Chamfort - A propos de la suppression des Académies en 1793

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Chamfort - A propos de la suppression des Académies en 1793
Revue des Deux Mondes5e période, tome 51 (p. 77-105).
Chamfort à propos de la suppression des Académies en 1793


I. L’ÉCRIVAIN ET LE POLITIQUE


Les Académies furent supprimées par la Convention en 1793 [1]. Déjà en août 1790, à l’Assemblée nationale, elles avaient été fort menacées. Comprenant le danger, l’Académie française, la plus directement visée, avait accepté dans un projet soumis à la Commission d’Instruction publique de se réformer, de s’accommoder à l’esprit nouveau, de se plier aux modifications réclamées par l’opinion. Mais c’était bien de réformes qu’il s’agissait ! On ne voulait rien moins que la détruire, et Mirabeau s’apprêtait à le lui faire voir clairement en prononçant contre elle un discours dû à la plume de son ami Chamfort, quand il mourut presque subitement le 2 avril 1791. Cette mort sauva les Académies, — non pas pour longtemps. Avec la Convention les attaques reprirent, de plus en plus fréquentes et violentes à mesure que la crise se précipitait. Enfin, dans la séance du 8 août 1793, sur le rapport de Grégoire, on décida, sans discussion, « que toutes les académies et sociétés littéraires, patentées ou dotées par la nation, seraient supprimées. » Quatre jours après, on apposait les scellés sur les salles du Louvre où se tenaient les réunions académiques. C’était la fin.

De la polémique soulevée par cette suppression, il n’est guère resté que le discours de Chamfort, publié par l’auteur sous son nom après la mort de Mirabeau, et la réponse de Morellet à ce discours. Le premier de ces deux ouvrages est intéressant par lui-même ; mais il nous est surtout une occasion d’aborder l’homme qui l’a écrit. On verra qu’il n’est peut-être pas inutile d’étudier la place qu’a tenue ce curieux personnage dans la littérature et la politique de son temps.


I

Chamfort est l’un des hommes de la Révolution sur lesquels on a le plus de peine à s’entendre. Les discussions à propos de lui ont commencé presque au lendemain de sa mort. Quelques mois après le 9 thermidor, un journaliste refusait de le mettre parmi les victimes de la Terreur dont on célébrait pieusement le souvenir, sous prétexte qu’il était lui-même un terroriste : il ne convenait donc pas de le plaindre d’avoir subi le sort dont il menaçait les autres. A ces attaques Rœderer répondit dans le Journal de Paris (18 mars 1795) par un article spirituel et sensé qui n’était pas une apologie sans réserve [2]. Tout en disculpant Chamfort de la plupart des reproches qu’on lui adressait, il avouait les faiblesses de son caractère. Ce n’était pas, disait-il, un esprit sage, ni même en politique un esprit éclairé. Il avait juré la guerre aux abus et aux vices de l’ancien régime ; mais « il croyait nécessaire de la faire à outrance, sans précaution comme sans mesure : voilà son erreur. »

La réponse de Rœderer n’a pas mis fin au débat. S’il dure encore, c’est peut-être que nous manquons, pour juger Chamfort, de renseignemens décisifs. Il est à remarquer que dans ses ouvrages, qui sont peu nombreux, il ne parle presque jamais de lui-même. Il n’a pas laissé de mémoires. Nous n’avons de lui qu’une vingtaine de lettres, assez inexactement recueillies et parfois écrites à des correspondans inconnus. C’est seulement dans ses Maximes et Pensées que se retrouve un accent personnel ; c’est sur elles qu’on le juge. Si l’écrivain y gagne, il n’en est pas de même de l’homme. Nées d’un esprit aigri et d’une âme de misanthrope, elles ont presque toutes une acre saveur et laissent après elles un goût amer. Cependant il s’y rencontre quelques traits qui pourraient nous donner de lui une meilleure opinion : il n’est que juste de le reconnaître d’abord.

Ainsi, on est blessé de la façon dont il juge ordinairement les femmes. Il ne les croit pas capables d’un sentiment sérieux. « Les femmes, d’après lui, ont des fantaisies, des engoûmens, quelquefois des goûts ; elles peuvent même s’élever jusqu’aux passions : ce dont elles sont le moins susceptibles, c’est l’attachement. Elles sont faites pour commercer avec nos faiblesses, avec notre folie, mais non avec, notre raison. Il existe entre elles et les hommes des sympathies d’épiderme, et très peu de sympathies d’esprit, d’âme et de caractère. C’est ce qui est prouvé par le peu de cas qu’elles font d’un homme de quarante ans : je dis même celles qui sont à peu près de cet âge [3]. » Or il semble qu’il ait tenu à se donner à lui-même le plus éclatant démenti et à nous convaincre que ses affirmations étaient impertinentes. Une des rares lettres que nous ayons conservées parle de la rencontre qu’il fit « d’un être dont le pareil n’existe pas dans sa perfection, » et auprès duquel il goûta pendant deux ans le charme d’une société douce et d’une amitié délicieuse. « C’était une femme, nous dit-il ; et il n’y avait pas d’amour, parce qu’il ne pouvait y en avoir, puisqu’elle avait plusieurs années de plus que moi [4] ; mais il y avait plus et mieux que de l’amour, puisqu’il existait une réunion complète de tous les rapports d’idées, de sentimens et de positions… Je l’ai perdue, après six mois de séjour à la campagne dans la plus profonde et la plus charmante solitude. Ces six mois, ou plutôt ces deux ans, ne m’ont paru qu’un instant dans ma vie [5]. » Sa douleur fut si vive qu’il avouait à Mme Agasse, chez laquelle il l’avait connue, n’avoir pas eu le courage, aussitôt après ce coup terrible, d’aller lui faire visite. « J’ai craint votre présence autant que je la désire. J’ai craint d’être suffoqué en voyant, dans ces premiers jours, la personne que mon amie aimait le plus et dont nous parlions le plus souvent. » Et il terminait sa lettre par ces mots : « Je m’arrête, et ne puis plus écrire. Les larmes coulent ; et c’est, depuis qu’elle n’est plus, le moment le moins malheureux [6]. »

Ici, la contradiction est complète ; il n’a pas cherché à la dissimuler. Ailleurs elle se devine. On ne revient pas de sa surprise, au milieu de toutes ces Pensées qui trahissent une si grande sécheresse, de lire ce qui suit : « Lorsque mon cœur a besoin d’attendrissement, je me rappelle la perte des amis que je n’ai plus, des femmes que la mort m’a ravies ; j’habite leur cercueil ; j’envoie mon âme errer autour des leurs. Hélas ! je possède trois tombeaux [7]. » Mais ce sont là des éclairs fugitifs, et il n’y a guère, dans ce qu’il nous a laissé, de confidences de ce genre. Heureusement, c’était un personnage important, qu’on remarquait. Les gens qui l’ont rencontré dans le monde n’ont pas manqué de nous dire l’effet qu’il leur avait produit et l’opinion qu’ils en avaient prise. Puisqu’il n’a pas cherché à se faire connaître lui-même, interrogeons ceux qui nous parlent de lui.


II

Ils nous disent que c’était un causeur éblouissant : sur ce point, tout le monde est d’accord. Il n’avait guère de rivaux dans ces salons où fréquentaient pourtant Rulhière, Rivarol et tant d’autres. On se le disputait dans les sociétés les plus difficiles, à Chanteloup, chez les Choiseul, à l’hôtel de Vaudreuil, chez Mme Suard, chez Mme Helvétius. Plus tard, dans les jours troublés de la Révolution, Mme Roland prenait un très vif plaisir à sa conversation. Elle avait pourtant observé que, devant un auditoire nombreux et brillant, il lui arrivait d’être intempérant de paroles. C’est le défaut des beaux parleurs de s’emparer ainsi de l’entretien et de ne pas y faire toujours la part des autres. Aussi le prisait-elle davantage en petit comité, avec cinq ou six personnes. Mais elle se hâte d’ajouter qu’après tout elle lui pardonnait facilement de parler plus qu’un autre, parce qu’il l’amusait plus qu’un autre. « Il a souvent, disait-elle, de ces boutades heureuses qui font, chose très rare, rire et penser tout à la fois [8]. » Vers le même temps, Chateaubriand, tout frais débarqué de Bretagne et fort émerveillé de Paris, le rencontra plusieurs fois chez sa sœur, Mme de Farcy, chez qui Ginguené l’amenait. Il nous le dépeint dans un de ces momens où il s’abandonne à la fièvre de l’entretien [9], avec sa figure pâle, son teint maladif, son œil bleu, souvent voilé dans le repos, mais lançant l’éclair quand il venait à s’animer, ses narines un peu ouvertes, qui donnaient à sa physionomie l’expression de la sensibilité et de l’énergie, sa voix flexible dont les modulations suivaient les mouvemens de son âme. A la manière dont il parle de lui, malgré les raisons qu’il avait de ne pas l’aimer, on voit qu’il avait été sous le charme.

