 malades !

Lundi 28

Landouzy refuse l’autorisation de partir pour l’Alsace, du moins en ce moment ; attendons patiemment ; il y a d’ailleurs beaucoup à faire ici, et ça ne fait qu’augmenter.

Le Gal Putz est furieux du manque d’initiative des chefs et est très décidé à punir sévèrement ceux qui ne prendront pas l’offensive commandée avec énergie.

Notre photo de Delle paraît dans le Matin ; je garde le  ; c’est assez amusant.

Mardi 29

Julie est nommée chef d’équipe, mais Mme de M. devenue libre ne veut plus bouger et nous demande de la loger ainsi que l’équipe de l’hopital ; impossible de refuser ; quelle tuile, pourvu que cela ne dure pas plus de 4 ou 5 jours.

Mercredi 30

Toujours pas de nouvelles de Paul ; arrivée de 12 malades venant du front ; on se bat, mais assez mollement ; ce n’est pas encore le grand coup.

Le soir Aliette et Mlle Revol viennent coucher ; elles sont fort aimables mais très gênées ; nous les accueillons poliment, mais ce n’est pas d’une chaleur exagérée.

Jeudi 31

Bousculade de toute la journée ; une partie des jeunes infirmières manquent et nous devons tout faire.

Enfin une lettre de Paul, apportée par un chasseur du ravitaillement. Il se bat depuis Noël dans l’eau et la boue. J’ai le temps de préparer vite une réponse qu’il aura cette nuit, la nuit de la nouvelle année.

Quelle tristesse que ces séparations !

Dîner avec Mme de M., gênée ; nous avons toutes hâte de nous séparer. Soins toute la soirée ; je n’ai même pas le temps d’écrire mes lettres de jour de l’an.


Vendredi 1er Janvier 1915

Le premier jour de l’année, la belle année de la revanche et de la victoire, celle qui nous rendra l’Alsace et la Lorraine. Que toutes les tristesses du présent et les inquiétudes de l’avenir disparaissent devant cette pensée dont la réalisation fera de 1915 la plus belle année de ma vie.

Messe à St Vincent, prières pour tous ceux que j’aime, mais avant tout et par dessus tout pour la France et ses soldats.

Soins toute la matinée ; déjeuner chez les Ihler qui n’ont pas voulu nous laisser seules aujourd’hui ; repas exquis, copieux et merveilleusement arrosé. Au dessert, nous apercevons dans l’air un avion allemand qui reste immobile pendant plusieurs minutes ; il ne se décide à partir à toute vitesse qu’après s’être vu pourchasser par un aéro français ; on croit qu’il aura eu le temps de photographier notre gros canon de 240.

Dans l’après-midi, raout musical avec le concours de nos soldats. Comte chante d’une façon exquise ; presque tous y vont de leur monologue ou de leur chanson. C’est très gentil, et ils ont tous l’air ravi.

Visite du Gal Lecomte qui apporte ses vœux ; il est fort triste de sa journée passée loin des siens ; dîner assommant avec toute la bande ; j’ai la grippe et me couche de bonne heure.

Samedi 2

Grippe et rhume ; soins toute la matinée pendant que Julie et Renée sont chez Landouzy. Nous apprenons la mort d’un des fils du Gal Lecomte tué le 27 près d’Arras. Renée va vite le voir et revient dans l’admiration devant un tel courage malgré cette immense chagrin.

Visite de M. Béha, retour de Thann ; une partie de Steinbach a été pris à la baïonnette par les Alpins, qui exaspérés de la déloyauté de leurs ennemis qui les fusillent après avoir feint de se rendre, ont tout embroché sur leur passage.

Mon rhume augmente, je me couche avant dîner, ce qui me fait échapper à l’invasion.

Dimanche 3

Je suis si fatiguée que je vais seulement à la messe de 9 h. 1/2.

Arrivée de Mlle Pichot ; elle parle peu, mais paraît agréable ; espérons que nous nous entendrons bien et que notre bonne intimité ne sera pas détruite par sa venue.

Lundi 4

J’ai une lettre de Paul apportée par le ravitaillement ; il est à Aspach, dans les tranchées tout près des Allemands, ce qui ne l’empêche pas d’aller bien. Je donne vite une lettre pour lui à cet amour de chasseur qui va devenir mon meilleur ami.

Pagnier quitte l’ambulance de Morschwiller[11] pour affaire de femmes, paraît-il ; c’est vraiment dommage qu’un homme de sa valeur ne puisse se tenir correctement.

Mon rhume continue à augmenter ; je sors cependant pour aller avec Julie et Renée chez le pauvre Capitaine de B. qui a une crise de rhumatismes dans les reins et qui nous réclame. Nous nous installons auprès de son lit à prendre le thé avec M. Th. qui le soigne, mais ne peut l’égayer tant il rage d’être immobilisé. Pendant que nous sommes là, un capitaine d’état major vient le voir et nous apprend la reprise de Steinbach que nous avons pris la veille et perdu la nuit par une contre attaque des Allemands. Nous tenons enfin cette fameuse côte 425 d’où l’on domine Cernay qui ne pourra plus résister longtemps. Mais il y a eu beaucoup de pertes dont 400 prisonniers malheureusement. Pourvu qu’ils ne soient pas massacrés ; je viens de lire un extrait d’article de la Revue des deux Mondes où il y a des détails effroyables.

Arrivée de malades et de blessés.

Mardi 5

Mon rhume bat son plein ; cela devient un record, et je suis seule pour tout le service ; Renée est à l’hôpital civil et Mlles Roch et Pichot souffrantes dans leur lit. C’est un vrai tour de force d’arriver à tout.

Arrivée inopinée de Mme V. rappelée par ordre supérieur. Elle est navrée de tout ce que l’on a dit sur elle, et veut regagner Paris. Nous la soutiendrons et la défendrons autant que nous le pourrons.

Mercredi 6

Continuation des potins. Mme V. quittera probablement Belfort après quelques jours de service à l’hopital militaire.

Soins toute la journée ; je pleure et je tousse.

À 4 heures, nous allons prendre le thé chez M. Th.. Aucune nouvelle militaire intéressante.

Nous faisons tirer les rois à nos malades. Galette, champagne, c’est une vraie fête.

Jeudi 7

Mlle P. m’aide au service du matin de façon à pouvoir me remplacer au besoin. Rien de nouveau ; on attend un convoi de blessés à l’hopital militaire.

Vendredi 8

Lever assez tard ; soins, pansements.

Le convoi de blessés n’arrivera que cette nuit ; ils viennent de Budapest et d’Aspach. Paul est-il indemne ? Visite à M. Béha. L’hopital de Thann a été bombardé, ce qui ne facilitera pas l’organisation d’ambulances de ce côté. Il faut attendre.

M. Claudon nous fait lire deux lettres de son cousin, capitaine de chasseurs alpins. C’est admirable !

Samedi 9

Lettre de Paul, il va bien ; je puis remettre la fameuse culotte de toile cirée ; par cet horrible temps, il doit en avoir besoin.

Nous apprenons que Mme de M. est priée de quitter l’hopital militaire ; comment cela finira-t-il ?

Aucune nouvelle militaire.

Dimanche 10

Messe militaire à St Christophe ; soins toute la matinée.

Mme de M. est allée se plaindre auprès du gouverneur qui intervient auprès de Landouzy ; celui-ci se fâche et met tout le monde dehors ; ces dames partiront toutes mardi soir ; j’y croirai quand je les verrai dans le train.

Thann est bombardé, on a dû évacuer l’hopital. Burnhaupt est repris par les Allemands ; quant à la côte 425, impossible de savoir la vraie vérité ; l’avons-nous encore ou non ?

Visite de M. Th. qui nous amène son frère M. de Prémorel ; il vient de Baccarat où il se soignait et rejoint en Alsace. Il nous donne quelques détails sur la chute du ministère ; c’est ce que nous savions déjà, sauf ceci : Guillaume II a offert au gouvernement français la paix, moyennant la cession de l’Algérie et du Maroc, alors le territoire aurait été complètement respecté ; en cas de refus, Paris était envahi et complètement détruit. Il y a eu des ministres assez lâches pour accepter, mais le veto énergique de Poincaré joint à la pression de l’Angleterre a fait sauter le ministère ; quelques jours après, c’était la victoire de la Marne !

Lundi 11

Aucune nouvelle sérieuse de l’Alsace ; il fait une tempête effroyable, neige, pluie ; entre deux ondées, petite promenade avec Julie et Mlle P.

Toute la bande doit partir demain ; quel débarras et comme nous allons nous trouver tranquilles.

Thé avec un de nos malades que Julie connaît, poseur, prétentieux, insupportable

Mardi 12

Les nouvelles d’Alsace sont tristes : Burnhaupt a été perdu par bêtise ; le village a été occupé par une compagnie de territoriaux, les maisons n’ont pas été fouillées ; elles étaient pleines d’Allemands qui ont fusillé nos soldats à bout portant. Tout a été massacré. On parle de sanctions sévères ; de l’avis général, le commandement en Alsace est au dessous de tout.

Derniers moments de la bande ; moments inquiétants de phrases à double tranchants, mensonges de Mme de M. ; cela donne envie de bondir. La politesse est une belle chose !

Nous les conduisons à la gare et attendons le départ du train ; cette fois ça y est ; ouf ! quel débarras.

Il n’y a plus que nous trois de la C. R. à Belfort sur les 16 que nous étions au début de la guerre ; c’est un succès !

Mercredi 13

Soins toute la matinée.

Encore une lettre de Paul apportée par le ravitaillement ; il est au repos pour l’instant, mais ne peut malheureusement pas venir.

Julie et Renée vont déjeuner chez Mme Vallard ; pendant ce temps, je fais une jolie promenade avec Mlle  P. pendant que Mlle R. garde la maison. Nous prenons la porte de fer et allons au cimetière des mobiles par les fortifications, c’est vraiment beau ; des avions passent au-dessus de nous revenant d’Alsace, le canon gronde sans arrêt ; c’est une vraie sensation de guerre.

Le Gal Sauzède est mis à pied ; quant au colonel qui commandait à Burnhaupt, il va passer en conseil de guerre.

Adieux de Mme Villers, c’est la dernière, après espérons que nous serons tranquilles.

Jeudi 14

Soins toute la matinée ; visite du Dr Petit qui nous répète que l’hopital est une pétaudière.

Courses, visite à l’hopital civil où je cause avec un chasseur du groupe cycliste : d’après ce qu’il me dit, Paul a bien souvent manqué d’être tué. Visite à Mlle Préault qui regrette la C. R. et Mme de M. !

La seule nouvelle intéressante nous vient du lt W. Les troupes gardant les Alpes vont bientôt arriver ici, ce qui prouverait l’intervention prochaine l’Italie. De plus, l’officier qui a installé le poste de télégraphie sans fil de la Miotte est parti aujourd’hui pour la Roumanie avec tout un matériel.

Les autres nouvelles ne sont pas brillantes on parle d’une avance allemande vers Thann.

Vendredi 15

Les communiqués sont mauvais, les Allemands ont traversé l’Aisne près de Soissons ; cette attente et cette immobilité doivent avoir un mauvais effet moral sur les troupes.

Visite du Dr Petit : tout va de travers à l’hopital militaire ; on y compare Landouzy à une moule et Rebout à un secrétaire de mairie de banlieue.

Promenade à Rethenans pour voir les sœurs de l’équipe ; retour par une pluie battante. Quel climat !

On nous annonce l’arrivée pour aujourd’hui du prince de Galles.

Arrivée de malades et de blessés venant du front, dont un vieil engagé volontaire de 53 ans !

Samedi 16

Meilleur communiqué ; nous allons seulement commencer à être prêts pour la guerre, alors que les Allemands ne pensent qu’à cela depuis 40 ans ! Il faut vraiment que nous soyons un peuple épatant pour lutter et vaincre dans de pareilles conditions. visite à M. Th. ; elle attend le prince de Galles qui doit venir visiter la collection de trophées allemands de M. de B. Ils sont à Dannemarie depuis le matin. Nous repartons sans qu’ils soient revenus. Thé ; visite interminable d’un capitaine assommant ; soins divers, coucher de bonne heure.

Dimanche 17

Messe militaire à St Christophe.

Soins toute la journée, neige effroyable, correspondance.

M. de B. et les St M viennent dîner ; récit de la journée du prince de Galles à Dannemarie, Montreux et Rappe.

Statistique officielle des pertes ; nous avons 200 000 morts, y compris les Belges, 200 000 prisonniers et 500 000 blessés. Les Allemands ont 750 000 morts, 300 000 prisonniers et 12 000 000 blessés.

Quelques détails sur les atrocités allemandes, les tranchées de Craonne, etc.

Lundi 18

Soins, départ de 3 malades, dont Baupré qui retourne en Alsace.

Julie vient déjeuner, nous la conduisons à la gare ; au retour promenade de Bellevue avec Renée, Mlle P. et M. Th.

Le camion des chasseurs me rattrape en route pour me donner une lettre de Paul. Il repart demain matin pour les tranchées d’Aspach-le-Haut. Que Dieu le garde ! Je lui réponds sur une feuille de carnet. Quelle chance de pouvoir avoir si souvent des nouvelles.

Il fait un temps superbe, tout est couvert de neige, et la vue des montagnes est bien belle ; la canon tonne sans arrêt ; c’est le bombardement de Cernay, paraît-il ; il ne restera rien de cette pauvre Alsace.

Lettres de petite Renée et de Versailles.

Mardi 19

Il y a eu paraît-il, une assez forte secousse de tremblement de terre cette nuit ; je n’ai rien senti, mais dans bien des maisons les lits ont été secoués et les pendules arrêtés.

La neige tombe toujours ; tout est blanc et superbe ; le canon se fait entendre sans interruption.

Départ de malades pour l’arrière.

Mercredi 20

Toujours le canon, mais moins fort que ces deux jours précédents ; il faut absolument faire taire certaines batteries allemandes gênantes.

Des avions passent continuellement ; il fait un temps idéal ; Renée et Mlle P. vont à la Miotte jouir de la vue ; je reste pour garder l’ambulance et je relis avec plaisir le Professeur Knatschké[12] ; quelle critique amusante, surtout en ce moment.

Visite du Dr Braun qui examine plusieurs de nos malades ; un seul sera opéré ces jours-ci.

Aucune nouvelle militaire.

Jeudi 21

Le canon se tait aujourd’hui ; le communiqué annonce : combat d’artillerie dans le secteur de Thann ; nous l’avons assez entendu. Les Allemands bombardent Thann et nous Cernay. Impossible d’avoir des détails.

Que peut bien faire Paul au milieu de ce duel d’artillerie ?

Les soldats commencent à se démoraliser un peu ; l’attente et l’inactivité sont trop longues pour le caractère français et nous commençons à constater un réel fléchissement ; cela passera vite avec le retour du beau temps et la marche en avant.

Promenade à Danjoutin avec Renée pour aller voir Clerc ; il fait froid et la neige recommence à tomber, mais la marche est quand même bien agréable. Tout est blanc et il y a trop de brume pour que nous puissions voir la vue.

Nous trouvons Clerc au milieu de sa famille, enchanté de notre visite. Nous devons ingurgiter une quantité de vin chaud, après quoi nous regagnons Belfort sous la neige.

Nous apprenons le décret sur l’éclairage de Paris, par crainte de la visite d’un zeppelin ; ce doit être lugubre ; pourvu que personne ne soit trop effrayé chez moi.

Je ne suis pas fâchée que les Anglais écopent un peu ; cela leur donnera un peu plus d’ardeur. Pourquoi n’y aurait-il que nous à souffrir de cette terrible guerre.

Je garde l’enquête officielle sur les atrocités allemandes ; il faudra que tout se paie et que rien ne s’oublie !

Vendredi 22

Soins toute la matinée ; Renée va à l’hopital civil assister à l’opération de Doria.

Le lt Obrecht apporte les journaux et me communique la liste officielle des pertes des armées ; elle est rassurante pour nous. Cela fait déjà deux millions d’hommes tués et nous ne sommes qu’à la moitié de la guerre ; si au moins il n’y avait que des Allemands !

Nous allons à la gare au devant de Julie qui revient de Paris avec Mlle Bidoux .

Pas grandes nouvelles intéressantes, on suppose qu’une offensive allemande aura lieu bientôt sur un point quelconque du front, mais la nôtre n’aura lieu sérieusement qu’en mars.

Samedi 23

Soins, visite à l’hopital civil pour voir notre opéré : il va bien, mais ne demande qu’à revenir chez nous.

Quelques détails sur l’affaire de Soissons ; le général est remercié ; là comme ailleurs, il y a eu bien des fautes commises, nos pertes ont été énormes, mais celles des Allemands sont encore plus considérables.

Lettre de Fernand assez pessimiste, de M. Boulangé et du sergent Roche qui a échappé par miracle au massacre de Soissons. Correspondance.

Dimanche 24

Messe militaire à St Christophe ; soins toute la matinée ; il passe beaucoup d’Alpins se dirigeant sur l’Alsace ; cela confirme la nouvelle donnée par le lt Weité ; on désarme les forts des Alpes dont les munitions sont centralisées à Grenoble et les troupes sont envoyées dans les Vosges.

L’Allemagne adresse un ultimatum à la Roumanie, probablement pour l’empêcher de choisir son heure.

Préparation des cours pour les infirmières qui commenceront en février.

Salut à 4 heures, thé avec les habitués. M. Th. nous lit une lettre venant de Soissons, très intéressante et impressionnante. Cela a dû être horrible.

Arrivées de malades venant du front.

Lundi 25

Nouveaux détails sur Soissons, le 60e a perdu 1 700 hommes dont un grand nombre de prisonniers ; un colonel ayant eu les deux jambes broyées par un obus s’est tué pour ne pas être pris. Toute la 14e division qui était à Soissons a été ramenée en Alsace et se trouve maintenant à Altkirch. Il arrive continuellement des troupes pour l’Alsace, 30 000 h. ces jours-ci, dit-on.

Mardi 26

Nous sommes complètement sous la neige qui tombe sans arrêt, tout est blanc et c’est bien joli.

Visite de Bousquet qui vient voir notre petit Desnoyers ; il va falloir lui amputer la jambe ; que c’est triste à 22 ans.

Thann est en flammes, paraît-il ; des troupes arrivent sans arrêt ; le 42e a été entièrement cité à l’ordre du jour pour sa conduite héroïque à Soissons ; il n’en reste d’ailleurs plus beaucoup, de ce pauvre régiment : j’apprends la mort du lt de la Rivière, qui a été soigné aux Anges et que j’ai vu au mois d’août ; les Boulangé vont en être très attristés.

Mercredi 27

C’est aujourd’hui la fête du Kaiser ; pourvu qu’on puisse lui infliger une défaite quelque part.

M. Th. vient nous apprendre que l’on se bat entre Dannemarie et Altkirch depuis ce matin ; M. de B. y est avec le gouverneur ; la lutte continue pour les hauteurs d’Hartmannswiller. Nous occupons un versant et une partie du sommet et les Allemands font de même de l’autre côté ; c’est à qui fera dégringoler l’autre.

Toujours aucune nouvelle d’Aspach. J’écris à Paul pour lui dire mon projet d’aller à Paris en février et lui demander ses commissions. Je ne partirai que quand j’aurai sa réponse.

Arrivée de malades venant du front.

Correspondance.


Jeudi 28

Arrivée de blessés d’hier, le village d’Hartmannswiller a été pris. Soins, pansements sans arrêt jusqu’à midi. Visite à l’hop. militaire pour voir Desnoyers, bien triste, le pauvre petit.

Visite à Mlle Préault, à Jurry soigné chez Julie ; arrivée d’autres blessés, soins jusqu’au dîner.

Visite de M. Béha et de Mme de St M.. M. Béha part pour le col du Bonhomme, quel admirable français que ce gros garçon. Il a un projet pour un peu plus tard qui sera bien beau s’il réussit. Il a d’ailleurs bien des chances pour y rester. On cherche en ce moment à prendre toutes les hauteurs et on s’y tiendra jusqu’au printemps ; les vallées ne sont que neige, glace ou eau et il n’y a rien à tenter maintenant.

Le village pris hier a été reperdu le soir ; c’est toujours la même chose ; on doit le reprendre aujourd’hui ; inutile de dire cela à nos blessés qui en arrivent.

Ordre d’évacuer à outrance, on s’attend à beaucoup d’arrivées.

Il passe encore des troupes, toute la division de cavalerie de Lyon. Le 7e corps revient.

Est-ce bien le moment d’aller à Paris ?

J’apprends une horrible nouvelle : le pauvre Patrice est mort, asphyxié dans son bain. Quel coup pour sa malheureuse femme qui ne peut même pas se dire qu’il a été tué à la guerre.

Bien des souvenirs d’enfance s’anéantissent ; c’est le premier qui disparaît de toute la génération de cousins, et de toute la bande que nous formons avec les Le Bec et Paul ; j’écris à sa femme.

Vendredi 29

Les nouvelles sont bonnes ; toutes les attaques allemandes ont été repoussées et nous avons progressé presque partout. La fête du Kaiser a été heureuse pour nous.

Installation de Mme Ihler et de Mme Béha dans les salles de blessés ; tout va de travers, les pansements sont faits à la diable et nos malades sont pas contents. Le docteur n’ose rien dire ; il doit bien se douter que cela est loin de nous plaire. Soins toute la journée ; arrivée de malades venant du front.

On entend le canon le soir et la nuit.

Samedi 30

Soins toute la matinée.

Un avion allemand est sur nous ; on ne tire pas car cela est interdit sans ordres et celui qui doit les donner n’est pas à son poste. L’espionnage est si bien organisé ici que les Allemands savent tout ce qui s’y passe.

L’opération de Desnoyers est pour demain, ainsi que celle de Montagnon que l’on conduit à l’hôpital civil ; nous devons assister aux deux.

M. Béha part incognito et en civil pour Bâle, service secret.

Dimanche 31

Messe militaire à St Christophe. Dix de nos malades nous y accompagnent, c’est un vrai cortège.

Au retour, nous changeons de tenue et filons à l’hôpital militaire. Le Dr Bousquet fait une amputation d’urgence à laquelle nous assistons ; le pauvre opéré a reçu une balle qui lui a brisé le fémur ; une hémorragie s’est déclaré et le seul moyen de le sauver est de couper la jambe pour rechercher cette malheureuse artère introuvable. Que de tristes choses dans cette guerre. Il est trop tard pour faire l’amputation de Desnoyers, elle est remise à demain. Course à l’hopital civil pour l’opération de Montagnon. L’ouverture de l’abcès est vite faite et nous revenons à l’ambulance.

À 2 heures, troisième opération de la journée, faite cette fois par le Dr Ihler. On cherche et l’on trouve dans le genou de l’un de nos blessés un éclat d’obus qui le faisait souffrir et qui l’empêchait de marcher.

Soins tout le reste de la journée ; depuis trois jours, nous n’avons pas arrêté. Toujours pas de nouvelles de Paul ; cela me parait long. Nous avons un peu reculé en Argonne.

La neige continue à tomber et il fait très froid ; c’est un vrai temps d’hiver combien plus agréable que la pluie et la boue.

Lettre de Cécile ; elle me prie d’envoyer certains papiers à son avocat, mobilisé ici. J’écris à ce monsieur.


Lundi 1er février

Opération de Desnoyers, c’est atrocement pénible, le pauvre petit pleure ; il est si faible que l’on se demande s’il pourra résister. Bousquet opère très bien et l’amputation est vite faite. Nous sommes très occupées ; il y a une vingtaine de blessés et de pansements ; plus tous les malades.

Il neige toujours ; Renée et Mlle Pichot vont à Delle avec M. Th. ; je leur donne une grosse commande de cigarettes que j’enverrai aux chasseurs de Paul.

Pendant leur absence, je retourne à l’hopital militaire voir Desnoyers. Il est bien pâle.

Visite de Falconet, toujours aimable.

Renée rapporte beaucoup de choses passées en contrebande, le gouverneur n’ayant autorisé que le chocolat ; comme c’est pour les soldats, je n’ai aucun remords.

Mardi 2 février

Soins toute la matinée.

Une grosse surprise ; appelée dans le bureau, j’y trouve Paul. Quelle joie de le voir, pour bien peu de temps malheureusement, car il ne peut rester qu’une demi-heure. Il est nommé commandant de compagnie au 27e bat. de chasseurs alpins dans les Vosges ; sa nomination paraîtra le 25 de ce mois ; il quitte donc l’Alsace, pour remonter plus au nord. Je suis désolée de son départ, trouvant très doux de le sentir si près et d’avoir si facilement de ses nouvelles. Puis ces pauvres alpins sont si éprouvés que cela l’expose encore plus ; nos adieux sont tristes, nous reverrons-nous ?

Mercredi 3

Soins toute la journée. Aucune nouvelle militaire intéressante ; un avion allemand vient à Belfort et est immédiatement poursuivi par un des nôtres qui ne peut le rejoindre. Deux bombes sont tombées près de Rethenans sans occasionner de dégâts.

Visite à Desnoyers qui va aussi bien que possible ; à M. Th. couchée avec la grippe.

Jeudi 4

Un autre avion vient encore ; on tire sur lui sans résultat.

Soins toute la matinée ; Julie et Renée vont déjeuner à Morvillars ; pendant ce temps le cap. de Beaurieux vient nous faire ses adieux ; il est nommé à l’état-major du Gal Cordonnier, un nouveau général actif dont on dit le plus grand bien. Il est ravi d’aller enfin sur le front et de faire un service plus intéressant que son travail de bureau. Jusqu’à nouvel ordre, il s’installe à la Chapelle, nous pourrons donc le revoir quelquefois ; je dois lui acheter des gants à Paris et il viendra les chercher jeudi.

Vendredi 5

Messe à 6 heures à St Vincent ; soins, course à la gare pour faire préparer une feuille de route par le commandant.

Après déjeuner, je suis conduite au train par toute la bande ; adieux, recommandations, etc.

Voyage peu intéressant et qui me paraît long ; arrivée avec une heure de retard ; je sors par le bureau militaire pendant que Camille me cherche d’un autre côté et nous nous manquons.

Samedi 6

Service pour Patrice où je retrouve une partie de la famille ; déjeuner chez ma tante B., visite rue d’Assas, course rue François Ier ; dîner chez les Genest.

Dimanche 7

Messe à St Sulpice, visite chez Fernand. Après déjeuner, je vais à la Charité voir le fiancé de Mlle Bertrand, blessé à la page manquante

1 page manquante

1 voyage sans être bien en règle. À la gare de Belfort, je trouve tout mon monde qui me fait fête et m’accueille avec beaucoup d’amitié, goûter plantureux en mon honneur ; je leur raconte les quelques nouvelles que je sais, et j’apprends que Renée et Julie sont allées dimanche à St Amarin pour la décoration de M. Béha. Je suis navrée d’avoir manqué cela, il m’aurait été si facile de retarder mon voyage de deux jours. La cérémonie a été très émouvante, paraît-il et le retour plein d’aventures ; une panne a immobilisé l’auto de Julie sur une route qu’éclairait le projecteur de Mulhouse et elle aurait pu recevoir un obus ; quant à l’auto de Renée, elle a roulé dans un fossé avec tous ses voyageurs qui n’ont rien eu, heureusement. Dire que j’aurais pu être là, ce n’est vraiment pas de veine.

