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Celles qui travaillent

La bibliothèque libre.

SIMONE BODÈVE

CELLES
QUI
TRAVAILLENT
quatrième édition
PARIS
Société d’Éditions Littéraires et Artistiques
LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF
50, chaussée d’antin, 50

PRÉFACE


La question féministe, qui a toujours existé, mais que pendant des siècles l’homme a pu feindre d’ignorer, se pose, de nos jours, avec une franchise impérieuse. Impossible de la nier, ou de l’esquiver par l’ironie. Il ne s’agit plus de sentimentalisme, qu’on peut tourner en dérision. C’est un fait brutal, de l’ordre économique. Il pèse sur la société, de sa force implacable. M. Brieux jetait ces jours derniers, le cri d’alarme. À l’indifférence du public parisien il dénonçait le danger social que menace de devenir la Femme seule, — les deux millions de femmes seules, en France, victimes de la misère et de l’égoïsme masculin ; et il prophétisait une guerre des sexes, qui déjà se prépare, dans tous les pays du monde, par suite de l’invasion, sur le marché du travail, de cette nouvelle armée de fourmis affamées, que traite en ennemies le prolétariat ouvrier.

Qui nous renseignera sur ce peuple féminin ? Qui nous fera pénétrer dans ses rangs, nous permettra de lire dans ses aspirations ? D’une façon générale, la pensée du peuple nous est mal connue ; jusqu’à Charles-Louis-Philippe et à M. Pierre Hamp, il n’a guère été décrit, dans l’art français, que par des romanciers bourgeois, dont le talent et la probité d’observation n’ont réussi qu’imparfaitement à saisir un modèle, plus défiant et moins simple qu’on ne croit. Nous ignorons bien davantage encore le prolétariat féminin.

« Le travail, trop longtemps, écrit mademoiselle Bodève, a été comme une sorte de punition imposée aux pauvres, pour qu’il n’en reste pas en nous quelque préjugé. Aux yeux de beaucoup de gens, la femme condamnée à travailler pour vivre demeure encore une paria. On se permet tout avec elle ; ou bien, on la plaint, si on a bon cœur. La respecter ? Peu savent ce que c’est. » Et j’ajouterai : « La connaître ? Personne ».

Les très rares élues qui, parmi les femmes sorties du peuple ouvrier, sont devenues artistes, ont été aussitôt conquises par l’élite ; elles n’ont pu résister à la force de séduction de la société qui leur faisait fête ; elles se sont pliées à ses formes de pensée, avec la souplesse ordinaire de la femme ; et, en atteignant parfois à une étonnante virtuosité d’expression artistique, elles ont perdu tout intérêt humain. Du peuple, d’où elles viennent, il ne leur reste rien. On dirait qu’elles ont voulu l’oublier, au plus vite ; elles ont tourné la page sur la sombre vie passée.

Tout autre est l’écrivain, dont nous avons l’honneur de présenter l’ouvrage au public. Mademoiselle Simone Bodève n’a jamais rompu les liens qui l’attachent à la misérable armée de Celles qui travaillent. Elle a combattu, dans leurs rangs ; elle leur reste fidèle ; et, de tout ce qu’elle a vu, elle conserve et reflète l’image, avec la précision d’un miroir sans défaut. Que l’on n’attende pas d’elle les effusions de pitié, ou les indignations révolutionnaires de ceux qui peut-être aiment le peuple et qui voudraient l’aider, mais qui ne le connaissent pas et, quand ils parlent de lui, ont l’air de chanter faux : car il leur est plus facile de s’exagérer la misère que de la sentir avec vérité. La misère est un visage familier à Simone Bodève ; elle l’a vu de près. Elle ne songe pas à s’indigner. Elle ne s’attendrit jamais. Elle ne s’étonne même point. C’est ainsi : c’est ainsi ; on n’y changera rien, avec des déclamations de tribun, ou des larmes à la Diderot. Il s’agit de voir, de voir exactement, et de dire ce qu’on voit. Après, on avisera. — Je ne connais pas d’intelligence de femme plus saine, plus lucide. Elle a le bon sens français et le sens du réel ; et elle possède aussi cette vaillance naturelle des braves gens de chez nous, qui ne se fait point d’illusion sur ses ennemis, — ni sur ses amis, et qui n’en garde pas moins son optimisme intact et son énergie entière. Cette bravoure se relève d’une pointe de calme ironie, qui perce à jour les mensonges, les petites vanités, et ses propres erreurs, — « cette gouaillerie légère du peuple de Paris », qui le sauve de toute amertume. De plus, elle appartient à cette espèce nouvelle qui, depuis vingt à trente ans, se forme parmi l’élite populaire et bourgeoise de toutes les grandes villes d’Europe, — ces hommes et ces femmes, sur qui ne pèse plus aucune superstition, laïque ou religieuse, et qui, sans violence, mettant à nu l’inanité des préjugés du passé (vertus et faiblesses mêlées), vont tranquillement leur chemin et préparent l’ordre nouveau, — ce que Simone Bodève, à la fin de son livre, appelle « le régime supérieur de la liberté ».

