Carpaccio/XIII

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Henri Laurens, éditeur (p. 112-120).
XIII


Il serait peu nécessaire d’ajouter à l’examen des œuvres celui des procédés techniques si Carpaccio n’appartenait à une école restreinte qu’il a seul portée à sa gloire.

Distinct par le sentiment, il s’isole aussi par son métier personnel et hardi, et ce serait retrancher quelque chose à son mérite que d’omettre l’analyse de son écriture.

Sans doute, le dessin n’était pour lui qu’un auxiliaire : avec le crayon ou la plume il esquissait ses compositions, agençait ses ordonnance, et nous possédons ainsi de précieux documents.

Les plus rares sont ceux où se développe une pensée déjà riche, presque complète, et qui pour quelque raison inconnu ne reçut pas son exécution, telle cette surprenante et fastueuse Présentationdes Offices.

Parfois aussi, sur une page d’album il cherche une draperie, un mouvement, le mécanisme d’un geste, et dans cet effort de vérité le trait se fait âpre et le relief souligné par des rehauts de blanc devient presque e dur. Quelques beaux portraits d’une facture brève et extrêmement sûre, faits de traits que soutiennent des hachures obliques, caractérisent, avec acuité, une physionomie.

Cliché Alinari.


PRÉSENTATION DE LA VIERGE AU TEMPLE (Dessin).
(Musée des Offices à Florence)

Sans interroger ces travaux, combien d’observations se dégageraient de l’analyse des œuvres mêmes. Il faudrait montrer Carpaccio maître des difficultés les plus ardues de la perspective, moins préoccupé que Gentil Bellin des symétrie et de convention, emporté par le spectacle de la vie, et amené par là à plus de souplesse et de spontanéité. Le déplacement presque constant du point de fuite à droite ou à gauche écarte toute harmonie compassée.

Ses personnages vont et viennent, en toute liberté, sans donner jamais le sentiment qu’ils épousent une conception géométrique. C’est que la perspective chez Carpaccio n’est qu’un support, et l’unité se fait par les deux éléments qui sont la vie même : la lumière et la couleur.

Si largement dispensée qu’elle soit, la lumière n’est jamais indifférente ; elle souligne l’intention du tableau, frappe un point essentiel et, s’éparpillant ensuite en taches adoucies, relie à ce centre les épisodes les plus lointains. Elle s’harmonise aussi à la conception, tantôt mordante et pittoresque, tantôt grave et recueillie.

Dans la Sainte-Croix, elle est avant tout vériste et anecdotique, met en valeur mille incidents curieux. Elle s’accroche au manteau d’un page, aux crevés blancs de ses manches, elle avive l’éclat des bouffettes roses et des boutons d’or, fuse au long d’un bras tendu, étincelle à la crête d’une toque, fait chanter un velours, caresse le collier d’une noble dame. Elle est vraiment l’âme légère et mordante du tableau, le sourire de cette fête cueillie par Carpaccio du bout de son pinceau spirituel et amoureux.

Dans le studio de saint Jérôme comme dans le songe de sainte Ursule, c’est même vérité, mais dans l’apaisement. Discrète et assourdie, elle baigne la pièce sans rien faire vibrer ; elle rayonne sur le visage de la sainte endormie, sur le front levé du docteur qui médite, puis, comme craintive de troubler leur sérénité, elle glisse sur le plancher, aux parois, en échos affaiblis et presque silencieux.

Dans la couleur, pareille unité, semblable intelligence. Comme tous les Vénitiens, Carpaccio cherche la symphonie colorée, mais pour lui peut-être le problème est rendu plus ardu par la complexité des fabriques et la multitude des personnages mis en scène. Cette difficulté se tourne à sa gloire et les petits bonshommes épars aux arrière-plans semblent placés tout exprès pour former des notes de rappel à l’accord central.

Il sent une correspondance entre les tonalités et les émotions, et l’harmonie presque mate de la Présentation a une tenue religieuse, le tragique du Combat de saint Georges se répercute en des notes sourdes et sombres ; la gamme est baissée d’un demi-ton dans le Sommeil de sainte Ursule, mais dans le Baptême du roi Aya, la couleur vibre avec allégresse.

À cette séduction immédiate s’ajoute, pour qui regarde longuement, un charme plus complexe. Carpaccio possède le secret de faire rendre à chaque note en particulier son maximum de richesse de vibration sans troubler l’accord dont elle est une partie composante. Ses tons sont essentiellement vénitiens, le rose ambré, rose de Chine, y domine

Cliché Alinari.


UN CONSEILLER DU ROI MAURUS.
(British Museum à Londres)
soit dans les fabriques, soit dans les intérieurs somptueux, aux murailles de marbre incrusté.

Les ciels et les eaux ont des délicatesses que les peintres les plus raffinés d’aujourd’hui ne dépasseraient pas. L’eau profonde et transparente que le sillage des gondoles abaisse et soulève s’irise du reflet des heures et des choses. Le ciel n’est pas là pour figurer un fond, il est vivant. Tantôt c’est le matin nuageux, délicat, léger, plus souvent c’est l’heure nuancée du couchant, alors que les harmonies chantent une dernière fois avant de s’effacer, que la lumière ambrée palpite à l’horizon pâli ou animé d’une ardeur fugitive, ciels safran, mauves, presque verts, ciels pourpres où se pressent des cirrhus violets : c’est l’heure de Venise.

Avec le même souci minutieux que les primitifs flamands. Carpaccio copie les points d’une tapisserie, le dessin d’un brocart ou les entrelacs d’une broderie et il fournit ainsi des documents inestimables sur les industries d’art de son temps. Fort heureusement il n’est pas dupe de sa propre habileté : s’il se complaît aux costumes de quelques personnages de premier plan, il se garde d’étendre à tout le tableau ce soin excessif.

Tout au contraire, chez cet artiste qui par bien des côtés a des tendances archaïques, dont le dessin reste un peu dur et qui ne se décida jamais à demander à l’huile d’autres effets que ceux de la tempera, ce qu’il faut avant tout mettre en lumière, c’est une extraordinaire, une incomparable audace dans le maniement du pinceau. les figures les plus caractérisées se définissent par quelques traits décisifs et sont modelées en pleine lumière par des rehauts sommaires, les mille personnages minuscules qui animent les arrière-plans sont campés parfois par une simple tache : une tapisserie, par quelques accords, nous livre les complications de son point : trois ou quatre touches font apparaître, sur une muraille, une image sainte avec son cadre d or. Harmonies rapides, harmonies subtiles : les ombres se colorent, sur des manches noires glisse un reflet rose.