Carpaccio/IV

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Henri Laurens, éditeur (p. 32-37).
IV


Nous ne savons positivement à quelle bottega Carpaccio apprit l’art de peindre et de quelle tradition il releva. Il est évident qu’il ne dut rien à Jean Bellin. Comme il travailla avec Gentil Bellin pour la confrérie de Saint-Jean l’Évangéliste, et que ses œuvres présentent une analogie indéniable avec celles de ce maître, on en avait conclu qu’il avait été son élève. Mais les ressemblances qui frappent au premier examen paraissent moins complètes après un commerce intime.

Gentil Bellin, puissant ordonnateur d’amples machines, revêt ses œuvres d’une solennité un peu froide et presque officielle. Sa science de perspective, qui en impose d’abord, manque de souplesse et peut-être d’étendue. Les foules et les fabriques s’agencent avec une symétrie contrainte. Il a

Cliché Alinari.


LA VIE DE SAINTE URSULE : LA RÉPONSE DU ROI MAURUS.
Académie de Venise

des instincts d’architecte et de géomètre, est parcimonieux d’épisodes, demande peu aux hasards heureux de la perspective aérienne. Ses toiles offrent plutôt des documents sincères qu’une représentation intégrale de la vie. La fantaisie, le sens pittoresque, le sentiment du plein air, toutes qualités que Carpaccio possède à un degré éminent, demeurent chez lui secondaires. Il n’a pas l’amour.

Vasari avait conservé le souvenir confus de deux artistes, Lazare et Bastian, qu’il donnait comme disciples de Carpaccio. La critique moderne a scruté ce témoignage et a reconnu sous ces deux noms un peintre unique, Lazare Bastian. Ce maître peignit dès 1460 et ses œuvres, que l’on a retrouvées assez nombreuses, donnent l’impression d’avoir été exécutées par un précurseur, on dirait un frère aîné de Carpaccio. L’analogie est parfois telle qu’elle autorise des confusions. MM. Molmenti et Ludwig ont revendiqué pour Lazare Bastian un tableau remarquable de la National Gallery de Londres, le Doge Mocenigo agenouillé devant la Vierge, tableau attribué unanimement à Carpaccio sur la foi d une inscription falsifiée.

Une Annonciation au musée Correr, un Miracle de la Sainte Croix et un Presepio à l’Académie de Venise montrent sous la réserve d’un artiste encore hésitant le sens du plein air, un luxe d’épisodes pittoresques, un instinct du coloris, avant tout une possession singulière, presque mantegnesque, de la perspective. L’auteur de Sainte Ursule a vraisemblablement beaucoup appris au contact de ce maître. Il s’est directement inspiré de lui pour peindre la vie de saint Jérôme, Lazare Bastian exerça son influence sur quelques peintres de talent, Benedetto Diana ou Mansueti, et sur un groupe de praticiens obscurs dont le musée Correr garde la mémoire. Là une série d’œuvres anonymes, maladroites et tout ensemble très raffinées, évoquent l’idée d’artistes qui trouvèrent, malgré leur inexpérience, de rares joies à peindre le costume des gentilshommes et des dames, à figurer des campagnes, à dessiner des bas-reliefs antiques et îles médailles, d’un sentiment si vif qu’il touche sous le balbutiement d’un pinceau enfantin.

L’une d’elles, malgré l’inexpérience dont elle témoigne, se fixe dans le souvenir par son charme et peut-être aussi, à cause du mystère du sujet évoqué.

Un crépuscule il un rose ambré enveloppe de sa tonalité chaude un riche paysage de verdures mêlées de ruisseaux, enfermées par de hautes collines. Deux jeunes hommes à cheval, un autre à pied auprès de sa monture, sont arrêtés dans cette campagne devant un beau monument de marbre à colonnes antiques qu’alourdit magnifiquement la traîne d’un paon qui s’y pose.

La grâce gauche de ces adolescents, la somptuosité de leurs vêtements, du harnachement de leurs bêtes, dont l’une a le poitrail orné d’un médaillon, les jeux maladroits de l’heure, tout compose un spectacle rare où l’on goûte, à travers le métier primitif, l’ardeur d’un plaisir délicat.

Ce que ces artistes éprouvaient sans être capables de le traduire, Carpaccio allait bientôt l’exprimer, et l’on aime à penser qu’il fut leur émule avant de les dépasser.

On a cru parfois pouvoir affirmer davantage. Dans un coin retiré de V’enise, au bord d’un rio silencieux, s’élève Sainle Alvise, pauvre église abandonnée comme un sanctuaire de village. Une grande machine de Tiépolo y rappelle presque seule les splendeurs de la ville. Sur le mur d’entrée sont accrochés huit panneaux de bois sans cadre. L’histoire de Joseph, la visite que fit à Salonion la reine de Saba, Job et ses amis, et Rebecca à la fontaine y sont représentés par des Vénitiens au pourpoint rouge, aux ceintures de cuir ouvragé, parmi des palais de style classique. De riches paysages se développent, bois ombreux, montagnes, lacs où voguent des cygnes, tout cela dit avec une hardiesse qui ne se déconcerte pas d’être maladroite, comme le jeu d’un esprit souple mal servi par une main inexperte.

Sur chacun de ces panneaux s’étale la signature Carpathius et vraiment il serait charmant de penser que ce furent là les premiers amusements de Carpaccio.

Ruskin s’est laissé séduire par celle idée et M. Maurice Barrès s’est livré dans cet oratoire presque ignoré à l’une de ses précieuses méditations. Pourtant, bien que l’esprit y soit incliné, l’authenticité de ces essais n’est pas hors de discussion.

La multiplicité même des signatures reste suspecte et M. Pompeo Molmenti, qui avait d’abord été entrainé, s’est ravisé par la suite.

Sainte Alvise se présente donc à nos yeux comme une de ces traditions dont on ne saurait affirmer l’inanité, mais qui sont trop aimables pour être rejetées résolument.