Mais l’œuvre ne vaut pas seulement par son exactitude et son indépendance ; elle a, comme tous les livres de Simone Bodève, le don de double vue : vue des yeux, vue de l’âme. Cela aussi est un don bien français. Nulle race n’a jamais possédé une telle pénétration psychologique, et le goût naturel de l’exercer, depuis des siècles. C’est qu’elle est à la fois une grande race d’action et une grande rêveuse, qui ne se contente pas de vivre vigoureusement, pour son compte, mais qui, par curiosité, par esprit d’observation, par instinct sociable, par une sorte de cordialité amusée et apitoyée, se plaît à vivre, en pensée, la vie des autres. — Voyez, dans L’ouvrière à Paris, cette suite de jolis tableaux, d’une touche précise et preste : le départ de la maison, à l’aube, dans le métro ; le déjeûner des midinettes ; les ouvrières à l’atelier ; la peinture si touchante et si juste du soir de la vie, de La vieillesse ; et surtout, dans la seconde partie : L’employée de commerce à Paris, la description des étiolées, Au bureau, pauvres plantes ligotées, sans air et sans lumière. Que de caractères variés, de types féminins intelligemment saisis ! C’est d’abord celle sur qui repose le foyer tout entier : la mère, toujours harassée, enragée de travail, grondeuse, indulgente au fond — (« elle en a tant vu » dans sa terrible vie de labeur, sans jamais une éclaircie !) — un de ces êtres, pour qui semble faite la parole hindoue : « S’il n’existait des êtres patients, à l’égal de la terre, le monde cesserait d’exister » ! — La voici vieille maintenant, et devenue grand’mère ; n’ayant plus à peiner, elle n’a plus de courage à rien ; elle a l’idée fixe de la maladie menaçante, et ne veut pas être à charge ; elle n’est plus à l’unisson des pensées, des progrès du temps, elle essaie de le cacher, et, ne trouvant plus personne à qui se confier, elle radote interminablement avec elle-même. — Voici encore l’admirable portrait de la petite ouvrière, frivole et travailleuse, très sérieuse, « bien qu’on n’en ait pas l’air », le plus souvent désintéressée, un tantinet vaniteuse, avec ses folies, ses déceptions, son besoin de s’attacher, sa peur de la solitude plus que de la misère. — Cette autre, c’est « Petite », l’enfant gâtée, dont les parents ouvriers veulent faire une employée : rêve naïf de grandeur, que la réalité se charge vite de dégonfler ; et c’est sa triste chasse à un emploi, l’odyssée de ses illusions et de ses déboires. — Plus pitoyable encore est la jeune bourgeoise déclassée, la fille instruite, timide, qu’on refuse partout, « parce qu’elle sait trop », honteuse de sa misère, terrifiée des démarches à faire, des humiliations à subir, sans armes dans le combat. — Et, le pire de tout : ces employées de grands magasins, que guette « la mise-à-pied », en temps de morte-saison, et qui s’espionnent les unes les autres, prêtes à se dénoncer, afin de détourner de soi le danger. — Tant d’autres : clients, patrons, ouvrières, — toute une galerie de portraits. Sans parler des remarques générales qui dépassent de beaucoup l’observation immédiate. Par exemple, sur la personnalité de la femme, ou sur l’antagonisme de la femme et de l’homme en amour. — Il ne faut pas une médiocre habileté pour animer de tant de vie un ouvrage de documentation pratique et précise sur le sort de l’ouvrière.

L’expression n’a pas toujours la parfaite sûreté de la pensée. Le métier est inégal, comme c’est le fait de presque tous les artistes qui n’ont pas une âme de virtuose, et à qui il est plus aisé d’écrire quelquefois très bien quand la passion leur dicte, que d’écrire bien toujours. Le style de Mademoiselle Bodève, le plus souvent net et ferme, procédant d’ordinaire par périodes assez larges, curieusement coupées en petites phrases alertes, qui courent par petits pas précipités, comme les ouvrières qu’elles décrivent, — est quelquefois alourdi et gêné, et se sent des incorrections du parler familier. Il serait trop facile de relever certains défauts, que l’auteur saura peu à peu corriger, d’elle-même : ce serait le fait d’une critique myope et sans générosité, plus occupée d’établir sa supériorité que celle des œuvres qu’elle étudie. Il faut noter d’ailleurs que Mademoiselle Bodève, dont l’instruction a été presque exclusivement scientifique, sacrifie, dans ses livres, non sans excès parfois, la beauté à la vérité. C’est à celle-ci qu’elle réserve toute son ardeur d’amour et son culte passionné :

