Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1847

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Chronique n° 354
14 janvier 1847


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 janvier 1847.


Sur les deux points principaux des mariages espagnols et de l’affaire de Cracovie, le discours de la couronne est explicite et ferme. Pouvait-il en être autrement ? Comment dissimuler l’importance politique qui s’attache au mariage de M. le duc de Montpensier ? C’eût été, nous l’avons dit, se désarmer de gaieté de cœur, que de ne pas insister sur les graves intérêts qui avaient déterminé le gouvernement à prendre un parti décisif. Quant au coup d’état qui a frappé Cracovie, comment le gouvernement qui avait protesté contre cette infraction au droit public européen n’eût-il pas appris sa protestation aux chambres et au pays ? Ne devait-il pas cette satisfaction aux sentimens unanimes que la résolution des trois puissances avait inspirés ? A ne considérer même les choses qu’au point de vue de l’attitude du cabinet, n’était-il pas de son intérêt de prendre l’initiative ? En général, le discours a été trouvé habile. Les choses s’y tempèrent, s’y atténuent les unes par les autres. Si le discours parle du mariage de M. le duc de Montpensier comme d’un nouveau gage des bonnes et intimes relations qui subsistent depuis si long-temps entre la France et l’Espagne, sans faire mention des ombrages de l’Angleterre et de notre alliance avec elle, aussitôt après il est question du concert du gouvernement français avec celui de la Grande-Bretagne dans les affaires de la Plata. Nous retrouvons le même équilibre dans le soin que l’on a pris de faire précéder ce qui concerne Cracovie d’un paragraphe sur le traité de commerce que la France vient de conclure avec la Russie. Il y a dans le discours de la couronne, dans l’économie de ses diverses parties, de l’adresse, de la fermeté, de la modération. Le discours est ferme, puisque quelques personnes, dont nous ne partageons pas le jugement, y ont vu presque une sorte de défi jeté à l’Europe ; nous n’avons pas besoin d’insister sur la pensée pacifique qui l’a dicté, pensée qui est au fond celle de tout le monde en Europe.

Seulement moins que jamais la paix générale ne saurait avoir ce caractère d’harmonie complète qui fait tenir à chacune même langage et prendre la même allure. Dans ces dernières années, notre gouvernement avait trop poursuivi la chimère de cette complète harmonie ; le langage tenu dans le discours de la couronne est pour nous une nouvelle preuve qu’il a reconnu cette illusion, qui, en se dissipant, n’emporte pas néanmoins avec elle notre légitime confiance dans un avenir pacifique. On peut pressentir partout une double disposition. Chaque gouvernement veut, en Europe, vaquer à ses intérêts, se conduire d’après ses propres principes, et en même temps il comprend qu’il y a une limite qu’il ne doit pas franchir, pour ne pas s’exposer à une collision fâcheuse avec d’autres intérêts et d’autres principes. C’est assez que ces deux dispositions coexistent pour n’avoir pas à craindre de prochains conflits. L’Europe n’est pas à la veille de voir renaître ces coalitions formidables qui l’ont ébranlée au commencement de ce siècle. Notre époque est plus prudente et plus modeste, et aussi elle a d’autres instincts, d’autres pensées. Quand on a la passion des améliorations intérieures et des prospérités industrielles, on ne court pas aux armes.

Il y a long-temps que par le fait même du gouvernement un aussi vaste champ de discussion n’avait été ouvert aux chambres. M. le ministre des affaires étrangères vient de leur communiquer un certain nombre de documens sur les grandes questions extérieures à l’ordre du jour, les mariages espagnols et Cracovie. Les chambres pourront juger pièces en mains, et la lice est ouverte. Assurément, par sa gravité, le débat sera digne de la France. Personne n’oubliera sans doute qu’un peuple voisin, qui nous a précédés dans la pratique du gouvernement représentatif, prêtera plus que jamais une oreille attentive à nos paroles. Il parait que de l’autre côté du détroit, loin de vouloir nous devancer, on nous attend. C’est seulement lorsque dans les deux chambres françaises la question espagnole aura été traitée, approfondie, qu’elle sera agitée au parlement anglais. Lord Palmerston se réserve de régler son langage sur celui de M. Guizot. Quant aux vivacités excessives qui pourraient être dirigées contre l’Angleterre du sein des chambres françaises, il y a certains changemens de situation qui nous rassurent. Les orateurs qui, au nom du gouvernement, défendront la politique suivie dans les mariages espagnols, n’auront pas à se faire violence pour parler de l’Angleterre avec une modération pleine d’estime, et il est probable que les paroles les plus vives et les plus acérées qui pourront être prononcées du côté de l’opposition ne s’adresseront pas cette fois à lord Palmerston.

Avant tout débat, les documens communiqués aux chambres par M. Guizot commenceront à former la conviction des esprits impartiaux et calmes. C’était bien réellement, comme dès le principe nous l’avons appris à nos lecteurs, c’était bien dans l’intention de déterminer le gouvernement français à renoncer au mariage de M. le duc de Montpensier, que lord Palmerston écrivit sa dépêche du 22 septembre au marquis de Normanby. Qu’on ne l’oublie pas : voilà le point de départ de la question. Non-seulement lord Palmerston fait contre le mariage d’un prince français avec la sœur de la reine Isabelle une protestation formelle, mais il a peine à croire qu’on puisse persister à l’accomplir ; mais il exprime l’espoir fervent, comme nous l’avions dit, qu’il ne sera pas mis à exécution. Nous n’avons pas à revenir sur la note par laquelle, le 5 octobre, M. Guizot répondit au ministre whig ; nous en avons fait connaître à nos lecteurs l’esprit et la substance. Quelques jours après avoir rédigé cette dépêche, le 11 octobre, M. Guizot instruisit M. le comte de Jarnac que lord Normanby venait de lui communiquer une note sans date adressée au gouvernement espagnol par le cabinet de Londres. C’était une protestation contre l’avènement possible des descendans de M. le duc de Montpensier au trône d’Espagne. M. le ministre des affaires étrangères, après avoir rappelé qu’il n’appartenait qu’au gouvernement espagnol de répondre à cette note, puisque c’est à lui qu’elle avait été remise, exprime néanmoins son opinion à M. de Jarnac sur la pièce communiquée. Il maintient que la protestation est sans fondement ; il démontre que les descendans de Philippe V ne sauraient être exclus de la succession à la couronne d’Espagne, parce qu’eux ou leurs ancêtres se trouveraient mariés à des descendans du duc d’Orléans, et il invite M. le comte de Jarnac à communiquer sa lettre à lord Palmerston. Ce document est remarquable. Le gouvernement français y proteste contre la protestation de l’Angleterre, et défend les droits que pourrait avoir à exercer un jour la descendance de M. le duc de Montpensier.

La réponse de lord Palmerston à la note du 5 octobre de M. Guizot est longue, amère et sophistique. Le ministre whig s’y plaint que le gouvernement français n’ait pas tenu l’engagement pris au château d’Eu, oubliant, comme le lui rappelle M. Guizot dans sa réplique, que l’engagement était mutuel et conditionnel. Le memorandum du 27 février 1846, dans lequel M. Guizot avertissait le cabinet de Londres que, dans le cas où les deux gouvernemens ne marcheraient plus d’accord, la France se considérerait comme dégagée de tous les engagemens qui auraient pu être pris, embarrasse un peu lord Palmerston. Ce memorandum, qui se trouve parmi les documens communiqués aux chambres et dont nous avons déjà signalé l’importance, est au procès une pièce décisive et un irréfutable garant de la bonne foi du gouvernement français. Si les diplomates de l’ancien régime assistaient à nos débats, ils riraient beaucoup de la sincérité, de la candeur avec laquelle on avertit ses adversaires de ce qu’on se prépare à entreprendre contre eux. Cependant quelquefois, et notamment ici, tant de franchise peut avoir son utilité. C’est le memorandum du 27 février 1846 qui prouve la bonne foi de la France, et c est chose heureuse qu’il ait été rédigé. Cette pièce gène lord Palmerston ; elle n’est, selon lui, qu’une communication verbale et non officielle, et il affirme qu’il n’en existe aucune trace au Foreign-Office. Cependant ce memorandum du 2 7 février a été communiqué le 4 mars à lord Aberdeen par M. le comte de Sainte-Aulaire, et il faut bien l’admettre parmi les élémens de la discussion. En s’y résignant de mauvaise grace, lord Palmerston soutient que ce memorandum ne fournit pas le plus léger motif sur lequel on puisse établir une justification de la rupture des engagemens d’Eu. En effet, selon lui, puisque le mariage de la reine Isabelle avec l’infant don François était arrêté, le gouvernement français n’avait plus de raison pour conclure en même temps l’union du duc de Montpensier avec l’infante dona Luisa. À ce singulier argument, il y a deux réponses c’est que, d’un côté, le gouvernement anglais nous avait déliés de nos engagemens relativement à l’époque du mariage de M. le duc de Montpensier, en mettant en première ligne, parmi les candidats, le prince Léopold de Cobourg, et que, d’une autre part, la cour d’Espagne, fatiguée de tant de difficultés et de délais, voulait absolument conclure les deux mariages du même coup. Sans insister ici sur le rôle principal qu’a joué la reine Christine dans toute cette négociation, nous dirons que, placé dans l’alternative d’être ridiculement joué, ou de prendre une résolution rapide et légitime, le gouvernement français n’a pas hésité à se conduire avec décision dans les limites qu’il avait lui-même tracées. Nous persistons à l’en louer.

Si la réponse du 31 octobre de lord Palmerston est acrimonieuse, la réplique de M. Guizot est ferme, et en certains endroits assez hautaine. Pour le besoin de sa subtile discussion, lord Palmerston avait cité d’une manière peu exacte plusieurs passages de la dépêche française : M. Guizot, pour toute réponse, rétablit le texte ; il rend ensuite un hommage mérité à la loyauté de lord Aberdeen.

Voici à quelle occasion : lord Palmerston avait remarqué, dans sa dépêche, que ce fut lord Aberdeen lui-même qui apprit au gouvernement français que la reine Christine avait écrit une lettre au duc régnant de Saxe Cobourg, pour lui proposer le mariage du prince Léopold avec la reine Isabelle. Le fait est constant, et M. Guizot, dans sa note en date du 22 novembre 1846, le reconnaît. Seulement il n’avait pas voulu être le premier à le révéler dans un document officiel, parce que cette information avait été tout-à-fait confidentielle et intime. Il est permis de s’étonner que lord Palmerston ait pris l’initiative pour nous instruire de cette particularité, car elle fait ressortir encore davantage la différence de sa politique avec celle de son prédécesseur. Lord Aberdeen est fidèle à l’action commune que s’étaient promise les deux gouvernemens de France et d’Angleterre ; lord Palmerston, dès sa rentrée aux affaires, adopte sur la question d’Espagne une politique isolée. Lord Aberdeen, au mois de mai 1846, informe le cabinet français d’une démarche qui donnait un caractère certain à la candidature du prince Léopold de Cobourg, et il blâme en même temps M. Bulwer de s’être associé à cette démarche, qu’il désavoue ; lord Palmerston, au mois de juillet suivant, sans avis, sans communication à la France, place au premier rang la candidature du prince Léopold. M. Guizot n’a eu garde de ne pas relever un contraste aussi décisif. Plus concise que la réponse de lord Palmerston, sa réplique a un grand ton de fermeté ; elle relève des erreurs graves, rétablit des faits essentiels, et replace la question dans les limites constitutionnelles dont s’était écarté lord Palmerston, en faisant intervenir en ce débat diplomatique une personne royale qui ne saurait y paraître. M. le ministre des affaires étrangères revendique pour lui seul la responsabilité de la politique du gouvernement qu’il représente. C’est, dit-il, son droit et son honneur. C’est à cette pièce que lord Palmerston vient à son tour de faire une réplique. Ce nouveau document ne figure pas parmi ceux qui ont été communiqués aux chambres ; M. le ministre des affaires étrangères ne veut sans doute le publier qu’après y avoir répondu. Nous verrons alors si le ministre whig est rentré dans l’arène avec des faits nouveaux, des révélations accablantes. Les documens que déposera de son côté, sur le bureau de la chambre des communes, le ministère anglais, ne détruiront-ils pas une partie des assertions du gouvernement français ? Il est naturel que des esprits soupçonneux posent cette question, qui ne peut recevoir de réponse qu’à l’apparition des documens anglais ; mais maintenant nous ne saurions hésiter à dire, sur les pièces connues, que le gouvernement français n’a manqué ni aux engagemens pris, ni aux bons procédés qu’il devait à une alliée comme l’Angleterre.

Lord Palmerston n’a pas voulu suivre sur les mariages espagnols la même politique que lord Aberdeen, voilà la vérité, voilà la cause de toute l’émotion qui depuis plusieurs mois est venue troubler les bons rapports des deux pays. Il y avait sur cette question, entre la France et l’Angleterre, une action commune, proposée dès le principe par la France et acceptée par l’Angleterre. Les deux gouvernemens avaient reconnu qu’après avoir tant contribué à fonder la monarchie constitutionnelle de la reine Isabelle, ils devaient rester unis jusqu’au bout pour mettre le dernier sceau à l’œuvre de la quadruple alliance. Lord Palmerston a eu une autre pensée : il a préféré une politique isolée. Qui ne sait en Angleterre qu’il est revenu au pouvoir avec l’intention formelle de suivre, relativement à l’Espagne, une autre marche que lord Aberdeen ? Le gouvernement français, au contraire, a gardé la ligne qu’il avait prise dès le début : il parle en 1846 comme en 1842, comme en 1843. Loin de faire mystère des principes et des vues qui le dirigeaient, il les communique même aux puissances qui n’avaient pas reconnu le gouvernement de la reine Isabelle : c’était s’engager envers soi-même et envers les autres à rester fidèle à ces principes, à ne se laisser pousser ni au-delà ni en-deçà.

Les documens publiés sur Cracovie nous apportent la preuve officielle de l’influence qu’a exercée sur la résolution des trois puissances du Nord le différend entre l’Angleterre et la France. Nos premières conjectures sont devenues une certitude. Le 20 février 1846, le prince de Metternich chargeait M. le comte d’Appony d’assurer le gouvernement français que, dans l’occupation militaire de la ville libre de Cracovie, les trois puissances protectrices n’agissaient pas d’après des vues politiques, mais uniquement pour défendre une population paisible de l’anarchie et du pillage. Aussi M. Guizot répondait-il, le 23 mars, à M. le comte de Flahault, qu’il trouvait dans les assurances du prince de Metternich la pleine conviction que l’occupation militaire n’était qu’une mesure exceptionnelle, destinée à cesser aussitôt que les conjonctures permettraient de rentrer sans danger dans la situation créée par le traité de Vienne. A peu près à la même époque, M. de Canitz, à Berlin, confirmait à notre chargé d’affaires, M. Humann, que les trois puissances n’avaient jamais songé à prolonger au-delà du terme fixé par une nécessité réelle l’occupation du territoire et de la ville de Cracovie. Le 6 novembre 1846, le langage des trois puissances et de leur organe, M. de Metternich, était bien changé. En invitant M. de Thom, son chargé d’affaires à Paris, à faire connaître au gouvernement français la résolution par laquelle la ville et le territoire de Cracovie faisaient retour à l’Autriche, il qualifie cette résolution de fait irrévocable amené par des nécessités de la nature la plus absolue. Un mois après, le 3 décembre, M. le ministre des affaires étrangères envoyait à M. le comte de Flahault la protestation dont parle le discours de la couronne. La cour d’Autriche vient de répondre à cette protestation : elle insiste, dit-on, sur la nécessité où se trouvaient les trois puissances de prendre le parti qu’elles ont adopté ; elle défend cette œuvre collective, tout en exprimant le regret de se trouver sur ce point en dissentiment avec la France.

