Carpaccio/II

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Henri Laurens, éditeur (p. 8-22).
II

On ignore presque tout de la vie de Vittore Carpaccio.

Son origine vénitienne est maintenant définitivement établie, mais elle l’est depuis peu et Venise faillit être privée d’une gloire si profondément sienne. Au xixe siècle, le chanoine Stancovitch, jaloux d’en orner Capo d’Istria, sa patrie, réfuta les témoignages de Vasari et de Ridolfi et défendit avec chaleur l’hypothèse de l’origine istrienne de Carpaccio. L’erreur de Stancovitch s’explique par les commandes que reçut Carpaccio en Istrie et par l’établissement, vers 1520, à Capo d’Istria, d’un de ses fils, Benedetto, peintre lui-même et qui y fit souche.

Des documents sérieux ont rétabli la vérité primitive et l’on sait maintenant que Carpaccio est de vieille race vénitienne. Ses ancêtres, originaires de Mazzorbo, étaient établis à Venise dès 1360, et le peintre descend d’une branche latérale de pêcheurs de Saint-Raphaël.

Cliché Alinari.


ANGE MUSICIEN (détail de la Pala de San Giobbe).
(Académie de Venise)

On trouve le nom de Vittore Carpaccio mentionné pour la première fois, en 1472. dans un testament de son oncle, Frère Mario, et, comme la loi n’accordait le droit d’héritage qu’aux enfants âgés de quinze ans, on a pu, d’après ce document, placer la date de sa naissance entre 1455 et 1456. De même, la date de sa mort a été fixée entre 1525 et 1526, grâce à des actes de 1527 où son fils et sa femme attestent sa disparition.

Si l’on joint à ces sources indirectes l’acte du 8 août 1486, par lequel Carpaccio est appelé à payer le loyer d’une bottega aux procurateurs de Saint-Marc, on possédera, sur sa biographie intime, les seuls témoignages que l’on ait pu recueillir.

Ses œuvres et leur destination même fournissent sur sa carrière et ses relations sociales des indications qui complètent ces documents trop rares.

Le nom de Carpathius et la date de 1490 se lisent au bas d’un tableau représentant l’Arrivée à Cologne dans la légende de sainte Ursule. On suit, en partie, la chronologie de sa production jusqu’en 15-20, où un Saint Paul de Chioggia en ferme le cycle. Les archives de Venise attestent qu’il lit partie, avec Lazare Bastian, d’un jury chargé d’évaluer une œuvre de Giorgione.

Nous savons qu’il fut apprécié de l’élite de ses contemporains. Il collabora à la décoration du palais ducal où il peignit le Pape Alexandre III célébrant la Messe dans la basilique de Saint-Marc, tableau qui fut détruit par l’incendie de 1577, et reçut de la Seigneurie les mêmes appointements qui furent, plus tard, donnés à Titien pour de semblables travaux. Le Miracle de la Sainte Croix faisait partie d’un ensemble important confie à des artistes renommés, parmi lesquels l’un des chefs de la peinture vénitienne : Gentil Bellin.

À maintes reprises, il fut chargé par des associations de raconter en une série de tableaux la vie de leurs patrons, sainte Ursule, saint Étienne, saint Jérôme ou saint Georges, et il se trouva que ces biographies en images répondaient aux tendances intimes de son génie. Il fut de carrière heureuse.

Nous ne possédons de lui-même qu’un témoignage direct. C’est une lettre au marquis de Mantoue pour solliciter de lui l’acquisition d’un panorama de Jérusalem : « Quant à ma Jérusalem, écrit-il, j’ose affirmer (juil n’existe actuellement rien de semblable tant pour le mérite que pour la perfection et la grande dimension de l’ouvrage. » C’est la marque d’un esprit naïf et spontané qui parle de lui comme des choses qui l’entourent. Son pinceau ne recule à aucune hardiesse, ni sa conscience de bon ouvrier. Il se met en valeur d’une touche semblable à celle de ses portraits que la lumière frappe avec une franchise parfois rude.

Nul texte, faut-il s’en étonner, ne nous éclaire sur ses gestes familiers, mais celui qui a scruté ses œuvres et en a pénétré la pensée intime sait fort bien qu’il fut un dilettante de la vie vénitienne.

Il assista aux fêtes somptueuses, aux réceptions
Cliché Alinari.
LE LION DE SAINT MARC.
(Palais Ducal de Venise)

solennelles, au premier rang ; de cette foule bigarrée dont le grouillement vu de loin formait des taches harmonieuses. Il contemplait le barbier qui essuie son rasoir, le marchand à la porte de sa boutique, le nègre qui, courbé sous le faix, jette sur l’eau une jolie tache noire. Il vécut dans cet Orient du quartier albanais où les loques rouges et

jaunes étaient belles comme des brocarts. Les enfants jouaient devant lui ; les antilopes, les pintades, les faisans, les cailles, les zèbres, excitaient, dans les ménageries, sa curiosité toujours prête aux émerveillements.

Au canal Saint-Marc il voyait aborder les galères à deux voiles, assistait aux manœuvres, suivait les calfats déposant ballots et tonnes dans les magasins réservés au rez-de-chaussée des palais patriciens ; il courait à l’arsenal où manœuvraient les galéasses prêtes à repartir pour Chypre.