Les grands causeurs sont exposés à disparaître tout entiers. Il ne reste guère d’eux, après leur mort, que ce qu’ont bien voulu nous en dire ceux qui les ont entendus. Chamfort a eu plus de chance, et nous avons conservé quelque chose de ses conversations. Il s’était bien aperçu lui-même que le succès de sa parole tenait surtout à deux procédés qui lui étaient familiers : d’abord aux anecdotes piquantes dont sa mémoire était fournie, qu’il savait placer à propos et raconter avec beaucoup d’agrément ; ensuite, et plus encore, au talent qu’il possédait, une fois son idée largement développée, de la résumer en une maxime brève, frappante, et qu’on n’oubliait pas. Voyant le plaisir que ces anecdotes et ces maximes faisaient à ses auditeurs, il songea à ne pas les laisser perdre. Il prit l’habitude de les écrire chaque jour sur de petits carrés de papier, qui furent trouvés par ses amis dans ce taudis de la rue Chabanais où il mourut. Les Anecdotes formaient ainsi « un immense répertoire [10] ; » il y puisait largement pour ses conversations ultérieures [11]. Si ce recueil, très curieux, est moins consulté de nos jours, c’est qu’on n’a plus besoin d’aller y chercher les traits de mœurs ou les bons mots qu’il renferme : la plupart d’entre eux courent le monde. Des Maximes et Pensées il s’occupait davantage. On sent qu’il prenait plus de soin à les rédiger ; il en aiguisait la pointe. Il les groupait aussi en différens chapitres, d’après le sujet : maximes générales ou pensées morales, de la société, des grands, des femmes, de l’amour, du mariage, etc. On a des raisons de croire qu’il a commencé à les écrire vers 1780. Il y travaillait quand éclata la Révolution et, après la prise de la Bastille, il y ajouta un chapitre pour accabler d’injures la vieille société qui s’effondrait. Il ne songeait pas alors qu’il allait perdre lui-même beaucoup à sa ruine. Ces gens du monde dont il était l’homme, ces grandes dames pour lesquelles il faisait ses dépenses d’esprit, vont fuir Paris et la France. Les salons se fermeront. Où trouvera-t-il maintenant l’occasion de conter ses anecdotes ? Comment pourra-t-il entretenir ses provisions d’idées, si l’on ne se réunit plus pour causer ? L’ouvrage, qu’alimentent ses improvisations de tous les soirs, demeurera interrompu. Et c’est grand dommage ; car il n’a rien fait de meilleur. N’importe ; tel qu’il est et bien qu’inachevé, il suffit à lui assurer une place distinguée dans cette élite de grands écrivains moralistes qui sont l’honneur des lettres françaises.

De tous nos moralistes, c’est peut-être Chamfort qui a le plus malmené la société de son temps et l’humanité tout entière. Il a beau prétendre que la meilleure philosophie, quand on juge ses semblables, est d’allier le sarcasme de la gaieté avec l’indulgence du mépris [12] : l’indulgence est rare chez lui. Je ne crois pas qu’il ait épargné personne. Toutes les situations, tous les états, grands et petits, gens de robe et gens de plume, hommes et femmes, tout y passe. Les courtisans ne sont que des pauvres enrichis par la mendicité [13]. Pour caractériser la manière dont ils vivent entre eux, il se contente de dire : « Amitié de cour, foi de renards et société de loups [14]. » S’il leur arrive de protéger les beaux esprits, de se lier avec eux, ne cherchez pas à ces liaisons des motifs élevés ; c’est uniquement parce qu’il y a des gens qui ont plus de dîners que d’appétit, alors que d’autres ont plus d’appétit que de dîners [15]. Dans tous les cas, quand les grands s’attachent un homme de mérite, ils exigent de lui un avilissement préalable, et pour quelle récompense ! « Ils veulent qu’on se dégrade, non pour un bienfait, mais pour une espérance ; ils prétendent vous acheter, non par un lot, mais par un billet de loterie [16]. » Les écrivains, qui acceptent d’être protégés, surtout les poètes, lui paraissent ressembler « à des paons, à qui on jette mesquinement quelques graines dans leur loge, et qu’on en tire quelquefois pour les voir étaler leur queue [17]. » Ont-ils le désir de plaire : il faut qu’ils se résignent à choisir « entre le rôle d’une courtisane et celui d’une coquette, ou, si l’on veut, d’un comédien [18]. » Mais il ne lui suffit pas de s’en prendre aux protecteurs insolens et aux protégés servîtes, quoiqu’ils soient l’objet ordinaire de ses railleries ; il s’attaque encore à tout le monde. « Le caractère naturel du Français est composé des qualités du singe et du chien couchant. Drôle et gambadant comme le singe et, dans le fond, très malfaisant comme lui, il est, comme le chien de chasse, né bas, caressant, léchant son maître qui le frappe, se laissant mettre à la chaîne, puis bondissant de joie quand on le délivre pour aller à la chasse [19]. »

C’est à peu près sans doute ce que disait Chamfort dans ces conversations qu’on entendait avec tant de plaisir. Il est même probable qu’il y était plus emporté, plus fougueux, que ses invectives devenaient plus violentes, ses railleries plus cruelles, lorsqu’il cédait à l’enivrement de sa parole. Remarquons qu’en écrivant ses Maximes il a supprimé les noms propres. Dans les salons ils devaient lui venir naturellement sur les lèvres, et il n’était pas homme à les taire. Il a lui-même parlé « de cette âpreté dévorante dont il n’était plus le maître, » et il a l’air de se la reprocher, puisqu’il avoue « qu’elle le rendait odieux. » Mme Helvétius était parmi les personnes qui l’écoutaient le plus volontiers. Cependant, après s’être amusée des heures entières de sa malignité, après avoir souri à chaque trait, elle disait souvent à Morellet, quand l’impitoyable railleur était parti : « L’abbé, avez-vous rien vu de si fatigant que la conversation de Chamfort ? Savez-vous qu’elle m’attriste pour toute la journée ? » Et Morellet ajoute : « Cela était vrai [20]. » Mais si les délicats témoignaient quelques scrupules au sujet de ces violences, il est bien certain qu’elles plaisaient au plus grand nombre, surtout condensées, comme elles l’étaient, en une formule rapide et marquées d’un trait incisif. Telle était la manière ordinaire de Chamfort ; selon Rœderer [21], cette manière est la bonne. Les vérités les plus importantes se perdent, quand elles sont noyées dans des écrits volumineux. Il faut, pour qu’elles produisent leur effet, qu’une phrase énergique les dégage, les isole, leur donne leur relief, « comme un métal précieux qu’on met en lingot, qu’on affine, auquel on imprime sous le balancier » des caractères qui ne s’effacent plus. « Chamfort, continue Rœderer, n’a cessé de frapper de ce genre de monnaie et souvent il a frappé de la monnaie d’or. Il ne la distribuait pas lui-même au public ; mais ses amis se chargeaient volontiers de ce soin. » Il en a cependant transmis directement quelque chose à la postérité. Ses Maximes, écrites au sortir des salons, nous renvoient l’écho immédiat de sa parole parlée. En lisant l’ouvrage, il nous semble l’entendre lui-même, cet homme « toujours en état d’épigramme [22], » ce mordant, sarcastique, mais bien spirituel causeur. Nous y retrouvons encore aujourd’hui les qualités qui le rendaient si brillant dans le monde.


III

Ce qu’il y a de tout à fait surprenant, c’est que ces qualités ne sont pas dans ses autres ouvrages. Rien chez lui, ni ses poésies, ni ses discours académiques, ni ses pièces de théâtre, ne ressemble aux Maximes et Pensées. Il suffît, pour s’en convaincre, d’un coup d’œil jeté sur ses œuvres.

On ne peut pas douter qu’il n’ait songé, dès qu’il eut quitté le collège, à tenter la fortune des lettres. C’était le rêve de presque tous les jeunes gens, quand ils n’avaient pour toute ressource qu’une bonne instruction et qu’ils devaient se faire eux-mêmes leur place dans la société. S’ils montraient quelque talent, comme on aimait avec passion la littérature, on leur était favorable. Quelques-uns arrivaient à percer les rangs de la foule. La élébrité de ceux qui réussissaient empochait de voir l’échec des autres, et tous, avec confiance, se jetaient sur les pas des heureux à la conquête de la réputation et de la fortune. En général, ils débutaient par une publication poétique. Jamais le goût pour la poésie ne fut plus fort que dans ce XVIIIe siècle, le plus prosaïque qu’il y ait eu. Prose et vers d’ailleurs, presque tous les écrivains se piquaient de posséder la double vocation ; mais c’est sur les vers surtout qu’ils comptaient pour se faire vite un nom. Rulhière, le futur historien de la Révolution de Russie, composa d’abord un poème sur les Disputes, qui eut la chance de plaire à Voltaire, et quelques lignes envoyées de Ferney suffirent pour le mettre à la mode. Ginguené, qui devait finir par composer une consciencieuse histoire de la littérature italienne, arriva de Rennes, pauvre et inconnu, sans autre bagage qu’un conte léger intitulé : la Confession de Zulmé ; cette bagatelle lui ouvrit la porte de tous les salons [23].

