Catherine II et ses correspondans français/01

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Catherine II et ses correspondans français
Revue des Deux Mondes3e période, tome 19 (p. 278-309).
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CATHERINE II
ET
SES CORRESPONDANS FRANÇAIS
D’APRES LES RECENTES PUBLICATIONS DE LA SOCIETE IMPERIALE D’HISTOIRE DE RUSSIE.

I.
GRIMM, Mme GEOFFRIN, D’ALEMBERT, DIDEROT.

J’ai déjà signalé ici même [1] les travaux qui se poursuivent en Russie sur le XVIIIe siècle, notamment sous les auspices de la Société impériale d’histoire de Russie. Sa Collection, commencée en 1867, arrive aujourd’hui à son dix-septième volume; à l’aide de ses publications et de quelques autres, également récentes, j’essaierai de reconstituer une des pages les plus intéressantes de l’histoire de la civilisation au XVIIIe siècle. Je montrerai la Russie d’alors en rapports plus intimes peut-être qu’aujourd’hui avec les principaux représentans de l’opinion parisienne, la langue et la littérature française occupant la première place dans les sympathies russes, une souveraine absolue recherchant l’alliance de Voltaire et protégeant nos philosophes persécutés, l’héritière des tsars en correspondance suivie avec le fils d’un coutelier de Langres ou la femme d’un financier parisien. Les relations de Catherine II avec Grimm, Mme Geoffrin, Marmontel, Diderot, D’Alembert et bien d’autres ne sont pas une histoire inconnue; mais on nous apporte des faits nouveaux et curieux sur presque tous les épisodes de cette histoire. Bien que la plupart de ces documens soient publiés en langue française, on n’ira guère les rechercher dans une collection russe, et pour beaucoup de lecteurs d’Occident ils sont comme inédits.


I.

L’éducation de Catherine II, lorsqu’elle n’était encore que Sophie d’Anhalt-Zerbst-Dornburg, avait été toute française, comme les éducations allemandes de la même époque. Entre la France et l’Allemagne, il y avait alors un échange continuel d’idées et d’hommes : protestans de la révocation réfugiés à Berlin, princes du saint-empire qui allaient prendre du service chez le roi très chrétien, gentilshommes français qui venaient apprendre la guerre sous Frédéric II, artistes parisiens appelés en Allemagne pour bâtir aux margraves et aux électeurs des réductions de Versailles, avaient contribué à faire des hautes classes de la Germanie comme une autre société française. Sophie d’Anhalt avait été élevée par une vieille demoiselle, Mlle Gardel, qui avait vu l’éclat du grand siècle, et elle nous a conservé le nom de son maître d’écriture, M. Laurent. Lorsque plus tard, à quatorze ans, elle fit son entrée à la cour de Russie, une révolution intellectuelle s’y était produite. Depuis l’avènement d’Elisabeth, on était en réaction contre l’influence allemande et l’on commençait à mieux connaître la France. Elisabeth, que son père, Pierre le Grand, avait voulu marier à Louis XV, avait conservé des sympathies pour nous; si elle parlait difficilement notre langue, on la parlait fort bien autour d’elle. Son favori, Ivan Schouvalof, s’était épris des modes et des manières françaises, commandait à Paris ses meubles et ses vêtemens, faisait succéder à la parcimonie du régime allemand un luxe qui devait accroître nos relations commerciales. Pour mieux affranchir la Russie des influences tudesques, il fondait l’université de Moscou et l’académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg, où il appelait des maîtres français. Trédiakovski, le poète, Cyrille Razoumovski, le futur président de l’académie des sciences, bien d’autres encore vont s’instruire à Paris : les étudians russes y sont déjà assez nombreux pour qu’on y élève une chapelle orthodoxe. Un Voronzof entre dans la maison militaire du roi de France, et, en qualité de chevau-léger, monte la garde dans les galeries de Versailles. Un Delisle fait partie de l’académie russe; Voltaire sollicite l’honneur d’en être membre correspondant, et, sur des documens rassemblés par Schouvalof, entreprend son Histoire de Russie sous Pierre le Grand. On créait à Saint-Pétersbourg un théâtre français, dont le directeur, Serigny, touchait 100,000 livres par an : l’impératrice y prenait tant de plaisir qu’elle obligeait les courtisans, sous peine d’une amende de 50 roubles, à assister aux représentations, et envoyait des estafettes chercher les retardataires. L’académie des sciences ordonnait de traduire en russe le traité de Vauban sur l’Attaque et la défense des places fortes, celui de Saint-Remy sur l’artillerie. Trédiakovski, traducteur infatigable, s’attaque à l’Histoire ancienne de Rollin, à l’Art poétique, au Télémaque, à l’ouvrage de Marcilly sur la Situation militaire de l’empire ottoman, etc. Dans ce pêle-mêle de livres techniques ou livres classiques qu’on fait alors passer dans la langue russe, on voit la hâte que les Russes mettent à jouir de cette civilisation nouvelle qu’ils viennent de découvrir. Jusqu’alors ils avaient cru que la source de la civilisation, c’était l’Allemagne; ils virent qu’elle venait de plus loin : ces Allemands, qui les avaient longtemps écrasés de leur supériorité, n’étaient que les élèves des Français, qui, eux-mêmes héritiers de la renaissance italienne, étaient alors en possession de l’hégémonie intellectuelle de l’Europe. Notre gloire littéraire, que le siècle de Louis XIV avait élevée si haut, allait non pas décroître, mais se transformer au siècle de Montesquieu et de Voltaire; après avoir applaudi aux tragédies de Corneille et de Racine, les nobles russes commençaient déjà les pèlerinages à Ferney.

Sophie d’Anhalt, venue d’Allemagne à Saint-Pétersbourg, se retrouva donc dans un milieu qui commençait à ne plus différer autant de celui qu’elle venait de quitter; l’élève de Mlle Gardel ne fut pas trop dépaysée dans une cour où se rencontraient les Voronzof, les Schouvalof, les Cyrille Razoumovski, les Stanislas Poniatovski, et où le marquis de la Chétardie avait eu son moment de faveur. Toutefois elle avait une culture supérieure à ceux qui l’entouraient, et dans ses Mémoires elle raconte que, comme elle voulait lire la Grandeur et décadence des Romains, « on eut de la peine à trouver ce livre à Saint-Pétersbourg. » Elle lut aussi des romans, mais, continue-t-elle, « ceux-ci commençaient à l’ennuyer. » Alors, prise d’un goût sérieux pour l’étude, elle dévora tous les livres d’histoire qui lui tombèrent sous la main. On peut se faire une idée, par ce qu’elle en dit dans ses Mémoires, de ce que fut sa bibliothèque de grande-duchesse. On y trouve confondus la Vie de Henri IV par Péréfixe, l’Histoire d’Allemagne par le père Barre, les Annales de Tacite et les Dialogues de Platon traduits en français, l’Histoire des conciles de Baronius, le dictionnaire de Bayle, toutes les œuvres de Voltaire, l’Esprit des lois et « les Mémoires de Brantôme, qui m’amusaient beaucoup. » L’abondance de ses lectures en corrigeait le choix hasardeux; même à la chasse elle avait toujours un livre dans sa poche. La génération qui grandissait avec elle à la cour d’Elisabeth devait être plus lettrée, plus française que la précédente, et Catherine ne devait pas abandonner à personne, pas même à la princesse Dachkof, l’honneur de la représenter.

Il semble que Catherine, si étroitement surveillée sous la domination jalouse d’Elisabeth, ait, comme Frédéric II, attendu avec impatience le moment où elle acquerrait avec le pouvoir la liberté, et où elle pourrait donner cours à ses sympathies. La révolution qui la mit sur le trône est du mois de juin 1762; dès le mois de novembre de la même année, nous trouvons dans ses papiers une lettre à d’Alembert; dès 1763, elle est en relation avec Mme Geoffrin et avec Voltaire; dès 1765, elle est la bienfaitrice de Diderot. Son goût pour la personne et les œuvres des écrivains français éclate avec la vivacité d’une passion longtemps contenue. Il y a une joie naïve et un gracieux abandon dans ses premières lettres. On dirait une jeune pensionnaire qui a été longtemps confinée dans quelque couvent, qui y a dévoré en secret les vers de quelque poète, qui de loin a nourri pour lui une passion silencieuse, et qui tout à coup trouve la liberté d’écrire à l’homme de ses rêves. La grande-duchesse Catherine subit la même fascination que la Modeste Mignon de Balzac. Les sentimens qu’elle était obligée de réprimer lorsque, seule dans sa chambre, elle lisait l’Esprit des lois, l’Essai sur les Mœurs, la préface de l’Encyclopédie se manifestent librement dans ses lettres de 1763. Plus tard il entrera du calcul dans son enthousiasme. C’est cependant au moment où elle noue des relations avec nos philosophes qu’elle entre en lutte avec notre gouvernement, avec notre diplomatie, avec Choiseul, qui en Pologne, en Turquie, partout, lui suscitent des adversaires. Dès lors tous ses ennuis lui viennent de Versailles et toutes ses consolations de Paris. Il y a deux Frances, dont l’une est son ennemie et l’autre son alliée. Sa correspondance avec les philosophes portera souvent la trace de ses rancunes contre le ministère.

Sans vouloir étendre la dénomination de correspondans français de Catherine II à tous les étrangers qui, dans leur correspondance avec elle, employèrent la langue française, je dois parler de Mme de Bielke, de Grimm et de quelques autres.

Les volumes déjà parus de la Collection ne nous donnent les lettres de l’impératrice à Mme de Bielke que jusqu’à l’année 1774. Les éditeurs des papiers de Catherine II les ont classés, sauf exceptions, dans l’ordre rigoureusement chronologique. Cet ordre a ses avantages, puisqu’il permet de voir jour par jour entre combien de soins divers était partagée la tsarine, et de saisir le lien qui peut exister par exemple entre une grave affaire d’état confiée à Panine et une missive envoyée à Voltaire : les dépêches politiques en langue russe, adressées à ses ministres, peuvent, grâce à ce rapprochement, jeter quelque lumière sur certains points de sa correspondance française avec les philosophes. Cependant l’ordre chronologique a aussi ses inconvéniens, puisque la série des lettres destinée à un même correspondant se trouvera dispersée dans huit ou dix volumes, dont la moitié n’a pas encore paru.

