Charles Guérin, roman de mœurs canadiennes/Partie 2/Chapitre 2

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II.

LA MI-CARÊME.



ÉCOUTEZ donc, vous autres, savez-vous que j’avons un grand personnage dans la paroisse ?

— Quoi, c’te p’tite jeunesse que Jacques Lebrun a amenée de la ville ?

— Justement. On dit qu’il va s’marier avec Marichette.

— Pas si bête, Lebrun ! daller connue ça chercher un mari à sa fille…

— Ecoute donc papa ; c’te année, c’est les filles qui d’mandent les garçons. Quant t’iras en ville, tu m’en apporteras un ?

— Tiens, voyez donc… c’te Françoise, comme c’est espiègle !

— C’est beau d’voir comme la Marichette se rengorge.

— Excusez. C’est pu Marichette, pas en toute… c’est Mam’zelle Marie, gros comme le bras.

— Mademoiselle Marie Lebrun, si vous plé !

— Elle a laissé la p’tite jupe de dragué, et le mantelet d’inguienne.

— Elle faraude comme un’grand’dame.

— Elle ne met plus d’câlines ; elle se coëffe en ch’veux.

— Comm’si l’bon Dieu nous avait pas tous coëffés de même !

— Elle travaille pu, pas en toute. C’est la mère Paquet qui fait tout le train d’la maison et du dehors.

— Elle doit en suer la vieille. Mais c’est égal ; j’suis sûre qu’elle trouve ben encore l’moyen de jaser. Elle en a un moulinet !

— C’te Marichette ! J’m’étonne pas, avec son p’tit air doucereux, qu’elle trouvait toujours des si bonnes raisons pour r’fuser les garçons.

— Ça s’pourrait ben qu’elle s’en mordrait les pouces.

— Et les doigts avec !

— Ça s’pourrait ben, en effette !

— Qu’est-ce qui sait c’que c’est que c’te trouvaille que son père a été faire en ville ?

— Après tout, c’est p’t’êtr’ ben rien d’bon.

— Queuqu’ p’tit commichon !

— Queuqu’ sauteu d’escaliers !

— Queuqu’ polisson !

— L’fils de queuqu’ banquerouquier anglais !

— Queuqu’ restant de la ville !

— Queuqu’ mauvais sujet dont les parens n’savent qu’en faire !

— Queuqu’ rien qui vâille !

— J’allons voir ça tantôt.

— Vous les avez invités père Morelle, n’est-ce pas ?

— C’est bien sûr. Faut-il pas avoir toute sorte de monde pour s’amuser comme il faut ?

— C’est ça. S’ils pensent faire des gestes, par exemple, je promets ben que j’leu-z-en f’rons rabattre un peu.

— Soyez tranquille vous aut’, je les mettrai à leur place.

— Et moé aussi !

— Epi moé itout !

— Epi moé d’même !

— Dites rien. Y’aura moyen, s’ils veulent tirer du grand, d’leu, jouer queuqu’ bon tour.

— Vous trouvez pas qu’Jacques Lebrun est pas mal fou d’laisser sa fille toute seule avec ce gibier-là ?

— Dame c’est pas trop édifiant. Not’ curé a pourtant fait un fameux sermon su l’compte des amoureux, l’aut’ dimanche.

— Dites donc, mère Tremblay ; est-ce que vous les avez pas vu passer rien qu’ tous les deux en voiture ?

— Jour du ciel ! n’m’en parlez pas. Il y parlait quasiment l’visage dans son chapeau. Queu scandale ! Epi ils allaient d’un train… d’un train.

— Pas trop laid pour c’te p’tite dévote ; qu’on y aurait donné l’bon dieu sans confession.

— Faites donc induquer vos enfans après ça !

— C’est joliment risqué c’te créature là ; hein ! père Morelle, qu’en dites-vous ?

— Dame ! Tant va la cruche à l’eau qu’a la fin elle se casse ; comme dit le provarbe.

— Ah ben puisque vous parlez d’cruches ; faut qu’Jacques Lebrun en soit un’ fameuse. Lui qu’a rien qu’ça d’enfant !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Ce qui précède n’est qu’un fragment bien imparfait de la conversation qui se tenait quatre ou cinq jours après l’arrivée de Charles dans la paroisse, chez le père Morelle, riche habitant de l’endroit, le soir du dimanche de la Mi-carème.

