Chanson de sainte Foy

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Traduction par Antoine Thomas .
Texte établi par Mario Roques, Librairie Honoré Champion (pp. 39-49).

I. — J’entendis lire, sous un pin, un livre latin du vieux temps : je l’écoutai tout, jusqu’à la fin. Jamais ne fut sens, qu’il ne l’expose. Il parla du père du roi Licin [5] et du lignage du roi Maximin. Ceux-là chassèrent les saints, du même train que le veneur fait les cerfs au matin. Ils les mènent à prison et à fin ; morts, ils les laissaient sur le dos [10] ; ils gisent dans les champs comme misérables ; leurs voisins ne les ensevelirent pas. Ce fut vers le temps de Constantin.


II. — J’entendis chanson qui est belle en danse, qui fut de matière espagnole [15]. Elle ne fut pas de parole grecque, ni de langue sarrasine. Elle est douce et suave plus que rayon de miel et plus qu’aucun piment qu’on verse à boire. Qui la dit bien à la manière française [20], je crois qu’il lui en viendra grand profit, et qu’en ce monde il y paraîtra.


III. — Tout le pays des Basques et l’Aragon et la contrée des Gascons savent quelle est cette chanson [25], et si cette matière est bien vraie. Je l’entendis dire à des clercs et à des lettrés de bonne marque, comme le montre la passion où l’on lit ces leçons [30]. Et si cet air vous plaît, ainsi que le premier ton le guide, je vous la chanterai libéralement.


IV. — De tout temps vous avez assez entendu dire qu’Agen fut une très puissante cité [35], close de murs et de fossés. La Garonne court le long d’un de ses côtés. Les habitants de l’endroit furent très mauvais : vivant dans l’oisiveté et dans la paix, aucun d’eux ne s’abstint des grands péchés [40], le plus fou moins encore que celui qui est plus sensé, jusqu’à ce qu’il en prit pitié à Dieu et qu’il les eut sauvés sur la croix et délivrés du Diable.


V. — Le peuple était beau, s’il eût été sain [45] ; les corps sont malades, car ils sont païens. Ils abandonnèrent Dieu ; ils courent au temple, le couvrent tout d’or de Cordoue ; chacun y offre l’anneau de sa main, et, qui ne peut plus faire, un morceau de pain [50]. Mieux vaudrait le donner au chien. Toute leur œuvre, ils la font en vain. Eh ! pourquoi ne furent-ils pas chrétiens !


VI. — Le roi Salomon a dit une parabole, du pommier qui naît dans le buisson [55], qu’enserrent l’épine et les chardons et les aubépines à l’entour. Là il pousse des fleurs en son sommet, puis des pommes, dans la saison. Mauvais furent les païens gascons [60], qui méconnurent Dieu du Ciel. Leur ombre étreignit ce jeune plant dont nous chantons cette chanson, mais Dieu en prit fruit doux et bon.


VII. — Le seigneur de cette cité [65] eut grands et amples domaines. Il laissa ce péché quand il put, et aima Dieu fort en cachette. Vous entendrez comme Dieu l’a honoré et quel précieux bien il lui a donné [70] : il lui donna une fille, en témoignage de son bon gré. Son nom est Fidès, envoyé par Dieu. Elle fut élevée avec chasteté, et garda intacte sa virginité. Par elle Dieu a fort honoré ce monde [75].


VIII. — Le corps est beau, et petite la taille ; plus beau encore le sens qui est en elle. Elle a les yeux jolis et la face blanche ; mais le sens de son cœur a plus de prix encore. Avant qu’elle eût douze ans (80] passés, elle fit telle œuvre qui plaît fort à Dieu : elle prit martyre, et très terrible, tel que vous le lisez et que vous le chantez. Ô Dieu ! combien ce monde en est honoré !


IX. — L’honneur qu’elle tint de ce siècle [85], elle n’en fit pas plus de cas que de la boue. En Dieu du Ciel son cœur fut placé, et son service lui plut beaucoup. Elle n’aura point de cesse, j’en réponds, qu’elle n’ait payé Dieu même de sa mort [90] ; cela mit le Diable en émoi.


X. — Elle eut grands domaines et fort châteaux et fourrures de bêtes sauvages et boutons et, en ses doigts, anneaux précieux, vaisselle bien faite, d’or et d’argent [95]. Cela, elle craint que ce soit un mauvais piège que lui fasse le Diable noir ; elle en nourrit les pauvres et les lépreux. Elle se fit pauvre comme mendiant, et se tint avec Dieu, qui lui plaît davantage [100].


