Ces dames aux chapeaux verts/3/1
TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
— Je suis admis à faire ma cour !…
M. Hyacinthe, qui ne peut croire à son bonheur, se répète cette phrase. Il est à son pupitre, en classe. Avec un petit pistolet, un élève crible de plombs le tableau noir. Il ne le punit pas. Malgré le crépitement des balles, il pense :
— Je suis admis à faire ma cour !…
Chez lui, il s’habille. Avec des efforts surhumains, il essaie de mettre le bouton, qui maintient le faux col derrière son cou. La boutonnière est usée. Le faux col saute. Jadis il en aurait été crispé. À présent il sourit en murmurant :
— Je suis admis à faire ma cour !…
À table, sa bonne lui sert un potage, qui a accroché au fond de la casserole et qui a le goût de brûlé. Il y a seulement deux mois, il aurait repoussé l’assiette avec colère. Aujourd’hui, il mange ce potage sans protestations. Il se chuchote à lui-même :
— Je suis admis à faire ma cour !…
Et il se regarde dans toutes les glaces, dans toutes les vitrines qu’il rencontre. Et il se trouve presque beau…
Ses fiançailles ne sont pourtant pas encore officielles. Mais l’attrait pour lui n’en est que plus puissant. Il porte en son cœur un secret, dont il est fier. Il ne peut plus voir un seul de ses amis sans s’imaginer l’impression que celui-ci éprouvera lorsqu’il apprendra la grande nouvelle.
Chaque soir, pour que la confidence soit gardée, il vient chez ces demoiselles Davernis mystérieusement, en faisant des détours pour tromper ceux qui auraient la tentation de le suivre, et en rasant les murs pour que ne le reconnaissent pas ceux qui pourraient s’inquiéter de ce promeneur étrange.
Telcide lui a dit :
— Je vous autorise à venir quotidiennement de cinq heures et demie à six heures et demie. Lorsque le dîner des fiançailles aura eu lieu et que la ville sera avertie, nous prendrons d’autres dispositions…
Il suit exactement les indications reçues. À cinq heures et demie précises, il arrive. Ernestine le guette à la porte pour qu’il n’ait pas à attendre. Les indiscrétions des demoiselles Lerouge sont toujours à craindre !
Marie lui serre la main dans le couloir. Elle l’aide à retirer son manteau. À voix basse, elle lui demande :
— Comment allez-vous ? Quel temps fait-il ?
Aussi amoureusement que possible, avec des yeux langoureux, il lui répond :
— Je vais bien. Je crois qu’il va pleuvoir…
Et ils rentrent dans la salle à manger où Telcide, Rosalie et Jeanne sont auprès de leurs tables à ouvrage. Arlette écrit des lettres.
Pendant cinq minutes, la conversation est générale. Telcide interroge le professeur sur les faits du jour. Jeanne lui soumet un problème difficile. Rosalie ne dit rien et n’en pense pas davantage. Mais Marie installe un jeu de dames sur un guéridon. Elle dispose un à un les pions sur les cases noires. Quand elle a fini, elle annonce d’une voix drôle :
— Monsieur Ulysse, notre petite partie est prête…
Telcide, Rosalie et Jeanne comprennent. M. Hyacinthe va commencer sa cour quotidienne. Il importe de laisser les deux fiancés en tête a tête. Lorsqu’on est sur le point de s’engager l’un envers l’autre pour la vie, on a des choses graves à se confier, des résolutions importantes à prendre. Or, M. Ulysse, en se penchant dans un salut, dit à Marie :
— Honneur aux blanches ! C’est à vous de jouer.
— Est-ce que vous soufflez ? Telle est la réponse de sa partenaire…
— Un peu… quand je marche trop vite…
Pauvre M. Hyacinthe ! sa compréhension est toujours pénible. Un autre le trouverait ridicule. Marie, qui croit ses erreurs conscientes, le trouve spirituel.
— Quel enfant vous êtes ! il n’y a pas moyen de parler cinq minutes sérieusement avec vous !
— Comment ?
— Oui, oui, faites l’innocent… Vous aviez très bien entendu ce que je voulais dire… Lorsqu’on néglige de prendre, est-ce que vous « soufflez » le pion ?
— J’agirai selon votre convenance.
— Alors soufflons, soufflons….
— À la pensée de « souffler », Marie s’esclaffe. Les vieilles demoiselles s’amusent aussi facilement que les petits enfants !