Mme de Bielke, née de Grothus, habitait Hambourg. Elle n’est guère connue que par les lettres de l’impératrice : on y voit qu’elle était une intime de la mère de Catherine, et celle-ci se plaît à rappeler les beaux jours d’autrefois et le souvenir de « ses étourderies. » C’est donc une amie de famille, une amie d’enfance qu’elle retrouve à Hambourg. D’abord elle ne lui demande guère que de menus services, par exemple de trouver une gouvernante pour ses filles d’honneur. Entre autres qualités, elle veut que cette gouvernante ait de l’esprit et de la gaîté. Si ce phénix se rencontrait, « ses filles d’honneur n’en tâteraient pas; » Catherine la garderait pour elle seule. « Je vous avouerai, continue-t-elle, qu’il n’y a au monde que deux femmes auxquelles je puis parler une demi-heure de suite : soit par coutume, soit par goût, je ne puis faire la conversation qu’avec les hommes. » Peut-être qu’une femme d’esprit la réconcilierait avec son sexe. Catherine II laisse échapper dans ces lettres plus d’un trait qui révèle jusqu’aux nuances de son caractère. « Il faut être gaie, dit-elle à son amie; il n’y a que cela qui fait qu’on surmonte et supporte tout. Je parle d’expérience, car j’ai supporté et surmonté bien des choses en ma vie. Je riais cependant quand je pouvais, et je vous jure qu’à l’heure qu’il est, où j’ai tous les embarras de mon état, je joue de fort bon cœur le soir, quand l’occasion s’en présente, à colin-maillard avec mon fils. Nous disons que c’est pour la santé, mais, entre nous soit dit, c’est pour faire l’enfant. »

Un peu plus tard, Catherine II s’aperçoit que Mme de Bielke peut lui rendre d’autres bons offices que de lui trouver des gouvernantes ou d’écouter ses confidences intimes. Mme de Bielke semble avoir été une sorte de Mme Geoffrin allemande. Elle est femme d’esprit, elle a sans doute un salon où elle reçoit des hommes d’état. Sur les cours de Suède et surtout de Danemark, elle sait une foule d’anecdotes inédites dont elle régale l’impératrice. Ses lettres ne se sont pas retrouvées ; mais, par les réponses de Catherine, on voit qu’elles devaient constituer une chronique bien nourrie, un véritable courrier du Nord. Catherine II, à son tour, lui donne des détails sur ses projets de réformes, ses travaux législatifs, ses fêtes de Tsarskoe-Sélo, ses victoires de Pologne et de Turquie. Elle sait bien que ses lettres ne resteront pas un secret, qu’elles seront lues et commentées dans les salons de Hambourg, qu’on y exaltera la sagesse et la grandeur de Catherine. Remarquons que Hambourg était déjà à cette époque le plus vaste centre commercial du Nord, et par cela même le lieu où se concentraient les informations, où s’élaborait l’opinion des pays scandinaves et de toute l’Allemagne septentrionale, où se brassaient les nouvelles politiques qui faisaient la hausse ou la baisse des valeurs. Si on pouvait consulter les journaux hambourgeois à partir de 1768, on y retrouverait assurément la trace des on-dit du salon Bielke, et l’influence des missives de Catherine II. La « bonne amie » de l’impératrice ne devait pas faire mystère de ces lettres aux gazetiers hanséates, toujours à l’affût des nouvelles. Bien d’autres encore rendaient les mêmes services d’utile indiscrétion à Catherine II. La tsarine a-t-elle quelque nouvelle à faire savoir à l’Europe, a-t-elle donné à son peuple l’exemple hardi de l’inoculation, — assemble-t-elle à Moscou sa grande commission législative où se coudoient les représentans de toutes les peuplades de l’empire, — faut-il expliquer la mort mystérieuse d’Ivan VI ou atténuer l’effet produit par l’insurrection de Pougatchef, — est-il nécessaire de démentir quelque article malveillant de la Gazette de Cologne ou du Courrier d’Avignon, — vite une lettre aux amis de Ferney, de Paris, de Hambourg, de Hanovre [2]. Il est curieux de voir, dans le recueil de la Société impériale, les lettres à Mme de Bielke et à Voltaire aller presque toujours de conserve, porter les mêmes dates, traiter des mêmes sujets presque dans les mêmes termes et reproduire parfois les mêmes traits d’esprit. Les gouvernemens n’avaient pas alors, comme aujourd’hui, des journaux chargés de défendre au dehors leurs intérêts ; on n’avait pas encore songé à subventionner les feuilles belges ou autrichiennes; on n’avait pas encore créé un fonds des reptiles pour la presse étrangère ; mais les souverains avaient pour amis des gens d’esprit qu’ils s’attachaient moins par des bienfaits que par des attentions, dont l’amour-propre même était engagé à ne rien laisser ignorer de ce qu’une impératrice voulait bien leur communiquer, et qui faisaient proclamer par les cent trompettes de la renommée le mot qu’on leur avait discrètement glissé à l’oreille. Catherine II, le grand Frédéric, s’entendaient merveilleusement à jouer de ce délicat instrument, à poser habilement les doigts sur ce clavier si doux au toucher, mais dont les cordes vibraient dans l’opinion avec un fracas de tonnerre. Gustave III, Poniatovski lui-même, avaient à ce jeu une certaine maestria; seul le gouvernement de Louis XV avait l’air d’ignorer cette puissance nouvelle de la littérature, comme s’il ne voyait pas que l’opinion allait devenir la reine du monde. Le souverain de Versailles, enfermé dans sa royauté séculaire comme dans un tabernacle, sourd et muet, immobile comme une divinité orientale, laissait croire, comme Moustapha, « qu’il n’avait point d’esprit et qu’il n’aimait pas les vers. » Il livrait à d’autres la direction de cette armée de gens de lettres, innombrable et indestructible, qu’on soldait avec un mot aimable, un billet joliment tourné, même un méchant quatrain, comme faisait Frédéric II, le roi de peu d’argent, de beaucoup d’esprit.

Sans doute il y avait des lettres de Catherine qui étaient vraiment confidentielles, écrites pour le seul plaisir de causer librement à ses correspondans, et pour lesquelles elle demandait le secret; mais il y avait celles qu’on devait montrer. Était-ce pour Mme de Bielke toute seule que Catherine rédigeait ce bulletin triomphal : « Nous avons gagné une bataille rangée sous les murs de Chotim, sur une armée de cinquante mille Turcs; nous avons emporté leur camp retranché, dans lequel on a fait un très gros butin en tentes, argent, bêtes de charge. Des canons tant et plus, de même qu’étendards, tambours, etc.? » N’est-ce pas une phrase à effet, destinée à être répétée, à devenir historique, que ce passage d’une lettre à la bonne dame de Hambourg : «Auguste disait qu’il avait trouvé Rome bâtie de briques et qu’il la laisserait de marbre, et moi je dirai que j’ai trouvé Pétersbourg presque de bois et que j’y laisserai des bâtimens ornés de marbre? »

Par la révolution de 1772, Gustave III sauva la Suède du sort que lui réservaient la Prusse et la Russie, et que subissait alors la Pologne. Ce n’était pas le compte de Frédéric II, dont M. Geffroy [3] a publié les lettres pleines de dépit et de menaces, ni de Catherine II, qui, dans sa correspondance avec Mme de Bielke, donne libre cours à son irritation et trahit ainsi le secret du complot tramé contre la Suède : « Jamais les lois d’aucun pays n’ont été plus violentées que celles de la Suède dans ce cas-ci, et je vous garantis ce roi-là despotique comme le sultan, mon voisin ; aucun frein ne le retient. Je suppose que je ne serai pas la seule en Europe à faire ces réflexions. » Comme elle sait qu’il a été aidé par Louis XV dans son coup d’état, elle lui adresse un reproche qui paraîtra singulier sous une plume aussi française que la sienne : « Il est Français jusqu’au bout des ongles, imitant en tout les Français; or moi je suis précisément, à peu de chose près, l’opposé de tout cela; de ma vie je n’ai pu souffrir l’imitation, et, puisqu’il faut trancher le mot je suis aussi franc original que l’Anglais le plus déterminé. »

L’impératrice suit avec beaucoup d’intérêt les affaires de la cour de Danemark. Le règne de Christian VII, ses querelles avec sa femme, Caroline d’Angleterre, inspirent à Catherine de vives remarques avec des retours inattendus sur sa propre destinée conjugale : « Je plains cette pauvre reine de Danemark d’être si peu fêtée; il n’y a rien de si mauvais que d’avoir un mari enfant. Je sais ce qu’en vaut l’aune, et je suis de ces femmes-là qui croient que c’est toujours la faute du mari s’il n’est pas aimé, car en vérité j’aurais beaucoup aimé le mien, s’il avait eu la bonté de vouloir. » L’allusion à l’empereur défunt devient encore plus claire dans une des lettres suivantes : « Ce règne commence à ressembler furieusement à celui de Pierre III; je souhaite plus que je n’espère qu’il finisse bien. » Ces lettres évidemment sont de celles qui n’étaient pas destinées aux gazetiers de Hambourg.

D’autres nous révèlent la profondeur des ressentimens de Catherine II contre le gouvernement de Louis XV. Elle voudrait bien pouvoir se persuader qu’elle le méprise et qu’elle le dédaigne : un ton d’amertume et de colère vient constamment donner le démenti à son affectation d’indifférence : « J’ai si peu de rancune contre M. de Choiseul, écrit-elle en janvier 1771, que je le plains d’avoir été exilé : cet homme-là, en croyant me faire le plus grand mal, s’est toujours trompé, parce que ses flatteurs ne lui ont jamais dit que ce qui lui était agréable et lui ont laissé éternellement ignorer la vérité; cela l’a jeté dans un labyrinthe de fausses démarches dont, à moi, il ne m’est revenu par contre que de la gloire. Je n’ai aucune mauvaise volonté contre lui : il était étourdi comme un hanneton, les employés dont il s’est servi ici étaient des monstres de méchanceté; mais qu’est-ce que la mauvaise volonté? elle devient ridicule lorsqu’elle se montre dans de pareils individus. » La chute de Choiseul n’avait guère modifié les relations entre les deux cours, ni les sentimens que Catherine nourrissait pour celle de Versailles.

Le baron Frédéric-Melchior Grimm était né à Ratisbonne en 1723; mais, si par sa naissance il appartient à l’Allemagne, sa vie littéraire tout entière le rattache à la France. Il a étudié à Strasbourg; il s’est formé à Paris, où il arriva d’abord comme précepteur de je ne sais quels petits comtes allemands; il y fut secrétaire de plusieurs seigneurs français et notamment du duc d’Orléans. Surtout il se mêla à toutes les luttes intellectuelles qui agitèrent alors Paris; Gluck, venu en France à la suite de Marie-Antoinette, avait à vaincre les préjugés des « sauvages Parisiens, » et rencontrait presque autant de résistance que certain compositeur allemand de notre temps; Grimm entra dans la mêlée et publia une brochure en faveur de la musique nouvelle. Il fut d’abord l’ami, puis l’ennemi de Rousseau; il se lia avec Diderot et fit de concert avec lui les lettres qui formèrent plus tard les seize volumes de la Correspondance littéraire; il devint l’intime de d’Alembert et de presque tous les encyclopédistes, un membre attitré de la grande confrérie philosophique. Il ne retourna en Allemagne que pour s’y faire donner le titre de ministre de Saxe-Gotha auprès de la cour de Versailles, comme si la France l’attirait invinciblement, comme si elle était la vraie patrie de tous les penseurs. Mais la nature de Grimm était double : il ne pouvait se priver ni de fréquenter les libres philosophes, ni de servir les princes. Il voyagea en Russie, devint à Paris le correspondant littéraire de l’impératrice, comme il l’avait été du duc de Gotha. Les journaux d’alors ne renfermaient pas cette masse de nouvelles à la main, de bruits de coulisses, de critiques théâtrales, d’informations littéraires qu’on exige d’eux aujourd’hui. La plupart des princes avaient donc à Versailles ou à Paris des correspondans particuliers qui les tenaient au courant des choses du jour. C’est ainsi que le grand Maurice de Saxe fut pendant quelque temps le chroniqueur, le reporter, comme nous dirions aujourd’hui, de son frère le roi de Pologne. Plus tard Grimm, dont les papiers avaient été saisis à Paris lors de la révolution, devint ministre de Russie auprès du cercle de Basse-Saxe et mourut à Gotha en 1807.

