100 percent.svg

Charlotte Corday (Michel Corday)/Chapitre 4

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Ernest Flammarion (p. 67-78).


CHAPITRE IV

L’AFFAIRE DU 31 MAI


Ainsi, Charlotte ne cessait pas de tourner ses regards vers Paris. Cependant, au cours de ce mois d’avril 93 où s’était affirmé le triomphe de Marat, un événement local, le procès de l’abbé Gombault, appela et retint son attention. C’était encore un de ces drames où apparaissait à ses yeux l’excès de la Révolution et qui, défigurant son idéal, la soulevaient de honte indignée.

Le 2 avril, le Directoire du département avait enregistré un décret de la Convention relatif aux prêtres réfractaires : tous ceux qui seraient trouvés sur le territoire français huit jours après la publication de la loi seraient punis de mort.

L’abbé Gombault, ancien curé de Saint-Gilles, fut arrêté le 3, près de la Délivrande. Un tribunal, composé d’officiers de la garde nationale, le jugea sur-le-champ. Plusieurs d’entre eux prirent la défense de l’accusé : la loi, applicable huit jours après sa publication, n’était enregistrée que de la veille et n’était même pas encore affichée. Néanmoins, après de pénibles pourparlers, l’ancien curé de Saint-Gilles fut condamné à mort. Le 5, sur la place Saint-Gilles, la guillotine fut dressée.

La machine nouvelle inspirait encore une ignoble curiosité. Adoptée par la Législative en mars 92, elle avait fonctionné pour la première fois à Caen en novembre de la même année, dans des circonstances particulièrement atroces. Dans le faubourg de Vauxcelles, les époux Delorme, au cours d’une rixe, avaient tué leur voisin ivre. La populace réclama leur jugement sans délai. Et dès qu’ils furent condamnés à mort, elle exigea l’exécution immédiate. Dans son impatience de voir fonctionner la guillotine, elle contraignit le bourreau, malgré sa résistance, à monter sa machine. Elle força un coutelier à en aiguiser le tranchant. En vain, le tribunal objectait que les époux Delorme s’étaient pourvus en cassation. La foule, menaçante, n’écoutait rien. Les juges, pour se couvrir, durent persuader les deux condamnés de renoncer à leur pourvoi. Revêtus d’une chemise rouge, ils furent exécutés tous deux, bien que la femme se fût offerte à mourir la première dans l’espoir que son mari serait gracié.

Par un ironique destin, l’abbé Gombault, depuis cette première exécution, avait souvent assisté les condamnés jusqu’à la guillotine. Il parut moins ému, en marchant lui-même à la mort, que lorsqu’il soutenait le courage des autres. Recueilli dans la prière, il gravit lentement les degrés de l’échafaud, comme il montait ceux de l’autel.

Mais la foule avait vu du sang ; elle en voulait voir plus encore. Sous prétexte qu’on ne pouvait pas mettre à mort un brave homme de curé et laisser en vie d’immondes coquins, elle courut aux prisons. Là, elle réclama cinq détenus, assassins et voleurs, dont l’exécution était prochaine. À la vérité, quatre d’entre eux seulement étaient condamnés à mort. Encore avaient-ils fait appel du jugement. Le cinquième n’était condamné qu’à vingt ans de galère. Mais la foule ne s’arrêta pas à ces chicaneries et se régala de cinq exécutions.

Charlotte avait passionnément suivi le rapide procès de l’abbé Gombault. Elle s’y était d’autant plus intéressée qu’elle connaissait l’un des juges, le brasseur Lacouture, chef de bataillon de la Garde nationale, l’un de ceux qui avaient pris le plus courageusement le parti de l’accusé. Il était son proche voisin. La maison Lacouture, située derrière celle de Mme de Bretteville, n’en était séparée que par une cour étroite. L’une des deux fenêtres de la chambre de Charlotte donnait sur cette courette. Et la jeune fille avait même pris l’habitude d’écouter de là, vers le soir, les fils Lacouture jouer du violon…

Elle accusait la « faction Marat », d’inspirer ces lois cruelles, de prolonger le trouble, de déchaîner sur le pays cette atmosphère de terreur, de carnage et de contagieuse folie. Et son entourage partageait son opinion. La faction Marat… C’est ainsi que toute la province désignait maintenant le parti le plus violent de la Convention. Pour ces spectateurs lointains, il en était le chef.

