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Charlotte Corday (Michel Corday)/Chapitre 2

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Ernest Flammarion (p. 31-48).


CHAPITRE II

CHEZ MADAME DE BRETTEVILLE


Charlotte et sa sœur quittèrent l’Abbaye-aux-Dames en avril 1791. Bien que les ordres monastiques fussent supprimés depuis près d’un an, les religieuses restaient libres de vivre dans leur couvent. Mais elles ne s’y sentaient plus en sûreté. À Caen même, on accrochait parfois, à la porte de leur église, en manière de menace, des poignées de verges. C’était l’arme populaire. En maints endroits, la multitude avait flagellé des femmes qui assistaient à la messe des prêtres non assermentés.

Les deux jeunes filles rejoignirent leur père à la Ferme des Bois. Leur frère aîné avait émigré. Le second se disposait à le rejoindre. Mais la Révolution avait aggravé la gêne au logis. Charlotte s’en aperçut vite. Elle s’affecta d’être à charge à son père et résolut de fuir une situation également pénible pour l’un et l’autre.

Un moment, elle envisagea de rentrer dans une communauté. Elle choisit même son couvent : celui des Sœurs de Sainte-Claire, à Argentan. M. de Corday, certain que sa fille se sacrifiait uniquement pour alléger son fardeau, s’y opposa de toutes ses forces.

Charlotte s’inclina. Mais bientôt de fréquentes discussions politiques éclatèrent entre elle et son père. Elle l’avait, en effet, distancé. L’influence des philosophes, l’injustice même dont il était victime, avaient éclairé M. de Corday sur les abus du régime. Toutefois, il était loin de montrer autant d’enthousiasme que sa fille pour les progrès révolutionnaires.

Charlotte, en effet, continuait d’en suivre passionnément l’essor. Depuis la mort affreuse d’Henri de Belzunce, nul autre excès n’était venu ébranler sa foi. Depuis bientôt deux ans, aucune nouvelle tache de sang n’avait souillé la Révolution. La Constituante poursuivait dans la paix son gigantesque travail de reconstruction. La foule avait ramené la famille royale de Versailles à Paris dans un cortège d’allégresse. Et dans une apothéose, émouvante de simple grandeur, le 14 juillet 1790, à la fête de la Fédération, toutes les provinces avaient scellé au Champ-de-Mars l’Unité Nationale.

Chez la jeune fille, le désir de suivre de plus près ces grands événements s’ajoutait au souci de ménager son père, de lui épargner à la fois un surcroît de dépenses et d’irritantes querelles. C’est alors qu’elle décida de retourner à Caen, d’y demander asile à sa tante, Mme de Bretteville. Laissant sa sœur Éléonore près de leur père, elle les quitta tous deux en juin 1791.

En réalité, Mme de Bretteville était, non pas la tante de Charlotte Corday, mais sa cousine. L’une et l’autre étaient des arrière-petites-filles de Corneille. Et elles s’en montraient également fières. Cette communauté de sentiments aurait suffi à les rapprocher, tant était vif dans leur famille l’orgueil de cette descendance.

Mais Mme de Bretteville s’était surtout attachée à sa jeune parente depuis la mort de sa fille unique, en 1788. Deux ans plus tard, elle avait perdu à court intervalle son père et son mari. Ce double deuil avait encore accru sa solitude et son besoin d’affection.

Souvent, Charlotte avait passé une partie de ses vacances de pensionnaire à Verson, dans la banlieue de Caen, où Mme de Bretteville possédait une propriété. Le jour où elle avait quitté l’Abbaye-aux-Dames, sa vieille parente était venue la chercher elle-même en voiture au seuil du couvent. Aussi lorsque, trois mois plus tard, Charlotte lui demanda l’hospitalité, elle l’accueillit comme sa propre fille.

À la mort de son père, un vieil original qui avait thésaurisé jusqu’à son dernier souffle, Mme de Bretteville avait hérité une fortune très importante pour l’époque. Et lorsque son mari, trésorier de France au Bureau des Finances de Caen, disparut à son tour, quelques mois plus tard, elle resta seule maîtresse de biens considérables.