Sur ses relations avec Catherine II, la Société impériale a publié des documens fort curieux et jusqu’à présent complètement inédits : d’abord une longue note qui porte ce titre singulier : Mémoire historique sur l’origine et les suites de mon attachement pour l’impératrice Catherine II, Jusqu’au décès de sa majesté impériale; puis la correspondance de la tsarine avec Grimm pendant le séjour de celui-ci à Paris. C’est en 1773 que le baron Melchior était venu pour la première fois à Saint-Pétersbourg, à la suite de la landgrave de Hesse-Darmstadt, qui venait marier sa fille au fils unique de Catherine, plus tard Paul Ier. Sa réputation littéraire, ses relations avec Diderot le désignèrent à l’attention de l’impératrice. Tous les soirs à son jeu, elle lui adressait la parole avec bonté et finit par lui proposer d’entrer à son service. Grimm lui demanda une audience particulière de cinq minutes, mais l’entretien dura plus d’une heure et demie, et Grimm, dans son Mémoire, nous en a conservé le récit le plus piquant. On y démêle à la fois l’orgueil de l’homme de lettres admis à l’intimité d’un souverain, l’humilité d’un Allemand élevé dans le respect des grands et qui sait toute « la distance du rang suprême au rang le plus obscur, » la réserve d’un finaud qui veut s’assurer que la fortune qu’on lui offre est solide. Il avoue que toutes les raisons qu’il mit alors en avant, son âge, son ignorance de la langue russe, la crainte des envieux, les dangers de la cour, n’étaient pas les vraies. Une fois rassuré sur les avantages positifs de la situation, Grimm capitula. Dès lors il eut une brillante sinécure littéraire : il fut non le lecteur, mais le causeur de l’impératrice; il fut son homme de compagnie, chargé de l’instruire et de l’amuser plusieurs heures par jour : nous avons vu que Catherine II n’aimait pas la conversation des femmes : « Depuis ce jour, raconte le baron Melchior, l’impératrice me faisait fréquemment appeler, après son jeu, dans son appartement. Elle travaillait à quelque ouvrage de main à sa table, me faisait asseoir vis-à-vis d’elle et me gardait jusqu’à dix heures et demie, onze heures, suivant le degré d’intérêt que la conversation avait pris... Les bontés de l’impératrice semblaient s’accroître de jour en jour et avec elles sa confiance. La mienne était telle que j’entrais dans son appartement avec la même sécurité que chez l’ami le plus intime. L’impératrice possédait un talent rare que je n’ai jamais connu à personne au même degré. C’était de saisir toujours juste la pensée, de n’entendre jamais que ce qu’on avait voulu dire, par conséquent de ne jamais prendre le change sur une expression inexacte ou hasardée, encore moins de s’en formaliser... Ordinairement le premier mot dit fortuitement décidait de l’enchaînement des idées pour toute la soirée. Il faut avoir vu dans ces momens cette tête singulière, ce composé de génie et de grâce, pour avoir une idée de la verve qui l’entraînait, des traits qui lui échappaient, des saillies qui se pressaient et se heurtaient, pour ainsi dire, en se précipitant les unes sur les autres comme les eaux limpides d’une cascade naturelle. Que n’a-t-il été en mon pouvoir de coucher littéralement par écrit toutes ces causeries ! Le monde aurait possédé un fragment précieux et peut-être unique pour l’histoire de l’esprit humain... L’impératrice à la vérité ne fut jamais un seul instant absente de ces tête-à-tête, mais elle n’y fut non plus jamais de trop. »

Cependant Catherine II avait disposé de lui autrement. Vainement il lui semblait « qu’en s’arrachant des pieds de l’impératrice, il s’arrachait à l’existence; » vainement il voulait se jeter à ses genoux pour « la supplier de le garder au nombre de ses chiens; » vainement il souhaitait de rester « le rien de sa majesté, » il lui fallut devenir quelque chose. Il fut son envoyé de lettres à Paris. « C’est pourtant cette correspondance, continue Grimm, qui depuis ce moment n’a pas cessé ni langui un seul instant, que sa bonté a entretenue avec une suite sans exemple, c’est cette correspondance qui est devenue le seul bien, l’unique ornement de ma vie, le pivot de mon bonheur, tellement essentiel à mon existence que la respiration me paraissait moins nécessaire que l’arrivée des paquets de l’impératrice et l’envoi des miens à sa majesté. » Elle dura de 1774 à 1796; on ne pourra bien en juger que lorsque les papiers de Catherine II, qui s’arrêtent dans la Collection à l’année 1776, seront complètement publiés. Pour le moment, nous n’avons que six lettres, toutes de l’impératrice. La première confirme bien ce que Grimm raconte de leurs entretiens et ce qu’elle-même en disait à Voltaire : « Adieu, monsieur de Grimm; cette lettre commence à ressembler aux jaseries après huit heures de Tsarskoe-Sélo, et les sots qui la liront avant vous (les employés des cabinets noirs ou ses ministres?) pourraient trouver indécent que des personnes aussi graves que vous et moi écrivent des lettres pareilles. » Dans les suivantes, on voit percer cette disposition à l’ironie, habituelle à l’impératrice dès qu’il s’agit de la cour de France. Elle qui s’est fait inoculer par l’Anglais Dimsdale et qui a donné courageusement l’exemple à son peuple, se moque de Louis XV, qui est mort victime de la routine : « J’opine qu’il est honteux pour un roi de France qui vit au XVIIIe siècle de mourir de la petite vérole : cela est welche. » Welche est le mot que Voltaire a mis à la mode pour désigner cette France qui n’a plus rien du génie français, cette fausse France de Versailles qui recule devant toute initiative, qui craint la lumière et voudrait étouffer la pensée. Dans la bouche de Voltaire, c’est une expression de mépris pour la décrépitude bourbonnienne; dans celle de Catherine, je ne jurerais pas que welche n’est pas un synonyme de Français. En général, la plaisanterie de l’impératrice dans ses lettres à Grimm n’a pas la finesse de celle qu’elle échangeait avec Voltaire; on dirait que Catherine subit la contagion du lourd germanisme de Grimm. Peut-être aussi qu’avec Grimm, qui est son homme, son domestique, son valet de chambre littéraire, ne se donne-t-elle pas autant de mal qu’avec Voltaire. Évidemment elle fait moins de frais de coquetterie intellectuelle; elle écrit en pantoufles et en robe de chambre.

En attendant la publication des lettres suivantes, le Mémoire de Grimm peut d’avance en donner une idée. Grimm n’envoyait ce qu’il avait écrit que lorsque ses lettres formaient un paquet assez volumineux, ce qui prenait environ deux ou trois mois. Ses nouvelles n’avaient donc pas toute la fraîcheur que nous recherchons aujourd’hui dans celles des journaux. Il se défend d’avoir fait jamais aucun rapport sur les sujets russes qui habitaient Paris, d’avoir surveillé les ministres français, de s’être mêlé de la politique courante. « Quant à la France, continue-t-il dédaigneusement, — avant que par sa révolution elle se fût rendue digne, pour son malheur, de devenir un objet d’attention universelle, — il se passait des mois, quelquefois des années sans qu’elle figurât dans ce commerce. Les niaiseries dont s’occupait Paris n’étaient assurément pas un aliment à offrir à un esprit tel que celui de l’impératrice. » Lorsque Paris cessa de s’occuper de niaiseries, la correspondance de Grimm avec Catherine II dut prendre un intérêt plus haut. Pour ses lettres de 1789, l’espèce d’analyse qu’il nous en donne permet d’apprécier l’esprit qui les inspirait. « Enfin la révolution française éclata, et mon bonheur disparut avec celui de la France. L’impératrice ne fut pas longtemps à démêler l’infernal génie qui présidait à cette révolution. Elle prévit et me manda tous les désastres qui en seraient la suite, si l’on ne se hâtait d’écraser l’hydre dans sa naissance, et dès l’événement de la nuit du 5 au 6 octobre, elle regarda la monarchie française comme perdue. Je l’avais jugée ainsi deux mois plus tôt, sans prévoir les horribles forfaits qui déshonoreraient et ensanglanteraient cette terre de malédiction ; son arrêt me paraissait prononcé après cette nuit fatale, où un tas d’avocats et de jeunes insensés de la cour, qu’on appelait alors enragés, s’étaient avisés, à moitié ivres, d’abolir et de proscrire une foule de droits qui subsistaient depuis des siècles. » Tel est le jugement de Grimm, l’ami des philosophes et des encyclopédistes, sur l’abolition du régime féodal. Le baron allemand est pris de vénération et de regret pour des abus qui « subsistaient depuis des siècles; » il se fait l’écho des aristocrates du temps, pour qui la nuit du 4 août ne fut « qu’une bacchanale d’insensés et d’ivrognes. » Nous avons vu l’opinion de la tsarine sur les journées d’octobre; que nous réservent ses lettres sur le 10 août, sur le 21 janvier? Nous possédons encore peu de documens qui expriment la pensée vraie de Catherine sur cette grande crise, qui de française allait devenir européenne. Sa correspondance avec Grimm jettera une lumière nouvelle sur la politique secrète de la Russie de 1792 à 1796. Quant aux opinions de Grimm, elles ne peuvent nous surprendre. Déjà, dans sa querelle avec Rousseau, on a vu éclater le contraste entre l’écrivain courtisan, bien rente, et le philosophe ardent et famélique. C’est l’éternelle histoire du loup et du chien de La Fontaine, ce chien gros, gras, poli, qui s’est fourvoyé par mégarde dans le clan des libres-penseurs et qui porte au cou la trace de son collier. Celui qui avait voulu être « au nombre des chiens » de Catherine, après s’être essayé sournoisement à mordre Rousseau, devait aboyer à la révolution. Parmi les étrangers de distinction qui méritèrent la faveur de Catherine, il faut citer le mathématicien Euler, qu’elle fit membre de son Académie; mais pour faire de lui « un Prussien libéré, » comme dit Henri Heine, il fallut une négociation en règle avec Frédéric II. « N’est-il pas déshonorant, écrivait en 1766 l’impératrice à Panine, de vouloir tenir aux fers des gens pareils? »

Elle s’intéressait à Beccaria, dont elle lisait alors le beau Traité des délits et des peines, qui en France « a été défendu comme manquant de respect à la législation. » — « C’est un crime nouveau, continue l’impératrice, mais il serait à souhaiter qu’on suivît les maximes de M. Beccaria, qui n’a pas osé mettre son nom à la tête de cet ouvrage. » Autant qu’elle put, elle suivit ces maximes dans son Instruction pour le nouveau code, où l’on retrouvait des passages entiers de l’ouvrage proscrit. Ce n’est pas le livre seulement, c’est l’auteur qu’elle voulait avoir à Saint-Pétersbourg, désireuse de l’employer « à la partie qu’il a choisie lui-même par la publication de son traité. » Elle ordonnait de lui avancer 1,000 ducats, dans le cas où il voudrait faire le voyage. Dans un billet confidentiel à son secrétaire Elaghine, on trouve encore cette mention : « Montre la lettre ci-jointe à l’envoyé de Florence et tâche de savoir ce qu’il faudrait au marquis Beccaria pour le mettre à l’abri du besoin, car, à en juger par son livre, il est digne de toute ma sollicitude. » Le célèbre criminaliste dut décliner l’honneur qu’on lui proposait, et c’est à Paris, à Paris où on le proscrivait, qu’il se rendit.