Chamfort fit des vers comme les autres ; seulement, il les fit plus mal que les autres. A la peine qu’ils lui coûtaient, il aurait dû s’apercevoir que ce n’était pas son talent. Il s’obstina : toute sa vie il a fait des vers médiocres. Il faut dire que l’Académie encouragea cette faiblesse. En 1764 elle avait mis au concours l’Epître d’un père à son fils sur la naissance d’un petit-fils. Chamfort eut le prix. Sa pièce ne vaut pas grand’chose, et l’on a peine à comprendre, quand on la lit, comment elle fut couronnée. Mais il faut se reporter à l’époque où elle parut. La Nouvelle Héloïse était encore dans la fleur de sa nouveauté ; l’Emile venait d’être publié. Jean-Jacques avait remis en vogue la vie de famille ; il suffisait de la peindre pour attendrir le public. Représenter un père qui prend son fils dans ses bras au moment de sa naissance, et, par un serment solennel,

Promet de l’élever dans le sein paternel, c’était s’assurer un succès de larmes : l’émotion empêchait d’être sévère. S’attaquer à ces prisons,
Où le vil préjugé vend d’obscures erreurs
Que la jeunesse achète aux dépens de ses mœurs

(entendez par-là les collèges), c’était soulever les applaudissemens unanimes. Et quand, prévoyant et bénissant d’avance le futur mariage du nouveau-né, on s’écriait :

Respectable hyménée,
Que par toi de son être étendant le lien,
Mon fils, pour être heureux, soit homme et citoyen,

l’admiration où plongeait ce dernier vers faisait oublier la platitude du précédent. En réalité, ce jour-là, le prix de l’Académie fut donné à Jean-Jacques Rousseau plus qu’à Chamfort.

C’est encore Rousseau que le public acclama à la Comédie-Française, le 30 avril 1764, quand Chamfort y donna la Jeune Indienne. On lui sut gré de mettre sur la scène un enfant de la nature

En habit de sauvage, en longue chevelure,

qui ne comprend rien à nos conventions sociales, appelle l’or « un métal stérile » et s’indigne du prix qu’on y attache chez nous. Il a voulu, conformément au goût du temps, glorifier l’état sauvage dans sa Betti, bien qu’il lui prête par instans un langage qui ne convient guère à son rôle ; elle parle de sa flamme, de ses feux, comme une amoureuse de Racine, et elle reproche ses forfaits à celui qui la trahit. C’est sur elle que se concentre l’intérêt de la pièce ; les autres personnages ne sont que de misérables civilisés. Belton est l’amant infidèle. Recueilli presque mourant après un naufrage, soigné, nourri par Betti, il n’a guère su profiter de son séjour dans les forêts. D’abord il a tenu à revenir dans son pays de corruption ; il y a ramené la jeune Indienne, et il est si peu converti que son premier mot, à son retour, est de dire : « Je vis parmi des hommes. » Puis il se laisse séduire par la richesse. Il retrouve une ancienne prétendue, Arabelle, La fille d’un quaker, et, comme elle a une grosse dot, il est fort tenté de l’épouser et de se débarrasser de Betti. Mylfort, son ami, l’y encourage en des discours pressans :

De l’hymen d’Arabelle observez l’avantage. Et le quaker lui-même, l’homme vertueux, qui exige impérieusement qu’on le tutoie et se fâche quand on le salue, est de la même opinion. Seulement, il trouve inutile qu’on renvoie Betti chez elle. Ne peut-elle pas rester pour être la femme de chambre d’Arabelle ? Il le lui propose très franchement :
Tu serviras ma fille.

La Jeune Indienne répondait trop aux tendances de l’époque pour ne pas réussir, malgré ses faiblesses. Le Marchand de Smyrne, qui vint après, n’est qu’une suite de quelques scènes en prose, où Chamfort montre des esclaves chrétiens vendus sur un marché turc. Il en prend prétexte, comme faisait le satirique Lucien dans ses dialogues, pour railler la société du temps. Ici, les moqueries tombent sur les jurisconsultes, les abbés, les gentilshommes, gens d’une dure défaite, comme il dit, qui, ne servant à rien d’utile, rencontrent difficilement des acheteurs. Il ne vaudrait guère la peine de signaler l’ouvrage, si l’auteur, longtemps après, accusé lui-même de n’être qu’un aristocrate déguisé, jeté aux Madelonnettes et attendant l’échafaud, n’avait rappelé, pour se défendre, que, « dans une comédie faite il y avait plus de vingt ans, et encore fréquemment jouée, il avait mis les nobles sur la scène, les avait fait vendre au rabais et finalement donner pour rien [24]. »

Ces deux pièces n’étaient que des œuvres sans importance, des bagatelles : on attendait mieux de Chamfort. Ce qui consacrait alors la réputation d’un poète, c’était une tragédie, et l’on savait qu’il en avait une sur le chantier ; on disait même qu’il y travaillait depuis dix ou quinze ans. Ce n’est pas que le sujet lui eût donné beaucoup de peine à trouver : il s’était contenté de reproduire assez fidèlement une tragédie représentée en 1705, dont le sujet lui avait paru excellent et le style détestable. Elle était de Belin, auteur obscur, et s’appelait Mustapha et Zéangir. C’était l’histoire de deux frères, fils du sultan des Turcs, qui, malgré beaucoup de raisons de se haïr, se sacrifient l’un à l’autre. La pièce, enfin terminée, fut représentée à Fontainebleau, devant la Cour, en 1776, et y remporta un grand succès. On crut y voir des allusions touchantes à l’union qui régnait dans la famille royale. Les courtisans applaudirent aux bons endroits ; le Roi fut ému, autant que le lui permettait sa nature ; la Reine daigna verser quelques larmes ; l’auteur obtint des pensions, des places, et devint quelque temps l’homme du jour. Par malheur, l’engoûment ne se soutint pas. A Paris, où la pièce fut donnée l’année suivante, elle fut reçue sans enthousiasme, « avec une estime calme, » dit un contemporain [25]. Très calme en effet ; au bout de quelques représentations, elle disparut de l’affiche. Ce dut être pour Chamfort une déception cruelle. Il renonça désormais, à laisser jouer aucune tragédie, quoiqu’il en eût, assurait-on, plusieurs en portefeuille.

La prose lui restait, et c’est bien pour elle seulement qu’il semblait fait. Nous avons surtout de lui deux éloges, qui ont obtenu des prix académiques et qui jouissent encore d’une certaine réputation. Son éloge de Molière ne se distingue pas beaucoup de ceux que l’Académie française couronnait tous les ans à la Saint-Louis. On n’y relève rien qui n’ait été déjà dit, rien qui frappe par la profondeur de l’idée ou le piquant du style. Il a tenté de replacer Molière dans son milieu et de peindre quelques tableaux de l’époque où il a vécu. Mais il n’y réussit guère ; c’est le vague et la faiblesse mêmes. Et lorsqu’il remonte à l’antiquité, il la juge assez mal. Il veut bien accorder à Aristophane « une certaine verve comique et quelquefois une rapidité entraînante ; voilà son seul mérite théâtral. » Quant à Plaute et à Térence, « on ne voit point qu’une grande idée philosophique, une vérité mâle, utile à la société, ait présidé à l’ordonnance de leurs plans. » — On sent qu’avec La Fontaine il est plus à son aise. Le personnage le domine moins, et il ose plus familièrement l’aborder. Cet éloge, qui fit du bruit et qui triompha de celui de La Harpe, contient de jolis détails, des citations bien amenées, des remarques fines ; mais l’auteur n’a pu, malgré toute sa bonne volonté, éviter entièrement la pompe, l’emphase vague et déclamatoire, qui sont le vice du genre. A côté de passages simples et gracieux, on y trouve des artifices de rhétorique : « ici le poète des Grâces m’arrête, » des exclamations, des apostrophes : « O La Fontaine, ta gloire en est plus grande ! » — « O La Fontaine, essuie tes larmes ! » etc.
IV

