Charles Baudelaire, étude biographique/Appendice/III

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Étude biographique d’
Librairie Léon Vanier, éditeur ; A. Messein Succr (p. 227-234).

III


DOCUMENTS SUR LE PROCES DES « FLEURS DU MAL ))


Article du « figaro », qui, selon Baudelaire, attira sur les Fleurs du mal les foudres de la justice (juillet 1857 ; rubrique : cucr et cela.

M. Charles Baudelaire est, depuis une quinzaine d’années, un poète immense pour un petit cercle d’individus dont la vanité, en le saluant dieu ou à peu près, faisait une assez bonne spéculation ; ils se reconnaissaient inférieurs à lui, c’est vrai ; mais, en même temps, ils se proclamaient supérieurs à tous les gens qui niaient ce messie. Il fallait entendre ces messieurs apprécier les génies à qui nous avons voué notre culte et notre admiration : Hugo était un cancre, Béranger un cuistre, Alfred de Musset un idiot et M 1110 Sand une folle. Lassailly avait bien dit : Christ va-nu-pieds. Mahomet vagabond et Napoléon crétin. — Mais on ne choisit ni ses amis ni ses admirateurs, et il serait par trop injuste d’imputer à M. Baudelaire des extravagances qui ont du plus d’une fois lui faire lever les épaules. Il n’a eu qu’un tort à nos yeux, celui de rester trop longtemps inédit. Il n’avait encore publié qu’un compte rendu de salon très vanté par les docleurs en esthétique, et une traduction d’Edgar Poe. Depuis trois fois cinq ans, on attendait donc ce volume de poésies ; on l’a attendu si longtemps, qu’il pourrait arriver quelque chose de semblable à ce qui se produit quand un dîner tarde trop à être servi ; ceux qui étaient les plus affamés sont les plus vite repus : — l’heure de leur estomac est passée.


Il n’en est pas de même de votre serviteur. Pendant que les convives attendaient avec une si vive impatience, il dînait ailleurs tranquillement et sainement, — et il arrivait l’estomac bien garni pour juger seulement du coup d’œil. Ce serait à recommencer que j’en ferais autant.

J’ai lu le volume, je n’ai pas de jugement à prononcer, pas d’arrêt à rendre ; mais voici une opinion que je n’ai la prétention d’imposer à personne.

On ne vit jamais gâter si follement d’aussi brillantes qualités. Il y a des moments où l’on doute de l’état mental de M. Baudelaire ; il y en a où l’on n’en doute plus : — c’est, la plupart du temps, la répétition monotone et préméditée des mêmes mots, des mêmes pensées. — L’odieux y coudoie l’ignoble ; — le repoussant s’y allie à l’infect. Jamais on ne vit mordre et même mâcher autant de seins dans si peu de pages ; jamais on n’assista aune semblable revue de démons, de fœtus, de diables, de chloroses, de chats et de ver mine. — Ce livre est un hôpital ouvert à toutes les démences de l’esprit, à toutes les putridités du cœur ; encore si c’était pour les guérir, mais elles sont incurables.

Un vers de M. Baudelaire résume admirablement sa manière ; pourquoi n’en a-t-il pas fait l’épigraphe des Fleurs du mal’)

Je suis un cimetière abhorré de la lune.

Et au milieu de tout cela, quatre pièces, le Reniement de saint Pierre, puis Lesbos, et deux qui ont pour titre les Femmes damnées, quatre chefs-d’œuvre de passion, d’art et de poésie ; mais on peut le dire, — il le faut, on le doit : — si l’on comprend qu’à vingt ans l’imagination d’un poète puisse se laisser entraîner à traiter de semblables sujets, rien ne peut justifier un homme de plus de trente, d’avoir donné la publicité du livre à de semblables monstruosités.

Gustave Burdin. »

2.

Petits moyens de défense tels que je les conçois.

PAR SAINTE-BEUVE

Tout était pris dans le domaine de la poésie.

Lamartine avait pris les deux, Victor Hugo avait pris la terre et plus que la terre. Laprade avait pris les forêts. Musset avait pris la passion et l’orgie éblouissante. D’autres avaient pris \c foyer, la vie rurale, etc.

Théophile Gautier avait pris l’Espagne et ses hautes couleurs. Que restait-il ? Ce que Baudelaire a pris.

Il y a été comme forcé.

Loin de moi de diminuer rien à la gloire d’un illustre poète,

D’un poète national, cher à tous,

Que l’empereur a jugé digne de publiques funérailles, etc.

Loin de moi de vouloir rien ôter au respect et à l’amour qui environnent sa mémoire. Mais, malgré moi, une réflexion se présente, elle s’impose. — Je me souviens, certains refrains chantent en moi ; si je les disais, ils auraient mille échos, et parmi ces refrains, il en est qui pourraient être dénoncés comme cent j ois plus dangereux que ce que vous produisez. Mais non, ils ne sont pas dangereux. — Il y a une certaine gaieté qui ôte et dissipe le danger.

Un autre nom se présente à ma mémoire, le nom d’un poète bien plus jeune, non moins grand poêle, enlevé tout récemment. Loin de moi, pour lui comme pour l’autre, de vouloir rien ôter à sa renommée, an regret légitime que sa perte inspire. Alfred de Musset est un poète souverainement regrettable… Et pourtant, j’ouvre ses œuvres, je récite ses vers que plusieurs générations ont sus par cœur, et j’y trouve… ce que je n’oserais me permettre de lire ici, devant vous… Et cependant ces vers, ils ont couru ; on les a laissés faire leur chemin parmi la jeunesse, on les a pardonnes à l’auteur, — que dis-je : } ils ont servi, avec ses autres vers, à le porter à l’Académie.

