Charles Guérin, roman de mœurs canadiennes/Partie 1/Chapitre 6

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VI.

LA CLIENTELLE.



HENRI VOISIN n’avait qu’une idée ; mais cette idée n’était pas mauvaise ; bien des gens trouveront même qu’elle était excellente ; Henri Voisin voulait se faire une clientelle. Le tableau décourageant qu’il avait si bien peint, ne le décourageait pas lui-même. Il voyait un bon nombre de gens, qui, avec des talens médiocres et des connaissances bornées, s’étaient fait, à force de labeurs, d’activité, et d’astuce, une très lucrative position ; il se promettait de marcher sur leurs traces, et autant que possible sur leurs talons.

Ainsi qu’on a pu le voir, il n’était pas comme ces candides jeunes gens qui croient qu’écrire bien diligemment dans l’étude de leur patron, pâlir sur les livres de loi, suivre avec attention les décisions des cours de justice, se présenter au bout du temps à l’examen, payer son diplôme, louer une étude, et s’annoncer dans les journaux, tout cela suffise pour faire fortune.

Il en avait trop connu qui, pour s’en être tenus à cette simple recette, avaient passé le reste de leurs jours dans l’aimable compagnie de leurs livres, acquérant beaucoup de connaissances et très peu d’argent. Il était convaincu au contraire que la clientelle dépend d’un concours de circonstances, souvent fortuites, mais que l’on peut faire naître soi-même, pour peu que l’on s’en donne la peine. Là-dessus, il avait tracé un véritable plan de campagne, disposant d’avance de chaque situation, qu’il croyait bonne, étudiant et les moyens d’agir directement ou indirectement sur tous ceux qui l’entouraient, et les moyens d’attirer dans sa sphère d’action ceux qui en étaient le plus éloignés ; bien décidé à ne rien négliger, à préparer les voies des années entières, s’il le fallait, et surtout (afin de donner le change) à crier plus fort que tout autre, contre l’intrigue et contre les intrigans.

Son premier soin avait été de se mettre en rapport avec quelques personnes capables de lui procurer de petits capitaux, et déjà il pouvait venir en aide à de braves gens, soit en achetant des droits litigieux, soit en prenant sur lui la responsabilité de bonnes et grosses dettes, au moyen d’un léger escompte que triplaient à son profit les frais de poursuite. C’était principalement dans la clientelle de son patron, que Henri Voisin avait marqué d’avance ceux qui formeraient le noyau de la sienne. Les procédés les plus officieux, accompagnés des insinuations les plus adroites sur l’insouciance et les bévues de leur avocat, lui avaient déjà acquis les bonnes grâces de trois ou quatre plaideurs émérites, et d’une couple d’honnêtes marchands. Le fait est que notre homme entrait au barreau avec plus d’affaires en mains, que bien des personnes n’en peuvent montrer après deux ou trois ans de pratique. C’était cependant une faible curée pour son ambition, et loin d’être effrayé des grands intérêts confiés à son inexpérience, il ne fesait que doubler et tripler, par le désir, les honoraires qu’il allait gagner.

Le soir même où il s’était fait présenter à Charles Guérin, le jeune avocat trouva, à son retour chez lui, un personnage assez singulier qui s’était installé sans trop de façon dans sa chambre à coucher, et là fumait la pipe en attendant le maître du logis. Cet individu n’était pas autre que François Guillot, le commis de M. Wagnaër.

Pour expliquer sa présence et sa familiarité, il nous suffira de dire que, strictement parlant, Henri Voisin aurait dû signer Henri Guillot dit Voisin. De ces deux noms, il avait choisi celui qui lui avait paru le plus passable. Sauf à se laisser appeler Guillot, dans l’occasion, par ses nombreux cousins dont il chérissait et cultivait la parenté. La famille Guillot formait une immense confédération, qui dans ses réseaux enveloppait tout le district. Chacun des membres de cette famille, remarquable par son esprit de corps, son astuce, son activité, et son amour de l’argent, devenait dans sa localité une espèce de courtier ou de limier fesant la chasse aux procès pour le plus grand profit de son cousin l’avocat.