Trois pièces de théâtre, deux éloges académiques, voilà ce qui, avec la centaine de pages des Maximes et Pensées, compose toute l’œuvre véritable de Chamfort. Les cinq volumes que l’éditeur Auguis a présentés au public en 1824, ont été grossis avec des articles du Mercure assez peu intéressans. Au total, le bagage est mince, et, à y regarder d’un peu près, on s’aperçoit que l’importance, surtout celle des « grands » ouvrages, est petite. Il est incroyable à quel point Chamfort manque d’originalité. Tantôt il reprend un ancien sujet qu’il remet au théâtre sans le modifier ; tantôt il suit le vent qui souffle et reproduit les idées que vient d’émettre un écrivain en vogue, quand elles passionnent l’opinion. Il n’y a pas une de ses trois pièces dont le fond lui appartienne. Mustapha et Zëangir était tiré, on l’a vu, d’une pièce identique de Belin ; il tenait la Jeune Indienne d’une historiette racontée par le Spectateur anglais ; le Marchand de Smyrne avait été déjà porté sur la scène par Fuzelier dans ses Indes galantes. Quant aux Eloges, ils sont taillés sur le modèle de ceux de Thomas. Thomas avait créé le genre ; le public semblait s’y plaire ; c’était la forme adoptée : Chamfort n’y changea rien. Cependant, vers la même époque, un homme qui n’était pas, tant s’en faut, un écrivain de génie, mais qui aimait les nouveautés, essayait de donner à l’Eloge un tour plus simple et, en le rapprochant du ton de l’histoire, de le dégonfler de son insupportable enflure. C’était Guibert, l’ami de Mlle de Lespinasse. La Harpe, il est vrai, lança l’anathème contre l’audacieux. Il lui reprocha d’oublier que l’Académie donnait un prix d’éloquence et qu’elle voulait couronner un orateur [26]. Il prétend, disait-il, que sa manière est la meilleure pour louer son héros ; c’est seulement la plus commode. « Vous sentez bien qu’en suivant cette méthode on se dispense de toutes les difficultés de l’art et de tous les efforts du talent [27]. » Chamfort ne s’entendait guère avec La Harpe. Cette fois il lui donna raison et conserva fidèlement à l’Eloge son vieux cadre avec tous ses ornemens oratoires. Il n’avait donc aucune invention ; mais tout en n’étant pas original par le fond des choses, ne pouvait-il le devenir dans l’expression de ces idées qu’il empruntait au dehors ? Il a fait remarquer très justement que La Fontaine, dans des ouvrages dont le sujet est rarement à lui, se place, par sa façon d’écrire, parmi nos plus grands écrivains. Que vaut le style de Chamfort ? En poésie, il laisse beaucoup à désirer ; la facture des vers est toujours pénible, souvent obscure : tout le monde le reconnaît. Assurément sa prose vaut mieux ; et cependant, malgré la justesse de certaines réflexions, l’agrément même de certaines pages, elle mérite dans l’ensemble les reproches qu’on adresse à sa poésie. Trop souvent encore il lui arrive de s’encombrer d’expressions abstraites, de généralités vagues, qui sentent le mauvais style philosophique de l’époque. Jusque dans les meilleurs endroits rien ne ressort, rien ne frappe. C’est une froide correction, un coloris terne ou une absence complète de coloris. Il y manque surtout ces manières de s’exprimer qui trahissent une personnalité, l’âme même de l’auteur. En lisant ces phrases lourdes et banales, on se demande comment le même homme a pu écrire les Maximes et Pensées, où les traits sont si nets, dessinés avec tant de relief, d’où la figure d’un misanthrope se détache d’une façon si saillante. C’est évidemment qu’il les a composées dans des conditions différentes. Pour faire sortir de lui ce qui s’y trouvait, pour être lui-même, il avait besoin de l’excitation des entretiens. Rentré chez lui, seul devant sa table de travail, la plume à la main, il devenait timide et gauche, ne savait plus imaginer ni créer, perdait toute flamme et toute vie. Il travaillait, — et gâtait tout : c’est un curieux phénomène littéraire. Décidément, ses contemporains avaient raison : il était avant tout un admirable causeur, parce qu’il n’était qu’un improvisateur de beaucoup d’esprit.

Mais il aurait voulu être autre chose : un grand écrivain. Il rêvait la gloire, et, avec le bruit qu’avaient fait ses débuts, la confiance qu’il se sentait en lui-même, il ne doutait pas d’y arriver. Diderot, qui le vit alors, à l’époque de ses premiers succès, nous le dépeint comme un poète d’un visage très aimable, avec assez de talent, « les plus belles apparences de modestie et la suffisance la mieux conditionnée. » C’est, ajoute-t-il, « un petit ballon dont une piqûre d’épingle fait sortir un vent violent [28]. » « Il avait une jolie figure, dit aussi Mme de Genlis, et beaucoup de fatuité. » Cette fatuité lui suscita bien des ennemis. Il s’en fit d’autres par son ironie impitoyable. Il avait pour principe de ne ménager personne ; il pensait que « quand on a la lanterne de Diogène, il faut avoir son bâton [29]. » Aussi fut-il détesté d’un grand nombre de gens de lettres. Fier et indépendant (c’était une de ses meilleures qualités), il ne se mit sous l’aile de personne, ne s’affilia à aucune coterie. Il se tint loin des Encyclopédistes, Diderot, Grimm, d’Alembert, et ne flatta point leur puissance. Il ne mendia pas davantage l’appui de Voltaire et garda toujours, en face de lui, une attitude assez raide. Il se trouva ainsi très attaqué et fort peu défendu.

A quelques mois qui lui échappent, on sent que la critique l’a rendu des plus malheureux ; il parle « des méchancetés qu’on lui a faites à chaque succès qu’il a obtenu. » Ce qui le montre encore mieux, c’est que par momens Paris lui devient odieux. Il se décide à fuir les sociétés mondaines où sa conversation jetait tant d’éclat, à s’arracher à des situations qui paraissaient brillantes. Il veut se retirer dans une solitude où l’on n’entendra plus parler de lui. Il résiste à ceux qui essaient de le retenir ; il leur démontre qu’il s’appartient à lui-même et qu’il a le droit de vivre pour lui seul. Une fois même il fixe le jour de son départ : ce doit être « le 10 octobre de cette année 1784 [30]. » Et il déclarait que ce départ serait sans retour. En réalité, il ne partit jamais. Il avait songé à s’établir en Languedoc ou en Provence, « dans un pays où les écus de trois livres valent six francs et où l’on n’a que les besoins de la nature, au lieu de ceux de la vanité et de l : opinion [31]. » Il n’alla pas plus loin que Vaudouleurs, près d’Etampes, et il y resta six mois. — Une résolution à laquelle il fut plus fidèle et qui devait, semble-t-il, lui coûter davantage, fut celle de ne plus rien donner au public. Il la prit cependant sans hésiter et eut soin d’en informer ses amis :

Amis, penser, sentir, c’est vivre ; Écrire, c’est perdre du temps [32].

Il disait à un autre avec plus de véhémence qu’il regardait comme un bonheur de se tenir éloigné non seulement de cette scène de folies et d’iniquités qu’on appelle le monde, mais de « cette scène d’opprobres qu’on appelle littérature [33]. » Pour la littérature au moins, il a tenu parole. Après la chute de sa tragédie en 1777, il n’a plus rien publié que des articles de journaux, où il ne mettait pas son nom, et des pamphlets politiques, qu’il ne signait pas non plus. Or il faut songer qu’il était alors dans la force de l’âge (il n’avait pas quarante ans), qu’il était connu, discuté, presque célèbre, encouragé par ses partisans, provoqué par ses adversaires, sollicité de toutes parts à produire. Pourtant, dès qu’on lui parle de se mettre à l’ouvrage, il entre en fureur et pendant quinze ans il a le courage de se taire.

De la part d’un homme entré dans la carrière avec une si belle suffisance, si sûr tout d’abord de lui-même et du succès, ce silence obstiné paraît difficile à comprendre. En général, on l’attribue à l’injustice des critiques qui atteignirent ses ouvrages, et lui-même le laisse entendre. Mais ces blessures de la vanité suffisent-elles à tout expliquer ? Qu’elles lui aient inspiré la défiance ou la haine d’une société qui a trop bien accueilli les railleries de ses rivaux ; qu’elles l’aient poussé à fuir dans la solitude ce monde qui le méconnaît, à ne plus rien publier pour des gens dont il croit la malveillance incurable, nous l’admettons à la rigueur. Mais ne lui restait-il pas d’écrire pour lui-même et pour la postérité ? Et comment supposer qu’il ait négligé cette ressource et refusé d’en appeler du jugement de ses contemporains ? Sans doute il avait éprouvé un échec au théâtre, et ce sont les plus sensibles de tous. Pourtant des exemples étaient là, lui montrant qu’on se relève de la chute d’une tragédie. La Harpe ne réussissait guère à la scène : il ne se décourageait pas. Après chaque mésaventure, il se remettait au travail, pour composer une pièce nouvelle qui fît rougir le public de son injustice. La Cléopâtre de Marmontel avait été outrageusement sifflée. Au lieu de l’abandonner à son sort, l’auteur la reprit, la corrigea, la remania, et, trente ans plus tard, quand tout le monde, excepté lui, l’avait oubliée, il la fit reparaître au jour. Après tout, Chamfort avait le droit de prétendre que Mustapha et Zéangir, sa tragédie, avait remporté un demi-succès ; on l’avait applaudie à la Cour, on l’avait supportée quinze fois de suite à Paris. Enfin c’était un début. Déserter la lutte aussitôt, et quand l’épreuve pouvait paraître douteuse, c’était donner raison à ses ennemis. En renonçant à faire casser l’arrêt qu’on avait prononcé contre lui, il semblait l’accepter : S’il n’essayait pas de faire autre chose, n’était-ce pas qu’il se sentait incapable de faire mieux ?