Dans les papiers de Catherine II on a trouvé le brouillon d’une lettre adressée en juin 1769 à Paoli, le défenseur de l’indépendance de la Corse contre les Français. Cette lettre n’a peut-être pas été envoyée à son adresse; elle ne porte pas la signature de Catherine, bien que la minute soit de sa main. Elle a dû être inspirée à la tsarine moins par son zèle contre « une usurpation injuste, » elle qui préparait alors le démembrement de la Pologne, que par le désir d’occuper en Corse les Français, qui en Galicie et en Turquie lui donnaient tant d’occupations. Voici cette lettre autographe : « Aux braves Corses, défenseurs de leur patrie et de la liberté, et en particulier au général Pasqual de Paoli ! Monsieur ! s’opposer à l’oppression, défendre et sauver la patrie d’une usurpation injuste, combattre pour la liberté, voilà ce que toute l’Europe vous voit faire continuellement depuis bien des années. Il est du devoir du genre humain d’aider et de secourir quiconque témoigne des sentimens aussi grands, aussi nobles et aussi naturels. L’estime seule de vos intrépides actions deviendrait insipide et stérile, si elle n’était réalisée. Heureux d’être en état de secourir en vous la vertu des vrais citoyens, des grandes âmes ! Recevez les fruits que votre fermeté a produits; ils sont contenus dans le registre ci-joint. Servez-vous-en comme de votre bien; que votre bonheur égale la justice de votre cause, reconnue pour telle de l’un à l’autre pôle. Cette lettre en est une preuve, en même temps qu’elle fera sentir à vos ennemis que vos braves Corses ont des amis désintéressés, qui, guidés par les principes seuls de l’humanité, leur procurent des soulagemens, non pas, nous l’avouons, proportionnés à vos besoins, mais bien au désir que nous avons de vous être utiles. — Vos sincères amis, les habitans du Nord-Pôle. » Joseph II, en voyant l’engouement de l’Europe monarchique pour les insurgens d’Amérique, avait dit que son métier était d’être royaliste. Catherine n’oublie qu’à bon escient cette royale solidarité.

J’ai déjà parlé ici même du séjour à Saint-Pétersbourg du Suisse Laharpe, que Catherine appelait amicalement « monsieur le jacobin, » et des papiers relatifs à l’éducation des petits-fils de Catherine II, les grands-ducs Alexandre et Constantin.


II.

En 1761, l’abbé Chappe d’Auteroche, membre de l’Académie des Sciences de Paris, fit un voyage en Sibérie pour observer la conjonction de Vénus avec le soleil. On voit dans les papiers d’Elisabeth qu’elle lui fit compter, à titre de présent, une somme de 1,000 roubles. Chemin faisant, Chappe recueillit des observations sur les mœurs, la religion, le gouvernement de la Russie, les peuplades soumises à sa domination, et publia son Voyage en Sibérie par ordre du roi. Ce livre, qui eut deux éditions, causa la plus vive irritation à Catherine II et fit une impression aussi désagréable que la Russie en 1839 du marquis de Custine. L’impératrice, dans ses lettres à ses correspondans, décria cet abbé Chappe qui, « courant la poste dans un traîneau bien fermé, a vu toute la Russie. » Comme première réfutation, nous la voyons répéter sur tous les tons l’éloge de la Sibérie, qui en effet, dans sa partie méridionale, n’est pas moins fertile que la Russie du centre. C’est alors qu’elle envoie à Voltaire, à titre de pièces justificatives, des noix de cèdre de Sibérie. Elle s’enquérait surtout d’un écrivain français qui fût capable d’écrire une réfutation du Voyage, et le sculpteur Falconet se mettait pour cette recherche à sa disposition. Comme le dit Ségur dans ses Mémoires, l’impératrice était convaincue que c’était un nouveau coup de son ennemi Choiseul, et que « l’abbé Chappe avait été inspiré par ce ministre. » Dans une note autographe de Catherine II, postérieure à l’année 1768, on remarque ce passage : « De tous les émissaires que l’intrigue et l’ambition emploient depuis longues années à troubler la terre, je croirais volontiers que le docte abbé dont il s’agit est le plus madré et le plus méthodique. Prévenu que l’Europe a une trop haute idée de la puissance russe, et que cette opinion peut devenir trop imposante et trop préjudiciable aux projets éternels de la politique française, il s’est proposé de l’exténuer et de démontrer que l’empire russe n’est rien moins qu’aussi formidable qu’on le pense faute d’examen. » Cette note est comme l’annonce de l’Antidote, qui, s’il n’est pas entièrement l’œuvre de Catherine, reproduit en maint endroit ses expressions favorites et a dû être inspiré directement par elle. L’Antidote est aujourd’hui une rareté bibliographique, et M. Barténief, dans sa collection intitulée le Dix-huitième siècle, a trouvé utile d’en publier une traduction en langue russe. Chaque ligne de ce pamphlet compacte trahit contre l’abbé français la plus vive irritation. On ne lui passe pas une expression, on ne lui pardonne pas une erreur, et lorsqu’il rencontre juste, ce n’est pas alors que la réfutation est le moins amère. Grâce à l’acharnement que met l’impérial pamphlétaire à suivre le savant pas à pas et ligne par ligne, la réfutation menaçait d’être aussi volumineuse que l’ouvrage. Il fallut se borner. Les deux premières parties de « l’Antidote, ou réfutation du mauvais livre, superbement imprimé, etc., » furent seules publiées. L’impératrice écrivait en 1773 à Mme de Bielke : « Vous n’en verrez point paraître la troisième partie, l’auteur de cet ouvrage ayant été tué par les Turcs. »

En 1768, on apprit qu’un ancien secrétaire de l’ambassade de France à Saint-Pétersbourg avait composé une relation de la révolution de 1762, dans laquelle Catherine II avait eu un rôle si tragique. Cet opuscule de Rulhière, qui fut en quelque sorte témoin de cette révolution, qui put s’entretenir avec la plupart des acteurs du coup d’état, qui plus tard, rentré à Paris, eut tous les papiers des affaires étrangères à sa disposition, conserve aujourd’hui une valeur considérable. On peut le regarder comme une source historique, presqu’au même titre que les mémoires contemporains. Sans doute il est facile d’y relever des erreurs, mais croit-on qu’on puisse se fier absolument aux Mémoires de la princesse Dachkof ou à la Lettre adressée par Catherine II à Poniatovski? La princesse Dachkof, qui est assez maltraitée dans ce petit livre et qui y est accusée notamment de s’être livrée à son oncle Panine pour obtenir son adhésion au complot, a écrit sur l’histoire de Rulhière un certain nombre d’observations critiques, récemment publiées par M. Barténief dans le septième volume des Archives Voronzof : elles se terminent sur ce jugement peu favorable : « Si un petit ouvrage comme celui dont il est question a provoqué ces remarques de ma part, et peut-être autant par d’autres encore, je crois qu’il aura bien peu de crédit auprès des gens sensés. » Il en avait beaucoup à Paris; Rulhière faisait lecture de son manuscrit dans plusieurs salons particuliers, et la cour, intéressée à savoir la vérité sur l’avènement de Catherine, obtint une séance de l’auteur. Dans la préface de la première édition d’Histoire ou Anecdotes sur la révolution de Russie en 1762, qui ne parut qu’en 1797, c’est-à-dire après la mort de Rulhière et de Catherine, il est dit que l’auteur avait composé cette relation à la prière de la comtesse d’Egmont, que le gouvernement russe s’était ému de l’espèce de publicité donnée à son manuscrit, — que l’impératrice avait enjoint à ses agens à Paris de mettre en œuvre tous les moyens pour faire disparaître cet ouvrage; qu’ils firent à l’auteur des offres considérables, qu’elles furent repoussées, et qu’on le fit menacer de la Bastille par le lieutenant de police, — qu’on lui proposa alors jusqu’à 30,000 livres s’il voulait seulement supprimer quelques traits qui pouvaient nuire à la réputation de la souveraine, — qu’il refusa encore, mais qu’il donna sa parole d’honneur de ne pas publier son livre du vivant de l’impératrice, — qu’après sa mort son frère fut mis en relations avec Grimm, agent de Catherine II, mais que les dernières volontés de l’auteur furent scrupuleusement respectées. Sur ces négociations littéraires, brièvement résumées dans la préface de 1797, quelles lumières peuvent nous fournir les nouvelles publications?

C’est Diderot qui annonçait à son ami Falconet, alors occupé à Saint-Pétersbourg du bronze de Pierre le Grand, la première apparition du manuscrit de Rulhière. L’auteur avait même demandé son avis à Diderot, et Diderot lui fit une réponse plus digne d’un courtisan que d’un philosophe. Il lui dit « qu’il était infiniment dangereux de parler des souverains, qu’il n’y avait sous le ciel que l’impératrice même qui pût juger jusqu’où elle pouvait être offensée ou flattée d’un tel ouvrage, que toute vérité n’était pas bonne à dire; qu’on ne pouvait avoir trop d’égards, trop de respect, trop de ménagement pour une princesse qui faisait l’admiration et les délices de la nation, et que je pensais que pour lui-même, quelque gloire qu’il se promît de son ouvrage, le plus honnête, le plus sûr et le meilleur était qu’il le supprimât. » Personnellement Diderot ne trouvait pas que l’impératrice y fût trop maltraitée : « En effet, on y voit notre souveraine comme une maîtresse femme, comme un grande cervello di principessa, » et il concluait en insinuant que le meilleur moyen de gagner Rulhière était de tâcher de lui faire obtenir la place, alors vacante, de consul de France à Saint-Pétersbourg. Rulhière était un homme qu’il fallait prendre non par l’argent, mais par une ambition noble. Catherine II, avertie par Falconet, répondit au sculpteur : « Il est difficile qu’un secrétaire d’ambassade, à moins que de jouer d’imagination, sache les choses bien au vrai comme elles sont; je vois comme ils mentent tous les jours plutôt que d’avouer leur ignorance à ceux qui les paient pour dire à tort et à travers ce qu’ils savent et ne savent pas. Ainsi, d’avance, je parierais que l’ouvrage du sieur Rulhière ne vaut pas grand’chose, surtout parce que Diderot dit qu’il y a de la maîtresse femme et du cervello di principessa ; or, dans cet événement, ce n’était point tout cela, mais il s’agissait ou de périr avec un fou ou de se sauver avec la multitude qui prétendait s’en délivrer; or à cela il n’y avait de manigance que celle de la mauvaise conduite du personnage, car sans cette conduite assurément jamais il n’aurait rien pu lui arriver. Il faudrait tâcher d’acheter le manuscrit de Rulhière et j’en ferai écrire à Chotinski. » On voit que Catherine, suivant la lactique qui a réussi avec l’abbé Chappe, court au devant de l’attaque et, avant de l’avoir lu, commence à décrier Rulhière auprès de ses correspondans. Comme la princesse Dachkof, elle a des réserves à faire sur le récit de l’auteur; elle se défend de prendre sur elle la responsabilité du coup d’état et essaie de la rejeter sur celui-là même qui en fut victime. Puis, sentant que toute cette apologie est inutile, elle arrive tout droit à une conclusion pratique : « Il faudrait acheter le manuscrit de Rulhière. » Mais Rulhière était-il homme à le vendre? un Chotinski était-il capable de mener à bien cette délicate négociation? L’affaire avait été introduite par Diderot et Falconet, c’est-à-dire par la filière des lettrés et des artistes; Catherine II voulut lui faire suivre celle de Betski, son ministre, et de Chotinski, son agent, c’est-à-dire la filière des tchinovniks. Tout manqua, et Diderot, mécontent, écrivit à Falconet : « Pourquoi je vous charge de l’affaire Rulhière et non le général Betski? C’est que, puisqu’il devait y avoir un intermédiaire, j’ai mieux aimé que vous le fussiez que personne; c’est que c’était une affaire à traiter de littérateur à littérateur, et non de littérateur à ministre; c’est qu’on a tout gâté et que je me doutais qu’il en serait ainsi. L’argent s’accepte ou se refuse, selon l’homme qui le propose. »