Elle avait soixante-sept ans lorsque Charlotte vint lui demander asile. Elle était toute menue, au surplus voûtée par l’âge, et marquée de la petite vérole. Pieuse, attachée aux traditions, toujours coiffée d’un haut bonnet blanc, elle passait pour un peu naïve. Mais sa simplicité n’allait pas sans finesse. Car elle était avant tout très bonne, et son cœur lui donnait de l’esprit.

En veut-on un exemple ? À la fin de 1791, une de ses amies, Mme Levaillant, décida à fuir Caen, où renaissaient des troubles, afin de gagner Rouen, qu’on disait plus tranquille. Elle pressait Mme de Bretteville de l’imiter. La bonne dame, qui gardait sous l’orage une sérénité souriante, était bien résolue à ne point abandonner sa maison. Mais il lui déplaisait de donner à son amie une leçon de courage. Alors elle feignit une peur ridicule : pour rien au monde, elle ne consentirait à franchir, disait-elle, le pont de bateaux qui traversait la Seine à Rouen et qui pouvait fort bien être entraîné jusqu’à la mer.

Sa bonté, qui lui donnait de la malice, lui donnait aussi une indulgence charmante aux faiblesses d’autrui : devenue veuve, ne continuait-elle pas d’héberger souvent un fils naturel de son mari, que M. de Bretteville avait rapporté de quelque lointaine aventure ?

Elle habitait 148, rue Saint-Jean, en face de la rue des Carmes, une maison en pierre apparente et de style gothique. En façade, le rez-de-chaussée, surmonté de deux étages à trois fenêtres, était occupé par l’atelier d’un tourneur en bois, nommé Lunel. À droite, une porte basse et cintrée s’ouvrait sur un couloir où donnait l’escalier particulier de Mme de Bretteville. Cette allée débouchait sur une cour intérieure, pavée, étroite et longue, fermée à droite par un mur, entourée par la maison sur les trois autres côtés. Un enfoncement abritait une pompe.

La chambre de Charlotte Corday occupait le premier étage au fond de cette cour. On pouvait y accéder directement par un petit escalier tournant, à rampe et degrés de pierre. Elle communiquait avec l’appartement de Mme de Bretteville par un long couloir intérieur. Cette vaste chambre était éclairée par deux fenêtres à meneaux, garnies de petits vitraux sertis de plomb. Une cheminée, dont le manteau faisait saillie, s’élevait du sol de briques jusqu’au plafond aux solives apparentes.

Depuis la mort de son mari, la bonne dame avait transformé en salon la chambre de M. de Bretteville. Elle y avait placé son secrétaire d’acajou, une commode à dessus de marbre, rehaussée de cuivres ciselés. La tenture était d’indienne camaïeu, peinte à la main. Le meuble et les bergères étaient de soie. Des tableaux de chasse surmontaient les portes et la glace de la cheminée. De-ci, de-là, des écrans de tapisserie, de bonnes gravures : Abraham répudiant Agar, le Calme, l’Incendie.

Charlotte et sa tante se tenaient volontiers dans cette pièce, dont les fenêtres regardaient la rue Saint-Jean. Elles y recevaient une assez nombreuse compagnie. La veuve du Trésorier de France avait gardé des relations étendues. Ses familiers étaient Mme Levaillant, Mme Achard, M. Delarue, magistrat municipal, M. Lévêque, président du Directoire départemental, M. Duvivier de Jumilly, curé constitutionnel de la paroisse Saint-Jean.

Mme de Bretteville fréquentait l’hôtel de Faudoas, qui touchait presque sa maison. Le comte de Faudoas était commandant de la garde nationale. Là, les deux femmes rencontraient les plus anciennes familles de la ville. Et Charlotte s’était vite liée d’amitié, malgré la divergence de leurs opinions, avec Éléonore de Faudoas, alors âgée de seize ans.

Cependant, Charlotte n’était pas mondaine. Elle n’avait, en particulier, aucun souci de la parure. Elle s’habillait, non pas sans goût, mais sans recherche. Dans la rue, elle laissait sa robe balayer le sol. Mais quand elle revêtait une tenue d’apparat, elle se transformait soudain, elle retrouvait une grâce fière, une allure souveraine.