Après le thé, je fais le tour des salles ; beaucoup de malades sont partis, beaucoup d’arrivés, les anciens me font un accueil touchant et je fais vite connaissance avec les nouveaux. Il en arrive encore le soir, la maison est presque pleine.

Jeudi 11

Soins toute la journée.

Un avion allemand vient et jette quelques bombes ; une sur la gare, deux sur l’usine à gaz, une sur le hangar d’aviation ; toutes tombent à côté de l’endroit visé et ne font de mal à personne.

Poincaré doit venir ici demain, les Allemands se sont trompés de jour.

Vendredi 12

Visite de Poincaré, il va à l’hôpital militaire et ensuite en Alsace ; nous sommes trop occupés pour chercher à le rencontrer. M. de Beaurieu vient en courant ; je lui donne ses gants, il paraît ravi de son sort. Aucune nouvelle militaire, c’est le calme plat. Je veille à la place de Renée.

Samedi 13

Départ de Renée à 9 heures ; nous la conduisons toutes à la gare. Elle est terriblement excitée par la joie de partir.

Je vais voir Desnoyers, il va mieux et espère bientôt nous revenir.

Je veille encore cette nuit.

Dimanche 14

Messe à St Christophe où je conduis 6 malades. Soins toute la matinée ; Renée n’étant plus là, il y a beaucoup à faire. M. Th. déjeune avec nous ; son cousin nous surprend à 2 heures ; il vient faire une conférence et reviendra prendre le thé avec nous ; il vient faire une conférence et reviendra prendre le thé avec nous.

Goûter très gai ; cri du cœur de M. de B. : « Que cela fait donc plaisir de voir des femmes ! ». Nous lui promettons d’aller à la Chapelle un de ses jours lui rendre sa visite. Aucune nouvelle militaire ; nous apprenons seulement qu’un zeppelin venait sur Belfort vendredi dernier, mais que nos avions l’ont arrêté en route et forcé à rebrousser chemin.

Lundi 15

Encore une visite d’avion ; il en vient à chaque instant et l’on n’y fait plus guère attention.

Lettre de Paul ; son nouveau bataillon lui fait bonne impression mais il est à réorganiser tant les pertes ont été terribles récemment. J’espère qu’il n’a pas écrit cela à ses parents. Il est bien exposé maintenant, le pauvre petit, que Dieu nous le garde.

Soins toute la journée ; le soir arrivée de malades, je ne sais plus où les mettre et suis forcée de dédoubler des lits pour mettre des matelas par terre ; les lits que l’on nous a enlevés nous manquent bien. Dans le nombre il y a un typhique et un pneumonique qui paraissent sérieusement pris ; de plus, Dumont nous commence une angine phlegmoneuse ; cela promet de l’agrément. Nuit de veille.

Mardi 16

Journée de bousculade, impossible de s’arrêter une seconde ; je n’ai pas eu encore autant de mal depuis 6 mois. Il faut soigner 73 malades, surveiller tout et préparer le départ du lendemain.

Nous courons déjeuner chez Julie ; de là, je vais au cours avec elle, puis voir Desnoyers que Bousquet fait évacuer à l’arrière. Le soir, le typhique nous fait un saignement de nez terrible ; pendant que je le soigne avec Mlle P., on vient nous prévenir que Dumont a presque une crise de nerfs à force de souffrance.

Jusqu’à onze heures du soir, nous le soignons. Je finis par me coucher en laissant à Mlle P. une veille pénible en perspective.

Et dire que c’est le mardi gras !

Mercredi 17

Messe à 6 heures ; que se passera-t-il d’ici Pâques. Soins, toilette, départ de 33 malades évacués sur l’arrière ; c’est ahurissant. Quand ils sont partis, on s’occupe des restants ; le typhique va à Rethenans, Kuck part pour Morvillars, on commence à respirer.

L’après-midi, je fais tout réorganiser et remettre nos lits comme ils étaient ; il faudra absolument en trouver quelques autres pour éviter la bousculade de ces jours derniers. Nouvelle crise de Dumont ; cette fois, j’envoie chercher le Dr qui peut lui inciser un abcès placé très loin dans la gorge ; cela le soulage et je vais pouvoir, non pas dormir, mais veiller plus tranquille.

On annonce l’arrivée de 5 divisions de cavalerie ; que de troupes cela va faire en Alsace, et quel massacre quand on recommencera.

Jeudi 18

Soins toute la journée, départ de deux malades, cela nous remet à un nombre raisonnable qui permet de respirer en attendant qu’il en arrive de nouveaux.

Rien de neuf au point de vue militaire.

Visite d’avions à Morvillars ; leurs bombes ne font aucun mal.

Vendredi 19

Je vais à l’hopital civil faire radiographier un de nos blessés ; on lui découvre une dizaine d’éclats d’obus dans le coude ; soins toute la matinée.

Cours aux Anges ; Julie dicte un devoir à nos élèves ; on verra ce que cela donnera. Nous allons au devant de Renée qui revient de Paris ; elle me donne de bonnes nouvelles de la rue de Condé, où elle a été ces jours ci, ainsi que des Sénac. Elle n’a pas appris de choses sensationnelles.

Goûter, soins et veille.

Samedi 20

Soins toute la matinée ; nous sommes de plus en plus empoisonnés par la présence de Mme X et impossible de la faire partir.

Après déjeuner, nous allons corriger les fameux devoirs ; quatre sont bons, quatre mauvais, le reste quelconque.

Goûter avec la bande, soins.

Dimanche 21

Messe à St Christophe avec 6 malades.

Renée, Julie et M. Th. vont déjeuner à la Chapelle avec le lt Keller et le cap. de B. ; elles sont admirablement reçues par le Gal Cordonnier et tout l’état-major ; le Gal est jeune, plein d’entrain ; il n’a encore eu que des victoires et se promet de continuer en Alsace dès que les ordres d’offensive seront donnés.

Visite du Dr Petit, il prend le thé avec nous et cause de fort agréable façon. Visite de M. Ethevant, l’avocat de Cécile ; nous parlons d’elle, de son procès, puis de la guerre et de Belfort. On aurait paraît-il, demandé beaucoup plus de lits ici en prévision du grand coup tant attendu.

Lundi 22

Soins toute la matinée ; rien de nouveau au point de vue militaire.

Mardi 23

Soins, nous avons peu à faire après une période de grand surménage. Le soir, entendu très nettement l’explosion de trois bombes ; est-ce un aéroplane ?

Mercredi 24

On nous annonce l’arrivée du médecin inspecteur principal Haseler qui doit venir ce matin visiter ; grand branle-bas ; tout est en ordre pour le recevoir. Il arrive accompagné de Landouzy qui a l’air aussi renfrogné que le Gal H est aimable ; tout est inspecté et trouvé fort bien. Il nous félicite et nous remercie au nom de la France tout entière, dit-il et des familles de nos soldats pour tout ce que nous faisons. Cela est exprimé en des termes tels et d’une façon si délicate que les larmes me viennent aux yeux. C’est si simple, pourtant, ce que nous faisons !

Je fais remarquer à Landouzy combien nous sommes obéissantes pour les évacuations puisque tout est presque vide ; il daigne sourire et prendre un air presque aimable pour nous dire que le premier convoi de blessés sera pour nous ! Quel ours !

Dans la journée, visite avec Renée à Mme Feltin. Jolie installation, gens aimables et ravis de notre attention.

Repos, couture, soins. Lettre de Renée, les dernières nouvelles de Paul sont du 17.

Jeudi 25

Rien de nouveau, la neige tombe, le paysage est superbe, mais cela va encore retarder l’offensive.

Vendredi 26

Lettre de Renée qui va décidément mieux. Toujours rien au point de vue militaire. Quelques coups de canon dans la nuit.


Samedi 27

Nous attendons vainement l’auto de Mme Viellard qui doit nous emmener déjeuner à Morvillars, il y a contre ordre.

Hier, enterrement à l’hopital militaire de Mlle Seiler, infirmière de Dannemarie, morte de la typĥoïde à 20 ans. Belle cérémonie, toute militaire, un drapeau sur le cercueil, un piquet de soldats rendant les honneurs. À la Chapelle, discours de l’aumônier, très bien ; au cimetière, discours de Landouzy, encore mieux. Foule ; une masse d’infirmières de toutes les formations. Quel monde et quel genre !

Rencontrée Mme Ch. Viellard qui se pare des insignes d’inf. major auxquelles elle n’a aucun droit, n’étant même pas diplômée ! Elle veut se faire envoyer en avant par le Gal Cordonnier, mais cela n’a pas l’air d’aller à son gré.

Toujours rien de nouveau, sauf l’arrivée de 25 malades d’un seul coup.

Dimanche 28

Messe à St Christophe ; je commence un rhume formidable, c’est le troisième de l’hiver, cela me paraît exagéré.

Renée et Mlle Bidoux vont à Delle ; elles en rapportent cartes, tabac et chocolat ; tout cela en contrebande, c’est pour les soldats !

Visite de Bousquet ; toute la bande Marthille est à Zuydcoote depuis 15 jours mais ne doit pas y rester, devant être remplacée par des Anglaises ; leur lettre n’a rien de triomphal !

Lundi 1er mars

Sept mois de guerre ; et c’est maintenant qu’on va sérieusement commencer. Quels beaux jours de victoire nous allons vivre.

Que Dieu garde seulement notre cher Paul.

Visite de quelques minutes de M. de B. ; nous ne l’avons jamais autant vu que depuis qu’il n’est plus à Belfort.

Mon rhume devient de plus en plus fort.

Mardi 2

Ce rhume devient phénoménal ; je ne puis rien faire que pleurer toute la journée.

Mercredi 3

Cela commence à diminuer un peu, et je reprends figure humaine.

Départ de 16 malades, dont Doria, tout ému. Quel gentil garçon et comme il nous aime. Il a voulu se confesser avant de partir, disant qu’à la guerre, il fallait être prêt.

M. Feltin nous quitte ; il est remplacé par M. Gschwind, assommant et qu’il faudra mettre au pas.

Calme dans la journée ; j’en profite pour coudre un peu. Lettre de Paul ; il est dans la neige, au repos pour l’instant.

Jeudi 4

Soins toute la matinée.

Il fait un temps de printemps, je vais me promener un peu avec M. Th. et Mlle Pichot.

Nous allons à mon point de vue préféré voir la neige sur les montagnes ; des avions viennent sur nous, c’est une journée délicieuse.

Le soir, on me fait la surprise de ma souhaiter ma fête. Julie et Mlle Bidoux viennent dîner ; menu succulent, champagne ; chacune de ces dames m’offrent un petit souvenir pratique et incassable ! Je suis touchée de toutes ces affectueuses attentions.

Vendredi 5

Messe de 6 heures à St Vincent. Soins toute la journée. Un des malades de Julie est très mal.

Mme  Viellard renouvelle son invitation à déjeuner pour demain samedi ; nous devons y aller à quatre, Julie et Renée restant de service aux ambulances.

Nous apprenons que le plan d’attaque du Kalberg a été vendu par un espion. Ce qu’il y en a en Alsace, c’est formidable.

Lettre de Marguerite et de Camille ; Louis est promu officier ; enfin !

Il neige, l’hiver reprend.

Samedi 6 mars

Soins toute la matinée ; Mme  Viellard vient elle-même nous chercher à midi dans son auto. Nous sommes admirablement reçues et après un déjeuner délicieux, nous prenons le café avec les officiers malades soignés au château ; nous visitons ensuite l’ambulance qui est merveilleusement aménagée. Sans être très beau, ce château est très grand et très confortablement distribué ; les salons forment de superbes salles de malades et les chambres sont délicieuses. À 3 heures, l’auto nous ramène à Belfort, ravies de notre expédition.

Arrivée de malades dont un hémiplégique sérieusement atteint. Lettre de Mme de M. à Julie.

Dimanche 7

Messe à 7 h. à St Christophe. Deux de nos malades y font leurs Pâques. Renée, Julie et M. Th. partent à onze heures déjeuner à la Chapelle ; pendant ce temps, soins et correspondance. À leur retour, elles nous racontent qu’elles ont été fort bien reçues et que le Gal Cordonnier viendra demain prendre le café avec nous accompagné du Capitaine Lelong, l’ami de Paul.

Je reçois justement deux lettres de Paul et de Renée qui m’apprennent sa nomination de capitaine ; il est toujours en pleine neige ! Mme Béha m’offre de faire parvenir une lettre par son mari. Je vais essayer, si cela peut réussir, ce serait agréable de correspondre ainsi.

Lundi 8

Soins toute la matinée.

À 1 h. 1/2, arrivée du Gal Cordonnier et du capitaine Lelong, tous deux fort aimables. Après les présentations, je cause avec le capitaine qui me parle de Paul ; le 27e alpin est du côté de l’Hartmannswillerkopf : Wesserling, Oderen, etc… ; Visite de l’ambulance, le Gal s’occupe de chaque malade et leur fait distribuer des cigares : après nous causons sérieusement ; il croit à la fin de la guerre pour juillet, à la fin de l’occupation en Belgique pour mai ; à une avance sérieuse en avril… Dieu l’entende !

Puis une chose nous intéresse tout particulièrement ; le Gal veut nous envoyer dans une ambulance de l’avant au moment des combats pour les premiers pansements. Il trouve que les infirmiers n’ont pas de soin ni d’expérience. Ce serait le rêve. Le gouverneur a donné son autorisation et je crois que cette fois sera la bonne. C’est l’idée Béha reprise par le haut commandement, ce qui est sa seule vraie chance de réussite. Il nous laisse ravies de sa visite, et nos malades enchantés aussi.

Mardi 9

Soins toute la matinée ; notre malade va plus mal ; le docteur le croit perdu. Visites toute l’après-midi : le docteur Petit, toujours aimable et spirituel ; il démolit le pauvre Landouzy de la plus drôle des façons ; le lt Quemelin, un ami de Renée, puis le capitaine de Beaurieux, toujours gai. Il nous redit combien le général a été content et que notre envoi en Alsace est absolument sûr, quand il y aura une action sérieuse.

Mercredi 10

Messe à St Vincent avec trois malades dont Séjournand. Départ vers l’arrière ; arrivée d’un malade tombé de son lit sur le ciment ! il est assez démoli.

On entend le canon, mais peu : ce n’est pas comme la semaine dernière.

Nous apprenons la mort de Febuet, 15 jours après sa sortie de l’ambulance ; cela nous attriste, ce n’est pourtant pas de notre faute. Lettre de Bosne.

Jeudi 11

Soins toute la matinée. Déjeuner chez M. Feltin ; nous sommes merveilleusement reçues par des gens fort aimables et qui paraissent heureux de nous avoir.

Thé chez Julie ; quelques détails sur l’exploit du capitaine Happe[13] ; la poudrière de Rottweil est bien complètement démolie ; il n’en reste que les quatre murs. L’avion est rentré criblé de balles ; c’est miracle qu’il ait pu revenir.

Lettre de Jourdan, qui doit être près de Pont-à-Mousson. Avec sa jumelle, il voit la cathédrale de Metz.

Notre malade est toujours bien mal ; c’est moi qui le veille cette nuit ; je peux m’attendre à des heures pénibles.

Vendredi 12

Nuit désagréable, vu la grossièreté de l’individu, qui réclame perpétuellement pour des choses inutiles et qu’il faut mettre à la raison. Soins toute la matinée.

Samedi 13

Visite du Cap. de Beaurieux qui annonce la visite de Cordonnier pour lundi chez Julie. Rien de nouveau encore en Alsace ; on attend pour avancer que la poussée en Champagne soit plus avancée, puis que nous ayons une provision d’obus plus considérable. Au début de la guerre, les Allemands avaient 6 000 coups à tirer par pièce, et nous 1 500 seulement. Si nous en avions eu seulement 3 000, la bataille de la Marne s’arrêtait au Rhin. Comme l’on veut éviter que cela se reproduise, on attend d’avoir une quantité énorme d’avance, et l’on construit à force ; la matière première ne manque pas ; on s’aperçoit d’ailleurs que leurs nouveaux projectiles sont de qualité inférieure.

Courses dans l’après-midi.

Dimanche 14

Messe à St Christophe avec 17 de nos soldats dont 6 font leur Pâques. L’église est comble ; c’est un spectacle magnifique.

Soins toute la matinée.

Lecture du livre jaune ; cela montre la vraie canaillerie de l’Autriche et de l’Allemagne.

Thé avec le Dr Petit, le Gal Lecomte et le Ct Lauth ; causerie fort agréable ; ils sont tous trois enchantés d’être là.

Nous apprenons la mort d’un fils Haas, capitaine au 6e bat. alpin, tué la semaine dernière dans les Vosges[14]. Encore un alpin ; notre pauvre Paul sera-t-il épargné !

Lundi 15

Soins toute la matinée.

Après déjeuner, visite chez Julie du Général Cordonnier, toujours fort aimable. Il nous reparle de la marche en avant, il sera tout à fait prêt dans 8 jours, et attend les ordres ; mais il est probable qu’on ne fera rien encore maintenant ; cela marche bien en Champagne, si l’on peut gagner encore 1 500 mètres, on sera de suite à Vauziers et c’est la percée des lignes allemandes ; on n’avancerait en Alsace qu’après. Comme Mme Ch. V. est là, il ne nous reparle pas de nous emmener ; c’est une discrétion rare chez un homme. Elle-même paraît fort embarrassée, gênée vis à vis de nous. Quel tour peut-elle bien nous jouer !

Visite de l’ambulance ; il s’y trouve un chasseur cycliste de la 10e division ; je lui parle de Paul, tout de suite sa figure s’illumine. Je viendrai le voir souvent.

Conférence du docteur sur le vaccin, assez intéressante ; visite de M. Pointet, président du Comité que nous mettons au courant des mesquineries économiques de ses subordonnés, il pourra peut-être y remédier. Visite du sergent Voland ; comme tous nos anciens malades sont heureux de revenir.

Mardi 16

Un temps de printemps, tous nos malades passent la journée dans le jardin. Quelques courses avec Julie.

Retour de Kieck que l’on veut réformer. Nous allons tâcher de l’escamoter ; ce malheureux ne sait où aller.

Mercredi 17

Départ pour l’arrière de 3 malades. Drame au milieu de la visite ; le docteur ayant appris que deux soldats font de la propagande anti-militariste et tiennent des propos contre la France, l’Alsace, etc, leur fait une scène de reproches et les chasse de l’ambulance dans des termes très énergiques, mais si xxx, que cela nous fait plaisir. Comme ces deux malades sont guéris, il n’y a aucun scrupule à avoir, et ils vont rejoindre leur compagnie immédiatement ; de plus le docteur écrit à leurs commandants pour demander une punition ; ils ne l’ont pas volée. S’il y en a malheureusement comme cela plus qu’il n’en faudrait, qu au moins, on puisse faire un exemple sur ceux que l’on attrape.

Il fait un temps superbe ; je sors avec Julie, nous allons dans le petit bois où la vue est si belle ; cela fait du bien de respirer un peu d’air pur ; des aéroplanes évoluent sur nos têtes.

Avancée de plusieurs malades.

Jeudi 18

Soins toute la matinée ; courses après déjeuner, achat d’un cadeau pour la 1re Communion de la petite Béha.

Lettre de M. de N. ; on avance en Champagne mais au prix de beaucoup de pertes.

Séance de photographie dans le jardin ; les hommes sont ravis.

Vendredi 19

Messe à St Vincent ; départ de malades pour Héricourt. Soins toute la journée.

Visite de M. Th. et de sa sœur Mme de Falletans, elle nous laissera Gros-Mimi[15] jusqu’après l’examen.

La seule nouvelle de source très sûre et très secrète, est la présence du Kronprinz à Mulhouse ; on espère beaucoup arriver à un résultat sérieux, vu son incapacité et sa bêtise. Et si on pouvait le prendre !

Samedi 20

Soins toute la matinée. Mme de F. vient déjeuner avec sa sœur : temps splendide mais froid ; courses, visite du commandant Lauth, de Voland ; aucune nouvelle.

Dimanche 21

Messe à St Christophe avec 20 de nos soldats dont 12 font leurs Pâques. Que cette messe militaire est donc belle. Au retour, trois de nos sous-officiers s’écartent pour acheter du champagne et des gâteaux et nous invitent à goûter avec eux ; c’est le monde renversé !

Déjeuner avec les St M., Mme de Falletans et le Capne de Beaurieux ; Mlle B. et Julie viennent se joindre à nous ; chacune apporte son plat pour ne pas faire trop de frais à la C. R.. Beaucoup de gaieté et d’entrain.

Concert aux Anges, court et bon ; un soldat, 1er baryton au théâtre d’Anvers, chante de façon exquise, Mlle  Hosatte etc. C’est vraiment très bien. Renée et moi rentrons vite pour notre goûter avec nos sous-off.

Nous nous installons dans notre bureau et cette très simple réunion est fort gaie.

Regouter chez Julie avec les majors Petit et Falconnet et la capitaine aviateur Planté. Nous apprenons la visite des zeppelins sur Paris, sans grands résultats d’ailleurs.

Quelle journée, et au milieu de tout cela, on trouve le moyen de ne pas manquer un pansement ni un soin, plus six nouveaux à installer. Quelle joie de se coucher !

Lundi 22

Lever à 5 h. 1/2 comme d’habitude ; ce misérable Billot ma fait attendre 3/4 d’heure avant de commencer sa quinte de toux ! Soins toute la matinée sans une minute de répit. Visite d’un Taube qui jette des bombes sur la S  Alsacienne et le parc d’aviation, sans rien détériorer, comme toujours. Canonnade ; rien de plus joli que la fumée blanche des obus éclatant dans le ciel bleu ; malheureusement, ce misérable Allemand n’est pas atteint.

Comme nous avons ici une nouvelle escadrille d’avions munis de mitrailleuses, on peut s’attendre à de fréquentes visites ennemies pour la détruire, ou du moins essayer.

Après déjeuner, visite de l’ambulance par l’évêque de Siam, originaire de Belfort et faisant son service comme aumônier militaire. Puis, grande séance de photo. Il fait un temps idéal. Soins, salut.

À 6 heures, grande nouvelle ; Przemyśl est prise[16] ; les cloches de la Cathédrale sonnent à toute volée, celles du temple se mettent de la partie, c’est impressionnant. Cela ne vaut pas une bonne victoire française, mais cela nous aidera à avoir la nôtre plus belle et peut-être prochaine.

Nos soldats sont ravis, surtout les sous-off. un peu plus cultivés. Demain, ils boiront tous en l’honneur des Russes, le champagne offert par le capitaine des douanes.

Mardi 23 mars

Soins toute la matinée.

Après déjeuner, nous allons prendre le café chez Julie où nous retrouvons le capitaine Keller. Il nous dit que l’on va attendre encore, l’affaire de Champagne a coûté 20 000 hommes et l’on veut épargner des vies.

Mercredi 24

Soins, départ pour l’arrière de 7 malades dont l’adjudant Miard que nous regrettons beaucoup et le plus petit Dessertine qui pleure comme un bébé.

À 2 heures, l’auto de Mme Viellard vient nous chercher pour nous conduire à Morvillars. Nous y trouvons un grand nombre d’officiers de cuirassiers venus comme nous pour entendre la conférence de Paul Acker, mobilisé dans les environs. Il parle bien, sur la haine.

Toute sentimentalité étant considérée par les Allemands comme une preuve de faiblesse, doit être écartée de la guerre actuelle, et quand nous serons en Allemagne, à part les femmes et les enfants que les Français respecteront toujours, il faudra user de représailles. Il est très applaudi, naturellement, tout le monde étant de son avis. Nous causons avec lui assez longtemps, puis c’est l’heure du thé, simple, mais très élégamment servi. Rien que des uniformes et nos costumes blancs, c’est une vision de guerre tout à fait originale. Nous rentrons à l’ambulance, ravies de notre journée.

Visite du Gal Lecomte ; rien de nouveau au point de vue militaire.

Jeudi 25

Messe à 6 heures. Notre petit malade est bien mal ; il fait ses Pâques de façon édifiante, nous écrivons aux parents.

Soins toute la journée ; visite du lt Bachelard ; aucune nouvelle intéressante.

Vendredi 26 mars

Soins ; correspondance ; je fais passer une lettre à Paul par M. Béha ; visite à Mme Feltin.

Un médecin de Danjoutin, fait prisonnier le 10 août rentre d’Allemagne. Voilà seulement un mois, que par crainte des représailles annoncées, les Allemands laissent passer les vivres et colis. Il a vu des choses affreuses comme atrocités sur les prisonniers russes. Mais depuis quelque temps, l’insolente assurance des soldats qui les gardaient diminue de jour en jour pour faire place à l’idée de la défaite.

Samedi 27 mars

Voilà l’hiver revenu ; il neige et on gèle. Quel pays !

Visite du cap. de Beaurieux ; on a repris la crête de l’Hartmannswillerkopf ; encore un succès pour les Alpins.

Dimanche 28 mars

Les Rameaux ; temps horrible, neige. Messe militaire ; soins, le petit Bonte va de plus en plus mal.

M. de Beaurieux vient déjeuner, il a le spleen, ayant appris que les Allemands saccageaient tout dans le nord et les Ardennes puis il sait sa femme sans argent et n’a aucune nouvelle depuis Noël ; nous tâchons de le remonter le mieux possible.

Nous finissons pas comprendre la vraie raison pour laquelle on n’avance pas. Une offensive générale ne peut se faire qu’avec au moins 130 000 obus par jour on n’en fabrique que 90 000 et le stock d’avance n’est pas assez considérable pour que l’on puisse commencer avec la crainte d’être arrêté au bout de très peu de temps par le manque de munitions.

On peut maintenant fabriquer à l’étranger et la production augmente tous les jours ; ce n’est donc plus qu’une affaire de patience ; mais il est bien probable qu’il faut compter encore un mois.

Lundi 29

Soins toute la matinée ; scène du Dr contre Renée à propos du départ de Gschwind ; le Dr finit par comprendre qu’on l’a trompé et est assez honteux de son pas de clerc. C’est toujours ce comité, individuellement, ils ne sont pas désagréables, mais pris en bloc qu’ils sont donc ingénieux pour ennuyer les gens.

Deux de nos soldats vont de plus en plus mal, malgré tous nos efforts.

Séance de photographie.

Il est arrivé à l’aviation deux escadrilles de bombardement ; cela fait maintenant 24 appareils. Tous les jours, il en sort quelques uns qui vont bombarder les casernes ou les gares de Colmar ou de Strasbourg. Nous pouvons nous attendre à des visites d’avions boches ; peut-être nous fera-t-on les honneurs d’un zeppelin.