C’est sans doute alors que, suivant la préface de 1797, on essaya de faire peur à Rulhière de la Bastille. Catherine II eut de cette négociation manquée un grand regret; les ministres français ne l’ignoraient pas, et plus d’une fois, dans leurs négociations avec elle, durent se servir du manuscrit de Rulhière comme d’un leurre ou d’une menace. Voici une lettre fort curieuse que, plus de cinq ans après cette première tentative, M. Durand, envoyé de France à la cour de Russie, écrivait au duc d’Aiguillon. C’est au moment où Diderot lui-même s’était laissé attirer à Saint-Pétersbourg : « L’empressement de Catherine pour avoir une copie de la Révolution de Russie écrite par M. de Rulhière est grand, et peut-être est-il augmenté par l’impossibilité où s’est dit M. Diderot de la satisfaire. Elle l’a prié de lui dire au moins ce qu’il en pensait. — Quant à ce qui vous regarde, a dit celui-ci, si vous faites très grand cas, madame, des bienséances et des vertus, guenilles usées de votre sexe, cet ouvrage est une satire contre vous; mais si les grandes vues, les idées mâles et patriotiques vous intéressent davantage, l’auteur vous y montre comme une grande princesse et, à tout prendre, il vous fait plus d’honneur que de mal. — L’impératrice a répliqué : — Vous ne me donnez que plus d’envie de lire cet ouvrage. »

On connaît par les Mémoires de Ségur la singulière aventure de Mercier de La Rivière en Russie. Ancien intendant à la Martinique, il avait publié un ouvrage qui fit quelque sensation : de l’Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques. Catherine II résolut de s’assurer les services de l’économiste La Rivière dans le même temps où elle recherchait ceux du criminaliste Beccaria. Elle offrit de l’indemniser de son voyage et lui donna rendez-vous à Moscou. A peine arrivé dans cette capitale, racontait Catherine II à Ségur, M. de La Rivière se hâta de louer trois maisons contiguës dont il changea précipitamment toutes les distributions et transforma les appartemens en salles d’audience et en bureaux, a Le philosophe s’était mis en tête que je l’avais appelé pour m’aider à gouverner l’empire et pour nous tirer des ténèbres de la barbarie par l’expansion de ses lumières. Il avait écrit en gros caractères sur les portes de ses nombreux appartemens : département de l’intérieur, département du commerce, département de la justice, etc… Sur ces entrefaites j’arrivai, et cette comédie finit. Je le dédommageai convenablement de ses dépenses; nous nous séparâmes contens. » Le récit de Ségur se trouve confirmé sur plusieurs points par les papiers de la tsarine. Voici d’abord une lettre de Catherine II à Panine, où éclate l’impatience qui lui est habituelle lorsqu’il s’agit d’enlever à la cour de France quelque homme de mérite : « Je vous conjure d’écrire au prince Galitsine pour qu’il entre en négociations avec ce M. de La Rivière pour transporter cet homme en Russie. Souvenez-vous surtout de ne point compromettre son nom, afin que le ministère de France ne l’empêche pas de venir ici. Il y a de très bonnes idées dans son Mémoire, et il nous sera plus utile qu’à ceux qui ne savent pas s’en servir. » A la période de désillusion et de désenchantement se rapporte cet autre billet, en langue russe, où le présomptueux philosophe est percé à jour par le mépris de la souveraine comme par celui de la femme d’esprit : «On me dit que de La Rivière n’a pas peu amusé la galerie. Ce n’est qu’un hâbleur, qui s’en fait beaucoup accroire et qui a l’air d’un charlatan. » Dans sa correspondance avec Falconet, on voit combien elle est déjà fatiguée de voir son ministre manqué prendre un ton si haut, et Falconet lui-même, après avoir essayé de le défendre, est obligé de s’écrier: « Est-il possible que l’auteur de l’Ordre essentiel en mette si peu dans sa conduite? » Une autre série de lettres, publiées il y a dix ans par M. Cournault, prouve que c’était Diderot qui avait recommandé Mercier de La Rivière. Diderot, que tant d’expériences n’avaient pas corrigé, s’était engoué, comme à son ordinaire, pour l’auteur de l’Ordre essentiel. « Ah! mon ami, écrivait-il à Falconet, si sa majesté impériale a du goût pour la vérité, quelle sera sa satisfaction! je la devine d’avance et je la partage. Nous nous privons de cet homme pour vous; il se prive de nous pour elle... Ah! mon ami, qu’une nation est à plaindre lorsque des citoyens tels que celui-ci y sont oubliés, persécutés et contraints de s’en éloigner, de porter au loin leurs lumières et leurs vertus. Lorsque l’impératrice aura cet homme-là, de quoi lui serviront les Quesnay, les Mirabeau, les Voltaire, les D’Alembert, les Diderot? A rien, mon ami, à rien. C’est celui-là qui la consolera de la perte de Montesquieu. »

Falconet, mieux renseigné, versa comme une douche glaciale sur cet enthousiasme de son ami : « Si jamais vous recommandez quelqu’un à l’impératrice, faites qu’il se choisisse une compagnie qui honore son jugement... S’il se trouve au cercle de l’impératrice, il ne dira pas assez haut pour être entendu : un homme comme moi, parce que les assistans ne voudront jamais prendre ces quatre mots pour de la modestie. Lorsqu’il disputera sur un endroit de l’Ordre naturel, il ne dira point à son adversaire avec emportement : Il faut être bien bête pour ne pas m’entendre, etc. » Falconet malmena si fort le trop confiant Diderot, que l’impératrice fut obligée d’intervenir pour dégager celui-ci; elle écrivait : « Et Diderot, et Galitsine, et vous, et Panine et moi, et l’auteur même de l’Ordre essentiel, nous avons tous pris le change; nous avons la berlue, nous croyons à des lettres, à des dires de vingt personnes ; mais nous étions des bêtes. » Tel fut l’épilogue de la mission civilisatrice de La Rivière.

L’impératrice, qui n’avait guère eu à se louer de ces trois hôtes de la Russie, l’abbé Chappe, Rulhière, Mercier de La Rivière, trouva plus tard une aimable compensation dans la société de l’ambassadeur de France, le comte de Ségur. Celui-ci a essayé de rendre dans ses Mémoires le charme infini des prévenances impériales, les longues causeries de voyage sur le Dnieper ou dans les steppes de Crimée, les gracieuses réprimandes que lui attiraient les légèretés du prince de Ligne à l’égard des mœurs tatares, ses vains efforts pour apprendre à Catherine II l’art de faire des vers. Elle ne réussissait pas mieux en poésie avec Ségur qu’en musique avec la princesse Dachkof. Son esprit, tout de raison et de pratique, semblait fermé aux délicatesses du rhythme et de la mélodie. Ségur fut obligé de déclarer à son auguste écolière qu’elle devait se résigner « à ne faire des lois et des conquêtes qu’en prose. » Il raconte encore comment il se laissa entraîner par elle à laisser jouer en petit comité une tragédie de sa façon, Coriolan, et l’indulgence dont usa l’impérial auteur de la tragédie d’Oleg et de la comédie du Chevalier de malheur (Gore-bogatyr, dont le héros était Gustave III). Un jour elle lui fit la surprise ou la trahison de faire jouer, sans qu’il s’y attendît, devant toute la cour, la tragédie de Coriolan, et comme il ne savait quelle contenance tenir, « tout à coup l’impératrice, qui était derrière et au-dessus de moi, prend ma main droite dans la sienne, ma main gauche dans l’autre, et me force à m’applaudir moi-même. » Puis elle lui répéta quelques vers qu’elle avait retenus et dont la note cornélienne répondait bien à son énergique nature. Du souvenir de Ségur est inséparable celui du prince de Ligne, Belge par sa naissance, Parisien par son tour d’esprit, qui écrivit à l’impératrice de charmans billets et qui, avant Voltaire, lui avait décerné le nom de Catherine le Grand; mais j’ai hâte de revenir aux documens inédits.

On ne s’attendrait guère à y retrouver une lettre de Lafayette; elle est, il est vrai, adressée à Grimm, et Lafayette le prie de recommander à l’impératrice le voyageur anglais Ledyard, un des compagnons de Cook, qui désirait parcourir la Sibérie, le Kamtchatka et passer en Amérique sur un vaisseau russe. Lafayette, raconte Ségur, avait même conçu, après la guerre des États-Unis, le projet de visiter la cour de Catherine; il fut retenu par la réunion des notables. « L’impératrice, continue l’ambassadeur, m’en montra un vif regret; elle avait un grand désir de le connaître, car alors l’enthousiasme pour l’affranchissement de l’Amérique avait gagné tout le monde, jusqu’aux têtes couronnées. M. de Lafayette leur paraissait un héros, parce qu’il n’avait combattu pour la cause de la liberté que dans un autre hémisphère; mais, dès qu’il voulut soutenir la même cause en Europe, tous les souverains le traitèrent en coupable et en rebelle. »

C’est à l’époque où s’opéra chez Catherine II ce revirement d’opinion que se rapporte sa correspondance avec un émigré français, Sénac de Meilhan. Celui-ci se proposait d’écrire une histoire de Russie au XVIIIe siècle. L’idée était renouvelée de Voltaire, historien de Pierre le Grand. Sénac, qui ne savait pas plus le russe que son devancier, semblait encore moins bien préparé pour des travaux de ce genre. Catherine, ne voulant décourager aucun des talens qui s’offraient à la servir, prit la peine de répondre à l’émigré, et leur échange de lettres fut pendant quelque temps assez actif. Plus tard il perdit la faveur de l’impératrice. Cette correspondance est en partie inédite [4], et M. Grote, de l’académie de Saint-Pétersbourg, semble nous en promettre, au nom de la Société impériale, la publication prochaine. Avec celle de Grimm, elle formera peut-être un ensemble précieux sur la période révolutionnaire. J’arrive maintenant à des correspondans plus assidus et à de plus grands noms littéraires.


III.