Sur tous les points, la vie parlementaire recommence. En Espagne, outre la gravité politique des circonstances, un intérêt particulier s’attache aux cortès rassemblées en ce moment. Ces cortès sont le produit d’une nouvelle loi d’élection qui s’est beaucoup rapprochée du système électoral français, en créant environ trois cent quarante districts, qui nomment chacun un député ; ce qui a augmenté d’une manière assez considérable le nombre des représentans. La loi de 1846 a eu le mérite d’affranchir les opérations électorales de complications inextricables ; elle est un véritable progrès non-seulement sur la loi de 1812, qui établissait l’élection à quatre degrés, mais sur le dernier état de la législation électorale, d’après lequel il fallait réunir quinze ou vingt mille électeurs, même pour nommer un seul député. Puis il n’y avait aucune égalité dans l’exercice du droit électoral : un électeur de l’Alava, par exemple, ne nommait qu’un député, tandis qu’un électeur des Asturies en nommait quatorze. La loi de 1846 a remédié à ces vices ; elle a créé un régime meilleur et plus équitable. Il est vrai que l’application de cette loi vient de donner lieu en ce moment même à des plaintes très vives à l’occasion de la vérification des pouvoirs ; mais il faut remarquer le caractère de ces plaintes : elles sont vagues, indéterminées, générales ; elles n’accusent pas la loi, ni même le gouvernement, qui n’avait pas les moyens nécessaires pour établir une statistique électorale entièrement exacte : elles accusent seulement les circonstances. Il n’est peut-être pas hors de propos d’observer, pour l’enseignement des pays constitutionnels, que, parmi toutes les protestations envoyées au congrès, si beaucoup incriminent la violence employée par quelques fonctionnaires, une seule articule un fait de corruption, lequel n’a pas même été prouvé. Le parti progressiste, d’ailleurs, aurait mauvaise grace, il nous semble, à attaquer la loi nouvelle comme un résultat exclusif des idées conservatrices. C’est cette loi qui le fait rentrer dans la vie parlementaire, d’où l’avait chassé une législation en apparence plus libérale. MM. Madoz et Cortina ont repris leur siège au congrès. M. Évariste San-Miguel, le ministre de 1823, est aujourd’hui député de Madrid, comme M. Mendizabal, qui a été élu à Santander. Le parti progressiste compte environ une soixantaine de nominations. Quelle sera sa ligne de conduite et la nature de son opposition ? En attendant les débats de l’adresse, qui paraissent devoir être fort sérieux, il a pris une louable attitude dans les opérations préliminaires du congrès. Il a fait acte d’adhésion à la légalité. Sa rentrée même dans les chambres était l’abandon de tout projet d’insurrection, et ses paroles sont venues confirmer cette renonciation. MM. Madoz et Mendizabal, en attaquant le ministère, ont fait appel à la discussion, et ils l’ont fait avec une certaine modération de langage qui ne peut que leur donner plus de force et d’autorité. Voilà donc des contradicteurs de talent contre lesquels va avoir à se défendre la majorité conservatrice, qui a au congrès ses défenseurs habituels, MM. Mon, Pidal, Bravo-Murillo, Donoso Cortès, Martinez de la Rosa, Benavidès, etc. Malgré les difficultés de la situation, il est certain qu’aujourd’hui le système constitutionnel peut n’être plus un vain mot en Espagne. C’est l’honneur de l’opinion conservatrice d’avoir créé cette situation, d’avoir ramené les partis dans le cercle légal. Elle a enlevé aux passions un prétexte d’agitation en résolvant un des problèmes les plus délicats par le mariage de la reine. Il n’y a guère, en effet, que le parti carliste qui ait le droit de trouver mauvaise la solution donnée à cette question. Quant au parti progressiste, il nous serait difficile d’accueillir les bruits qui lui avaient attribué la secrète pensée de se tourner vers le fils de don Carlos,-si celui-ci voulait tirer de la poussière la constitution de 1812. Cet accouplement ne peut qu’avoir été inventé à plaisir ; il serait plus que monstrueux, il serait ridicule. Nous tenons, quant à nous, pour parfaitement sincères, les récentes protestations des chefs du parti progressiste ; ils acceptent la situation telle qu’elle est : c’est le ministère seul qu’ils combattent, et ils respectent le pouvoir royal, que vient de raffermir encore le mariage de la reine Isabelle.

Le parti progressiste a un autre écueil à éviter : il ne doit rien faire qui puisse le montrer à l’Espagne comme un instrument aux mains de l’étranger. Qu’il prenne garde, de nouvelles fautes sur ce point pourraient le dénationaliser entièrement. Pourquoi ne dirions-nous pas ici ce qui n’est pas ignoré du monde diplomatique ? C’est que l’Angleterre a moins que jamais abandonné la pensée de faire des progressistes les agens d’une révolution qui détruirait ce qu’elle a élevé elle-même, quand elle signait et exécutait le traité de la quadruple alliance. De nouveaux indices récemment recueillis viennent confirmer sur ce point les vues et les désirs du gouvernement anglais. N’est-il pas vrai qu’en Portugal la récente défaite de Bomfin a livré au gouvernement de la reine dona Maria des preuves irrécusables de la complicité de l’Angleterre avec les insurgés ? Le gouvernement anglais ne se propose pas de détrôner la reine dona Maria, ni surtout le roi Ferdinand ; mais il veut que le pouvoir en Portugal soit entre les mains du parti exalté, qu’il se flatte de diriger et de contenir dans certaines limites. Si le parti exalté était le maître en Portugal, quel levier pour agir sur l’Espagne ! On pourrait, des frontières du Portugal, lancer la guerre sur les états de la reine Isabelle, lier une nouvelle partie avec les progressistes espagnols, rendre à ces derniers l’ascendant et le pouvoir, et enfin, avec d’autres cortès, abolir l’ordre actuel de succession. Voilà des dangers sur lesquels il importe de ne pas fermer les yeux.

Le ministère espagnol, tel qu’il est aujourd’hui, ne suffit pas à la situation. Deux des hommes qui le composent, MM. Mon et Pidal, par leur habileté, par l’accord qui règne entre eux, seraient certainement faits pour donner de l’ascendant à ce cabinet : M. Mon notamment est aujourd’hui un des personnages les plus essentiels et les plus capables de mener à bonne fin l’organisation financière de l’Espagne ; mais l’homogénéité et par conséquent la force manquent à ce ministère, qui a été plus d’une fois en état de crise depuis quelques mois. Le président du conseil, M. Isturitz, dont l’énergie n’est plus ce qu’elle a été, semble avoir borné son ambition à conclure le mariage de la reine. De la probabilité de sa retraite résultent des tiraillemens, de l’incertitude, de fâcheuses alternatives de violence et de faiblesse, comme l’incarcération de M. Olozaga et la présidence de M. Viluma. Certes, nul n’a un caractère plus honorable que le nouveau président du sénat ; mais ses répugnances pour des institutions libres ne sont point un mystère. M. de Viluma a cherché à atténuer l’effet de sa nomination en lui enlevant toute couleur politique, et il n’a point fait attention que c’était là une autre manière de témoigner le peu de cas qu’il fait des doctrines constitutionnelles, car on ne peut admettre, en vérité, que la nomination d’un président du sénat soit une affaire qui se décide uniquement par des considérations personnelles. Le second fait où le cabinet de Madrid n’a pas montré moins de légèreté, c’est l’arrestation subite de M. Olozaga, qui allait prendre place au congrès, ou attendre du moins en Espagne la décision qui sera portée sur son élection. Certes, si on avait le projet de reprendre contre lui l’accusation dont il fut l’objet en 1843, à l’occasion de son court ministère, il ne pouvait y avoir aucun danger à le laisser arriver à Madrid. Qu’a-t-on voulu faire en l’envoyant à la citadelle de Pampelune ? A-t-on eu le dessein de procéder sommairement contre lui sans condamnation ? Veut-on réveiller un déplorable scandale ? Admettons la supposition la plus douce, c’est que M. Olozaga sera reconduit à la frontière de France et que le congrès cassera son élection. Sur quel motif pourra s’appuyer le congrès, puisque aucun jugement ne pèse sur l’ancien ministre ? Il eût été plus sage de jeter un voile sur le passé, et de couper court à des difficultés qui peuvent engager le gouvernement et la majorité dans la funeste voie des violences arbitraires. C’est à la majorité, par sa modération et son accord, à conjurer de pareils périls ; qu’elle ne tarde pas à constituer une administration forte, où seront réunies les principales notabilités parlementaires.

De l’autre côté de l’Atlantique, le message de M. Polk caractérise amplement la situation générale des affaires et la situation particulière du président. Consacré fort au long à l’exposition des causes et des vicissitudes de la guerre qui arme encore les États-Unis contre le Mexique, le message a surtout pour but, d’une part de rassurer les Américains sur la bonté de leur entreprise, d’autre part de justifier le gouvernement actuel des accusations portées par ses adversaires contre son humeur guerroyante. La démocratie américaine ne gâte pas ses favoris, et le sans-gêne des mœurs politiques ne sauve au premier représentant de l’état aucune des difficultés de son compte-rendu. Cette confession solennelle n’a pas même les honneurs d’un accueil respectueux. Le secrétaire du président apporte le message dans la chambre des représentans. « Voyons ce qu’il dit sur la guerre ; allons, en avant ! dépêchons avec vos nouvelles, » s’écrie-t-on de toutes parts ; et, au moment où le secrétaire va lire cette grave communication, tous les membres, apercevant un paquet d’exemplaires imprimés sur un coin du bureau, se lèvent et courent les chercher pour se les distribuer. L’ordre un peu rétabli, et chacun couché sur son banc, le secrétaire donne lecture du message, interrompu ou redressé quand il se trompe par ceux des membres qui suivent sur leur exemplaire. L’inévitable embarras qui diminue la position du président des États-Unis, c’est que dans ses rapports avec le congrès, au lieu de rester toujours le chef de la république tel qu’il l’est au moment où il parle, il doit penser le plus souvent à servir ou à ménager sa candidature pour les prochaines élections ; il arrive de là qu’il ne se trouve pas quelquefois plus à l’aise sur le fauteuil de la présidence que sur les planches des hustings. Toutefois cette dépendance l’oblige à observer de plus près le mouvement de l’esprit public, à se conformer davantage, dans l’expression de ses desseins ou dans le récit de ses actes, aux jugemens et aux vœux de l’opinion. Par là surtout le message de M. Polk est très significatif. Certes M. Polk en a fait assez pour se croire des droits acquis à la reconnaissance publique, et les raisons ne lui auraient pas manqué pour vanter ses mérites, s’il avait pu compter encore, comme sur un appui solide, sur l’exaltation remuante des démocrates : il faut que les temps soient changés. M. Polk a été tout à la fois diplomate et conquérant ; il a vaincu l’Angleterre à propos de l’Oregon, l’Angleterre et la France combinées à propos du Texas ; il a occupé le Nouveau-Mexique et la Californie, il menace maintenant l’Eldorado mexicain, San-Luis de Potosi, et cependant il évite soigneusement tout ce qui pourrait ressembler à la joie d’un triomphe, réveiller les ambitions et les ardeurs populaires, ou exciter davantage encore la jalousie de l’Europe. Il ne nomme pas même la France ; il vante l’Angleterre pour la sagesse avec laquelle elle a proclamé la liberté commerciale ; il se glorifie moins de la conquête du Nouveau-Mexique ou de la Californie qu’il ne s’étudie à parler de prudence aux conquérans en leur faisant le compte des immenses territoires tombés sous leur domination ; il va même jusqu’à déclarer temporaires les administrations établies dans ces nouvelles provinces par les généraux et les amiraux des États-Unis ; enfin il redemande en termes fort modestes ces deux millions de dollars qui devaient aider à terminer la guerre, et qu’une ruse parlementaire empêcha de voter au dernier congrès.

Le secret de cette modération, qui contraste avec les antécédens de M. Polk et de son parti, c’est la double difficulté que l’on rencontre maintenant, soit pour continuer les hostilités au dehors, soit pour en faire approuver les résultats à l’intérieur. Les états du nord, le véritable foyer du parti démocratique, n’ont jamais tant perdu de leur poids dans la balance de l’Union, qu’ils en perdent à présent par suite de la politique extérieure de M. Polk, le président de leur choix. La conclusion de l’affaire de l’Oregon, tout en étant à coup sûr très favorable à l’honneur national, leur a néanmoins enlevé un territoire qui eût pu former deux états de plus et leur donner deux alliés nouveaux contre les états à esclaves du sud. Ceux-ci ont tout gagné au nouveau tarif américain, puisqu’ils ont beaucoup de denrées à exporter et point de fabriques à protéger. Enfin, si la guerre du Mexique devait se terminer par l’incorporation définitive du Nouveau-Mexique, de la Californie et de Chihuahua, les états à esclaves réuniraient par cette accession une majorité suffisante pour défendre leurs lois sociales contre le zèle abolitionniste du nord et de l’ouest. C’est justement l’appréhension de cette supériorité qui inquiète le parti démocratique et l’empêche de prêter un appui bien franc au gouvernement que ses suffrages ont créé. Lorsqu’à la fin de la dernière session le président demanda de l’argent pour acheter la paix, en payant à beaux deniers comptant les territoires déjà occupés par les troupes victorieuses de l’Union, les députés du sud se réjouissaient d’une acquisition qui allait si largement servir leur influence à l’intérieur ; leur joie fut aussitôt troublée par la motion d’un Pensylvanien, qui fit décider que l’esclavage serait aboli dans tous les pays qu’on voudrait dorénavant incorporer à la grande république. Le président se trouve donc ainsi placé entre son propre parti qui l’a poussé par nature à une guerre dont il redoute maintenant les avantages mêmes, et le parti whig qui, si l’on écoutait les organes de M. Webster, serait tout prêt à mettre M. Polk en accusation, à cause de cette guerre trop heureuse. La situation est glissante, et l’on comprend que le gouvernement américain évite autant que possible une attitude trop prononcée.

