Chez l’Illustre écrivain/Une bonne affaire

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Flammarion (pp. 53-60).

UNE BONNE AFFAIRE


On me remit une carte sur laquelle je lus :

ANSELME DERVAUX

Homme de lettres

Chevalier de la Légion d’honneur

— Diable ! pensai-je, l’illustre écrivain Dervaux, Dervaux lui-même chez moi ! Qui me vaut cet honneur ?… Est-ce que, par hasard ?…

Et, sans me livrer davantage à de flatteuses suppositions, à de cordiales hypothèses, j’ordonnai qu’on le fît entrer.

Il entra.

C’était un jeune homme, gras et blond, moustaches finement retroussées, monocle impertinent et scrutateur, expression assez bête, le tout ensemble d’une élégance ultra-rastaquouérique, qui me fut un éblouissement. Depuis la pointe de ses souliers jusqu’au sommet de son chapeau, il brillait, irradiait, fulgurait comme un phare. A peine s’il daigna me saluer ainsi qu’il convient à une célébrité de cette espèce. Et, devant que je lui eusse offert un siège, il s’était assis, ou plutôt, à demi couché sur le canapé, en croisant ses jambes avec une aisance conquérante, et tapotant du bout de sa canne à béquille d’or le bout de ses bottines en lesquelles, durant quelques secondes, il se mira complaisamment. Je ne savais que dire… Il y a des moments où la véritable admiration, c’est le silence.

— Monsieur commença, enfin, ce véritable artiste, je ne crois pas avoir à me présenter à vous d’une façon plus détaillée ?

— Certes ! approuvai-je respectueusement.

— Ce serait, n’est-ce pas. une grave impolitesse de ma part que de supposer un seul instant, de la vôtre, une ignorance de ma personnalité… ignorance fâcheuse, impardonnable !

— Parfaitement, Maître !

— Maître ! C’est bien cela… Je vois que vous me connaissez… que vous connaissez l’illustre Anselme Dervaux… Adultères en tous genres… fabrique, commission, exportation… Deux cents éditions !

Je m’inclinai aussi bas que put me le permettre mon échine.

— Souffrez, pourtant, que je vous rappelle le titre de tous mes ouvrages.

— Oh ! Maître, inutile… Je les sais par cœur.

— Cela ne fait rien… Souffrez, je vous prie.

Et il énuméra :

Adultère !

Un adultère.

L’Adultère.

Poésie de l’adultère.

Psychologie de l’adultère.

Physiologie de l’adultère.

L’Adultère et la Question sociale.

L’Adultère chrétien.

L’Adultère chez soi.

L’Adultère en voyage.

À travers l’adultère.

Les Contes de l’adultère.

Récits adultères.

Lettres adultères.

Nouveaux récits adultères.

Autres lettres adultères.

Encore l’adultère.

Paysages d’adultère.

Nouveaux paysages d’adultère.

Croquis d’adultères.

Pastels d’adultères.

Eaux-fortes d’adultères.

L’Adultère et les Femmes du monde.

L’Adultère et les Femmes de la bourgeoisie.

L’Adultère chez les Femmes du peuple.

L’Adultère aux champs (traduit en tous les patois).

Les Chants de l’adultère (poésie).

L’Adultère chez les jeunes filles.

En Adultère.

Par l’Adultère.

Pour l’Adultère.

Et je n’ai pas trente ans, Monsieur !

— Prodigieux !… Inouï !… m’écriai-je.

— Inouï, c’est le mot !… Trente-cinq volumes, Monsieur… Et je n’ai pas trente ans !

—Inconcevable !

— Et ce qui est plus inconcevable encore, c’est tout ce que je prépare… C’est…

Il se toucha le front avec la béquille d’or de sa canne :

— C’est tout ce qui est là !… Car vous devez comprendre que je ne m’en tiens pas aux généralités que je viens d’énumérer… Ces trente-cinq volumes, Monsieur, ne sont, pour ainsi dire, que les grandes lignes, le sommaire de mon œuvre totale… Après la synthèse, l’analyse… Après les vastes ensembles, le détail minutieux !… On a dit — et je parle des plus profonds psychologues — que l’adultère était une matière inépuisable… Eh bien ! moi, Monsieur, moi, Anselme Dervaux, je l’épuiserai.

— Je vous crois !

— Je toucherai de ma sonde le fond de ce gisement littéraire et philosophique.

— À la bonne heure !

— Je serai le Barnato de cette mine d’or idéale !

— Bravo !

— Successivement, vont paraître des ouvrages admirables, dans lesquels j’étudie l’adultère chez tous les peuples de la planète — un volume par peuple — et où je note toutes les différences ethniques, toutes les particularités rituelles, statistiques et climatologiques dé cette institution universelle… Ainsi, je donnerai :

L’Adultère en Angleterre.