Les différens interlocuteurs dont nous avons rapporté les paroles aussi textuellement que nous l’avons pu, étaient :

— D’abord, le père Morelle lui-même, gravement assis dans un grand fauteuil de bois près de la cheminée, sa pipe à la bouche, n’otant sa tuque rouge que pour saluer chaque nouvel invité à mesure qu’il entrait, et laissant tomber avec une bonhommie pleine d’insouciance les quelques phrases qu’il mêlait à la conversation ?

Puis ensuite, les deux demoiselles Morelle, grandes, minces, noires et laides, justifiant pleinement par leur extérieur et leur caquet, les garçons du village, qui leur avaient permis d’atteindre dans le célibat l’âge respectable de trente-sept et de trente-huit.

Puis assis ensemble sur un large coffre bleu, (classique témoin de tous les amours de la campagne,) le garçon au bonhomme Richard, (le même que Manchette avait refusé,) et la petite Rose Tremblay, sa première blonde, qu’il avait abandonnée pour Marichette, et auprès de laquelle il avait été bien venu de nouveau, après avoir été éconduit par sa rivale…

Puis la mère Tremblay qui trouvait, comme de raison, beaucoup à redire sur Le compte de toutes les jeunes filles de la paroisse, la sienne exceptée.

Puis enfin, et ce n’était assurément de tous ces personnages, ni le moins joyeux, ni le plus charitable, le bedeau de la paroisse qui n’avait pas encore pu trouver à se remarier.

En attendant une compagnie beaucoup plus nombreuse que le père Morelle avait invitée à fêter avec lui la Mi-carême, ces braves gens s’amusaient à médire de tout le monde en général, et de Marichette et du jeune étranger en particulier, signes certains de la sensation profonde qu’avait causée dans l’endroit l’arrivée de ce dernier.

La salle où se réunissaient les conviés du père Morelle était éclairée d’abord par la lumière qui s’échappait de la porte, des fentes et du tuyau d’un grand poële en fer à deux étages, chauffé presqu’au rouge ; et ensuite par la lumière beaucoup moins vive que donnait une vieille lampe de terre cuite en forme de navette, clouée au bord d’une des poutres, et dont la mèche fumante n’était séparée du plafond que de la distance que mesurait la saillie de la poutre.

Sur le poële, et dans le fourneau du poële, on pouvait admirer d’énormes chaudrons remplis de melasse et de sirop d’érable, qui bouillonnaient avec un grésillement tout-à-fait appétissant. La maîtresse du logis elle-même, agitait de temps à autre avec une large cuillère de bois, la précieuse liqueur de plus en plus épaisse, mais qui n’avait pas encore atteint le degré de consistance et de ductilité requis pour la métamorphose qu’on se proposait de lui faire subir. Deux enfans accroupis sur leurs talons, près du poële, suivaient avec un intérêt tout particulier la cuisson de la melasse, et se seraient laissé rôtir plutôt que de perdre de vue un des mouvemens de la mère Morelle.

Le poële, le grand fauteuil de bois, le coffre bleu, dont nous avons parlé, avec une huche à mettre le pain, une table à jambes croisées, et quelques chaises bien basses, formaient tout l’ameublement de cette première pièce. Au plafond, sur des perches clouées transversalement aux poutres comme un second plancher, de longs fouets, des lignes pour la pêche, deux fusils de chasse, et deux violons avec leurs archets, étaient étendus avec une précaution qui prouvait que c’était là les objets favoris des garçons du père Morelle. Les fusils et les violons, avec un peu de bonne volonté, pouvaient rappeler la lance d’Ajax et la lyre de Tyrtée.

