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Charles Poncy, le Maçon (Baillet)

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De quelques ouvriers-poètes, Texte établi par Eugène BailletLabbé (p. 98-112).

Charles PONCY
OUVRIER MAÇON À TOULON

Depuis plus de vingt ans, je recevais une lettre de Charles Poncy le 1er janvier, il en recevait en même temps une de moi. Cette année, la sienne n’arriva pas. J’étais inquiet, et à bon droit, car le 6 du même mois sa missive me parvenait datée du 2 et janvier ; Poncy était malade, au point d’avoir été forcé de s’arrêter le 2, et de ne continuer sa lettre que le 4.

Mais il répondait avec sa rondeur communicative habituelle a certaines demandes que je lui avais adressées, et je ne le crus pas en danger. C’était malheureusement une erreur. La maladie empira vite, et la lettre que j’avais reçue est la dernière qu’il ait écrite : Charles Poncy est mort à Toulon le 30 janvier de cette année 1891.

Quelle existence bien remplie que celle de notre poète ! que d’activité il a dépensé depuis cinquante ans que son nom a été jeté à la foule comme celui d’un homme remarquable ! cependant jamais il n’eut la pensée de quitter Toulon, où il était né le 2 avril 1821.

Sa notice jusqu’au jour où parut son premier livre peut se résumer en quelques lignes ; nous les trouvons écrites par M. Ortolan, son premier biographe « Pauvre enfant, venu à de pauvres parents. Jusqu’à neuf ans, la vie de la rue ou des champs, ou bien, gardé avec des enfants de son âge, en petit troupeau, au prix de un franc par mois pour chaque tête.

« À neuf ans la vie de travail qui commence manœuvre au service des maçons.

« Puis, au temps de la première communion, un essai d’apparition à l’école mutuelle, suivie d’une année d’études chez les frères de la Doctrine chrétienne ; plus tard, quelques mois à l’École communale supérieure. De là, revenu au plâtre pour toujours. »

M. Ortolan n’a pas été bon prophète. Poncy n’était pas revenu au plâtre pour toujours. Il a depuis occupé, à Toulon, comme nous le verrons plus loin, des emplois d’un ordre élevé.

Ce peu d’instruction suffisait à une nature aussi bien douée que celle de Poncy pour ouvrir à sa pensée les horizons les plus étendus, et développer ses aspirations poétiques.

En peu de temps, aidé de quelques lectures : celle du Magasin Pittoresque surtout, il produisait des poésies qui étonnaient les rares personnes à qui il les montrait sans y attacher d’autre importance que celle du bonheur qu’il éprouvait à les composer. À vingt ans, Poncy, qui alors passait douze heures par jour sur l’échafaudage à manier la truelle du maçon, publiait son premier volume sous ce titre : Marines, par Charles Poncy, ouvrier maçon à Toulon. Un souffle puissant vibre dans toutes les pages de ce livre la mer est la grande inspiratrice du poète. Il fait parler les flots, il donne une voix aux rochers séculaires qui dominent la plage. Les vaisseaux qui se pressent dans la rade sont ses confidents ; il les écoute et traduit en vers sonores leur langage.

À l’apparition des Marines (1842) on était édifié sur la poésie ouvrière. Cependant la jeunesse de l’auteur fit naître le doute dans quelques esprits qui crièrent à l’exploitation du titre d’ouvrier. Rien n’était cependant plus exact, c’était bien un véritable maçon maçonnant.

Voici une des pièces de ce premier volume.

À UN VAISSEAU DE CENT-VINGT
EN DÉMOLITION

Où sont donc tes beaux jours quand l’haleine des brises
Caressait ton drapeau, gontlait tes voiles grises,
Et t’éloignait du port,
Quand tu portais, au sein des batailles sanglantes,
Sur tes deux larges flancs, cent-vingt gueules brûlantes
Qui vomissaient la mort ?