Mardi 30

À 10 heures, cérémonie assez émouvante ; remise de la médaille de St Georges à un de nos malades, Ougier, qui a eu les deux bras cassés à la bataille d’Aspach le 25 décembre. Il a déjà été cité à l’ordre du jour et est proposé pour la médaille militaire. Nous avions orné notre bureau de drapeaux, fait descendre tous les malades pouvant se lever et fait chercher le docteur. C’est au milieu de cette nombreuse assistance, qu’un capitaine du 42e, après quelques paroles élogieuses, a lu le décret du Tsar et a épinglé la médaille sur l’écharpe de notre soldat, très ému. Nous avions fait apporter du champagne et tout le monde a bu à notre France.

Continuation des ennuis du comité ; le Dr est de plus en plus gêné.

Mercredi 31

Soins toute la journée. Thé avec Beaurieux, le commandant Gasseau et le capitaine Keller ; explication avec le Dr ; tout est bien qui finit bien.

Au beau milieu de mon sommeil, je suis réveillé par Mlle Roch et Mlle Pichot qui me disent qu’un avion allemand est juste au-dessus de nous et qu’il nous lance des bombes ; au même moment, j’entends une détonation formidable ; c’est la troisième, paraît-il. Avec un bruit pareil, comment les deux autres ne m’ont elles pas réveillée.

Cela a dû tomber bien près. On canonne, on tire, sans résultat, et le bruit du moteur s’éloigne de plus en plus. Toute la maison est en l’air ; nous sommes toutes en chemise chez Mlle Roch, la fenêtre ouverte pour ne rien voir ; on gèle et nous allons nous recoucher ; beaucoup de curiosité, mais ni émotion, ni frayeur.


Jeudi 1er avril

Messe à 7 heures à St Vincent ; quel contraste avec le jeudi saint des années précédentes.

Les bombes de cette nuit sont tombées, l’une au fort des Barres, tout près d’ici sans d’autre résultat que de casser les vitres, les autres, près de Rethenans, du champ d’aviation et d l’usine à gaz, sans rien atteindre. À quand la prochaine visite ?

Visite à l’hopital civil, pour voir Bailly, chez Mme Feltin, thé chez Julie, sermon à St Christophe.

Vendredi 2 avril

Pas moyen d’aller à l’église le matin, avec les soins à donner. Boutte est toujours bien mal, ce sera miraculeux s’il en revient.

Aucune nouvelle militaire intéressante ; les communiqués sont de moins en moins détaillés. Chemin de croix à 5 heures.

Samedi 3 avril

Nous apprenons que la C. R. de Paris veut envoyer à la Chapelle des infirmières ; cela ne fait nullement notre affaire, il faudra arranger cela avec Cordonnier.

Visite à l’église ; préparatifs pour notre petite fête de Pâques.

Dimanche 4 avril

Messe à 7 heures à St Christophe ; l’église est comble de soldats ; pour notre part, nous en amenons 24 ; Quelle belle fête, c’est la résurrection ou du moins le réveil de la France ; malheureusement, il pleut.

Nous cachons dans le jardin nos œufs en chocolat et les œufs tricolores. Tous se précipitent pour les chercher ; quels gosses que tous ces hommes !

Déjeuner très soigné, champagne ; nous allons ensuite au concert militaire, le premier depuis la guerre, organisé par Cordonnier. Nous y retrouvons Beaurieux, Keller et Bachelar qui nous trouvent un coin à l’abri où nous pouvons causer tranquillement tout en écoutant la musique ; c’est assez quelconque, sauf un chant délicieux sur les cloches d’Alsace sonnant pour la première fois en terre française à l’occasion de la prise de Przemyl ; les paroles sont d’un officier de la 57e, la musique d’un commt de dragons, c’est admirablement chanté et le succès est très grand. On nous donne le God save the King, l’hymne russe, et tout se termine par notre Marseillaise, si belle en ce moment. Il pleut sans cesse à la grand joie du Gal et du gouverneur qui s’attendaient s’il avait fait beau, à la visite d’avions boches, mitraillant public et exécutants.

Nous avons mis le capne Keller au courant de l’histoire des nouvelles infirmières ; il trouve qu’il faut prévenir Cordonnier de suite.

Nous rentrons vite pour organiser notre concert à nous ; j’ai cru un moment que tout serait raté, notre chanteur, Voland, n’arrivant pas et notre violoniste Billot forcé de se recoucher avec une crise au cœur. Tout va quand même très bien, Voland finit par arriver et on se passe de violon ; Mlle Hosatte chante merveilleusement, les autres sont plus médiocres, mais quand même tout le monde est content.

Après dîner, Voland se remet à chanter pour nous ; quelques malades se relèvent, nous sommes à peine une dizaine, c’est un peu une réunion de famille ; nous sommes devenues celle de nos soldats et ce sont eux qui remplacent la nôtre ; dans ces jours de fête on sent cela davantage.

J’ai enfin une lettre de Paul qui me fait comprendre qu’il est à l’Hartmannswillerkopf. Beaurieux et Mme  Béha me confirment dans cette idée ; tout va bien par là, mais c’est dur et cela coûte cher ; Dieu le protège.

Lundi 5 avril

Soins toute la matinée ; nous allons ensuite visiter l’l’hopital d’évacuation ; ce n’est pas extrêmement intéressant ; le Dr Georges est fort aimable ; on sent qu’il s’attend à quelque chose d’intéressant pour dans peu de temps et qu’il veut être prêt.

Visite de Bachelar ; Cordonnier lui a téléphoné qu’il ne permettrait jamais à d’autres infirmières que nous d’aller dans ses ambulances de l’avant ; il nous connaît et sait qu’on peut compter sur nous ; puis cela se trame en dehors de lui, et il est trop jaloux de son autorité pour jamais permettre cela.

Mardi 6 avril

Absolument rien au point de vue militaire, deux aviateurs blessés arrivent chez Julie ; après avoir bombardé Mulheim, ils se sont perdus dans le brouillard et ont capoté près de Danjoutin.

Mme Armbruster vient voir le Dr pour le prier d’intercéder pour son mari ; il est en prison depuis 7 jours et en prévention de conseil de guerre. Le Dr n’avait demandé que 4 jours ; cela devient un peu excessif et on va tâcher d’arrêter l’affaire ; mais ce garçon a de mauvais antécédents au point de vue militaire et cela sera assez difficile.

Mme Béha dîne avec nous pour la première fois ; elle nous a raconté des choses très intéressantes sur le début de la guerre à Thann, comment ils ont passé des pigeons voyageurs, les renseignements qu’elle a pu donner aux français pour les avertir que des mitrailleuses étaient cachées derrière son ambulance, enfin un tas de détails. Elle risquait à chaque instant d’être fusillée.

Départ de Mme Vetter et de Marguerite ; celle-ci devenait trop difficile à conduire et manquait de tenue complètement ; cela fait très bon effet au point de vue autorité.

Une carte écrite à Roche nous est retournée. Il doit être tué ; cela nous ferait de la peine ; c’était un chasseur à pied, et si brave !

Mercredi 7 avril

Pluie diluvienne toute la journée, soins.

Thé avec la famille Ihler et le lt Obrecht ; aucune nouvelle intéressante au point de vue militaire. Arrivée d’un sous-officier, mais départ de 8 malades !

Jeudi 8

Messe à St Vincent. Soins toute la matinée, journée calme, correspondance, couture. Visite du lt Bachelar ; on annonce que les Allemands ont évacué Sint Michiel ; si c’est confirmé, c’est une bien bonne nouvelle ; est-ce que mes drapeaux, immobiles depuis six mois, vont pouvoir recommencer à marcher ?

Vendredi 9 avril

L’évacuation de Sint Michiel n’est pas confirmée ; il faut attendre. Visite de M. Pointet qui nous présente son fils, jeune officier un peu fat et content de lui, mais bon enfant. Il nous raconte des choses intéressantes sur les combats d’Alsace qu’il quitte pour le nord. On enlève des troupes en Alsace, alors que les Allemands en amènent, au contraire ; il doit y avoir une raison.

Samedi 10 avril

Soins toute la matinée ; le communiqué est assez bon, mais rien sur Sint Michiel, ce doit être un canard, malheureusement.

Visite de Beaurieux : le DHV et le DAL sont réunis et forment la 7e armée sous le commandement du Gal de Maud’huy ; Putz est nommé dans le nord ; Cordonnier garde la 57e division mais avec sous ses ordres tout le sud de l’Alsace. Mme  Ch. Viellard est citée à l’ordre de la division sur la proposition du Gal Bernard, dégommé depuis.

Dimanche 11 avril

Messe à St Christophe ; visite de Beaurieux ; thé chez Julie avec Bachelar et le Dr Petit ; photos ; musique et chant avec Volland qui est venu se faire soigner pour deux jours.

Lundi 12 avril

Visite de M. Béha ; je le remercie de me servir d’intermédiaire pour une correspondance avec Paul. Le bataillon doit être au repos après l’Hartmannswillerkopf ; les Allemands veulent le reprendre et c’est très dur ; ils avaient amené la garde, M. B. qui le savait avait prévenu, mais comme deux jours avant, elle était à Arras, les généraux ne voulaient pas le croire ; ils ont dû se rendre à l’évidence.

M. B. nous demande si nous pourrions aller quelquefois à Bussang où l’on amène les blessés d’Alsace, la route de Thann à Belfort étant trop dangereuse.

Mardi 13 avril

Rien d’intéressant dans la journée ; le soir, l’adjudant Gagnepain nous signale des lumières dans le ciel ; c’est le dirigeable français « Comté » qui nous arrive d’Épinal ; il passe très bas juste au-dessus de nos têtes, cette arrivée de nuit est assez impressionnante, les projecteurs du Salbert éclairent le champ d’aviation pour l’atterrissage.

Les Allemands bombardent le viaduc de Dannemarie que nous avons fait sauter au mois d’août et que l’on commence à reconstruire. Un aviateur français est grièvement blessé par des balles allemandes.

Mercredi 14 avril

Départ de 6 malades dont nos sous-officiers, Billot pleure tout à fait ; voilà trois mois qu’il est là et nous l’avons tant gâté ; Alexandre ne peut plus rire du tout et Gagnepain lui-même est tout ému ; nous les regrettons bien.

À 5 heures, séance de projections chez Mme Obrecht ; son fils nous montre des photos merveilleuses dont beaucoup prises depuis la guerre ; c’est extrêmement intéressant.

Après le dîner, correction de l’examen écrit

Jeudi 15 avril

Départ de trois blessés guéris qui rejoignent leur corps ; encore des gens sympathiques qui nous quittent à regret.

Dans l’après-midi, examen oral ; comme jury, Landouzy, Lépine, Bousquet, Ihler, et Riss. Je suis chargée de la partie pratique pour servir de second à Landouzy.

Tout le monde est reçu, naturellement, dont trois qui n’auraient pas dû l’être. Par contre, deux sont tout à fait supérieures. Nos candidates n’ont pas fait trop mauvaise figure, et elles sont ravies de leur succès.

Le capne de Beaurieux, est venu déjeuner pour dire adieu à M. Th. qui part demain. Il a pu avoir des nouvelles de sa femme qui va peut-être venir en laissant ses enfants en otages, et en laissant croire qu’elle va en Hollande. C’est un gros risque à courir, tant de choses peuvent la retarder ! Je suis bien sûre que quand elle sera là, il n’osera plus être avec nous aussi bon camarade qu’il l’est habituellement.

Vendredi 16 avril

Je vais avec Mlle Bidoux faire les malles de M. Th. ; tout est en désordre, rien n’est prêt, c’est un vrai fouillis ; nous y arrivons quand même. Renée la conduit à Besançon, elle part avec regret et nous-mêmes la voyons s’en aller avec tristesse ; nous l’avons connue tout au début de la guerre et avons passé avec elle six mois de bonne intimité qui lient certainement plus que quelques

Samedi 17 avril

À 4 heures du matin, Mlle Roch me réveille ; le dirigeable revient ; dans le petit jour, on le voit se détacher en noir, il passe juste au-dessus de nous ; d’où vient-il ?

Au matin, on nous dit qu’il revient de Metz où il aurait jeté 28 bombes ; nos avions partis hier d’ici sont allés à Rottweil et près d’Huningue.

À 11 heures, canonnade ; les Allemands se vengent, un avion vient essayer de détruire notre dirigeable, il le rate, mais il y a malheureusement des victimes, pour la première fois depuis la guerre deux femmes et un soldat sont blessés assez sérieusement, il a fallu amputer l’homme. Il est probable que nous aurons souvent maintenant de ce genre de visites.

À 9 heures, le canon commence à se faire entendre ; je ne l’ai jamais entendu si distinctement et si fort que ce soir ; cela n’arrête pas et dure presque toute la nuit.

Dimanche 18 avril

Messe à 7 heures à St Christophe ; pendant la messe, bombes, canonnades, c’est encore un Taube ; les bombes sont tombées sur un hangar dépendant de l’arsenal et où se trouvaient quelques obus qui ont sauté ; cela a fait une flamme intense que je n’ai pas vue malheureusement, il n’y a eu aucun accident de personne, heureusement ; je crois que nous pouvons nous attendre maintenant à une visite quotidienne.

Concert aux Anges où vont Renée et Mme Béha ; celle-ci nous a offert un déjeuner délicieux pour arroser ses galons.

Le Dr Petit emmène Mlle Bidoux et Mlle Pichot se promener au Salbert ; je reste pour m’occuper des malades. Thé, correspondance.

Le canon tonne une partie de la nuit.

Lundi 19

Soins toute la matinée ; temps superbe, tous nos hommes sont dans le jardin.

Lettre de Billot, absolument désemparé ; je lui réponds en le secouant un peu.

Il arrive à l'hopital militaire quelques blessés d’Aspach.

Mardi 20

Visite de l’abbé Mossler, toujours à Sentheim. Rien de bien extraordinaire là-bas. La canonnade de ces jours derniers n’a pas servi à grand chose ; il n’y a qu’à l’Hartmannswillerkopf que l’on se bat sérieusement ; il a pu aller jusque là en fraude. À Michelbach, il a dit la messe dans une tranchée ; il y a des masses de retours religieux, des premières communions. Si cela pouvait durer après la guerre !

Une lettre de M. Béha me fait dire qu’il n’a pu voir Paul, toujours en plein combat ; il tâchera de le rencontrer quand le bataillon descendra au repos.

Lettre de Julie ; la rue F. Ier donne toutes les autorisations nécessaires pour l’avant.

Mercredi 21

Retour de Julie ; peu de nouvelles ; l’Italie et la Roumanie vont marcher ; l’affaire des Dardanelles a été très mal conduite par les Anglais qui n’ont d’ailleurs marché dans l’Yser qu’encadrés par nos troupes.

Le soir, on nous refuse le mot d’ordre ; pour quelle raison ?

Jeudi 22

À 7 heures le Ct Lauth envoie un mot à Renée pour lui demander, sauf empêchement, d’être sur la place d’armes à 9 heures moins le quart, qu’il aura peut-être à nous montrer un spectacle intéressant. Nous y allons toutes, bien entendu, l’équipe au complet. Que peut-il y avoir ? sans doute la décoration du Dr Georges. Nous trouvons sur la place des troupes massées en carré ; très peu de curieux, les abords étant gardés ; le Ct Lauth est là qui organise tout. Quand il nous voit, il vient nous chercher et nous installe à la mairie, à une fenêtre du rez-de-chaussée où nous sommes admirablement ; puis il nous dit tout bas que Joffre est là et que c’est lui qui va faire la cérémonie.

Quelle émotion. À l’heure dite, la musique bat aux champs et joue la Marseillaise ; Joffre sort du gouvernement entouré du gouverneur et de beaucoup d’officiers ; il passe très lentement la revue des troupes s’arrête pour saluer le drapeau qui se trouve juste devant nous, nous voit, nous salue et continue son inspection.

Quelle impression de calme, de force et de confiance il donne ; et avec cela un regard droit et clair que je ne pourrai jamais oublier. Nous pouvons le voir marcher lentement tout autour de la place. C’est effrayant de penser que les destinées de la France et du monde entier pèsent sur les épaules de cet homme. Que Dieu le garde et l’inspire ! La revue terminée, a lieu la remise des décorations à plusieurs officiers et de la médaille militaire à un soldat aviateur. C’est très beau et très émouvant. Pendant toute la cérémonie, deux monoplans évoluent sur nos têtes et accomplissent de véritables prouesses. Puis les troupes se massent pour le défilé ; les drapeaux s’inclinent devant Joffre qui les salue d’un beau geste. Quant tout est fini, nous quittons notre poste d’observation et nous rapprochons tout près du généralissime et des officiers. Joffre monte en auto avec Thévenet et de Maud’huy le Ct de la 7e armée ; il va en Alsace. Nous rentrons toutes remuées de cette belle et impressionnante cérémonie.

Je ne suppose pas qu’il soit venu pour décorer quelques soldats. Va-t-on enfin marcher ?

Vendredi 23

Visite du lt W. ; détails rétrospectifs sur le bombardement de dimanche ; les dégâts sont bien plus importantes que nous ne le savions, et nous avons échappé par miracle à une terrible catastrophe. 90 kilos de poudre ont sauté, plus une assez grande quantité d’obus ; il y a pour près de 150 000 f. de perte ; mais dans le hangar voisin se trouvaient les obus à la mélinite ; comme toiture, des tuiles ! La chaleur a été telle que la mélinite a commencé à fondre ; un peu plus, et tout sautait avec la moitié de Belfort. Nous qui étions à l’église, nous étions en miettes. Le lendemain, on a déménagé les hangars, il était bien temps !

Visite de Beaurieux : Joffre est allé à la Chapelle avec Cordonnier et passer une revue ; il est allé ensuite en Alsace et a quitté Belfort le soir. Il ne peut nous dire grand chose, sinon que la marche en avant est décidée pour dans peu de temps. Nous verrons bien.

Visite de Petit ; il apporte à Mlle Pichot une partition à déchiffrer pour faire un peu de musique d’ensemble ; elle est extrêmement musicienne et cela lui fait grand plaisir.

Le Dr Petit va devenir compromettant ; il est toujours fourré ici, et il a l’air de s’y trouver bien car il y reste longtemps.

Samedi 24

Froid, neige ; quel climat !

Longue lettre de Paul, toujours au sommet du Hart… et bien exposé ; ils reçoivent plus de 1 000 obus par jours, sa barraque s’est écroulé sur sa tête, il s’en est tiré avec des contusions, mais sans trop de mal. Je compte bien sur M. Béha pour tâcher de le voir quand le bataillon sera au repos ; s’il pouvait me l’amener !

La pauvre petite Sulger est sans nouvelle de son mari depuis le 7 ; cela commence à devenir inquiétant, je la remonte comme je peux, mais sans grande conviction.

Renée reçoit la visite d’un de ses amis, le ss-lieutenant Robert que nous avons déjà vu une fois ; il a passé dans l’aviation et vient d’être décoré pour avoir descendu un avion boche ; cette croix est belle sur une si jeune poitrine. Il est très gentil et nullement poseur ; nous avons eu par lui quelques détails sur le raid de notre dirigeable qui a bombardé Strasbourg croyant être à Fribourg ; le plus comique est que le communiqué français ne parle que de Fribourg que les aéronautes croyaient avoir bombardé, et c’est par le communiqué allemand qu’ils ont appris qu’ils avaient été à Strasbourg ; ils se sont perdus en prenant Mulhouse pour Bâle ! Ce pauvre dirigeable est maintenant dégonflé en attendant un nouveau raid.

Dimanche 25

Messe à St Christophe. Mme Béha a une lettre de son mari ; il est à craindre que le pauvre Sulger soit tué, mais on n’a pu retrouver son corps, il est probablement prisonnier. Nous sommes bouleversés ; on attendra la visite de M. Béha pour annoncer cette triste nouvelle à sa femme.

Journée calme, correspondance. Renée, Mlle Pichot et Mlle Bidoux sortent avec le Dr Petit ; moi je vais avec Julie entendre le concert militaire pendant quelques minutes.

Rencontre de Braün, Bachelar ; nous voyons de loin Cordonnier, mais il est avec le gouverneur et ne peut le quitter pour nous.

Thé chez Julie ; un Taube vient pendant ce temps, mais on le force à rebrousser chemin et il ne peut rien faire.

Lundi 26 avril

M. Béha vient nous voir ; il confirme les renseignements de sa lettre pour M. Sulger ; ceux qui étaient auprès de lui l’ont vu tomber et le croyaient mort ; mais malgré les recherches les plus sérieuses, son corps n’a pu être retrouvé ; il est donc sûrement prisonnier. Le tout est de savoir la gravité de la blessure ; puis sa qualité d’Alsacien peut lui faire courir de terribles risques. Sa petite femme est très courageuse ; elle déclare que du moment qu’il n’est pas mort, le reste n’est rien ; la pauvre petite ne se rend pas compte des souffrances qui attendent son mari.

Thé aux Anges, peu amusant ; longue conversation avec Mme Viellard qui a reçu une lettre de la rue F. Ier. Mme de Marthille a l’air de vouloir revenir par ici, mais en avant ; elle cherchera à nous faire le plus de mal possible ; il va falloir parer ce coup là.

Mme Béha apprend qu’à Kruth, après un des derniers combats, 300 malades n’ont pu être convenablement pansés faute de personnel. Elle a fait remarquer qu’on n’avait qu’à venir nous chercher, le major a paru enchanté.

Un Taube est encore venu ce soir, sans résultat, on y fait à peine attention ; le bruit court que Pégoud l’aurait abattu entre Belfort et la Chapelle.

Mardi 27 avril

Triste nouvelle ; l’Hartmann… est repris par les Allemands ; je suis bouleversée, Paul y était-il encore ou est-ce que parce que son bataillon est au repos que c’est arrivé ; les deux hypothèses peuvent s’expliquer : ou la trop grande fatigue des anciennes troupes ou l’inexpérience des nouvelles ; comme je voudrais que ce soit la seconde, et quand saurai-je quelque chose.

Il fait un temps superbe, Mlle Pichot, Julie et moi montons au Salbert ; c’est dur mais la vue est bien belle, les Vosges avec les plus hauts sommets couverts de neige, Belfort à nos pieds avec sa citadelle, les forts et la grande plaine de la trouée des Vosges. L’orage qui se prépare met sur tout cela une lumière sinistre ; il n’y a que les montagnes qui restent baignées de clarté. Toutes nos pensées vont de ce côté ; que se passe-t-il là-bas ; le canon gronde par instants, le tonnerre s’en mêle aussi, c’est impressionnant.

Pluie à la descente, nous rentrons trempées.

Mercredi 28 avril

Départ de malades dont Lonchampt ; encore un que nous regrettons et qui pleure en nous quittant.

L’Hartman est repris par nous après un combat acharné ; quel bataillon est là-haut, celui de Paul ou un autre ; les renseignements sont contradictoires.

Renée et Julie rencontrent Cordonnier ; il pense toujours à nous pour Sentheim, mais prévient que ce sera dur. Voilà qui est bien le dernier de nos soucis !

Courses avec Julie, visite aux Anges ; Mme de Marthille voudrait revenir décidément. Quelle femme insupportable !

Jeudi 29 avril

À 5 heures Mlle Roch me réveille, un avion boche ; on pourrait dire des, car il y en a cinq ; je n’en vois réellement bien que trois qui passent et repassent juste au-dessus de nous. Bombes, obus, mitrailleuses, tapage etc ; les shrapnells de nos obus tombent dans le jardin et écornent nos tuiles. Il fait un temps merveilleux et l’on peut bien suivre l’éclatement de nos projectiles ; ils sont d’ailleurs bien plus dangereux pour nous que les bombes allemandes. Comme résultat, dix-huit bombes lancées par les avions et six petits blessés. Quelques unes sont tombées sur l’arsenal où un peu de poudre a brûlé, quelques autres à l’aviation, d’autres dans le faubourg des Vosges ; enfin aucun résultat sérieux. Tous nos avions étaient partis dès 4 heures.

Visite du Dr ; il nous dit qu’il se sent trop fatigué pour continuer le service des ambulances, surchargé comme il l’est par ses fonctions officielles qu’il ne peut quitter. C’est un vrai désastre, et nous sommes désolées ; lui aussi, d’ailleurs ; il nous aime bien et il faut qu’il se sente à bout de forces pour agir ainsi.

Autre nouvelle ; l’abbé Mossler trouve que l’ambulance de Sentheim va tout de travers, les médecins ne font rien et les infirmiers ne savent rien ; il y faudrait nous, paraît-il et il voudrait bien que nous y allions. Nous ne demandons pas mieux, mais il font que ce soit Cordonnier qui nous réclame, sans cela, nous ne bougeons pas.

Mlle Haas m’amène sa belle-sœur qui se trouve être une amie d’Yvonne Auguenard. Elle m’apprend la mort de Eugène Masure ; quelle tristesse pour sa mère ! J’attends quelques détails.

Je ne sais toujours rien de Paul ; la petite Renée m’envoie sa photo et celle des enfants ; elle n’est qu’à moitié réussie, mais cela me fait quand même plaisir de les avoir.

Nous ramassons dans le jardin des schrapnells et une partie de 75 ; un gros morceau est tombé aux Anges, toute la ville est criblée.

Thé avec Bachelar ; photos.

Vendredi 30 avril

Temps superbe, nous déjeûnons dans le jardin pour la première fois ; tous nos malades sont dehors. Nouvelles du 17e par M. Béha, il est à St Amarin et Willer ; M. B. tâchera de voir Paul aujourd’hui ou demain.

Promenade avec Julie, Mlles P. et B. ; nous allons à l’étang des Forges ; des avions partent et reviennent ; tout est rempli de fleurs ; c’est un paysage de printemps et de paix ; dire que l’on se tire à quelques kilomètres.

Thé dans le jardin ; visite de l’inévitable Bachelar.


Samedi 1er mai

Nous pouvons espérer garder le docteur ; il a un tel regret de quitter ses ambulances qu’il tâchera d’aller le plus possible ; mais il est bien fatigué.

Le communiqué annonce le bombardement de Dunkerque ; par où cela a-t-il pu se faire ? si c’est par mer, que fait la flotte anglaise ?

Julie est tristement impressionnée par la mort d’un de ses meilleurs amis, lieutenant de vaisseau à bord du Gambetta ! Tous les officiers se sont laissés engloutir en criant « Vive la France » c’est vraiment très beau[17].

Courses ; achat d’une ombrelle, le soleil nous cuit ; rencontre de Keller.

Thé dans le jardin, visite de Petit qui vient faire de la musique avec Mlle Pichot.

Le capitaine Keller vient prendre le thé en attendant son auto ; il n’est pas d’avis que nous allions à Sentheim où il n’y a rien à faire ; ce sera bon pour le moment de l’action, mais quand ? Impossible de prévoir si on marchera ou non par ici ; tout est prêt pour l’attaque, on n’attend que des ordres qui peuvent ne jamais venir ; tout est prêt pour l’attaque, on n’attend que des ordres qui peuvent ne jamais venir.

