Chants et Chansons (Pierre Dupont)/L’Émigrée de France

L’ÉMIGRÉE DE FRANCE.
Mon mari, que je vénère,
En fuite, après février,
M’a poussée en Angleterre ;
Mais que faire en ce terrier ?
Je conçois qu’un diplomate
Dans tes brouillards s’acclimate,
Ô terre des longs ennuis !
Une femme délicate
Ne peut vivre qu’à Paris.
Le bruit français incommode
La souveraine des mers
Qui veut transplanter la mode
Dans ses parcs froids et déserts.
Vous êtes un peu bien vaine ;
Laissez ma petite reine,
Laissez l’aile aux colibris,
Aux Chinois la porcelaine,
Et les modes à Paris.
Nos gais artistes de France
Ont traversé le détroit ;
Le théâtre est pris d’avance,
Mais l’enthousiasme est froid.
On leur jette une guinée,
Mais sitôt qu’elle est donnée
L’artiste a perdu son prix ;
Vous reviendrez l’autre année,
On n’admire qu’à Paris.
Pardonnez, chère Angleterre,
Si je vous hais sans raison ;
Ailleurs qu’à Paris la terre
N’est pour moi qu’une prison.
Je trouve la France infâme,
Je la déteste en mon âme ;
Mais je veux revoir les nids
Dont est brodé Notre-Dame :
Qu’on me ramène à Paris.
L’Opéra fait-il relâche,
Que deviennent les amours ?
Chacun a repris sa tâche
Et la Seine suit son cours.
Où montrer cette dentelle ?
Ma loge vide m’appelle,
Au diable tous les maris !
Steamer, fuis à tire-d’aile :
On n’est belle qu’à Paris.
On dit que des barricades
On a remis les pavés,
Que du feu des canonnades
Nos hôtels sont préservés.
On dit que le peuple même
Est beau ; quant à moi, je l’aime,
Et jusqu’aux yeux je rougis
Quand j’entends, comme un blasphème,
Parler mal de mon Paris.

(1) À la reprise du quatrième couplet : Je veux revoir Notre-Dame, etc.