Continuer les hostilités n’est pas d’ailleurs chose facile. Disséminées sur des espaces immenses, les troupes des états ne sauraient couvrir le pays dont elles occupent les parties isolées. Les trois corps d’invasion qui ont agi séparément sur le Rio-Grande, dans le Nouveau-Mexique et dans la Californie, sont encore loin de pouvoir concentrer leurs efforts comme Santa-Anna semble concentrer ses moyens de résistance : on dirait au contraire que le général Taylor éparpille exprès sa division en petits détachemens qui ne frapperont jamais de grands coups. Il ne faut point non plus oublier les distances énormes sur lesquelles doivent s’étendre les lignes d’opération ; la base du général Taylor étant au Rio-Grande, et le but de ses mouvemens à Mexico, il a devant lui deux fois le chemin que les Français avaient à faire en 1812 de Varsovie à Moscou. Il y aurait donc beaucoup d’apparence que la guerre se prolongeât, si l’on ne pouvait toujours tout attendre de ces révolutions imprévues qui fermentent constamment au Mexique. Quel que soit aujourd’hui le patriotisme que déploient les Mexicains, l’énergie militaire dont Santa-Anna veuille user, il ne serait pas très étonnant que tout cela n’aboutit qu’à un revirement soudain. Mexico a pris, dit-on, l’aspect d’une place de guerre ; on n’y voit plus que des uniformes, on n’y entend plus que le bruit des tambours et le feu des recrues qui s’exercent dans les environs ; Santa-Anna a rassemblé trente mille soldats en deux mois, mais les armes, les équipemens, tout manque, et l’on se risquerait peut-être en affirmant que le dictateur lui-même ne manquera point à ses soldats. On sait comment l’escadre américaine l’a laissé passer pour revenir détrôner Paredès ; Santa-Anna avait juré d’employer cette nouvelle restauration à ramener la paix ; à peine arrivé dans Mexico, il n’a plus respiré que la guerre ; il n’y a point de raison pour que cette seconde face sous laquelle il se montre ne soit pas un masque aussi bien que la première. La guerre sert à merveille les intérêts de Santa-Anna ; il en veut tirer le plus qu’il pourra pour asseoir sa domination à Mexico ; il est très probable que le reste lui importe peu. Il augmente l’effectif de l’armée, s’y crée des partisans en récompensant les officiers, en les multipliant ; c’est à l’armée qu’il se fie pour tenir tête aux bourgeois dont il se sait détesté. Une fois sa souveraineté assurée à l’aide des baïonnettes, il se pourrait bien qu’il vendît la paix à bon compte aux États-Unis ; il lui faut la guerre pour avoir l’armée dont il a besoin, mais ce n’est pas à la guerre qu’il veut employer cette armée.

Les puissances du Nord voient tous les jours leurs inquiétudes s’accroître, et leur tranquillité intérieure parait de plus en plus compromise par le cours des événemens. Malgré les assurances équivoques du gouvernement autrichien, l’ordre ne se rétablit point en Gallicie, les propriétaires se croient toujours sous le coup de nouveaux massacres, et l’on cite des exemples inouis de cette affreuse perturbation qui a détruit les liens les plus essentiels de la société ; les paysans se font justice eux-mêmes ; des pillards pendent un de leurs complices qui les avait trompés ; les parens et les gens du village où logeait la victime vont à leur tour chercher et pendre les meurtriers ; les lois n’ont plus ni d’action, ni d’agens. Le cabinet de Vienne remarque d’ailleurs avec anxiété un progrès tout particulier de l’influence russe dans la Gallicie orientale ; la population qui habite ces contrées n’est pas de même souche que celle de l’ouest ; ce sont des Ruthéniens et non des Polonais ; ils professent la religion des Grecs unis, et leur langue a beaucoup plus d’analogie avec le russe qu’avec la langue polonaise. L’ambition moscovite a fait son chemin avec des circonstances bien moins favorables. Dans tout l’Orient d’ailleurs, à Constantinople comme sur le Danube, c’est elle seule qui maintenant recueille le bénéfice de l’iniquité dont elle a su pourtant rendre ses alliés solidaires, c’est à son profit exclusif que se répand partout cette impression de terreur qu’a produite la chute de Cracovie. Nous parlions dernièrement de la politique des Russes dans les principautés danubiennes ; celles-ci ont dû ressentir le coup qui tombait à côté d’elles avec une douleur d’autant plus vive qu’elles avaient déjà été menacées d’une atteinte toute pareille. Quelque temps avant la déclaration des grandes puissances au sujet de Cracovie, le consul russe de Bucharest avait communiqué à la Sublime Porte, investie par les traités de la protection spéciale des Moldo-Valaques, toutes les inquiétudes que la situation de ces provinces causait à son gouvernement. Il avait pieusement signalé les progrès du communisme et de l’irréligion chez les boyards, et conjuré la Porte d’intervenir sous ce prétexte, maintenant trop fameux, que des états réguliers ne pouvaient souffrir si près d’eux un foyer révolutionnaire. Nous rappelons exprès ce fait, qui a passé trop ignoré et qui jette une clarté de plus sur l’événement de Cracovie.

Appuyée sur cette doctrine de conservation, dont elle regarde la pratique comme un devoir politique, la Russie pourrait bientôt en vérité s’arroger le droit de s’immiscer plus à découvert dans les affaires de la Prusse. Berlin devient chaque jour plus animé ; l’esprit public s’y développe ; la municipalité, renouvelée en partie depuis quatre ans, acquiert chaque jour plus d’importance en se recrutant dans des classes plus relevées. Composée jadis tout entière de petits marchands et d’artisans, elle s’est ouverte à des représentans moins indifférens aux questions générales du temps et du pays. C’est un conseil de 102 membres (il s’agit ici des députés, Stadtverordnete, et non pas du conseil supérieur, Stadrath) ; le nombre est toujours un élément d’autorité dans une assemblée populaire. La ville de Berlin a donc désormais les yeux fixés sur ses représentans, et la bourgeoisie berlinoise vient de leur recommander par une pétition expresse les vœux qu’elle forme pour obtenir une constitution.

Cet espoir d’une constitution nationale s’est, en effet, renouvelé depuis quelque temps avec assez de bruit ; mais les rumeurs sont toujours si contradictoires, et quelques-unes si singulières, qu’il n’y a peut-être encore là qu’une royale velléité de plus, sans autre effet comme sans autre durée. La raison positive qui est au fond de cette attente sans cesse réveillée, c’est que l’état a besoin d’argent ; les chemins de fer ont entraîné des spéculations désastreuses et ne se finiront pas à moins d’une aide puissante ; il y a disette au trésor, gêne chez les particuliers, détresse dans la rue. Presque tous les fonds sont en discrédit ; la plupart des chemins allemands, pour faire de l’argent, ont émis des actions de priorité, garanties par première hypothèque sur tout l’avoir des compagnies, et ayant droit à 5 pour 100 avant que les compagnies puissent rien toucher de leurs revenus. Ces actions n’atteignent pas même le pair. L’agiotage a été plus téméraire qu’en France, et de tous les chemins qu’il a créés, il y en a beaucoup qui, d’ici à bien long-temps, ne rendront peut-être pas 2 pour 100. Viennent maintenant des changemens politiques au milieu de cette agitation financière, ils arriveront par le fait d’une nécessité plus irrésistible, mais ils seront moins populaires, ils inspireront moins de gratitude que si le roi Guillaume avait tenu plus tôt ses promesses. Le roi devrait être maintenant persuadé que plus il tardera, plus il en coûtera peut-être à sa couronne.

L’annonce dans le discours de la couronne d’un projet de loi spécial sur la colonisation de l’Algérie coïncide avec la publication à Alger d’une nouvelle brochure de M. le maréchal Bugeaud sur ce sujet. On n’ignorait pas que, sur cette importante question, le maréchal et M. le général de Lamoricière avaient des vues opposées, mais jusqu’à présent ces dissentimens n’avaient pas été divulgués d’une manière éclatante ; maintenant la presse va s’en emparer, et bientôt ils retentiront à la tribune. M. le général de Lamoricière est député, et il sera pour M. le maréchal Bugeaud un contradicteur parlementaire que la chambre ne pourra manquer d’écouter avec intérêt. Il paraît qu’outre le fonds de quinze cent mille francs consacrés aujourd’hui à l’œuvre de la colonisation, le gouvernement proposera aux chambres de voter une somme de trois millions, qui sera affectée à des essais dirigés suivant le triple système de M. le général de Lamoricière, de M. le général Bedeau et de M. le duc d’Isly. Les trois provinces d’Alger, d’Oran et de Constantine verront ainsi s’ouvrir une sorte de concours. Les adversaires du système de M. le maréchal Bugeaud lui reprochent de n’avoir pas prévu que la présence des grands propriétaires pouvait seule assurer l’avenir de la colonisation, que de petits propriétaires livrés à eux-mêmes devaient se trouver réduits à une détresse irrémédiable par une seule récolte manquée, dès qu’ils n’avaient pas auprès d’eux quelques riches colons qui pussent leur donner du travail dans les mauvais jours. Il faut, en tout cela, attendre les en quêtes et les explorations faites sur les lieux. Il est réservé à ces questions importantes d’exciter davantage de jour en jour la sollicitude du gouvernement et des chambres, ainsi que la curiosité du pays.

Nos espérances de voir les affaires du commerce et de l’industrie s’améliorer progressivement ne se sont malheureusement pas réalisées. L’argent devient de plus en plus rare, et les négociations sont presque impossibles autrement que par la Banque de France. Il était cependant permis de penser qu’après l’époque toujours critique du 31 décembre le numéraire reparaîtrait, et que le cours de toutes les valeurs s’améliorerait. Au lieu de cet heureux résultat, nous devons constater une baisse de 1 franc sur la rente dans cette quinzaine ; les chemins de fer ont aussi subi une dépréciation nouvelle. Sur les actions du chemin du Nord, lorsque les versemens se font encore plus régulièrement que sur celles du chemin de Lyon, la baisse a été de 25 francs. Nous n’avons à signaler d’autres causes de cette baisse que l’inquiétude dans laquelle chacun reste à l’égard des mesures que la Banque menace de prendre. Les bruits les plus divers continuent à circuler : on parle toujours du désir des directeurs, en présence de la diminution de la réserve, d’élever le taux de l’escompte, de diminuer le crédit des comptes ouverts chez elle aux banquiers, de ne plus escompter que des effets à deux mois. On affirme même, mais nous avons peine à le croire, que c’est M. le ministre des finances qui presse le conseil d’administration de prendre ces mesures, se préoccupant ainsi bien plus de la position particulière d’un établissement dont il est le tuteur que du mal causé infailliblement par de semblables décisions. Heureusement, jusqu’à ce jour, les régens ont été divisés sur ces graves questions. Cependant, s’il est vrai que ce soit maintenant dans la proportion seulement de 7 voix contre 7, c’est le moment d’indiquer les fâcheuses conséquences qu’entraînerait le déplacement d’un suffrage. Élever le taux de l’escompte de 4 à 5 pour 100 serait encore ce qui amènerait le moins de perturbation. Pourvu qu’il ait l’argent nécessaire à ses besoins, le commerce se résigne encore à le payer plus cher. Remarquons toutefois que la Banque, qui n’a pas voulu abaisser le taux de son escompte lorsque l’argent était très a boudant, devrait peut-être se regarder comme engagée d’honneur à ne pas l’élever dans un temps, de crise ; mais restreindre le crédit des comptes, alors qu’il faut donner plus de facilité aux industriels pour les aider à passer les mauvais jours, et surtout ne recevoir que des effets à deux mois, lorsque l’habitude de tout le commerce est de faire ses règlemens à quatre mois, ce seraient là de graves déterminations, qui augmenteraient la crise au lieu de la diminuer. Il nous semble qu’on pourrait engager la Banque à prendre des mesures plus efficaces pour obvier à la rareté du numéraire, et continuer ses escomptes, sinon dans des proportions plus libérales, au moins sur le même pied. Le grand vice de l’organisation de la Banque est dans la création facultative de ses nombreux comptoirs. Depuis vingt ans, son capital est resté le même qu’au temps où elle n’avait pas établi ses succursales de province. Elle aurait dû, lors de ces formations nouvelles, augmenter son capital, ou vendre au moins, au fur et à mesure de ses besoins, des rentes en quantité suffisante pour faire le fonds de roulement de ses nouveaux comptoirs. Or, la Banque a encore à elle 2,500,000 francs de rente, comme autrefois, lorsque ses opérations embrassaient la seule place de Paris. N’y a-t-il pas là des ressources dont le moment est venu de faire usage ?

Cependant, tout en constatant le trouble général, il faut se garder de se laisser aller à des craintes exagérées, surtout quand nous voyons que la Banque a pris au moins quelques mesures prudentes destinées à faire entrer dans ses coffres le numéraire qu’elle pouvait redouter de voir lui manquer. Un de ses régens est allé à Londres dernièrement négocier un achat de lingots, qui seront payés en traites à trois et six mois. Cet achat a produit 20 millions d’espèces, et l’on assure que le traité a été conclu pour 80 millions, qui seraient versés au fur et à mesure de ses besoins.

C’est avec regret que nous constatons combien la cherté du pain a influé sur les versemens dans les caisses d’épargne. Dans les premiers jours de janvier 1845, la caisse d’épargne recevait 1,150,000 francs, 1,000,000 francs en 1846, 800,000 francs seulement en 1847. Voilà une irrécusable et triste preuve du malaise qui règne dans quelques classes de la société.




REVUE MUSICALE.




