Chansons populaires du Canada, 1880/p161

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Texte établi par Robert Morgan,  (p. 161-167).


adam et ève


Une des strophes de cette complainte, celle où un Rédempteur est promis à nos premiers parents, rappelle la belle et pieuse légende du Crâne d’Adam ou du Calvaire :


« … Les soldats, en plantant la Croix dans le sol, l’ont disposée de sorte que le divin crucifié tourne le dos à Jérusalem, et étend ses bras vers les régions de l’occident. Le Soleil de la vérité se couche sur la ville déicide, et se lève en même temps sur la nouvelle Jérusalem, sur Rome, cette fière cité, qui a la conscience de son éternité, mais qui ignore encore qu’elle ne sera éternelle que par la Croix.

« L’arbre du salut, en plongeant dans la terre, a rencontré une tombe ; et cette tombe est celle du premier homme. Le sang rédempteur coulant le long du bois sacré descend sur un crâne desséché ; et ce crâne est celui d’Adam, le grand coupable dont le crime a rendu nécessaire une telle expiation. La miséricorde du Fils de Dieu vient planter sur ces ossements endormis depuis tant de siècles le trophée du pardon, pour la honte de Satan, qui voulut un jour faire tourner la création de l’homme à la confusion du Créateur. La colline sur laquelle s’élève l’étendard de notre salut s’appelait le Calvaire, nom qui signifie un Crâne humain ; et la tradition de Jérusalem porte que c’est en ce lieu que fut enseveli le père des hommes et le premier pécheur. Les saints Docteurs des premiers siècles ont conservé à l’Église la mémoire d’un fait si frappant ; saint Basile, saint Ambroise, saint Jean Chrysostôme, saint Épiphane, saint Jérôme, joignent leur témoignage à celui d’Origène si voisin des lieux ; et les traditions de l’iconographie chrétienne s’unissant à celles de la piété, on a de bonne heure adopté la coutume de placer, en mémoire de ce grand fait, un crâne humain au pied de l’image du Sauveur en croix. » (Dom Guéranger, Année liturgique, cinquième section, page 541.)

Voici les quelques lignes que M. Champfleury consacre à la complainte d’Adam et Ève dans ses Chansons populaires des provinces de France :

Dans un jardin couvert de fleurs est une complainte qu’une dame a entendu chanter à un pauvre dans les environs de Montpellier. C’est la complainte dans toute sa naïveté, avec ses mots touchants, avec sa musique douce et plaintive, avec ses puérilités, avec ses beaux vers quelquefois, avec sa poésie, quoi qu’en disent les poètes.

M. Champfleury ne donne, dans son ouvrage, que les quatre premiers des vingt-trois couplets que l’on va voir ci-dessous. La mélodie recueillie par M. Wekerlin et publiée dans le même ouvrage, est semblable, presque note pour note, à celle que l’on chante en Canada.



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Dans un jar -- din cou -- vert de fleurs, Plein de dou --

ceurs, Dieu cré -- a l’homme à son i -- ma -- ge. Ce beau sé -- 

jour É -- tait la preuve et le vrai ga -- ge De son a --
mour.
}




Dans un jardin couvert de fleurs,
        Plein de douceurs,
Dieu créa l’homme à son image.
        Ce beau séjour
Était la preuve et le vrai gage
        De son amour.

  
Adam était assis tout seul
        Sous un tilleul,
Étant couché sur l’herbe tendre,
        Tranquillement,
Un doux sommeil vint le surprendre
        Dans ce moment.

Pendant qu’il dort, son Créateur
        Et son Auteur
Lui enl’ va doucement un’ côte
        De son côté ;
En forma un’ charmante femme
        Rare en beauté.

Adam la voyant, s’écria :
        Ah ! la voilà !
Ah ! la voilà celle que j’aime,
        L’os de mes os ;
Donnez-moi-la, bonté suprême,
        Pour mon repos.

Adam, père du genre humain,
        Prit par la main
Ève, cette charmante belle,
        Sa tendre épouse,
Devant Dieu se jette avec elle
        À deux genoux.

Dieu bénit ce couple charmant
        Dans le moment.
Un berceau tissu de verdure
        Fut leur logis ;
De fleurs j’aime la bigarrure
        De leur tapis.

 
Dieu prit Adam et le conduit
        Auprès d’un fruit,
Lui disant : Mon fils, prend bien garde,
        Ne touche pas
À ce beau fruit que tu regardes,
        Crains le trépas.

De ce lieu je te fais le roi,
        Tout est à toi.
Mais souviens-toi de ma défense
        À l’avenir,
Et respect’ l’arbre de science,
        D’ peur de mourir.

Adam prit Ève et lui montra
        Cet arbre-là ;
Lui disant : Mon épous’ chérie,
        Garde-toi bien
De le toucher, je t’en supplie,
        Pour notre bien.

Ev’ s’étant écarté, un jour,
        Dans un détour.
Le serpent rencontra la belle
        Et lui parla.
Le discours qu’il eut avec elle
        Cher nous coûta.

— Salut à la divinité !
        Rare beauté,
Perle sans prix, vivante image
        Du souverain,
L’ornement, le plus bel ouvrage
        De ce jardin.

Je te ferai part d’un secret
        Dans ce bosquet :
J’ai acquis de la connaissance

 
        De ce beau fruit ;
Viens donc, tu sauras la science
        Qu’il en produit.

Mange ce fruit délicieux,
        Ouvre les yeux !
La friande cueillit la pomme :
        Elle en mangea ;
Elle en porta à son cher homme
        Qui s’affligea.

— Ah ! malheureuse, d’où viens-tu ?
        Je suis perdu !
Quel est ce fruit ? où donc est l’arbre ?
        Montre-le moi !…
Mon cœur devient froid comme marbre
        Dis-moi pourquoi !

— Adam, Adam, entends ma voix,
        Sors de ce bois !
Dis-moi donc pourquoi tu te caches ;
        Quelle raison…
Et ne crois-tu pas que je sache
        Ta trahison ?

— Mon Créateur, j’ai reconnu
        Que j’étais nu :
Mais mon Auteur, mon divin Maître,
        En vérité,
J’ai honte de faire connaître
        Ma nudité.

— Approche-toi, monstre infernal,
        Auteur du mal.
Si tu as détruit l’innocence,
        Dis-moi pourquoi !…

 Je vais prononcer la sentence :
        Écoute-moi !

« T’as servi d’organe au démon :
        Point de pardon !
La terre pour ta nourriture
        Tu mangeras ;
L’homme, dans sa juste colère,
        T’écrasera.

« Tu n’as pas écouté ma loi,
        Femme, pourquoi ?
Mène une vie pénitente ;
        Dans ma rigueur,
Tu souffriras, lorsqu’ t’ enfant’ ras,
        De grand’ douleurs.

« Adam, tu mangeras ton pain
        Avec chagrin.
Va cultiver la terre ingrate ;
        Sors de ce lieu !
Et n’attends plus que je te flatte :
        Je suis ton Dieu. »

Je te fais mes derniers adieux
        Les larm’ s aux yeux,
Jardin charmant, heureux parterre !…
        Quel triste sort !
Je m’en vais cultiver la terre
        Jusqu’à la mort !

Un ange vint le consoler
        Et lui parler,
Lui annonçant que le Messie
        Viendrait un jour

Naître de la Vierge Marie,
        Pour leur amour.

Enfin le temps si désiré
        Est arrivé.
Dieu touché de notre misère,
        Envoie son Fils.
Et voilà le fruit salutaire
        Qu’il a promis.