Le second appartement ne recevait de lumière que du premier et du troisième. C’était une salle à peu près vide, sauf deux lits parés, dont l’éblouissante blancheur tranchait dans le clair-obscur. Les trois chambres contigues avaient leurs portes sur une même ligne, de sorte que de la première on pouvait appercevoir dans la troisième, illuminée par plusieurs chandelles, une longue table dressée avec un luxe de vaisselle qu’on ne trouve point chez les cultivateurs d’aucun autre pays. Le père Morelle avait ainsi : salon de réception, salle de danse au besoin, et salle à dîner. Que peut-on exiger de plus, même de l’hôte le plus aristocratiquement situé ?

Les convives arrivaient les uns après les autres, secouant la neige de leurs vêtements ; et échangeant ensemble des quolibets plus ou moins heureux sur la vitesse de leurs chevaux. La gaîté était déjà devenue si bruyante qu’il n’y avait presque plus moyen de s’entendre ; lorsque la porte s’ouvrit pour laisser entrer Marichette, et le Monsieur de la ville qui passait pour son cavalier.

Aussitôt chacun se tut, autant par curiosité que par politesse. Le père Morelle se leva, éteignit sa pipe avec son doigt, la serra précieusement avec sa blague de peau de loupmarin, mit sa tuque sous son bras, et s’avançant vers le jeune étranger, lui serra cordialement la main.

— Monsieur, dit-il, vous êtes le bienvenu. Vous escuserais le peu qu’ y aura. Ma bonne femme, mes deux filles, et mes deux garçons que v’la, j’frons de not’ possible pour vous ben divertir. Et j’espérons que toute la compagné qu’est icit’, qui sont tous d’nos voisins et de nos bons amis feront comme nous autres.

Si Charles et Marichette avaient pu comparer le petit bout de conversation, que nous avons rapporté en commençant ce chapitre, avec l’accueil bienveillant que leur faisait le père Morelle et que tout le monde leur fit à son exemple, ils en auraient conclu qu’au village comme à la cour, les absens seuls ont tort. Il y avait cependant autant de sincérité dans les complimens qu’il y en avait eu dans les critiques ; celles-ci du reste n’étaient que comminatoires, et il dépendait de notre héros de leur donner tort ou raison. Quelques saluts gracieux, quelques bonnes poignées de mains, quelques propos gais et sans gêne, lui auraient concilié de suite ceux-mêmes qui avaient fait sur son compte les suppositions les moins charitables. Mais soit fierté, soit gaucherie ou distraction, Charles ne répondit que par une civilité froide et guindée à l’ac cueil de ces braves gens.

— Ah ça, ma bonn’ femme, dit le père Morelle, à c’t’heure que tous nos gens sont rendus, j’allons tâcher de s’mouver, et d’avancer à queuqu’chose. J’allons nous rendre dans la p’tite chambre là bas ous’ qu’il y a un coup et une croûte qui nous attendent ; pendant c’temps là les jeunesses qui resteront icit’ vont s’mouver à faire la tire, parcequ’une Mi-carême ou une Sainte-Catherine sans tire, ç’aurait guère plus d’bon sens qu’un jour de Pâque en maigre.

Là-dessus le vieillard offrit galamment la main à la mère Tremblay, et avec non moins de grâce qu’en eût déployé en pareille occasion un seigneur de la cour de Louis XIV, il la conduisit à table.

Le coup et la croute dont il parlait si à son aise, consistaient en un souper où tout était servi avec profusion ; les énormes pâtés au poisson, les galettes appétissantes, les tartes de toute espèce, les ragouts et les plats de fricassée gigantesques se pressaient sur la nappe, et furent bientôt rejoints par les crêpes, que l’on apportait toutes bouillantes au sortir de la poële. C’était de véritables noces de Gamache ; excepté toutefois que Sancho Pança n’y aurait pas écumé la moindre poularde ; attendu que tout était scrupuleusement conforme à l’observance du carême. Le petit coup de bon rhum de la Jamaïque n’était pas oublié, et il y avait même à chaque extrémité de la table deux belles carafes pleines d’un vin blanc, que le bedeau assura valoir celui dont le curé se servait pour dire sa messe.

La partie la plus mûre de la société s’était placée à table, et par une exception faite en sa faveur, Charles, sur l’invitation expresse du père Morelle, s’était assis auprès de Mlle. Lebrun, qui, elle aussi, se trouvait ainsi séparée d’avec les autres jeunes personnes.

