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Ces dames aux chapeaux verts/2/13

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CHAPITRE XIII


Une lettre à la main, Telcide Davernis est toute songeuse. Nerveusement, elle tape du pied. Un pli redoutable déforme son front. Ses doigts se crispent sur le papier.

— Que signifie cela ?

Elle appelle Rosalie :

— Tenez ma sœur, lisez… Comprenez-vous ?

— Non…

Elle appelle Jeanne :

— Tenez ma sœur, lisez… Que devinez-vous ?

— Rien…

Elle appelle Marie :

— Tenez ma sœur, lisez… Expliquez-moi…

— Pitié !

La pauvre petite Marie ne trouve pas d’autre mot. Elle tombe en pleurant aux genoux de Telcide, qui prononce :

— Je prie mes sœurs Rosalie et Jeanne de sortir. Je comprends, mon enfant, qu’un lourd secret vous oppresse. Libérez-vous. Épanchez dans mon sein vos confidences. Je vous écoute… Mouchez-vous… Et parlez… Dites-moi ce que signifie cette lettre de M. Hyacinthe :


Mademoiselle Telcide. Excusez-moi de remettre à huit jours notre petite entrevue Je vous adresse mes civilités…


— Je n’y comprends absolument rien…

Marie relève doucement la tête. Elle n’est point abattue. Au contraire. Il y a dans ses yeux un éclair de fierté.

— Ma sœur, prononce-t-elle, M. Hyacinthe et moi nous nous aimons…

— Depuis longtemps ?

— Depuis plus de dix ans ! M. Hyacinthe devait venir aujourd’hui même vous demander ma main. Il a cru que vous étiez au courant. Il a tenu à vous prévenir que des raisons majeures le forçaient à ajourner sa démarche.

— Quelles sont ces raisons ?

— Je les ignore… Mais il faut qu’elles soient sérieuses… Vous connaissez M. Hyacinthe, ma sœur. Vous savez que c’est un homme éminent. Je suis extrêmement flattée qu’il ait daigné jeter les yeux sur moi…

— Ma chère Marie, bien que je puisse à bon droit m’étonner de la méfiance que vous avez observée à mon égard, je conviens avec vous que M. Hyacinthe est un savant. Il est parfaitement digne d’entrer dans notre famille. Je le crois probe et sincère… Je n’ai guère de conseils à vous donner, puisqu’il m’apparaît que vous avez très convenablement accommodé les choses sans moi. Mais cette réserve faite et ma première surprise passée, il ne me reste qu’à mettre votre silence sur le compte de votre timidité… Je vous pardonne, ma chère enfant, et je vous félicite…

— Oh ! merci, Telcide… J’avais tellement peur que ce mariage vous parût stupide…

— Stupide ? pourquoi ?

— Je ne sais pas…

— Certes, depuis longtemps, je n’envisageais plus la possibilité que l’une de nous se mariât ! Mais très sincèrement, je vous l’assure, je me réjouis, ma chère petite, que vous vous évadiez de notre existence ingrate. La vie qui va vous emporter, est la vraie vie…

— Mais celle que nous menions…

— Elle ne l’est pas. Elle est calme, elle est ordonnée, elle n’est pas humaine. Nous n’y connaissons aucune joie, aucune souffrance, car nous ne participons à rien des joies et des souffrances universelles. Nous ressemblons à des lampes qu’on a mises au rancart, qui n’éclairent plus personne et qui s’éteignent peu à peu…

— Oh ! Telcide !