Carpaccio flânait aussi en gondole, sur l’eau miroitante, en face de cette ville qu’il aimait. Le ciel au déclin du jour éclairait de rose les fabriques, et la délicatesse des harmonies naturelles se mêlait aux architectures élégantes. Ses yeux, la fouillant avec amour, s’enchantaient des décors changeants selon les jours elles heures. Il découvrait en elle et dans ses spectacles familiers un pittoresque savoureux. Les hautes cheminées couvertes d arabesques, le Rialto de bois dans un quartier gothique, et jusqu’au linge qui séchait au bout d’une hampe, tout, s’accordait à le ravir.

Qui mieux que lui connaissait la physionomie de la Venise nouvelle ?

D’année en année s’élevaient des édifices façonnéspar le génie des Lombardi. Sur le grand Canal, le palais Védramin Calergi dessinait, dès 1481, les lignes de sa façade compliquée d’incrustations symétriques et témoignait l’abandon définitif des brillantes fantaisies gothiques dont la Ca d’Oro avait été le triomphe. Puis c’était la Scuola Sa Marco dont les Trompe-l’œil singuliers égayaient la place San-Zanipolo désignée déjà pour la statue du Colleone.

Six ans plus tard, après des péripéties dramatiques si célèbres, le glorieux condottiere, campé sur son cheval triomphant, profilait sa silhouette hautaine et impérissable.

Déjà, à Santa Maria dei Miracoli, Fietro Lombardo avait réuni, comme en un véritable manifeste, toutes les formules de son art et Carpaccio fut séduit sans doute, par cette architecture svelte, légère, d’une élégance un peu menue tout égayée de placages de marbres polychromes où se jouait une fantaisie de coloriste.

Cependant, sur la place Saint-Marc et la Piazzetta, pour longtemps encore inachevées, se formaient lentement les traits par lesquels nous aimons à résumer Venise. Saint-Marc ajoutait à l’accumulation de ses trésors les marbres et les mosaïques de la chapelle Saint-Zénon ; Bartolomeo Buono dirigeait, en 1496, la construction des vieilles Procuraties en même temps que Mauro Coducci l’érection de l’Horloge.

Le spectacle de cette parure renouvelée enrichissait et avivait l’amour de Carpaccio pour Venise.
Cliché Alinari.


LE PATRIARCHE DI GRADO EXORCISANT UN POSSÉDÉ.
(Académie de Venise)

Sa renommée lui ouvrait les palais, les jours où, dans les salles somptueuses, les brocarts se déployaient et se froissaient sous le geste ample et mesuré des patriciens. Il jouissait de tout cela profondément et sans que rien lui échappât : ni les corniches, ni les chapiteaux dorés, ni les marbres rares, ni les plafonds à caissons. Il saisissait jusqu’au geste du scribe, jusqu’au regard narquois des suivants. De quelle bonhomie malicieuse il approchait le grave massier des cérémonies et le petit singe de cour, isolé sur les marches, dans sa dignité bouffonne.

Cependant, aux portes de l’Orient, la ville merveilleuse n’en était que les prémices, et les livres feuilletés, les conversations avec les marins dalmates, tout ce qui, dans les quartiers bigarrés de Venise, se colorait d’un reflet des pays ignorés, se précisait dans son esprit, incapable d’au delà, mais prompt à se créer des visions concrètes et des jouissances plastiques.

Il imaginait, sous un ciel plus chaud, des mosquées blanches à dômes colorés, des maisons crépies à vif avec quelques palmiers rares, des personnages drapés de couleurs intenses. Les barbes, les turbans diversifiaient les physionomies aux traits plus marqués ; les femmes étaient voilées de nuances pâles et de tissus souples ; les chevaux se cabraient avec leurs selles à longs pompons écartâtes, tandis que des cuivres rythmaient en plein soleil ce tintamarre de couleurs.

Les amis de Carpaccio savaient d’ailleurs qu’il apportait dans sa jouissance quelque chose de plus rare que la sensation même. Les ciels délicats, les étoffes précieuses, d’autres que lui en étaient épris, mais aucun — même Gentil Bellin — ne saisissait avec une telle intuition la parfaite correspondance des harmonies entre elles : l’accord d’une attitude et d’une draperie, d’un groupement et d’une architecture, des lumières discrètes ou vives, larges ou incisives et du caractère d une scène. Aussi l’avaient-ils fait l’hôte de leur intimité. Les érudits, les chercheurs graves et raffinés qui ornaient Venise d’une gloire toute récente et provoquaient dans cette ville jusqu’alors uniquement mercantile un enthousiasme singulier accueillaient sa curiosité intelligente. Ils montraient à l’artiste leurs mappemondes, leurs manuscrits, leurs cahiers de musique, leurs fragments d antiques, leurs verreries, leurs lampes ciselées.

Les Bibles à reliure le charmaient, les gravures rares, et jusqu’au luxe des coussins, des sièges recouverts de cuir, des pupitres ingénieux.

Il sentait plastiquement que cette intimité avait une âme, que la lumière égale se répandant par de larges haies, que la discrétion du décor, murailles effacées, couleurs sobres, étaient au même titre que les banderoles roses dentelant le ciel, que les somptueux tapis persans, que la gamme éclatante des cortèges, une harmonie appropriée et significative.

Telle on imagine la vie de Carpaccio à travers son œuvre, fraîche malgré les siècles, et pleine encore de l’élan juvénile qui l’anima.

Cliché Alinari.


LES DEUX COURTISANES,
(Musée Correr à Venise)