L’attaque en Champagne a échoué, celle des Éparges aussi ; on fait bien reculer les Allemands, mais on ne peut arriver à percer leurs lignes ; cela peut durer encore longtemps.

Renseignements sur le bombardement de Dunkerque ; il a eu lieu avec d’énormes pièces autrichiennes, de 380 ayant une portée de 36 kilom.. C’est énorme. Avec ce système, il n’y a aucune raison pour que nous ne le soyons pas un jour ; les lignes allemandes n’étant qu’à moins de 25 kilom. de Belfort.

Le bruit court que nous aurons demain une nouvelle visite de Taube ; comme nos aviateurs déploient une activité formidable, on veut essayer de les arrêter. Il y a un zeppelin à Mulhouse tout prêt à venir nous cribler. Nous verrons si cela est vrai.

Dimanche 2 mai

Messe à 7 heures à St Christophe ; pas le moindre Taube ; matinée calme.

À midi, arrivée inattendue de Paul amené par M. Béha ; nous étions à déjeuner dehors quand ils sont arrivés ; je ne fais qu’un bond et cours dans ses bras, au grand ahurissement de tous mes soldats, mais voilà qui m’était bien égal. Je l’ai trouvé fatigué et blanchi ; ce n’est pas étonnant après les effroyables semaines qu’il vient de passer. Ils ont déjeuné dans le jardin, après nous, puisque nous ne les attendions pas. Paul a tout de suite reconnu Schaeffer, un de ses anciens chasseurs et a été lui serrer la main, à la grand joie de celui-ci. Presque tout de suite après déjeuner, Renée, Julie, Mlles P. et B. sont parties pour Morvillars, Mme Béha a suivi son mari et j’ai pu rester seule toute la journée avec Paul ; Beaurieux est venu cinq minutes, j’ai pu les présenter l’un à l’autre, je suis contente qu’ils se connaissent.

Nous avons passé ensemble quelques bien bonnes heures, nous communiquant les nouvelles reçues de la famille si loin et me racontant ses derniers combats. Il a fait des choses merveilleuses que je devine plus qu’il ne me les dit. Combien ont déjà la croix qui l’ont moins mérité que lui ; mais on se dévoue et se sacrifie pour la patrie et l’honneur, sans arrière-pensée de récompense. Je comprends qu’une grande tension subsiste pendant quelques temps à la suite d’aussi terribles journées ; Dieu nous l’a protégé, et il n’a pas une égratignure. Il est probable qu’il ne retournera pas à l’Hartmann, mais au ballon de Guebwiller. Si c’est possible, il reviendra m’embrasser avant de remonter.

Nous faisons quelques courses ensemble, prenons le thé en tête à tête, puis c’est l’heure de la séparation, toujours bien triste et pénible, mais cette fois avec l’espoir de nous revoir bientôt si c’est possible.

M. B. est vraiment très chic, et je lui ai une grande reconnaissance ; j’écris vite des nouvelles à Paris.

Le soir, lettre de Fernand, assez pessimiste, comme toujours. Le pauvre petit Bernard ne va pas, Mme Amiot va l’emmener à Bresles et Marguerite ira à Noisy-le-Sec ; toujours des combinaisons hétéroclites.

Lundi 3 mai

Courses pour Paul, soins. M. Béha vient nous dire adieu, je le remercie encore de la joie qu’il m’a procurée.

Beaurieux a raconté qu’à la visite de Hassler, le Gal Cordonnier l’avait prévenu qu’il avait sous la main des infirmières pour la marche en avant ; Hassler aurait dit que ce n’était pas très régulier ; À quoi Cordonnier répondit qu’il s’en f… ; qu’il avait la chance d’avoir sous la main une équipe remarquable et qu’il voulait qu’on en profite. C’est toujours assez agréable de savoir cela.

Nous passons la journée au jardin, sans aucune visite, par extraordinaire. Vers 5 heures, on entend le canon, sans interruption jusqu’à la nuit. Les renseignements de l’aumônier, toujours assez suspects comme exactitude, disent que c’est à Sentheim et à Morswiller.

Mardi 4 mai

Pluie, orage ; le docteur écrit sa lettre de démission à Landouzy ; nous allons bien le regretter.

Arrivée de Mme Béha. Quelques renseignements intéressants : les Allemands sont furieux de ce que nous épargnions les villes d’Alsace, cela leur prouve que nous comptons l’avoir sûrement. Nos avions ont fait de très bonnes besognes à Fribourg et surtout à Bollwiller où ils ont détruit la voie ferrée ce qui a interrompu les communications entre Colmar et Mulhouse. À Lutterbach, les Allemands installent une immense plate-forme bétonnée. Serait-ce pour installer un gros canon comme celui qui a bombardé Dunkerque ?

Lettre de M. de Nanteuil ; il a enfin la possibilité de quitter les forges et va probablement avoir un poste plus actif. L’Italie a signé l’accord le 26 avril ; elle a un délai d’un mois pour ses préparatifs.

Mercredi 5 mai

Pour la première fois depuis bien longtemps aucun départ pour l’arrière.

Visite de Mme Ihler, le Dr Petit, Beaurieux, qui a télégraphié à la personne qui devait lui amener sa femme de ne pas entreprendre le voyage devenu trop dangereux ; puis le Gal Lecomte qui nous apprend qu’à Illfurth est installé un gros canon pour nous bombarder.

Tout le monde parle de ce bombardement ; cela aura peut-être le résultat de faire fuir un tas de gens encombrants.

Jeudi 6 mai

Visite de Landouzy, à peu près aimable, qui vient voir les ambulances pour pouvoir remplacer le Dr Ihler ; je crois que celui-ci nous restera et que le Dr Haas ira chez Julie.

Courses ; nous faisons calfeutrer tous nos volets, tout devant être plongé dans l’obscurité à 8 heures du soir ; voilà trois soirs de suite que nous nous faisons attraper ; les consignes sont d’une sévérité inouïe ; le plus petit rayon de lumière ne doit pas passer.

Tout cela en prévision de Taubes qui ne peuvent plus arriver depuis que l’escadrille de Fontaine les arrête au passage.

Visite de M. et Mme Ch. Viellard, de l’abbé Raison, du Dr Petit, et de Mme Zeller.

Départ de 4 malades pour leur dépôt ; nous regrettons Valarié, ici depuis plus de deux mois.

On continue à parler de ce bombardement cela devient fastidieux ; on le verra bien quand il arrivera.

Vendredi 7 mai

Soins toute la matinée ; arrivée d’un malade ; séance de musique toute l’après-midi ; pendant ce temps, je travaille dans le jardin au milieu de nos hommes.

Lettres de F. ; Bernard est bien malade.

Samedi 8 mai

Arrivée de onze malades ; soins, travail dans le jardin. Pas de nouvelle militaire intéressante ; on ne parle que de l’Italie. Thé chez les Ihler.

Dimanche 9 mai

Messe à St Christophe ; soins ; promenade dans le bois d’Arsot par un temps splendide avec le Dr P.. Julie et Mlle Pichot ; déjeuner avec Bachelard.

La grande nouvelle du jour est la perte du Lusitania coulé par un sous-marin allemand, 1 500 victimes[18] ; c’est effroyable, mais ça va peut-être faire marcher l’Amérique.

Nous apprenons le départ du Gal Cordonnier, nommé à un commandement de corps d’armée ; où ? nous n’en savons rien, mais c’est bien ennuyeux pour nous.

Lundi 10 mai

Soins toute la matinée ; grande séance de vidange de 6 h. du matin à 7 h. du soir ; c’est un évènement dont on se souviendra !

Cordonnier est parti ce matin pour Commercy ; on ne sait encore ce que deviendra l’état-major. La 6e division de cavalerie quitte l’Alsace pour une destination inconnue ; on parle vaguement du départ de la 10e. Tout cela indique de façon bien nette que tout projet d’offensive par ici est abandonné.

L’Italie a l’air de marcher ; on parle des environs du 20.

Canonnade au loin toute la matinée, l’après-midi, grosses détonations ; cela provient de la pièce de 240 installée près de Pérouse, qui fait des essais.

Départ de Péan ; le pauvre garçon pleure comme un bébé ; nous ne pouvons le consoler ; voilà près de quatre mois qu’il est ici, et il est si malheureux ; quelle belle nature et avec quel courage il supporte son terrible isolement.

J’écris à Paul par M. Béha.

Bernard est un peu mieux.

Mardi 11 mai

Retour de Péan qui ne rejoint que demain il passe la journée ici, mais il a une nouvelle crise de désespoir quand il lui faut partir pour de bon. Il a tellement l’air d’un enfant que nous l’embrassons sur le front, comme un bébé ; c’est la première fois que cela nous arrive, ce sera sans doute la dernière.

Départ de Mme Béha ; je lui donne des lettres.

Nous avons avancé de 4 kilom. près d’Arras ; c’est le plus que l’on ait fait depuis la bataille de la Marne ; la percée aura-t-elle lieu là-haut ?

Lettre de Chambéry, Renée me demande de faire entrer à Belfort une femme d’officier de Limoges qui veut venir voir son mari. Comme c’est commode, je ne sais pas du tout comment faire, et je crains de ne pouvoir y arriver.

Mercredi 12 mai

Départ de malades.

Conférence de Landouzy, endormante.

Rencontre de Keller ; c’est le Gal Debeney[19] qui remplacera Cordonnier ; il est très bon soldat, mais beaucoup plus raide dans le service que son prédécesseur. L’affaire d’Arras est très importante, beaucoup plus que ne le disent les communiqués ; tout y marche bien pour nous.

Nous apprenons la mort du lt Ch. de Prémorel, c’est le second.

Jeudi 13 mai

Lettre de Paul qui a quitté la vallée ; il doit être au ballon de Guebwiller.

Messe à St Christophe avec Péan qui ne part que demain.

À 2 h. 1/2, départ en auto avec Mme Ch. Viellard pour Étueffont où nous allons goûter ; rencontre de Beaurieux ; le Gal est assez dur et défend à ses officiers de mettre les pieds à Belfort, en dehors du service ; nous les verrons plus rarement.

Mme V. est navrée, car il peut la renvoyer de son ambulance. Cela ne présage rien de bon pour nous ; heureusement que nous apprenons que c’est un ami du Gal Lecomte.

Promenade superbe jusqu’à Étueffont ; belle propriété de campagne, parc bien dessiné et bien situé. Nous nous y promenons jusqu’à l’heure du thé. Mme L. Viellard arrive avec le fameux Dr Berger que nous avons déjà vu à Morvillars.

Photographies, puis longue et très intéressante conversation avec le Dr, qui se poursuit encore en auto jusqu’à Belfort.

Il ne croit pas à la fin de la guerre avant un an. Les Allemands ne manquent de rien, ni comme argent, ni comme munitions ; ils ont trouvé le camphre et le caoutchouc artificiels ; il n’y a que le pain qui devient rare et la vie augmente de prix, le peuple commence donc à souffrir de la misère. Quant à l’offensive générale et à la percée, elle peut se faire, mais il faut compter 300 000 morts et autant de blessés ; devant des pertes aussi formidables, on hésite ; le résultat sera le même et coûtera moins cher avec de la patience et du temps. Pour prix de son entrée en scène, l’Italie voulait la Corse, ce qui explique la longueur des négociations, puisqu’il ne pouvait être question de lui accorder. Nous lui prêtons 4 milliards, 200 000 hommes et autant de canons et de munitions qu’il n’en faudra. Quant à l’affaire d’Arras, elle marche admirablement, il y a beaucoup de prisonniers ; mais que va-t-on gagner comme terrain.

Vendredi 14 mai

Messe à St Vincent ; journée calme ; quelques entrants. Pluie, vent ; visites de Mme Ihler, Bachelard, et le Dr Petit. Rien de nouveau à Arras.

Samedi 15 mai

Les progrès à Arras continuent lentement ; ce ne sera pas une vraie percée, mais un recul des lignes allemandes, en attendant mieux.

Visite de Mlle Haas, toujours aimable.

Dimanche 16 mai

Messe militaire. Fête de Jeanne d’Arc ; nous donnera-t-elle la victoire prochaine. Tout le monde la demande et l’espère. Visite de Mme Feltin qui nous invite aimablement à déjeuner pour demain.

Après déjeuner, je vais avec Julie et Élisabeth à l’aviation. Les consignes sont si sévères que nous avons toutes les peines du monde à entrer, malgré l’escorte du Dr Castex ; le lt Blin nous attend et nous montre les appareils ; nous pouvons voir et toucher même celui du capit. Happe, qui a fait de si glorieuses expéditions et dont les exploits ont valu à ses passagers la Légion d’Honneur et la médaille militaire. Nous allons ensuite dans le bureau de Blin, qui nous montre une série de photos prises en avion et représentant les batteries et les tranchées de Burnhaupt, Aspach, Metzeral, etc. C’est fort intéressant et nous remercions vivement ces messieurs. Pendant ce temps, l’on enterrait un pauvre lieutenant observateur tué d’une balle par un aviateur.

Visite de M. Béha ; il nous propose une excursion à Morteau où il doit aller cette semaine pour le service, mais il ne peut en emmener que deux ; combat de générosité, personne ne veut y aller ; enfin une décision est prise, c’est Jeanne et moi qui irons ; on demandera les permis au Ct Lauth.

Justement il arrive, nous prévenir qu’une remise de décorations aura lieu demain matin sur la place des Trois Sièges ; il nous donnera le permis en même temps.

Un gros ennui pour clore cette bonne journée. Le docteur s’en va décidément et sera remplacé dès demain par le Dr Haas ; nous sommes navrées.

Lundi 17 mai

Nous partons à 9 heures toutes les cinq pour la place où nous retrouvons par hasard le Dr Castex et le lt Blin, Bachelard ; le Ct Lauth nous installe au balcon du cercle militaire où nous voyons merveilleusement toute la cérémonie, fort belle comme toujours. C’est le gouverneur qui décore ; il ne vaut pas Joffre, mais il y a plus de troupes, et le cadre est plus grand.

Sept heureux élus reçoivent la croix ou la médaille, et les régiments défilent devant eux. Quand tout est fini, nous dégringolons sur la place, saluées par le gouverneur, l’état-major, le Gal Lecomte qui nous dit en riant que nous faisons maintenant partie de la hiérarchie militaire, et que les revues ne peuvent se passer de nous !!

Nous rentrons bien vite avec le Dr ; il fait la visite avec son successeur, tout juste aimable, il faudra le mettre au diapason. Pour commencer, il faudra de la souplesse, c’est encore le meilleur moyen avec les hommes ! C’est un bon médecin, sérieux, dévoué, mais qui n’aura pas pour ses malades les petites attentions qu’avait le Dr Ihler.

Comme nous n’y pouvons rien, il faut tâcher d’en tirer le meilleur parti.

Déjeuner chez les Feltin, aimables et distingués ; nous parlons un peu du médecin inspecteur Haesler que nous désirerions voir ; M. Feltin nous l’amènera quand il viendra.

Visite de Beaurieux ; le Gal Debeney a déjà quitté la 57e D.. Il va être remplacé par le Gal Demange, bourru et désagréable, paraît-il.

Contre-visite du Dr Haas, un peu moins sec que ce matin.

Lettre de Renée. Paul a reçu sa citation : le voilà avec la Croix de Guerre, j’en suis bien heureuse. Bernard va mieux et est enfin baptisé. La mort de Eugène Masure est confirmée ; il est tombé en héros, frappé d’une balle au front. Quelle belle mort et comme tout soldat doit l’envier !

Mardi 18 mai

Départ de trois malades dont le sergent Aulanier ; la visite se passe mieux qu’hier, le Dr Haas examine les malades avec beaucoup de soin et de conscience, ne les bouscule pas ; ce n’est pas la gaieté ni les plaisanteries de Ihler, mais il est moins sec que je ne le croyais.

Renée va faire son cours ; je reste avec Julie ; nous sommes fatiguées toutes les deux.

Retour de Mme Béha, elle m’apporte un paquet de Paris.

Mercredi 19 mai

Je me sens décidément mal en train ; j’ai eu la fièvre une partie de la nuit et ai la figure, le cou et les épaules couverts de boutons.

Départ de cinq malades dont Godin et Lyon qui étouffe ses larmes.

Visite de Billot qui nous arrive en débarquant du train. Il est bien content de rentrer et de nous revoir : il dînera et couchera ici.

Arrivée de M. Béha qui vient me prendre pour aller à Morteau avec sa femme ; comme je ne puis bouger, Mlle P. ira à ma place. Il est déjà tard et ils ne rentreront que demain matin.

Contre-visite du Dr ; il reste plus d’une heure à bavarder dans le bureau ; ce n’est déjà plus le même homme qu’au début. Il nous raconte des choses très intéressantes sur la bataille d’Arras où les nôtres ont reçu comme armes des revolvers et des couteaux à crans d’arrêt.

Je me couche, n’en pouvant plus ; par curiosité, je prends ma température, 39°4.

Jeudi 20 mai

Mauvaise nuit ; 38° le matin ; je me lève quand même vers 9 heures pour toute les paperasses ; comme Jeanne n’est pas là, il faut bien qu’elles soient faites. Le Dr arrive, m’examine et veut m’envoyer dans mon lit ; je tâche de résister, mais devant un ordre formel il n’y a qu’à obéir.

Mme Béha et Jeanne reviennent de Morteau, ravies de leur expédition.

Les nouvelles ne sont pas très intéressantes ; dans un journal allemand, on publie une note disant qu’il ne faudra pas s’étonner s’ils sont forcés d’abandonner une partie des territoires envahis pour envoyer les troupes en Italie ; qu’on les reprendra après, etc., etc. Voilà qui serait une bonne nouvelle.

Contre-visite du Dr. J’ai la rougeole ou du moins la rubéole, de la manière la plus bénigne qui soit et il faudra garder le lit et ensuite la chambre pendant quelques temps. cela ne m’amuse pas le moins du monde. J’ai déjà manqué aujourd’hui la conférence du Dr Petit, très intéressante, la visite de Beaurieux et du capne Lelong, les adieux de Billot, les visites de Barrault et de Renihardt.

Vendredi 21 mai

Journée tout entière au lit, cela n’a rien d’amusant malgré les fréquentes visites de mes amies.

L’Italie marche enfin ; voilà la guerre votée ; à quand la déclaration ?

Samedi 22 mai

Cela commence à aller mieux ; je ne suis plus rouge, la fièvre diminue un peu tous les jours, je me lève dans l’après-midi mais suis contente de retrouver mon lit le soir.

Tout le monde a déjeuné chez Julie pour sa fête ; elles dînent toutes ici ce soir ; encore deux bonnes réunions que je manque.

Dimanche 23 mai

Triste jour de Pentecôte ; je ne puis bouger et il fait un temps radieux. Le Dr me permet de me lever toute la journée et me promet la liberté pour dans deux jours. Nous verrons s’il tient parole. Il devient de plus en plus aimable et gentil, et nous n’avons qu’à nous louer de lui. Sa sécheresse des premiers jours n’est plus qu’un souvenir et je crois qu’il sera aussi agréable que possible.

Je lis et j’écris toute la journée.

Lundi 24 mai

Le docteur me promet la liberté pour demain ; je me suis tout à fait remise ; ce n’est que pour éviter la contagion possible que je suis encore enfermée.

Lettre de Chambéry ; Renée doit aller à Grenoble pour une opération ; laquelle ? pourquoi ne m’a t-on rien dit de Paris ?

Trouttet demande à me faire ses adieux. Je le reçois sur le palier ; il me donne la copie de ses vers plus une assez jolie pièce faite pour moi ; c’est très gentil et je le remercie bien.

À 5 heures, toutes les cloches sonnent pour la déclaration de guerre de l’Italie. Quels mufles que ces Italiens ; ce qu’ils font est indigne ; enfin, cela nous servira.

Réponse du Gal Cordonnier, extrêmement aimable ; s’il revient commander par ici, il compte toujours sur nous.

Mardi 25 mai

Réponse de Cordonnier à Julie ; il compte qu’un mouvement va se produire, et que son corps d’armée va redevenir disponible. Dans ce cas, il espère être renvoyé ici pour passer le Rhin.

Le docteur me trouve tout à fait remise et me permet de descendre. Avec quelle joie, je me change complètement et vais retrouver mes soldats. Il y en a des nouveaux, je cause un peu avec tous, tout heureux de les retrouver.

Journée calme, temps splendide.

Mercredi 26 mai

Départ pour l’arrière de trois malades.

Départ de Julie pour Paris.

Conférence de Bousquet aux Anges, sur l’asepsie et l’antisepsie. Il fait plutôt l’histoire de la chirurgie et trouve moyen d’être très intéressant.

Aucune nouvelle militaire. Le Q. G. de la Chapelle est transféré à Montreux.

Journée calme, nous restons au jardin avec les malades.

Jeudi 27 mai

Temps superbe ; promenade à l’orée du bois d’Arsot, avec Jeanne, Élisabeth et Mlle Roch.

Visites de Mme Feltin, du Ct Lauth, de Mme Ihler, de Mlle Préault.

Contre-visite du Dr Haas ; il est de plus en plus gentil et nous a avoué très loyalement qu’il était arrivé ici prévenu contre nous ; il était persuadé que nous n’obéissions pas du tout aux règlements, que nous gardions les malades trop longtemps, etc, et il s’apprêtait à batailler et à imposer son autorité de médecin-chef. Il reconnaît aujourd’hui que rien de tout cela n’était vrai et qu’il s’était absolument trompé. Cela explique ses manières si désagréables les deux premiers jours, mais je trouve cet aveu très chic de sa part.

Vendredi 28 mai

Un avion boche vient nous rendre visite ; il lance deux bombes sans aucun résultat ; d’ailleurs nos obus le manquent également.

Par contre 18 des nôtres sont allés bombarder Ludwigshafen et ils ont pu démolir une partie des usines.

La bataille d’Arras reprend ; il y a 40  kil en arrière 32 régiments de cavalerie, tout prêts à la poursuite si la percée se fait.

Samedi 29 mai

Départ de Renée pour Paris ; me voilà infirmière-major ! Soins, rangements toute la journée. Rien de neuf au point de vue militaire.

Dimanche 30 mai

Messe militaire à St Christophe ; soins, rangements.

Visite de Mme Rumilly annoncée par petite Renée. Cette dame, tout à fait charmante, est la belle-mère d’Étienne Dullin que j’ai vu au mariage de Paul. Elle est venue voir son fils, automobiliste à Belfort et Renée lui avait donné mon adresse. Nous avons longuement causé et j’ai été très contente de la connaître.

À 5 heures, je vais avec Mlle Roch chez les Ihler ; le Dr a bien mauvaise mine ; il a l’air enchanté de notre visite.

Le viaduc de Dannemarie vient d’être démoli par les Allemands. Nous l’avions fait sauter au mois d’août, mais depuis déjà longtemps on le reconstruisait, ce qui était bien imprudent avec la proximité des lignes allemandes. Les boches ont attendu patiemment qu’il soit fini, l’inauguration était fixée à demain, et ils l’ont détruit cette nuit avec une grosse pièce de marine. C’est un grand ennui, mais il y a un côté vraiment comique !

On ne voit plus personne de l’É. M.. Que se passe-t-il ? Serait-ce le nouveau général qui les cloître !

Veille jusqu’à 1 heure.

Lundi 31 mai

Soins toute la matinée ; nous recevons l’ordre d’évacuer le plus possible mercredi ; s’attendrait-on à des combats ou est-ce la frousse du gros canon de 380 !

Visite à Mme Obrecht ; sa belle-fille est prisonnière à Colmar avec ses enfants ; ils n’ont aucune nouvelle et sont très inquiets ; M. Ob. a maigri et vieilli de terrible façon.

Nous allons chercher Julie à la gare ; quelques nouvelles : tout a manqué de craquer avec l’Italie : son frère, qui avait le téléphone direct, est allé une nuit réveiller Viviani et Delcassé ; ils ont passé là 24 heures angoissantes ; cela s’est arrangé, grâce à l’intervention du roi et à celle de d’Annunzio qui a monté l’opinion publique. Il aurait lu dans une réunion notre traité avec l’Italie, signé le 26 avril, sauf ratification des chambres, et cela a, paraît-il fait un effet énorme. C’est un beau succès diplomatique !

À Paris, on est assez pessimiste et l’on croit sérieusement à une campagne d’hiver. Qu’ils repassent vite la frontière cela durera ensuite autant qu’il le faudra.

Le Dr H. nous dit ce soir que toutes les permissions aux officiers du front sont supprimées. Va t’on enfin marcher ?


Mardi 1er juin

Soins toute la matinée.

Quelques détails sur la démolition du viaduc. Les boches ont tiré 52 obus de 380 pesant 700 kilos ; quatre n’ont pas éclaté, le reste a mis le viaduc en marmelade ; il n’y a ni mort ni blessé, les Allemands croyaient être au moment de l’inauguration, mais ils ont dû être mal renseignés et se sont trompés de 24 heures. Ce bombardement leur aura coûté au moins aussi cher que les travaux de reconstruction pour nous.

Courses avec Julie ; thé à St Vincent ; longue conversation avec le Dr et l’abbé Raison sur les atrocités allemandes, sur la lâcheté des méridionaux ; ces Mrs savent une foule de détails aussi intéressants que possible mais qui nous bouleversent. Quel chatiment sera jamais assez fort pour des monstres pareils. On parle d’une offensive vers Altkirch. Dire que toutes ces villes nous appartenaient et qu’il faut maintenant les reprendre une à une.

Veille. Une dépêche nous a appris dans la journée la naissance d’Albert de St Michel ; enfin !

Mercredi 2 juin

Départ pour l’arrière de 4 malades dont Bonte.

Visite de M. de St M. ; nous lui apprenons la naissance de son fils, il en paraît très heureux.

Conférence de Bousquet sur l’anesthésie au chloroforme, très intéressante.

Courses, correction des devoirs ; arrivée de malades d’Alsace.

Jeudi 3 juin

Lever à 5 heures pour un malade : soins toute la matinée.

Courses avec Julie à DMC. Visite à Mme Feltin. Pendant ce temps, nous manquons Baurieux ; comme il a, paraît-il, des choses intéressantes à nous dire, nous le rattrapons à sa sortie du bain ! L’offensive est proche et le Gal Demange n’est nullement opposé à l’idée de nous faire venir.

Visite d’Harmisch de passage pour 24 heures avec un colonel qui vient prendre des ordres. Lui aussi, me dit que la marche en avant est pour bientôt. On a fait reposer les troupes, et il en est arrivé de nouvelles. Le 7e corps doit revenir aussi ; enfin tout concorde comme renseignements. Si cette fois pouvait être la bonne.