On a dit qu’à moins d’être absolument dépourvu de toute espèce d’imagination, on ne saurait assister au spectacle de l’Othello de Shakespeare sans se croire un moment transporté à Venise, dans la Venise des doges et des gondoliers, du lion de Saint-Marc et des barcaroles chantées la nuit sur les lagunes, d’Andrea Dandolo, de Gradenigo, de Marino Faliero, et de Titien, de Paul Véronèse et du Tintoret. J’admets volontiers ce privilège attribué au chef-d’œuvre dramatique, à la condition qu’on m’accordera les mêmes droits pour la partition de Rossini. Rien, en effet, ne surpasse à mon sens l’illusion poétique où vous plonge ce troisième acte d’Otello. La complainte du gondolier, nessun maggior dolore, le court récitatif, si admirablement instrumenté, qui précède l’élégie du Saule, la prière de Desdemone, deh calma o ciel ; enfin la morne ritournelle qui fait pressentir la catastrophe du dénoûment, ne sont point seulement des morceaux d’un ordre supérieur en musique, mais de sublimes pages où l’expression du sentiment pittoresque le plus romantique vient se joindre à ce que la passion humaine a de plus touchant, de plus mélancolique et de plus chaleureux. Il y a ainsi, en poésie comme en musique, certains chefs-d’œuvre auxquels semble échu le don bien rare de faire voyager l’imagination à travers l’espace et le temps. De ce nombre est l’Egmont de Goethe, de ce nombre sont aussi les Huguenots de Meyerbeer. J’ai beau ne rien savoir du vieux Bruxelles, ignorer le vieux Paris et sa couleur locale : j’aperçois d’ici la place d’armes où ces honnêtes Brabançons s’exercent à tirer l’arbalète, et je vois ligueurs et gens des balles mener leur branle autour de l’Hôtel-de-Ville. Fantaisie ou réalité, qu’importe ensuite ? C’est là sans doute Venise, comme elle fut, et ne fut pas ; c’est là un Paris, un Bruxelles, comme il n’en exista jamais, et aussi comme ils auraient pu exister. Quel dommage que la réalité ressemble parfois si peu à notre rêve, et que la prose d’un plan topographique soit si loin de la poésie de nos imaginations ! Il se peut que les gens qui veulent connaître Venise pour l’avoir entrevue à travers les tragédies de Shakespeare (je dis les tragédies, car à l’Othello il faut encore joindre Shylock) et la musique de Rossini, risquent fort de passer pour aimer à se payer d’illusions ; cependant, plus j’étudie les chefs-d’œuvre de ces deux maîtres, plus ils me semblent, chacun dans sa sphère, avoir approché de la vérité pittoresque et surpris le tableau. Et cette observation me frappe encore davantage toutes les fois que je vois d’autres poètes et d’autres musiciens s’inspirer d’un sujet emprunté à l’histoire du même peuple. Pour prendre un exemple d’hier, interrogeons les Deux Foscari de Verdi, représenté avec succès au Théâtre-Italien. En quoi cette musique, remarquable d’ailleurs à divers titres, en quoi cette musique nous parle-t-elle de Venise ? Voilà bien des cavatines où la brise de mer aura del’ mare, joue son rôle obligé :

<poem<Soufflez dans mes cheveux, vents de l’Adriatique.</poem>

Voilà des duos et des quatuors où j’entends qu’il est fort question du doge et (le la république ; et jamais personne n’oubliera cette scène des Dix assemblés en conseil et célébrant en chœur leur inviolabilité, leur grandeur et leur puissance inexorable, ni plus ni moins que cet impayable tribunal de la Gazza ladra :

Inesorabile
Che in lance pondera
L’umano oprar.


Avec cette unique différence qu’ici les robes rouges remplacent les soutanes noires ; mais de cet indomptable orgueil, de cet égoïsme féroce du lion de Saint-Marc, comme aussi des ardeurs dévorantes, des incurables mélancolies de ces climats de feu, pas un souvenir, pas une trace ; rien de la gondole insouciante qu’un rhythme léger berce sur le gouffre où s’engloutissent les mystères de l’inquisition d’état, rien de ce carnaval dans la terreur, de ces langueurs divines qu’on respire à si chaudes bouffées et comme un vent d’orage dans le troisième acte d’Otello ; rien enfin de cet certo estro de Venise si délicieusement rendu dans la poétique nouvelle d’Hoffmann :

Ah ! senza amare
Andar sull’ mare
Col sposo del mare,
Non puo consolare !

Si de la partition de Verdi nous remontons au poème dramatique qui l’a inspirée, nous trouverons la même absence de couleur. On se demande ce qui, dans un pareil sujet, a pu séduire Byron ? L’anecdote peut-être. En effet, le trait de ce Loredano couchant sa haine contre les Foscari sur ses livres de commerce, et réglant ses comptes de vengeance ni plus ni moins qu’une créance ordinaire, devait au premier abord tenter l’imagination d’un poète ; il y a du pur sang de Venise dans cette étrange façon d’agir. L’histoire me semble même si bien à sa place, que, si elle n’existait pas, on aurait dû l’inventer pour peindre ces habitudes de négoce au sein de l’aristocratie, ces instincts de marchand sous la pourpre qui caractérisaient les illustres patriciens de la sérénissime république. Maintenant, quand on y réfléchit, un pareil sujet est-il du ressort du théâtre ? comment reproduire à la scène ce que l’anecdote a de profondément original. Je n’ai pas vu représenter la tragédie de Byron, mais je sais qu’au dénoûment de la pièce italienne ce personnage, tirant de dessous sa cape rouge un microscopique calepin et faisant mine de biffer une adresse du bout de son crayon, me paraît assez médiocrement répondre à l’idée qu’on se propose de cette vengeance en partie double tenue avec une ponctualité si solennelle. Je le répète, il n’y a dans tout cela qu’une anecdote. A la vérité, nous ne savons rien qui tente davantage les poètes dramatiques ; mais encore faut-il qu’une fois engagés, ils trouvent où se prendre : or, ici, tel n’était point le cas. Ce vieillard contraint de sacrifier son fils à la justice de la république, ce Foscari doge sur le visage et père au fond de sa conscience, n’a rien de bien nouveau et surtout rien qui soit fait pour inspirer au musicien le sentiment de la couleur. J’ai dit que le seul trait caractéristique du sujet des Foscari n’était point du ressort du drame, encore bien moins devait-il l’être de la musique. Otez de ceci l’anecdote, il ne reste plus qu’une fable vulgaire et qui pourrait tout aussi bien appartenir à la Rome républicaine qu’à la Venise des Mocenigo et des Loredani.

Maintenant reprocherons-nous à la musique de Verdi de manquer de couleur et de cette expression pittoresque dont l’Otello de Rossini déborde ? mais il faudrait d’abord lui reprocher d’avoir pris pour thème la tragédie de lord Byron, et j’avoue que je ne me sens pas le cœur d’en vouloir jamais à un musicien de s’être adressé à un grand poète, dût par hasard son choix l’avoir une fois trompé. C’est d’ailleurs un des principaux mérites du génie de Verdi de chercher toujours de préférence ses motifs de composition parmi les œuvres littéraires : Ernani, les Foscari, Jeanne d’Arc, sont là pour témoigner du passé ; quant à l’avenir, Macbeth nous en répond. Cette partition de Macbeth, que prépare aujourd’hui l’auteur de Nabucco, nous reporte involontairement à l’Académie royale de Musique. Combien de fois, prévoyant la crise lamentable où se débat en ce moment cette noble scène, n’avons-nous pas conseillé à ceux qui la dirigeaient de tenter la fortune sous les auspices de quelque partition originale du jeune maître Italien ! Bien qu’en fait de prévisions l’infaillibilité n’existe guère, n’était-on pas en droit d’attendre quelque chose d’heureux d’un essai de ce genre ? Aucun musicien, plus que Verdi, ne semblait appelé par sa nature à comprendre les convenances du système dramatique français. A défaut de Meyerbeer qui se récuse, on aurait eu là sous la main un Halévy des meilleurs jours, un homme s’entendant aussi bien que l’auteur de la Juive à toutes les pompes de la mise en scène et possédant en outre cette bouffée de génie, ce sens mélodieux dont le vieux Cherubini oublia de transmettre le secret à son élève. Qu’on se figure pour un moment le chef-d’œuvre de Shakespeare, traité par Verdi avec tout le soin, toute l’application qu’exige une pareille tâche, se produisant dans la grandeur colossale de son action, dans la variété infinie de ses coups de théâtre et de ses accessoires, et qu’on dise si une entreprise de la sorte, sérieusement menée à fin, n’eût point abouti à d’autres résultats que ceux qui viennent de signaler cette incroyable fantasmagorie de Robert Bruce ! Malheureusement cette idée ne nous est pas venue, et les Anglais auront Macbeth ; ce qui n’empêchera pas bon nombre de gens de continuer à s’écrier qu’il n’y a plus de musique en ce monde, et qu’après Rossini et Meyerbeer il faut décidément tirer l’échelle. Qu’à une œuvre quelconque de l’auteur de Nabucco et d’Ernani un directeur de spectacle préfère la moindre imagination du chantre de la Semiramide et de Guillaume Tell, cela va sans dire ; mais ce qui s’explique moins facilement, c’est qu’on aime mieux une ombre qu’une proie, et qu’on néglige de frapper à la porte, des vivans, pour s’en aller ainsi carillonner en pure perte au seuil d’un homme de génie qui s’obstine à faire le mort. Revenons aux Deux Foscari.

J’ai dit que la couleur manquait dans cet ouvrage ; à défaut de couleur, la passion dramatique domine, C’est là, du commencement à la fin, une musique chaleureuse, puissante, pensée avec vigueur et vigoureusement écrite. Le trio du second acte doit compter parmi les meilleures compositions du maître. Nuancé, pathétique, entraînant, avec un peu plus de franchise dans les motifs et de développemens dans sa période finale, ce morceau s’élèverait à la hauteur de l’admirable trio du troisième acte d’Ernani. Je citerai encore la cavatine du doge au dénoûment, large et touchante inspiration dont Coletti a su magnifiquement tirer parti. Notons à ce propos le singulier essor que la noix de Coletti a paru prendre tout à coup ce soir-là, au grand étonnement du public ; c’était à ne pas reconnaître le chanteur embarrassé, presque médiocre, qu’on avait entendu la veille dans Assur. Et maintenant nous comprenons tout ce qu’il a fallu de résignation à Coletti pour consentir à débuter par la Semiramide. Que le plus ou moins de convenance d’un rôle puisse ainsi réagir sur l’entière physionomie d’un chanteur, c’est à peine si on le conçoit, et cependant rien de plus vrai. Cet organe, hier empâté, mou, incolore, soudain se relève et vous étonne par sa triomphante plénitude ; la mollesse devient agilité, l’hésitation puissance. On croirait voir Sixte-Quint rejetant sa béquille. C’est une chose triste à dire, sans doute, mais qu’on ne peut cependant s’empêcher de reconnaître : avant peu, la musique de Rossini sera devenue une lettre morte. De jour en jour les chanteurs italiens la désapprennent, et, s’il fallait une preuve nouvelle de cette vérité, l’exemple de Coletti nous la fournirait. Conclurons-nous de là que les générations s’abâtardissent, et que l’art divin, abandonnant notre ingrate terre, s’apprête à remonter vers le ciel, son immortelle patrie ? Pas le moins du monde ; nous tenons au contraire qu’un Lablache vaut un Barilli, que Ronconi ne le cède à Pellegrini ni pour la voix, ni pour l’intelligence, et qu’on peut parfaitement entendre Rubini même après Donzelli. L’art est à un bon point, a dit M. Hugo quelque part ; pourquoi le mot ne s’appliquerait-il pas à la musique ? De ce qu’il plaisait à Rossini de se croiser les bras, s’ensuivait-il que l’Italie entière dût se condamner au silence ? Nous ne le pensons point. Depuis la Zelmira et la Semiramide, les temps ont marché, et, si nous regardons derrière nous, nous verrons qu’un assez long espace nous sépare déjà du grand maître ; espace moins aride peut-être que bien des gens affectent de le penser, et dont la Norma, les Puritains, la Lucia, Nabucco marquent, non sans gloire, les divers stades. Rossini eut ses chanteurs : Davide, Nozzari, Gaili, la Colhrand, la Fodor et tant d’autres qui gagnèrent sous lui vingt batailles ; Bellini, à son tour, forma les siens, et, comme la musique de Bellini procédait déjà d’un sentiment de réaction, la réaction ne pouvait manquer de s’étendre aussi à la manière d’exercer la voix. Aux mille arabesques épanouies, aux feux d’artifice chromatiques de la roulade rossinienne, succéda le chant spanato, pathétique, de Rubini, lequel s’est modifié de maître en maître jusqu’à Verdi, qui semble vouloir lui communiquer plus de nerf et de rapidité chaleureuse dans le mouvement. Qu’on s’étonne ensuite de cette espèce de malaise que l’exécution des ouvrages de Rossini parait causer à certains chanteurs contemporains. Il est au fond de toute œuvre d’art, poésie ou musique, peu importe, à côté de l’élément divin qui ne meurt pas, un élément terrestre, transitoire, qu’elle emprunte à ce qu’il y a au monde de plus passager, de plus incertain, au caprice des temps, à la mode. Or, si ces conditions existent pour la poésie et la peinture, que ne sera-ce point pour la musique, l’art le plus exposé, comme on sait, à subir les mille influences du moment ? Si la mode d’aujourd’hui n’est autre chose que le rococo de l’avenir, il faut bien reconnaître, sans trop d’irrévérence à l’égard du génie, que des ouvrages écrits il y a tantôt vingt-cinq ans par un des hommes qui ont le plus sacrifié à la mode peuvent ne point répondre absolument au goût de notre époque. Un poète d’infiniment d’esprit, forcé, à l’occasion d’une édition Charpentier, de relire ses vers d’il y a dix ans, s’écriait : « Bon Dieu ! que tout cela me parait devenu ponsif ! » Je me demande si Rossini, feuilletant ses papiers de jeunesse à propos de cet infortuné Robert Bruce, n’en a point dit autant ; mais, d’abord, Rossini a-t-il seulement rien feuilleté ? Est-ce à nous qu’on fera croire désormais que cette colossale indifférence ait un instant fléchi ? Avant la représentation, vous pouviez en prendre à votre aise et nous parler de concessions obtenues, d’un ouvrage, sinon entièrement nouveau, du moins composé avec l’assistance du maître. Cependant la vérité devait apparaître au jour de l’événement ; et devant une si incontestable évidence tombent tant d’illusions auxquelles on avait bien pu finir par croire soi-même, mais dont il faut convenir que le public s’était toujours fort défié.

Sans donner dans l’ambitieuse promesse d’un ouvrage presque nouveau de Rossini, encore espérait-on rencontrer çà et là quelque trace de la présence du maître. Vain espoir que la représentation de Robert Bruce a trompé ! Rien, en effet, en dehors des morceaux empruntés à diverses partitions de l’auteur de la Donna del La go, rien qui rappelle le moins du monde la touche d’un génie supérieur. Le nom même de M. Niedermeyer, venu là pour ajuster les récitatifs et manipuler selon les formules ayant cours des idées d’un temps déjà loin de nous, le nom de M. Niedermeyer n’indique-t-il pas que Rossini s’est fait un devoir de rester étranger à cette partie intermédiaire, accessoire, qui, dans une élucubration de ce genre, constituait, à tout prendre, la seule nouveauté possible ?