François était de tous les Guillot le plus important, et il le savait bien.

— Comme tu as été longtemps mon cousin ? — fit-il sans se déranger de la chaise à demi renversée, sur laquelle il était étendu et dont il maintenait l’équilibre en appuyant ses pieds sur la cloison, à la manière des yankees.

— Je crois bien, j’ai étudié mon rival et maintenant je le sais par cœur.

— C’est comme je t’avais dit, n’est-ce pas ?

— C’est tout le contraire. Si je t’avais écouté, je me serais perdu à ne jamais me retrouver. Cet original là n’a pas plus envie de se faire prêtre que moi d’aller me pendre.

— Oui dà ! Si on prenait Mam’zelle Clorinde pour juge, elle dirait peut-être qu’il mérite moins d’être cloîtré que toi d’être pendu.

— À son cou tu veux dire ?

— Pour cela, si joli garçon que tu te croie, je t’assure que l’autre lui a tombé dans l’œil. Le bonhomme rit sous cape. Ça lui fait son affaire.

— Tiens, mon cousin, dis ce que tu voudras, M. Wagnaër ne peut pas marier sa fille à Charles Guérin. C’est justement l’homme qu’il ne lui faut pas. C’est un esprit maladif et enthousiaste. Combien veux-tu gager qu’il ne sera jamais avocat.

— Je sais ce que c’est. Tu iras à son examen et tu le feras fumer[1].

— Quelle bêtise ! Est-ce qu’il y a des examens ? on prend deux de ses amis, qui vous disent d’avance, ce qu’ils vont vous demander ; malgré cela, bien souvent on répond de travers et on est toujours admis. Quand je te dis que le jeune Guérin ne sera jamais reçu, c’est qu’il n’ira pas jusqu’au bout de ses études. Il n’est pas tourné pour faire un prêtre, et s’il avait pris la soutane, il l’aurait déjà laissée. Il faut trop de persévérance pour cela. Je ne serais pas surpris par exemple que d’ici à trois ans, il se livrât à la médecine, au notariat, au commerce, à l’industrie, à toutes les carrières imaginables, pour n’arriver nulle part. Si tu l’avais vu découragé, au simple tableau que je lui ai fait des petites misères du métier. En cultivant ses dispositions, on parviendra à n’en rien faire du tout, de ce beau garçon-là… Mais il faut que tu te hâtes de me présenter à cette demoiselle Wagnaër. Comment est-elle d’abord ?

— Qu’est-ce que ça te fait ?

— Diantre ! qu’est-ce que cela me fait ? j’aime bien à savoir si je la trouverais de mon goût, pour jouer mon rôle comme il faut. En supposant que je ne l’aimerais pas, il faut que je paraisse l’aimer assez pour me faire aimer d’elle…

— Tu aurais bien de la bonté. C’est son père qui la marie, avocat contre clerc, ta chance ne serait pas trop mauvaise. M. Wagnaër dit toujours comme ça : qu’un je tiens, vaut mieux que deux je tiendrai : mais c’est cette terre qu’il lui faut absolument. Il a déjà acheté une quantité de lots pour faire du bois, dans les concessions et dans les townships, et s’il n’a pas la Rivière aux Écrevisses, tout cela lui sera inutile.

— Alors il faudra que je lui fasse avoir cette terre.

— V’la qui est pas mal drôle. Tu vas lui faire avoir une terre qui ne t’appartient pas ?…

— Écoute, François, tu es an garçon intelligent…

— Non, pas exactement. Je passe pour une bête. Mais ça ne fait rien… vas toujours !

— Tu n’en es que plus fin. Ne passe pas pour bête qui veut. Je t’affirme qu’il y a des fois que je voudrais bien avoir ton air.

Ça n’est pas la peine.

— N’importe, tu comprends à merveille, qu’avec Mlle. Wagnaër j’ai une dot et une clientelle toute faite…

C’est comme si j’avais deux dots. Qu’est-ce que je dis là ?

C’est comme si j’avais sept ou huit dots. Un client en amène un autre.