Elle avait des sursauts de coquetterie comme elle avait des sursauts d’enjouement. Ainsi, dès son arrivée, sa tante avait ajouté à son maigre trousseau tout un lot de robes choisies. Dès qu’elle les portait, elle se métamorphosait. Elle perdait alors jusqu’à sa fâcheuse habitude de baisser la tête. Et les vieux amis de sa tante n’avaient plus besoin de la gronder en lui disant : « Allons, allons, montrez vos yeux. Ne les cachez pas. Ils sont trop beaux pour cela. »

En particulier, Charlotte avait quitté les siens pour suivre les événements. Elle chercha donc tout de suite des informateurs. Elle en trouva aisément parmi ses relations. Mais elle découvrit tout près d’elle et presque sous son toit, le plus diligent, le plus enthousiaste d’entre eux.

À soixante-six ans, Mme de Bretteville, qui avait longtemps vécu en tutelle sous le règne de son père et de son mari, s’était trouvée brusquement à la tête d’une grosse fortune. Se jugeant incapable de la gérer, elle eut la sagesse de prendre un intendant, un homme de confiance.

Il s’appelait Augustin Leclerc. Il avait tout juste vingt-cinq ans lorsque Charlotte le rencontra chez sa tante. Fils d’un arpenteur de la région, il possédait lui-même quelque bien. Il n’habitait pas la maison de la rue Saint-Jean, mais on l’y voyait chaque jour. Petit, vif, la figure ronde, le nez retroussé, il respirait l’intelligence. Aussi discret qu’ingénieux, il était partout. Il gérait tous les intérêts de Mme de Bretteville, surveillait ses valeurs et ses domaines, entretenait la maison, stimulait le zèle des deux vieux domestiques.

Il s’était instruit lui-même. Il avait suivi des cours de droit, de médecine, d’astronomie. Nourri des Encyclopédistes et des Philosophes, dont il possédait toutes les œuvres, il avait salué d’enthousiasme l’aurore de la Révolution.

À l’unisson sur ce point avec Charlotte, il avait tout de suite fait alliance avec la jeune fille. Ils avaient même entre eux de petits secrets. Comme il tenait les cordons de la bourse, il était chargé de lui remettre une somme mensuelle pour ses bonnes œuvres. Mais le zèle charitable de Charlotte grandissait avec ses ressources. Avant la fin du mois il ne lui restait rien. Alors, Augustin Leclerc, tout en risquant de discrets reproches, lui consentait des avances à l’insu de la bonne dame.

Entre eux, ils s’entretenaient surtout de la Révolution, de ses progrès, de ses promesses. Ils rivalisaient de flamme et s’exaltaient mutuellement. Il lui prêtait les œuvres de ses chers philosophes. C’était une révélation pour elle. À l’Abbaye-aux-Dames, elle avait lu, relu l’histoire grecque et romaine, la Vie des Hommes illustres de Plutarque et les tragédies de son grand aïeul Corneille. Elle découvrait Voltaire et Jean-Jacques Rousseau… Du soleil sur des ruines.

Augustin Leclerc lui vantait aussi les livres de l’abbé Raynal, qu’il admirait tout particulièrement. C’était le dernier des Encyclopédistes. Les autres avaient disparu. Lui seul leur survivait. Il avait été l’ami de Diderot qui, disait-on, avait revu le plus fameux ouvrage de l’abbé, l’Histoire Philosophique des Deux Indes.

Charlotte avait d’autres informateurs. D’abord, à son retour à Caen, elle avait retrouvé Gustave Doulcet. Fidèle à ses doctrines, il avançait droit et vite. Depuis l’année précédente, où la Constituante avait partagé la France en départements, il présidait l’administration du Calvados.

Mais elle rencontrait plus assidûment un autre jeune homme du même âge que Gustave Doulcet, dévoué comme lui aux idées nouvelles, Hippolyte Bougon-Longrais. Cultivé, spirituel, actif, ambitieux, conscient de son mérite, il était secrétaire général du Calvados. De taille moyenne, il avait les cheveux très blonds, les yeux bleus, le nez aquilin, les manières fines. Il corrigeait par un maintien grave son aspect juvénile. Son éloquence était sa grande séduction. Il s’exprimait avec une extrême facilité, d’une voix chaude et sonore.