Voilà ce qu’on devait croire, — et peut-être n’avait-on pas tort. Est-il donc impossible que cet homme, si clairvoyant pour les autres, ait appliqué la même clairvoyance à sa personne, qu’il ait connu ses faiblesses comme il savait aussi sa force ? Malgré les complaisances et les illusions de l’amour-propre, n’a-t-il pu s’apercevoir des lacunes de son talent ? Il était un esprit critique. Il saisissait du premier coup le défaut en chacun, et c’est ce qui le rendait terrible dans les entretiens. L’étude avait fortifié encore cette sagacité naturelle. Reportant ses regards sur lui-même, comment se serait-il dissimulé qu’il manquait d’invention, qu’il n’avait trouvé le sujet d’aucune de ses œuvres dramatiques, qu’en prose il s’était borné à répéter, sans les rajeunir, sans y rien mettre de lui, les genres et les procédés ordinaires ? Cette absence d’originalité avait-elle pour cause l’indolence d’un esprit qui s’épargne la peine de chercher du nouveau ? C’était un laborieux, au contraire ; le travail ne lui coûtait pas ; il s’épuisait à la tâche, mais sans résultat heureux. De là cette tragédie refaite pendant quinze ans ; de là ces ouvrages commencés et restant inachevés sur le chantier ; de là, dans les écrits publiés, l’effort qui se trahit partout, que ses amis sont bien obligés de reconnaître. Et il n’aurait pas remarqué ce qui frappait tout le monde ! Mais si, avec la vue nette des conditions d’une belle œuvre, il dut s’avouer qu’il était impuissant à l’exécuter, s’il se sentit de bonne heure, en pleine jeunesse, condamné à une stérilité lamentable, pour une âme comme la sienne, fière et hautaine, il ne pouvait y avoir de pire supplice. Ce grand mécontent de tout le monde fut d’abord mécontent de lui-même : c’est un mal qui n’a pas de remède. Du jour où il se fut jugé, il souffrit ; mais il se tut.

Son découragement fut si profond qu’il ne trouva pas suffisant de déserter la littérature ; il alla jusqu’à la maudire. Des lors, la célébrité littéraire qu’il avait passionnément souhaitée ne lui paraît plus qu’une infamie illustre [34], que le châtiment du mérite et la punition du talent [35]. La profession d’homme de lettres devient à ses yeux le dernier des métiers. Son langage est amer, toutes les fois qu’il en parle. Il compare ses confrères « à des ânes ruant et se mordant devant un râtelier vide, pour amuser les gens de l’écurie [36]. » Ce qui est significatif, c’est qu’il paraît vouloir tenter ailleurs la fortune. Il reconnaît qu’il a fait fausse route ; il songe à une autre carrière. Ses amis, dit-il, savent bien qu’il est propre à plusieurs choses en dehors des lettres [37]. Quelques-uns d’entre eux se sont unis en effet pour le servir. Ils lui destinent probablement quelque poste diplomatique, comme celui que Rulhière tenait du baron de Breteuil, — à moins que ce ne fût une place dans les ministères, qui l’aurait retenu à Paris en lui donnant « les commodités de la vie [38]. » De toute manière, on lui cherche une situation, comme il le demande. Mais Chamfort était un mauvais solliciteur ; il soutenait mal ceux qui s’intéressaient à lui. Au moment décisif, il hésitait : c’était sa maladie ordinaire. Il n’était plus sûr de désirer ce qu’on lui offrait ; il était dégoûté par avance de ce qu’il était sur le point d’obtenir. Il ne put donc pas, malgré les efforts de puissans personnages, prendre pied dans la diplomatie ou dans une fonction quelconque, et, comme il ne retourna pas à la littérature, sa vie fut complètement désemparée.


V

Pendant les tergiversations de ce caractère inquiet, défiant, irrésolu, la Révolution approchait. Tous les gens de lettres l’avaient préparée. Cependant elle fut pour presque tous une surprise, pour la plupart un cruel mécompte. Chamfort est peut-être celui qui l’a le mieux accueillie ; il lui est resté fidèle jusqu’au jour où, après en avoir été le partisan obstiné et le panégyriste enthousiaste, il en devint la victime. Il a dit dans le prologue d’un conte t

Je fus toujours un peu républicain ;
C’est un travers dans une monarchie [39]. Républicain, c’est beaucoup dire : M. Aulard a montré qu’il n’y avait eu de républicains, en France, qu’après la fuite de Varennes. Chamfort voyait les abus du régime sous lequel on vivait, et il ne se faisait pas faute de les attaquer. Il demandait plus de tolérance en religion, plus de liberté en politique, plus d’égalité dans la distribution des charges publiques ; il voulait pour les citoyens une part plus grande dans la gestion de leurs affaires. Mais n’était-ce pas la pensée de presque tous ceux qui s’essayaient à écrire ? Qui d’entre eux la cachait ? Plusieurs même disaient leur opinion avec plus de violence que lui ; ils prenaient une attitude plus énergique, donnaient à leurs plaintes un ton plus agressif : on les trouve, en somme, plus républicains que lui.

Les gens de lettres de ce temps, pour vivre de leur plume, ayant à surmonter les mêmes difficultés, avec des moyens semblables, arrivaient à vivre un peu de la même façon. Ils se recrutaient d’ordinaire dans le même milieu. C’étaient des écoliers pauvres, dont l’instruction avait pu se faire à l’aide d’une de ces bourses qu’il y avait alors en assez grand nombre dans les collèges. On les attribuait souvent à de malheureux déclassés. En 1781, trois de ces anciens boursiers, qui étaient parvenus à l’Académie française, avaient une naissance irrégulière, et deux d’entre eux, d’Alembert et Chamfort [40], avaient été forcés de se fabriquer un père de toutes pièces, en lui donnant un nom. Les études finies, l’écolier était mis hors du collège, laissé dans la rue, sans fortune, sans asile, sans aucune de ces places, comme il y en a aujourd’hui, qui vous donnent au moins du pain, quand on n’est pas encore connu. Il n’existait pas, à cette époque, une armée de fonctionnaires, où le jeune homme pût se glisser sans bruit et attendre. Le journalisme demeurait modeste et ne devait se développer qu’avec la Révolution. L’enseignement était presque tout entier aux mains des congréganistes. Les libraires ne payaient guère les auteurs, et les comédiens, si une pièce réussissait, gardaient pour eux la meilleure part du profit. — Restaient les protecteurs. Ils étaient nombreux, à vrai dire, et illustres. D’abord le Roi : depuis Louis XIV, des pensions sur les Menus sont réservées aux écrivains. Puis les princes et les princesses, qui tiennent à imiter le Roi et s’attachent les gens de mérite comme secrétaires de leurs commandemens. Puis les ministres : ils ont le flot des pensions et le font couler où ils veulent. Puis les diplomates, les grands seigneurs, les financiers. Ajoutez-y les grandes dames, qui se piquent de réunir plusieurs fois par semaine, à leur table, toute la littérature. Il y a partout des dîners dans Paris. Les gens de lettres en arrivent à perdre l’habitude de manger chez eux. Marmontel prend tous ses repas chez Mme Geoffrin, à la rue Saint-Honoré ; il finit même par y coucher et n’en plus sortir. L’abbé Barthélémy ne quitte pas Chanteloup, où il vit dans l’intimité des Choiseul. L’abbé Morellet s’installe pendant toute la belle saison chez Mme Helvétius, à Auteuil.

Chamfort, quelles que fussent ses dispositions naturelles, fit comme tout le monde. N’en soyons ni surpris, ni indignés : il ne pouvait guère faire autrement. Remarquons seulement qu’il paraît s’y être plié parfois d’assez bonne grâce. Mlle de Lespinasse, qui le rencontra revenant des eaux de Barèges où il avait été fêté dans la société des Choiseul, écrivait le 25 octobre 1774 : « Je vous réponds que M. de Chamfort est un jeune homme bien content ; il fait bien de son mieux pour être modeste [41]. » Remarquons aussi que ses protecteurs se trouvent surtout parmi les adversaires les plus décidés de la Révolution et que ces désaccords de sentimens, ces divergences d’opinions entre eux et lui ne semblent pas l’avoir beaucoup gêné : il y a du piquant et de l’inattendu dans l’existence de Chamfort. On se souvient que sa tragédie avait réussi à la Cour, sinon à la ville, que la Reine l’avait fort admirée, entraînant à sa suite l’admiration des courtisans, et qu’elle avait aussitôt gratifié l’auteur d’une pension de 1 200 livres sur les Menus Plaisirs. Un peu plus tard, la sœur du Roi, Madame Elisabeth, le prenait pour son secrétaire, ce qui lui rapportait encore 2 000 livres. Les personnes qui avaient sollicité et obtenu cette place pour lui, appartenaient au cercle de Marie-Antoinette, à la coterie du Comte d’Artois et de la duchesse de Polignac. C’est là qu’il rencontra l’un des hommes les plus séduisans de l’époque, le comte de Vaudreuil, qui lui témoigna des égards particuliers et se lia étroitement avec lui. Il faut reconnaître, à la louange de tous les deux, que l’affection semble avoir été, de part et d’autre, sincère et profonde. Chamfort parle « de l’amitié la plus tendre qui se puisse imaginer [42]. » Ce qui est sûr, c’est que, malgré son ombrageuse passion d’indépendance, il consentit à vivre avec son ami et alla s’établir à l’hôtel Vaudreuil.