Pendant que les deux joueurs conduisent leur partie, Arlette les observe. Elle semble tout entière à l’écriture de sa lettre. La tête appuyée sur la main gauche, elle les regarde entre ses doigts et les décrit à son frère :
La scène se passe de nos jours. Le décor représente une salle à manger bourgeoise avec, comme accessoires, une table, une pendule, trois vieilles filles (étiquetées Telcide, Rosalie, Jeanne), six chaises, tous objets datant de Louis-Philippe et portant bien la marque de leur époque. Les personnages sont Ulysse, qui n’est ni vieux beau, ni beau vieux, et Marie, oiselle perpétuellement effarouchée. Au lever du rideau, Ulysse et Marie sont fiancés, c’est à-dire qu’ils se trouvent du côté cour, le mariage devant les faire passer du côté jardin, — jardin de délices, bien entendu. — Le public est représenté par moi. Public indulgent, plus qu’on ne pourrait le croire ! Il espère tant se transformer bientôt en artiste et monter lui-même sur la scène.
Je t’ai raconté, mon cher Jean, le rêve que j’ai fait. Comme je n’ai aucun secret pour toi, je t’ai dit mon amour pour Jacques. Cet amour est si fort qu’il brisera tous les obstacles. Pour l’instant, je n’en doute pas. J’écris « pour l’instant ». parce que, hélas ! je connais des heures de découragement. Si je t’avais près de moi, je serais toujours gaie. Mais, toute seule, je vis des minutes navrantes. Depuis quinze jours je suis sans nouvelle de Jacques. Il avait promis de m’envoyer des cartes. J’en ai reçu quelques-unes. Et puis, silence ! Évidemment, c’est parce qu’il a un empêchement. Il est impossible qu’il m’oublie Il pense à moi comme je pense à lui. Mais tout de même, à certains moments, je suis inquiète. Je ne peux pas m’empêcher de constater qu’il a cessé de m’écrire juste deux jours après que la mauvaise Telcide s’est querellée avec son père. Est-ce qu’il y aurait un rapport entre ces deux faits ? Non, non…
— Je suis persuadée que vous me préparez un coup de Trafalgar.
— En effet !… Je joue ceci.. Vous prenez… Je vous reprends… Une, deux… Je suis à dame !…
Mon cher Jean, le public que je suis te note au hasard les deux répliques que viennent d’échanger mes artistes. Je veux que tu aies une idée de la pièce. Ces répliques sont prises dans la grande scène d’amour…
Je te disais donc que je garde toute ma confiance en Jacques. Il reviendra pour les vacances. Il m’expliquera les raisons de son silence. Et je serai tout étonnée de ne les avoir pas devinées.
M. de Fleurville et Telcide se réconcilieront. Je tâcherai qu’un peintre officiel soit là pour immortaliser cette scène historique. Bref, Jacques et moi serons fiancés et Jacques sera autorisé à me faire la cour.
« Faire la cour ! » je trouve cette expression ridicule. Elle a tout du pompier ! La cour que me fera Jacques sera une cour d’amour. L’expression en sera autrement jolie. Elle aura tout du troubadour !
Pauvre M Hyacinthe ! je ne le vois pas en pourpoint brodé, une viole à la main ! Je le regarde, il pousse machinalement les petits ronds de bois, que son large index recouvre complètement. Il cherche des combinaisons savantes :
— Oh ! non, non, le supplie Marie, ne me faites plus de coup de Trafalgar…
Le coup de Trafalgar de Marie restera plus célèbre que celui de Nelson…
Jacques me fera donc la cour. Il me fera vivre une des fêtes galantes de Verlaine Les fiançailles sont en somme dans le mariage ce qu’est la salle d’attente dans une gare On prend ses dispositions pour le voyage prochain. Si on est terre à terre, on songe aux bagages à enregistrer. Si on a de l’imagination, on évoque à l’avance les sites prestigieux que l’on visitera..
— Oh ! monsieur Hyacinthe, vous auriez dû me prendre, vous ne m’avez pas prise, je vous souffle…
Mon cher Jean, je t’assure que tu devrais revenir en France, rien que pour voir ma cousine Marie souffler un pion. Cela vaut le voyage. Elle glousse, elle s’agite, elle lève les bras au ciel. Décidément elle a une âme de souffleur !
M. Ulysse en est ahuri Peut-être se demande-t-il pourquoi Marie ne l’a pas soufflé il y a dix ans alors qu’il aurait pu la prendre et qu’il ne l’a pas prise…
Dix minutes d’arrêt.. buffet !