Quand tes bombes volaient, puis éclataient les unes
Sur les ponts mutilés, les autres dans les hunes
Des vaisseaux ennemis,
Et que ces lourds trois-ponts, orgueil de l’Angleterre,
Baissaient, pour décider tes canons à se taire,
Leurs pavillons soumis ?

Qu’as-tu fait de ces mâts, dont les flèches aigües
Cent fois, pendant la nuit, déchirèrent les nues
Qui pèsent sur les mers ?
Qu’as-tu fait des couleurs si noblement rangées,
Qui dessinaient sur toi six terribles rangées
Aux rapides éclairs ?


Des cordages sans nombre, et des vergues immenses
Où tes fils, alignés, entonnaient les romances
De leurs pays lointains ?
Dr ton drapeau criblé qui, sur la brigantine,
Serpentait et laissait vers la voile latine
Flotter ses plis mutins ;

Des voiles, des haubans, des focs triangulaires,
Du sillage argenté qui, sur les eaux amères,
Écumait après toi
De tes combats, toujours suivis de la victoire,
De toute ta splendeur et de toute la gloire,
Qu’as-tu fait, réponds-moi ?

Maintenant te voilà… penché sur le rivage !
Echoué sur le sable ! et la vague sauvage,
Sur ton corps délabré,
Se venge de ces jours où, pendant la tempête,
Ta proue aux dents de fer éperonnait sa créte ;
Te voilà démembré !

De tous côtés, le flot t’assiège sans relâche,
Je vois se détacher, sous les coups de la hache,
Tes bordages de bois…
Ils brûleront, peut-être, aux chaumières prochaines
Oui les virent jadis, grands et robustes chênes,
Ombrager leurs vieux toits.

Colosse ! à ton aspect j’ai vu pleurer mon père.
Dans ton sein s’écoula sa jeunesse prospère,
Féconde en beaux élans.
11 aime à me conter que, souvent, pauvre mousse,
Sur un fragile pont il a gratté la mousse
Attachée à tes flancs.

Bientôt de ce vaisseau, qui fouilla les entrailles
Des plus lointaines mers, du géant des batailles,
Il ne restera rien,
Rien qu’un nom admiré dans nos gloires navales,
Un nom qu’à l’avenir légueront nos annales,
Et ce nom, c’est le tien !

Tombe, tombe sans honte, ô vieillard centenaire.
Après avoir bravé flots, trombe, écueils, tonnerre,
Et furieux autans,
Et navires anglais, léopards maritimes
Oui, masqués par des caps, dévoraient leurs victimes :
Tu vas braver le temps !

Ce dernier vers est très beau, mais la pensée est un peu forcée. L’imagination abonda et surabonde dans les œuvres de jeunesse de Poncy et l’égare quelquefois vers des images exagérées ; petit défaut chez un jeune poète.

François Arago, Béranger et George Sand furent des premiers à applaudir le débutant et à l’encourager.

Les Toulonnais s’étaient aussi montrés très enthousiastes de leur poète : en huit jours cinq cents souscriptions avaient été recueillies et la bienvenue fut souhaitée dans des fêtes intimes par les notables de la ville à leur jeune compatriote.

Voici une autre pièce du même livre :

UNE VAGUE

La voyez-vous venir ! comme elle se replie
Et comme elle grandit… comme elle multiplie
Les sillons de son front
Et comme elle obéit à la noire tempête
Qui, pareille à l’éclair, a fait surgir sa tête
D’un abîme sans fond !

Telle qu’un long serpent qui poursuit une proie
Et qui siffle en rampant, elle rugit de joie
À l’approche des rocs
Dont les pics calcinés ceignent la vaste plage.
On dirait qu’elle veut, brisant contre eux sa rage,
En dissoudre les blocs.

La voilà près du bord, son front mouvant frissonne,
Se hérisse dans l’air ; sa masse d’eau bouillonne
Dans ses verdâtres flancs.
Elle heurte le roc où l’onde en courroux fume,
Et l’on prendrait les jets de son casque d’écume
Pour des panaches blancs.