M. Charles de Moüy, dans une récente publication, nous a donné les élémens d’un portrait définitif de Mme Geoffrin. Il a expliqué comment la femme d’un financier avait pu avoir une telle situation dans le monde philosophique et dans l’opinion européenne. Sans prétention littéraire et même sans orthographe, elle réunissait chez elle tous les littérateurs distingués de Paris; attachée à l’ancienne religion, elle faisait de son salon un des quartiers-généraux de l’Encyclopédie; simple bourgeoise, elle correspondait avec les têtes couronnées. Gustave III, lors de son voyage à Paris, lorsqu’il cherchait des appuis pour le coup d’état qu’il méditait, se fit présenter à Mme Geoffrin comme à l’une des puissances du jour; Stanislas Poniatovski l’appelait sa « chère maman ; » Joseph II s’arrêtait sur les boulevards de Vienne pour causer avec elle à la portière de son carrosse. La publication des lettres que lui adressa Catherine II est due à M. Hamburger, conseiller d’état et membre de la Société impériale. Il est à regretter qu’on n’ait pas retrouvé celles qu’écrivit Mme Geoffrin. Il faut nous borner à étudier celles de la tsarine : elles sont au nombre de seize et vont de 1763 à 1768. Catherine II s’y fait toute aimable, toute simplette. Ce qu’elle veut, c’est une amitié; ce à quoi elle aspire, c’est à une douce égalité : « Encore une fois, madame, je ne veux point de ces prosternations; entre amis, cela ne se pratique jamais. Puisque vous faites tant que de m’aimer, vous prendrez s’il vous plaît le ton de l’amitié, et cesserez de me traiter comme le sophi de Perse l’était. Tenez, madame, il n’y a rien de plus vilain au monde que la grandeur : quand j’entre dans une chambre, on dirait que je suis la tête de Méduse, tout le monde se pétrifie et chacun prend un air guindé; je crie souvent comme un aigle contre ces façons-là; j’avoue que ce n’est pas le moyen de les faire cesser, car plus je crie et moins on est à son aise. Aussi j’emploie d’autres expédiens. Par exemple, si vous entriez dans ma chambre je vous dirais : Madame, asseyez-vous, jasons à notre aise; vous auriez un fauteuil vis-à-vis de moi, une table entre nous deux, et puis des bâtons rompus, tant et plus, c’est mon fort. » A entendre Catherine II, qui a tout fait pour être impératrice absolue, «n’avoir pas d’égal, c’est insupportable.» Surtout elle se défend d’être une femme à prétentions; elle dira, non sans une pointe de malice : « Je m’étonne que vous me donniez de l’esprit; on m’avait dit que chez vous on n’en croyait pas à ceux qui n’ont pas été à Paris. » Elle se laisse « gronder » par Mme Geoffrin, elle la prie de n’être point « jalouse » de D’Alembert. Et puis des détails sur son train de vie; on dirait une bonne dame racontant à sa commère les petites affaires de s n ménage. Elle se lève à six heures, elle travaille jusqu’à onze; elle dîne, puis elle travaille jusqu’au spectacle, etc. Malgré le ton quasi-bourgeois de cette correspondance, « l’impératrice, suivant l’heureuse expression de Grimm, n’en est jamais absente.» De temps à autre, on voit qu’on a affaire à une dame qui a 200,000 soldats à ses ordres : « L’année passée, j’ai commandé une flotte de vingt et je ne sais combien de vaisseaux; j’étais la première à en rire, mais cependant cela alla très bien; cette-fois je m’en vais commander une armée de 45,000 hommes, » Où la note tragique résonne tout à coup et semble détonner au milieu de cette simple causerie, où la griffe impériale se fait sentir comme celle du léopard de Florian, c’est dans une discussion à propos du manifeste sur la mort d’Ivan VI. Mme Geoffrin avait cru pouvoir répéter certaines critiques dont ce document avait été l’occasion. « On glose chez vous sur ce manifeste? répond Catherine II; on y a glosé sur le bon Dieu, et ici on glose aussi quelquefois sur les Français; mais il n’en est pas moins vrai qu’ici ce manifeste et la tête du criminel ont fait tomber toutes les gloseries. »

On a publié deux lettres de Catherine II à Marmontel ; toutes deux se rapportent à l’année 1767. D’une de ces lettres il existe aux archives russes jusqu’à trois brouillons de la main de l’impératrice. Ce fait démontre la difficulté qu’elle avait, encore à cette époque, à écrire en français et l’application qu’elle prenait pour n’adresser que des lettres élégantes et correctes à ces maîtres de la langue française. Dans l’une, elle remercie Marmontel de l’envoi de son Bélisaire, « un livre qui mérite d’être traduit dans toutes les langues, » et se réserve de le lire pendant son voyage sur le Volga. Ce ne sont pas là de vaines formules de politesse, car non-seulement elle le lit, mais elle le fait traduire en langue russe et met elle-même la main à l’œuvre. « Lorsque Bélisaire arriva en Russie, écrit-elle à l’auteur, il se trouva qu’une douzaine de personnes s’étaient proposé de descendre le Volga depuis la ville de Tver jusqu’à celle de Simbirsk, ce qui fait un espace de 1,300 verstes, mesure du pays. Elles furent si enchantées de la lecture de ce livre qu’elles résolurent d’employer leurs heures de loisir à traduire Bélisaire en langue du pays. Onze d’entre elles partagèrent au sort les chapitres; la douzième, qui vint trop tard, fut chargée de composer une dédicace des traducteurs à l’évêque de Tver, que la compagnie trouva digne d’être nommé en tête de Bélisaire. » Puis elle donne les noms des onze traducteurs, et certes Marmontel pouvait être flatté de trouver parmi eux un Tchernichef, un Alexandre Bibikof, deux des Orlof. L’impératrice s’était chargée du neuvième chapitre. Quand des auteurs français dont la Sorbonne ou le Palais de Justice proscrivaient les œuvres trouvaient en Russie de si ingénieuses flatteries, est-il étonnant qu’ils aient tourné le dos à Versailles et proclamé que du Nord venait la lumière?

Montesquieu était mort (1755) avant que la conquête d’un trône eût rendu à Catherine la liberté d’écrire. Aucun des génies du XVIIIe siècle ne pouvait être plus sympathique à l’impératrice que le grand homme dont les œuvres avaient consolé ses ennuis de grande-duchesse et hâté la maturité de sa virile intelligence. Dans les hommages qu’elle rend à sa mémoire, on n’entrevoit aucun de ces calculs qu’on pourrait soupçonner dans ses cajoleries envers les auteurs à la mode. « Le nom du président de Montesquieu prononcé dans votre lettre, écrit-elle à Mme Geoffrin, m’a arraché un soupir. Son Esprit des lois est le bréviaire des souverains, pour peu qu’ils aient le sens commun. » Et à D’Alembert, en lui envoyant sa fameuse Instruction pour le nouveau code : « Vous y verrez comment, pour l’utilité de mon empire, j’ai pillé le président de Montesquieu sans le nommer; j’espère que, si de l’autre monde il me voit travailler, il me pardonnera ce plagiat pour le bien de 20 millions d’hommes qui doit en résulter. Il aimait trop l’humanité pour s’en formaliser. Son livre est mon bréviaire. »

Catherine II avait essayé de disputer à Frédéric II D’Alembert, le froid géomètre qui fit la préface de l’Encyclopédie. Celui-là n’avait ni les élans passionnés de Diderot, ni la verve pétillante de Voltaire, ni la concision magistrale de Montesquieu : ce qu’elle admirait en lui, c’était bien la raison pure. Dès son avènement, elle voulut lui confier l’éducation de son fils, le grand-duc Paul. Qui sait ce qu’aurait pu devenir entre de telles mains un prince bien doué après tout, dont les circonstances ou peut-être une fatale influence héréditaire avaient aigri le caractère? Dans la sévère dépendance où il vivait, il ne connut jamais la salutaire contrainte d’une discipline morale. Qui, mieux que D’Alembert aurait pu le plier à cette discipline, redresser son caractère en faisant l’éducation de son intelligence? Quel service rendu à la Russie, à l’Europe entière! Imaginez en 1799 un Paul Ier, élevé par D’Alembert. Et pourtant il est difficile de se figurer le philosophe à la cour de Catherine II ; le cabinet de l’impératrice y était presque le seul lieu où il ne se fût pas trouvé dépaysé. Il refusa, et l’impératrice lui écrivit une lettre célèbre où se trouve se passage : « Vous êtes né ou appelé pour contribuer au bonheur et même à l’instruction d’un peuple entier, et y renoncer, il me semble que c’est refuser le bien que vous avez à cœur; votre philosophie est fondée sur l’humanité; permettez-moi de vous dire que, de ne point se prêter à la servir tant qu’on peut, c’est manquer son but [5]. » Ils échangèrent depuis un certain nombre de lettres. Il est à remarquer que celles de D’Alembert ont souvent quelque chose d’affecté, de solennel, de pédantesque. Il démontre, il déclame, il multiplie les formules de respect. D’Alembert, le plus indépendant peut-être des philosophes du XVIIIe siècle, a l’air d’un courtisan, mais d’un courtisan guindé et malhabile. Rien ne montre mieux combien il avait peu l’habitude du métier. Il ne reçut d’ailleurs, à ce qu’il semble, aucun bienfait de Catherine, bien que maladroitement il se donne l’air de les quêter, lorsqu’il se plaint de ses embarras d’argent et félicite l’impératrice de sa générosité envers Diderot. Celle-ci ne le console des persécutions et des pensions supprimées que par de bonnes paroles et par une épigramme à l’adresse de Louis XV : « Vous devez avoir en France une profusion de grands hommes, puisque le gouvernement ne se croit pas plus obligé à encourager ceux dont le génie est admiré dans les pays lointains! » Plus tard, lorsqu’il lui écrivit une lettre étudiée pour lui recommander huit officiers français faits prisonniers au château de Cracovie et qu’il était question d’envoyer en Sibérie, Catherine fit une réponse évasive. Voltaire, sur une telle réponse, se fût bien gardé d’insister. Il connaissait la tsarine et l’irritation qu’elle éprouvait à retrouver partout les officiers français. D’Alembert, avec cette candeur d’honnêteté, cette obstination de bienfaisance, cette ardeur de sentimens qui surexcitent parfois les natures froides, revint à la charge. Dans une deuxième épître, il demanda la mise en liberté de ses compatriotes, et la deuxième épître fut suivie d’une troisième. Cette fois, la réponse de l’impératrice fut écrasante d’ironie. « Vous cherchez, écrit-elle, à me persuader, autant par la solidité du raisonnement que par la force de votre éloquence et la beauté de votre style, de relâcher les prisonniers français qui sont dans mon empire... » Oui, elle les relâchera, mais pas avant les prisonniers turcs et polonais qu’ils ont endoctrinés ; oui, elle leur dira les magnanimes paroles que lui souffle D’Alembert : Allez, soyez libres et remerciez la philosophie, — mais seulement à la paix générale. Elle se moque, avec ses autres correspondans, de la naïveté du philosophe, comme pour les décourager de toute intercession de ce genre. Au moins dans la minute d’une lettre à Voltaire trouve-t-on un curieux passage, et je le citerai d’autant plus volontiers qu’il ne se rencontre dans aucune des éditions de cet écrivain : «J’ai reçu de M. D’Alembert une seconde et troisième lettre sur le même sujet; l’éloquence n’y est pas épargnée; il a pris à tâche de me persuader de relâcher ses compatriotes ; mais n’y a-t-il de l’humanité que pour nos compatriotes? Que ne plaide-t-il pour les prisonniers turcs et polonais, dupes et victimes des premiers? Ces gens-là sont plus malheureux que ceux-ci. Il est vrai que les vôtres ne sont pas à Paris, mais aussi pourquoi l’ont-ils quitté? Personne ne les y a obligés. J’ai envie de répondre que j’en ai besoin pour introduire les belles manières dans mes provinces. » Elle se ravisa d’ailleurs et effaça de sa lettre à Voltaire ce cruel passage. La démarche de D’Alembert contribua peut-être à arrêter les prisonniers sur le chemin de la Sibérie. Une des causes de la dureté de Catherine à l’égard du philosophe fut peut-être le peu d’empressement que mit celui-ci à continuer les relations commencées. Elle accueillit d’autant plus mal ses missives philanthropiques qu’elles venaient après un silence de six années. Elle ne comprit pas son excès de réserve et de délicatesse, et pensa qu’il faut mériter les faveurs par un peu plus d’assiduité. A ce point de vue, elle n’eut pas à se plaindre de Diderot.