Le soir, mauvaise nouvelle ; une dépêche de M. Th. nous dit que l’enfant est souffrant et qu’il faut prévenir son mari. Julie et moi courons au gouvernement, aux renseignements où l’on nous donne un homme pour aller à sa recherche. Nous le retrouvons au restaurant. C’est une mission qui n’a rien d’attrayant ; la pauvre Gros-Mimi doit souffrir, ses deux frères et maintenant peut-être son bébé — Veille.

Vendredi 4 juin

Messe à St Christophe. Soins toute la matinée ; depuis que Renée est partie, il y a plus à faire.

Elle revient à 4 heures ; peu de nouvelles sensationnelles. Elle a voyagé avec Mme de Contenson qui a fait sa session avec nous.

Les Russes se font battre tout ce qu’ils peuvent ; les Allemands ont repris Przemyśl ; c’était bien la peine de tant faire sonner les cloches. Quant à la marche en avant par ici, personne n’y croit, logiquement cela paraît si inutile.

Visite de M. de St M. ; il a reçu une dépêche plus rassurante ; le bébé est considéré comme sauvé.

Samedi 5 juin

Après la visite du Dr, rendez-vous aux Anges pour y voir Mme d’Haussonville, sa fille et M. d’Harcourt, en tournée d’inspection.

Visite des Anges, ensuite de notre ambulance : on daigne trouver que c’est très bien ; notre jardin surtout a beaucoup de succès. Quant à la possibilité d’être envoyées en avant, cela dépend uniquement d’Hassler, qui est notre grand chef ; il n’en est d’ailleurs pas question pour l’instant, tant qu’on ne marchera pas par ici.

Après déjeuner, Julie et moi partons en auto avec le Dr et Mme Ihler pour aller au pied du ballon d’Alsace ; il fait un temps superbe, pas trop chaud, et nous faisons une promenade charmante ; le pays est vraiment très beau. Thé dans une petite auberge entourée de sapins à côté d’une cascade qui chante ; c’est délicieux, et pourtant le canon gronde au loin. Quel contraste.

Dimanche 6 juin

Messe à St Christophe, journée calme, temps extra chaud. Julie et Élisabeth vont à Dannemarie voir le viaduc.

Essais du dirigeable. Hier, il était parti à 9 heures et est rentré à minuit, opérant se descente avec une lenteur désespérante ; il nous empêche de dormir, car je me relève à chaque tour pour le voir passer au-dessus de la maison. Où a t-il pu aller en si peu de temps ?

Procession aux Anges à 6 heures ; cela me rappelle celles de Dieppe des années précédentes.

Lundi 7 juin

Soins toute la journée. Temps très chaud. Visites de Le Houchin et d’un ingénieur de la marine, aussi peu intéressants l’un que l’autre.

Thé chez Julie avec des aviateurs : le dirigeable devait bombarder une ville ou un point militaire très près de la frontière suisse, mais la nuit était si noire qu’il a eu peur de faire une erreur dont les conséquences auraient été très graves et il est revenu sans avoir rien fait. Cela explique sa descente si lente ; avec la charge d’explosifs qu’il portait, le moindre accident serait devenu une catastrophe.

Mardi 8 juin

M. Béha nous invite à déjeuner pour fêter son anniversaire de mariage. Nous partons en auto pour le pied du ballon, où nous avons pris le thé avec les Ihler ; beaucoup de gaieté, un peu trop même de la part d’un certain capitaine ! Beau temps, belle promenade.

Ce qui m’intéresse le plus, c’est de savoir que Paul après avoir été au Shueffeuriesh est maintenant au Trehkopf, du côté de Guebwiller. Je donne une lettre à M. Béha pour lui.

Mercredi 9 juin

Renée, souffrante, se décide enfin à consulter pour son cœur ; il lui faudra un peu de repos, comme nous n’avons pas beaucoup à faire, c’est le moment d’en profiter ; puis, si elle va diriger l’hôpital d’évacuation, comme il en est question, il faut qu’elle soit bien remise avant.

Hier, visite du lt Parenty, l’ami de Renée que nous avons vu au Tonneau le jour de notre arrivée ; il n’a pas quitté l’Alsace depuis lors, sans grands risques, mais sans repos. Nous apprenons par lui ce qui a valu à notre malade Augier sa décoration ; étant agent de liaison, il portait un ordre quand il a eu les deux bras cassés, il a pris le papier entre ses dents et a continué sous les balles et la mitraille, probablement avec le même calme que nous lui avons connu ici.

On parle d’une offensive, non pas ici mais dans les Vosges, où se trouve Paul. Maurice Durnerin est au Labyrinthe. Que Dieu les protège tous les deux ! Ce serait pour faire une diversion et attirer des forces allemandes de ce côté.

Jeudi 10 juin

Journée calme, sans nouvelles militaires, les uns prétendent qu’on ne bougera pas, les autres annoncent l’offensive sur Mulhouse par Thann, attendons les évènements.

Visite inattendue de Landouzy et de Bousquet, ils annoncent une grande inspection pour demain par Haesler, Chavasse, Laveran etc ; pour commencer, ils en font une eux-mêmes, heureusement que rien ne cloche.

Cette grandissime communion vient très probablement pour parer à l’inspection des champs de bataille ; avec la chaleur, et le nombre de morts qui n’ont pu être enterrés, c’est effroyable partout, et pour éviter des épidémies cet été, il va falloir agir énergiquement.

Départ d’Élisabeth pour la Vendée.

Vendredi 11 juin

Rangements toute la journée ; nous déménageons les malades d’une salle où il fait trop chaud. Tout le monde travaille ferme.

Le Dr Georges a reçu la réponse de Paris ; Renée est acceptée en principe, mais il faut encore quelques formalités administratives avant que cela ne soit définitif ; c’est l’affaire de quelques jours.

Les Allemands ont bombardé Bischwiller entre Thann et Willer ; il y a eu plusieurs morts dont une jeune fille qui a eu la tête emportée au moment où elle photographiait un trou d’obus.

L’inspection n’est pas venue ; ce sera pour demain. Veille.

Samedi 12 juin

Aucune nouvelle intéressante ; la commission sanitaire ne viendra que dimanche. Nous passons notre journée au jardin avec les hommes.

Dimanche 13 juin

Messe à 9 heures à St Vincent ; nous attendons les grands manitous toute la journée, le docteur Haas vient aussi toute l’après-midi. C’est assez amusant de penser combien nous avions peur de lui au début et aussi comme il avait des idées préconçues contre nous à son arrivée. Nous sommes maintenant les meilleurs amis du monde.

Le médecin divisionnaire Melos est venu voir Julie avec Beaurieux ; on va très probablement faire un assez grand mouvement dans les Vosges, du côté de Guebwiller ; il y aura un contre-coup par ici et il désirerait nous avoir à la Chapelle ou à Sentheim pendant quelques jours au moment de l’action. Nous ne demandons que cela et c’est maintenant une chose décidée officiellement.

On parle de plus en plus de la campagne d’hiver qui paraît inévitable. Espérons que c’est à Mulhouse que nous la passerons, et tout au moins en Belgique, sinon plus loin, pour les troupes du Nord.

M. Béha écrit à sa femme qu’il a eu hier encore de bonnes nouvelles de Paul. C’est encore de ce côté que cela va chauffer.

Salut et procession à St Christophe pour la fête du S. C.. Est-ce dans ce mois de juin que nous aurons une victoire comme celle de la Marne ?

Veille.

Lundi 14 juin

Soins toute la matinée ; rien comme nouvelle militaire ; les Russes auraient fait 1 500 prisonniers ; attendons la confirmation.

Courses dans la journée ; petite promenade avec Jeanne et Julie dans le petit bois de Bellevue ; intéressante conversation philosophico-religieuse, suite de celle que nous avions commencé avant avec le Dr Haas qui a vraiment des idées très chrétiennes et très élevées.

Mardi 15 juin

La victoire des Russes se confirme ; ils auraient fait 15 000 prisonniers et les Allemands auraient 20 000 morts ; avec les blessés, cela fait une centaine de mille hommes hors de combat ; ce n’est pas trop mal.

De notre côté, les renseignements divers annoncent de plus en plus des combats dans les Vosges pour cette semaine ; les ambulances anglaises sont parties pour St Amarin ; si la nouvelle route de Bodern est bien à l’abri, on pourra envoyer les blessés à Belfort, ce qui dégagerait un peu Bussang, encombré. Va t-il enfin y avoir un peu d’activité de notre côté ?

La pauvre Renée souffre d’un œil ; le Dr lui amène le Dr Mettet qui trouve un abcès de la cornée et lui prescrit un traitement sévère ; défense de lire, d’écrire, d’aller à la lumière, et naturellement de veiller ; obligation de porter des lunettes noires, traitement médical, enfin toute une série de choses assommantes. Elle ne veillait déjà plus depuis huit jours, Jeanne et moi le faisons régulièrement à tour de rôle jusqu’à 1 heure du matin C’est très suffisant, aucun de nos malades n’étant gravement atteint.

Celle qui n’a pas veillé cette nuit fait le service du matin. C’est très bien arrangé comme cela, et il y a longtemps que nous l’aurions déjà fait si nous l’avions pu.

Ce matin, vers, 8 heures, bruits de bombes très distincts, canon, mitrailleuse, etc ; c’est encore un Taube. Une des bombes est tombée tout près de notre aumônier il n’y a aucun dégât.

Vers 4 heures, autres détonations plus fortes et très rapides ; cette fois c’est un wagon rempli de grenades qui a explosé ; les pertes sont importantes, mais là encore, il n’y a eu aucune victime, heureusement ; mais quel tintamarre !

Mercredi 16 juin

Lettre de M. B. à sa femme ; tout marche bien dans les Vosges, nous avançons sur Metzeral, il y a plus de 500 prisonniers faits par le 133e.

Conférence de Bousquet, toujours intéressante.

Visites des Viellard, Zeller, etc. Mme V. nous invite à déjeuner samedi.

Jeudi 17 juin

Arrivée de M. B. : Metzeral est pris, mais les Allemands l’ont incendié avant de l’évacuer. Cela marche à merveille, mais il y a de grosses pertes. Aucune nouvelle de Paul, qui y est en plein ; je serai prévenue tout de suite s’il lui arrivait quelque chose ; je vais trembler à chaque lettre qui arrivera pour Mme Béha !

Il nous apporte des cerises de Thann et du chevreuil de contrebande.

Le pauvre sergent Trouttet a été cassé de son grade pour ivresse, rébellion, etc. Il écrit pour nous dire qu’il a demandé une enquête et pour prier qu’on agisse auprès du Gal L.. Son excuse est dans son état mental, mais je ne crois pas à un succès, le général si aimable quand il vient ici, et qui paraît si bon, est dans le service d’une sévérité qui va jusqu’à la dureté, paraît-il.

Encore un avion, hier aussi un autre, cela fait un par jour en moyenne ; mais ils filent quand on les canonne sans même lancer de bombes. Le bruit court que celui de ce soir aurait été abattu à La Chapelle par Gilbert.

Vendredi 18 juin

Une poignée de nouvelles :

Tout marche admirablement dans les Vosges, mais les pertes sont grandes ; les alpins y font des prodiges ; un Américain qui venait chercher des blessés a été spectateur d’une de leurs charges à la baïonnette ; il disait à M. B. qu’il aurait donné 10 000 dollars de sa fortune pour avoir un Kodak afin de fixer une chose aussi merveilleusement héroïque. Était-ce la compagnie de Paul ? Je suis bien plus inquiète cette fois-ci que les autres.

La petite fille de Mme B. lui écrit qu’elle a été en pèlerinage à Montmartre où elle a prié pour la France et pour les capitaines, surtout pour le capitaine de Beaurieux et celui de Mlle Durville. Que Dieu exauce cette chère petite !

Nos avions ont bombardé Carlsruhe ; un agent de M. B. qui y était a dit que la panique y a été formidable ; beaucoup de dégâts, de morts et de blessés. Nous nous décidons enfin à répondre par les mêmes procédés. Les pompiers de Paris sont disséminés un peu partout pour arroser l’ennemi avec des liquides enflammés ; les pompiers, c’est de l’ironie ! On a découvert de nouveaux engins asphyxiants que nous commençons à employer. Quelle guerre, et où s’arrêtera-t-on en horreur !

Ce n’est pas à la Chapelle, mais à Thann que Gilbert a démoli un aviatik ; il a foncé sur lui et a tué raide les deux pilotes avec sa mitrailleuse.

Renée est nommée infre major à l’hôpital d’évacuation ; elle commence son nouveau service demain, car le Dr Georges va probablement partir comme médecin de la 66e division, et il veut l’installer avant son départ. C’est moi qui la remplace à partir de demain ; cela ne me changera pas beaucoup, sauf que j’aurai toute l’autorité et toute la responsabilité.

Samedi 19 juin

Je viens de passer une des plus horribles journées de ma vie, Paul est disparu, probablement blessé et prisonnier, la chose que lui et moi redoutions le plus au monde. Comme le pays demande de lourds sacrifices !

La visite commençait ce matin quand on apporte une lettre à Mme Béha. Comme son mari l’a quittée hier, j’ai pensé immédiatement que cette lettre me concernait. J’ai pu aller jusqu’au bout de la visite sans rien demander, pour ne pas interrompre le service, mais cette attente d’une heure m’a parue atroce.

Dès que j’ai été libre et seule avec Mme B., je l’ai questionnée, demandant tout de suite s’il était tué ; en réalité on n’en sait rien ; la dernière vision qu’on a eue de lui est chargeant à la baïonnette à la tête de sa compagnie ; il n’est pas revenu il n’est ni parmi les morts ni parmi les blessés et on n’a pas retrouvé son corps.

C’est affreux d’être obligée d’écrire des choses pareilles.

M. B. écrit qu’il va faire tout au monde pour avoir des renseignements ; il avait une réelle amitié pour Paul et lui et sa femme sont aussi tristes que si c’était quelqu’un de leur famille. Dès qu’il saura quelque chose, il me le dira tout de suite ; quelle tâche que d’apprendre cela ensuite à sa mère et à sa femme. Je n’écris rien tant qu’on n’en saura pas davantage.

Toutes mes amies me témoignent une affection touchante, mais je souffre tellement que j’y réponds bien mal ; Beaurieux, Bachelar, le Dr Ihler sont aussi bien bons ; tous ceux qui ont vu Paul ici l’avaient trouvé si charmants et si vraiment soldat.

Je veille ce soir, il ne faut pas que nos malades soient négligés. Si du moins tout ce que je fais pour eux pouvaient lui servir, à lui !

Dimanche 20 juin

Messe à St Christophe ; je fais un vœu à la Ste Thérèse si Paul n’est ni tué ni prisonnier. Blessé, hélas, je sais qu’il doit l’être, mais s’il pouvait au moins être soigné par des mains françaises.

Renée et Julie vont à la Chapelle voir le général ; je les charge d’apprendre à Lelong la triste nouvelle ; mais elles me disent au retour qu’il la savait par Beaurieux à qui je l’ai dite hier ; il a un profond chagrin. Le Gal a été fort aimable, et notre installation à l’avant est convenue en principe, mais il est certain qu’on ne fera rien du côté de Mulhouse.

Renée n’a pas l’air ravie de ses nouvelles fonctions, et elle regrette l’ambulance.

Lundi 21 juin

Toujours aucune nouvelle ; combien de jours encore devrai-je passer ainsi ?

Reçu lettre de la petite Renée ; la pauvre enfant ne se doute de rien ; elle écrit à son mari en même temps qu’à moi, et compte sur moi pour lui apprendre où il est ; si elle se doutait !

J’ai eu heureusement énormément à faire aujourd’hui, cela ne m’empêche pas d’avoir toujours la même pensée devant les yeux.

Mardi 22 juin

Lettre de M. Béha : tous ceux qui ont vu tomber Paul sont persuadés qu’il est tué d’une balle dans la tête, mais le terrain a été perdu et repris plusieurs fois ; les recherches ne font donc que commencer ; le capitaine Petitpas, du 27e, qui avait pour Paul une profonde affection, les dirige lui-même, non pas comme un frère d’armes, mais comme un ami ; si aucune recherche n’aboutit, on peut le croire prisonnier ; et tant qu’il ne sera pas retrouvé, nous ne pourrons avoir aucune certitude. Quelle torture !

Le capitaine Lelong vient me voir ; il a un profond chagrin ; comme il l’aimait ! tous d’ailleurs, et c’est un deuil général chez tous ses camarades. Il n’en sait pas plus que moi, sinon que le terrain perdu n’a été repris qu’hier ; ce n’est donc que d’hier qu’on a pu chercher sérieusement ; il voulait écrire tout de suite à Chambéry et à Paris ; je l’en empêche ; je n’écrirai moi-même qu’après de nouveaux renseignements.

Je reçois une lettre de Renée, toujours pleine de confiance ; elle s’attend à être quelques jours sans lettre ; je lui écris une carte insignifiante pour que la suppression de nos deux correspondances ne l’effraie pas ; il sera bien temps de la faire souffrir !

Mercredi 23 juin

Aucune nouvelle aujourd’hui ; cette incertitude est une torture ; nous avons conservé le terrain conquis et je sais que les recherches sont faites avec ardeur.

Lemberg est repris par les Allemands.

Dans le Nord, cela marche bien.

Jeudi 24 juin

Deux lettres : une de M. Béha, une du capitaine Lelong ; elles disent toutes deux la même chose ; les recherches n’ont pas abouti, cela laisse un peu d’espoir, et encore.

Vendredi 25

Lettre de Lelong ; les prisonniers interrogés par M. Béha déclarent avoir pris eux-mêmes un capitaine de chasseurs blessé à la tête et dont le signalement correspondrait à celui de Paul ; cela ouvre encore le champ à de nouvelles espérances, j’écris vite cela à Paris.

Reçu lettre de Mme Descartes ; elle m’annonce la mort de Paul et que son corps a été retrouvé. Je rectifie de suite par dépêche, mais qui a pu ainsi leur donner comme vraie une chose aussi fausse.

Samedi 26 juin

Pendant que je fais des courses, Bachelar vient me voir. C’est Julie qui se charge de me transmettre sa triste commission. Le corps de Paul est retrouvé après dix jours de recherches. Tout espoir est définitivement perdu. Quelle torture et comment arriverai-je à la supporter.

Dimanche 27 juin

Lettre de Lelong ; il me redit ce qu’il avait chargé Bachelard de m’apprendre ; puis il a eu la délicate pensée de faire les démarches nécessaires pour que je puisse assister à l’enterrement qui a lieu demain à Krüth. Quelle consolation pour moi. Mme Béha m’y accompagnera.

Lundi 28 juin

Je pars à 8 h. en auto avec Mme Béha et Lelong, très ému. Nous traversons la Chapelle, Thann, presqu’en ruines, Moosch, St Amarin etc. Mon premier voyage en Alsace sera l’un des plus douloureux de ma vie.

Arrivée à Kruth ; les officiers du groupe cycliste sont là avec un détachement. Lelong m’amène le capitaine Petitpas, en larmes ; c’est à lui et à l’ordonnance de Paul que nous devons de l’avoir retrouvé.

Lelong me conduit tout doucement à l’endroit où l’on a déposé le cercueil de notre Paul, couvert de fleurs et de drapeaux, avec ses chers chasseurs montant la garde. J’ai pu y déposer un baiser au nom de toute la famille que je suis seule à représenter aujourd’hui. Après la messe, sur sa tombe, le capitaine Petitpas prononce un adieu touchant ; il peut à peine parler tant il pleure, comme tous d’ailleurs. Je suis à bout de forces.

Péronne, l’aumônier viennent me redire combien ils l’aimaient.

Je déjeune chez les Federlin, les cousins de Lelong qui l’avaient si bien accueilli.

Lelong et Petitpas sont là ; je puis enfin avoir quelques détails.

Notre Paul a été tué le 16 à 1 heure de l’après-midi, dans une charge à la baïonnette qu’il a conduite en héros. Il a été frappé d’une balle dans la tête et d’une autre dans le cœur ; il est mort sur le coup et n’a pas souffert une seconde.

Il a eu la plus belle mort que puisse rêver un soldat, celle dont il était digne. Ce qui a rendu les recherches si difficiles c’est qu’on n’y pouvait aller que la nuit dans un terrain fort dangereux, et il a fallu la volonté acharnée de Petitpas pour arriver à un résultat, samedi dernier seulement.

Je le quitte après lui avoir exprimé toute notre reconnaissance ; nous pleurons autant l’un que l’autre.

Retour à Belfort ; je suis forcée de me coucher.

Mardi 29 juin

Le jour de sa fête ; l’aumônier dit une messe à St Vincent ; tous les soldats de Julie y assistent, les Ihler sont là aussi.

Départ de Jeanne pour Paris, elle emporte ma demande de permis ; je partirai moi-même dès qu’elle sera arrivée.

Mercredi 30 juin

Je ne m’intéresse plus à rien ; les nouvelles même de la guerre me sont indifférentes. La seule chose que je fasse, c’est de m’occuper de Ducasson, qui va plus mal.

Jeudi 1er juillet

Reçu lettres de Paris ; ils sont bien courageux ; toujours rien de Grenoble.

Vendredi 2 juillet

Ducasson meurt dans la nuit entre mes bras ; Renée et moi faisons l’ensevelissement. Quand je pense que je fais pour un étranger ce que d’autres ont fait dimanche pour mon Paul bien aimé.

Mon permis arrive ; je partirai demain. Lettres à l’aumônier Cabanel, au capitaine Petitpas et à Mme Federlin.

Samedi 3 juillet

Départ pour Paris.

Lundi 12 juillet

Retour de Paris après dix jours passés en famille, bien tristes. Comment pourrons-nous vivre sans Paul. Je crois vivre dans un rêve tant l’idée de ne plus jamais le revoir me paraît une chose impossible. Nous nous retrouverons là-haut. Pour l’instant, vive la France quand même.

Reçu photographies de Mme Fed.. Je les rapporte toutes ici pour qu’elles ne me quittent pas.

Quelques petits combats reprennent en Alsace ; on amène à l’évacuation une centaine de blessés. On s’attend à une offensive allemande pour le 14.

La 9e div. de cavalerie est arrivée ainsi qu’une division marocaine et de l’artillerie.

Mardi 13 juillet

Le comt Lauth nous envoie chercher et nous installe au Cercle militaire pour voir le défilé de régiments de zouaves. Ils sont tous superbes de fierté et ont une belle allure dégagée.

Mercredi 14 juillet

Rien d’intéressant ; les communiqués sont lamentables de banalité.

Il pleut toute la journée ; ce jour de fête est lugubre.

Jeudi 15 juillet

Toujours le calme au dehors. À l’ambulance, comme je suis seule à la tête, il y a pas mal à faire.

Nous apprenons que Joffre est venu à Bischwiller où il a remis au gouverneur la plaque de grand-officier ; il a traversé Belfort le soir avant de regagner le grand Q. G.

Vendredi 16 juillet

Revue de la brigade noire de la DM. Ce sont des turcos, cette fois, dont quelques uns du plus beau noir. Musique nègre, plus bizarre qu’harmonieuse ; remise des Croix de guerre ; comme j’aurais été heureuse de voir mon Paul avec la sienne.

Il faut se fortifier en pensant que la récompense qu’il a reçue est plus belle et durera toujours.

Un peu de tirage à l’ambulance ; un sergent est insupportable et il faut le mettre au diapason, puis il y a quelques rivalités à remettre en place, et des susceptibilités à ménager.

Petite promenade à la porte de Brisach avec Élisabeth.

Samedi 17 juillet

Toute la division marocaine passe devant nos fenêtres pour gagner l’Alsace. Notre Arabe Mohamed vocifère à la fenêtre en interpellant.

Dimanche 18

Messe militaire. Une légère attaque du côté de Dannemarie ; les Allemands sont repoussés.

Lundi 19-21

Nos avions bombardent la gare de Colmar avec succès ; malheureusement, à une seconde tentative, un de nos aviateurs a été tué par une balle.

Le docteur m’apporte ce soir la nouvelle que Paul a été cité aujourd’hui à l’ordre de l’armée ; il a eu la délicatesse de la copier et de me l’apporter tout de suite.

« Officier d’une haute valeur et d’un grand courage, a enlevé de la façon la plus brillante sa compagnie à l’assaut de tranchées ennemies ; a été mortellement frappé en arrivant à la tête de ses chasseurs sur la première position conquise. »

C’est la juste récompense de son héroïsme. Pourquoi faut-il qu’il la paie de sa vie ?

Jeudi 22

Télégramme de Grenoble ; Renée arrive demain matin pour essayer d’aller à Krüth. Je fais prévenir tout de suite le capitaine Lelong.

Vendredi 23

Renée arrive à 8 heures ; je vais la chercher à la gare ; Quel triste revoir pour nous deux. Nous passons la journée à rappeler nos souvenirs ; je lui donne le plus de détails possible.

Visite de Lelong ; on va s’occuper des autorisations nécessaires pour qu’elle puisse aller à Krüth.

Mme Béha va voir Andlauer qui refuse tout, auto, permis, etc. ; cela se complique.

Samedi 24

Je fais téléphoner à Lelong par Bachelard pour le prévenir de ce qui se passe et que Péronne puisse se débrouiller.

Nous passons la journée dans l’attente ; j’apprends que ce pauvre Lelong a eu de gros ennuis à Krüth ; nous n’étions pas en règle, ce qu’il m’avait caché et il a reçu un galop terrible ; comme il a été bon.

Dimanche 25

Messe à St Christophe. Renée va avec madame Béha à Ste Marie. Aucune nouvelle pendant toute la journée ; cela nous paraît bien long, cette incertitude. Sera-t-elle venue jusqu’ici pour échouer au port ?

Lundi 26

Monsieur Béha arrive à 5 heures ; il va essayer d’obtenir ce qu’on refuse depuis 4 jours ; c’est le dernier espoir ; s’il échoue, la pauvre Renée n’a plus qu’à s’en aller.

Il revient le soir avec le permis ; cela a été très dur, mais il est là, c’est le principal. Il va falloir trouver un moyen de locomotion, car il est toujours défendu de se servir des autos du S. R..

Les nouvelles militaires sont très bonnes pour ce qui se passe au Ban de Sapt
http://www.dumoul.fr/mili/14-18/regiments/133eRI/albumGelly.php ? page=albumGelly
 ; 800 prisonniers, des mitrailleuses et une avance assez sérieuse. Quant à Metzeral,
http://barberot.vanmastrigt.eu/wp-content/uploads/2015/06/Texte-Metzeral-pour-magazine-14-18.pdf

il y a eu 1 400 chasseurs hors de combat, sans résultat appréciable. Le 27e doit reprendre contact aujourd’hui ; Petitpas en sortira-t-il vivant ?

Mardi 27

Attente toute la journée pour savoir si cette auto sera enfin trouvée. J’ai prévenu Lelong pour qu’il se débrouille ; il m’a dit que je pouvais user et abuser ; je crois que j’en profite ; il est vrai qu’en ce moment, ce n’est pas pour moi.