XI. — Après avoir eu robe de prix avec manche pendante (?), elle se mit pour Dieu en grande pauvreté. Elle laissa les autres de sa condition, et se prit hardiment à chercher Dieu. Ne doutez pas qu’il ne la récompense [105] d’avoir voulu désormais être son ouvrière et sa fidèle servante et de s’être appliquée à s’offrir à lui ; c’est là la droite voie.


XII. — Je vous dirai [maintenant] de ces païens [110], combien durement ils traitèrent les chrétiens. Quand saint Adrien fut tué, Dioclétien était roi ; il fut roi des Grecs et des Romains ; il tint l’Espagne et les monts de Cerdagne [115]. Licin fut son fils aîné, et, quand il fut né, il lui donna des maîtres. Il se dressa contre Dieu, ce vieux chien ; il lui tua les saints des deux mains. Maintenant il est tout à bas [120], sous mille diables, la tête coupée. Son associé fut Maximien.


XIII. — Ensemble ils accordent leur affaire : ils chérissent trop les idoles ; ils ordonnent de les adorer et de les honorer [125] et par terre et par mer. Et ils prirent un félon cupide : c’est Dacien, que Dieu maudisse ! Ils l’envoyèrent pour gouverner ce royaume, prendre et brûler les Chrétiens [130], et les serrer fortement et amèrement.


XIV. — Le voici venu à Agen. Ce fut un homme qui n’avait pas bonne intention. II va faisant partout telles œuvres qui nous font savoir qu’il offense Dieu [135] : il adore le Diable et vend les hommes, et il guette et prend les Chrétiens : il tue les uns et il pend les autres, et il en brûle beaucoup dans la flamme. Et cela, il veut le faire trop souvent [140].


XV. — Quand ils apprennent que Dacien entre, ce fut grande joie pour les païens : ils dressent les idoles dans les temples et ils déploient les tentures sur les places. Ce fut un apparat mauvais et vain [145], et qui le trouva fut fou et badaud. Alors ils parlent des Chrétiens.


XVI. — « Seigneur, pourquoi avez-vous tant tardé ? Quand vous avez acquis ce royaume, vous auriez dû le visiter [150] avant qu’elle eût trompé notre peuple. Une demoiselle nous a prêché qu’il existe un Dieu bon en trois personnes. Qui prie ceux de ce pays, elle l’appelle fou et insensé [155]. Si cela n’est pas sévèrement châtié, vous en perdrez ce territoire et cette cité, car tout est sien par parenté.


XVII. — « Ce que nous, votre peuple, nous disons, que colère ni oubli ne vous l’ôte de l’esprit [160]. Cette demoiselle nous a avilis en nous détournant de la loi. Son lignage nous a toujours nourris ; et elle nous a malencontreusement abandonnés. Qu’elle n’ait pas en vous d’appui [165], si elle ne renie ignominieusement le dieu en qui elle croit. Vraiment, elle nous a pris pour des fous ; son hostilité nous trouble mal à propos ; et vous, vous êtes mort et entièrement honni, si vous ne lui en faites pas saigner la nuque [170], comme vous le fîtes faire à saint Félix ».


XVIII. — Il l’envoya chercher au plus vite, et prescrivit de ne lui faire aucune menace : « Amenez-la moi doucement par le bras, et dites-lui que c’est moi qui commande ici [175] : je lui promettrai si grand trésor que j’effacerai toutes ses mauvaises dispositions ; de cela je suis très sage artisan » .


XIX. — À qui mieux mieux courent ses fidèles. Là où elle est ils sont venus [180] ; ils ne lui disent même pas un bon salut, mais ils la menacent sans répit. Et elle se tient, pour que son cœur ne change pas, car elle l’a preux et avisé ; et elle prie Dieu, au nom de sa puissance [185], qu’il l’aide dans cette détresse, car en lui elle a mis tout son être.


XX. — Elle éleva la voix et se recommanda à la sainte Croix. De tous ces fous elle ne se soucie pas plus que d’une noix [190], ni de leur marché ni de leur négoce, car en Enfer, dans le plus grand puits, mal leur viendra à cause de leur oisiveté [coupable], car là il y a une source très amère.