Le gouvernement de Versailles ne se lassait pas de fournir à la tsarine les occasions d’exercer un patronage, insultant pour lui, sur ses sujets. Le parti des dévots avait trouvé moyen d’écarter Diderot de l’Académie. Voltaire eut beau écrire à tous ses amis pour leur recommander le philosophe; vainement il essayait de piquer au jeu Mme de Pompadour, vainement il donnait à Diderot sa singulière recette pour amadouer les dévots et surtout les dévotes (lettre à Mme d’Épinay). Louis XV avait déclaré qu’il ne sanctionnerait pas l’élection. « Il a trop d’ennemis, » disait le monarque timoré. Catherine II trouva piquant de se montrer plus brave que l’héritier d’Henri IV. C’est alors qu’elle acheta la bibliothèque de Diderot au prix de 15,000 livres et à la condition qu’il continuerait à en jouir, et que, comme bibliothécaire de l’impératrice, il recevrait un traitement annuel de 1,000 livres. Cette libéralité eut dans le monde philosophique un prodigieux retentissement. De Ferney, de Paris, de toutes parts, arrivèrent à Catherine des lettres de félicitation. Elle y répondait avec une modestie fort bien jouée et s’étonnait d’être louée pour une chose si naturelle. Sa réponse à D’Alembert est un chef-d’œuvre : « Je ne prévoyais pas que cela pût m’attirer tant de complimens. Je suis bien aise, monsieur, de vous avoir fait plaisir par là. Il aurait été cruel de séparer un savant d’avec ses livres ; j’ai souvent été dans le cas d’appréhender qu’on ne m’ôtât les miens. » Comment n’être pas touché de ce retour mélancolique qu’elle faisait sur son passé, sur le temps où l’impératrice Elisabeth surveillait ses lectures comme ses démarches? comment les gens de lettres n’eussent-ils pas reconnu en Catherine II un confrère? Elle aussi avait souffert, elle aussi avait été persécutée par le pouvoir; pour un peu, elle eût fait croire qu’elle avait écrit dans une mansarde. Diderot, avec son âme ardente et enthousiaste, se donna tout entier à sa bienfaitrice. Il fut son homme-lige, comme Grimm, mais bien plus utile que Grimm, car il avait un génie plus haut, un caractère indépendant, et l’excès même de son adoration ne laissait soupçonner en lui aucune servilité. Ce n’est point par calcul ou par instinct de domesticité, comme le baron Melchior, qu’il se dévoue à Catherine, c’est par un pur élan de ferveur et de reconnaissance. Ce n’est pas tant du bienfait qu’il est touché que de cette manifestation éclatante du libéralisme impérial : il voit la philosophie assise sur le trône, et c’est l’Encyclopédie elle-même qui semble triompher dans les pompes du Palais-d’Hiver, Diderot était jeune encore; alors âgé de quarante-deux ans, il n’avait encore publié que l’Essai sur le mérite et la vertu, les Pensées philosophiques, condamnées au feu par le parlement, la Lettre sur les Aveugles, qui le fît mettre à la Bastille, les premiers volumes de l’Encyclopédie, qui lui attirèrent les arrêts du conseil. La protection de la tsarine l’arrache à ses persécuteurs, lui assure l’aisance, le repos de l’esprit. C’est sous ses auspices en quelque sorte qu’il publie ses autres écrits; Catherine pouvait se féliciter d’être venue en aide à un homme de génie qui payait sa dette non-seulement avec de l’encens, mais avec des chefs-d’œuvre. Elle l’avait secouru précisément dans la période la plus active de sa maturité; elle pouvait se dire que le XVIIIe siècle peut-être lui devait Diderot. Quant à la vénération passionnée de celui-ci pour Catherine, on ne peut s’en faire une idée que par ses lettres intimes à Falconet. C’est lui qui donna à la tsarine le célèbre sculpteur, comme il voulait lui donner Rulhière et La Rivière, comme il voulait se donner plus complètement lui-même et suivre en Russie tous ceux dont il dépouillait la France. « L’amitié, le sentiment de la reconnaissance la plus vive, écrit-il à Falconet, m’enlèveront un jour de vive force et me porteront dans les bras de mon ami aux pieds de ma bienfaitrice. » Dans son imagination de poète et d’artiste, il médite d’immenses travaux, des œuvres gigantesques où il célébrera la gloire de l’impératrice; pour elle, il veut « exécuter à lui tout seul tout ce que notre Académie française n’a pu faire au nombre de quarante dans un intervalle de cent quarante ans. » On dirait un chevalier des temps héroïques en quête de quelque merveilleuse entreprise pour l’honneur de sa dame. Diderot paraît éprouver un sentiment plus vif que celui de la reconnaissance; en tenant compte de l’emphase sentimentale qui gâte parfois la belle prose du XVIIIe siècle, les lettres où Diderot parle de Catherine semblent celles d’un amoureux. Quand plus tard elle lui demandait ce qui pouvait le rendre heureux, « il la supplia, dit Mme de Vandeul, de lui donner une bagatelle qu’elle eût portée. »

Quand Diderot se décida à faire le voyage de Russie, il ne comptait, assurait-il, y faire qu’un séjour de deux mois, obtenir une audience de présentation, puis une audience de congé. Il fut trompé de la bonne manière : il fallut rester cinq mois; chaque jour, il avait avec « sa souveraine » un entretien de plusieurs heures. Et cependant l’impératrice avait de terribles affaires sur les bras, la guerre de Turquie et la révolte de Pougatchef. Diderot n’a rien écrit sur son voyage, et sa fille ne sait rien, sinon que, peu fait pour vivre à la cour, il dut y commettre bien des gaucheries. C’est donc à d’autres qu’il faut s’adresser pour savoir l’impression qu’il y produisit. « On dit, écrivait le roi de Prusse à D’Alembert, qu’à Saint-Pétersbourg on trouve Diderot raisonneur, ennuyeux : il rabâche toujours les mêmes choses. » Frédéric II avait des motifs pour n’être point satisfait du séjour de Denis à la cour de Russie : lui-même était alors assez mal avec l’impératrice; il soupçonnait le philosophe d’avoir parlé politique ; il était froissé de ce que Diderot n’eût pas accueilli son invitation à Berlin. De son côté l’impératrice faisait à Voltaire un grand éloge de Denis; mais peut-on se fier à ces complimens? Si elle avait eu quelque déconvenue ou quelque désillusion, elle se serait bien gardée de l’avouer à Voltaire, c’est-à-dire au monde entier! Une correspondance de Grimm avec le comte Nesselrode, encore inédite, sauf quelques extraits dans la collection de la Société impériale, nous aidera peut-être à éclaircir ces contradictions. Les lettres de Grimm méritent d’autant plus de créance qu’elles sont semées de traits satiriques et qu’elles confirment ce que suppose Mme de Vandeul, des « gaucheries » de son père : « L’impératrice est vraiment enchantée de Diderot, voilà l’essentiel. Au reste, il lui prend la main, il lui secoue le bras, il tape sur sa table, tout comme s’il était au milieu de la synagogue de la rue Royale (chez d’Holbach)... Il a auprès de sa majesté le succès le plus brillant et le plus complet. Elle en pense comme vous et moi, qui le connaissons depuis tant d’années : c’est tout dire. Il est avec elle comme avec nous, tout apprivoisé... Il n’a fait aucune conquête, excepté celle de l’impératrice. Je n’étais pas inquiète de celle-là, mais tout le monde n’a pas la tête de cette grande femme et n’est pas accoutumé comme elle au génie et à ses étrangetés (novembre et décembre 1773). »

Diderot, comblé de cadeaux et de bienfaits, quitta Saint-Pétersbourg, enchanté d’y avoir été traité, disait-il, « comme le représentant des honnêtes gens et des habiles gens de mon pays. » L’impératrice lui avait offert 200,000 roubles pour l’aider à une nouvelle édition de l’Encyclopédie et Diderot se promettait de publier un livre sur les nouveaux établissemens de Catherine. L’impératrice, qui, lors de son arrivée, avait envoyé au devant lui son chambellan Narichkine, lui donna un autre homme d’esprit pour le reconduire à La Haye. Le pauvre Diderot s’entendait si mal à voyager qu’il fallait, pour ainsi dire, le mettre en voiture comme un enfant. « Il est capable de faire tout de travers, écrivait Grimm à ses amis, faites- vous-le livrer garotté par la poste! »

Le roi de Prusse n’était pas seul à soupçonner Diderot de remplir à Saint-Pétersbourg quelque mission de son gouvernement. L’ambassadeur d’Angleterre auprès de la cour de Russie, Cathcart, parlait avec la même mauvaise humeur du philosophe. « M. Diderot, écrivait-il à son ministre, est avec l’impératrice à Tsarkoe-Sélo, où il continue ses intrigues politiques. » Que faut-il penser de ces prétendues intrigues? Les éditeurs du dix-septième volume de la Collection ont publié quelques extraits de la correspondance de M. Durand, envoyé de France, avec le duc d’Aiguillon, ministre des affaires étrangères. Il est probable que M. Durand essaya d’avoir par Diderot quelques renseignemens sur les dispositions de Catherine. « L’exhortation que vous avez faite à M. Diderot, écrivait d’Aiguillon, est très bien placée. Je ne sais si l’on peut compter sur ses sentimens pour croire qu’il se conduira d’après les principes que vous lui avez rappelés. Son admiration continuelle pour l’impératrice est une disposition bien prochaine à l’adulation. Ces observations ne nous empêcheront pas de rendre à M. Diderot la justice qu’il aura méritée, et je présume que vous vous mettrez en état d’apprécier sa conduite à sa véritable valeur. » Quelle exhortation avait-on faite à Denis? Quels services attendait-on de lui? Était-il capable de trahir les secrets de l’impératrice par dévouement au roi? Était-il homme à oublier sa qualité de Français par adoration pour l’impératrice? A quel terrible conflit de devoirs se trouvait-il en proie, et quelle singulière idée que de vouloir lui faire jouer un rôle politique! Diderot, ce distrait, qui se conduit au Palais-d’Hiver comme dans sa mansarde, ce rêveur qui, suivant le mot de Catherine, a parfois cent ans et parfois n’en a pas dix, est pourtant celui-ci dont s’inquiètent la Prusse, l’Angleterre, l’Autriche et dont on s’entretient au foreign-office, à Potsdam et à Schœnbrunn. Diderot diplomate ! Voilà assurément une page qui manquait à son histoire. Mais quel diplomate pouvait-il bien être? Il est certain que l’impératrice l’avait jugé et qu’elle se défiait de ses distractions de penseur et de ses puérilités de grand enfant. Elle ne lui disait de ses affaires que ce qu’elle désirait qui fût répété, et voici ce que nous apprend M. Durand : « Les conférences entre Catherine et Diderot se succèdent sans cesse et se prolongent de jour en jour. Il m’a dit, et j’ai des raisons de croire qu’il n’est point faux, qu’il a peint le danger de l’alliance de la Russie avec le roi de Prusse et l’utilité de la nôtre. L’impératrice, loin de blâmer cette liberté, l’a encouragé par ses gestes et par ses propos. — Vous n’aimez pas ce prince? disait-elle à Diderot. — Non, répliqua celui-ci, c’est un grand homme, mais un mauvais roi et un faux-monnayeur. — J’ai eu, dit-elle en riant, ma part de sa monnaie. » Catherine n’avait plus alors à faire mystère de son aversion pour Frédéric; c’est vers cette époque que l’on peut signaler dans sa politique une tendance très marquée à se rapprocher de la France. Diderot n’a pu que transmettre de Tsarskoe-Sélo à Versailles quelques paroles d’amitié et d’encouragement.