Remarque bien que la clientelle que me donnera M. Wagnaër, ne comprendra pas que ses affaires à lui ; il se mêle des affaires de tout le monde, et il étend son influence à dix lieues à la ronde. Il suffit que ça soit un étranger : tu sais comme sont les habitans. Ensuite on lui doit beaucoup, et c’est bien dur de refuser quelque chose à un homme qui peut faire vendre jusqu’à notre dernière chemise. Il n’y a pas de doute qu’en les prenant ainsi par le côté sentimental, mon beau-père me ferait avoir la confiance de tous les plaideurs des environs ; et c’est justement le beau-père qu’il me faut.

Il y a un axiome qui n’est pas dans Cujas, ni dans Barthole, mais qui n’en est pas moins vrai, c’est qu’un avocat doit se marier plus en vue de son beau-père qu’en vue de sa femme. Or, il n’y a que trois espèces de beaux-pères possibles ; le beau-père avocat, le beau-père seigneur, et le beau-père gros marchand de campagne. Le beau-père avocat vous prend en société ; mais vous ne faites que partager avec un associé, qui dans neuf cas sur dix est sur son déclin, la clientelle que vous auriez pu acquérir vous-même. Ça n’empêche pas, que pour les gens qui ne savent pas se pousser, ça ne soit un grand avantage. Le beau-père seigneur est fameux pour les affaires de routine et les discussions d’immeubles. Mais le beau-père marchand est le meilleur beau-père qu’il y ait parmi toutes les espèces de beaux-pères connus. Il est toujours à présumer que le beau-père marchand deviendra seigneur : alors ça nous fait deux beaux-pères dans un. C’est une économie toute claire.

— Allons ; c’est arrangé, vous y gagnerez tous les deux : il n’y aura peut-être que c’te pauvre mam’selle Clorinde qui y perdra. Il n’y a qu’une petite chose qui m’embarrasse. Je voudrais savoir ce que je gagnerai à me mêler de cette affaire-là.

— Le lendemain de mon mariage, je te fais entrer en société avec mon beau-père.

— Tu n’y penses pas : tu aimes trop à faire des économies de beaux-pères. Ça te ferait comme qui dirait un beau-père en deux, au lieu de deux beaux-pères dans un. Mais si tu disais la veille de ton mariage, ou bien un ou deux mois avant, ça te serait-il égal ? Je t’assure que pour moi, ça ne me serait pas indiffèrent. Dépêches-toi de me promettre ça… autrement je ne dis pas un mot de toi à mon bourgeois, et tu t’arrangeras comme tu pourras.

— Allons… tu sais bien, mon pauvre François, qu’il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant que de l’avoir tué. Je ne peux pas te promettre comme cela, avant de savoir comment iront mes affaires. Tout ce que je puis t’assurer, c’est que je te ferai quelqu’avantage… d’une manière ou d’une autre.

— Eh bien ! ce que je te promets moi, c’est que tu me feras ces avantages-là d’une bonne manière, et avant que de te marier. C’est une affaire décidée. J’entreprends ton mariage ; à moi le soin de faire mes conditions, et je ne m’oublierai pas ; car je te tiendrai comme il faut. N’oublies pas de descendre dans une quinzaine de jours. Bonsoir mon cousin !

En disant cela, François avait pris brusquement congé du jeune avocat, qui ne fut point médiocrement surpris de lui trouver tout-à-coup un air aussi dégagé.

— Allons, se dit-il, il faut que le cousin soit un homme de génie. On ne dirait pas cela à le voir vendre de l’avoine au minot pour M. Wagnaër.