La pauvre Renée est de plus en plus triste ; depuis qu’elle est ici, le contact avec toute cette vie militaire lui fait sentir de plus près la réalité de notre deuil.

Mercredi 28

Le lieutenant Stein m’apporte une lettre de Lelong ; enfin le moyen est trouvé ; ce n’est pas sans peine. Renée prendra à 1 h. le train pour Lure où elle trouvera une auto qui la conduira à Wesserling.

Toute la matinée se passe en démarches pour avoir le permis pour Lure, je la conduis à la gare, nous nous quittons avec émotion.

Je vais ensuite aux Anges pour l’examen oral, mais on nous fait déménager pour aller à l’hôpital militaire. Comme à la première session c’est moi qui assiste Landouzy pour les épreuves pratiques ; sauf quelques exceptions dont nos élèves, c’est lamentable comme nullité ; voila des brevets d’infirmières vraiment bien placés.

La cérémonie a été interrompue au milieu par l’arrivée du gouverneur qui venait remettre la Croix de Guerre à Landouzy et à Bousquet tout pâle d’émotion ; c’est toujours assez impressionnant et j’étais contente d’être là.

Après, goûter aux Anges et retour à l’ambulance où nous trouvons Jeanne, rentrée à 3 heures ; nous sommes bien heureuses de la voir, et elle-même parait contente de nous retrouver.

Conflit avec les UFF ; nous avons la preuve que la plupart des malades envoyés ici vont à côté ; réclamation, reproches, histoires ; je crois que nous finirons par avoir satisfaction ; les autorités ne paraissent pas contentes.

Jeudi 29

Je me mets à réorganiser ma vie ; la direction de l’ambulance avec Jeanne comme second. Mme B. part en vacances pour un mois au moins, cela va nous donner plus à faire.

Mes infirmières, à qui j’ai donné pas mal de répétitions pour leur examen me donne un très bel arméria ; mais ce qui me touche particulièrement, c’est un beau bégonia offert par Gau. Le pauvre garçon est, paraît-il, tout reconnaissant de la façon dont je l’ai remonté, l’autre jour, quand il se croyait bien malade, et il a voulu me le montrer. Je tâche pourtant de ne pas faire plus pour l’un que pour l’autre.

Le soir, un avion part à 9 heures et rentre à 10 h. 1/2. Qu’est-il allé faire ; c’est bien rare qu’ils sortent la nuit.

Vendredi 30 juillet

Madame  B. est partie avec ses enfants pour les environs de Bussang où elle va passer les vacances ; il y a pas mal à faire dans la maison.

Aucune nouvelle de la petite Renée.

Samedi 31 juillet

Visite de Péronne qui m’annonce le retour de Renée pour dans la matinée. Il m’apprend qu’il a fait exhumer notre pauvre Paul pour reprendre ce qu'on avait laissé sur lui et qu'il a voulu remettre à Renée. Elle a été très courageuse pendant ce triste pèlerinage.

Visite du Dr D. ; nous nous attrapons ferme tous les deux, car je ne lui cache pas ma façon de penser sur l'indélicatesse des procédés des U. F. F.

Retour de Renée ; Mes de Nanteuil et des L. vont déjeuner chez Mme Zeller et de là à Massevaux ; nous pouvons donc être seules une partie de la journée. Elle me rapporte quelques photos dont celle de la clairière qui nous a coûté si cher. Péronne a eu la délicatesse de demander la croix de guerre de façon à ce qu’on n’ait pas à le faire et à l’attendre ; la pauvre Renée a donc pu la remporter avec les deux citations et de nombreuses photographies.

La seule nouvelle chose qu’elle m’ait dite c’est que notre Paul n’aurait pas été tué sur le coup. Il aurait eu le temps de dire au caporal qui était à ses côtés « Ne dites rien, ce serait la débâcle ». C’est bien une phrase de lui, de penser d’abord au devoir et au combat.

Elle a encore recueilli bien des petits détails, mais tout cela fait une salade dans sa tête et elle a besoin d’être seule pour pouvoir les classer avant de les redire.

Lelong vient lui dire adieu ; il reste assez longtemps et lui parle avec une affectueuse amitié ; il part ces jours-ci en permission, ce qui fait dire à Renée que Paul est mort un mois trop tôt, il aurait pu la revoir encore.

Je la conduis le soir à la gare avec toute la bande augmentée du Dr Petit ce qui nous permet de nous isoler un peu ; elle me demande d’aller à Annecy à la fin de l’été, je ne sais si je pourrai. J’espère que ce voyage lui aura procuré plus de consolation que de douleur ; pour moi, j’ai été bien heureuse de l’avoir un peu.


Dimanche 1er août

Anniversaire de la mobilisation. Qu’elle me coûte cher, cette Revanche que j’ai tant attendue ; et malgré tout, deuils, tristesses, quelles belles heures d’héroïsme pour préparer les heures de gloire de l’année qui commence aujourd’hui. Que Dieu accepte tous nos sacrifices joints à celui de nos héros pour le triomphe de notre pays.


Lundi 2 août

Reçu lettre de Camille ; ils doivent arriver à Annecy aujourd’hui ; cela va leur être bien pénible de se retrouver sans Paul dans cette ville où il a été si heureux.

Je range mes photographies, ses lettres ; j’y joins la dernière carte que je lui ai écrite et que Renée m’a rapportée ; elle est datée du 16 juin ! —

Renée dîne avec les majors de l’H. E.. Qu’y a t-il dessous cette invitation ?

Mardi 3 août

Déjeuner chez les Feltin.

Arrivée de M. B. ; il paraît assez démonté ; rien ne va à son gré dans son service et pas beaucoup mieux dans les affaires générales.

Mercredi 4 août

Départ pour l’arrière de trois malades dont Trémond.

Goûter chez les Haas fort aimables ; les enfants du pauvre capitaine tué sont des amours, ils me font penser à François et Germaine.

Jeudi 5 août

Messe à l’aumônerie pour les soldats. Beau discours de l’abbé Pattinger. Toute la journée, soins et nouvelle organisation de la pharmacie.

Vendredi 6 août

Rangements dans la maison, je m’installe mieux dans ma petite chambre avec quelques mètres de cretonne. Si la guerre doit encore durer trois ans !

Samedi 7 août

Visite d’adieu de Dürr ; il part cette nuit à Thann en mission avec 20 de ses camarades, connaissant tous l’allemand et l’alsacien ; défense d’emporter quoi que ce soit, même du linge, ni d’écrire à personne.

Il m’annonce aussi que le 8e corps, commandé par Cordonnier, va revenir par Bussang et la vallée jusqu’à Thann ; si c’est exact, c’est sûrement pour quelque chose de sérieux ; la division marocaine ne doit pas non plus plus être là pour rien.

Dimanche 8 août

Il y a aujourd’hui de grandes fêtes à Massevaux pour l’anniversaire de l’entrée des Français. Renée désirait y aller, mais malgré ses efforts, elle s’est heurtée à une interdiction formelle ; c’est dommage, il fait un temps superbe et les montagnes sont bien belles.

Le Dr Haas est parti hier pour Gérardmer où son dernier frère vient d’être amené, gravement blessé à la tête par un éclat d’obus.

Julie part pour Nancy où elle va essayer de voir son mari ; elle paraît ravie de s’en aller.

Lundi 9 août

Une partie du 10e groupe cycliste passe devant nos fenêtres ; Schaeffer y est, il nous salue au passage et vient ici pendant le repos. Il me redit le chagrin que la mort de Paul a fait au groupe tout entier et le vide qu’il a laissé. Ils viennent défiler devant un de leurs adjudants, blessé, soigné à l’hôpital civil et qui vient d’être décoré.

Mardi 10 août

Julie écrit qu’elle a rencontré le Gal Cordonnier à Nancy ; il n’est nullement question que le 8e corps vienne par ici, c’est encore un canard.

Mlle Bertrand revient de congé ; son mariage va avoir lieu tout de suite, Renée et moi étant témoins ! Cela va nous faire une bonne infirmière de moins ! J’aimerais autant voir partir Mme F.

Mercredi 11 août

Toujours rien au point de vue militaire par ici, c’est le calme plat, mais à l’ambulance, il y a beaucoup à faire, c’est effrayant le nombre d’étages que l’on peut monter dans une journée.

Jeudi 12 août

Nouvelle sensationnelle ; le gouverneur est déplacé pour avoir permis aux civils de rentrer à Belfort ; c’est bien fait, qu’avons-nous besoin de ces infâmes civils. C’est le Gal Demange qui le remplace, c’est assez bon pour l’équipe 21 ; et l’E. M. de la 57e va être ravi d’âtre débarrassé de son chef.

Mlle Tissot, de passage à Belfort, est venue dîner avec nous mardi, et nous a invitées à goûter avec elle hier.

Elle est toujours très amusante, mais ne nous a rien dit que nous ne sachions déjà.

Dimanche 15 août

Aucune nouvelle intéressante ces jours derniers.

Nous allons toutes trois déjeuner chez Mme Viellard ; l’inévitable Dr B. plus antipathique que jamais, il n’a pas varié dans ses idées, la guerre sera une guerre d’usure, le côté militaire passe au second plan, et il faut s’attendre à une durée très longue, au moins un an encore, peut-être deux. Après le déjeuner nous allons aux Vêpres, procession du vœu de Louis XIII ; c’est bien le moment de demander un triomphe rapide et complet. Ensuite, concert par des soldats cantonnés aux environs, goûter et retour à Belfort.

Beaurieux a un accident de cheval assez grave, un genou tout démoli et a demandé à être soigné chez Julie. Nous y allons à tour de rôle pour le distraire, il n’est pas bien malheureux.

Le Gal Demange a choisi Lelong comme officier d’E. M. pour toute l’Alsace ; c’est aussi flatteur qu’ennuyeux.

Mercredi 18 août

Jeanne et Renée vont déjeuner à Bas-Évette avec le Dr P. ; les affaires se corsent de plus en plus ; cela va-t-il finir par un mariage ?

Celui de Mlle Bertrand est fixé au samedi de la semaine prochaine.

Rien de neuf au point de vue militaire ; les Allemands avancent toujours en Russie ; qu’attendons-nous pour faire quelque chose ?

Julie a écrit dimanche à Haessler.

Samedi 21 août

Billot arrive vers 11 heures tout affolé : il nous apprend qu’une dépêche de la 7e armée est arrivée au gouvernement nous demandant d’urgence à Gérardmer où tout va de travers et où il y a de très grands blessés. Nous sommes bouleversées de ce si grand changement. Lelong vient nous prévenir dans la soirée afin que nous ayons quelques heures devant nous pour les préparatifs.

Je regrette Belfort où j’ai tant de poignants souvenirs.

Dimanche 22 août

Messe à St Christophe : la dernière ; elle se dit justement pour les morts d’Alsace.

Nous y voyons le gouverneur, Lelong, Mme Viellard qui nous dit qu’Haessler a téléphoné pour savoir si nous étions parties ; qu’y a-t-il donc là-bas.

Julie et Renée déjeunent au Tonneau avec le gouverneur ; je vais les y retrouver à 2 heures ; le Gal est fort aimable, nous renouvelle tous ses regrets de nous voir partir et promet de façon très nette de nous rappeler dès qu’il y aura une action à Belfort. Nous faisons nos adieux au Gal Lecomte et au Ct Lauth.

L’auto nous emmène à Étueffont pour notre visite d’adieu à Mme Zeller ; ensuite chez les Feltin, aux Anges, Landouzy ; adieux à l’aumônier, qui nous pleure, Lelong, le Dr Haas, Pettit. Que d’émotions et que de bons amis nous avons là.

Je veille pour la dernière fois ; ces pauvres garçons ne savent que dire pour me témoigner tous leurs regrets. Jusqu’au pauvre Sieg qui me dit : quand vous entriez dans la chambre, il me semble que je souffrais moins. Que de souvenirs pour plus tard et quelle récompense que cette affection de tous.

Lundi 23 août

Un temps radieux pour notre départ ; nous allons prendre congé de Landouzy qui nous couvre de fleurs ; cette amabilité contraste tellement avec sa réception du premier jour, que cela a quelque chose d’amusant. Lui aussi désire nous ravoir dès qu’il y aura quelque chose ici.

Je vais ensuite dire adieu à Beaurieux, navré, et que j’embrasse comme un frère. C’est un excellent ami.

Le commandant Lauth nous envoie une superbe gerbe de fleurs, les malades m’en donnent une autre, Beaurieux une troisième, Julie et Renée en ont de leur côté ; notre auto est remplie de fleurs.

Nous partons à onze heures et faisons la traversée des Vosges par un temps splendide ; avant l’ascension du ballon d’Alsace, nous nous arrêtons à Lepuise pour dire adieux aux Ihler.

Arrivée vers 2 heures 1/2 à Gérardmer ; le pays est splendide, ce lac au milieu des montagnes couvertes de sapins forme un paysage tout reposant. Avant tout, nous allons au cimetière des Alpins déposer nos fleurs pour ne pas faire une entrée triomphale qui serait grotesque. De là, nous allons à la recherche du médecin divisionnaire Louis qu’on nous dit être à l’hôtel du Lac avec Haesler ; nous nous y rendons et sommes reçues si aimablement, avec des louanges tellement hyperboliques que cela en est gênant ; nous retrouvons Mlle de Ronceray, des Peupliers, Mlle de Miribel ; Julie est reconnue par Mlle de la Maisonneuve, une ancienne amie du couvent. Haesler et Louis emmènent Julie à l’hôtel Beaurivage, où nous devons, paraît-il, tâcher de tout réorganiser. Il est dirigé en temps ordinaire par une Mlle de Joannis, actuellement en congé, femme de France et professionnelle, très remarquable. Sa sœur s’en occupe pendant son absence en même temps que de son hôpital à elle, installé au Casino. Renée et moi attendons pendant ce temps à l’hôtel du Lac, en causant avec Mlle de Miribel. À son retour, nous allons tous à l’hôpital d’évacuation où Julie nous raconte ce qui s’est passé.

Il y a eu une scène effroyable entre Mlle de J.. et Haesler, celui-ci voulant la faire partir et nous mettre à sa place pour réorganiser son hôpital très mal tenu et où tous les blessés ont la gangrène. Pour tout concilier, Julie propose l'arrangement suivant ; elle et moi irons à Beaurivage sous les ordres de Mlle de J. et Renée ira au Casino , sous les ordres de l'autre sœur ; nous verrons si nous pouvons arriver à un meilleur résultat sans froisser personne.

De l'hôpital d'évacuation où Julie a retrouvé Mme de Barrant, charmante et très intelligente, nous retournons au Lac pour organiser notre vie. En arrivant dans la grande avenue, nous traversons tout un bataillon de chasseurs alpins, aligné, pour une revue ; je regarde, le 27e. Je cherche bien vite Petitpas que j’aperçois à cheval au milieu de sa compagnie. Il me reconnaît et me salue. Une fois arrivée au Lac, je ne puis y tenir et accompagnée de Renée, je traverse tout le bataillon pour aller jusqu’à lui ; il paraît enchanté de me voir et moi si heureuse de le retrouver. Il me semble que Paul m’a envoyé son bataillon pour me souhaiter la bienvenue et me dire qu’il continuera à me protéger et à me conduire ici comme là-bas.

Quel bien cela m’a fait ; il fallait cela pour adoucir mes regrets d’avoir quitté Belfort.

Nous organisons ensuite notre vie matérielle ; nous dépendons maintenant directement du service de santé qui nous loge et nous installe comme il lui plaît ; on nous case dans le chalet de l’hôtel du lac, avec l’équipe de Bussang, Mlles de Miribel, de Maud’huy, et Mme de Chaulnes ; nous y prendrons nos repas avec elles.

Quant à nos services nous les commencerons demain.

Nous allons voir les Haas et arrivons juste pour la mort de ce pauvre petit. Encore un deuil bien cruel !

Nous nous couchons harassés de fatigue et d’émotions.

mardi 24 août

Dès 7 heures, Julie et moi allons à Beaurivage ; Mlle de J. installe Julie au rez de chaussée et me donne la direction des deux étages. Il y a 14 chambres à chaque, deux lits dans chaque chambre ; heureusement que cela n’est pas plein ; j’ai à peu près une vingtaine de très grands blessés, amputés ou ayant des fractures de cuisse ou des perforations d’intestins. Il y a énormément à faire, c’est aussi sale et mal tenu que possible, l’odeur de gangrène est telle que l’on en est tout imprégnée. Je comprends la colère d’Haesler, mais s’il a eu raison dans le fond, il a eu tort dans la forme.

Mercredi 25 août

Je commence à m’habituer à mon nouveau service. La directrice Mlle de J. rentre de permission ; elle est distinguée, aimable et me plaît davantage que sa sœur, plus sèche. Mais elle a eu le tort de laisser son hôpital à la débandade et tout est aussi mal que possible. Nous nous escrimons toute la journée à mettre un peu d’ordre et de propreté. J’assiste aux pansements et suis consternée de l’absolue manque d’asepsie ; il est certain que les plaies ne peuvent que suppurer avec aussi peu de soin. Des masses d’amputés ; que de douleurs et de souffrances, et combien d’autres que nous ignorerons toujours.

Jeudi 26 août

Nous continuons à prendre nos repas avec l’équipe de Bussang ; nous nous entendons fort bien et ces dames sont charmantes. Elles sont d’ailleurs dans la même situation que nous, venues ici pour réorganiser. La plainte du Dr Haas a produit son effet, l’interpellation de la Chambre a fait le reste.

Tout le haut personnel médical ne pense plus qu’à Gérardmer pour le remettre sur pied. Cela en a terriblement besoin.

Nous allons conduire les Haas à la gare, la pauvre mère fait pitié ; on a enterré son fils le matin et elle tremble pour le 3e, tout nouvellement promu officier d’alpin.

Vendredi 27 août

Encore une journée éreintante de 7 h. du matin à 7 h. du soir, avec 1 h. 1/2 pour déjeuner ; c’est le seul moment où on peut s’asseoir. Nous sommes certainement plus utiles ici qu’à Belfort, mais il y a beaucoup moins de satisfaction morale avec les malades ; ce sont de très grands blessés que l’on évacue dès qu’ils sont transportables.

Encore une inspection ; il en pleut. Cette fois, c’est le Min Pal Odile, directeur de la D. E. S. qui visite ; il est extrêmement aimable avec nous ; nous sommes vraiment dans les bonnes grâces des autorités.

J’ai tellement à faire que je n’ai pas le temps de penser ; à peine une lettre à Belfort ; j’envoie une série de cartes pour donner notre adresse. Je ne sais quand je pourrai écrire un peu sérieusement.

Ce qui me plaît ici, c’est d’abord que le pays est merveilleux ; de mes fenêtres, j’ai la plus belle vue qui puisse être ; d’un côté, le lac, de l’autre, les montagnes. Puis, il n’y a ici que des alpins ; j’en ai à soigner du 11e qui ont connu tous les amis de Paul, un autre est du 27e, de la Cie de Petitpas, il a bien connu Paul, et m’a redonné tous les détails sur sa mort que nous connaissions déjà. Tout cela me donne une foule de satisfactions qui font le contrepoids avec toutes les difficultés de la situation.

Samedi 28 août

Deux mois aujourd’hui que j’ai appris la mort de Paul. Quel vide, qui ne sera jamais comblé !

Matinée éreintante, c’est fou ce qu’il y a à faire dans cette maison. Jamais je n’ai vu une infection pareille, nous vivons dans la gangrène.

Après déjeuner, arrive le Ct de Maud’huy ; nous sommes tout ahuries d’apprendre qu’il nous félicite officiellement de la part du Gal pour le précieux concours, etc, etc, que nous apportons ici, et que le Gal viendra nous féliciter lui-même !  !

Courses dans Gérardmer.

Le Ct vient apporter la médaille militaire et la Croix de Guerre à un petit malade du Lac qui se meurt. Nous assistons à cette cérémonie fort touchante ; en guise de ban, le Ct fait crier à tous les malades « Vive la France » et épingle ensuite sur leur chemise de ce pauvre petit, engagé de 17 ans, la médaille militaire et la croix de guerre. La mère est là, qui ne peut retenir ses larmes ; nous sommes toutes profondément émues.

Dans la journée, à Beaurivage, visite d’Haesler, d’une amabilité exquise ; c’en est déconcertant. On sent qu’il voudrait faire sauter Mlle de J. à qui il impute la responsabilité de l’infection et de la mortalité de son hôpital.

Comment arriverons-nous à sortir d’une position pareille ?

Dimanche 29 août

Messe à 6 heures ; l’église est loin et il faut courir par une pluie battante. Ensuite bousculade à l’hôpital ; une grandissime inspection est annoncée pour mardi, et tout est tellement ignoble qu’il faut travailler comme des nègres.

C’est effrayant ce qu’on ampute, on tâche d’abord de conserver ces pauvres membres, puis l’infection gagne et l’opération ne sauve pas toujours le malade.

Lundi 30 août

Lettre de Belfort ; on a l’air de nous y regretter ferme. Et moi donc ! Quelle différence avec la vie de bagne d’ici, sans avoir de satisfaction morale pour compenser, autre que celle de travailler davantage.

J’ai 4 mourants dans mon service ; il vaut cent fois mieux mourir comme Paul que de finir ainsi.

Mardi 31 août

Nous attendons l’inspection et travaillons à force ; je suis brisée. Un de mes malades meurt, deux autres sont mourants ; c’est effroyable tous ces jeunes qui partent.

Mercredi 1er septembre

Toujours un travail fou et sans aucun agrément.

Retour du Dr F. médecin-chef, il est poli, mais froid, on sent que notre présence lui est pénible.

Il opère sans aucune asepsie ; et l’on s’étonne qu’il y ait infection.

Jeudi 2 août

Après une journée d’attente, la commission arrive enfin à 5 heures du soir ; visite plus que rapide ; toutes ces inspections ne servent à rien, sinon à faire nettoyer ! Julie et moi sommes présentées au ministre Godart[20] qui nous congratule, nous remercie, etc. ; comme si c’était pour les éloges d’un ministre que nous agissons comme nous le faisons.

Enfin, il n’y en a que pour nous, au nez et à la barbe du Dr F. et de Mlle de J. ; comme c’est agréable pour eux.

Encore une mort dans mon service, c’est navrant.

Je souffre beaucoup d’un doigt, c’est probablement un panari.

Vendredi 3 septembre

Malgré un violent malaise, je vais à mon service ; deux morts dans la matinée ; l’une m’impressionne ; j’aurais dû insister pour que l’on refasse son pansement hier, malgré les habitudes de la maison ; Mlle de J. qui est entré plusieurs fois dans la chambre le soir, n’a rien craint non plus pour ce pauvre garçon, encore une victime de l’infection et de la gangrène gazeuse. Quelle responsabilité pour nous, mon Dieu, que la vie de tous ces hommes entre nos mains.

Je me couche à 2 heures, n’en pouvant plus de grippe et de fièvre, et n’ayant même pas le courage de lire le journal dans mon lit.

Samedi 4 septembre

Je me sens très fatiguée et ne me lève qu’à 11 heures.

On fait du feu dans la chambre de Julie et j’y reste toute la journée à écrire. Quelle solitude, quelle tristesse, quelle différence avec notre vie de Belfort ; si au moins j’étais sûre d’être plus utile ici, et que cet immense ennui serve à quelque chose.

Les nouvelles militaires ne sont pas bonnes ; rien de notre côté, et la retraite en Russie ; jusqu’où vont-ils reculer ?

J’ai décidément le cafard. Paul devrait bien se charger de me remettre d’aplomb.

Bonnes lettres de Belfort ; s’il y avait beaucoup de travail là-bas, et que nous puissions y retourner.

Dimanche 5 septembre

Messe à 9 h. 1/2 à la paroisse ; conférence intéressante sur la France, défenseur de la justice.

Visite de Mme Féderlin ; nous reparlons de Paul.

Mon rhume va mieux, mais je commence une rage de dents.

Malgré tout, je reprends mon service ; Julie est un peu comme moi et trouve notre vie ici odieuse.

Lundi 6 septembre

Service toute la journée, des morts. Vers le soir un Taube arrive et lance des bombes sans résultat.

Nous apprenons la mort de Pégoud, tué en héros à bord de son avion.

Mardi 7 sept.

Encore un Taube ; cette fois ci il y a des victimes ; deux soldats morts et un blessé que l’on amène à Beaurivage.

Nous allons au cimetière sur la tombe de M. de Prémorel, le frère de Gros-Mimi ; nous visitons aussi celle du jeune Haas ; quelques noms connus au passage, le Ct de la Boisse, un capitaine du 11e. Que de deuils tout cela représente.

Je souffre de plus en plus des dents et ne puis dormir.

Mercredi 8 août

Messe à la paroisse ; cela me remonte un peu ; que je tâche de ne chercher aucune satisfaction dans l’accomplissement du devoir.

Nouvelles de Belfort : Landouzy est parti pour Épinal ; Petit s’en va à St Dié, que vont devenir nos projets pour Jeanne. Elles nous regrettent et trouvent que nous faisons un vide. Si elles savaient ce que nous pensons nous-mêmes.

Jeudi 9 septembre

Je souffre de plus en plus de ma dent. Arriverai-je à trouver un dentiste pour me soulager un peu ?

Beaucoup d’évacués à Beaurivage. Il y aura un peu moins à faire. Le Dr F. va s’en aller décidément, qui aurons-nous pour le remplacer, et combien de temps devrons-nous rester ici ?

Je m’ennuie horriblement ; puis cette atmosphère de chasseurs, au lieu de me faire du bien, me devient de plus en plus pénible je crois.

Je viens de voir le lt L. Ellen, mon ancien quêteur au mariage de Paul. Il commande le 70e bon et a été blessé au Linge. Ce sera un des rares trépanés sauvés ! Le hasard nous rapproche ici. Quelle différence avec notre première entrevue, pleine de joie et de bonheur ; lui presque mourant et moi si triste !

Vendredi 10 sept.

Séance chez le dentiste ; il m’arrache ma dent sans anesthésie, c’est horriblement douloureux, mais c’est la guerre.

À 2 heures, revue par le Gal de Pouydraguin et des officiers neutres, des deux bataillons de chasseurs cantonnés ici, d’un escadron de dragons et d’une batterie d’artillerie de montagnes ; c’est justement le régiment d’Amat et nous pouvons avoir de ses nouvelles.

Le temps est superbe et la revue fort belle ainsi que son défilé ; mais je ne puis m’habituer à voir tous ces chasseurs ; et le passage de chaque capitaine me donne un choc bien douloureux.

