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Ces dames aux chapeaux verts/2/12

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Ernestine remet à ce moment à Arlette une carte postale :

— Le facteur a apporté ça pour vous…

— De qui est-ce ? demande Telcide.

— C’est de mon amie Jacqueline…

— Il me semble qu’elle vous écrit beaucoup depuis quelque temps.

— Beaucoup ?… c’est-à-dire que, depuis quinze jours, elle m’a adressé quatre cartes… voici la cinquième.

— Vous m’avez dit, je crois, que vous aviez été élevée avec elle…

— Oui, ma cousine… Généralement elle vit en Angleterre. Comme elle est à Paris pour deux mois, elle m’écrit :

— Que fait son père ?

— Il est dans les ambassades.

— Où habite-t-il ?

— Faubourg Saint-Honoré.

— Comment s’appelle-t-il ?

— De Verlone… Jacqueline a dix-neuf ans, des cheveux noirs, des yeux bleus. Elle monte à cheval et joue au football. Je l’aime beaucoup.

— Je ne vous en demande pas tant !

— Excusez-moi de vous laisser, ma cousine. Ces odeurs, cette fumée, cette humidité âcre me grattent la gorge…

— Il faudra pourtant bien que vous vous y habituiez…

Arlette remonte dans sa chambre. Elle a hâte d’embrasser cette carte, dont la gravure populaire lui semble si belle puisqu’elle représente l’Arc de Triomphe. Jacques tient parole. Que de choses elle lit dans cette phrase banale : « Avec mes meilleurs embrassements, Jacqueline. » Ainsi elle s’évadera bientôt de cette maison triste où chaque jour amène sa corvée et son nettoyage. Elle retournera vers ce Paris admirable !… Finie, l’existence médiocre ! finis les jours sombres ! finies, les récriminations acerbes d’une Telcide hargneuse. Ah ! Jacques ! Jacques ! comme Arlette vous aime !

— Coucou ! ma petite cousine…

Depuis qu’elle est allée au rendez-vous de M. Hyacinthe, Marie Davernis est devenue facétieuse. Elle se livre à de futiles plaisanteries. Ainsi elle crie : « Coucou, ma petite cousine. » Elle met les mains sur les yeux d’Arlette, saisie par derrière, et crie de sa voix naturelle : « Devinez qui est là ! » Arlette l’excuse en se disant : « C’est une enfant ! »

Pourtant elle s’inquiète. Elle pensait que, dès le lendemain, M. Ulysse solliciterait sa main. Non pas, certes, que dans l’ombre de la cathédrale il eût proféré des phrases définitives. Mais le fait d’avoir organisé cette rencontre lui paraissait suffisamment significatif. Or, depuis quinze jours, il a observé le silence le plus complet.

— Croyez-vous, Arlette, que je doive désespérer ?

— Mais non, ma cousine, répond Arlette en riant. M. Hyacinthe jouit d’une excellente réputation. Il n’y a pas à craindre qu’il vous entraîne dans une aventure déshonnête.

— Ah ! tant mieux !

— Vous vous marierez et vous aurez beaucoup d’enfants…

— Oh ! à mon âge…

— À votre âge, ma cousine, on a toujours des jumeaux.

— Pourvu qu’ils ressemblent à leur père !…

Marie Davernis passe du scepticisme le plus blasé à l’enthousiasme le moins justifié. Les boniments d’Arlette la bouleversent complètement. Elle sent tellement que c’est toute sa vie qui se joue…

— Eh bien ! ma cousine, calmez-vous… Cet après-midi j’irai voir votre…

— Mon soupirant ?

— Si vous voulez… Et je le secouerai d’importance…

— Oh ! pas trop !

— Non, non, mais suffisamment. Il en a besoin !…

— Merci, Arlette, merci !…

Après le dîner, pendant que les quatre sœurs se font embuer par la lessive, Arlette se dirige vers le collège. Elle rencontre M. Hyacinthe juste sous le portail, à l’entrée de la cour. Les élèves sont en récréation. On les entend, qui préparent une partie de « cache-cache » et qui tirent au sort « pour savoir qui en sera ».

Astramgram pickepick et colegram…

Le professeur emmène la jeune fille au parloir, qui est une grande pièce au parquet ciré. Une foule de parents l’emplit aux trois quarts, formant des cercles chuchoteurs, dont chacun des centres est un collégien qui se bourre la bouche de gâteaux et gonfle ses poches de provisions.

M. Hyacinthe et Arlette s’installent dans un coin. Quand ils sont assis bien sagement, le professeur, avec une malice qui ne lui est pas habituelle, constate qu’il a l’air d’un élève que l’on visite. Ce à quoi Arlette réplique :

— Je regrette de ne pas vous avoir apporté des babas au rhum et des choux à la crème fouettée… La prochaine fois, je ne négligerai pas ce détail…

M. Ulysse avance sa grosse lèvre, fait papilloter ses yeux ; c’est ce qu’il appelle sourire.

— Et alors, demande-t-il, quelle impression ai-je produite, l’autre soir, sur cette excellente demoiselle Marie ?…

Une balle qui frappe soudain les carreaux suspend la réponse d’Arlette.

— Je suis anxieux…

— Ma cousine a été enchantée…

— Je crois en effet qu’elle nourrit à mon égard des sentiments…

— Très tendres

— En effet !

— Seulement… c’est assez délicat de vous expliquer cela…

— Je comprendrai à demi-mot.