XXI. — Alors elle se signa avec les trois doigts [195], et pria Dieu qui a fait ce monde : « Dieu, qui me gardâtes de tout péché, si vous me secourez maintenant, vous le ferez à bon droit, car tu as dit aux tiens : « Quand vous aurez détresse, si vous me le dites, aussitôt vous me verrez [200] ». Seigneur, je vous prie de m’aider ; je veux ardemment que vous me guidiez, car je crois, Seigneur, que vous emmènerez l’âme ».


XXII. — Les serviteurs de Dacien la prennent et la lui amènent au milieu de la place [205]. Il appela un publicain qui fut vêtu de bouracan : « Va, prends-la doucement par la main droite, et mène-la jusqu’au temple. Qu’elle offre de l’encens au Dieu Silvain [210], et qu’elle prie Diane et le Dieu Janus ». Elle n’en fit pas plus cas que d’un chien, et elle ne se soucia pas de ce païen. Elle eut le cœur ferme et fort et sain, et elle tint Dieu du Ciel pour souverain [215] ; ainsi doivent faire tous Chrétiens.


XXIII. — Quand le jour tira vers le soir, il ordonna de la battre et de la frapper ; il fit ouvrir la plus forte prison, et il dit qu’on l’y traîne [220]. Alors le fou poussa un tel soupir comme fait le vilain quand il va mourir. Il se coucha au lit, mais ne put pas plus dormir que celui qui veut fuir sur le champ. Grande angoisse lui causa celui qui le fit élever [225]. Au matin, il se prépara pour l’audience et ordonna qu’elle comparût devant lui : « Maintenant, demoiselle, je veux savoir quelle compagnie tu veux servir ». Elle parla, et sut le lui dire [230] : « De notre Seigneur je veux me tenir près, et, en ce que je sais mieux distinguer, il n’existe rien que j’admire tant. Si je ne l’ai pas, je ne puis me sauver. Je n’aime rien tant, je ne veux pas mentir [235] ; avec lui je veux rire et me réjouir ».


XXIV. — Alors il l’interpella avec grand amour : « Ôtez-vous toute d’une telle erreur. Choisissez un honneur suprême : vous l’aurez, et plus grand encore [240]. Vous avez un corps de belle ligne ; vous semblez fille d’empereur ». La demoiselle répond sans hésiter : « C’est là raillerie et déshonneur. Je ne veux pas changer de seigneur. Le Seigneur qui me fit, je crois en lui et je l’adore : qui le perd peut en avoir peur [245] ».


XXV. — Entendez le traître plein de fraude, s’il lui porta un bien grand coup : « Tes parents adorèrent Diane [250], ainsi que tous les hommes de notre peuple. Si vous laissez ce fou jouvenceau, et si vous voulez faire ma volonté, d’or je vous ferai la ceinture, et de vraie pourpre le vêtement [255] ; cent demoiselles vous suivront, et mille cavaliers en équipement ». Elle lui répond, et sans mentir : « Ne plaise à Dieu que fou me tente ! J’aime mieux mourir ou pendre au vent [260], que de prendre l’engagement que vous me proposez. Il a perdu Dieu celui qui consent à cela.


XXVI. — « Pour moi, que je sois saine ou malade, je me tiendrai avec Dieu, comme j’ai coutume de faire. Que personne ne me glorifie ni ne m’injurie pour cela [265] ! Diane ni Jupiter je ne veux, ni Minerve je n’accueille : je n’y veux pas tourner mon œil. Quand vous les levâtes dans ce temple et que vous leur mîtes telle marque d’honneur [270], tout cela vous le fîtes par orgueil. Mieux vaudraient de simples poutres de pressoir que l’on aurait dolées dans la forêt.


XXVII. — « Que je sois malade ou saine, je ne prierai pas votre Diane [275]. Que Chrétienne ne le fasse jamais, car, en vérité, c’est trahison manifeste. Chaque jour de la semaine, ponctuellement, le Diable vous la nourrit. Vous lui offrez chacun une grenouille [280], et vous lui faites encens de fumée de laine. Elle vous montrera l’Enfer, elle s’en vante ».


XXVIII. — Quand le misérable puant entend que ses dispositions ne changent pas, il s’irrita comme fait serpent [285] ; il roule les yeux, il grince des dents ; et alors il jura ses serments : « Votre tête en sera toute sanglante, ou la flamme ardente vous brûlera, comme vous entendîtes qu’elle fit saint Laurent [290] ». Il ne lui en prit aucune épouvante, et elle en dit mots bien convenables : « Félon sois-tu, si tu m’en mens d’un mot !