Les deux salles, celle où se donnait le repas, et celle où se faisait la tire, prirent bientôt l’aspect le plus gai et le plus animé. Dans l’une, c’était le choc joyeux des verres et des assiettes, les bons mots, les saillies heureuses, les bonnes vieilles histoires et les bonnes vieilles chansons du bon vieux temps. Dans l’autre, c’était les éclats de rire des jeunes garçons et des jeunes filles qui, tout barbouillés de melasse, se poursuivaient et s’agaçaient avec les longues filasses de tire, semblables à des échevaux de fils d’or et d’argent. On se poussait, on se pinçait, on se jetait de la neige, que l’on allait chercher dehors, on se faisait des niches de toute espèce, on se donnait des chiqnenaudes et des coups à rompre bras et jambes ; et plus on s’aimait, plus on se maltraitait ; car c’est ainsi que l’on comprend l’amour dans nos campagnes.

Quand la tire fut bien tressée et coupée par petits bâtons, disposés symétriquement sur de grands plats de faïence, on la porta comme en triomphe dans la salle du festin. Il n’est pas besoin de dire que l’apparition du mets que le père Morelle considérait avec raison comme la partie essentielle et le trait caractéristique de la fête, et le renfort puissant que présentait une douzaine de jeunes personnes en bon train de faire du vacarme, portèrent à son comble, la bruyante gaité de tous les convives. Deux personnes restaient à peu près étrangères à toutes ces joies. Charles, à la grande surprise de tout le monde, ne répondait que par des monosyllabes à tout ce que lui disait sa charmante voisine. Il refusa obstinément de boire un seul verre de rhum ; à peine daigna-t-il tremper ses lèvres dans un verre de vin pour trinquer avec le père Morelle. Il ne mangeait guère plus qu’il ne buvait, et, prié de chanter, il s’en défendit jusqu’au bout, malgré les vives instances de toutes les bouches, qui n’étaient en cela que les interprétés de toutes les oreilles désireuses, on ne peut plus, de savoir comment devait chanter un personnage tel que celui-là.

Manchette, malgré toute sa bonne volonté d'être aimable, partageait un peu la mélancolie du jeune homme ; elle avait beau s’efforcer de rire des moindres choses qui se disaient, et répondre le plus vivement du monde à toutes les agaceries dont elle était l’objet, il lui arrivait souvent de trahir sa préoccupation par un regard triste et furtif ou par un froncement de sourcil involontaire.

Cela n’échappa point an père Morelle, observateur comme le sont tons les hommes d’expérience.

— Regarde donc, Jérôme, dit-il à voix basse, à l’un de ses fils placé près de lui, comme c’te pauvre p’tite Marichette a l’air en peine à côté de c’butor… c’est un butor, vas !…… Ça n’boit, ni ça n’parle, ni ça n’chante, ni ça n’mange, ni ça fait rien qui vaille. Ça m’a l’air d’un fameux sournois. Etre si près d’un’jolie p’tite créature de même ; et pas en faire plus de cas ! Car elle est pas indifférente [1] la Marichette ?… Sacristie ! Jérôme, si j’étions à son âge et à sa place, à c’morveux-là !

— Vous avez raison not’père… J’ai-t-i pas rencontré c’t’original là qui marchait dans la neige sans raquettes… il en avait jusqu’aux geuoux. Hier qu’y faisait si mauvé, a-t-i pas passé à ch’val au grand galop ? A-t-on jamais vu ? Aller à ch’val quand on a ben d’la peine à résister dans un’voiture ! Epi Jacques Lebrun m’a dit qu’dans l’bois, quant i’y a été avé lui, i’s’mettait à parler tout seul à pleine tête, quasiment comme s’il eût prêché… Y a pas à dire… Il a queuqu’ chose icite qui n’va pas ben !

Et en disant cela, le brave Jérôme se frappait légèrement le front avec le doigt. Il allait continuer, lorsque trois coups vigoureusement frappés à la porte firent tressaillir tous les convives.

— Ouvrez à la Mi-carême ! ouvrez donc ! fit entendre du dehors une petite voix nazillarde et évidemment contrefaite.