— Elle vous a trouvé bien froid. Il paraît que vous ne lui avez pas soumis vos projets sentimentaux…

— Mais elle non plus…

— Comment… elle ?

— Oui… Ne m’aviez-vous pas dit, pendant la procession, que Mlle Marie me priait d’être le lendemain dans l’enclos parce qu’elle désirait m’entretenir…

— Oh ! monsieur Hyacinthe !

— M’entretenir de certaines choses importantes… Je les ai attendues… Je n’ai rien vu venir…

— Oh ! mon pauvre ami, je suis désolée… Il y a eu erreur… Vous auriez pu rester dans la même situation pendant cent ans et vous accuser réciproquement d’indifférence… J’avais dit à ma cousine que c’était vous, qui aviez une communication urgente à lui adresser…

— Je ne saisis pas nettement…

— Ça n’a aucune importance…

— Pourquoi ?

— Parce que vous êtes un homme capable de réparer…

— Je l’ai donc vexée ?… Je suis un misérable… Je suis indigne d’elle…

— Ne vous emballez pas… Voyons… Tout s’arrange !

— Je suis si flatté qu’elle ait de l’inclination pour moi… Elle est si bien élevée…

— Oui… oui… C’est « une jeune fille bien comme il faut », bien comme il vous faut… Aussi plus de paroles, des actes !… De l’audace, monsieur Hyacinthe, encore de l’audace, toujours de l’audace, comme disait mon vieil ami Danton…

— Votre vieil ami ?

— Dimanche prochain, après les vêpres, vous revêtirez votre plus belle redingote…

— Je n’en ai qu’une…

— Vous prendrez votre plus beau chapeau haut de forme…

— Je n’en ai qu’un…

— Et vous viendrez frapper à la porte de ces demoiselles Davernis… Vous frapperez et Ernestine vous ouvrira… Ne vous inquiétez pas… C’est la bonne !… Vous lui direz : « Je vous prie de demander à Mlle Telcide Davernis si elle veut bien me faire l’honneur de me recevoir ?… »

— Parfait ! Et ensuite ?

— Ensuite vous entrerez dans le salon. Telcide, majestueuse, vous dira : « Prenez la peine de vous asseoir, monsieur. » Vous obéirez ou vous n’obéirez pas. C’est ad libitum. Il y a les deux écoles !

— J’obéirai. J’obéis toujours.

— Et vous commencerez : » Mademoiselle, je m’adresse à vous comme à la représentante la plus qualifiée de la famille Davernis, que je vénère et que je respecte… »

M. Hyacinthe croit utile de répéter :

— Que je vénère et que je respecte !

— « J’ai l’honneur de solliciter de vous la main de votre charmante sœur, Mlle Marie… »

— Je n’oserai jamais…

— À ces mots, comme le corbeau de la fable, ma cousine Telcide ne se sentira plus de joie, elle ouvrira un large bec et tombera faible… Vous lui présenterez des sels, dont vous n’aurez pas oublié de vous munir… Vous la ferez revenir à elle et à vous… Dans un joli sourire, elle s’éveillera pour vous dire : « Je vous la donne. »

— Ah ! merci ! merci !…

M. Hyacinthe qui croit y être, est si ému qu’il baise les mains d’Arlette. Il y a des larmes dans ses yeux.

— Attendez… attendez… Vous n’y êtes pas encore… Ça viendra… Mais il faut vous secouer un petit peu… Il faudra vous forcer, mon ami !…

Ce « mon ami » a le don de cingler la petite vanité du professeur. Il se redresse. Il tire ses manchettes de celluloïd, qui préservent ses manchettes blanches…

— Vous pouvez compter sur moi… J’oserai… Je l’aime tant, Marie !… Après les vêpres… ma redingote… mon chapeau… Je sonne… Telcide m’ouvre… Ernestine est au salon…

— C’est le contraire… mais peu importe…

Comme Arlette s’est levée, estimant sa mission remplie, il lui serre affectueusement la main et la reconduit jusqu’au portail. Il se disent au revoir parmi les cris des joueurs de cache-cache, qui se chamaillent parce que l’un d’eux a été pris alors qu’il avait demandé « pouce ».

Arlette rentre à la maison. Elle est heureuse. Ces premières fiançailles seront le prélude d’autres. Quel obstacle pourrait survenir ? elle n’en prévoit aucun. L’avenir est radieux. Pourtant elle s’étonne que Marie ne se précipite pas à sa rencontre.

Où sont ses cousines ?

Elles sont dans la salle à manger où Telcide, qui a son chapeau sur la tête, s’agite, crie et vocifère, blême de colère :

— Oui, hurle-t-elle, il était sur le trottoir. Il a eu un rire sarcastique en me regardant et il ne m’a pas saluée. Je n’ai pas eu peur. Je lui ai tout dit ce que je pensais de lui et de sa nochère. Il a de la veine que nous tenions à sa maison, sans quoi je lui aurais donné congé… Ah ! je lui en ait dit pour deux sous… Il ne s’y frottera plus, le misérable…

Arlette comprend qu’il y a eu collision entre Telcide et M. de Fleurville.

— Quant à vous, lui jette sa tumultueuse cousine, je vous défends d’adresser encore la parole à son galopin de fils.

Elle baisse la tête en disant :

— C’est entendu, ma cousine…

Mais elle est absolument décidée à lutter de toutes ses forces pour son bonheur… Il serait trop injuste que la rancune d’une vieille fille l’emportât sur un amour jeune et ardent, qui sent déjà battre ses ailes…