Mon cher Jean, excuse-moi. Ma cousine Telcide me demande de passer les bonbons aux personnes de l’honorable société…
Attends-moi, je reviens…
Par une série de coups de Trafalgar, M. Hyacinthe a bouleversé de fond en comble le jeu de Marie. La malheureuse fille en est toute piteuse. Il procède à grands coups de pions, qui fauchent d’un bout à l’autre de la ligne avec des ricochets imprévus sur les lignes voisines :
— Un sucre d’orge, M. Ulysse ? propose Arlette.
— Non, non, tout à l’heure, après le combat !…
Il se croit pour le moins général de corps d’armée. Ce sont des soldats qu’il lance à l’assaut. Quand la victoire lui est acquise, il est content. Il s’éponge le front :
— Ah ! ce que vous jouez bien ! s’exclame Marie.
— Je jouais très souvent avec maman. Mais elle était distraite. Il lui arrivait de confondre ses jetons avec les miens. Elle commençait avec les blancs et finissait avec les noirs. Je ne disais rien pour ne pas la vexer… Mais les parties y perdaient beaucoup d’intérêt…
Arlette est demeurée debout, sa boîte de bonbons à la main, devant le professeur. Elle a assisté à son triomphe. Elle l’écoute et le regarde avec une sorte d’attendrissement. Elle l’appellerait volontiers « pauvre vieux » ! Il jouit si béatement de son bonheur qu’il en est touchant.
Ainsi il commence de raconter l’histoire de son jardin…
— De quel jardin s’agit-il ? demande Arlette.
— D’un jardin potager que je possède, sur la route de Halinghem, à deux cents mètres de l’octroi.
— Ah ! vraiment ?
— Oui. Maman l’avait loué jadis pour que, chaque jeudi et chaque dimanche, je m’y délasse de mes travaux d’esprit. Il paraît que je m’étiolais…
— Vous vous étioliez ?
— Oui… Le plein air m’était utile. Je bêchais la terre, J’étendais du fumier, je jetais des semences, j’échenillais les arbres, je cueillais les fruits, je cassais du bois, je faisais des petites bûches. Je ne manquais pas d’adresse. Figurez-vous que j’ai construit moi-même une girouette…
— Une girouette ! vous ?…
Marie joint les mains en signe d’admiration.
— Oui… et une girouette qui tourne… car il y a beaucoup de girouettes qui ne tournent pas. La mienne représentait un aiguiseur de couteaux. On voyait sa jambe, qui remuait en même temps que sa meule.
— Sa jambe ? sa petite jambe ?
— Vous vous doutez que ma première pensée, lorsque je suis revenu ici, a été de voir si ce jardin était encore libre. J’y ai vécu des heures si douces avec un pantalon de toile bleue et un chapeau de paille ! Je n’avais qu’un très vague espoir. Quelle n’a pas été ma joie lorsque, sur la haie touffue, j’ai aperçu la pancarte : À louer. Rien n’était changé. La girouette était toujours au-dessus de la porte. Seulement le vent avait emporté la jambe de l’aiguiseur…
— Oh ! la petite jambe ! répète Marie, qui n’a aucun sens du ridicule…
— Tant pis ! Je me suis précipité chez le propriétaire et j’ai signé un nouveau bail… Si j’osais, demain jeudi, je vous inviterais, ainsi que vos sœurs, à visiter mon jardin.
Comme Marie ne répond pas assez vite, Arlette s’empresse :
— Il faut oser, monsieur Hyacinthe… Mes cousines seront ravies de faire cette belle excursion à deux cents mètres de l’octroi…
— Nous partirons de bonne heure et nous goûterons là-bas… Il y aura une crémaillère…
— Une crémaillère ?
— Oui, oui… Mais je ne vous en dis pas davantage… Vous aurez des surprises…
Bien entendu, Telcide et Jeanne ont ouï toute cette conversation, Elles ne sont penchées sur leur ouvrage que pour mieux écouter. Mais elles veulent si peu avouer que, lorsque Marie leur parle du jardin de M. Hyacinthe, elles n’ont qu’un cri :
— Quel jardin ?
Le professeur doit recommencer toute son histoire. Arlette en profite pour continuer sa lettre…
L’histoire finie, Telcide demande à mi-voix :
— Monsieur Hyacinthe, avez-vous reçu la réponse de votre neveu ?
— Non. Pas encore. Je pense l’avoir demain.
Eugène est un garçon ponctuel… Je lui ai proposé la date du dimanche en huit…
Et M. Ulysse et Telcide glissent, par en dessous, un regard vers Arlette, qui justement écrit :
Mon cher Jean, je t’ai dit que j’aime Jacques de tout mon cœur. J’ajoute en post-scriptum que j’ai la sensation très nette que je n’aimerai jamais que lui… quoi qu’il arrive !…