— Oui, oui, ouvrons à la Mi-carême ! dirent tous nos gens en se levant de table.

— Voyons, la Mi-carême, comment es-tu faite c’t’année ? Veux-tu un p’tit coup d’rhum, pauvre vieille, pour te réchauffer.

— C’est pas de refus, père Morelle. J’sommes ben fatigués. J’marchons sans arrêter depuis l’Mercredi des cendres… Vous avez trouvé que j’mettions ben du temps à v’nir vous autres, hein, les jeunesses ? Mais c’est égal. Ceuze-là qui m’ont-z-attendu avé patience, j’ va les récompenser… et ceuze-là qui ont pas voulu m’attendre, vont s’en repentir. On va voir tout ça tantôt. En attendant, père Morelle, le p’tit coup si vous plé ?

Le personnage allégorique qui s’exprimait ainsi, était une vieille femme littéralement courbée en deux, et dont on découvrait difficilement le visage au fond d’un vieux chapeau en forme d’entonnoir, lequel avait dû servir à quelqu’un de ces mannequins que l’on met dans les jardins pour en éloigner les oiseaux. Elle marchait appuyée sur un gros bâton ferré, et portait une énorme poche sur son dos. Le plus apparent de son costume consistait en un affreux assemblage de torchons de cuisine, et de guenilles de toute espèce, auxquels étaient suspendues des queues et des arêtes de poisson. Le peu que l’on voyait de son visage était tout barbouillé de jus de tabac, et une paire de lunettes sans vitres, à cheval sur un nez déjà bien grotesque par lui-même, complétait cette étrange toilette. De francs et fous éclats de rire accueillirent cette réjouissante apparition, et la Mi-carême seule dut conserver un sérieux imperturbable.

Le petit coup de rhum, une fois pris, elle s’avança, balayant presque le plancher avec les bords de son immense chapeau, jusqu’à Marichette, et déposant à ses pieds la besace toute trouée qu’elle avait sur le dos, elle en tira un beau cornet de papier blanc : « Tenez, mam’zelle Marichette, dit-elle, l’bon Dieu, vot’ papa, épi moé, j’sommes satisfaits de vous comme c’est rare. Vous avez pas manqué au maigre un’ seule foé ; même qu’y a qu’vous devriez pas jeûner si souvent, car ça endommage notablement vot’ santé… ça pourrait vous ôter vos belles couleurs, et y a d’aucuns p’tits frisés de la ville qui pourraient ben le trouver à r’dire… mais par exemple vous en avez ben qu’trop à c’t’heure des couleurs… Voyons, voyons, vous fâchez pas contre la Mi-carême, qui vient de ben loin pour vous apporter ce beau cornet, ous’qu’il y a du sucre, des dragées et toutes sortes de bonnes choses. »

Cette allocution débitée avec les gestes les plus comiques eut, comme on peut bien le croire, un succès prodigieux, qui ne fat rien cependant, comparé aux applaudissemens qu’obtint le discours suivant adressé au frisé de la ville : « Ah ça toé, j’cré que j’devrais t’donner plus qu’un cornet de dragées. Après tout’j’suis qu’la Mi-carême, et avec ton air de mauvaise humeur, et ta face pâle, t’as ben d’lair d’être un carême tout du long !… T’as beau faire le fier, vas ; j’te connais ben, et j’sais ben qu’en ville tu t’gênes pas de manger du lard avant l’jour de Pâques… Tu fais la grimace, hein ?… mais j’m’en moque pas mal ! J’ai vu d’plus gros messieus qu’toé… et j’en verrai encore ben d’autres ; car tu sauras que j’suis v’nue au monde du temps des apôtres, et que j’roulerai tant que l’monde s’ra monde… C’pendant comme t’as fait un fameux bout d’carême c’t’année, grâce à mam’zelle Marichette, je vas toujours ben t’donner un cornet à toé aussi. Seulement il faut qu’tu m’embrasses !

Nous ne saurions donner une idée de la joie que causa cette proposition à toute la compagnie.

— En v’la-t-il un’ fameuse farce !

— Va-t-i en avaler du tabac, l’Messieu !

— J’estimerais ben autant embrasser n’importe quoi !

