Chants et Chansons (Pierre Dupont)/Les Fers à cheval

LES FERS À CHEVAL.
L’horloge au plus prochain nuage
Envoyait les coups de minuit,
Car tout dormait dans le village,
Hors la bête et l’oiseau de nuit.
Un bruit sourd traverse l’espace,
Puis un homme rouge, à cheval,
Court droit à la fenêtre basse
De la maison du maréchal :
Ohé, bonhomme !
Demain s’achèvera ton somme ;
Saute du lit, bon gré mal gré,
Mon cheval blanc est déferré.
« Entends-tu ? la maison s’ébranle, »
Dit la femme, en le réveillant,
À l’homme qui court au chambranle,
Et l’ouvre à grand’peine, en bâillant.
« Vite, du charbon à la forge ! »
Dit le nocturne cavalier,
« Ou mon ongle imprime à ta gorge
» L’empreinte d’un rouge collier. »
Ohé, bonhomme !
Demain s’achèvera ton somme ;
Saute du lit, bon gré mal gré,
Mon cheval blanc est déferré.
Sous le soufflet la forge éclate,
Comme un soupirail de l’enfer,
Et dans la fournaise écarlate
Le forgeron plonge son fer.
« Ce n’est pas du fer qu’on attache
» Au sabot de mon blanc coursier, »
Dit l’hôte, en frisant sa moustache,
« Ni de l’argent, ni de l’acier. »
Ohé, bonhomme !
Demain s’achèvera ton somme ;
Saute du lit, bon gré mal gré,
Mon cheval blanc est déferré.
« C’est de l’or qu’il vous faut, mon maître ? »
Dit l’artisan mort de frayeur ;
Car dans l’ombre il voyait paraître
Les lourds tromblons de monseigneur.
« Hélas ! je ne suis point orfèvre,
» Et ne vends point de ce métal. »
Monseigneur se pinça la lèvre
D’un air inquisitorial.
Ohé, bonhomme !
Demain s’achèvera ton somme ;
Saute du lit, bon gré mal gré,
Mon cheval blanc est déferré.
« N’as-tu pas d’un vieil héritage
» Conservé trente louis d’or ?
» Et vos bijoux de mariage,
» Ne les gardez-vous pas encor ? »
Le malheureux crut voir le diable
Sous le masque du cavalier,
Et comme on sèmerait du sable,
Jeta son or dans le brasier.
Ohé, bonhomme !
Demain s’achèvera ton somme ;
Saute du lit, bon gré mal gré,
Mon cheval blanc est déferré.
Sitôt la besogne finie,
L’homme rouge monte à cheval,
Et riposte par l’ironie
Aux prières du maréchal :
« Tu veux le prix de ta ferrure ?
» Entends sonner sur le pavé
» Les sabots d’or de ma monture,
» Et dis si tu n’as point rêvé. »
Adieu, bonhomme !
Jusqu’à l’aube reprends ton somme ;
On n’arrête pas à son gré
Un cheval blanc si bien ferré.
Le forgeron bondit sur place,
Brandit ses marteaux dans les airs.
Il a, pour découvrir leur trace,
D’un pied de loup marqué les fers ;
Il veut ameuter une troupe
Et chasser l’homme rouge aux bois :
« S’il avait mis ta femme en croupe,
» Que ferais-tu ? » dit une voix.
« Allons, mon homme !
» Il faut achever notre somme. »
On n’arrête pas à son gré
Un cheval blanc si bien ferré.