Cela dit, et la partition de Robert Bruce étant réduite à ce qu’elle est : un assemblage plus ou moins intelligent de fragmens hétérogènes, de morceaux disjoints, de cavatines, de duos et de quatuors écrits jadis pour des chanteurs qui ne sont plus et dont la tradition elle-même s’est évanouie, on concevra sans peine quelle charmante unité de sentiment et de composition il en doit résulter. Nous n’oserions, quant à nous, appeler pareille chose un opéra. Avec des chanteurs d’un ordre supérieur, ce serait un concert ; qu’est-ce donc dans les conditions existantes ? Franchement, on ne saurait le définir : une sorte de mélodrame à grand orchestre, de parade musicale d’où se détache, au second acte, ce magnifique chœur des bardes, exécuté, hâtons-nous de le reconnaître, avec une pompe lyrique et théâtrale digne des plus beaux temps de l’Opéra. Je regrette seulement, puisqu’on était en train de ne pas s’épargner les frais de mise en scène, qu’on ait négligé d’augmenter le nombre des harpes dans l’orchestre. Pourquoi pas huit harpes au lieu de quatre ? De la sorte l’effet, déjà si beau, eût touché au sublime. Si de l’ensemble de l’ouvrage nous passons aux détails, combien d’altérations, de mutilations et de ravages n’ont pas fait subir à toute cette musique les caprices d’une disposition arbitraire et d’une exécution presque toujours à contre-sens ! Aucune des intentions primitives n’a été respectée, aucun texte ménagé. Ce qui chantait l’amour et la tendresse chante désormais la fureur, la plainte du vieillard moribond est devenue l’hymne d’un héros. Robert Bruce, s’apprêtant à donner la liberté à l’Écosse, ne trouve rien de mieux que d’entonner la romance écrite jadis pour exprimer la douloureuse angoisse du père de Zelmire au fond de son cachet. La complainte du pauvre captif devenant tout à coup la chanson héroïque du libérateur, vit-on jamais plus aimable contraste ? Qu’on dise ensuite que la musique n’est point susceptible d’exprimer à la fois les deux sentimens qui se ressemblent le moins. — Puisque nous venons de nommer la Zelmira, n’ayons garde d’omettre le célèbre trio transformé cri un duo pour Mme Stoltz et M. Barroilhet, et tellement défiguré, que, n’étaient certains passages qui trahissent l’origine et la race, on croirait à une intercalation due à la plume de M. Niedermeyer. Essayez en effet de distinguer, à travers les éclats de voix que pousse M. Barroilhet, à travers ces cris de bravoure, cette admirable phrase de la partition primitive, ce chant si onctueux, si profondément empreint de tendresse et de pathétique. J’appuierai aussi sur la pitoyable manière dont une exécution inintelligente paraît se complaire à travestir le quatuor de Bianca e Faliero, l’un des plus beaux morceaux d’ensemble que Rossini ait composés. Mme Stoltz, qui commence la phrase de l’adagio, laquelle doit être répétée en imitation par le contralto, le ténor et la basse, Mme Stoltz a eu la malheureuse idée de varier le texte à sa guise ; soit le mauvais exemple, soit une incurable manie de vouloir toujours enchérir sur le compositeur, les autres en font autant, et de la sorte l’intention formelle de Rossini dans ce morceau se trouve entièrement faussée. Il y a cependant des vérités tellement élémentaires, que le simple bon sens devrait suffire à vous les enseigner, et nous ne concevons guère que des chanteurs appelés à tenir le premier rang sur la scène de l’Opéra puissent ignorer que, dans un morceau traité en imitation, porter la plus légère atteinte aux traits écrits par le compositeur, c’est attaquer l’édifice par sa base et tout compromettre. Un seul des exécutans de ce quatuor de Bianca e Faliero chante la note de Rossini, c’est Mlle Nau. Sans exceller dans le genre italien, Mlle Nau, rendons-lui cette justice, mérite qu’on la distingue ici de tout ce qui entoure. Bien que sa voix manque d’éclat et soit d’assez chétive consistance, on ne peut s’empêcher de louer, chez cette cantatrice, une remarquable netteté de diction, un talent de vocalisation qui, mieux doué du côté de l’organe, se fût élevé peut-être aux véritables effets de l’art des Sontag et des Persiani. Après avoir justement amnistié Mlle Nau pour sa fidélité à chanter le texte de Rossini, comment ne pas se montrer sévère envers Mme Stoltz, qui, du commencement à la fin de ce triste chef-d’œuvre, semble prendre à tâche de fouler aux pieds toutes les traditions d’une musique consacrée par les plus illustres interprètes, et qui, de la Pisaroni à la Pasta, à la Malibran, de la Camporesi à la Sontag, occupa tour à tour les plus nobles, les plus glorieuses émulations ? Et d’abord, que prétend Mme Stoltz ? La cantatrice de l’Académie royale de Musique est-elle soprano ou contralto ? Faut-il lui reconnaître le domaine de la Pisaroni ? Faut-il la proclamer souveraine de l’empire des Sontag et des Persiani ? ou bien faut-il dire, en caressant l’un des plus chers caprices de son ambition et de son amour-propre, qu’elle règne également sur l’un et l’autre hémisphère du monde de la voix ? Mais quand cela serait, lors même que de pareilles prétentions mériteraient qu’on en tint compte, comment s’expliquer autrement que par un gaspillage d’enfant gâté cette bizarre fantaisie d’amalgamer ensemble pêle-mêle les morceaux les plus caractéristiques des deux emplois, et de chanter à tour de rôle dans la même soirée, tantôt la partie de Malcolm, tantôt celle d’Elena ? La Malibran, elle aussi, possédait les deux registres de la voix ; la Malibran, elle aussi, avait l’esprit fantasque et entreprenant ; cependant, jamais que nous sachions, pareille algarade ne lui vint à l’esprit. Qu’après avoir absolument voulu chanter, Desdemone, Mme Stoltz eût voulu essayer de Malcolm à toute force, on l’eût conçu sa voix de soprano l’avait trahie, elle s’adressait au contralto, rien de plus naturel ; mais ce qui ne saurait se justifier, c’est cette confusion puérile dans la même soirée des élémens des deux répertoires, cette incroyable audace de toucher à tout, cette fureur de tout piétiner. On ne cesse de se moquer des intercalations dérisoires dont les opéras italiens offrent journellement l’exemple, de ces airs transférés, par le caprice d’un chanteur, d’une partition dans une autre ; mais, pour peu qu’on y prenne garde, ceci dépasse tout. Prétendre fondre en un seul rôle les parties de contralto et de soprano, s’imaginer qu’on passera ainsi sans transition de la fraîche et vaporeuse cavatine d’Elena à l’accent mâle et pathétique de Malcolm, du répertoire de la Sontag au répertoire de la Pisaroni, c’est se proposer une tâche au-dessus des forces physiques. Je dirai plus, à de semblables efforts, un chanteur, quel qu’il soit, ne saurait prétendre ; c’est un ventriloque qu’il faudrait. La voix humaine n’est point une serinette que l’on monte à volonté, et l’art du chant a ses conditions auxquelles les plus illustres eux-mêmes se soumettent. Fussiez-vous ensemble la Mariani et la Sontag, la Pisaroni et la Grisi, quand vous avez une fois adopté un registre, force est de vous y tenir pour la soirée du moins, quitte à passer le lendemain à l’autre, comme on a vu faire la Malibran. En dehors de cela, tout devient confusion, et vous finissez, comme Mme Stoltz, par chanter un je ne sais quoi d’indéchiffrable et qui n’a de nom dans aucune langue. Je n’en veux d’autre preuve que la délicieuse Cavatine d’Elena dans la Donna del Lago, musique de soprano s’il en fut, souffle mélodieux du matin, suave et limpide émanation qui semble respirer toute la poésie matinale du lac argenté. Eh bien ! à ce chant de l’oiseau qui s’éveille, à cette barcarole toute de grace, de légèreté, de délicatesse, Mme Stoltz, avec sa fâcheuse habitude, a réussi à donner, le croira-t-on ? l’expression d’une véritable complainte ; rien de détaché, de coquet, d’élégant, mais un continuel canto legato, un accent monotone et traînard à désespérer le plus éploré des violoncelles. Nommer la cavatine illustre de Malcolm, c’est évoquer l’idée du triomphe de la Pisaroni, idée terrible devant laquelle n’a point pâli la cantatrice de l’Académie royale de Musique ! Au fait, quels souvenirs pourrait-on craindre lorsqu’on a si vaillamment bravé ceux de la Sontag et de la Malibran ? Va donc pour l’air de Malcolm après la cavatine d’Elena ; le sublime O quante lagrime devait couronner l’œuvre commencée par la barcarole du soprano. Je laisse à penser si les sons gutturaux font ici leur devoir, et quel singulier effet produit cette déclamation de grand opéra dans une musique où l’art de phraser passe avant tout.

Après Agésilas,
Hélas !
Mais après Attila,
Holà !

Aussi bien la patience des gens était à bout. Tant de vaines prétentions avaient lassé le public. Il s’est montré sévère ; puisse l’expérience porter ses fruits ! Singulier rapprochement ! cette même Donna del Lago, qui, sous le nom de Robert Bruce, devenait l’autre soir une occasion d’insuccès pour Mme Stoltz, avait, dès sa première représentation, le 4 octobre 1819, commencé par porter malheur à la Colbrand, qui, tranchons le mot, y fut glorieusement sifflée. Voici ce que je trouve dans une biographie de Rossini publiée en 1845 [1]. Je me contente de traduire et n’ajoute rien au texte de l’ouvrage.

« Le soir de la première représentation, la signora Colbrand, s’étant donné les airs de chanter un quart de ton trop bas ses variations dans le finale, eut le désagrément de s’entendre siffler pour la première fois de sa vie. » Comme ce quart de ton trop bas serait de circonstance ! Je reprends ma citation : « Une ménagerie de lions furieux, Éole déchaînant toutes ses tempêtes, ne sont que choses aimables et pleines de douceur en comparaison du vacarme et des trépignemens du public napolitain, piqué à l’oreille par une fausse note.

« La colère de la prima donna sifflée ne connaissait plus de bornes ; la farouche Espagnole (Isabelle-Angélique Colbrand était née à Madrid en 1785), la sultane de San-Carlo, allait et venait dans sa loge, — vous eussiez dit une panthère blessée au flanc, — et l’œil en feu, son teint olivâtre plus mat encore que de coutume, haletante, la lèvre bridée par le dédain et l’émotion, tout en déchiquetant à belles dents d’albâtre la batiste de son mouchoir, se donnait le plaisir d’envoyer le publie à tous les diables. Au désespoir d’Armide assistait l’entrepreneur de San-Carlo, il signor Domenico Barbaja.

« A cette époque, Angélique Colbrand venait d’avoir trente-quatre ans, et Barbaja cherchait à rompre avec cette femme qui lui avait coûté dix fois plus que la duchesse de Floridia au roi de Naples. L’occasion s’offrait belle, il la saisit.

« Ingrat public ! murmura l’impresario millionnaire, oser te siffler, toi, Colbrand ! car tu l’as entendu, ils t’ont sifflée !

« — Cabale ! s’écria la cantatrice, une cabale infame !

« — Eh ! sans doute, qui ne sait cela, cabale ! infame cabale ! c’est votre chanson ordinaire ; il n’y a de vrai public que celui qui vous applaudit.. mais aussi convenez entre nous que vous avez chanté ce soir comme une débutante… Écoute-moi, Colbrand, prends-y garde, ta voix baisse, et tes meilleurs amis trouvent que ton astre commence à s’éclipser ; quant au public, il applaudissait furieusement la Pisaroni, et si tu n’y mets bon ordre…

« En ce moment, Rossini entra, frais, dispos, le sourire à la bouche, la joue en fleur et dans cet heureux épanchement d’humeur d’un auteur qui vient de réussir et que les mésaventures du prochain touchent peu.

« Aux derniers mots de Barbaja, la Colbrand s’était laissé choir sur son ottomane, et sa jolie tête, perdue dans les coussins de mousseline, fondait en larmes, larmes sincères cette fois, les premières peut-être que la cantatrice eût versées depuis son engagement à San-Carlo.

« En apercevant Rossini, la prima donna se hâta d’essuyer son visage, et, prenant tout son air courroucé

« — Cet odieux public ! s’écria-t-elle, il faut avant tout que je me venge de lui ; mais quel moyen…

« — Quel moyen ? reprit l’auteur du Barbier : tâche de chanter moins faux ; je n’en sais pas de meilleur. »



L. G.

COLLEGE DE FRANCE.




LES HISTORIENS ROMAINS.




L’étude qu’on va lire, et par laquelle M. Nisard a ouvert cette année son cours de littérature latine au Collège de France, devait trouver place à côté des travaux que la Revue a publiés sur les historiens de l’antiquité. C’est moins en effet une première leçon qu’un portrait de Tite-Live déjà complet en soi, et qui, par cela même, se détache naturellement de l’ensemble d’études qu’il annonce et qu’il prépare.




Pour étudier une littérature avec fruit, il semble qu’il faut commencer par les écrivains qui ont traité de l’histoire. C’est par eux seulement que nous connaissons les premiers élémens de cette littérature, à savoir le gouvernement, la constitution, la religion, les mœurs générales ; c’est dans leurs écrits que respire l’ame du peuple dont cette littérature est l’expression. Les historiens nous acclimatent, pour ainsi dire, au pays ; par eux nous savons tout ce qu’il y a de convenances invincibles et fatales entre une nation et le territoire qu’elle habite. Une nation est une personne ; l’histoire est la biographie de cette personne.

Quand nous sommes ainsi accoutumés à ce peuple, que nous l’avons vu dans le succès et dans les revers, dans la guerre et dans la paix, passant par ces épreuves de la double fortune auxquelles on reconnaît le caractère des nations comme celui des individus, c’est le moment d’entreprendre l’étude des autres branches de sa littérature. Nous sommes préparés à goûter ses poètes, à comprendre l’autorité de ses orateurs, à juger ses philosophes et ses critiques. Au lieu de les lire en tâtonnant, accompagnés du commentateur qui nous fourvoie le plus souvent, ou qui nous refroidit quand il nous éclaire, leurs historiens, en nous faisant de leur pays, nous ont mis à même de les lire couramment, comme des auteurs familiers. Nous ne sommes pas rebutés, dans un beau morceau de poésie, dans une harangue, dans un traité philosophique, par une sorte d’archéologie à laquelle nous n’avons pas été initiés, et, en même temps que nous y admirons ces belles pensées qui sont du domaine de l’homme dans tous les pays et dans tous les temps, nous voyons en quelque sorte la physionomie particulière de l’esprit humain dans un temps et dans un pays déterminés. Cicéron, dans ses ouvrages philosophiques, ne sera pas seulement un des bons moralistes du monde, ce sera le moraliste romain. Horace ne sera pas seulement un lyrique ou un satirique, ce sera le lyrique un peu artificiel d’un pays où l’on ne rêvait guère, ce sera le satirique d’un peuple chez qui le vice n’a jamais été élégant, et sous la mollesse duquel perce cette brutalité que lui reproche la Camille de Corneille, dans un de ces vers où ce simple et sublime génie a senti plutôt que jugé le peuple romain.

Soit souvenir, soit préjugé de collège, il me semble que, parmi les usages de cet enseignement des langues anciennes, qui a pour ennemis tous ceux qui ont fait de méchantes études, celui-là n’est pas le plus mauvais qui nous faisait apprendre les élémens du latin dans un abrégé de l’histoire romaine. Nous arrivions ainsi à ses grands écrivains avec des impressions déjà fortes de la grandeur de leur pays. Le jour où j’ai dû songer à un plan d’études sur la littérature latine, j’ai trouvé cette indication dans mes souvenirs. Seulement, au lieu d’un petit abrégé où le latin n’est pas toujours romain, j’ai voulu lire l’histoire romaine dans les auteurs originaux, dans les Romains qui ont écrit les annales de leur pays.