— Evidemment, en vous parlant ainsi, je vous étonne… Mais cette constatation, vous la feriez demain vous-même. Il ne me déplaît pas que vous sachiez que je l’ai faite avant vous ! Vieilles filles ! Nous sommes des vieilles filles ! On nous désigne ainsi quand nous passons. On fait presque de ce nom une injure qu’on nous jette à la face. On raille nos défauts. On critique notre caractère. On reproche notre égoïsme, nos scrupules, nos préjugés. Nous ne sommes pas élégantes, nous sommes laides, nous demeurerons isolées. Comment nous jugerait-on si nous vivions autrement ? Nous voyez-vous, en toilettes tapageuses, courant les fêtes ? Vieilles filles ? c’est certain que nous le sommes, vieilles filles ! mais pourquoi le sommes-nous, est-ce qu’on s’en inquiète ? Bien entendu, il en est qui, à vingt ans, trop ambitieuses ont décidé de n’épouser que des princes ou des marquis ! Ces princes et ces marquis ne se sont pas présentés. C’est bien fait ! À quarante ans, elles auraient accepté un épicier. Oui, mais trop tard !… Il en est qui, à dix-huit ans, affirmaient leur désir d’avoir pour le moins un colonel ou un général. À trente-cinq ans, elles auraient agréé un adjudant. Oui, mais trop tard !… Il en est qui à dix-neuf ans ne voulaient qu’un millionnaire. À trente-neuf ans elles auraient pris un fonctionnaire à dix-huit cent francs. Oui, mais trop tard !… Toutes celles-là ne sont pas très sympathiques… Mais il y en a d’autres… Il y a les femmes d’un seul amour, qui ont attendu d’un homme, qui ne leur a pas donné, l’aveu qu’une autre a reçu… Il y a les femmes de devoir, qui ont consacré leur jeunesse à des parents malades, à des enfants abandonnés, et qui se sont trouvées trop âgées pour en profiter, lorsque la liberté leur a été rendue… Il y a des femmes pauvres, dont le seul crime était de n’avoir pas de dot… Il y a… il y en a des quantités d’autres… mais surtout il y le troupeau lamentable des femmes qui n’ont jamais été jolies. Peu importe qu’elles aient eu la bonté, l’éducation, l’intelligence, tout ce que la volonté personnelle peut acquérir ou développer. Les hommes sont passés, les dédaignant et ne disant : « Je vous aime » qu’aux créatures quelquefois sèches de cœur, mais riches d’une beauté qui n’a jamais dépendu d’elles… Vieilles filles ! on ne sait pas ce que cet état peut représenter de rancœurs et de désillusions. On nous voit modestes et tranquilles. On ne cherche pas plus loin. Et pourtant nos cœurs ressemblent aux grands lacs au lendemain des tempêtes. Les eaux sont redevenues sereines, mais les berges sont ravagées… Marie a écouté Telcide sans l’interrompre. C’est la première fois que sa sœur lui parle ainsi. Jusque-là elle affectait même de se retrancher dans une insensibilité froide. Voilà qu’elle apparaît sans le masque que le temps lui a façonné. Marie en est tout attendrie :

— Ma sœur ! murmure-t-elle en embrassant Telcide. Dites-moi encore que vous êtes heureuse de mon mariage.

— Je le suis infiniment, ma chère enfant… Vous viendrez ce soir dans ma chambre me raconter comment vous vous êtes aimés…

— Je vous le promets.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Autant Marie est joyeuse, autant Arlette est triste… Depuis cinq jours, elle n’a plus reçu la moindre carte de Jacqueline. Les plus sombres pressentiments l’assaillent. Est-ce que Jacques l’oublierait ? Est-ce que son père lui aurait écrit sa violente rencontre avec Telcide ? Elle ne sait qu’imaginer. Tout ce qu’on lui a dit concernant le caractère léger du jeune homme et son inconstance la hante.

Elle guette le facteur.

Ce silence lui paraît incompréhensible ! Serait-il malade ? aurait-il voyagé ! Elle agite toutes les hypothèses, même celles qui s’écroulent à peine échafaudées.

Un sixième jour se passe, puis un septième… Lorsque, le dimanche suivant, ces demoiselles Davernis sont toutes en effervescence, dès le matin, car M. Hyacinthe doit venir l’après-midi, Arlette est désemparée. Elle semble totalement se désintéresser de la visite que va faire le professeur et qui pourtant constitue pour elle une assez jolie victoire… Il est trois heures… M. Ulysse a mis sa redingote et son chapeau haut de forme, il enfonce mélancoliquement ses gros doigts dans ses gros gants. Arlette lui a dit : « Il faudra vous forcer, mon ami, » il se forcera. Mais quel changement dans ses habitudes ! quelle déroute dans ses idées ! Il en est à souhaiter qu’une catastrophe survienne brusquement, que la maison de Marie brûle, qu’un tremblement de terre bouleverse la ville, qu’une inondation rende les rues impraticables, qu’une révolution éclate, qu’une statue de la cathédrale glisse de sa niche et lui fracasse une épaule. Sans la petite phrase d’Arlette, il ne bougerait point. Il enlèverait sa redingote, et chausserait ses pantoufles. Mais cette petite phrase : « Il faudra vous forcer ! » chaque fois qu’il la répète, lui est comme un coup de cravache. Pris soudain d’une audace folle il sort. Mais il prend le chemin le plus long. Comme les amoureux naïfs. Il s’amuse à compter les becs de gaz. S’ils sont en nombre pair, se dit-il, c’est que je serai agréé. Pour vérifier le verdict des becs de gaz, il compte les dalles du trottoir…

Mais halte ! le voici arrivé.