XXIX. — « Que Dieu ne me laisse jamais voir le jour où j’adore Esculape ni Saturne [295], qui en Enfer, dans la plus grande fournaise, avec beaucoup d’autres qui sont de même calibre, dans la flamme se débattent ! Certes ils n’y prennent pas bon séjour. Je ne veux pas d’un pareil dieu… [300].


XXX. — « Dieu, notre Seigneur le glorieux, de toutes choses est souverain. Du Ciel il descendit ici-bas pour nous, et il se fit homme très bien doué, guérit les malades et les lépreux [305], nous donna le baptême dans l’eau. Son précieux corps fut pris ; les Juifs envieux le tuèrent. Il détruisit Enfer le ténébreux ; il en tira les siens, qu’il reconnut pour preux [310]. C’est celui-là que je voudrais avoir pour époux, quelque affaire que je m’en fisse avec vous, tellement il est pour moi beau et digne d’amour.


XXXI. — « Son nom est Adonaï : tel il le dit à Moïse [315]. En vérité, il est si puissant que rien de ce qu’il commanda ne faillit. Et qui le servit de bon cœur, il ne lui retint pas devers lui la récompense. Il chercha l’humilité et le bien [320], et à ses fidèles il distribua honneur. Et qui sur lui fixa bien son choix, il lui assigna sa part dans le Ciel, et, quand il meurt, c’est là qu’il place son âme. Ainsi je m’imagine qu’il le fera pour moi [325], car toujours je l’aimai depuis que j’en entendis le « premier mot ».


XXXII. — Vous pouvez entendre comment ce démon lui répond sans préambule : « Je vous le jure par les dieux de ce clocher et par ceux auxquels je fais offrande [330], vous paierez cher cet outrage : de la tête vous perdrez un quartier ». Alors il fit venir un de ses ouvriers qui lui fit un gril d’acier. Il l’y posa, sur le foyer [335], le corps tout nu, chaste et intact. Il lui fait feu de bois de noyer et d’autre du verger. Cela, elle ne le prisa pas un denier, car en Dieu elle a toute sa pensée [340], et elle fut fille de chevalier.


XXXIII. — Le peuple pleure et est consterné ; pour la demoiselle ils font grand cri : « Eh ! telle jeunesse si tôt détruite, sans aucun forfait que nous ayons entendu [345] » ! Et alors ils se sont beaucoup repentis du mal qu’ils ont fait à Dieu par oubli ; et à lui ils se sont convertis, et beaucoup ont fini par martyre ; et ils le prient que lui-même les guide [350].


XXXIV. — Toute la cité se remplit de deuil ; les bonnes gens fuient de tous côtés. Saint Caprais même, à qui cela ne plaît pas, en haut dans la roche reste caché. De là il vit très grand miracle [355] que Dieu fit sur la fournaise où le corps de cette sainte gît, rôti sur le fer et brûlé : un ange y vint du ciel, ailé, blanc comme pigeon qui serait né dans l’année [360]. Quand sur le feu il eut soufflé, l’incendie fut éteint ; que personne de vous ne me croie mieux de rien !


XXXV. — Cet ange qui y est venu, entendez quelle marque d’honneur il y apporte [365] : couronne d’or, qui plus reluit que ne fait le soleil dans toute sa force. Il lui couvrit le corps, qui était tout nu, d’une étoffe précieuse battue d’or. Cela, ni jeune ni chenu ne le vit [370], hormis saint Caprais, son ami, qui toujours avec Dieu s’est tenu.


XXXVI. — Quand le misérable vit l’incendie mort et le feu de la fournaise éteint, alors il ressentit très grand découragement [375] en voyant qu’elle se fait un tel jeu de cela ; et il s’écria très fort, parlant aux siens : « Damoiseaux, qu’elle n’emporte une parcelle de sa tête, car elle nous fait grand tort à tous » !


XXXVII. — Le peuple soupire, pour tel tourment [380] qu’ils lui voient endurer sans fraude : homme qui aurait atteint l’âge de cent ans ne l’aurait jamais souffert plus grand. Les Basques, qui sont d’Aran, en sifflent ; ils disent : « Pour rien, qu’elle ne s’en aille vivante [385] » ! Ils la dressent en pied, en la tirant du feu. L’un d’eux leva l’épée flamboyante ; tel coup sur la tête il lui donna du glaive, qu’il en sépara toute la tête en tranchant, comme fit faire Hérode à saint Jean [390].


