Chez l’Illustre écrivain/III

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Flammarion (pp. 18-23).
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III

III


Le cabinet de l’illustre écrivain… Meubles anglais… toujours. L’Illustre écrivain, en élégante tenue de chambre, arpente la pièce, très recueilli, très grave. Joseph est assis devant un bureau. la plume à la main.


L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Où en étions-nous ?… Ah ! oui… (Dictant.) « La table resplendissait… »

LE VALET DE CHAMBRE. écrivant. — « Res… plen… dissait. » (Il pose la plume.) Je ferai remarquer à Monsieur que, dix lignes plus haut, nous avons… déjà… un… « resplendissait »…

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Tu es sûr ?…

LE VALET DE CHAMBRE. — Monsieur ne se souvient plus ?… Nous avons… « les épaules de la marquise resplendissaient »…

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Diable !… C’est vrai !… Pas de répétition !… Voyons, voyons… (Il cherche.) Que le style est donc difficile !…

LE VALET DE CHAMBRE. — Si Monsieur mettait tout simplement : « … Splendissait… La table splendissait ? » C’est plus court, plus neuf, plein… plus hardi, et ça évoque davantage. J’ai vu cela, l’autre jour, dans une revue belge… C’est très bien !

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — « La table splendissait… »… Ça n’est pas mal, en effet… « La table splendissait… » On dirait un hémistiche à la Heredia… « La table splendissait… » Oui, mais je ne peux pas… L’Académie condamne cette expression.. Cela me ferait du tort !…

LE VALET DE CHAMBRE. — Monsieur croit-il ?… L’Académie est comme ces vieilles femmes qui font les sucrées et qui aiment qu’on les viole !… À la place de Monsieur, je n’hésiterais pas !

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Non !… non !… Voyons !… « La table… » N’écris pas, je cherche… « la table, avec ses cristaux taillés et ses argenteries anciennes, éblouissait… »

LE VALET DE CHAMBRE. — Heu ?…

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Aveuglait…

LE VALET DE CHAMBRE. — Ho !… Ho !…

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Ce n’est pas ça, hein ?…

LE VALET DE CHAMBRE. — C’est pauvre !… Monsieur voudrait-il de ceci… « Avec ses cristaux à facettes et ses très anciennes argenteries, la table était un éblouissement… »

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Répète !

LE VALET DE CHAMBRE. — « … Avec ses cristaux à facettes… et ses très anciennes argenteries, la table était un éblouissement… »

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Oui… c’est peut-être mieux !… Essayons… je dicte : « … Avec ses cristaux à facettes et ses très anciennes argenteries… la table… était… un éblouissement ! »

LE VALET DE CHAMBRE. — … « É… blou… issement.. Eh bien, mais !… voilà !… ça peint !… ça évoque !… et l’on voit tout de suite que l’on n’est pas chez des mufles !

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Continuons… y es-tu ?… « Courant sur des fils invisibles, de pâles orchidées… »

LE VALET DE CHAMBRE. — « Orchidées… » Monsieur tient beaucoup à… « pâles orchidées ?… »

L’ILLUSTRE ÉCRIVAiN. — Mon Dieu !… « Pâles »… n’est pas mal… «  pâles » est un très joli mot… un mot très mondain !

LE VALET DE CHAMBRE. — Monsieur n’aimerait pas « … de mauves orchidées » ?

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, après avoir réfléchi. — En effet… c’est plus précis… plus décoratif… et plus élégant… « … courant sur des fils invisibles… de mauves orchidées… » Je reprends… « … de mauves orchidées… étalaient… »

LE VALET DE CHAMBRE. — Étalaient… étalaient !… Voilà, Monsieur, un terme fort impropre… Des choses qui courent n’étalent pas… Elles détalent, tout au plus.

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — « … de mauves orchidées détalaient… »

LE VALET DE CHAMBRE. — Oh ! Monsieur a pris cette plaisanterie au sérieux… Monsieur est à pouffer !… Monsieur est â se tordre !