Comme il se doute que, par le judas du salon. Telcide, Rosalie, Jeanne et Marie l’observent, il surveille chacun de ses gestes. Il n’en est que plus maladroit.

— Voulez-vous demander à Mlle Telcide Davernis si elle consent à me faire l’honneur de me recevoir ? …

— Bien sûr ! bien sûr ! qu’elle consent !… Entrez donc… Mon Dieu ! qu’il y a longtemps qu’on ne vous a vu… Alors, comme ça, vous avez voyagé… Vous n’êtes pas changé… Vous êtes seulement un petit peu « renforci »…

Ernestine est d’une familiarité qui gêne M. Hyacinthe, car celui-ci ne l’a pas prévue. Elle l’emmène au salon :

— Asseyez-vous… Je vas prévenir Mademoiselle…

Le sort en est jeté ! Avec la candeur des débutants et la timidité des amoureux naïfs M. Hyacinthe reste debout. Il serait incapable de choisir l’un de ces sièges. Devrait-il prendre une chaise ou un fauteuil ? Il roule son chapeau sur sa manche gauche. Le salon a deux portes. Il les regarde comme le toréador doit regarder les portes du toril, et se place de telle façon que Telcide pourra entrer par l’une ou l’autre, il lui fera toujours face.

— Bonjour, monsieur…

— Bonjour, mademoiselle…

L’aînée des Davernis entre, très digne, les mains croisées sur sa maigre poitrine comme si celle-ci avait besoin d’être soutenue :

— Vous avez exprimé, monsieur, le désir de me voir ?

— Oui, mademoiselle, je m’adresse à vous comme à la représentante la plus qualifiée d’une famille « que je vénère et que je respecte »…

(Telcide salue pour bien montrer qu’elle apprécie l’excellence de ce préambule…)

— Si ma pauvre maman vivait encore, c’est elle qui aurait fait la démarche dont je m’acquitte actuellement. En cette circonstance mémorable, je ne peux m’empêcher de lui adresser un souvenir ému…

(Telcide resalue. Elle a toujours été très sensible à la note sentimentale.)

— Mademoiselle, le cœur humain a des faiblesses. Ce qui est arrivé à d’autres hommes m’est arrivé à moi, professeur : j’aime. Tous les sentiments sont respectables, n’est-ce pas ? dès qu’ils sont sincères. Je remets mon sort entre vos mains. Je connais votre indulgence et votre bonté…

(Telcide reresalue. Elle ne déteste point qu’on la flatte.)

— Vous voudrez bien prendre en considération la supplique que je vous adresse. J’ai l’honneur de vous demander la main de votre sœur Mlle Marie… Ce disant, il fait un pas en avant. Il s’attend à ce que Telcide défaille. Comme Arlette, en riant, le lui a recommandé, il a, dans la poche de son gilet, un flacon de sels. Mais il ne s’en servira point. Telcide garde tout son sang-froid :

— Monsieur Hyacinthe, dit-elle, je suis très touchée de la délicate pensée que vous avez eue de vous confier à moi. Je vous en remercie…

(C’est au tour du professeur de saluer… Il le fait avec d’autant plus de plaisir qu’il se réjouit de n’avoir plus à parler.)

— Comme vous, je déplore que la regrettée Mme Hyacinthe ne soit pas des nôtres aujourd’hui. Elle aurait été si fière d’assister au placement de son grand fils…

(M. Hyacinthe resalue.)

— Personnellement je connais vos qualités de cœur et d’esprit. Vous êtes de cette élite que nous admirons. Je vous donne de grand cœur, mon consentement…

— Oh ! merci ! merci !

— Mais n’anticipons pas. Ce n’est pas à moi qu’il appartient de répondre de façon définitive. C’est à Marie, qui est maîtresse de ses décisions. Désirez-vous que je l’appelle ou préférez-vous que je l’interroge hors de votre présence ? Je vous porterais à domicile sa décision…

D’un air héroïque, presque farouche, comme s’il se trouvait devant un dentiste, qui propose de lui arracher une molaire, M. Hyacinthe s’écrie ;

— Finissons-en tout de suite…

Cependant que Telcide sort, il recommence à rouler son chapeau haut de forme. Il se regarde dans la glace, il est content de lui…

Les deux sœurs entrent en se donnant la main. C’est un groupe délicieux qu’on imagine parfaitement au coin d’une cheminée :

— Bonjour, chère demoiselle Marie.