XXXVIII. — Le corps resta tranché et coupé, tout comme le glaive l’a tué ; de l’âme sont les anges réjouis : avec joie ils l’emportent et avec des rires ; tout le Paradis en est allègre [395], et les saints qui y étaient assis. Je ne dis pas mensonge, il me semble, si par oubli je n’y ai fait méprise, car à sages hommes je m’informai, et de lettrés je l’appris [400] : comme garant je vous produis saint Denis.


XXXIX. — Maintenant vous entendrez un mot plein d’horreur : le sang en terre fit grand ruisseau ; les survivants ne l’osent ensevelir, car le félon le défend par sa violence [405]. En terre ils lui firent un nid pareil à celui que fait l’autruche en été. Et donc ils pleuraient très pieusement, car ils n’avaient pas la commodité de faire mieux. Dolents ils restent et misérables [410] ; ils ont grand peur que le mal ne récidive, et ils ont angoisse comme hommes fugitifs.


XL. — Cette sépulture tint jusqu’à ce que cessât cette rancœur. La chair a une odeur d’autant meilleure qu’elle mûrit davantage [415]. Jamais ver n’y fit la moindre rayure ; en la tête paraît la peinture du sang : elle l’a toute vermeille à la jointure. Mort fut cet homme plein de folie, qui outrageait le droit de Dieu [420]. Le monde renaît par nature ; tout bien revint en sa mesure, et le fou souffre sa grande peine dans le feu. Comme le fait des païens empire, celui des Chrétiens s’améliore entièrement [425]. Alors saint Dulcide en prit souci, et pour Dieu il s’acquitte de l’épiscopat. Il fit appareiller la dure pierre de marbre afin d’y coucher la sainte en sûreté. Il tailla artistement le couvercle [430] : il y fait sculpture du martyre. Plus tard, par une nuit très obscure, deux moines y firent ouverture, en tirèrent le corps par grande habileté ; à Conques, on l’a sainte et pure [435], et on y lit cela en écriture.


XLI. — Bien est favorisé ce territoire où Dieu amène si puissante sainte qu’il fait pour elle grands miracles et choses très jolies et jeux menus [440]. Giraud, un prêtre mal tondu, arracha les yeux à Guibert, qui est son ami ; puis, quand il les eut perdus depuis un an, Dieu, pour elle, lui rendit la lumière. Si à elle vient homme aveugle ou muet [445], ou qu’une maladie tourmente beaucoup, ou si en prison il est retenu, ou par guerre déchu, après que devant elle il sera prosterné, qu’il soit jeune ou chenu [450], s’il est repentant des péchés, immédiatement lui viendront joie et salut. Maintenant je te prie, dame, que tu m’aides.


XLII. — Je veux vous dire, avant que je ne me repose, comment Dieu tua ces hommes barbares [455]. De ce siècle ils voulurent vaines louanges : ce fut leur joie et leur délice. Leur œuvre fut tromperie et fraude ; ils furent pires qu’Aicinonaus (?) Ceux-là détruisirent le château d’Emmaüs [460] et ce que fit saint Nicolas. Ils commandèrent les ports où sont les navires, et sur terre régna le bruit de leurs pas. Enfer les prit, qui est très creux ; profondément ils y gisent, comme fait une poutre [465]. Avec eux est enclos Dacien et le roi Hérode et Archélaüs. La fumée bleue du soufre les tue.


XLIII. — À ces hommes pécheurs Enfer et chaleur sont destinés [470]. Si Dieu les tint si grands et consentit qu’ils fussent empereurs, s’il les fit juges de ce siècle, c’est pour qu’ils tuent les hommes les meilleurs. S’il n’eût donné le pouvoir aux pires [475], les saints n’eussent pas eu un tel mérite. Ceux-ci lui envoyèrent telles fleurs qu’au ciel est belle leur couleur ; douce et suave est leur odeur, et qui la sent, il lui en prend amour [480] et en son corps il lui en croît vigueur.


XLIV. — Maximien fut félon vers Dieu, et Dioclétien comme un lion. Ils furent pires que Juifs, et firent pis que Philistins [485]. Avec eux concordent Jébuséens et Arabes et Pharisiens. Arméniens tinrent d’eux tout leur fief et Amazones et Pygmées, Hermaphrodites et Hébreux [490] et Corbarins (?) et Amorrhéens. Ce qui me remplit de deuil, moi, c’est que les Macchabées n’aient pas régné alors, car ils eussent coupé court à ce trafic.