La liste des historiens romains est courte ; elle se compose de quatre noms César, Salluste, Tite-Live, Tacite. Des hauteurs où ils ont élevé l’histoire, on tombe tout à coup soit dans la chronique négligée et suspecte de Suétone, soit dans les abrégés plus brillans que solides de Velleius Paterculus et de Florus, soit dans les prétentions encyclopédiques d’Ammien Marcellin. Ou bien ce sont des auteurs qui ont écrit des vies ou des résumés d’histoire universelle : Cornelius Nepos, qui fait penser à Plutarque ; Quinte-Curce, dont les fleurs ne nous consolent pas de n’avoir point une histoire originale d’Alexandre ; Justin, qui est accablé par le Discours sur l’Histoire universelle de Bossuet. Ces auteurs, dont aucun d’ailleurs n’est méprisable, ont pour principal mérite d’offrir des textes appropriés à un certain temps des études classiques et de servir comme de degrés dans la connaissance du latin.

Peut-être eût-il été plus juste de les comprendre dans l’étude générale des historiens ; j’avoue que je ne m’en sens pas le goût. Quand nous jugeons les écrivains secondaires, ou bien nous triomphons d’eux, ou bien nous les protégeons. Là où il y a trop à critiquer, le profit ne vaut pas le chagrin qu’on se donne ; là où il est besoin de faire valoir le mérite d’un écrivain par le relatif, à peu près comme ces peintures douteuses pour lesquelles on exige du spectateur qu’il se place à un certain point de l’équerre, c’est le plus souvent un jeu d’esprit dont l’exemple n’est pas bon, parce qu’il substitue au grand goût dans les lettres le petit goût, qui en est l’ennemi. Nous sommes difficiles ou complaisans aux petites réputations par des raisons qui ne sont pas parfaitement pures de tout intérêt d’amour-propre : difficiles, parce qu’y ayant trop peu de distance des petits à nous, nous leur en voulons néanmoins de s’être élevés, quoique de si peu, au-dessus de nous ; complaisans, afin de relever notre mérite en rabaissant le niveau des gloires véritables ; enfin nous leur donnons trop de nous-mêmes, ou nous leur ôtons trop de ce qui leur appartient. Les écrivains du premier ordre nous dérobent aux périls de notre jugement ; ils s’emparent de nous tout d’abord, et ils se rendent maîtres de notre intelligence par l’admiration, cet abandon délicieux qui est la foi dans le génie. Là, nous ne faisons plus nos réserves, nous sommes en puissance d’autrui ; notre amour-propre, qu’excitait dans nos jugemens sur les petits une égalité modérée, se tait devant cette distance infinie qui nous sépare des hommes supérieurs ; le commerce de ces hommes accoutume à la modestie et apprend le respect. Cette foi dans le génie n’est pas une abdication, mais un consentement de notre raison en présence de l’idéal. Les défauts des hommes supérieurs ne sont pas un avantage que nous prenons sur eux ; ils nous avertissent que leurs œuvres sont de l’homme ; ils empêchent la superstition, et, en nous donnant sujet de faire acte d’indépendance, ils relèvent le mérite de notre admiration.

Je me bornerai donc aux quatre grands écrivains qui représentent l’histoire, chez les Romains. Eux parcourus, et, par eux, Rome nous étant connue et presque familière, nous étudierons les autres productions du génie latin. Nous apprécierons tour à tour l’éloquence politique et judiciaire dans Cicéron et dans les imposans fragmens qui nous sont restés de quelques orateurs qui l’ont précédé ou suivi ; la philosophie morale dans Cicéron et Sénèque ; la critique dans Cicéron encore, dans Quintilien et dans Tacite ; enfin l’art épistolaire dans ce même Cicéron, qui forme comme un corps de littérature à part dans la littérature latine, et dans Pline le jeune, qui a eu la gloire, donnée à fort peu, de bien écrire une lettre. Tel est le champ de nos études. L’objet, vous le savez, c’est le vrai. Le vrai est multiple et divers ; chaque genre d’ouvrage a le sien plus spécialement ; c’est le vrai de la matière même qu’on traite et de la méthode d’après laquelle on le traite ; mais il est une sorte de vrai commun à tous les genres, et, quand je parle de l’objet général de nos études, c’est ce vrai-là que j’ai en vue. Ce vrai, c’est tout ce qui touche et convainc l’homme, soit comme individu, soit comme membre d’une société, soit comme citoyen d’une nation ; c’est ce qui l’avertit qu’il n’est pas isolé au milieu d’inconnus ; qu’outre sa vie individuelle, il vit d’une vie générale ; c’est tout ce qui, dans le passé, soit qu’il s’agisse de faits, de pensées ou de sentimens, le rend contemporain des faits, cohéritier avec l’humanité des pensées, sympathique aux sentimens. Nous ne sommes pas libres de ne pas connaître certainement le vrai ; il arrive à nos consciences comme la lumière à nos yeux, comme le son à nos oreilles, et, de même que c’est par un désordre physique que les yeux sont privés de voir la douce lumière du ciel et les oreilles de percevoir les sons, de même c’est par l’effet d’un dérangement de l’esprit que la conscience cesse de percevoir le vrai. La raison n’est que la faculté par laquelle nous transformons la connaissance involontaire du vrai en un assentiment réfléchi.

On a dit, et le mot est triste : Le vrai est ce qu’il peut. Disons plutôt du vrai, comme de Dieu, dont il fait partie : Le vrai est ce qui est. L’homme qui veut échapper au vrai semble vouloir échapper à soi-même. Par quoi nous connaissons-nous en effet, sinon par le vrai, qui, par ce que nous devrions être, nous apprend qui nous sommes ? Aussi dit-on de tout esprit faux, c’est-à-dire de tout homme empêché par quelque désordre intellectuel de connaître le vrai : C’est un homme qui ne se connaît pas. Hélas ! sous des termes modérés, rien n’est plus dur que ce jugement. Il rabaisse l’esprit faux au niveau de la bête, dont la condition, par rapport à l’homme, est qu’elle ne se connaît pas.

Si quelqu’un me persuadait un jour que le vrai n’est qu’une vue de mon esprit, et non quelque chose qui est hors de lui, avant lui, qui sera après lui, qui est Dieu ; que le vrai est ma chose, qu’il commence et finit avec moi, que le trouble délicieux où me jette sa présence n’est qu’une sensation individuelle, et l’assentiment que lui donne ma raison un caprice ; que le vrai n’est pas plus que moi, n’est que moi ; — de même qu’on arrête avec le doigt le mouvement d’une montre, de même celui-là arrêterait en moi la vie morale à l’instant. Je plaindrais l’homme qui, cédant au puéril orgueil de regarder le vrai comme une création de son esprit, échangerait contre cette grossière illusion la douce et glorieuse dépendance dans laquelle nous sommes par rapport au vrai. Il perdrait tous les ressorts de son ame, il réduirait sa raison à un instinct moins sûr que celui des animaux, parce qu’il serait troublé sans cesse par les révoltes de son sens intime ; il perdrait jusqu’à ces défauts de l’homme qui, du moins, sont ceux d’un être créé pour percevoir le vrai, jusqu’à l’orgueil, lequel n’est le plus souvent que la prétention de connaître mieux le vrai que les autres, et de le leur imposer à titre de privilège sur des inférieurs.

C’est pour ne pas tomber dans cette sorte d’orgueil, et pour en éviter jusqu’à l’apparence, qu’il est du devoir, dans toute chaire d’où l’on prétend enseigner le vrai, de s’interdire les formules dogmatiques. Par là, on respecte, ce qui n’est pas la même chose que ménager, ceux qui n’en sont pas persuadés au même degré, soit faiblesse, soit que leurs lumières s’offusquent, comme il arrive, par leur diversité et leur inégalité. Voilà pourquoi je préfère, en annonçant ces leçons, au mot enseigner dont l’absolu m’effraie, le mot étudier, non-seulement parce que j’apprends dans le moment même que j’enseigne, mais parce qu’il n’y a pas de terme plus propre pour caractériser ces spéculations paisibles sur le passé, et cette recherche d’un vrai qu’aucune contradiction ne rend agressif et militant. On enseigne les sciences exactes ; les élémens, la méthode, les résultats, tout en est évident ; on étudie les sciences qui ont pour objet ce qu’il y a de plus libre, de plus mobile dans l’homme, de moins susceptible d’être mesuré ou réduit en axiomes, la pensée ; qui ont pour résultats des vérités dont l’évidence, moins générale, ne se perçoit pas moins par la sensibilité et l’imagination, les deux facultés les plus assujetties à la diversité des circonstances particulières, que par la raison, par laquelle tous les temps et tous les pays se ressemblent. L’étude d’ailleurs, avec ses doutes, ses inquiétudes, ses tâtonnemens quand elle cherche, ses ravissemens quand elle découvre, l’étude où se peignent tous les mouvemens d’un esprit sincère cherchant dans les livres le noble plaisir que donne le vrai, n’est-elle pas plus intéressante que l’enseignement qui affirme ce qui se doit persuader, impose d’autorité ce qui veut être senti, borne ce qui est sans limites, et qui ressemble plus à une opération de la mémoire qu’à un travail actuel de l’esprit ?

Après avoir ainsi parcouru tout le champ de la prose latine et y avoir recherché le vrai commun à tous les genres, et le vrai propre à chacun, peut-être y aura-t-il lieu de hasarder quelques généralités sur cette moitié de la littérature romaine. Les généralités n’étant que l’expression des lois d’après lesquelles s’accomplissent les choses humaines, avant de poser les lois, il faut connaître tous les faits qui se développent sous leur empire ; mais la tentation de généraliser est dangereuse ; on croit trop aisément qu’on voit loin, parce qu’on ne voit pas à ses pieds, vite parce qu’on voit peu ; aussi est-ce moins un engagement que je prends qu’un désir innocent que j’exprime. Il serait si beau, pour cette sorte de vrai qui regarde les faits et les grands hommes de l’histoire romaine, de trouver quelque chose à dire après Bossuet, après Montesquieu, après le premier de ces grands penseurs sur les choses romaines, Machiavel ! Mais n’est-ce pas déjà trop d’ambition que de s’aventurer dans les spéculations qui leur étaient familières et de vouloir penser où ils ont pensé ?

Il serait moins téméraire, et peut-être m’y risquerai-je, de tirer de l’étude du génie romain dans les lettres, de l’art dans les grands écrivains, en un mot du vrai dans l’éloquence latine, soit quelque principe nouveau, soit la confirmation de quelque principe connu, qui serve, non à former de grands écrivains, mais à entretenir dans le pays le goût général qui les forme. L’objet de toutes les institutions d’enseignement, le devoir de toutes les chaires, est de rappeler au public qu’étant la matière même de la gloire, il doit y mettre ses conditions, et se compter pour quelque chose dans les livres, qu’il ne fait pas. Aucun public n’y est plus disposé que le public français. La France est le pays où le public est le plus près de l’écrivain, et où l’on peut dire avec le plus de vérité qu’entre le lecteur et l’auteur, c’est un prêté rendu. Je sais que ce public a des momens de sommeil, pendant lesquels il n’est pas très délicat sur ses rêves ; mais qu’on ne s’y fie pas : quand il s’éveille, il ne se souvient plus de ce qu’il a rêvé. Notre public ne méprise pas les auteurs qui lui ont été trop complaisans ; ce serait trop dur, et il sait qu’il y a un peu de sa faute : il les oublie. Aussi n’y a-t-il pas de pays où il y ait plus de gloires qui ne durent pas vie d’homme.

Tel est le plan que je me suis tracé. Dans ce plan, les historiens devant ouvrir ces leçons, nous avons dû commencer par César, venir ensuite à Salluste, lequel nous amène à son successeur immédiat Tite-Live, remontant pour ainsi dire le cours de l’histoire de Rome, en même temps que nous descendons la suite de ses historiens.

Tite-Live avait à peine seize ans quand César mourut. Il en avait vingt-quatre quand il quitta Padoue, sa patrie, pour venir à Rome, où il put voir Salluste, vieux et chagrin. Auguste, qui le compta parmi ses amis, ne s’offensa pas, dit Tacite, de l’éloge qu’il faisait de Pompée, et il l’appelait le Pompéien. Pline le jeune raconte que sur le bruit de ses ouvrages un habitant de Gadès vint du fond de l’Espagne à Rome pour le voir, et, après l’avoir vu, s’en retourna. C’est de cet unique habitant de Gadès que saint Jérôme a fait plusieurs nobles gaulois et espagnols, « entraînés, dit-il, à Rome par le désir de le contempler, et qui, entrés dans une si grande ville, y cherchaient autre chose que la ville elle-même. » Des biographes lui font écrire son histoire partie à Rome, partie à Naples, où il allait, disent-ils, de temps en temps se délasser. Ils partagent les soins de sa vie entre son fils, pour lequel il avait écrit un traité littéraire, et sa fille, qui fut mariée à un rhéteur nommé Lucius Magius, qu’on allait entendre, dit Sénèque le père, « moins par estime pour son talent, qu’à cause de la réputation de son beau-père. » Les auteurs padouans dérangent cet intérieur en mariant deux fois Tite-Live, et en lui donnant deux fils et quatre filles sur la foi de quelque pierre mal déchiffrée. Ils font aller toute la ville de Padoue à sa rencontre, le jour où il y revint après la mort d’Auguste ; ils l’y comblent d’honneurs, et lui donnent une vieillesse paisible et fortunée : mais cet embellissement, d’ailleurs fort innocent, n’a pas même pour prétexte une inscription douteuse. Eusèbe et saint Jérôme disent qu’il mourut à Padoue, l’an 18 de l’ère chrétienne, la quatrième année du règne de Tibère. Si cette date est exacte, Tite-Live, né cinquante-neuf ans avant notre ère, et mort dix-huit ans après, aurait vécu soixante-seize ans.

Il y a lieu de supposer que Tite-Live n’eut aucun emploi considérable ni à Rome, ni à l’armée, et que ce fut, comme Horace et Virgile, ses aînés, le premier de cinq ans, le second de dix, un lettré de la cour d’Auguste. César et Salluste sont historiens, l’un dans le feu des affaires, l’autre au sortir des affaires, et par dépit d’en être dehors. C’est le génie même de l’histoire qui a fait Tite-Live historien. Il vivait à une époque où Rome, sans ennemis dans le monde, puisqu’elle était devenue le monde lui-même, sans guerre, puisque la guerre civile y avait cessé, demandait un historien poète plus qu’à demi pour raconter et chanter tout ensemble la glorieuse suite de ses annales. Fatiguée de guerres civiles, étonnée de connaître pour la première fois les biens du repos et de l’ordre, sous un gouvernement qui paraissait moins l’opprimer que la débarrasser de libertés meurtrières, après sept siècles employés à consommer l’œuvre de sa grandeur, c’était un sentiment nouveau pour elle que de revenir sur son passé et de se contempler dans sa gloire. Avant Auguste, Rome avait eu l’idée de la grandeur de ses membres, tantôt du peuple, tantôt de l’armée, plus souvent du sénat ; sous Auguste seulement, elle eut l’idée d’une grandeur en laquelle se résumaient et s’absorbaient ces trois grandeurs particulières ; et ce fut cette idée qui, comme une force créatrice, inspira l’Énéide à Virgile, à Tite-Live l’Histoire romaine.