Il communiquait à la jeune fille des journaux et de ces innombrables brochures dont usaient les partis pour répandre leurs opinions et combattre leurs adversaires. Tous deux discutaient, s’écrivaient même, sur des sujets d’histoire, de politique, de littérature. Charlotte se plaisait à ce commerce. Et lui s’y plaisait plus encore. Certainement, s’il lui avait fallut prendre un mari, elle aurait choisi Bougon-Longrais.

Mais elle ne voulait pas se marier. Déjà, elle avait écarté plusieurs prétendants, comme M. de Boisjugan de Mingré. Elle avait même découragé M. de Tournélis, malgré le vœu de Mme de Bretteville, dont il était le parent éloigné. Sur cette question de mariage, comme sur bien d’autres, elle se montrait décisive, absolue. Elle répétait à ses amies : « Jamais vous n’aurez à me donner sur vos lettres le titre de Madame… Jamais je ne renoncerai à ma chère liberté… Jamais un homme ne sera mon maître. »

Son besoin d’indépendance n’expliquait qu’en partie son éloignement du mariage. Elle obéissait encore à une ombrageuse, à une incroyable pudeur. Tout l’effarouchait de l’amour inconnu. Confuse d’être si généreusement belle, elle semblait ne baisser la tête que pour masquer ses attraits. Physiquement, elle se repliait sur elle-même.

Et surtout, elle ne s’appartenait plus : elle s’était déjà donnée. Elle s’était consacrée à ses espérances. Elle n’attendait que le bonheur d’autrui. Les vrais événements de sa vie, c’étaient ceux de la vie publique. Les mots de Liberté, de Paix, de Justice, représentaient vraiment pour elle des êtres vivants, des êtres aimés ; ils étaient pour elle ce que sont pour une mère les noms de ses enfants. Sa plus pure tendresse n’allait point à ses proches ; jaillie du plus profond d’elle-même, elle s’élançait en jet d’eau, retombait loin d’elle, sur le monde.

À la regarder vivre, on pouvait s’apercevoir qu’elle était insensible à elle-même, qu’elle ne s’intéressait pas à son propre sort, qu’elle s’intéressait seulement au sort des autres. Elle ne sortait vraiment de sa réserve et de rêverie, elle ne s’échauffait que dans la controverse politique. Alors, citant Rome et Sparte, au risque de passer pour pédante, sourde aux taquineries de son entourage, exaltée, logique, elle continuait de défendre, de sa voix délicieuse, sa croyance aux temps meilleurs.

Hélas ! Sa foi subit très vite de durs assauts. La longue trêve qui, depuis près de deux ans, permettait à la Constituante d’organiser en paix la liberté, avait cessé au moment même où Charlotte s’installait rue Saint-Jean. La fuite du roi, son arrestation à Varennes, en marquèrent la fin.

Ces deux nouvelles parvinrent à Caen le 23 et le 25 juin 1791. Elles y retentirent profondément. Elles réveillèrent les excès, les fièvres du début de la Révolution. De nouveau, les hommes et les femmes furent contraints d’arborer dans la rue la cocarde tricolore. Dans les campagnes, les paysans pillaient les châteaux, dont les habitants durent se réfugier à la ville.

À Caen même, on vivait dans une atmosphère agitée : tambours battant la générale, cloches sonnant en fête ou jetant le tocsin, salves d’artillerie, canon d’alarme. Le soir, la ville s’embrasait de feux de joie, d’illuminations plus ou moins imposées aux citadins. Les troubles étaient surtout provoqués par l’application de la nouvelle loi sur le clergé. Les prêtres constitutionnels, qui avaient accepté le serment, et les prêtres réfractaires, qui l’avaient refusé, gardaient les uns et les autres leurs fidèles. Et ces deux partis se heurtaient sans cesse.