Vers le même temps, il avait formé une liaison d’un caractère bien différent : il était devenu le confident et le collaborateur de Mirabeau. Dès 1783, nous les trouvons en relations familières. Mirabeau écrit pour vivre ; à Paris, à Londres, il multiplie les livres, les lettres, les brochures. Il a besoin que quelqu’un revoie ses improvisations et, comme Chamfort veut bien s’en charger, il l’en remercie avec cette exagération oratoire qui lui est habituelle. Il lui attribue généreusement « l’Ame et le génie de Tacite, l’esprit de Lucien, la muse de Voltaire quand il rit et ne grimace pas [43]. » C’est beaucoup ; mais Chamfort est beaucoup pour lui, en effet. Il n’est pas seulement un correcteur ; il est aussi un excitateur. Mirabeau était obligé d’être toujours en verve pour satisfaire aux exigences des libraires qui le poursuivaient sans relâche, et il lui fallait quelqu’un pour entretenir cette verve. Chamfort est « la tête électrique qu’il frotte sans cesse [44], » au contact de laquelle jaillissent les pamphlets. De là une sorte d’association entre ces deux esprits, l’un amer de nature, l’autre aigri par la persécution, tous deux extrêmes en leurs violences [45]. Il est très vraisemblable que Chamfort a mis la main à la plupart des ouvrages de cette période que Mirabeau a signés et qui ont agité la France et le monde. Pour un seul, il a réclamé sa part : le Pamphlet sur l’Ordre de Cincinnatus, où, à propos de la tentative faite en Amérique de créer un ordre de noblesse, la noblesse en général et la nôtre en particulier étaient l’objet d’attaques véhémentes. En 1794, sous la Terreur, quand il fut à son tour accusé d’être un aristocrate, il rappela pour sa défense qu’il avait écrit « les morceaux les plus vigoureux insérés dans le livre sur l’ordre américain de Cincinnatus, ouvrage publié en 1786, et qui porta les plus rudes coups à l’aristocratie française dans l’opinion publique [46]. »

Chamfort se trouve donc engagé à la fois dans deux partis contraires. Il arrive que, dans la même journée, il fréquente deux mondes opposés, deux mondes à la veille de devenir ennemis, tout près de se jeter l’un sur l’autre. A l’hôtel Vaudreuil, il vit avec les privilégiés, n’entend faire que l’apologie de l’ordre établi ; on y repousse les réformes les plus raisonnables ; aux premiers mots prononcés pour amener une entente par des concessions mutuelles, le Comte d’Artois, entrant en fureur, aurait dit : « Est-ce que vous voulez nous enroturer [47] ? » Chez Mirabeau on s’en prend aux abus, on attaque sans pitié la noblesse, on s’approche sans respect du vieil édifice monarchique ; on s’aperçoit alors combien « le colosse est creux et pourri, vernissé en dehors et vermoulu en dedans [48]. » Ainsi, entre les deux sociétés le divorce est complet, l’opposition est de toutes les heures. Et pourtant, si nous en croyons sa correspondance, Chamfort partage également son temps et son cœur entre Vaudreuil et Mirabeau ; et cette étrange situation, il la fait durer plusieurs années de suite. Et, sans paraître en éprouver du scrupule, il emploie à combattre la Cour les loisirs qu’il doit aux pensions de la Cour ; il sort de chez l’ami du Comte d’Artois, dont il est le client, pour aller chez le futur tribun préparer la révolution. Le ministre Calonne, désireux de plaire à ceux qui le protègent, augmente le chiffre de ses revenus ; et c’est le moment où il collabore avec Mirabeau au pamphlet sur l’ordre de Cincinnatus. Il n’a sans doute pas sollicité cet accroissement de fortune ; mais il n’hésite pas à l’accepter [49].

Peut-être ce qui rassurait sa conscience, était-ce le sentiment qu’il avait, ou croyait avoir, qu’à ce jeu délicat il ne sacrifiait rien de son indépendance ni de sa dignité. Ses amis voudraient bien nous convaincre qu’il gardait la tête haute et la parole franche. Qu’importaient ces liaisons ? pensent-ils. Il soutenait ses opinions devant les puissans, osait les contredire, était à l’occasion dur ou méprisant. C’était chose plaisante, va-t-on jusqu’à prétendre, « que l’humilité où il tenait l’élégant Vaudreuil, son patron [50]. » Mais d’abord, qui sait, dans ces contradictions et cette brusque franchise, pour quelle part entrait le calcul ? N’est-ce pas Chamfort qui a déclaré : Le monde estime ceux qui n’en font aucun cas, et c’est une recommandation auprès de lui que de le mépriser souverainement [51] ? Quelque rudesse de langage, ou même un peu d’insolence, pouvait bien, de sa part, n’être qu’une suprême habileté et la meilleure manière de flatter des gens lassés des plates flatteries. Puis, quoi qu’on dise, nous aurons toujours peine à croire qu’il fût à l’hôtel Vaudreuil ce qu’il était dans l’intimité de Mirabeau, qu’il exprimât chez son patron les mêmes idées que chez l’autre, avec la même énergie, qu’il ne fût pas obligé d’acheter par des condescendances le droit à certaines boutades et de se taire souvent pour avoir la liberté de parler quelquefois.

Mais un jour devait venir où les questions se poseraient avec une netteté qui ne permettrait plus à l’équivoque de se prolonger davantage. De grands événemens s’annonçaient. C’était partout une fermentation des esprits. On ne parlait que de réformes politiques. Les assemblées provinciales étaient réunies ; il était question des Etats généraux. « Le procès allait s’ouvrir entre 24 millions d’hommes et 700 000 privilégiés [52]. » Il fallait prendre parti. Necker, alors ministre, convoquait une seconde Assemblée des notables pour déterminer la composition des Etats. A propos des discussions sur le doublement du Tiers, Vaudreuil pria Chamfort d’écrire quelque « badinage » qui jetât le ridicule sur les partisans du peuple. Cette demande, à elle seule, prouverait que Chamfort, malgré sa franchise affectée, n’allait point, dans ses conversations antérieures, jusqu’à découvrir à son noble ami le vrai fond de ses sentimens. Autrement, une pareille méprise se fût-elle produite ? Mais, cette fois, il dit sa pensée et donna nettement à entendre que la proposition était indiscrète. « Il me serait impossible de faire un ouvrage plaisant sur un sujet aussi sérieux que celui dont il s’agit. Ce n’est pas le moment de prendre les crayons de Swift ou de Rabelais, lorsque nous touchons peut-être à des désastres. » Nous avons la lettre par laquelle il répondit à Vaudreuil [53] ; elle est affectueuse encore, mais décisive. Le lien venait de se rompre. On était en décembre 1788. Six mois plus tard, le 16 juillet 1789, Vaudreuil quittait Paris avec le Comte d’Artois : tous deux émigraient.
VI

Après 1789, Chamfort appartient tout entier, sans partage, à la Révolution. Qu’il ait persisté plus de quatre ans dans le parti politique embrassé aux premiers jours, pour qui connaît son caractère inconstant et sa mobilité, la chose ne laisse pas d’être surprenante. C’est seulement dans les derniers mois de sa vie qu’il revient à des idées plus modérées ; menacé lui-même par les événemens qui se déchaînent, il se montre effrayé et trouve qu’on va trop loin. Mais combien de ceux qui attaquèrent avec le plus de vigueur l’ordre ancien, combien, parmi les gens de lettres et les philosophes, ne l’auraient pas suivi jusque-là ! Ni d’Alembert ni Voltaire, s’ils avaient survécu, n’auraient été avec lui. Il faut croire que sa rancune contre le régime déchu était bien profonde.