À la rigueur, il n’y avait rien de bien repréhensible dans le projet qu’ils venaient de former tous deux ; il ne s’agissait que de trafiquer de l’avenir d’une jeune fille à son inçu ; et c’est ce qui se pratique depuis longtemps dans les sociétés les plus civilisées. Cependant Henri Voisin prévoyait qu’il n’hésiterait devant aucune injustice, qu’il ne reculerait devant aucune intrigue, qu’il se soumettrait à tout pour s’assurer une position, dont il avait calculé d’avance tous les avantages ; et persuadé que François, une fois intéressé dans l’affaire, ne serait guère plus scrupuleux que lui-même, il éprouvait déjà pour son parent ce sentiment de défiance, et presque d’aversion, que l’on éprouve toujours instinctivement pour un complice. Une chose le préoccupait par-dessus toutes ; c’était de savoir si Charles Guérin avait de son côté quelques prétentions sur les beaux yeux et sur la dot de la jeune héritière. Tout le portait à croire qu’il en était ainsi. On a rarement vu un écolier de seize ans passer ses vacances dans une belle campagne, à quelques pas d’une jolie fille, qu’il ne voit qu’à la dérobée, ne pas devenir amoureux de cette jeune fille, ne pas rêver à elle par le premier clair de lune venu, et ne pas composer des vers en son honneur. Sans être beaucoup romanesque lui-même, notre spéculateur avait tenu compte de toutes ces circonstances ; et l’ordre sorti de l’étude de M. Dumont, qui lui fut remis quelques jours plus tard, avec la fatale variante, que l’on connait déjà, confirma des soupçons qui n’étaient cependant point tout-à-fait fondés, parce que Charles n’avait songé un instant à Mlle Wagnaër qu’après avoir reçu la lettre de Louise. Cette découverte jeta comme un remords à travers ses projets. Il se dit que flétrir ainsi les premières espérances d’une âme jeune et naïve comme celle de Charles, et écraser du même coup le dernier espoir, la dernière ressource d’une famille malheureuse, c’était trop d’égoïsme et de barbarie. Le mariage de Mlle Wagnaër avec ce jeune homme lui parut une de ces providentielles entreprises, que mille circonstances semblent préparer, et qui portent toujours malheur à quiconque ôse les entraver. Avec les difficultés qui s’annonçaient, il voyait augmenter la dureté des moyens qu’il lui faudrait employer pour parvenir à son but, et comme son âme ne possédait pas encore cette précieuse insouciance du bonheur d’autrui que donne une longue habitude de l’intrigue, il se demanda un instant s’il ne trouverait pas le moyen de faire fortune sans ruiner personne. Mais son esprit reprenant bientôt son aplomb, il se dit ce que disent tous les ambitieux pour appaiser leur conscience : pourquoi ces gens-là se trouvent-ils dans mon chemin ?

Il n’y a rien, en effet de si peu méticuleux qu’un homme qui, une fois pour toutes, a déclaré qu’il veut faire son chemin. L’ardente et rapide locomotive qui vole d’une montagne à l’autre, qui passe comme la foudre au-dessus des précipices, écrasant tout ce qu’elle rencontre, n’est pas plus impitoyable dans sa course que l’homme qui veut faire son chemin. L’honneur, l’amour, le devoir, la dignité humaine, la piété divine, le culte de la patrie, les liens de l’amitié, les nœuds de l’hymen, et jusqu’aux chaînes du vice, tout est renversé, culbuté, foulé, broyé par l’homme qui fait son chemin. Et il y a cela d’admirable dans la société, c’est qu’elle endure patiemment de cet homme, une série d’actes injustes et souvent avilissans, qui, isolés, auraient suffi pour attirer sur vous ou sur nous l’indignation universelle… mais que voulez-vous, celui-là il faut bien qu’il fusse son chemin ! Il a su tellement se le persuader à lui-même, qu’il impose à tout le monde la même conviction. Il peut se vautrer dans la boue, si cela lui convient, personne n’en est surpris, personne n’en est révolté, il sait bien, dit-on, ce qu’il fait ; il fait son chemin. Il lui est permis d’insulter à ce qu’il y a de plus beau et de plus noble parmi les hommes, ou parmi les choses de son temps ; il ne fait pas cela par méchanceté, c’est seulement pour faire son chemin. Ce qui chez vous ou chez nous, serait tenu pour une indélicatesse extrême, chez lui n’est qu’une chose toute simple ; l’affront qui vous tuerait n’est qu’un jeu pour lui ; l’échec qui vous ruinerait ne l’inquiète point ; le trait qui vous irait au cœur, effleure à peine son épiderme ; il est cuirassé, il est invulnérable, il est parti pour faire son chemin. Il s’est mis en route lui-même, sans que personne l’appelât, sans que personne l’envoyât ; seulement il s’est dit tout bas à lui-même, et il a répété bien haut à tout le monde, qu’il arriverait et il arrivera. Il arrivera, malgré les préjugés, malgré ses torts, malgré ses ridicules, malgré ses fautes, il arrivera, c’est certain ; les plus envieux en ont pris leur parti, et la seule chose que fassent les plus habiles, c’est de s’arranger de manière à être le moins possible coudoyés ou froissés par lui.