L’affreuse disgrâce de sa personne, le désordre voulu de sa tenue, la fureur délatrice de son langage et de son journal, tout le désignait d’abord à l’attention. Il était le plus voyant. De loin, il masquait de sa silhouette inhumaine deux hommes qui pourtant le dominaient, l’un tumultueux, l’autre glacé : Danton, Robespierre.

Oh ! non, Charlotte n’était pas seule à maudire Marat et sa séquelle. Ceux même de ses amis qui exerçaient l’autorité, comme Bougon Longrais, dénonçaient publiquement les factieux. Depuis le début de l’année, les corps constitués du département avaient, à trois reprises, envoyé de solennelles Adresses à la Convention.

Elles incriminaient « une poignée de scélérats, d’agitateurs orgueilleux, de monstres sanguinaires, qui tendaient à opprimer l’Assemblée, à perpétuer le désordre et l’anarchie ». Elles déploraient la tyrannie des tribunes. Surtout elles adjuraient la Convention de mettre fin à ces dissensions qui la déchiraient, l’affaiblissaient et qui entraînaient le malheur public. Toutes nommaient Marat.

Ces pathétiques Adresses étaient semées d’allusions empruntées à l’histoire ancienne. En effet, la Révolution s’était donné pour modèle la République romaine, son culte farouche de la liberté. Et ce prestige influençait l’expression même de la pensée. Les auteurs de ces proclamations célébraient l’héroïque fermeté d’un Mucius Scævola, réprouvaient la félonie d’un Catilina. Et ils déclaraient aux députés : « Soyez des Catons : sinon, nous serons des Brutus. »

Ainsi, par une curieuse rencontre, ces hommes parlaient le langage que l’arrière petite-fille de Corneille avait appris, au presbytère de Vicques, dans l’œuvre de son grand aïeul. Elle le comprenait d’autant mieux. Leur haine de Marat exaltait la sienne. Toutes ces vindictes s’accumulaient dans son cœur.

Ces luttes, que déploraient dans leurs Adresses les magistrats du Calvados, mettaient aux prises, au sein de la Convention, les Montagnards et les Girondins. On avait d’abord donné plaisamment, dans la nouvelle Assemblée, le nom de Montagnards aux fougueux députés qui siégeaient sur les plus hauts gradins à la gauche du président. Ils l’avaient accepté et pris pour enseigne. Ils entendaient pousser à fond la Révolution, la débarrasser de tous ses ennemis, au dedans comme au dehors, et ils soutenaient la nécessité de la violence.

Un groupe de députés du Sud-Ouest, la Gironde, existait déjà dans la Législative. Leur parti était revenu plus nombreux à la Convention. Et, bien qu’ils fussent désormais recrutés dans toutes les régions, on continuait de les appeler les Girondins. Ils tenaient le pouvoir. Ils auraient voulu fixer la Révolution, l’organiser dans la paix.

Entre les Montagnards et les Girondins, s’étendait la Plaine ou le Marais, masse inerte, incertaine, ballottée, comme un lest mal arrimé, d’un bord à l’autre, au gré des tempêtes.

Moins séparés par les doctrines que par les moyens d’en assurer le triomphe, les Girondins et les Montagnards s’entre-déchiraient. Éternel conflit entre les partisans de la réforme et ceux de la violence. Les Girondins accusaient les Montagnards de pousser le pays vers la dictature ou l’anarchie. La Montagne incriminait la Gironde de fédéralisme. Par une perversion fréquente, le mot avait changé de sens. On était loin des fêtes grandioses de 1790, qui célébraient la touchante union des provinces, la Fédération. D’après les Montagnards, les Girondins voulaient créer de petites républiques provinciales, dissocier la patrie.

En apparence, les Girondins n’avaient pas de plus furieux adversaire que Marat. Il n’était pas seulement, selon l’expression de Charlotte, « à la cime de la Montagne », il était aussi l’orateur adoré des hurlantes, des frénétiques tribunes. Il était le porte-parole de forces extérieures, plus exaltées, dont il devait prendre le ton, pour rester leur chef : les Sections armées, les Clubs des Jacobins et des Cordeliers, et surtout la Commune de Paris.