Samedi 11 septembre

Le commandant Lauth vient passer la journée avec nous ; il déjeune avec Renée et vient ensuite nous prendre pour aller à la Schlucht. Nous partons en auto à 1 h. 1/2, munies de toutes les autorisations nécessaires que le Gal de Pouydraguin nous a données fort aimablement. La promenade est superbe à travers tous ces sapins. Arrivés au Collet, nous trouvons le Colonel Félix qui nous attend, prévenu par téléphone. Il nous propose de monter au Hohneck[21] par le petit train de ravitaillement[22]. C’est d’autant plus tentant que c’est une chose absolument défendue aux civils. Rien ne peut mieux prouver que nous sommes de vrais militaires. Ascension lente qui découvre de bien beaux horizons. Nous débarquons au sommet en même temps que toutes les denrées qui remplissent le train. Chaque jour, il s’en empile ainsi des quantités énormes ; à la tombée de la nuit 500 mulets se chargent de leur faire descendre l’autre versant de la montagne pour les distribuer aux troupes d’Alsace. Nous gravissons à pied les dernières pentes de la montagne et arrivons enfin tout au sommet. Le colonel nous prie de rabattre nos capuchons pour cacher le blanc de nos coiffes. Nous sommes très en vue, et les Allemands sont de bons observateurs ; inutile de nous faire envoyer des marmites. Nous avons une telle impression de sécurité que cette précaution nous surprend un peu ; qui pourrait croire à la guerre et à la mort dans tout ce calme. Il y a pourtant là d’énormes trous d’obus qui nous rappellent à la réalité. Le colonel nous emmène ensuite dans une tranchée qui suit tout le sommet ; nous y marchons à la file, courbés à certains endroits trop découverts. Nous entrons dans les chambres souterraines, il y a des chaises, quel luxe. Entre les créneaux de pierres, nous regardons l’Alsace, les Vosges, la vallée de la Fecht, à nos pieds, Sondernach, dont on parle tant, le petit village de Mittlach épargné par miracle, les Allemands n’ayant pas eu le temps de le détruire. Au versant des montagnes, nous voyons des espèces de chemins, un peu dans tous les sens ; ce sont des tranchées boches.

Le canon gronde sans interruption et paraît bien près. Tout au loin, nous voyons le Linge, de sinistre mémoire, tout pelé, les obus n’y ayant pas laissé un arbre. Pas un homme, nulle part, cela paraît un désert et tout fourmille de troupes. Nous continuons notre chemin dans la tranchée, je marche la première et me trouve subitement nez à nez avec un capitaine. Impossible d’avoir l’air plus ahuri ! Nous arrivons à une mitrailleuse destinée à tirer contre les avions ; les braves poilus qui sont là ont l’air assez contents d’avoir une petite distraction. Nous regagnons enfin le petit train qui nous redescend au Collet ; quelle vue, les lacs de Retournemer, de Longemer, et toujours des sapins !

Retour à Gérardmer et adieux au Ct Lauth qui regagne Belfort le soir même.

Dimanche 12 septembre

Messe dans une chambre de l’hôtel du Lac transformée en Chapelle ; cela me rappelle la première messe à Belfort.

Service toute la journée, dur, pénible et sans satisfactions.


https://fr.wikipedia.org/wiki/Lac_de_Retournemer https://fr.wikipedia.org/wiki/Lac_de_Longemer https://fr.wikipedia.org/wiki/Gérardmer+

Lundi 13 septembre

Renée reçoit une lettre de son mari qui la réclame tout de suite. Elle prend le train de 2 heures, navrée.

Elle a bien l’intention de revenir, mais le pourra-t-elle ? Encore une dislocation de notre petit groupe ! Et elle est si vivante et si gaie que nous la regretterons beaucoup.

Le Dr Fournial et tous les infirmiers doivent partir la semaine prochaine. On attend les remplaçants ; arriverons-nous à réorganiser quelque chose !

Ce serait à désirer ; que de souffrances et même de morts pourraient être évitées avec une meilleure organisation.

Hier, visite d’Harmisch cantonné dans les environs. Quel brave garçon et comme nous sommes contentes de le revoir.

Le 371e, le 372e, et le 244e sont renvoyés du côté de Belfort. Doit-il donc y avoir quelque chose de ce côté ?

Mardi 14 septembre

Temps horrible toute la journée ; nous trimons sans arrêt.

Presque rien comme nouvelles militaires. Nous sommes bien moins renseignées ici qu’à Belfort.

Mercredi 15

Plusieurs tuyaux : l’ambulance du Dr Fournial doit partir la semaine prochaine pour Plainfaing ou le  ; il est remplacé par l’ambulance automobile de Fraize, qui assurera tout le service chirurgical de Gérardmer. À côté de cela deux renseignements contradictoires.

Renée écrit qu’elle a rencontré à Nancy Haesler, lequel s’est confondu de remerciements admiratifs pour ce que nous faisons à Gérardmer, où nous sommes si nécessaires.

D’autre part, le Dr Tisserand a entendu au téléphone Haesler dire à Odile de demander à Paris six infirmières pour remplacer celles de Bussang et Belfort. Cela se contredit, à moins que Haesler n’ait besoin de nous autre part.

Branle-bas à Beaurivage, on monte tous les malades de la salle du bas au 1er et au second pour désinfecter un peu. C’est un résultat dont nous pouvons être fières, mais ne se fait pas sans fatigue.

Jeudi 16 septembre

Nouveau changement, Haesler est venu ; il ne demande qu’à nous voir rester, mais voudrait que ce soit à titre définitif et que nous lâchions Belfort ; dans ce cas, nous prendrions la direction du Lac et l’équipe de Bussang se page manquante

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Un peu de liberté cette après-midi ; nous en profitons pour visiter en détail l’ambulance Automobile, conduite par le Dr Halloppeau, qui prend le thé avec nous. C’est une merveille d’invention pratique qui peut rendre des services incalculables. Pourquoi faut-il que cette guerre sur place, en rende l’utilisation à peu près nulle en ce moment.

Conversation avec le Ct L. Elen. Nous rappelons les vieux souvenirs. Visite du premier étage du Lac, réservé aux officiers ; c’est là qu’a dû être soigné le lieutenant Sabardan.

Promenade au bord du lac, coucher de soleil admirable.

Lundi 20 septembre

Visite d'un Taube canonné fortement et qui disparaît sans avoir pu rien faire.

Mardi 21 septembre

Affreuse agonie d'un de mes malades qui se meurt de tétanos. J'aurai vu ici plus de tristesses en un mois qu'en un an à Belfort.

Installation du nouveau major de Beaurivage ; il est moins doux et moins agréable pour les malades , mais combien plus adroit et plus propre.

Mercredi 22 septembre

Mon malade est mort cette nuit ; les malheureux parents arrivent ce matin ; un autre sera opéré ce soir. Visite du lt Blin. Quel plaisir cela me fait de le revoir ; il est si charmant, puis il nous apporte quelques nouvelles de Belfort : cinq des mécaniciens de l’escadrille Happe ont été tués par l’explosion d’une bombe qu’ils emportaient dans un appareil ; on les a ramassés en bouillie. Après la mort de Pégoud, cela met en deuil toute l’aviation de Belfort.

Quatre avions boches viennent nous survoler ; bombes, canons, mitrailleuse, potin infernal ; cela me fait plaisir.

Départ de plusieurs malades, échappés par miracle à l’infection. L’illustre Capeyrou nous quitte ; je n’aurai jamais reçu tant d’injures que de cet individu ! mon sergent d’alpins s’en va aussi et celui là c’est de la vénération qu’il a pour moi. Je crois, malgré tout, que j’aurai pu faire un peu de bien ici, et cela peut faire passer sur tout le reste.

Mon opéré est mourant ; on est forcé de le laisser au lac ; encore une victoire de la chirurgie conservatrice.

On parle beaucoup de l’offensive prochaine ; où, quand et comment : espérons que le secret en sera gardé jusqu’au bout dans l’intérêt du résultat.

Le fils du Gal de Maud’huy vient de se tuer en aéroplane ; la pauvre petite est en larmes. Nos grands chefs sont bien éprouvés.

Jeudi 23 septembre

Soins toute la matinée. Après déjeuner, départ de Mlle de Maud’huy et de son père pour Verdun, où a lieu l’enterrement du jeune aviateur.

Le Ct parle aussi de l’offensive générale, il désirerait nous voir garder sa fille, si Mlle de Miribel ne reste pas. Outre qu’elle est fort gentille, la nièce du Gal en chef de la 7e armée n’est pas à dédaigner comme appoint.

Opération dans l’après-midi à l’ambulance automobile, c’est merveilleux comme organisation.

Vendredi 24 septembre

Nous comptons toujours partir dimanche, à moins que Louis ne nous refuse la permission ; avec un type pareil, on peut s’attendre à tout.

Plus que deux jours de service à Beaurivage !

Deux amputations aujourd’hui dans mon service. Ces chirurgiens de l’AAC[23] sont très forts, mais ils aiment bien couper. Il est vrai que l’on tue bien des gens, en voulant conserver leurs membres à tout prix.

Aucune nouvelle militaire.

Samedi 25 septembre

Une petite déception ; je ne puis partir demain avec Julie. Mlle Tigé devant reprendre notre service, Louis préfère que j’attende son retour ; d’autant plus qu’Haesler doit venir aujourd’hui ou demain. S’il allait nous trouver parties, cela ferait mauvais effet. J’envoie des dépêches pour annoncer mon arrivée pour mercredi.

Nos affaires au Lac s’embrouillent : le docteur Hallopeau a demandé trois infirmières qu’il connaît et qu’il a désiré avoir avec lui ; nous allons être trop nombreuses. Mlle de Miribel verra comment les choses s’arrangeront pendant notre absence. Ou nous prendrons le Casino, ou Haesler nous donnera un nouveau poste. Du moment que nous pouvons être utiles, qu’importe ici ou ailleurs.

Ce qui nous manque ici, c’est de ne plus rien savoir comme nouvelles. Celles de Belfort étaient souvent fausses, mais au moins, c’était un peu de vues sur la guerre ; ici, rien, on est muré.

Quelques beaux détails sur la mort du jeune de Maud’huy. Le commandant désire que son fils vienne prendre à l’aviation la place de son cousin. Que d’héroïsme on aura vu durant cette guerre.

Lettre de Belfort ; il n’y a rien à faire là-bas.

Dimanche 26 septembre

Le communiqué est très bon ; l’offensive prise par nos troupes en Champagne a permis de réaliser une avance de 4 kil. sur 25 k de front. On a pris beaucoup de canons, fait des prisonniers ; depuis la bataille de la Marne, nous n’avions pas eu de tels succès. Est-ce enfin la percée ?

Départ de Julie ; je la conduis à la gare et me trouve bien seule ; ces deux jours vont me paraître interminables.

Lundi 27 septembre

Je travaille ferme toute la journée ; heureusement, car je me sens bien seule. Les nouvelles continuent à être bonnes ; on avance encore à Souchez et en Champagne.

Mardi 28 septembre

Enfin, je peux partir. Voyage superbe jusqu’à Épinal ; passage à Charmes, c’est là que Paul a séjourné en novembre ; je trouve Julie à la gare de Nancy ; dîner et coucher à l’hôtel d’Angleterre.

Mercredi 29 septembre

Départ de Nancy ; à partir de Vitry-le François, nous traversons le champ de bataille de la Marne. Quelle pensée pénible de voir comme ils étaient en plein cœur de la France ; ils y sont encore, malheureusement, pas bien loin d’ici ; jusqu’à Meaux, nous voyons un assez grand nombre de tombes, dans les gares, sur le bord des routes, dans les champs, toutes très bien entretenues et ornées de drapeaux ou de rubans tricolores.

Le communiqué est quelconque ; l’avance n’a pas continué. Arrivée à Paris : je n’y trouve personne ; Camille, très mal n’a pu y revenir.

Jeudi 30 septembre

Arrivée de la petite Renée ; je vais au devant d’elle et la conduis à Versailles. Premier voyage depuis la mort de Paul.

1er octobre 1915

Messe. Retour de Camille et de Renée, la situation est très grave, mais peut se prolonger.

Renée rentre à Paris, conseil de famille, inventaire ; courses, dentiste.

L’avance en Champagne est finie ; la percée n’a pu réussir complètement ; nous nous contentons de maintenir notre avance.

En orient, cela se brouille ; la Bulgarie se déclare contre nous, et la Grèce qui devait nous soutenir décide de rester neutre ; démission de M. Venizelos.

Le Gal de Castelnau perd son troisième fils[24] ; les affaires du Nord et de Champagne auraient coûté 100 000 hommes

Mardi 12 octobre

Départ à midi ; voyage jusqu’à Épernay avec Mme de Laforcade ; arrivée à Nancy, dîner, coucher.

Mercredi 13 octobre

Voyage superbe jusqu’à Gérardmer ; que l’automne est beau dans ce pays ; le contraste entre les arbres d’or et les sapins noirs forme un coup d’œil superbe.

Nous trouvons au Lac toutes les combinaisons démolies par l’arrivée de trois infirmières, une demandée par Hallopeau, les deux autres imposées par Haesler ; il va y en avoir bien de trop, à mois que Renée et moi ne prenions la direction du casino ; ce sera à voir ; en tous cas, il faut que nous allions de suite à Belfort.

Démarches pour avoir un moyen de locomotion ; enfin le Ct de Maud’huy propose de venir nous chercher et nous amener à Remiremont ; une fois là, il trouvera bien le moyen de nous faire conduire à Belfort ; je téléphone au Ct Lauth pour qu’il prévienne aux ambulances.

Nous nous réinstallons ; je prends la chambre de Renée, l’infre d’H. ayant pris la mienne.

Jeudi 14 octobre

Visite à Beaurivage ; c’est mieux ; on y a appliqué quelques une de nos idées ; nous y retrouvons une grande partie de nos anciens malades ; ils sont contents de nous voir ; deux sont morts, quelques autres évacués.

Visite à J. d’Arc ; les infirmiers de l’ambulance Fournial s’y reposent avant d’aller à Plainfaing.

Le Ct de Maud’huy qui devait venir nous prendre à 2 heures n’arrive qu’à 5 h. 1/2. Nous ne voyons donc rien du paysage ; dîner à Remiremont à l’hôtel du cheval de bronze ; promenade jusqu’à la gare pour avoir les journaux.

Vendredi 15 octobre

Nous allons à la division voir le Ct qui nous promet une auto pour 10 h. visite de la ville, assez jolie et très propre. Départ pour Aillevillers ; nous traversons Plombières, le paysage est superbe. Arrivée à Lure où nous déjeunons ; le train a beaucoup de retard et nous ne sommes à Belfort qu’à 5 heures ; rencontre de St Célestin. Jeanne, Élisabeth et Mme  Béha sont à la gare ; quelle joie de se retrouver ici. Nous rencontrons Bachelard qui va téléphoner notre arrivée à l’E. M..

Nous apprenons le départ de la 57e Dn pour la Serbie ; l’abbé Mossler, Niclos, Stein, Gasseau et une grande partie de nos anciens malades : Harmisch, Lemaître, Gallaire, et tant d’autres !

Puis une triste nouvelle : les Haas ont perdu un troisième fils ; blessé en Champagne le 25 sept., il a refusé de se laisser évacuer et a été tué le 6 oct.

Le Ct Lauth vient nous voir, extrêmement aimable ; il vient d’être nommé lt Colonel et va commander en Alsace un régiment de territoriaux ; il s’occupe très activement de faire venir M. des L..

M. Béha vient aussi, le Dr Haas, le Dr Duvernoy, enfin Lelong, toujours gai et aimable. Tout l’E. M. s’est transporté à Montreux-vieux où il est parfaitement installé ; cela marche enfin avec le général.

Samedi 16 octobre

Quatre mois aujourd’hui que Paul nous a quittés !

Il arrive des troupes en masse ; ce sont celles de Champagne qu’on envoie se reposer ; quelques bataillons de chasseurs, le 11e est venu aussi et est reparti pour le Linge.

Arrivée de Gros-Mimi, bien triste mais toujours bien jolie ; nous allons voir le Gal Lecomte qui quitte Belfort ; nous revoyons Lauth et Le Houchu.

Je visite à fond mon ancienne ambulance ; Jeanne y a fait quelques très bons changements, mais il n’y a rien à faire ici, 12 malades et 16 à St Vincent ; j’ai retrouvé avec plaisir Nalpas et Begey, ce dernier engraisse et allant beaucoup mieux. Encore un qui revient de loin !

Nous faisons quelques visites ; aux Anges, les Haas bien tristes mais bien courageux, aux Ihler ; nous rencontrons Mme Viellard qui nous invite à déjeuner pour demain, nous allons ensuite prendre le thé chez Hoch avec Gros-Mimi. Visite du Gal et de Saales ; nous lui parlons de sa cousine Mme Letexerand avec nous à Gérardmer ; il viendra nous voir et amènera un de ses officiers ; lequel arrivera à se faire emmener. Il est toujours charmant et grâce à lui, nous retournerons à G. dans l’auto de liaison, ce qui nous évitera de coucher en route.

Dimanche 18 octobre

Messe à Ste Marie ; longue causerie avec Jeanne ; nous nous entendons vraiment très bien.

À 9 h. 1/2, un clairon annonce un avion boche, puis deux, trois ; ils tournent au-dessus de notre tête sans être atteints par les mitrailleuses et les canons qui tonnent. Quelques bombes ; une fait un tel fracas que je la crois sur ma tête ; elle n’en est pas bien loin, d’ailleurs, car elle est tombée à quelques mètres de nous, dans le jardin d’à côté. Nous avons trois carreaux cassés au second et des éclats dans le jardin. Toutes les vitres de la maison Fournier sont en miettes. Jusqu’à 11 heures, les bombes continuent, c’est un fracas ininterrompu, les mitrailleuses et les canons faisant leur partie ; une des bombes a mis le feu à une échoppe, près du marché, une autre a démoli la façade d’une maison, une autre est tombée sur les marches de St Christophe, pendant la grand’messe.

Cela se calme et nous partons en auto pour Morvillars ; nous y retrouvons Beaurieux et sa femme, qui a pu enfin venir ; elle est tout à fait charmante et nous est extrêmement sympathique.

En rentrant à Belfort nous apprenons que d’autres avions sont revenus à midi et qu’il y a plus de dégâts ; une bombe est tombée à N. D. des Anges, sur le toit, une autre à la gare, M. de Gramont, M. Pons sont blessés, un mécanicien est tué.

Un autre aéro arrive encore à 3 heures, bombes, poursuite par un des nôtres, c’est enfin terminé pour le reste de la journée.

Résultat, quelques maisons abîmées, trois morts et quelques blessés ; il y a eu environ une cinquantaine de bombes tombées.

Goûter à l’ambulance avec les enfants du Dr Haas.

Lundi 19 octobre

Visite à l’hôp. civil où Dürr est soigné ; à Claudon ; adieux à l’aumônier, ; déjeuner à l’ambulance, départ par l’auto de liaison ; jolie promenade par un beau temps, mais triste !

Visite de Remiremont, église et chapitre, trajet de R. à G. dans le petit tramway, il fait noir comme dans un four et nous ne pouvons rien voir.

Nous retrouvons le trio de Bussang, augmenté de l’infirmière du Dr Hallop. Mme Letexerand, très gaie, très drôle, et fort aimable.

Je m’installe dans la chambre de Renée plus ensoleillée que la mienne.

Mardi 20 octobre

Messe à 5 h. pour inaugurer nos nouvelles fonctions.

Je prends la direction du Casino en attendant Renée ; il y a bien des choses à réorganiser, et il faut voir à tout ; les deux infirmières d’Hassler, Mme Millot et sa sœur Mlle Humbert sont encore là pour aujourd’hui ; elles sont gentilles mais ne savent absolument rien ; je ne tiens pas du tout à les garder.

Le docteur est un médecin des environs de Belfort, qui paraît très bon et très dévoué ; le petit Niel est là comme interne.

La journée me paraît un peu longue, c’est vraiment triste d’être ainsi toute seule.

Mercredi 20 octobre

Nous conduisons Mlle de Miribel et Mme de Chaulnes au petit train de Remiremont ; quel dommage qu’elles soient forcées de partir, nous nous entendions parfaitement, et elles sont si charmantes !

Service au Casino ; les deux oiseaux sont partis au lac ; j’aime bien mieux ne pas les avoir, elles ne font qu’encombrer. J’installe, j’organise, je soigne, je range, je n’arrête pas une minute.

Jeudi 21 octobre

Journée très chargée, il y a vraiment beaucoup à faire et je n’ai qu’une vingtaine de malades ; quand ce sera plein, nous ne serons pas trop de deux.

Vendredi 22 octobre

Les journées se ressemblent toutes ; j’arrive au Casino vers 7 h. 1/4 ; températures, examen des malades, visite du Dr ; menu, distribution des médicaments, paperasses médicales, soins, cela me mène jusqu’à midi. Je retourne déjeuner au Lac où je page manquante

1 page manquante

1 vendredi ; c’est nous qui voudrions l’avoir à notre popote et nous réclamons au moins l’officier d’E. M. si le Gal préfère rester avec sa cousine.

Lettre de Renée, toujours la même chose, elle n’est pas encore près d’arriver.

Jeudi 28 octobre

Téléphone de l’E. M. ; le Gal nous invite toutes deux avec Mme Letexerand, c’est Sales qui viendra, il est bien gentil, mais nous aurions préféré Beaurieux ou Lelong.

Quelques courses avec Julie ; il fait très froid, mais très beau, il faudrait que cela soit comme cela tout l’hiver. organisation des paquetages, de la lingerie ; soins aux malades.

Vendredi 29 octobre

Visite de Louis, toujours très aimable ; il dit oui à toutes mes demandes, nous verrons ce que cela voudra dire dans la pratique.

À midi, nous retrouvons le Gal et Sales à l’hôtel de la Providence où l’on nous sert dans une petite pièce ; déjeuner très gai, nouvelles de Belfort : Élisabeth a le cafard, la 57e Don a débarqué à Salonique, M. de Beaurieux va repartir ces jours ci pour Maubeuge, à son grand désespoir.

À 2 heures, le Gal et Sales repartent pour Remiremont, promettant de revenir dès qu’ils le pourront.

Nouvelle sensationnelle, les Joannis et Mlle Tigé partent pour la Serbie, une auto les emmène aujourd’hui même à Épinal ; Mlle Bloch les remplace provisoirement à Beaurivage, en attendant qu’on ait réorganisé le service ; qui sera à la tête ; on parle de Mlle de Lurr ; Renée perd là une belle occasion.

Visite à Mme de Barrault ; quelle femme délicieuse.

Samedi 30 octobre

Inspection de M. Plaut ; inspection de Louis. Que c’est assommant d’être dans un hôpital militaire avec tous ces bonshommes sur le dos !

Arrivée de M. Letexerant ; il dîne avec nous ce soir.

Un Taube vient jeter des bombes, il passe juste au dessus de nous sans faire de mal à personne.

Dimanche 31 octobre

Messe par l’aumônier d’armée dans notre petite chapelle ; je crois qu’il y avait un représentant de chaque classe de la société ; un prêtre, un officier, qui servait la messe, une major, des infirmières et deux civils, M. Letexerand et la femme d’un malade. Petit sermon court mais plein de cœur.

Soins toute la journée.

Lundi 1er novembre

Messe à 6 heures. Soins toute la matinée.

À 3 heures, cérémonie au cimetière militaire pour les soldats morts dans les hôpitaux de Gérardmer. Pluie battante, aucun service d’ordre, cérémonie un peu banale ; et cela aurait pu être si beau. Trois discours ; musique du 14e bon de chasseurs, Sidi Brahim, la Marseillaise. Ma pensée était bien sûr plus à Krüth que là.

Mardi 2 novembre

Messe à 6 heures. Soins toute la journée ; il y a beaucoup à faire ; heureusement, cela m’empêche de trop penser.

Mercredi 3 novembre

Enfin une lettre de Renée ; tout le monde va bien là-bas. Départ de M.  Letexerand emportant nos lettres ; courses avec Julie ; soins et rangement de la pharmacie.

Rien comme nouvelles militaires ; on ne pense qu’à l’Orient ! Que va donner le nouveau ministère !

Vendredi 5 novembre

Il fait un temps superbe ; promenade autour du Lac avec Julie ; le paysage est admirable ; nous cueillons des branches de myrtilles et des fougères pour faire des jardinières.

Le Gal de Maud’huy quitte la 7e armée pour raisons de santé ; il ne s’est pas remis du coup que lui a porté la mort de son fils, puis le changement de ministre y est peut-être pour quelque chose ; c’est une perte pour la région, on l’aimait beaucoup ; son frère part avec lui ; il doit revenir dans quelques semaines. C’est le Gal de Villaret qui va prendre le commandement.

Samedi 6 novembre

Bavardages, potins sur deux infres. Que c’est assommant, ces femmes qui ont toujours envie de faire des bêtises.

Dimanche 7 novembre

Encore une petite promenade ; nous montons aux Xettes ; beau temps, belle vue. Cette fois, c’est du houx que nous rapportons pour les salles des malades.

Rien de nouveau au point de vue militaire ; on piétine.

Lundi 8 novembre

Soins toute la journée, rangements

Mardi 9 novembre

Visite de Taubes ; notre déjeuner est interrompu par le canon ; nous nous précipitons dehors ; trois avions boches sont sur notre tête ; on les canonne avec fureur, les obus éclatent assez près d’eux, la mitrailleuse fait rage ; pendant 1/2 heure, c’est un fracas terrible ; nous les voyons enfin s’éloigner sans avoir jeté aucune bombe.

Après déjeuner, Julie et moi allons au cimetière visiter les tombes des alpins ; nous nous arrêtons sur celles ce M. de Prémorel, du jeune Haas, du Ct de la Boisse. La décoration du cimetière alpin est charmante ; un portique ou feuillages avec une croix de guerre et des rubans tricolores.

Toutes les tombes ont des guirlandes de houx ou de mousse ; le monument que l’on a inauguré le 1er novembre est très bien dans sa simplicité. Que de croix, et combien de larmes elles représentent.

Mercredi 10 novembre

Évacuation de 5 malades, dont Bielsa qui nous a tant inquiétés. Soins toute la matinée.

Pendant le déjeuner, apparition de la première neige ; elle ne dure pas malheureusement, mais cela nous fait espérer que d’autres suivront bientôt.

Lettres aux Renées, pour leur fête. Comme tout est triste pour nous, maintenant !

Mme Letexerand est souffrante et quitte momentanément le pavillon ; elle s’installe à l’étage des officiers, et nous lui faisons de fréquentes visites.

Jeudi 11 novembre

Temps horrible, vent, pluie, et neige fondue, c’est froid et sale.

Nous avons l’autorisation de nous servir de la salle de bains du 1er ; inauguration mouvementée !  !

Lettre de Renée ; elle m’annonce la prochaine visite de Sabardan ; encore un qui sera bientôt allé rejoindre ses amis.

Vendredi 12 novembre

Messe à 6 heures pour les Renées. Soins et rangements toute la journée.

Samedi 13 novembre

Renée annonce son retour pour lundi ou mardi ; on va essayer de la faire aller à Beaurivage, mais Louis n’approuve pas la combinaison.