Que faut-il penser des éloges que Tite-Live donnait à Pompée, et dont le raillait Auguste ? Dans le récit de la guerre civile, s’était-il prononcé pour Pompée contre César ? N’est-ce pas pousser trop loin les choses que de lui prêter, comme fait Niebuhr, la partialité d’un homme de parti ?

Si Tite-Live eût été pompéien jusque-là, il n’aurait pas écrit de Cicéron, l’ami de Pompée, « que de tous les maux qui l’accablèrent coup sur coup, exil, chute de son parti, mort de sa fille, il n’y eut que la mort qu’il souffrit en homme. » Il n’eût pas dit de cette mort « qu’à bien considérer les choses, elle a pu paraître moins imméritée, par la raison que Cicéron, vainqueur, n’eût pas mieux traité son ennemi [2]. » Un écrivain du parti de Pompée n’eût pas tracé, du plus grand personnage de ce parti, un portrait qui paraîtrait calomnieux, même sous la plume d’un partisan de César. Je me persuade que ce qui dut toucher Tite-Live dans le caractère de Pompée, ce fut l’honnêteté de l’homme privé, encore qu’elle fût si stérile pour les autres, et qu’elle semblât venir de l’absence de passions plutôt que d’un sens moral actif et énergique ; ce fut cette apparence de modération par laquelle Pompée parut ne pas vouloir de la puissance suprême, parce qu’il n’osa pas la prendre ; ce fut surtout sa mort sur le rivage égyptien, et cette fin si triste d’un homme si long-temps heureux.

Faire de Tite-Live un homme de parti, l’idée n’en pouvait venir qu’à Niebuhr, et par le besoin de sa thèse, qui consiste à lui ôter toute créance. Il fallait le trouver tout au moins prévenu là où il n’est pas infidèle. Ni l’époque où vivait Tite-Live ne comportait une prévention de ce genre, ni le tour d’esprit de l’historier, ne s’y prêtait. Après qu’Auguste, selon les belles paroles de Tacite, eut repu sous son nouvel empire le monde romain fatigué des guerres civiles, il n’y eut pas un homme de sens qui regrettât l’ancien parti républicain. Trop de héros de ce parti avaient prouvé qu’en s’y attachant ils n’avaient fait que se tromper sur le moyen d’arriver plus sûrement aux avantages de pouvoir et d’argent qu’ils poursuivaient sous son drapeau ; trop de faux patriotisme, trop d’orgueil de caste, trop de cet amour de la liberté pour soi et son parti, s’y étaient mêlés à la vertu solide et au vrai courage de quelques hommes, pour qu’on songeât à prendre parti dans cette querelle vidée, et qu’on ne sût pas gré à Auguste d’en avoir fini, à Philippes, avec les écoliers de Caton, à Actium, avec les exécuteurs testamentaires de César. Tite-Live devait penser à cet égard comme tout le monde, outre que, par son esprit généreux, élevé, sensible au malheur, fort porté d’ailleurs au dramatique, et plus occupé, dans les actions des hommes, de ce qui parait au dehors que de ce qui reste caché, des passions que des intérêts, il n’était capable, ni de l’énergie, ni des petitesses de l’esprit de parti. C’est un républicain à la façon d’Horace chantant Régulus et l’ame indomptable de Caton, à la façon de Virgile faisant présider par ce même Caton l’assemblée des ames vertueuses aux Champs-Élysées. Tous trois admiraient Rome, sa grandeur, sa gloire, regrettaient, non ses institutions, dont je doute qu’aucun d’eux se fût rendu compte, même Tite-Live, mais tout ce que les traditions nationales racontaient de l’héroïsme de ses citoyens. Les esprits excellens, et la remarque en est vraie surtout des écrivains, sont rarement justes, et ne sont jamais tendres pour le présent. Le mal qu’ils y sentent plus vivement que les autres les empêche d’y voir le bien, qui d’ailleurs n’y a jamais la grandeur que donne l’éloignement, et il est rare qu’ils ne soient pas touchés de quelque forte prévention, soit de regret pour le passé, soit d’espérance pour l’avenir. Ceux en particulier qui regrettent le passé s’en font des images merveilleuses de désintéressement, de vertu, de grandeur d’ame, pour se consoler de ce qui se fait autour d’eux ; et de même que, dans le présent, la grandeur des résultats leur est dérobée par la petitesse des causes apparentes et par l’agitation intéressée de tous ceux par qui ces résultats s’accomplissent, de même, dans le passé, les mêmes misères des moyens et des acteurs principaux leur sont dissimulées par la grandeur des résultats. C’est l’illusion familière à Tite-Live, et Salluste n’y a pas échappé. Cependant il y a, sur ce point, entre les deux historiens, une différence très marquée.

Je doute que Salluste ait été dupe de l’idéal qu’il nous a tracé, dans le préambule du Catilina, des temps de Rome jusqu’à la fin des guerres puniques. Tous les traits en sont si hors du vrai, qu’on ne peut voir dans cette peinture si flatteuse des premiers siècles de Rome, ou qu’une satire de son temps, ou qu’une déclaration de pureté et de vertu pour s’attirer du crédit, ou qu’un morceau de rhétorique inspiré par l’imitation des Grecs, par quelque usage littéraire d’alors. Peut-être y a-t-il de toutes ces choses à la fois. Quoi qu’il en soit, nous avons été insensible aux séductions de ce préambule, et, au lieu d’y prendre confiance en la vertu de Salluste, nous nous sommes d’autant plus tenu en garde contre les jugemens d’un historien qui fait cesser toute vertu et expirer toute morale au montent thème où vont commencer ses récits. Salluste imagine le bien en homme qui ne le pratique guère. Ses peintures sont fabuleuses là où celles de Tite-Live ne sont qu’un peu flattées.

C’est que Tite-Live est un honnête homme, qui juge les autres par son propre fonds, et qui non-seulement croit à la vertu, parce qu’il en est capable, mais qui connaît la source des belles actions, comme Salluste devine les motifs secrets des mauvaises. Il a cette sorte d’intelligence des honnêtes gens, plus rare que celle des plus habiles parmi ceux qui ne savent pas la morale ou qui y sont indifférens ; il voit se former au fond des grandes ames les résolutions héroïques ; il connaît ce que peut un homme sous une impulsion de générosité ou sous l’empire du devoir ; il pénètre les grands citoyens, parce qu’il les aime. Je m’en rapporte à Salluste faisant le portrait de quelque factieux turbulent, ou de quelque gouverneur romain dépouillant sa province : il s’y connaissait ; mais j’ai foi en Tite-Live me parlant d’un Fabius ou d’un Paul-Emile : il trouvait dans un cœur droit et sensible le secret de leurs grandes actions et l’art de nous les rendre présentes par la vivacité de ses récits.

C’est Quintilien qui a noté le premier, parmi les qualités de Tite-Live, la sensibilité. Il ne le dit pas expressément ; les anciens n’ont pas de mot qui l’exprime clairement, non qu’ils n’aient connu la chose, mais parce que cette disposition n’y a inspiré aucun ouvrage en particulier, et que, dans ceux où il parait quelque sensibilité, c’est comme une liberté timide et inconnue que prend l’ame humaine, sous l’empire de mœurs, de religions, de gouvernemens qui lui étaient antipathiques. On reconnaît la sensibilité dans l’éloge que Quintilien accorde à Tite-Live d’exceller, plus qu’aucun autre historien, dans l’expression des passions, et principalement, dit-il, des passions douces, affectas dulciores [3]. Cet éloge n’est pas seulement vrai des harangues de Tite-Live, il l’est encore de ses récits, dont les plus beaux sont ceux où il peint, c’est trop peu dire, où il sent lui-même ces passions. Cette sensibilité le rend heureux, comme un contemporain, des victoires de son pays, malheureux de ses défaites, et il y a dans sa partialité même, soit l’illusion d’un témoin qui a grossi les choses par l’espérance ou par la crainte, soit le dépit d’un lier Romain battu qui nie sa défaite ou qui n’en veut pas faire honneur à son ennemi. Apres la bataille de Cannes, comme un Romain de ce temps-là que la douleur eût suffoqué : « Je n’essaierai pas, dit-il, de peindre le désordre et la terreur dans les murs de Rome, je succomberais sous la tache. » Succumbum oneri ! Il courbe la tête sous le désastre de son pays, et s’étonne d’être encore vivant ; il est muet de douleur et d’inquiétude ; puis, avec Rome qui peu à peu se ranime, il relève la tête et respire enfin à la vue d’Annibal allant fêter Cannes à Capoue [4].

La sensibilité est un don commun à Tite-Live et à Virgile. Ils se ressemblent tous deux par cette faculté supérieure et charmante par laquelle le poète et l’historien s’aiment moins que les créations de leur esprit, et vivent pour ainsi dire de la vie qu’ils leur ont donnée. Virgile souffre pour Didon délaissée, et porte dans son sein les ennuis de la veuve d’Hector ; il pleure la mort du jeune guerrier dont un javelot a percé la blanche poitrine. C’est trop peu, ce feu de tendresse se répand sur tout ce qu’il voit, sur tout ce qu’il décrit. Il s’intéresse à l’herbe naissante qui ose se confier à l’air attiédi par le printemps ; il est tour à tour la génisse exhalant son ame innocente auprès de la crèche pleine, l’oiseau à qui les airs même sont funestes, et qui meurt au sein de la nue, le taureau vaincu qui aiguise ses cornes contre les chênes pour de nouveaux combats. Comme Virgile, Tite-Live est tour à tour chacun des personnages qu’il aime ; il est Rome elle-même dans toutes ses fortunes, Rome que le poète appelle la plus belle des choses, pulcherrima rerum, par le même enthousiasme tendre qui fait dire à l’historien que sa nation est la première du monde, et que l’empire romain est le plus grand après celui des dieux, maximum secundum deorum opes imperium.

La sensibilité de Tite-Live a la plus forte part dans cette connaissance du cœur humain dont le loue le moins favorable de ses juges, le savant Niebuhr. C’est même par les passions dont son cœur lui a donné le secret qu’il arrive à connaître les intérêts et qu’il pénètre dans les complications des affaires. D’autres écrivains qui ont mérité le même éloge n’ont porté dans le cœur humain que la lumière de la raison. Leur propre cœur est resté indifférent, soit qu’ils l’eussent fait taire pour ne pas troubler leur jugement, soit plutôt que l’expérience l’eût desséché. Aussi leur science instruit, mais ne rend pas meilleur. Ils fournissent des expédiens et ôtent des scrupules à ceux qui, nés avec de l’ambition, cherchent dans leurs études des moyens d’empire sur les hommes. Tite-Live est l’historien des ames généreuses ; il apprend à ceux qui ne sont pas faits pour commander comment on honore l’obéissance. Sa science n’instruit guère moins, mais elle touche et donne du ressort.

On en dirait autant de Virgile, ce maître si profond et si doux dans la science de la vie. Plus je compare ces deux hommes, plus je les trouve frères. Virgile pourtant est le premier, parce que son cœur, le plus tendre de l’antiquité, a ressenti encore plus profondément le contre-coup des choses humaines. On voudrait croire qu’ils se sont connus et aimés ; que, dans ce palais d’Auguste qui leur était si hospitalier, ils se sont entretenus de Rome, de sa gloire passée, de ses grands hommes, et que, sans médire d’Auguste, ils se sont quelquefois attendris pour Pompée et exaltés pour Caton.

Tous deux étaient nés non loin de Venise, sous le ciel des grands coloristes ; tous deux avaient respiré cet air limpide et brillant qui circule dans les toiles de l’école vénitienne. C’est ce don de la lumière et du coloris que, dans une langue qui fait effort pour être expressive, Quintilien appelle la blancheur éblouissante, clarissinius candor, de Tite-Live. L’exemple en était nouveau, même après la lumière du style de César, même après le coloris de Salluste. César dessine à grands traits plutôt qu’il ne peint. Comme ce n’est point par l’imagination qu’il soit les choses et les hommes, mais d’un regard que ne trouble aucune émotion et par une sorte de connaissance anticipée qu’il en a par la raison, il faut réfléchir sur son style pour en être frappé. Salluste est plus coloriste que César, et la première lecture lui est plus favorable ; mais la réflexion lui ôte quelques-uns de ses avantages. On découvre bientôt qu’en poursuivant à la fois deux mérites qui semblent s’exclure, qui du moins se contrarient, la couleur et la concision, la couleur qui sépare les objets, qui les distingue, qui leur donne un corps, la concision qui les réunit, les résume, les abstrait, il arrive quelquefois à des expressions générales qui promettent plus qu’elles ne tiennent. Tite-Live, est coloriste par l’intérêt de sensibilité qu’il prend à toutes choses, et aussi parce qu’il est un peu de la nature des poètes, chez qui l’art de l’écrivain est le plus près de l’art du peintre ou du sculpteur, et la plume qui écrit de la plastique qui modèle.

Le premier des historiens romains, Tite-Live, eut l’idée et l’amour de la patrie. Il n’y a pas de patrie dans les mémoires de César ; il y a César, et Rome n’est plus qu’une ville qui lui coûte moins à prendre que Brindes. Il n’y a pas de patrie dans Salluste ; il n’y a que des partis. Ni l’un ni l’autre n’ont aimé Rome ; César se substituant à elle, Salluste n’y trouvant pas sa place. Les grands hommes les touchent médiocrement : César, parce que les plus grands le sont moins que lui ; Salluste, parce qu’il n’admire guère, et peut-être parce qu’il se pesait au poids de César, lui qui, faisant quelque part allusion à Caton, se vante d’avoir réussi où Caton avait échoué. Pourquoi César écrit-il ? Nous l’avons dit : pour se faire admirer et craindre à Rome. Et Salluste ? Pour la réputation qui s’attache à la pratique d’un art honnête ; pour ne pas perdre dans l’oisiveté et l’inaction le loisir que lui fait la retraite ; parce que cela sied mieux que l’agriculture ou la chasse ; parce que de toutes les occupations où l’on exerce son esprit, l’une des plus utiles est d’écrire l’histoire. Tite-Live écrit pour sa patrie et pour se consoler des maux qui l’ont accablée dans les derniers temps par le spectacle de ses grands commencemens et de ses progrès. Tant qu’il verra prospérer et s’accroître cette république, « la plus grande, dit-il, la plus vertueuse, la plus riche en bons exemples qui fût jamais, » il se sentira soulagé et content.