XLV. — Maximien eut le cœur cupide [495], et nul ne put se fier à lui. Il donna à Constantin sa fille comme compagne, pour qu’il le pût mieux détruire. Celui-ci tint Marseille sur mer, et il eut grande ruse, et il fut vaillant [500]. Il aima la dame et l’estima chèrement ; et elle de son côté l’aima on ne peut plus. Donc le vieux se prit à réfléchir comment il pourrait les chasser du royaume ; mais ce fut difficile à arranger [505]. Il fit armer Maximin, son fils ; il lui dit d’aller mander son ost. Les gens s’équipèrent pour cette expédition. Les Danois y vinrent et les Navarrais, les Nègres et les Maures et les fils d’Agar [510] et ceux de la tribu d’Issachar ; y vinrent aussi les hommes de Cédar et tous ceux du royaume de Salmanasar. Ensemble ils se mirent à chevaucher et à faire concorder leurs efforts [515] pour aller mettre Marseille en pièces.


XLVI. — Il envoya ses lettres et ses courriers ; il manda ceux qui tiennent fiefs de lui : Bulgares, Grecs et Chaldéens, Marcomans et Macrobiens [520]. Les Satyres y vont avec les Iduméens, les Angles et les Scots avec les Chananéens. Saint Maurice lui amena les Thébains ; ce sont des hommes que Dieu aime. Le félon Juif en fit trahison [525] : il mit à mort le saint lui-même, chose horrible à dire. Si là se fût trouvé Judas Macchabée, Éléazar, ou Timothée, ou Sanson le Nazaréen, ou Josué, ou le petit Zachée [530], je crois que la partie n’eût pas été gagnée par lui.


XLVII. — Là il tua les saints à volonté : six mille et six cents y en meurent. On eût pu voir le champ rouge et sanglant ; beaucoup y perdirent leur jeunesse [535] ; le Rhône en crût du sang courant ; haute est la rive qui ne s’en ressent. Honte donne Dieu au vieux puant ! Puis il dressa très frauduleusement une embûche qui le rende maître de Constantin [540]. Celui-ci connut sa ruse et lui versa du même piment : il leur livra bataille tout aussitôt, enleva le vieux à ces gens-là, et le mit à Marseille sous leurs yeux [545] ; il le jeta en prison tout dolent. Sa fille lui fit un traitement qu’on ne doit pas faire à son père : elle le fit tuer et exposer au vent.


XLVIII. — Dioclétien est au perron [550] : il est irrité et ne sait comment. Devant lui jouent à l’escrime mille Esclavons. Il a le cœur enflé et félon : rien de ce qu’ils font ne lui agrée [555]. Il regarda très loin ; en une plaine il vit chevaucher un jeune damoiseau ; quand il fut devant lui, il l’interpelle. Celui-ci de tout ce qu’il sut ne lui cacha rien, car il le vit irrité comme un lion [560] : « Vous avez perdu le compagnon grâce à qui vous prisaient les barons : en vérité, sa fille elle-même, par trahison, l’a tué dans la prison ». Lui, en entendant si terrible parole [565], se prit à la barbe et aux moustaches ; le cœur lui éclata près du poumon, et l’âme eut faute de guide. Les voilà tous deux avec Pharaon, et ils sont liés comme larrons [570]. Leurs gardiens sont de très méchants dragons ; chaque jour ils les brûlent comme tison. Leur nom ne convient pas en chanson, si ce n’est en fable de truand, car ils furent traîtres et félons [575].


XLIX. — Fol est qui trop se travaille afin que, par mal faire, son lignage en vaille plus. Aux fils de ceux-là Dieu donna telle destinée que peu de jours se passent sans que l’un n’assaille l’autre. Dans Rome une corneille dit [580] que les deux partis feraient grande bataille. La mêlée s’engage sur le plancher : rien n’y valut haubert, si forte qu’il eût la maille, ni heaume lacé, ni autre pièce d’armure. Qui y fut frappé par la ventaille [585], tout le sang en sort par le collet. Voilà les deux rois morts sur la paille, chacun enveloppé d’un drap. Dieu consuma ce lignage comme le feu fait la torche ; jamais vous n’en verrez même les restes [590]. Et, s’ils sont morts, que jamais il ne vous en chaille, car moi, je ne le prise pas une maille : de chanter d’eux, maintenant il me prend dégoût.