Dimanche 14 novembre

Voilà la neige, la vraie ; elle tombe sans interruption, tout est blanc ; le ciel est si bas qu’on ne voit pas les montagnes, les sapins, les arbres sont couverts de neige ; c’est superbe et me rappelle mes séjours d’hiver à Annecy. J’aurai bien des occasions d’y penser cet hiver.

Louis décide de nous faire déménager ; le chalet est décidément trop humide et impossible à chauffer ; nous allons probablement nous installer au premier du Lac, à l’étage des officiers.

Quel être que ce Louis, il avait dit le contraire ce matin même. Dépêche de Renée ; elle ne reviendra que jeudi ; Aura-t-elle Beaurivage ou non ?

Lundi 15 novembre

Rien que de la neige, tout est blanc ; l’avenue et le parc sont superbes ; les sapins ont leurs branches surchargées, c’est un vrai paysage de Noël.

On annonce l’inspection du Gal de Villaret ; nous l’attendons toute la journée pour rien.

Visite de Louis ; je lui réclame un prêtre infirmier ; il n’y a aucun aumônier, et je ne puis supporter d’avoir un hôpital païen ; il y a assez de prêtres pour qu’on en mette un dans chaque hôpital.

Je lui parle de Beaurivage ; il n’a pas l’air du tout disposé à y mettre Renée ; ce serait pourtant mieux à tous les points de vue.

Mardi 16 novembre

Coup de foudre : une dépêche de Fernand m’apprend la mort de Camille. C’était prévu, mais pas si vite ; pauvre Renée.

Je télégraphie à Paris pour savoir si je pourrai arriver à temps pour la cérémonie.

Mercredi 17 novembre

Le service a lieu vendredi et l’enterrement samedi à Neauphle ; mais l’express de 2 heures est parti. Je vais voir Louis qui m’accorde un congé de quelques jours et je prends le train de 7 h. pour Laveline avec un ordre de transport signé du commissaire de la gare, Louis ne m’en ayant pas donné. À Laveline, je prends le train de ravitaillement qui me mets à Épinal à 10 h. 1/4 ; le train pour Nancy ne repart qu’à 4 h. 1/2 ; que faire toute la nuit ; je m’installe, très mal, dans la salle d’attentes des 3èmes encombrée de soldats permissionnaires, l’air est plutôt empesté mais il y fait chaud ; l’attente est longue.

Voyage triste jusqu’à Paris ; Renée est bien courageuse ; nuit de veille auprès du cercueil de ce pauvre Camille qui n’a pu supporter le chagrin de la mort de son fils ; pour être moins directe, ce n’en est pas moins une victime de la guerre.

Vendredi 19 novembre

Service à St Sulpice ; beaucoup de monde. La petite Renée et moi allons ensuite voir Mme Morel, bien attristée. Mais, malgré notre très réel chagrin, qu’est ce deuil là en comparaison du premier.

Samedi 20 novembre

Cérémonie à Neauphle, lugubre ; temps froids, tristes souvenirs.

Visite à ma tante B. Paul Augrain est dans les tranchées près de Tahure ; la vie y est pénible, et il commence à y avoir beaucoup de pieds gelés.

Départ de la petite Renée.

Dimanche 21 novembre

Messe avec Renée ; je reste auprès d’elle toute la journée.

Lundi 22 novembre

Départ à midi ; on me refuse un droit de transport et je dois payer mon billet ; cela me paraît très bizarre ; voyage habituel jusqu’à Nancy.

Mardi 23 novembre

Départ de Nancy ; la neige commence à se montrer un peu après Épinal ; elle augmente progressivement à mesure que nous montons et je la retrouve à Laveline dans toute sa splendeur.

Entre Granges et Kichompré, c’est un paysage de féerie. Quelle chose splendide que la montagne en hiver ! C’est à Annecy que j’en ai eu la première révélation ; comme nous étions heureux alors !

Du nouveau à Gérardmer ; trois nouvelles infirmières dont une pour moi au Casino, je m’en passerais bien.

Renée est nommée infirmière-major à Beaurivage ; nous avons donc à nous trois la direction des trois plus importants hôpitaux de G. ; ce n’est déjà pas si mal.

Petits potins ; Mlle Bl. a fort mal accueilli Renée, conflit ; heureusement qu’elle a affaire à forte partie.

On a commencé à faire du ski et à luger ; Julie, Mme L. et Renée y sont allées avec le Dr H. ; potins, scandales, il faut y renoncer, etc.

Je reprends mon service tout de suite ; Mlle L., mon infirmière paraît de caractère très agréable et ne me causera sûrement pas d’ennuis ; mais elle n’a pas l’air bien amusante.

Je suis contente de retrouver mes malades et ils m’accueillent avec beaucoup d’amitié ; le Dr est, comme toujours, parfaitement correct et aimable.

Mercredi et jeudi 25 novembre

Réorganisation des services ; je garde la salle des grands malades et donne l’autre à Mlle L. en attendant que notre hôpital se remplisse. La neige tombe sans arrêt, quelle épaisseur cela va faire.

Vendredi 26 novembre

Après déjeuner, je vais me promener un peu avec Mme Let. ; il neige toujours mais pas bien fort et le paysage est si beau que nous n’y faisons pas attention. Quelques lugeurs, mais c’est trop mou ; il faudra attendre un petit coup de gelée.

Samedi 27 novembre

La gelée est venue ; le thermomètre est descendue à - 17° cette nuit ; cela commence bien.

Service toute la matinée, réorganisation de la salle 3 ; déménagement de quelques malades dont un vraiment bien mal ; il me rappelle le pauvre Amiet.

Une nouvelle impressionnante ; on a fusillé ce matin un chasseur alpin du 12e bon qui trahissait ; il a fait des aveux complets, mais a refusé de dénoncer ses complices et il y en a une bande, paraît-il. Un alpin, si ce n’est pas révoltant !

Je vais voir Renée pendant que Julie et Mme Let. vont luger ; nous nous communiquons les nouvelles de nos malades, Galmiche, Roche, Péan, etc. ; plus rien de Billot depuis déjà longtemps ; le pauvre Harmisch est en Serbie et n’y paraît pas bien heureux.

Mon malade du Casino est dans le délire ; on vient me chercher pendant le dîner, il a une crise terrible ; je l’attache ; et le calme en lui promettant autant de vin qu’il en voudra demain ; c’est la même marotte qu’Amiet.

À 1 heure, le caporal vient me chercher au Lac ; le pauvre Fournier est mort dans une crise de delirium tremens ; je m’habille bien vite et cours au Casino par 19° de froid ; ensevelissement, réorganisation de la chambre ; je regagne mon lit à 2 h. 1/2.

Dimanche 28 novembre

Messe à 6 h. 1/2. Service toute la matinée ; visite de Renée, toujours bien amusante. Bonnes lettres de Belfort.


Mercredi 1er décembre

Toutes les journées se ressemblent ; soins, rangements, organisation de la maison.

Jeudi 2 décembre

À 9 heures, annonce de l’inspection des hôpitaux par le Gal de Villaret ; heureusement que tout est bien en ordre, derniers rangements. À 3 heures, arrivée du Gal flanqué d’un officier d’ordonnance, d’Haesler, de Louis, d’Odile, etc. Villaret très sec, peu sympathique ; il faisait un vrai contraste avec le Gal de Pouydraguin si charmant. Inspection minutieuse descendant aux détails ; visite de la salle de paquetages ; controverse à propos d’une paire de chaussettes et d’un bouton qui ne veut pas se laisser arracher. Enfin tout est bien qui finit bien, félicitations, compliments, etc. Haesler est comme toujours débordant de bavardage et d’amabilité ; Julie et moi, nous lui avons sauvé la vie à Beaurivage !

Nous apprenons le soir que tout a été trouvé bien ; il n’y a qu’à Beaurivage où quelques infirmiers seront punis pour désordre dans leurs chambres.

Lettre de Mme Federlin, toujours pleine de cœur ; elle me parle de Krüth et m’envoie une fleur cueillie sur la tombe de Paul ; que je voudrais pouvoir y aller.

Vendredi 3 décembre

Après déjeuner, les alpins viennent donner un concert au Lac, le mauvais temps les empêchant de jouer dehors. Tout ce mouvement de chasseurs, joint à l’impression de la lettre d’hier, me bouleverse trop et je suis forcée de m’en aller.

Lettre de Belfort : Jeanne est forcée de quitter l’ambulance, pour des raisons de famille qu’elle ne me donne pas, et elle me demande si je serais disposée à aller reprendre une place là-bas, où tout le monde me regrette, paraît-il.

Je lui réponds tout de suite que non ; que ferais-je toute seule à Belfort avec tous nos amis partis ; du moment que Jeanne n’est plus là, je n’ai nulle envie d’y retourner surtout seule.

Samedi 4 décembre

Après déjeuner, on vient me chercher pour le no 6 qui a une syncope ; je cours vite et le trouve bien mal ; je lui fais une piqûre et pose des ventouses en envoyant chercher le médecin Repiqûre, sérum, etc. ; le voilà sorti de cette crise ; pour combien de temps ; heureusement que sa femme est là.

Dimanche 5 décembre

Mme de Barraut part pour Paris ; Julie et moi allons lui dire au revoir à la gare ; Julie lui reparle de Mlle B., il devient urgent d’agir vite. J’y rencontre un capitaine du 27e, inconnu.

Conversation avec un officier du Lac ; les bruits d’offensive du côté de Mulhouse deviennent de plus en plus forts ; une lettre de Mme Béha en parle à mots couverts ; on transporte des troupes à Thann ; va-t-on se battre là-bas pendant que nous n’y sommes plus !

Lundi 6 décembre

Le no 6 s’affaiblit de plus en plus ; je crois qu’il n’ira pas bien loin. Retour de C. de Maud’huy, toujours gaie et entrain. Elle arrive en pleins potins de toutes sortes : quel pays ! Les gens n’ont pas l’air de se douter qu’on se tue et qu’on meurt à quelques kilomètres. Mlle de Miribel n’a pas encore de poste.

Jeudi 9 décembre

Nouvelle sensationnelle annoncée solennellement : après déjeuner, on vient me chercher dans ma chambre en me disant que Mme Garnier veut me parler. Dans le bureau, je trouve M. et Mme Garnier, Mlle de Bouglon, et nous toutes, cela avait l’air d’un tribunal et avec les histoires de Bloch, je me suis demandé un instant qu’est-ce qu’il y avait encore. Mais non, c’était un évènement heureux, que l’on voulait me faire deviner, d’ailleurs sans succès : Maisonneuve se marie ; elle épouse le lieutenant Bastin, qu’elle soigne depuis quatre mois, et qui est un homme charmant et bien élevé ; elle paraît fort heureuse. Le mariage aura lieu ici avant Noël, en costume d’infirmière ; ce sera tout à fait amusant et nous devons toutes y assister.

Vendredi 10 décembre

Je suis un peu bouleversée ; Julie me demande de prendre le service des officiers, Maisonnette[25] désirant le quitter immédiatement pour se consacrer à son fiancé. Cela ne me dit rien du tout pour une masse de raisons : j’aime bien mon petit Casino que j’ai complètement organisé, j’ai horreur du service des officiers en général, et surtout cela me serait si pénible de soigner des officiers de chasseurs ! Mais je n’ai pas le droit de refuser absolument et si l’on ne trouve personne capable de remplir ce poste, je le prendrai quand même.

Mme Garnier vient voir Julie ; elle lui demande de prendre Renée pour pouvoir donner Beaurivage à Mlle de Laur qui en a grande envie. C’est moi qui vais expliquer cela à Renée ; elle me paraît disposée à accepter, tout en regrettant Beaurivage où elle se plaît bien.

Samedi 11 décembre

Renée accepte définitivement ; elle mettra aujourd’hui Mlle de Laur au courant et prendra son service au Lac demain matin.

Dimanche 12 décembre

À 4 heures, goûter dans notre pavillon en l’honneur des fiancés, un peu ridicules dans leurs roucoulements ; Hallopeau, Rabut, les Garnier, pas beaucoup d’entrain.

Lettre de Mme Genest qui a rencontré chez Suzanne de Laforcade la femme du Dr Hallopeau ; je vais aux renseignements auprès de l’intéressé ; ils se connaissent en effet depuis quelques années après s’être rencontrés aux bains de mer.

Lundi 13 décembre

Il neige et il gèle ; cela va nous changer un peu de cette horrible pluie. Renée est maintenant bien installée dans son nouveau service ; elle a repris sa vie d’intimité avec nous.

Arrivée d’un colis de bibelots pour l’Arbre de Noël, pipes, briquets, glaces, couteaux. Cela ne vaudra jamais ce que nous avions fait l’année dernière.

Une lettre de Mme Béha qui soigne un chasseur de Paul ; elle me le dit tout de suite avec les éloges et l’admiration que cet homme avait pour lui ; elle fait une allusion à l’heureux événement qui fait partir Jeanne de Belfort ; est-ce décidément son mariage avec le Dr  ?

Lettre de Billot, il n’avait pas écrit depuis deux mois et s’en excuse avec une masse de raisons stupides ; lettres de Schaeffer qui a quitté le groupe cycliste pour le 21e bon de chasseurs ; de Péon, de retour à son corps après sa permission passée à l’ambulance ; de Thomas, de nouveau au 45, de Trouttet. Tous ces braves cœurs n’oublient pas et le témoignent de façon touchante.

Mardi 14 décembre

Deux Taubes viennent sur Corneux et sont canonnés.

Petite promenade sur les bords du lac avec Julie et Mme Lt ; il fait un temps superbe ; tirs de fusées.

Lettre de Jeanne pleine de phrases mystérieuses ; elle a l’air d’annoncer son mariage avec H. J’en suis ravie et lui écris dans ce sens ; tant pis si je me trompe.

Mercredi 15 décembre

Les fiancés déjeunent avec nous ; pendant ce temps un avion boche vient nous rendre visite, canon, mitrailleuse, etc., sans résultat, comme toujours. Le mariage aura lieu lundi et mardi ; lundi au Lac par M.  Denèze, ce sera tout à fait amusant.

Jeudi 16 décembre

Messe à 7 heures de l’abbé Cabry.

Six mois aujourd’hui que Paul nous a quittés pour toujours, et le vide augmente au lieu de se combler.

Dimanche 19 décembre

À 1 heure, on vient me réveiller ; le no 6 est mourant ; je cours vite au Casino et passe toute la nuit auprès de ce pauvre garçon. Je puis m’échapper à 6 heures pour la messe et reviens vite. La mort n’a lieu qu’à 11 heures, tout doucement.

Alerte avec le no 33 ; crises de cœur, etc. ; ipéca, inquiétude du Dr ; je vais déjeuner à 11 heures.

Mlle L. désire partir, elle demande une permission ; je ne la regrette pas.

Lundi 20 décembre

Départ de Mlle L. Louis me demande si je peux rester seule ; bien entendu que oui. Renée va à Épinal ; je la charge d’achats pour l’Arbre de Noël.

À 4 heures, mariage civil de Mlle de Maisonneuve avec le lt Bastin. Le hall du Lac est délicieusement décoré avec des branches de sapins et de houx. Beaucoup de drapeaux et de lumière. Comme assistance, nous toutes, le Gal de Pouydraguin, Louis, presque tous les officiers majors et les officiers gestionnaires, les officiers blessés. Monsieur Denèze qui « officie » arrive en retard, comme toujours, très essoufflé et l’air ahuri. Cela ne l’empêche pas, après tous les actes légaux, de prononcer un petit discours délicieux. Il a beaucoup de succès et en paraît ravi.

Comme témoins, le Gal et un cousin du marié, officier de génie ; Julie et Mlle de Laur. Cérémonie charmante, qui n’a rien de la banalité habituelle.

Mardi 21 décembre

Messe à 7 heures pour les mariés ; soins au casino. À 8 heures, enterrement de mon pauvre Julien. Julie qui y est aussi pour un de ses malades se conduit fort mal en amenant un chien à l’église, lequel est fort drôle d’ailleurs. Bousculade au Casino pour pouvoir être prête à l’heure. Départ pour l’église ; il neige assez fort, cela n’empêche pas les photographies ; Julie prend successivement le Gal, Louis, la descente de voiture des mariés. Le cortège est très court, mais pas banal ; rien que des infirmières et des officiers ; Maisonnette a seulement attaché sur sa cape, un petit bouquet de fleurs d’oranger.

Discours assez quelconque, défilé rapide à la sacristie, photographies de la sortie, il neige toujours ; nous montons dans l’auto de Louis pour aller chez les Garnier où a lieu le lunch. Beaucoup de monde même des gens qui n’étaient pas invités, exemple « la Panthère », etc. Beaucoup d’animation et de gaieté ; encore des photographies.

À 4 heures, champagne au Lac pour les blessés et les infirmiers ; j’y vais en courant ; tout le monde est réuni dans le Hall, c’est fort joli. Départ des mariés.

Mercredi 22 décembre

La neige augmente ; c’est presqu’aussi joli qu’il y a un mois.

Je reçois de Mme G. un gros paquet pour mon arbre de Noël. Commencement des préparatifs. Je vais tâcher d’avoir la musique des Alpins pour donner un concert à mes malades et je tirerai l’arbre en loterie ; cela remplira la journée.

Louis doit me donner Mme Matthieu pour remplacer Mlle L.. Elle paraît aimable et ne sera pas gênante, je crois. Il est question de transporter tout Terminus au Lac ; Julie voudrait me donner ce service là. Pourvu qu’on n’y impose pas la Panthère et Kr ; il y aurait de quoi s’en aller.

On parle d’une action du côté de Thann un colonel y aurait été tué ; nous avons « repris » le sommet de l’Hartmann ; on s’était bien gardé de dire qu’il était perdu.

Jeudi 23 décembre

Les affaires de l’Hartm. deviennent sérieuses, il y a beaucoup de blessés ; on parle du bombardement de Wesserling.

À 5 heures, Louis va au Lac demander deux infirmières pour Bussang ; il y a énormément à faire, et l’hôpital d’évacuation est débordé. C’est bien tentant, mais je ne peux quitter le Casino où je suis seule, Julie est rivée au Lac ; c’est Renée et Mlle de Bonceray qui iront. Chazalan les conduira en auto. Ils partent vers 6 heures, Renée moins ravie que je ne l’aurais cru. À 8 heures, nous la voyons revenir ; il y a trop de neige, l’auto qui n’est pas très forte n’a pas pu passer, on va en demander une aux Anglais. Ils repartent à 10 heures, dans la nuit noire ; à quelle heure pourront-ils arriver ? L’Anglais nous dit que les 90 voitures d’ambulance à Bussang n’ont pas arrêté depuis quatre jours et quatre nuits, et il y a encore plus de 800 blessés à Moosch.

Vendredi 24 décembre

Évacuations de très bonne heure ; Gauthier s’en va, il était entré ici le 20 octobre, le même jour que moi. Le Dr Jeannot part en permission, bien content de pouvoir être chez lui pour Noël ; nous ne savons pas qui doit le remplacer.

À l’heure de la visite, je vois arriver Destouesse, ce qui ne me ravit pas ; mais je suis vite rassurée et il gagne bien à être connu : très doux avec les malades, consciencieux et paraissant très bon médecin.

Je m’occupe des préparatifs de mon arbre que j’installe dans le bureau et où j’accroche des mandarines pour commencer.

Dans l’après-midi, je fais une apparition à Beaurivage, l’arbre est très joli, et le concert ma paraît pas mal. Mme Garnier est de retour de Paris, il paraît que l’affaire Fritsch revient sur l’eau.

Préparatifs de mon arbre toute la soirée.

Samedi 25 décembre

Messe à minuit dans notre petite chapelle, nous quatre et un officier blessé, les majors sont à la paroisse où le Gal a désiré qu’il y ait une messe ; après, nous réveillonnerons à notre popote : Hallopeau, Villechaise, Le Nouenne, Rabut, et sa femme et un officier, Guéret. Beaucoup de gaieté et d’entrain, R. et V. sont assez partis, tout en restant fort corrects ; la petite jeune femme est un peu ahurie !

L’après-midi, arbre de Noël et concert au Lac ; l’arbre est très joli, le concert quelconque. Beaucoup de monde.

Le soir, je termine mes préparatifs et je me couche à 11 heures, bien fatiguée ; les infirmiers du Casino sont gris.

Dimanche 26 décembre

Il a fallu coucher Lacreuze hier soir ; aujourd’hui, il ne peut se lever ; si cela n’avait pas été Noël, comme je l’aurais fait punir.

Je prends Cabut pour m’aider à garnir l’arbre ; le matin j’y mets toutes les choses brillantes, après déjeuner Mme  et Julie viennent m’aider à accrocher les bibelots, il y en a beaucoup, chaque malade a 10 objets et chaque infirmier 15. On tire l’arbre dans la grande salle ; moment d’émotion quand il passe les portes ; s’il allait se casser ; tout va bien heureusement, et l’on peut procéder à l’allumage d’abord, à la loterie ensuite. Il est vraiment fort joli et tout le monde a l’air content.

Lettre de Mme Béha ; j’ai bien deviné pour Jeanne, tant mieux.

Lundi 27 décembre

Je suis assez contente, le Dr Destouesse a dit à la popote des majors qu’il trouvait le Casino admirablement tenu et mené ; c’est Chaperon qui l’a répété et cela fait le tour du Centre Hospitalier. Voilà qui ne fait pas mal pour l’équipe 21.

Tout Gérardmer est en ébullition, on parle du retour possible de Mlle Fritch, cette aventurière qui a été chassée par le Gal de Maud’huy. Elle veut une réhabilitation et se faire renvoyer au Lac d’où elle est partie. Comme elle est très appuyée en haut-lieu, elle a des chances de réussir !

Mardi 28 décembre

Six mois aujourd'hui que j'étais à Krüth ; quel souvenir !

Émotion très profonde au Casino. Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/68 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/69 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/70 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/71 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/72 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/73 voir ici alors qu’il me croyait toujours à Belfort.

2 janvier

Messe, soins au casino. Retour du Dr Jannot  ; visite avec lui et . Quelques nouvelles, on parle de la mise à pied de Villaret pour l’affaire de l’Hartmann, mal conduite et inutile, et qui a coûté 5000 hommes. Quant à l’histoire de Fritsch, c’est une petite affaire Dreyfus.

3 janvier

Lettre de Jeanne, délicieuse ; son mariage est fixé au 8 février, et elle est si profondément heureuse que cela fait du Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/75 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/76 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/77 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/78 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/79 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/80 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/81 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/82 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/83 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/84 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/85 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/86 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/87 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/88 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/89 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/90 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/91 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/92 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/93 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/94 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/95 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/96 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/97 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/98 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/99 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/100 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/101 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/102 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/103 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/104 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/105 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/106 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/107 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/108 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/109 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/110 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/111 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/112 Page:Adrienne Durville, Carnet de guerre 1914-1918 n°6.pdf/113

  1. Mme D’Haussonville est la présidente du Comité des Dames de la Société de Secours aux blessés militaire, société à laquelle appartient Adrienne Durville. Voir l’article de wikipedia à ce sujet. NdÉ.
  2. L’Union des Femmes de France voit le jour en 1881, issue d’une scission avec l’Association des Dames françaises (1879), elle-même issue d’une scission de la Croix Rouge Française. Voir l’article de wikipedia à ce sujet. NdÉ.
  3. Il s'agit d'un bobard diffusé par certains journaux français, cf par exemple on a fusillé le président du souvenir français. NdÉ.
  4. Eugène Turpin est un chimiste à l'origine de la mélinite, remplaçant la poudre noire dans les obus dans les années 1880. La nouvelle poudre Turpin aux effets destructeurs est par contre un bobard qui a connu un grand succès : il est évoqué par Albert Dauzat dès 1918, dans Les faux bruits et les légendes de la guerre. NdÉ.
  5. Le 15e corps a par la suite été réhabilité : voir l’article de wikipedia sur l’Affaire du 15e corps.
  6. Probable coquille pour le 3 Septembre. D’après l’Historique succinct du 22e bataillon de chasseurs alpins, le commandant de Parisot de Durand de la Boisse tombe au combat le 3 septembre lors de l’attaque de la tête de Béhouille, dans les Vosges. NdÉ.
  7. D’après l’historique du 11e bataillon de chasseurs alpins, le capitaine Maurice Larchey (5e compagnie) est tué le 20 août à Charbonnières ; le capitaine André-Alphonse Fockedey (1re compagnie) est tué dans des bombardements le 29 août à Nompatelize ; le commandant Augerd dirige le bataillon ; le lieutenant Sabardan s’occupe de la section de mitrailleuses ; Rousse n’a pas été identifié. NdÉ.
  8. Julie de Nanteuil. Elle sera désormais souvent nommée par son prénom dans la suite des carnets. NdÉ.
  9. Renée des Lonchamps. Elle sera désormais souvent nommée par son prénom dans la suite des carnets. NdÉ.
  10. Marie-Thérèse de St Michel. Elle sera désormais souvent nommée par son prénom dans la suite des carnets. NdÉ.
  11. Nom germanophone de Morvillars. NdÉ.
  12. Professor Knatschké est un livre humoristique anti-allemand de l’Alsacien Hansi. NdÉ.
  13. Maurice Happe est un aviateur de bombardement célèbre pour ses exploits. Sa base était située à Belfort.
  14. D’après l’historique du 6e bataillon de chasseurs alpins, le capitaine Marie-Léon-Dominique Haas (6e compagnie) est tué le 7 mars à l’assaut du Petit Reichaker.
  15. Surnom de Marie-Thérèse de St Michel. NdÉ.
  16. Przemyśl, ville détenue par les Austro-Hongrois et assiégée par les Russes, est prise le 22 mars 1915. Voir la page de wikipedia à ce sujet.
  17. Le croiseur cuirassé Léon Gambetta est coulé par un sous-marin autrichien le 27 avril 1915 en mer Adriatique. NdÉ.
  18. Le paquebot anglais RMS Lusitania est torpillé par un sous-marin allemand le 7 mai 1915 au large de l’Irlande. NdÉ.
  19. Voir la page wikipedia de Marie-Eugène Debeney. NdÉ.
  20. Justin Godart est sous-secrétaire d’État de la Guerre : il est responsable du Service de santé militaire à partir de 1915 et le réorganise. NdÉ.
  21. Troisième sommet du massif des Vosges. Voir sa page wikipedia. NdÉ.
  22. Ce tramway électrique, mis en service en 1904, serpentait le long du massif entre Retournemer et le col de la Schlucht via le col des Feignes et le Collet. Il est réquisitionné par l'armée pendant la guerre. Voir sa page wikipedia. NdÉ.
  23. Ambulance Automobile Chirurgicale. Ndé.
  24. Il s’agit de Hugues de Castelnau. Xavier a été tué à la bataille de Morhange le 20 août 1914, Gérald en 1914. NdÉ.
  25. Surnom de Mlle de Maisonneuve. NdÉ.