Les grandes journées du début le remplirent d’enthousiasme. Il s’écrie, dans une lettre de juillet 1789 : « Nous venons de vivre trente ans en trois semaines [54]. » L’élan une fois donné, il n’a aucune hésitation ; il trouve même qu’on ne marche pas assez vite ; il devance son parti. Il « rit de pitié » des ménagemens que témoignent les patriotes aux commis de la Guerre ou des Affaires étrangères [55]. Les excès qui suivirent et qui alarmèrent tant d’autres, ne le découragèrent pas. « Il faut savoir prendre son parti sur les contretemps de cette espèce [56]. » Il le prenait assez facilement. Le surlendemain du 10 août, quand plusieurs de ses confrères s’enfuyaient à l’étranger ou se cachaient dans quelque trou de province, il se donnait le plaisir d’une excursion dans Paris : « J’ai fait ce matin, écrit-il à un ami, le tour de la statue renversée de Louis XV, de Louis XIV, à la place Vendôme, à la place des Victoires. C’était mon jour de visite aux rois détrônés ; et les médecins philosophes disent que c’est un exercice très salutaire. Vous serez sûrement de leur avis [57]. » Puis, de la place Louis XV il pousse au château des Tuileries. Il y trouve un spectacle dont il est tout à fait réjoui : « Le peuple remplissait le jardin comme il eût fait celui du Prato à Vienne ou ceux de Potsdam. La foule inondait les appartemens teints du sang de ses frères et de ses amis, et percés de coups de canon renvoyés en réponse à ceux qui les avaient massacrés la surveille. » D’ailleurs, pas un mot de compassion pour la Reine, dont il s’était promis de ne jamais oublier les bienfaits ; et voilà ce qu’il appelle « déférer à tous les souvenirs [58]. » Il est probable que les spectacles de la rue ne lui faisaient pas toujours plaisir ; mais il avait deux raisons pour les supporter. La première, c’est qu’il était persuadé qu’une grande révolution ne s’opère pas sans rude secousse : « On ne nettoie pas, disait-il, l’étable d’Augias avec un plumeau [59]. » La seconde, c’est qu’il croyait, comme plusieurs de ses amis, mais d’une foi plus robuste encore, que la Révolution ne se porterait pas jusqu’aux dernières violences. Il comptait qu’elle s’arrêterait à temps ; il avait confiance dans la raison. Même à l’époque où il n’était plus permis de se faire beaucoup d’illusions, quand Mme Roland voyait s’approcher la crise où son parti devait sombrer, il lui répondait : « Vous portez les choses à l’extrême… Ces gens-là se perdent par leurs propres excès ; ils ne feront point rétrograder les lumières de dix-huit siècles [60]. » Chamfort, si pessimiste d’ordinaire, devenait tout d’un coup d’un optimisme extravagant. Il fallut la Terreur, Robespierre et le séjour aux Madelonnettes, pour le détromper.

Malgré sa passion pour la République, Chamfort ne se jeta pas dans le mouvement : ce n’était point un homme d’action. Il ne se présenta pas, comme Marmontel, à l’Assemblée nationale. Il ne chercha pas à devenir membre de la Commune. Une seule fois, il fut citoyen militant. C’était en juillet 1791. « Après le massacre du Champ-de-Mars, entraîné, malgré mon état de maladie et de souffrance, par une force irrésistible, je courus aux Jacobins, moi vingtième ou trentième. J’ignore le nombre ; mais la salle était alors déserte… Je fus admis parmi vous, dit-il dans une lettre à ses concitoyens, et même dans votre comité de correspondance [61]. » Ce zèle ne se soutint pas. L’hiver approchait ; sa « déplorable santé, qui lui interdisait les grandes assemblées, » le força de rester chez lui ; et, comme la foule devenait tous les jours plus nombreuse aux Jacobins, il allégua qu’il pouvait se permettre de n’y plus aller. Il lui restait la ressource de soutenir ses opinions par la plume : c’est ce qu’il fit.

Passons sur ses Tableaux de la Révolution, collection de gravures qu’il était chargé par un éditeur de présenter au public avec des explications historiques ; le texte servait à illustrer les images. Dans cette entreprise de librairie, l’historien était subordonné au dessinateur, et il est d’ailleurs très difficile aujourd’hui de distinguer ce qui a été véritablement l’œuvre de Chamfort. Car les événemens ont vite changé au cours de ces années révolutionnaires, et avec eux la manière de les juger ; l’éditeur avait bien soin de changer, lui aussi, pour rester toujours au niveau des opinions qui régnaient ; de sorte que le texte primitif a dû être plusieurs fois modifié. Quand Chamfort parle des services qu’il a pu rendre comme écrivain à son parti, il songe certainement à ses articles du Mercure. Il y travailla jusqu’à la fin.

On y voit naître un genre nouveau de littérature : la critique des ouvrages faite au jour le jour et insérée dans un journal qui paraît à date fixe. Au début du XVIIe siècle, ceux qui désiraient être renseignés sur le mérite d’une production nouvelle, sollicitaient l’avis d’une personne de goût. C’était en général sous forme de lettre qu’elle donnait son opinion. Ainsi Saint-Evremond, lorsqu’il avait à juger l’Alexandre de Racine. La lettre circulait dans la société de mains en mains, et finissait même par être imprimée. Peu à peu les journaux s’emparèrent de ces appréciations, dont le public était très friand. Le Mercure s’adjoignit, pour cette besogne hebdomadaire, La Harpe, Marmontel et Chamfort. Les articles de Chamfort sont de quelqu’un qui sait son métier, sans doute ; mais, comme presque tout ce qui est sorti de sa plume, ils n’ont guère de relief ni de personnalité. Ici encore, eut homme, qui avait tant d’esprit quand il parlait, en manque lorsqu’il écrit. Lui reprochera-t-on d’y avoir fait plus de politique que de littérature ? Les ouvrages dont il rendait compte se ressentaient tous de l’agitation où ils étaient conçus. Comment une nature, même moins ardente et passionnée que la sienne, aurait-elle pu rester à l’écart de la lutte des partis, se retrancher dans une critique d’une sereine indifférence et ne pas prendre prétexte des occasions qui s’offraient pour défendre des idées chères ? Parmi les ouvrages qui parurent alors, il en est un qui indigna bien des lecteurs et sur lequel Chamfort a, comme de juste, insisté : ce sont les Mémoires du maréchal de Richelieu. Ce retentissant personnage avait eu toutes les fortunes. Né à la fin du XVIIe siècle, assez à temps pour connaître les dernières splendeurs du grand règne, il avait traversé tout le siècle suivant et venait de mourir en 1788, avec cette société même qu’il personnifiait dans ses côtés les plus mauvais comme les plus brillans. Après sa mort, deux ouvrages furent publiés, qui avaient la prétention d’avoir été composés par lui, ou rédigés au moins sous ses yeux. Ils renfermaient de singuliers aveux, qu’on expliquait par ce mot prêté au vieillard, « qu’il avait la franchise hardie de se confesser au public et à la postérité. » On attribuerait avec plus de vraisemblance ce beau cynisme au désir de faire de l’éclat et au besoin qu’avait le maréchal, après avoir obtenu tant de succès en tous genres pendant sa vie, d’occuper encore le public du fond de sa tombe. Quoi qu’il en soit, les deux ouvrages furent dévorés, et Chamfort, pour battre en brèche l’ancien régime, n’avait qu’à reprendre, sans y rien ajouter, les histoires scandaleuses qu’ils contenaient : c’était une preuve assez accablante de la corruption d’une époque. Aussi l’un de ses articles se termine-t-il par ces mots : « Qu’il nous soit permis, en finissant, d’adresser à tout homme de bon sens et de bonne foi une seule question : Combien de temps pouvait subsister, sur les mêmes bases, une grande société dont le gouvernement, l’état politique et moral présentaient partout, et sous cent aspects différens, le tableau de vices, d’absurdités, d’horreurs et de ridicules qu’un petit nombre de pages vient de rassembler sous les yeux du lecteur, dans le cadre étroit de la vie privée d’un seul homme [62] ? »

Pendant qu’il se tenait en dehors de toutes les fonctions actives, la Gironde était arrivée au pouvoir. Le ministre Roland, qui avait dans ses attributions la Bibliothèque nationale, crut pouvoir donner les deux places de bibliothécaires, l’une à son ami Carra, l’autre à Chamfort [63]. Aussitôt les jalousies s’allumèrent. Un de leurs subordonnés, un misérable, Tobiesen Duby, qui jouissait aux Jacobins d’une certaine faveur, profita de la défaite des Girondins pour les dénoncer tous deux au Comité de sûreté générale comme aristocrates. Ces actes de terrorisme qui les frappaient, eux et bien d’autres, ébranlèrent la confiance de Chamfort dans le triomphe assuré de la raison. Il s’apercevait que les gens sages sont loin de se faire toujours écouter et que, devant une foule excitée, c’est le sot qui triomphe de l’homme intelligent, quand il flatte les bas instincts populaires. Il se défendit par une « lettre à ses concitoyens [64], » où il invoquait son passé, sa haine ancienne pour la noblesse, son amour de l’égalité, « passion de sa vie entière, » ses principes républicains « bien antérieurs à la République. » Il protestait contre l’accusation d’avoir été lié avec Roland et les Girondins. Son patriotisme était de bien meilleure nuance. « Mes idées, disait-il, ont été en opposition absolue avec les leurs sur presque toutes les questions importantes, comme la garde départementale, le jugement de Louis Capet, l’appel au peuple et plusieurs autres. » Il n’en fut pas moins arrêté et incarcéré aux Madelonnettes. Relâché, mais placé sous la surveillance d’un gendarme, il se jura à lui-même de ne plus retourner en prison. Quand il sut qu’on voulait l’y reconduire, il essaya de se tuer. Avec ses pistolets d’abord, son rasoir ensuite, il se fit à la tête, à la gorge, aux cuisses, aux jambes, d’affreuses et maladroites blessures qui le laissèrent mutilé, mais vivant encore. Il traîna quelque temps, parut même se rétablir contre toute attente, puis finit par succomber le 24 germinal an II (13 avril 1794). On était si effrayé, dans cette triste période qui précéda Thermidor, que trois personnes seulement osèrent suivre ses funérailles [65].