Elle monte enfumée, en pluie elle retombe,
Puis elle rebondit et, pareille à la trombe,
Tourbillonne dans l’air.
Enfin, comme un lion au seuil de sa tannière,
Elle secoue au vent son humide crinière
Et rentre dans la mer.



Ces vingt-quatre vers sont tout un petit poème.

C’est peu de temps après la publication de ce livre que (le 6 juillet 1843) Poncy donna son nom à celle qu’il a célébré dans ses vers sous le nom de Désirée : son vrai nom du reste.

Le jour je suis maçon, le soir je suis poète.
Mies jours sont au travail et mes soirs sont à vous.
Ouvrier tout le jour, ma pensée est muette.
l’oète tout le soir, je chante a vos genoux.


C’était une superbe brune de 19 ans aux grands yeux noirs qu’encadrait une physionomie très douce. Le poète l’adorait et elle était digne de son adoration.

Une l’ois heureux, car l’amour partagé c’est le bonheur, l’inspiration envahit plus vive encore le cœur et la tête du jeune Méridional.

En 1844, un deuxième volume révélait au monde littéraire combien Poncy avait profité des conseils qui lui étaient venus de tous ceux qui s’étaient intéressés à ses essais poétiques. Il avait pour titre le Chantier.

La mer tient toujours une grande place dans ses inspirations mais il est en somme plus terrien que dans son premier volume. George Sand a écrit la préface de ce livre, c’est un chaud plaidoyer en taveurde la poésie ouvrière, écrit cependant avec raison et sans exagération aucune.

De nouvelles ovations attendaient Poncy. David d’Angers, comme il t’avait fait pour Magu, reproduisit en bronze les traits du poète, et les ouvriers rédacteurs de la Ruche populaire, inspirés par le chansonnier saint-simonien Vinçard, ouvrirent une souscription pour faire venir à Paris le maçon de Toulon. Les frais de ce voyage furent vite couverts.

Un groupe composé d’une cinquantaine de personnes se rendit à Alfort où le poète était attendu. Une salle de restaurant fut disposée pour sa réception, de grands drapeaux tricolores ornaient les murs. Poncy fut bien un peu surpris d’un cérémonial de cette importance, mais il se remit vite après les paroles cordiales de Vinçard. On chanta, on dit des vers, de nombreux toasts furent portés, tous se rattachant à l’objet de la réunion. C’était correct et charmant. Mais peu à peu les têtes s’échauffèrent, les discours prirent un langage violent, on récrimina contre la bourgeoisie, le veau d’or, les habits noirs. Et renchérissant encore, un orateur, mouchard ou imbécile, s’écria : Marchons sur Paris, enlevons-le d’assaut !

La poésie était remplacée par la politique, c’était le tumulte au lieu de la cordialité, et le commissaire intima au président de dissoudre la séance, en lui annonçant que le banquet qui devait avoir lieu le soir pour fêter Poncy était interdit.

Poncy resta une quinzaine de jours à Paris, où, piloté par Louis Jourdan et Vinçard, il fut présenté à Béranger, à Lamennais, à Alfred de Vigny, à Sainte-Beuve, à Étienne Arago et autres célébrités dont il reçut le meilleur accueil. Cependant, m’écrivit un jour Poncy, cette exhibition de phénomène et de bête curieuse me fatigua vite.

Le poète regrettait déjà Toulon où il avait laissé sa jeune femme et son vieux père. Aussi un beau matin il reprenait la diligence pour aller faire visite à George Sand qui l’attendait à Nohant et, après trois jours passés en compagnie du grand écrivain, reprenait la route de Toulon.

Poncy, quand il parlait de ce voyage, disait : Ç’a été le grand honneur de ma jeunesse et le ma vie de poète-ouvrier.