Marat appelait avec mépris les Girondins les hommes d’État, comme s’il avait voulu, opposant État à l’action, leur reprocher par là de n’être pas des hommes d’action. Il les accusait d’être les fourriers de la contre-révolution. Il feignait de les croire les complices du général Dumouriez, le récent vainqueur de Jemappes et de Valmy, et qui venait de passer à l’étranger. Ouvertement, il les dénonçait comme traîtres. Ils voulaient non seulement démembrer la patrie, mais encore la perdre.

Charlotte admirait pleinement les Girondins. Elle aimait leur courage et leur générosité, leur esprit et leur éloquence. On leur reprochait d’être un peu des poètes. Mais ces poètes-là avaient vraiment fondé la République. Leur idéal était le sien. Et puis elle sentait qu’une femme fine et forte, Mme Roland, les conseillait, les soutenait, les animait, et qu’elle leur avait communiqué son ardente douceur, son humaine raison. Charlotte épousait leur cause. Ils étaient ses héros véritables. Tous les outrages que leur jetait Marat l’atteignaient elle-même. Chacun de ces coups forgeait et reforgeait sa haine.

Charlotte tremblait donc pour les Girondins, dans cette lutte qu’elle devinait impitoyable et sans merci. Mais certes elle ne soupçonnait pas à quel impudent coup de force ils allaient succomber.

Cet assaut décisif, c’est Marat qui le livre, le règle et le conduit. Le drame se déroulera en deux journées : le 31 mai, le 2 juin. Mais on a continué de l’appeler l’Affaire du 31 mai. Le premier jour, l’action est indécise. Mais dès le début du second, elle se précipite.

Ce 2 juin, c’est bien la journée de Marat. Tantôt caché dans la coulisse, tantôt en scène au premier rang, il est partout. C’est lui qui a fait investir les Tuileries, où siège la Convention, par la Garde Nationale sous le commandement d’Hanriot.

C’est lui qui a inspiré, c’est lui qui dirige la députation de la Commune qui vient réclamer, à la barre de l’Assemblée, l’arrestation d’une trentaine de Girondins. « Sauvez le peuple, dit la pétition, ou nous vous déclarons qu’il va se sauver lui-même. » C’est la formule favorite de Marat.

Au cours de la séance, c’est lui qui exige la mise en accusation des Girondins, tandis qu’ils hésitent, se partagent, les uns prêts à se démettre pour « ramener la paix dans la République », les autres résolus à rester à leur poste.

Soudain des députés rentrent dans la salle, défaits et furieux, les vêtements lacérés. Hanriot leur a interdit de sortir. L’Assemblée n’est plus libre. Elle est encerclée de troupes. Une voix propose alors que la Convention délibère dehors, sous la protection même de la force armée. Malgré les huées, les cris : « Aux armes ! » qui partent des tribunes, les députés sortent sous la conduite de leur président, Hérault de Séchelles.

Mais, dans la cour du Carrousel, Hanriot, à cheval, se rue sur le cortège. Il y a derrière lui des milliers d’hommes en armes, cent cinquante canons, mèche allumée. Le président lui ordonne de livrer passage. La voix tonnante, Hanriot tire son sabre, enfonce son chapeau : « Vous n’avez pas d’ordre à donner. Nous ne sommes pas ici pour entendre des phrases, mais pour nous faire livrer les traîtres. Canonniers, à vos pièces ! »

Toutes les issues du jardin sont gardées. À l’une d’elles, surgit Marat, escorté d’une bande de gamins : « Je vous somme, au nom du peuple, de retourner à votre poste que vous avez lâchement abandonné. » Le groupe de la Montagne regagne le Château. La Plaine et la Gironde suivent silencieusement.

Derrière le troupeau qu’il a rabattu, Marat rentre en maître. Il dicte ses volontés. Ajoutant ici, retranchant là, il dresse lui-même la liste des trente-deux députés à décréter d’arrestation. Il emporte le vote dans le tumulte, la foule des pétitionnaires et des tribunes mêlée dans la salle aux rangs de la Montagne.

Charlotte connut le 4 juin ce coup de force sans précédent. L’Assemblée avait délibéré sous le canon. C’en était fait de la Représentation nationale, de la Loi, de la Liberté, de la Paix. Marat précipitait bien le pays vers l’anarchie, vers d’innombrables massacres. Et, ce jour-là, elle sentit prendre corps et tressaillir de vie l’idée qui sourdement, depuis des mois, depuis septembre, germait et se développait en elle : immoler Marat.