Carpaccio/I

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Henri Laurens, éditeur (p. 5-8).
VITTORE CARPACCIO


Viltore Scarpazza ou Carpaccio a vécu à Venise aux confins du xvie siècle. Il reçut de sa cité les dons les plus précieux et les plus particuliers que celle-ci pût donner à un peintre. Il l’aima profondément et lui dut tout son génie. Avant Titien, Tintoret et Véronèse, avec plus de verve que Gentil Bellin, il a dit la splendeur vénitienne, et il exerce aujourd’hui sur nos esprits jaloux de simplicité et de fraîcheur une attraction unique parce qu’il a, dans la jeunesse de l’art, chanté avec un bonheur infini la plus triomphante Venise.

I

Les années où il y vécut furent pour Venise l’époque d’une maturité riche et savoureuse. La ville marchande mirait sur les canaux ses bâtisses crépies de rose et ses palais composites. L’art gothique, arabe, byzantin s’y mêlaient en une fantaisie hardie. Et quels témoignages plus frappants de l’activité mondiale de Venise que ces façades empruntées aux rêves du Nord et de l’Orient, que Saint-Marc au quadrige antique, aux mosaïques byzantines, aux colonnes d’onyx et de porphyre.

L’Asie et l’Europe confondaient leur luxe dans l’entrepôt géant qui fournissait au Nord les parfums, les bois précieux, les poudres d’or, les laines, et qui envoyait dans les pays du soleil des armes ou des bois grossièrement travaillés.

De lourdes galères revenaient aux quais bariolés de Dalmates, de Grecs, de Turcs, d’Allemands, juxtaposant leurs costumes et leurs types sous la clarté incisive ; d’autres escadres gonflaient leurs voiles pour l’Océan et fournissaient l’Europe des produits de l’industrie vénitienne : draps et draps d’or, cuirs, dentelles, glaces, et ces verreries comme des magies impalpables où les reflets d’un rêve, d’un ciel rose, d’une atmosphère ambrée glissent dans la matière transparente, l’animent, et ne s’y posent pas : tous ces fruits de la cité l’abandonnaient pour l’enrichir et la glorifier.

Son nom était porté aux confins de l’Inde, de la Perse, de l’Afrique : 3 000 constructeurs, 16 000 ouvriers tenaient en vigueur une flotte de 83 galères active à défendre les intérêts nationaux, instrument d’une politique hardie avec sagacité.

Moment unique d’épanouissement auquel devait succéder bientôt une décadence lente et irrémédiable. La découverte de l’Amérique, le périple de l’Afrique exécuté presque dans le même temps, allaient diriger loin de la Méditerranée les voies commerciales du monde. Mais, si la vigilance du Sénat prévoyait la portée d’un coup si funeste aucun effet n’en était encore sensible.

Jamais vie ne lui plus complexe et plus fortement charpentée sous l’apparence d’un décor fragile. Comme ces palais posés sur l’eau par un miracle d’énergie et de volonté, les fêtes vénitiennes soutenaient l’édilice social et jusqu’aux ambitions secrètes du gouvernement. C’était l’époque où la République en trêve avec le Turc s’alliait à lui contre le Royaume de Naples, s’aidait du pape et de Florence dont elle devait susciter plus tard l’inimitié, fétait l’abandon de Chypre, jouait Charles VIII et Commines puis s’alliait ensuite à Louis XII contre Maximilien.

Carpaccio vit à Venise se succéder les ambassades. La ville les comblait de dons, les fêtait par des processions, des bals, des joutes, des régates, jalouse de porter au loin le renom de sa magnificence. Les barques couvertes de tapis velus et de satin cramoisi ramenaient les cortèges vers le Doge. Sur un pont volant le cérémonial de réception s’accomplissait, puis les gondoles parées escortaient le Bucentaure vers les palais incrustés de serpentine et de porphyre.

D’autres fêtes naissaient des institutions civiles et religieuses. Entrées solennelles des procureurs, des patriarches ou des chanceliers au travers des rues marchandes tapissées de drap d’or et d’écarlate avec leurs étalages mêlés de gravures et d’objets d’art : processions de la Fête-Dieu où chaque métier déployait son étendard parmi les cierges et les fleurs : couronnements ducaux avec la profusion des velours, des perles et des ors prodigués malgré les lois somptuaires : tout s’ordonnait à la gloire de la cité heureuse et étalait sa prospérité aux yeux des étrangers. Carpaccio fut spontanément le peintre de ce spectacle et de cette vie diverse. Sensibilité nerveuse avec un tempérament de coloriste et un goût de vérité incisive mêlé de délicatesse, il peignit ces fastes harmonieux d’un pinceau si libre et si hardi que Venise nous est rendue intacte dans sa vérité passée.