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, sévère. — Tu sais, Joseph, je n’aime pas ces blagues-là !… C’est idiot !…

LE VALET DE CHAMBRE. — Que Monsieur ne se fâche pas !… Que Monsieur veuille bien m’écouter !… J’ai, je crois, une phrase épatante… ébouriffante !… Que Monsieur juge !… « mauves orchidées enroulaient l’énigme perverse et le troublant péché de leurs fleurs !… » Ah ! Monsieur est-il content ?… Monsieur est épaté !…

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, admiratif. — Est-il doué, cet animal-là !… « … Et le troublant péché de leurs fleurs !… » il n’y a pas à dire !… c’est admirable !… « L’énigme perverse et le troublant péché de leurs fleurs… » Ce n’est rien, c’est simple… Et penser que, depuis trois ans je cherche ça !… « Et le troublant péché de leurs fleurs !… » En deux mots… c’est toute l’orchidée… et c’est toute la femme !… et c’est tout le mystère de l’amour ! Quel tempérament d’écrivain !… Mais comment sais-tu, toi, un simple domestique ?

LE VALET DE CHAMBRE, ironique et modeste. — Je suis l’élève de Monsieur.

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Je te demande comment ces choses-là te viennent à l’esprit ?…

LE VALET DE CHAMBRE. — Mon Dieu !… L’autre jour, au déjeuner, Monsieur regardait une orchidée… et Monsieur disait : « Est-ce assez passionnant, tout de même !… On dirait d’un sexe !…”

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Vraiment ? J’ai dit cela ?…

LE VALET DE CHAMBRE. — Mais oui… Monsieur a dit cela, tout naturellement ! Cette phrase de Monsieur m’est revenue à la mémoire… Seulement, « sexe » est un mot brutal, grossier… un mot qui choque… et qu’on ne saurait tolérer dans la bonne compagnie… J’ai mis ce « péché » â la place de ce « sexe »… Voilà tout !… C’est aussi obscène et c’est plus charmant… et c’est meilleur ton !… Ah ! Monsieur peut dire qu’il aura un joli succès, dans le monde, avec cette phrase-là !

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Je le crois… Je le crois…

LE VALET DE CHAMBRE —. À la place de Monsieur, je l’essaierais, ce soir même, au dîner de la baronne Vampirette !

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Excellente idée !

LE VALET DE CHAMBRE. — Monsieur verra se pâmer toutes les femmes de Monsieur !

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.— Quel triomphe, Joseph !

LE VALET DE CHAMBRE. — Et qu’est-ce qui fera « une gueule ? »

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Joseph ! De la tenue !… Tu n’es plus dans le sentiment !

LE VALET DE CHAMBRE. — Qu’est-ce qui en fera une sale gueule ?…

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Allons !… Allons !…

LE VALET DE CHAMBRE. — C’est M. Byronnet ! ..

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, réjoui à cette idée. — Ça !… Je la vois d’ici, la gueule de Byronnet !

LE VALET DE CIIAMBRE. — Monsieur aussi !… Monsieur se rend bien compte qu’il n’y a pas un autre mot pour exprimer la chose que fera, ce soir, M. Byronnet…

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN. — Ah ! ce Joseph !… Il est étonnant !… On ne peut pas lui en vouloir. (On sonne, Joseph se lève.) Je n’y suis pour personne !… pour personne !…

Joseph sort.

L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, seul. il relit les feuille déjà dictés avec des gestes cadencés. Haut. — « L’énigme perverse.., et le troublant péché de leurs fleurs !… » C’est génial !… (Joseph rentre.) Eh bien ?

LE VALET DE CHAMBRE. — C’était un ami de Monsieur… un ancien ami des jours de misère… Un sale type… avec un paletot crasseux, des cheveux longs… et qui sentait la bière… Il venait sans doute, taper Monsieur… Je l’ai mis dehors !…

L’ILLUSTRE ECRIVAIN. — Bien !… Allons, allons… continuons de travailler… (Le valet de chambre se rassied devant le bureau… l’Illustre Écrivain arpente la pièce, en proie à l’inspiration… Dictant :) « Alors la marquise se pencha… »