Tel fut Chamfort, homme de lettres et politique. En politique, son rôle, tout compte fait, n’a été que médiocre. Malgré ses ardeurs républicaines, il a peu servi la République. Il sembla d’abord être de ceux qui se placeraient au premier rang dans la lutte. Après la Constituante, il rentre dans l’ombre et traverse ensuite la Révolution sans s’y mêler. Tout « en ne changeant ni de maximes ni de sentimens [66], » a-t-il vu, au contact des événemens, s’amortir la vivacité de son premier enthousiasme ? Sa santé toujours chancelante lui imposa-t-elle le repos ? Voulait-il s’abriter contre les dangers auxquels, dans les temps troublés, expose la vie trop active ? De toutes façons, il n’a pas réalisé les promesses de ses débuts. — Et de même en littérature, il demeure au second plan. Là aussi, il avait éveillé des espérances. A l’écouter dans les salons quand il causait, on le croyait réservé à un grand avenir. Dira-t-on qu’il n’a pu, comme écrivain, montrer toute sa valeur ? Le temps ne lui a pas manqué cependant, ni l’occasion, ni la volonté. Il a suivi tous les chemins, battu tous les buissons pour faire lever le succès : rien ne lui a réussi. C’est que sa réputation dépassait son mérite : ce fut un homme d’esprit plus qu’un homme de talent. Pendant toute son existence, il y a eu désaccord entre ce qu’on attendait de lui et ce qu’il a donné. Il était trop intelligent pour ne pas le sentir ; et ce désaccord causa son tourment, ce fut le mal qui rongea sa vie. Il eut d’autres raisons d’être misanthrope : celle-là fut certainement la plus forte. Ni sa naissance irrégulière, ni la gêne des premières années, ni la maladie qui l’éprouva cruellement, ne l’aigrirent autant que les déboires de sa carrière et ce sentiment d’irrémédiable impuissance. Sous l’ancien régime, on attendit le chef-d’œuvre poétique, qui inaugurerait le règne de Louis XVI : il a produit une pauvre tragédie. Sous le nouveau, on attendit l’action décisive, qui ferait de lui une des têtes de la Révolution ; quand il fallut agir, il se déroba. Il fut et il restera pour la postérité un incomparable causeur, et son meilleur titre auprès d’elle, ce sont ses Maximes et Pensées, c’est-à-dire sa conversation encore, ses improvisations du jour jetées le soir sur un bout de papier.


GASTON BOISSIER.

  1. Voyez la Revue du 15 août 1907. — Dans un article intitulé la Suppression des Académies en 1793, M. Boissier annonçait son intention de reparler quelque jour de Chamfort à propos du Discours sur les Académies. Ce projet, la mort ne lui a pas permis de l’exécuter entièrement. Mais les notes étaient recueillies, le travail de composition déjà commencé. D’après ces papiers, nous avons rédigé l’étude qu’on va lire. Nous espérons n’avoir pas été trop infidèle à la pensée qui l’a conçue. — Edmond Courbaud.
  2. Article inséré par Auguis dans son édition des Œuvres de Chamfort, V, p. 339 et suivantes.
  3. Chamfort, Œuvres, éd. Auguis, I, p. 412.
  4. Elle était la veuve d’un médecin du Comte d’Artois et s’appelait Mme Buffon elle avait au moins une douzaine d’années de plus que lui.
  5. Éd. Auguis, V, p. 274-75.
  6. Ed. Auguis, V, p. 304.
  7. Ibid., I, p. 408.
  8. Mme Roland, Mémoires [Portraits et anecdotes), éd. Perroud, I, p. 180.
  9. Essai sur les Révolutions, liv. I, 1re partie, ch. XXIV (note de Chateaubriand).
  10. Lettre de Mirabeau, citée par Auguis dans son édition de Chamfort, V, p. 418.
  11. Chateaubriand trouve même qu’il y puisait trop et qu’il abusait de l’anecdote (passage cité).
  12. Éd. Auguis, I, p. 345.
  13. Ibid., 1, p. 392.
  14. Ibid., 1, p. 379.
  15. Ibid., I, p. 377.
  16. Éd. Auguis, I, p. 380.
  17. Ibid., I, p. 429-430.
  18. Ibid., I, p. 424.
  19. Ibid., I, p. 436.
  20. Mémoires de Morellet, t. II, ch. II, p. 21 (Paris, Ladvocat, 1821).
  21. Article déjà cité du Journal de Paris, dans Auguis, V, p. 346.
  22. C’est ainsi, selon lui, que doit être « l’honnête homme, détrompé de toutes les illusions. » Ed. Auguis, I, p. 410.
  23. Cette Confession de Zulmé amena un incident curieux. Quelques personnes, profitant de ce que tout d’abord elle n’avait pas été publiée, s’en attribuèrent la propriété. L’une d’elles, quand l’auteur véritable réclama, poussa l’audace jusqu’à l’accabler d’injures et le menaça de le poursuivre en justice. « On a vu, dit Ginguené, des plagiaires s’attribuer l’œuvre d’autrui, mais non pas, que je sache, attaquer le véritable auteur. »
  24. Éd. Auguis, V, p. 325.
  25. Grimm, Correspondance littéraire, décembre 1777, éd. Tourneux, XII, p. 31.
  26. Aussi La Harpe eut-il le prix et Guibert seulement l’accessit. Il s’agissait de l’éloge de Catinat.
  27. La Harpe, Correspondance littéraire (Paris, Migneret, 1804, 2e édit.), I, p. 246.
  28. Œuvres, éd. Assézat, XI, p. 374-375 (Salon de 1167).
  29. Éd. Auguis, I, p. 397.
  30. Ibid., V, p. 290.
  31. Ibid., V, p. 292.
  32. Ibid., V, p. 236.
  33. Éd. Auguis, V, p. 275.
  34. Éd. Auguis, V, p. 291.
  35. Éd. Auguis, I, p. 408.
  36. Ibid., V, p. 291.
  37. Ibid., V, p. 270.
  38. Ibid., V, p. 291.
  39. Ibid., V, p. 144.
  40. Le troisième était Delille.
  41. Lettres, éd. Asse, p. 141.
  42. Éd. Auguis, V, p. 281.
  43. Éd. Auguis, V, p. 354.
  44. Ibid., V, p. 406.
  45. La trace de cette association est restée dans dix-sept lettres qui nous ont été conservées de Mirabeau (voir Chamfort, éd. Auguis, V, p. 353 et suiv.).
  46. Éd., Auguis, V, p. 325.
  47. Éd. Auguis, V, p. 298.
  48. Ibid., V, p. 306.
  49. Il est vrai qu’il ne sembla pas très ému quand il perdit ses pensions (voyez éd. Auguis, V, p. 310).
  50. Éd, Auguis, V, p. 349.
  51. Éd. Auguis, I, p. 378.
  52. Ibid., V, p. 294.
  53. Ibid., V, p. 293.
  54. Éd. Auguis, V, p. 306.
  55. Ibid., V, p. 314.
  56. Ibid., V, p. 320 (lettre du 12 août 1792.
  57. Ibid., V, p. 317.
  58. Éd. Auguis, V, p. 312.
  59. Ibid., I, p. 448.
  60. Mme Roland, Mémoires, éd. Perroud, I, p. 179.
  61. Ed. Auguis, V, p. 333,
  62. Ed. Auguis, III, p. 294.
  63. Roland avait partagé en deux la place de bibliothécaire. Elle était occupée auparavant par « un d’Ormesson, dont le nom effarouchait le nouveau régime et dont la médiocrité ne devait pas inspirer de regret. » (Mme Roland, Mémoires, éd. Perroud, I, p. 181.)
  64. Éd. Auguis, V, p. 325 et suivantes.
  65. Ces trois amis courageux furent Von Praët, Sieyès et Ginguené.
  66. Éd. Auguis, V, p. 310.