Catherine II comptait parmi ses amis Diderot, D’Alembert, Voltaire, trois des plus grands noms du siècle; mais pour avoir son brelan de philosophes comme Voltaire avait son « brelan de rois, » il lui manqua Rousseau. Faut-il s’en étonner? Rousseau appartient à une tout autre génération que les correspondans de Catherine. Diderot, bibliothécaire de la tsarine; D’Alembert, membre de l’Académie française et pensionnaire du roi ; Voltaire, gentilhomme ordinaire de la chambre, ancien chambellan de Frédéric, n’étaient pas des révolutionnaires. Ils ne s’en prenaient qu’aux abus, au fanatisme, à l’intolérance. Ils n’entendaient point se passer du concours des princes, et s’appuyaient volontiers sur les trônes contre l’église. Provisoirement ils s’accommodaient de ce qu’on appelait alors « le despotisme éclairé; » ils n’auraient peut-être rien désiré de la révolution française après les réformes de 1789. Avec Jean-Jacques apparaît le deuxième ban de l’armée philosophique, les démocrates. Son Contrat social, d’où devait sortir le mouvement de 1792, était l’objet des railleries de Voltaire. Celui-ci pourrait se définir un monarchiste libéral, Rousseau est un républicain. L’un joue au seigneur de Ferney, l’autre est citoyen de Genève. Rousseau, qui déjà conseillait aux Polonais de couper la tête à Poniatovski, quelle figure eût-il faite dans l’intimité des rois? D’instinct, Catherine l’avait pris en aversion. Elle attribuait à l’Emile la mauvaise éducation du prince de Danemark ; elle le rangeait parmi « les livres contre la loi et les bonnes mœurs, qui doivent être prohibés du monde entier. » A propos du Contrat social, elle se moquait du « nouveau saint Bernard, qui prêchait une croisade contre elle. » Quand plus tard des troubles éclatèrent à Genève, elle annonçait que « c’était Rousseau qui avait mis le feu aux étoupes. »

Dans sa correspondance avec les hommes de lettres de l’Occident, Catherine II a cherché à la fois un plaisir personnel et l’intérêt de son empire. Fatiguée de son entourage de courtisans, aspirant à vivre quelques heures avec des égaux, elle cherchait hors du Palais-d’Hiver, hors de la Russie, des intelligences contre lesquelles la sienne pût s’exercer. Pour ses hôtes et ses correspondans, elle se dépouillait de son rang, ne voulait être qu’une aimable femme, un homme d’esprit. Elle eut des plaisirs nobles et raffinés que ne soupçonnèrent ni les Louis XV de France, ni les George d’Angleterre. La Russie n’y perdait rien. En protégeant dans l’Europe entière les écrivains et les artistes, Catherine ravissait au roi très chrétien une gloire dont Louis XIV avait été si fier : c’était à Saint-Pétersbourg et non à Versailles qu’on trouvait un Auguste. On avait dit le siècle de Louis XIV, pourquoi ne dirait-on pas le siècle de Catherine II, puisque Louis XV manquait à son époque? Le prestige de son empire s’en accroissait; or qui ne sait que le prestige c’est encore de la puissance? La Russie, hier encore un pays barbare, semblait marcher à la tête de la civilisation, en goûter tous les raffinemens et toutes les élégances exquises. Quand on voyait Catherine, au milieu des dépenses d’une triple guerre, acheter des tableaux, pensionner des écrivains, dresser des monumens de bronze, qui aurait pu s’aviser qu’un tel superflu de culture cachât souvent l’absence du nécessaire? Les acquisitions de Teniers, de Vanloo et de Wouvermans faisaient supposer des finances bien en ordre, par conséquent une agriculture prospère et des campagnes populeuses : le respect et presque la terreur de la Russie grandissaient en Europe, Catherine attirait les sympathies par les mêmes procédés : était-ce donc un empire barbare que celui où l’on appelait Beccaria pour faire les lois pénales, où les maximes de Montesquieu devenaient celles de l’état, où un Diderot était l’hôte favori de la tsarine, où les idées réputées subversives à Paris trouvaient la souveraine pour protectrice? Les lettrés étrangers rendaient à Catherine d’autres services; ils la tenaient au courant, dans une correspondance familière, de ce qui se faisait, de ce qui se disait à Paris; ils lui ramenaient l’opinion, ils tournaient en ridicule ses ennemis. C’était eux encore qui partout lui recrutaient des officiers, lui embauchaient des savans, des artistes, des ingénieurs, et montraient la Russie comme une terre promise à tous les talens méconnus. Sans doute, à Moscou, les dévots murmuraient de cette intimité de la tsarine orthodoxe avec les libres penseurs, les athées de l’Occident; elle eut même à se défendre des reproches d’un haut personnage ecclésiastique, qui semble être l’archevêque Platon. Sa réponse mérite d’être citée; elle prouve que Catherine a rarement perdu de vue le côté utilitaire de ces relations : « Moins de vous que de tout autre, de vous une personne sacrée, qui a été distinguée, honorée, comblée de bienfaits, je pouvais m’attendre à cette absurde appréciation de ma correspondance (avec Voltaire). Un cœur plein de méchanceté pouvait seul lui donner cette maligne interprétation. Quoi de plus innocent qu’un tel commerce épistolaire, alors que ce vieillard de quatre-vingts ans, dans ses écrits que lisait l’Europe entière, s’efforçait de glorifier la Russie, d’humilier ses ennemis, de contenir l’hostilité agissante de ses propres concitoyens, empressés de répandre partout leur haine envenimée contre notre patrie, et qu’il réussissait à les contenir? A ce point de vue, les lettres adressées à l’athée n’ont point, je pense, porté de préjudice ni à l’église ni à la patrie! »

Catherine II, en protégeant nos philosophes, se venge du ministère et de la cour de Versailles. Elle se pose en redresseur des torts que se donne la royauté bourbonnienne vis-à-vis de l’intelligence française. Le premier titre à sa faveur est d’avoir encouru la défaveur de Louis XV ou de M. de Choiseul. Voltaire, réfugié à Ferney, D’Alembert, privé de ses pensions, Diderot, écarté de l’Académie, sont ses amis naturels. Elle traduit Bélisaire condamné par la Sorbonne. Elle souscrit à l’Encyclopédie au moment où la publication en est suspendue par ordre; elle offre un emploi à Beccaria dès que le Traité des délits et des peines est interdit à Paris, Toutes les forces vives que Louis XV dédaigne et irrite, elle les appelle à elle. Elle est en France la « souveraine » des gens d’esprit; déjà dépouillé par Frédéric II, qui est, même chez nous, le roi des militaires, Louis XV ne compte plus.

Ces correspondances font mieux voir ce qu’était Catherine II. Quelle puissance de séduction avait-elle pour exercer un tel empire sur les génies les plus divers, le froid D’Alembert, le passionné Diderot, le sceptique Voltaire, le rude Falconet? Elle a voulu n’être qu’un égal avec des égaux, et dans ces luttes intellectuelles elle se trouve n’avoir pas trop présumé d’elle-même. Dans sa correspondance avec Voltaire, on ne sait qui des deux a le plus d’esprit. Qu’on ne dise pas que ses lettres étaient rédigées par d’autres : les minutes sont bien de sa main, et peu de personnes autour d’elle eussent pu faire aussi bien. Sa correspondance française, dont nous commençons seulement à embrasser toute l’étendue, n’est pas toute son œuvre littéraire; de sa main, elle a rédigé quantité d’ukases, de manifestes, de projets de lois, de lettres à ses ministres et à ses agens; elle nous a laissé de curieux mémoires, des essais pédagogiques, des pièces de théâtre, des contes, des pamphlets. On peut apprécier maintenant quelle part de gloire personnelle lui revient dans son règne et sa supériorité sur les plus grands de ses collaborateurs. Quand on voit à toutes ses tâches multiples, la guerre, la diplomatie, la législation, la colonisation, s’ajouter tout ce travail littéraire, on comprend qu’elle puisse se vanter d’être laborieuse. Est-il nécessaire de chercher ailleurs la cause de la décadence française au XVIIIe siècle? Un Louis XV pouvait-il lutter contre un Frédéric ou une Catherine? Que pouvait faire ce roi fainéant, égaré dans ce siècle de rudes travailleurs? Sur Frédéric II lui-même, Catherine aurait peut-être un avantage. Les Allemands ont pu reprocher au roi de Prusse d’avoir dédaigné la littérature nationale, méconnu Klopstock, ignoré l’auteur de Gœtz de Berlichingen. L’admiratrice de Montesquieu et de Voltaire se souvint toujours qu’elle était impératrice russe. Elle rabrouait Soumarokof et le protégeait; elle livrait à Fon-Vizine les jeunes nobles ignorans (niêdorosli), comme Louis XIV livrait à Molière les marquis ridicules; elle donnait confiance à Derjavine en sa vocation lyrique; elle laissait Golikof élever comme un monument son Histoire de Pierre le Grand; elle encourageait le mouvement scientifique et archéologique. Tout en correspondant avec l’auteur de Zaïre, elle écrivait la tragédie nationale d’Oleg, et cette impératrice, fille de l’Allemagne, élève du génie français, a su conquérir une place dans la littérature russe.


ALFRED RAMBAUD.

  1. Voyez la Revue du 1er février 1874, Catherine II dans sa famille.
  2. Le correspondant de Catherine II à Hanovre était Zimmermann, écrivain réputé dans l’Allemagne entière, auteur d’un traité sur la Solitude, et qui, entre autres services qu’il rendait à Catherine, lui recrutait en Allemagne des médecins et des chirurgiens. Voyez Zimmermanus Verhältniss mit der Kayser in Catharina II, par Marcard, Brème 1803, Ce livre a pour appendice vingt-neuf lettres, en langue française, échangées entre l’impératrice et Zimmermann. « J’ai vu, écrivait Catherine à Zimmermann en 1787, j’ai vu dans les gazettes d’Hambourg le démenti que vous avez donné aux magnétiseurs de Strasbourg, etc. »
  3. Voyez la Revue du 1er avril 1864.
  4. Voyez Sotchinenia imperatritsy Ekaleriny, t. II. — Rousskii Archiv, année 1866.
  5. Dans les archives de Moscou, la minute de cette lettre n’est pas de la main de l’impératrice, et la question d’authenticité a été soulevée. Les éditeurs des papiers de Catherine se prononcent sans hésitation pour l’affirmative.