N’ayons pas deux poids et deux mesures, etc.

3.


Notes et documents pour mon avocat [1].


PAR CH. BAUDELAIRE


Le livre doit être jugé dans son ensemble, et alors il en ressort une terrible moralité.

Donc, je n’ai pas à me louer de cette singulière indulgence qui n’incrimine que treize morceaux sur cent. Cette indulgence m’est très funeste ; c’est en pensant à ce parfait ensemble de mon livre, que je disais à M. le juge d’instruction :

« Mon unique tort a été de compter sur l’intelligence universelle et de ne pas faire de préface, où j’aurais posé mes principes littéraires et dégagé la question si importante de la morale. » (Voir, à propos de la morale dans les œuvres d’art, les remarquables lettres d’Honoré de Balzac à M. Hippolyte Castille, dans le journal la Semaine).

Le volume est, relativement à l’abaissement général des prix en librairie, d’un prix élevé. C’est déjà une garantie importante. Je ne m’adresse donc pas à la foule.


Il y a prescription pour deux des morceaux incriminés : Lesbos et le Reniement de saint Pierre, parus depuis longtemps et non poursuivis [2].

Mais je prétends, au cas même où on me contraindrait de me reconnaître quelques torts, qu’il y a une sorte de prescription générale. Je pourrais faire une bibliothèque de livres modernes non poursuivis, et qui ne respirent pas, comme le mien, l’horreur du mal. Depuis près de trente ans, la littérature est d’une liberté qu’on veut brusquement punir en moi. Est-ce juste ?


Il y a plusieurs morales. Il y a la morale positive et pratique à laquelle tout le monde doit obéir.

Mais il y a la morale des arts. Celle-ci est tout autre, et, depuis le commencement du monde, les arts l’ont bien prouvé.

Il y a aussi plusieurs sortes de libertés. Il y a la liberté pour le génie et il y a une liberté très restreinte pour les polissons.


M. Charles Baudelaire n’aurait-il pas le droit d’arguer des licences permises de Béranger (œuvres complètes autorisées) ? Tel sujet reproché à M. Ch. Baudelaire a été traité par Béranger ; lequel préférez-vous : le poète triste ou le poète gai et effronté, l’horreur dans le mal ou la folâtrerie, le remords ou l’impudence ? (Il ne serait peut-être pas sain d’user, contre mesure, de cet argument.)


Je répète qu’un livre doit être jugé dans son ensemble. À un blasphème j’opposerai des élancements vers le ciel, à une obscénité des fleurs platoniques.

Depuis le commencement de la poésie, tous les volumes de poésie sont ainsi faits. Mais il était impossible de faire autrement un livre destiné à représenter l’agitation de l’esprit dans le mal.


M. le ministre de l’intérieur, furieux d’avoir lu un éloge flatteur de mon livre dans le Moniteur, a pris ses précautions pour que cette mésaventure ne se reproduisît pas.

M. d’Aurevilly (un écrivain absolument catholique, autoritaire et non suspect) portait au Pays, auquel il est attaché, un article sur les Fleurs du mal, et il lui a été répondu qu’une consigne récente défendait de parler de M. Ch. Baudelaire dans le Pays.

Or, il y a quelques jours, j’exprimais à M. le juge d’instruction la crainte que le bruit de la saisie ne glaçât la bonne volonté des personnes qui trouveraient quelque chose de louable dans mon livre. Et M. le juge (Charles Camusat Busscrolles) me répondit : Monsieur, tout le monde a parfaitement le droit de vous défendre dans tous les journaux, sans exception.

MM. les directeurs de la Revue française n’ont pas osé publier l’article de M. Charles Asselineau, le plus sage et le plus modéré des écrivains. Ces messieurs se sont renseignés au ministère de l’intérieur (!), et il leur a été répondu qu’il y aurait pour eux danger à publier cet article.

Ainsi, abus de pouvoir et entraves apportées à la défense.


Le nouveau régime napoléonien, après les illustrations de la guerre, doit rechercher les illustrations des lettres et des arts.

Qu’est-ce que c’est que cette morale prude, bégueule, taquine, et qui ne tend à rien moins qu’à créer des conspirateurs, même dans l’ordre si tranquille des rêveurs ?

Cette morale-là irait jusqu’à dire : Désormais on ne fera que des livres consolants et servant à démontrer que l’homme est né bon et que tous les hommes sont heureux. Abominable hypocrisie.

(Voir le résumé de mon interrogatoire et la liste des morceaux incriminés.)


  1. Ces précieuses pages ont fait partie d’un dossier qui, selon une note autographe de Baudelaire, se composait des pièces suivantes : Lettres. — Notes et documents pour mon avocat. Plan de plaidoierie (peut-être les Petits moyens de défense tels que je les conçois, de Sainte-Beuve). — Pièces incriminées. — Sommaire de mon interrogatoire et ma justification devant le juge d’instruction. (Cette dernière pièce, si importante, a disparu.) Ces Notes et Documents nous ont été très obligeamment communiqués par un bibliophile des plus distingués, M. Parran, ingénieur en chef des mines.
  2. Lesbos avait, en effet, paru dans les Poètes de l’amour, anthologie publiée par Julien Lemer (Paris, Garnier, 1850), et le Reniement de saint Pierre dans la Revue de Paris (octobre 1852).