La chambre d’hôtel qu’occupait Poncy à Paris était située rue Rambuteau, la saison était froide et le méridional grelottait dans les rues de la capitale. La cheminée de la chambre fumait à asphyxier son locataire, le poète s’en plaint au propriétaire. ― Oh monsieur, lui dit celui-ci, nous avions encore les fumistes ce matin, leurs outils sont restés là, on ne peut rien y faire. ― Passez-moi un marteau, une auge, une truelle et du plâtre, dit Poncy, et il retirait sa redingote pour revêtir une blouse. En quelques minutes, le voilà sur le toit, il démolit, refait, et après une heure de travail un feu superbe flambait dans la cheminée, aux yeux du maître de l’hôtel, bien convaincu qu’il était en présence du premier fumiste du monde.

Voici une des pièces du volume le Chantier, qui a été très appréciée, rappelons qu’elle fut écrite en 1843 :


L’UNION

Au peuple.

Mes frères, il est temps que les haines s’oublient,
Que sous un seul drapeau les peuples se ralient ;
Le chemin dit salut va pour nous s’aplanir
La granité liberté que l’humanité rêve,
Comme un nouveau soleil, radieuse se lève
Sur l’horizon de l’avenir.

Afin que ce soleil de clarté nous inonde,
Afin que chaque jour son feu divin féconde
Nos cœurs où l’Eternel sema la vérité,
Il nous faut achever l’œuvre que Dieu commence ;
Il faut nue nos sueurs et notre amour immense
Enfantent la fraternité ;

Il faut que l’union entretienne la flamme.
Ô peuple arbore aux yeux de tous son oriflamme,
Voilà ton étendart, ta seule déité.
Consomme avec la haine un éclatant divorce,
Sois uni : l’union te donnera la force,
Et la force, la liberté

Qu’importent les éclairs, la hache et les tonnerres
À nos grands boit peuplés de chênes centenaires ?
Sur leurs troncs resserrés se brisent les autans ;
Et ces vastes forêts, vieilles comme le monde,
Défiant des hivers le vent qui les émonde
Reverdissent chaque printemps.

Voyez, quand la mer veut reculer ses rivages :
Elle évoque des flots les escadrons sauvages.
Les flots à son appel accourent le front haut :
Sur la sombre falaise ils tombent tous ensemble,
Et sous leur choc puissant la chaîne des rocs tremble,
Et s’écroule au second assaut.

Voyez encor les fleurs, les pauvres fleurs des plaines :
De miel et de parfums leurs corolles sont pleines ;
Leur calice vit d’air, de rosée et d’amour.
Longtemps sur leur front pur rayonne une auréole,
Tandis que toute fleur, qui de ses sieurs s’isole,
Naît et meurt, flétrie en un jour.


Ô mes fières, suivons ces sublimes modèles :
Unissons nos efforts comme les hirondelles,
Comme les bois, les flots, comme les pauvres fleurs ;
Unissons nos esquifs pour traverser la vie,
Cette orageuse mer ou toute âme est suivie
D’un long sillage de douleurs.

Frères ! entonnons tous l’hymne de la concorde,
À nos chants inspirés que, toute voix s’accorde.
Nos glorieux efforts par Dieu seront bénis.
Des plaines du couchant, jusqu’à celles de l’aube,
Mille échos répondront des quatre coins du globe :
Soyons unis, soyons unis !

Oui, répétons ce chant d’une voix unanime ;
Plus nous le redirons, plus il sera sublime :
Sur les chênes des monts, dans l’ombre des ravins,
Le rossignol aimé du ciel l’oiseau poète
N’a qu’un hymne à chanter, mais plus il le répète
Et plus ses accents sont divins.

Soyons toujours unis, pour braver nos souffrances !
Dieu va réaliser nos saintes espérances
Le sang des opprimés comme un cratère bout,
L’union pour cuirasse et les vertus pour glaives,
Marchons vers t’avenir, où tendent tous nos rêves,
Marchons, le triomphe est au bout.