Combien n’y en a-t-il pas dans toutes les carrières, dans tous les états, de ces hommes qui font leur chemin à tout prix, sans compter ceux qui l’ont fait ? Et parmi ces derniers en est-il un grand nombre à qui la société ôse demander compte de leurs débuts ? Remonte-t-on bien souvent au petit ruisseau bourbeux d’où le fleuve large et fier est sorti ? Le scandale d’une première intrigue n’est-il pas toujours étouffé par le succès d’une seconde ? Comme le denier de Vespasien, l’or ne sent-il pas toujours bon, de quelque mine impure qu’il soit sorti ?

En jetant un rapide coup d’œil autour de lui, Henri Voisin avait compté toutes ces bénignes absolutions que la société prodigue aux fautes habiles, que l’on commet pour faire son chemin ; il avait compté toutes les jeunes filles pauvres, délaissées pour de plus riches, tous les protecteurs honnêtement supplantés par leurs protégés, tous les amis vendus par leurs amis, et il avait trouvé que le monde après avoir crié à l’indélicatesse, lorsqu’il aurait dû crier au vol, au meurtre, finissait toujours par accepter la solidarité de toutes les bassesses, en feignant de les oublier.

Pauvre et sans autres appuis que ceux qu’il savait se créer, lancé fatalement dans une route dont il appréciait tous les embarras, toutes les difficultés, il considérait le succès comme une condition de vie ou de mort ; il ne croyait pas qu’il lui fût permis d’avoir des égards pour personne, sans manquer de prudence pour lui-même, tenant pour certain que non seulement tous ses efforts ne seraient pas de trop, mais craignant que ce ne fût pas assez. Il aurait préféré sans doute s’élever par son seul mérite, grandir à même sa propre substance, ne devoir rien de son bonheur au malheur d’autrui ; mais cela est difficile quant tout l’espace est occupé ; quand chacun n’a bien juste que sa place au soleil, celui qui veut alors se faire une part un peu large, doit se résoudre à diminuer la part de son voisin sinon à l’absorber tout entière.

La corruption, qui faisait de si rapides progrès dans l’âme d’Henri Voisin, était donc le résultat de la même maladie sociale, qui avait chassé Pierre Guérin loin du toit paternel. Parmi les infortunés jeunes gens que le malheur de notre condition présente et les préjugés inhérens à cette condition, forcent chaque année à faire un choix entre l’état ecclésiastique et trois autres professions encombrées au-delà de toute mesure, quelques uns, en effet, s’épouvantent, se désespèrent et s’enfuient ; d’autres hésitent et tâtonnent longtemps pour n’arriver à rien ; d’autres se consument honnêtement et laborieusement dans l’obscurité et la misère ; d’autres enfin se jettent à corps perdu dans le charlatanisme et l’intrigue. L’émigration forcée, l’oisiveté forcée, la démoralisation forcée, voilà tout ce que l’on offre à notre brillante jeunesse, dont on s’efforce de cultiver et d’orner l’intelligence pour un pareil avenir ; de même, si nous osions nous permettre une comparaison un peu vieillie, de même que chez les anciens on engraissait et l’on parait les victimes pour le sacrifice.