— Bonjour, cher monsieur Ulysse.

— Comme je le disais, il n’y a qu’une minute, à Mlle Davernis aînée, je suis venu pour vous demander votre main…

— Ah !

Avec un grand geste et un petit cri, Marie tombe à la renverse dans un fauteuil. Elle est évanouie. Comme le professeur pousse de petits gémissements, Telcide lui dit vivement :

— Vous tremblez,… C’est parce qu’elle se trouve mal ?

— Non, c’est parce qu’elle s’est assise sur mon chapeau. Il doit être écrasé…

— Aidez-moi à la soigner…

— Oui, oui… Tenez !… Voici un flacon…

— Vous êtes un homme de prudence ! Vous aviez pris des sels.

— Oui, pour vous !

— Comment ? pour moi,…

M. Hyacinthe est totalement affolé. Il marche de long en large, prononçant des mots sans suite. Brusquement, Telcide le croit fou, il crie à tue-tête :

— Au secours ! Au secours !

Il n’en faut pas plus pour que Marie revienne à elle et pour que Rosalie et Jeanne, qui écoutaient à la porte, fassent irruption dans le salon en demandant :

— Qu’y a-t-il ? qu’y a-t-il ?

— Il y a, déclare doucement Marie en prenant la main de M. Ulysse, il y a que je vous présente mon fiancé…

La scène de famille la plus touchante se produit alors : on se félicite, on pleure, on s’embrasse, C’est charmant ! Jeanne est la première à s’apercevoir qu’Arlette ne participe pas à la fête. Comme elle annonce son intention de l’appeler, M. Hyacinthe se penche vers ces demoiselles et leur dit avec un air mystérieux :

— J’ai cru remarquer que votre petite cousine est très gentille. J’ai déjà pour elle beaucoup d’affection. Pour le lui prouver, j’ai pensé que je ne pourrai mieux faire que de lui trouver un mari…

— Et alors ? s’inquiète Telcide.

— J’ai cherché et j’ai trouvé. Il s’agit de mon neveu, qui est un garçon fort intelligent. Je lui ai écrit. En principe, il accepte. C’est parce que j’attendais sa réponse que je vous ai priée de retarder de huit jours cette entrevue. Je tenais à vous prévenir de cette bonne nouvelle…

— Je vous remercie, répond Telcide… Présenté par vous, ce jeune homme ne peut être que de mœurs austères et de principes solides. Je le verrai, je l’examinerai, mais de prime abord, votre projet m’agrée… N’en parlez pas à la jeune fille… Elle est si étrange pour ces sortes de choses… Mais ayez confiance en moi… J’en fais mon affaire… Comment s’appelle votre neveu ?

— Eugène Duthoit. Il fait partie du corps enseignant…

— Bien, merci…

Arlette arrive en même temps qu’Ernestine, qui apporte une bouteille de malaga et des verres :

— Ma chère enfant, lui dit Telcide, vous allez être très étonnée… Je vais vous annoncer une nouvelle à laquelle vous ne vous attendez certainement pas… M. Ulysse a demandé la main de notre sœur Marie, qui la lui a accordée…

— J’en suis enchantée, répond la jeune fille. Je souhaite que M. Hyacinthe et ma cousine aient tout le bonheur qu’ils méritent…

En regardant Arlette, le professeur songe à la surprise qui lui sera faite bientôt et il pense : « Elle verra que je ne suis pas un ingrat ! »

Le malaga servi, Rosalie et Jeanne répartissent les verres. Telcide explique :

— Ce vin est très bon. Il a plus de trente ans de cave. Nous le tenons de notre père, qui l’avait payé quatre francs la bouteille…

M. Hyacinthe, se rendant compte qu’il doit aux circonstances de prononcer un discours, tout en levant sa dextre, qui brandit un biscuit, laisse tomber d’une voix caverneuse cette phrase toute faite, peut-être entendue jadis :

« Mesdemoiselles, ce sera moins pour me désaltérer que pour le plaisir de boire à votre santé… »