Tite-Live est le premier historien véritablement homme de bien. L’éloge n’en est-il pas injurieux pour César et Salluste ? César n’était-il pas homme de bien ? Oui, par occasion, s’il le fallait, s’il y avait politique à l’être et parce qu’il n’avait aucun goût à ne l’être pas, en homme autant au-dessus de ses qualités que de ses vices. De même que, tout en ayant de la bonté, il pouvait être cruel, il avait de l’honnêteté, quoiqu’il fût toujours près d’en manquer. Sa morale, c’était sa raison appréciant son intérêt. L’intelligence de César se servait de tout, du bien comme du mal indifféremment, n’obéissait à rien, doutait des dieux, même de Vénus, quoiqu’il en eût fait la mère de sa lignée ; ne croyait guère à la morale, quoiqu’il fût meilleur que celle de son temps, et égal, en bien des actions, aux plus nobles devoirs de la morale universelle ; croyait pourtant, faut-il le dire ? à des règles de goût et obéissait à la tyrannie de la rhétorique. Pour Salluste, je le trouve trop moraliste pour un homme de bien, et nous avons soupçonné son indignation contre les malhonnêtes gens de n’être qu’un artifice pour écarter de lui le soupçon qu’il n’avait pas toujours pratiqué ce qu’il professe si haut. Le véritable homme de bien, c’est Tite-Live. Celui-là croit au bon, au vrai, à l’honnête ; il trouve beaucoup d’honnêtes gens, il en trouve trop peut-être, dans l’histoire de son pays : preuve qu’il est de cette famille, S’il parle des bons exemples, ce n’est pas du succès qu’il l’entend, mais du désintéressement, de la fidélité à la parole, de la fermeté dans le malheur, de la modération dans la fortune. La morale ne lui sied pas seulement comme à un bon esprit toute bonne chose ; il y a foi, il en relève comme d’une puissance supérieure, et il a l’idée de l’action de la morale sur l’histoire, ce qui est un acheminement à l’idée de l’action de la Providence. Ces qualités de Tite-Live, pour ne parler que de celles qui du caractère passent dans les écrits, ne se montrent pas par des professions de foi ni par des maximes ; son patriotisme n’éclate pas en déclamations, ni son honnêteté en discours de morale, ni sa sensibilité en attendrissemens et en larmes : c’est une sorte de foyer d’où se répand sur tous ses écrits une chaleur secrète et égale ; on reconnaît à chaque instant une ame touchée et un historien qui a besoin d’aimer, d’admirer, de se consoler.

C’est ainsi qu’un genre s’enrichit et se complète par les qualités particulières des écrivains ; c’est ainsi que, chez les Romains, l’idéal de l’historien se forme de l’héroïque simplicité de César, de la finesse d’esprit de Salluste, de la candeur de Tite-Live ; c’est ainsi que l’idéal du style historique se forme de la pure et lumineuse brièveté du premier, de la concision savante du second, de l’abondance lactée, lactea ubertas [5], du dernier. Un peu plus de trente ans après la mort de Tite-Live, il en naîtra un quatrième, qui achèvera ce double idéal par une profondeur de pénétration et une émotion de langage inconnues jusqu’à lui. Et par une de ces harmonies du monde moral dont toutes les grandes littératures offrent quelque exemple, en nième temps que la réunion des quatre historiens de Rome composera un modèle incomparable d’histoire, nous aurons, pour chacun des grands changemens de ce pays, l’historien le plus propre à le retracer. Tite-Live, l’historien poète, nous racontera les fables de son origine et son agrandissement prodigieux ; Salluste, la corruption insensible de Rome au milieu des dépouilles du monde dont elle est gorgée ; César, ses efforts pour se renouveler par la guerre civile ; Tacite, sa lente dissolution.

Parmi les défauts de Tite-Live, le plus grave peut-être, c’est qu’écrivant l’histoire de la nation la plus politique de l’antiquité, il manque de curiosité et d’intérêt pour la politique intérieure de son pays. Il néglige presque entièrement la constitution de Rome, par laquelle, selon Montesquieu, elle triompha de Carthage. Si quelques faits intérieurs l’invitent à s’en occuper, il n’approfondit pats ; et, soit sur les desseins du sénat, soit sur les luttes des partis, soit sur certaines grandes mesures qui touchent à la constitution, il se réduit au rôle de témoin, voyant les choses du dehors et de loin, ne cherchant pas à pénétrer, et confiant dans les talens de ceux qui gouvernent. Admirable disposition pour écrire l’histoire de tout ce qui se passe au dehors et en plein jour, guerres, émotions populaires, scènes du forum, mais qui ne convient plus lorsqu’il s’agit d’événemens intérieurs, de motifs secrets, de conseils, lorsque le sort de Rome dépend de quelque résolution prise entre ces quatre formidables murs où délibérait le sénat.

Toutefois ne demandons pas compte à Tite-Live, avec la rigueur de nos idées sur les devoirs de l’historien, de ce qu’il laisse à regretter du côté de la politique. Depuis que l’histoire se fait dans les archives, et qu’à l’imagination qui anime et rend présent le passé, à la raison qui en retrouve l’ordre et la suite, à la sensibilité qui s’émeut de ses vicissitudes, nous préférons la sagacité qui pénètre les secrets ressorts de la politique, la dissertation qui discute les témoignages, et le talent d’exposer si différent du talent de raconter, non-seulement nous pourrions le trop blâmer de ce qui lui manque, mais ne pas assez apprécier ce qu’il a. Si je me permets de ne pas trouver Tite-Live assez politique, c’est en le comparant à son temps, à son devancier de plus d’un siècle, Polybe, lequel lui donnait un si bon modèle dans ses récits des guerres puniques, en recherchant, en examinant, en découvrant les ressorts de la conduite qui, en moins de cinquante-trois ans, rendit les Romains maîtres de presque tout le monde connu.

Les autres défauts de Tite-Live sont ceux de ses qualités mêmes, de cette abondance limpide et nourrissante, lactea ubertas, dont Quintilien semble parler avec la sensualité de Mme de Sévigné voulant faire d’un certain traité de Nicole un bouillon pour l’avaler ; de ce talent de narrateur où Tite-Live n’a pas été surpassé ; de ce don de poésie par lequel son Histoire ressemble à une épopée. Par l’abondance, il est entraîné quelquefois dans la diffusion, et l’on est d’autant plus fâché de le voir diffus, qu’en d’autres endroits, où le détail était nécessaire, ou l’a trouvé ou laconique ou muet. Par le talent de narrateur, il touche au conteur. Le dramatique seul le touche, et, si la vérité n’y prête pas, j’ai peur ou qu’il ne la néglige, ou qu’il ne l’embellisse. Cependant Niebuhr a passé toute mesure en disant de Tite-Live qu’il n’éprouve ni conviction ni doute. Ce qu’il faut dire, c’est qu’il est convaincu à la manière des poètes, de sentiment plutôt que par les règles de la critique historique, et que, toutes les fois que l’historien doute, c’est le narrateur qui décide. Il dit quelque part : « Je ne voudrais rien tirer d’assertions sans fondement, ce qui n’est que trop le penchant des écrivains, quo nimis inclinant scribentium animi. » Voilà un mot où il se trahit. Entre deux faits dont l’un est sec et l’autre intéressant, c’est vers le second qu’il incline ; entre le vrai qui le priverait d’un beau récit et le vraisemblable qui lui en fournit la matière, il choisira le vraisemblable. Et comme toutes les qualités ont leurs piéges, en même temps que son talent de narrateur le fait glisser dans l’inexactitude, son patriotisme le porte à préférer le vraisemblable qui sert la gloire des Romains au vrai qui leur fait tort. Enfin ayons le courage d’ajouter que ce grand écrivain, ce noble esprit, n’est pas exempt de légèreté. Le don poétique et presque virgilien de Tite-Live le rend trop sensible au merveilleux des traditions qui flattent l’orgueil de son pays. Le dommage n’en est pas grand, quant aux commencemens de Rome, à cause de l’impossibilité à peu près certaine de les éclaircir. Et lorsque je considère les réalités que nous donne la critique historique moderne en dédommagement des illusions qu’elle veut nous ôter, les négations sèches qu’elle oppose à des récits charmans et pleins d’intérêt, les dissertations dont elle étouffe ces poétiques annales, les matériaux qu’elle entasse au pied du noble monument pour l’architecte inconnu qui doit tenter quelque jour de le refaire, je m’en tiens à la Rome des écoliers, et j’aime mieux croire avec les enfans à Numa et à la nymphe Égérie, avec Corneille au combat des Horaces et des Curiaces, que douter avec Niebuhr sans prouver, et détruire sans remplacer. La crédulité de Tite-Live n’est à surveiller que pour les époques où les témoignages ne manquent pas ; car il est probable que son penchant au merveilleux persiste, là même où il a plus de moyens de savoir la vérité. Encore ne faudrait-il pas lui en vouloir beaucoup. Son tort serait celui de toute l’antiquité, qui, dans tous les arts, songeait à plaire bien plus qu’à instruire, ou à n’instruire qu’à la condition de plaire. L’historien, dans la pensée de Quintilien, n’est qu’une sorte d’orateur tenu de plaire à son lecteur, comme l’orateur à son auditoire. Dans la brillante revue qu’il fait, au livre X, des historiens grecs et latins, il ne les apprécie et ne les compare que par les qualités de la mise en ouvre, le tour d’esprit, les caractères du style, nullement par ce qu’ils ont fait ou négligé de faire dans l’intérêt de la vérité.

La conclusion de tout cela est qu’il faut lire Tite-Live avec précaution. Cette réserve n’est pas difficile. Les séductions d’un auteur ancien, au temps où nous vivons, ne sont pas irrésistibles. Ni les passions, ni le tour d’imagination de notre époque, ni le désir de trouver dans un auteur des preuves pour ou contre quelque opinion du jour, ne se mêlent au pacifique intérêt de la vérité recherchée dans un passé si lointain et sans application directe au présent. Il nous sera donc aisé de nous défendre contre les charmes du plus brillant des narrateurs et de lui demander dans l’occasion si le vrai qu’il a négligé ne vaut pas mieux que le vraisemblable qu’il a imaginé ; pourquoi il a été infidèle ; si c’était faiblesse du narrateur ou partialité du citoyen pour son pays. Toutefois ne soyons pas dupes de notre prudence, et par trop de peur d’un bien petit danger, comme d’admirer plus qu’il n’est juste un Régulus, un Fabius, un Scipion, ou d’être un peu trop Romains contre les Samnites ou les Carthaginois, ne nous privons pas du plaisir qu’ont tiré de la lecture de Tite-Live tant d’esprits excellens, y compris La Fontaine, qui, le lisant un jour dans le jardin d’une hôtellerie, « s’y attacha tellement, dit-il, qu’il se passa plus d’une bonne heure sans qu’il fit réflexion sur son appétit [6]. »

Nous étudierons d’abord dans Tite-Live le récit de la seconde guerre punique. C’est sans comparaison la plus belle époque de l’histoire romaine. Une lutte à mort a mis aux prises deux sociétés, deux constitutions, deux génies, deux races antipathiques. Le même monde ne peut plus contenir Carthage et Rome ; il faut que l’une ou l’autre périsse. Les deux rivaux ne veulent plus de la vie qu’il faudrait tenir l’un de l’autre. Entre eux, pas de rémission ni de trêve ; ils se quittent, quand l’épuisement a raidi leurs mains, mais c’est pour recommencer le combat. Un moment l’un d’eux est près de périr ; terrassé, le fer sur la gorge, il parvient à en écarter la pointe, et il enchaîne l’épée dans la main du vainqueur jusqu’à ce qu’il la retourne contre lui. On ne sait lequel des deux est le plus grand, et la victoire même n’en a pas décidé.

Je ne cache pas que ce qui m’a surtout attiré à ce sujet, c’est Annibal. L’histoire n’offre pas de plus grand spectacle que cet homme prodigieux qui, à peine proclamé chef de l’armée carthaginoise, maître enfin d’accomplir son vœu de haine éternelle contre Rome, la défie d’abord dans Sagonte en ruine, traverse les Pyrénées, ouvre les Alpes à la première armée qui les ait franchies, détruit les armées romaines sur le Tessin, sur la Trébie, au lac Thrasymène, et Rome elle-même à Cannes ; puis, après cette course de torrent, arrêté tout à coup, commence, avec les restes de ses compagnons de victoire grossis de quelques alliés de Home, sans son pays ou malgré son pays, une guerre plus étonnante encore ; attaquant et se dérobant tour à tour, et, comme le lion qui rôde autour d’une proie bien gardée, revenant par mille circuits sur cette Rome qu’il avait vue une fois et dévorée en espérance ; établi et vieillissant au sein de l’Italie ; aussi patient sur le sol étranger qu’une nation qui se défend sur le sien ; aussi fécond en ressources qu’un grand gouvernement ; rappelé enfin de cette patrie que la guerre lui avait faite pour aller au secours de ses propres foyers, et vaincu par un jeune homme échappé au désastre de Cannes. Il sera, si je ne me trompe, d’un grand intérêt de rechercher si Tite-Live n’a pas à son insu diminué Annibal, et si son vainqueur, ce Scipion l’Africain, qu’un buste du temps nous représente la tête chauve, le front vaste, l’œil dur et perçant, avec un grand air où respire l’orgueil du noble, le dédain de l’homme impopulaire, la capacité du général [7], si cet homme heureux et brillant à la façon de Pompée n’a pas été un peu enflé.

Pour m’aider, dans ces études, du meilleur de tous les commentaires, la vue même du pays, j’ai voulu me donner une idée de la route qu’Annibal a suivie, de cette terre sur laquelle il campa seize ans. J’ai traversé les Alpes par le chemin que le plus grand admirateur d’Annibal, Bonaparte, a jeté sur leurs abîmes, et toute la peinture de Tite-Live est devenue parlante. J’ai vu ces belles plaines de l’Italie du nord, dans lesquelles on débouche de tous les passages des Alpes, et j’ai senti de quelle ardeur de convoitise devaient être saisis à cette vue les mercenaires d’Annibal. J’ai vu les Apennins, où il faillit s’ensevelir dans les neiges, après la bataille de la Trébie, et Spolète, sur son rocher, où vint se briser l’élan que venait de lui donner la victoire de Thrasymène ; j’ai vu Rome et ces hauteurs d’où l’on suppose qu’Annibal vint à la découverte, avec quelques cavaliers, pour explorer l’endroit faible par où il pourrait y pénétrer. Enfin, en contemplant cette campagne romaine, solitude artificielle, dont la charrue des Fabricius et des Caton faisait autrefois une campagne riante et féconde, j’ai compris ce que pouvait tirer pour sa défense, de cette terre que rend malfaisante sa fécondité négligée, l’héroïque nation sortie de son sein, et, ému du même sentiment que Virgile, j’ai dit tout bas avec lui, dans son intraduisible langue : « Salut, grande terre de Saturne, mère des moissons et des héros !

Salve, magna pareras frugum, Saturnia tellus,
Magna virum… »


NISARD.


  1. Gioachino Rossini, par M. Ottinguer. — Leipzig, 1845.
  2. Fragment tiré de Sénèque le père.
  3. Affectas quidem, prœcipue eos, qui sunt dulciores, ut parcissime dicam, nemo historicorum commendavit magis. (Instit. or. X, 1.)
  4. M. Daunou, dans ses savantes leçons sur Tite-Live (Cours d’Études historiques, t. XIII), a fait cette remarque avant moi.
  5. Quintilien, neque illa Livii lactea ubertas.
  6. Lettres à Mme de La Fontaine.
  7. Ce buste est à Rome au musée du Capitole.