Cette comparaison pourrait aussi, tandis que nous y sommes, nous servir à peindre l’espèce de rapport, qui ne tarda pas à s’établir entre le jeune avocat et le clerc de M. Dumont ; dès que le premier se fût irrévocablement décidé à faire son chemin aux dépens de l’autre. Quoique leur position respective semblât devoir les tenir à une certaine distance, ils devinrent bientôt presqu’aussi intimes que s’ils eussent été camarades d’enfance, ils passaient fréquemment la soirée l’un chez l’autre, et sortaient souvent ensemble. Henri paraissait s’attacher surtout à ne laisser son jeune ami manquer d’aucun amusement. Il lui procura la lecture des romans les plus à la mode, l’introduisit dans deux ou trois maisons où l’on faisait d’assez bonne musique, le mena au spectacle aussi souvent que l’occasion s’en présenta, et lui fit faire plusieurs promenades dans les environs de Québec. Ce pauvre Charles, qui n’avait ni arrière-pensée ni prescience aucune, s’émerveillait à bon droit de la complaisance de M. Voisin, dont il admirait par-dessus tout la philosophie et le désintéressement. Il était impossible à le voir ainsi de le prendre pour autre chose que pour un charmant jeune homme, avide seulement de plaisirs, enchanté de faire partager à d’autres ses jouissances, insoucieux de l’avenir, et méprisant l’or comme un vil métal, et les billets de banque comme de prosaïques chiffons.

Ce qu’il y avait de plus aimable chez lui, c’était l’enthousiasme avec lequel il entrait dans tous les projets plus ou moins chevaleresques que formait notre héros. Ils pourfendaient ensemble les ennemis de la patrie, et régénéraient la société dans un tour de main. La teinte d’ironie et de scepticisme, qu’il n’avait pas réussi à dissimuler dans leur première entrevue, s’effaça comme par enchantement, et il devint dans un clin d’œil, un patriote aussi chaleureux, aussi intraitable que Jean Guilbault lui-même. La condescendance toute gracieuse avec laquelle il caressait les illusions du jeune étudiant, s’évanouissait cependant devant un seul sujet, et chaque fois qu’il était question de ses futurs succès au barreau, Charles Guérin retrouvait dans son nouvel ami le prophète de malheur, qui l’avait une première fois si fort effrayé.

En revanche toutes les opinions littéraires ou artistiques qu’il émettait étaient reçues comme autant d’oracles. M. Voisin confessait volontiers son infériorité et traitait avec un véritable respect tout ce qui sortait de la bouche ou de la plume de Charles. Celui-ci dont l’imagination s’était considérablement échauffée à la lecture des romans, et à la représentation de quelques tragédies, se permettait d’écrire de temps à autre soit des vers, soit de petits essais en prose, qui, loués outre mesure, lui donnèrent une haute opinion de son propre mérite. Comparant l’attrait d’une existence toute littéraire à l’affreux métier de procureur, le mélodieux idiôme de la poésie, avec les accens enroués de la chicane ; opposant la douce pensée d’intéresser à son sort toutes les jeunes personnes un peu sentimentales, qui ne manqueraient point de sympathie pour un poëte de dix-sept ans, à la triste satisfaction d’étonner par sa faconde le vulgaire des plaideurs et des huissiers, il en vint à demander pourquoi l’on préférait ainsi les épines aux roses, et le terre-à-terre des professions, aux sublimes inspirations du génie.

Il s’exalta même au point de former le projet de réaliser, dès qu’il le pourrait, tout ce qu’il possédait dans le pays, pour aller vivre à Paris où il comptait, avec le temps et du travail, éclipser le plus grand nombre des réputations du jour. Et chose étrange, cette modeste entreprise ne reçut nullement l’improbation d’Henri Voisin, qui avoua de son côté qu’il ne s’occupait de gagner un peu d’argent que pour se donner la satisfaction de visiter l’Europe, seule partie du monde où les intelligences d’élite pouvaient se trouver à l’aise. Il était bien entendu cependant, qu’en bons patriotes, après avoir brillé dans l’ancien monde, ils reviendraient tous deux éclairer de leurs lumières, leur commune patrie.

  1. Fumer — rester court.