L’œuvre de Charles Poncy est considérable. Son bagage littéraire se compose de cinq volumes de vers et de quatre de prose. Nous avons parlé des Marines et du Chantier, le troisième volume a pour titre : Bouquet de Marguerites. C’est le beau poème d’un amour où l’on trouve tous les rêves, tous les bonheurs et toutes les désillusions qu’un amour passionné comporte. Est-ce une fantaisie ? Est-ce une page de la vie du poète ? Je ne sais, mais il y a là des vers qu’il serait bien difficile d’écrire sans les avoir vécus. Le sang du midi court dans toutes les pages de ce livre.

Le quatrième volume, la Chanson de chaque métier, est, comme son titre l’indique, un recueil de chansons. C’était une grande pensée que celle de faire exprimer par la voix des travailleurs les joies ou les souffrances de leurs métiers, mais n’est pas chansonnier qui veut, et Poncy a fait un beau livre de poésies mais non de chansons. Il n’a pas la simplicité qui convient au genre, ses refrains sonnent mal, les airs sont mal adaptés, et cependant ce livre a dû coûter beaucoup de travail à son auteur, il y a là quatre-vingts pièces les plus diverses : Le roulier, le vannier, le tailleur de pierres, l’imprimeur, le ramoneur, le perruquier, le cordonnier, l’horloger, le charpentier, le cuisinier, et, pour clore le livre, le fossoyeur. L’intention du poète se fit entre les lignes de la plupart de ces chansons, c’est l’exposé des revendications du prolétariat, mais, je le répète, le but n’est pas atteint, le livre reste à faire.

Une seule de ces chansons a obtenu quelque succès, elle est très belle, cependant c’est toujours le travailleur chanté par le poète et non chanté par lui-même. La voici :

LE FORGERON

Debout devant mon enclume,
Prêt au travail me voici.
Dès que l’aube au ciel s’allume
Ma forge s’allume aussi.
Frappe, marteau, tors et façonne
Le métal qu’amollit le feu ;

Que ta voix de fer, mon marteau, résonne,
Pour glorifier le travail et Dieu.

En vain la sueur m’inonde.
Mes bras n’en sont que plus forts,
C’est la sueur qui féconde
Mon courage et mes efforts,
On m’en voit comme une couronne
Une perle à chaque cheveu.
Que ta voix de fer, mon marteau, résonne,
Pour glorifier le travail et Dieu.

Le riche qui de ma blouse
Détourne son œil railleur,
Plus d’une fois me jalouse
Ma gaîté de travailleur.
La gaîté… Dieu toujours la donne
À qui sait vivre heureux de peu,
Que ta voix de fer, mon marteau, résonne,
Pour glorifier le travail et Dieu.

J’aime à forger la charrue
Qui nourrit le genre humain,
Mais jamais le fer qui tue
Ne fut battu par ma main.
À la vie il faut que personne
Avant son jour ne dise adieu.
Que ta voix de fer, mon marteau, résonne,
Pour glorifier le travail et Dieu.

Dans mon ténébreux asile
Je vis plus heureux qu’un roi.
Lorsqu’à tous on est utile
On peut être fier de soi.
Cette forge que je tisonne,
Du char du travail est l’essieu,
Que tu voix de fer, mon marteau, résonne,
Pour glorifier le travail et Dieu.


Vive la forge qui brille !
Dans cet enfer de charbon,
C’est vrai qu’en été je grille
Mais l’hiver il y fait bon.
Que longtemps mon bras y moissonne
Le pain du jour, c’est mon seul vœu,
Que ta voix de fer, mon marteau, resonne,
Pour glorifier le travail et Dieu.

Comme on le voit et comme on a pu le voir dans toutes ses poésies, Poncy était déiste. Il croyait en Dieu avec la bonne foi d’un honnête homme, du reste à la date où cette chanson fut composée (1843) les meilleurs démocrates ne pensaient pas autrement. Plus tard encore, en 1848, après la révolution de Février, le peuple faisait des scènes violentes aux prêtres qui ne voulaient pas recevoir dans les églises les morts ayant appartenu à telle ou telle opinion.