— Farçeuse de Mi-carême, vas !

— Tiens i s’décide… i va l’embrasser !

— Non, il l’embrassera pas !

— Gageons un’ bouteille de rhum qu’il l’embrassera pas !

— Gageons en effette !

— Cré vieille sorcière, vas !

— Perdue la bouteille… le v’la qui l’embrasse !

— Vive la Mi-carême !

— Hourrah pour la Mi-carême !

— J’donnerais pas ça pour cent louis !

Charles s’était en effet exécuté, et en retour de son obéissance, il avait reçu aussi lui un cornet de bonbons. La vieille fit ainsi le tour de la salle, parlant à tout le monde avec la même franchise impertinente que son rôle autorisait. Aux enfans qui avaient veillé exprès pour recevoir cette visite impatiemment attendue depuis plusieurs semaines, elle fit des cadeaux calculés sur la bonne ou la mauvaise conduite de chacun d’eux. À ceux qui avaient été sages, des dragées ou du sucre ; à ceux qui avaient été méchans, des patates gelées ou des écales de noix soigneusement enveloppées dans du papier, mystification qui fesait beaucoup rire les parens, et pleurer les pauvres petits malheureux.

Quand la vieille eût épuisé sa besace et ses drôleries, quelqu’un proposa de terminer la fête par une danse ronde. Le bedeau, consulté là-dessus, donna comme son opinion que cela pourrait très bien se faire, attendu que ça n’avait pas été prémédité, et que, bien qu’il fût défendu de danser dans le carême, on pouvait se permettre, dans une occasion comme celle-là, une simple danse ronde ; d’autant plus, ajouta-t-il, que ça n’exigeait point de violons, et que personne au dehors ne pouvait être scandalisé. Il en serait bien autrement, s’il s’agissait de danser des menuets ou des reels, ou des gigues ou des rigodons. Cette morale un peu relâchée ne fut pas du goût de la Mi-carême. Une discussion théologique s’éleva entre ces deux personnages, et avant la fin de la thèse, le bedeau, tout bedeau qu’il fût, se serait peut-être vu enterré par les argumens de son adversaire, si le père Morelle n’avait point bravement tranché la question, en formant lui-même la chaîne et en entonnant vigoureusement cette ronde bien connue :

Bonhomme, bonhomme,
Que sais-tu bien faire ?

Après cette danse bruyante et grotesque, c’en fut une autre, puis une autre, puis encore une. Dans chacune de ces rondes, il était toujours question :

D’un baiser à la plus belle.

Et quand le hasard conduisait Charles au milieu du cercle, ce baiser était invariablement destiné à Marichette, au grand dépit de la petite Rose Tremblay, qui ne manquait point de l’agacer chaque fois ; et qui finit par leur faire à tous deux des yeux aussi terribles que ceux que Junon fit au berger Pâris, lorsqu’elle conçut contre lui l’immortelle rancune, qui nous a valu l’Iliade et l’Enéide. La dernière fois, cependant, notre héros se sentit saisir par le bras… c’était la Mi-carême.

— Tiens, dirent plusieurs voix, la vieille est jalouse !

— C’est tout juste : c’est-i’pas sa blonde ?

V’là qu’a-i’dit des secrets à c’t’heure !… et tout le monde de rire et d’applaudir.

Charles en se baissant reconnut la mère Paquet, la duègne de Mariehette. « Monsieur Lebrun, lui dit-elle, m’a envoyé icite pour avoir soin d’mam’zeile Marie ; mais je peux pas rester plus longtemps. Les gens qui doivent me ramener vont partie. Défiez-vous ben, en vous en retournant, y en a qui veulent vous jouer queuqu’mauvais tour. »

Cet avis eharitable fut cause qu’une demi-heure après, Charles, avec celle qu’on lui donnait déjà pour fiancée, glissait rapidement sur la neige, emporté par un cheval vigoureux, qu’il excitait de la voix, et laissant loin derrière lui la maison du père Morelle, encore toute illuminée, et où l’on continua les rires, les chants et les danses presque jusqu’au jour.

  1. Ne pas être indifférente ; être plutôt jolie que laide. Mme Livramon.