L’Adultère en Chine.

L’Adultère en Amérique.

L’Adultère aux Pamires.

L’Adultère et la Triplice.

L’Adultère franco-russe.

L’Adultère aux Minquiers.

Pensons-y toujours, n’en parlons jamais, ou L’Adultère en Alsace-Lorraine, etc., etc.

Géographie générale de l’Adultère, avec cartes, etc., etc.

Et ce n’est pas tout… Je veux montrer l’adultère jusque dans ses nuances sociales les plus subtiles et les plus ténues ; le montrer, dis-je, aux prises avec toutes les carrières libérales, avec tous les métiers… Jour à jour, je donnerai :

L’Adultère et la Diplomatie.

L’Adultère et le Barreau.

L’Adultère et la Peinture.

L’Adultère et la Métallurgie.

L’Adultère et la Question des huit heures.

Les Grèves de l’Adultère.

L’Adultère dans les Prisons, etc., etc.

Puis viendront des recherches exclusivement scientifiques :

L’Adultère et les Parfums.

Le Bichromatisme de l’adultère.

Émotivité de l’adultère.

Les Parasites de l’adultère (étude microbiologique).

Les Perversions sexuelles et l’adultère, etc., etc.

Enfin, Monsieur, je terminerai par une publication formidable et qui comprendra plus de cinquante volumes in-quarto : Le Dictionnaire encyclopédique de l’adultère. Qu’en dites-vous ?

— Je dis, Monsieur, je dis…

Mais l’enthousiasme me fermait la bouche, et je ne pus exprimer mon admiration que par des gestes où la frénésie le disputait à l’incohérence.

— Très bien ! fit le grand homme… Vous êtes de mon avis… Or, écoutez, je vous prie, ce que je vais vous dire… Car voilà seulement que j’entre dans le vif de la question, si j’ose m’exprimer ainsi… Voilà seulement que j’arrive à ce que je m’étais proposé comme but de ma visite chez vous…

Anselme Dervaux posa sa canne à béquille d’or et son chapeau, luisant comme un astre sur le canapé : il enleva avec des gestes menus ses gants de peau blanche, brodés de noir, et se dressant brusquement, il marcha, dans la pièce, autour de mon bureau, l’air méditatif et recueilli. Au bout de quelques minutes de cet exercice :

— Écoutez-moi bien, fit-il… et suivez d’un esprit attentif mon raisonnement… Chacun de mes ouvrages, Monsieur, tire à deux cents éditions.

— Deux cents éditions ! m’extasiai-je…

— Oui, deux cents, pas plus… c’est-à-dire cent et quelques mille exemplaires… Certes, si je compare ce chiffre au chiffre des autres tirages, c’est un résultat unique, merveilleux, prodigieux, colossal !… Tout ce que vous voudrez !… soit !… Mais si je compare ce chiffre au chiffre total de la population du globe… avouez que c’est maigre… et qu’il y a beaucoup à faire, qu’il y a tout à faire, pour équilibrer ces deux chiffres… pour rapprocher ces deux chiffres si distants l’un de l’autre…

— Et vous le ferez !… proférai-je avec un accent enflammé de prophète…

— Soit !… Écoutez-moi donc !… Nous autres penseurs. nous autres véritables artistes, nous manquons de puissants moyens de publicité… Nous n’avons pas la force d’expansion nécessaire aux conquêtes totalisatrices… Nous tournons toujours — et nos éditeurs avec nous — dans le même cercle étroit de réclames débiles et tâtonnantes… On parle des cent mille trompettes de la réclame !… Qu’est-ce, je vous le demande, que cent mille trompettes, au regard de l’immense espace où elles doivent être entendues ?… Piètre symbole, en vérité, que ces cent mille trompettes, surtout quand elles n’ont pas la force, comme c’est le cas maintenant, de projeter la gloire d’un homme hors de leur pavillon de cuivre insonore et fêlé !… Eh bien ! Monsieur, il faut que non seulement mes ouvrages retentissent sur les pays familiers, mais qu’ils aillent remuer les sols vierges, et porter la tempête par les mers inconnues… Il faut les lancer comme on lança, jadis, le canal de Suez, et comme, aujourd’hui, on lance les mines d’or… Voulez-vous être le metteur en œuvre de cette colossale affaire, de cette gigantesque opération ?… Aux mines d’or, opposons les mines d’adultère, et celles-là auront été depuis longtemps taries que celles-ci trouveront toujours, dans l’immense imbécillité humaine, d’inépuisables filons… D’ailleurs, voici mon plan.

Il tira de sa poche un rouleau de papier qu’il déroula sur mon bureau…

— Remarquez, je vous prie…

Anselme Dervaux parla longtemps… Mais je ne l’écoutais plus…