« Vérité, une et infinie, qui n’existes que pour qui te cherche et te dérobes à qui te tient… Toutes les âmes, celles qui te chérissent, celles qui te méconnaissent, sont nées pour ta grandeur ; toutes pour toi ont souffert et dorment ou dormiront avec ta paix. Je n’ai pas su très bien juger de chacune, selon ta seule justice ; mais je tiens de toi de l’avoir tenté avec piété et dans ton espérance ».

C’est par cette prière, d’une religieuse ferveur, que s’ouvre un des romans de Simone Bodève. L’objet de l’art, pour elle, est de refléter le réel, tout le réel, clairement, purement, sans inutile beauté. Elle aime à prendre pour devise le mot de Spinoza : « Est vraie toute chose adéquate à son objet. » Et c’est aussi la règle de son esthétique : « Est beau tout ce qui exprime exactement l’objet ». — Cette intrépide sincérité est trop rare chez une femme pour que nous ne l’admirions point.

Mais pour juger des fruits que cette loyauté d’esprit et cet amour du vrai ont pu produire, je voudrais que la lecture de ce petit ouvrage engageât à connaître l’œuvre capitale de Simone Bodève : La petite Lotte. Ici, l’on aura non plus l’analyse intelligente, mais la vision directe et tragique de la vie des ouvrières à Paris. C’est l’histoire d’une fillette du peuple, — une petite âme pure, fière, sauvage, qui, à la suite de tristesses domestiques et d’une honte atroce, dont elle est innocente, fuit la maison paternelle, veut gagner seule sa vie, plonge au fond de la misère, se débat au milieu d’autres infortunées, et disparaîtrait dans le gouffre, sans la rencontre d’une amitié qui devient un amour ; mais toujours ravagée par l’idée fixe de la honte passée (en partie imaginaire), incapable de l’avouer à celui qu’elle aime, et plus incapable encore, dans sa loyauté, de la lui cacher, elle se tue, à la veille de son mariage avec lui. Impossible de rendre, en cette sèche analyse, la beauté frémissante de cette âme de jeune fille, silencieuse, solitaire, sensitive, constamment froissée, tendre, aimante, constamment menacée, qui reste naïve et pure, au milieu de quelle vie ! et qui meurt « pour rien », comme dit un personnage, « parce qu’il y a la fausse pudeur, nos conventions, nos préjugés », parce que surtout elle a cette admirable fierté des grandes âmes féminines, cette flamme aristocratique qui brûle dans les cœurs les plus misérables et les plus humiliés.

Et, plus encore que la petite héroïne, la peinture du milieu où elle vit atteste la maîtrise de l’artiste. Vaste tableau, impassible et poignant. Il fourmille de personnages, tous vrais, tous frappants. La première partie du roman, (très supérieure à la seconde), est un modèle de vérité sobre, d’originalité simple dans la peinture des caractères, directement évoqués, avec un don merveilleux du dialogue. Pas un livre, en France, qui ait, jusqu’ici, fait vivre avec cette vérité le prolétariat féminin de Paris. Par l’acuité et l’ampleur de la vision, par la simple grandeur de la vie simplement reflétée, j’ose dire que le livre de Simone Bodève fait, dans ses meilleures pages, penser à Tolstoï. Ici, l’auteur s’efface, ses défauts s’atténuent, et ses qualités d’intelligence des âmes atteignent à une puissance, dont je ne connais guère d’autre exemple dans la littérature féminine : non, pas même chez les plus illustres des femmes de lettres anglaises ou scandinaves : une Eliot, une Selma Lagerlöf.

Saluons avec joie ces hauts dons créateurs ; honorons un talent énergique, original, inégal, incomplet, un peu barbare, et qui, pour grandir, doit être sévère avec lui-même, mais où brûle la flamme de vie. Et que notre hommage s’adresse — au-delà de l’auteur de La petite Lotte, — à la petite Lotte elle-même qui l’inspira, à Celles qui travaillent, au peuple de Paris, — « ce grand peuple murmurant, dont le travail use les yeux, les muscles, dévore la jeunesse, l’intelligence, le sang, la chair, courbe les dos, jamais les âmes ».

ROMAIN ROLLAND.
Janvier 1913.