Chants et Chansons (Pierre Dupont)/La Chanson du blé

LA CHANSON DU BLÉ.
C’est par grand soin et grand courage
Qu’on fait aux champs venir le blé,
À la sueur de son visage
Et le corps du soleil brûlé :
De ses ongles gratter la terre,
Être sans trêve à la merci
De pluie ou vent, grêle ou tonnerre,
Du laboureur c’est le souci :
Chemine, chemine,
Pauvre paysan !
Travaille et rumine,
Sinon ta ruine
Est au bout de l’an.
Quand la terre à point reposée
Est échauffée avec l’engrais,
Dans le brouillard et la rosée
On laboure et l’on sème après.
Ce travail du semeur exerce
Homme, grands bœufs, ânes, chevaux ;
Le rouleau passe avec la herse
Laissant du grain pour les corbeaux.
Chemine, chemine,
Pauvre paysan !
Travaille et rumine,
Sinon ta ruine
Est au bout de l’an.
Les corbeaux amènent la neige,
Mais ne craignons rien des hivers ;
Cette blanche hermine protège
Et tient chaudement les blés verts.
C’est ainsi qu’aux yeux toujours dure
De Dieu la vivante bonté :
Du blé la naissante verdure
En hiver annonce l’été.
Chemine, chemine,
Pauvre paysan !
Travaille et rumine,
Sinon ta ruine
Est au bout de l’an.
Du printemps à la canicule,
Rien n’est beau comme un champ de blé,
Quand la sève en herbe circule,
Quand l’épi de lait est gonflé.
Le sol où frissonnent la paille
Et les rouges coquelicots
Est comme une armée en bataille
Où brillent lances et shakos.
Chemine, chemine,
Pauvre paysan !
Travaille et rumine,
Sinon ta ruine
Est au bout de l’an.
Le malin esprit glisse en fraude,
Au moment de la floraison,
Dans les blés couleur d’émeraude,
Rougeole et nielle à foison ;
L’ivraie et le pavot superbe,
Les bluets doux comme des yeux :
Paysannes, parlez à l’herbe
Avec vos grands tabliers bleus.
Chemine, chemine,
Pauvre paysan !
Travaille et rumine,
Sinon ta ruine
Est au bout de l’an.
Le lion rugit solitaire
Au ciel enflammé, les sillons
Que Juillet de ses feux altère
Sont noyés de fauves rayons.
La paille avec peine balance
Ses épis lourds chargés d’or fin :
Voici la Moisson qui s’avance
Sa grande faucille à la main.
Chemine, chemine,
Pauvre paysan !
Travaille et rumine,
Sinon ta ruine
Est au bout de l’an.
Fuyez, gentilles alouettes,
Désertez, cailles et perdrix !
Nous allons couper vos retraites,
Nous emportons vos blonds épis.
Au milieu des éclats de rire,
Buvant du vin, mangeant du lard,
Que nul en secret ne soupire,
Car la glaneuse en a sa part.
Chemine, chemine,
Pauvre paysan !
Travaille et rumine,
Sinon ta ruine
Est au bout de l’an.