Parfois ils en venaient aux mains, comme dans cette échauffourée que l’on continua d’appeler à Caen l’affaire du 5 novembre. Ce jour-là, le curé réfractaire de Saint-Jean avait annoncé qu’il dirait la messe à neuf heures du matin. Les deux clans, réunis devant l’église, échangèrent des injures, puis des coups de feu. On releva un mort, des blessés. Les tambours battirent la générale, la panique gagna la ville, le bruit se répandit d’un complot contre-révolutionnaire et la garde nationale arrêta plus de quatre-vingts partisans du prêtre réfractaire, qui furent enfermés au Château.

Cette affaire du 5 novembre frappa d’autant plus Charlotte que plusieurs des prisonniers étaient alliés à ses amis. On y trouvait des Achard, des Levaillant.

Elle s’affecta aussi vivement de l’affaire de Verson, quelques mois plus tard. Ce village, où sa tante possédait une maison, lui était familier. Elle écrivait à Mme Levaillant qu’on avait commis à Verson « toutes les abominations qu’on peut commettre ». Là encore, il s’agissait d’arrêter des prêtres non assermentés, coupables d’avoir dit la messe. Des gardes nationaux, entraînant avec eux des canons du Château, s’étaient chargés de l’expédition. Ils arrivèrent trop tard : les réfractaires avaient fui.

Mais la troupe pilla le presbytère, dévasta des maisons. Elle outragea des femmes, comme la sœur du curé, la mère d’un chanoine, leur coupa les cheveux à coups de sabre, parfois leur entaillant le front. Couvertes de sang, pieds nus, ces malheureuses furent attachées aux canons et ramenées à Caen dans la nuit, parmi d’autres prisonniers. On les contraignit à porter des torches et parfois leurs gardiens s’en emparaient pour brûler les cheveux qu’ils jugeaient encore trop longs. Trois de ces femmes moururent quelques jours plus tard.

L’expédition était dirigée par Gabriel de Cussy, le nouveau commandant de la Garde Nationale. C’était lui qui, député à la Constituante, avait annoncé à ses compatriotes, dans un délire d’enthousiasme, la nuit divine du 4 août. Pris au jeu terrible de la surenchère, il se dépassait pour n’être pas dépassé. Il avait marché à l’allure de la Révolution.

Charlotte s’inquiétait, s’alarmait. De telles scènes ébranlaient sa foi. Le grand effort de libération devait-il nécessairement entraîner ces excès abominables ? Étaient-ils la rançon de la félicité promise ? Ses craintes étaient encore confuses, flottantes dans son esprit. Pour la première fois, elles se précisèrent le jour où elle les reconnut, explicites, formelles, dans une page qu’Augustin Leclerc lui mit sous les yeux.

C’était une lettre ouverte que son cher abbé Raynal avait adressée à la Constituante. Un secrétaire l’avait lue à la tribune, parmi les cris de fureur et d’indignation des partis avancés.

Les scrupules de ce vieillard de quatre-vingts ans étaient pourtant pathétiques et dignes de respect. Il avait travaillé avec les grands précurseurs. La Révolution était un peu son œuvre. En la voyant glisser dans le sang, il se demandait s’il n’en était pas en partie responsable. « J’ai médité toute ma vie les idées que vous venez d’appliquer à la régénération du royaume, dans un temps où elles ne présentaient que la séduction d’un vœu consolant… Suis-je de ceux qui, en éprouvant une indignation généreuse contre le pouvoir arbitraire, ont peut-être donné des armes à la licence ? »

Sentant le péril plus vivement que tout autre, il revendiquait le droit de jeter l’alarme : « Prêt à descendre dans la nuit du tombeau, prêt à quitter cette famille immense dont j’ai ardemment désiré le bonheur, que vois-je autour de moi ? Des troubles religieux, des dissensions civiles, un gouvernement esclave de la tyrannie populaire… »

Il dénonçait la domination des clubs, ces écrivains « qui profanent le nom de patriotes ». Il évoquait les empires « qui ont péri par l’anarchie ». Et il achevait sur ce suprême conseil : « Il est temps de nous rendre la confiance et la paix ».

Que de fois la jeune fille devait méditer sur cette adjuration solennelle. Ainsi, le dernier des Encyclopédistes, l’un de ceux qui avaient préparé, enfanté la Révolution, tremblait pour elle. Il la voyait menacée, compromise par ses excès mêmes. Il donnait l’alerte. Il réclamait la Paix.