Le cinquième volume de poésies est composé de toutes les pièces que l’auteur n’avait pas juge il propos de placer dans les volumes précédents, bien qu’elles fussent faites ; de là son titre : Regains. Cette partie de l’œuvre de Poncy est très remarquable, je la signale aux amateurs de la poésie ouvrière ; malheusement ce livre est très rare.

Nous ne nous occuperons pas des quatre volumes de prose : Contes et Nouvelles, sinon pour constater l’ardeur au travail intellectuel de notre poète.

Maintenant que nous connaissons l’œuvre et les succès de Poncy, voyons en quelques mots la deuxième partie de sa vie.

Quand il sentit en lui l’irrésistible besoin d’écrire, force lui fut de quitter la truelle ; mais non le travail. Il était tourmenté du besoin de savoir en peu d’années il se perfectionna dans la langue française, puis apprit le latin, l’espagnol, l’italien et acquit des connaissances scientifiques à désespérer un savant, tout lui était facile. Il fut successivement, à Toulon, secrétaire de la mairie, suppléant de juge de paix et secrétaire de la chambre de Commerce. En 1858, il était décoré de la Légion d’honneur, juste récompense de ses travaux.

Si la première partie de lu vie de Poncy fut heureuse, il n’en fut pas de même de la seconde. La mort impitoyable et aveugle vint frapper autour de lui tous ceux qu’il aimait, en pleine jeunesse. Une maladie cruelle et longue emportait sa femme, a peine âgée de quarante ans, le 24 août 1863. Elle lui laissait une fille Solange, dont George Sand était la marraine. Elle se maria, le mariage fut malheureux, elle avait une petite file que Poncy adorait. Je ne veux pas que cette enfant-là connaisse le malheur, avait-il dit. À sept ans, l’enfant était emportée par la méningite, et la mère, la fille unique du poète, mourait de chagrin quinze jours plus tard, a l’âge de trente-deux ans. La douleur du père et grand-père fut immense. Il reporta tout son amour sur sa deuxième petite-fille… La maladie la guettait aussi, et pendant, des années, il fallut lui infliger un traitement des plus douloureux. ― Enfin, m’écrivait Poncy en janvier dernier, elle est guérie depuis trois mois. Que de peines pauvre cœur aimant, que de tortures il a endurées !

Charles Poncy a échangé avec George Sand quatre ou cinq cents lettres, que va ; devenir cette correspondance ? Il y a là des documents littéraires qui doivent être publiés.

Le nom de George Sand me remet à la mémoire cette anecdote Un jour Mme Poncy était en visite, visite de chaque jour, chez Mme Sand, qui habitait momentanément aux Sablettes, près Toulon. Le grand écrivain travaillait, et Mme Poncy cousait, silencieuse.

Tout à coup George Sand, sans lever la tête : ― Pourquoi donc ne par les-tu pas, Désirée ?

― Mais j’ai peur de vous troubler.

― Au contraire, parle donc, ça m’amuse, et ne me trouble pas du tout, j’écris comme tu couds.

Il ne fallait pas perdre cette réponse.

Et maintenant que va faire Toulon pour son poète ? car cet enfant de la ville est une de ses illustrations et sa vie est un exemple. Poncy n’a jamais recherché l’éclat, il a vécu dans le calme et le travail. Pas de statue ! son buste dans un des jardins publics, bien en vue, ou donner son nom à l’une des voies qu’il parcourait, voilà comment il faut honorer la mémoire de Poncy.

Son souvenir est dans le cœur de ses concitoyens qui l’ont connu ; qu’ils le transmettent à leurs enfants, ce sera la modeste, mais juste récompense due à l’honnête homme, au travailleur, au poète.

Mai 1891.
Eugène Baillet.