Chronique de la quinzaine - 14 avril 1835

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Retour à la liste

Chronique n° 72
14 avril 1835


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


----


14 avril 1835.


Chaque jour, les hommes politiques de l’Angleterre nous donnent des leçons nouvelles. La séance où sir Robert Peel a annoncé sa retraite à la chambre des communes, restera comme un monument de franchise et de loyauté. Suivez d’un coup d’œil tout ce ministère. M. Peel vivait paisiblement à Naples, où il était loin de songer au pouvoir. Peut-être même se disait-il que dans l’état où se trouvait l’Angleterre, son parti n’avait plus assez d’influence pour y exercer directement l’autorité. Tout à coup un ordre du roi l’appelle au poste de premier ministre. Il part et se dévoue. Déjà le duc de Wellington avait donné l’exemple d’un autre genre de dévouement. Appelé par le roi à former un cabinet, lord Wellington charge, sans délibérer, sa vieille tête chauve et blanchie, du poids des affaires de deux ou trois départemens ; il administre les finances, la guerre, les relations extérieures ; il se multiplie, et se livre nuit et jour au travail, au bruit des malédictions dont le charge la presse, et forcé de traverser une multitude menaçante, chaque fois qu’il va d’un ministère à l’autre, pour remplir ses difficiles et pénibles fonctions. C’est là ce qu’on a vu rarement faire à un ministre de France. M. de Rigny s’est, il est vrai, chargé quelquefois de deux portefeuilles, mais dans l’espoir d’en garder un. Lord Wellington, au contraire, se dévouait au travail et à l’insomnie pour sir Robert Peel. Chose rare dans un homme politique, il se rendait justice, il reconnaissait son insuffisance et son incapacité ; chose rare dans un ministre, il ne se disait pas que le pouvoir doit être impopulaire, en s’apercevant que le peuple le haïssait, et il sacrifiait jusqu’à sa vanité personnelle au triomphe de ses opinions !

En arrivant à Londres, sir Robert Peel trouve le parti tory aux abois, irrité comme tous les partis qui ont éprouvé une défaite, et il a d’abord le courage de lui faire connaître toutes les concessions qu’il faut faire. Ces concessions, il les annonce hautement ; il marque avec netteté au parlement le point où il ira, il trace franchement la ligne où, selon lui, le flot populaire doit mourir ; s’il s’élance au-delà de cette ligne, le ministre quittera le pouvoir et le cédera à d’autres, en regrettant de n’avoir pas accompli les desseins qu’il croit utiles à son pays, et de n’avoir pas été assez puissant pour empêcher l’exécution de ceux qui lui semblent funestes. Alors il combat presque seul ; seul, disons-le, il défend pied à pied son terrain ; il fait face avec un courage inouï à une opposition unique comme le ministre qu’elle attaque, à une opposition composée d’élémens qui s’abhorrent, de whigs purs, de whigs modérés, de toutes les nuances du radicalisme, d’une fraction irlandaise représentée par O’Connell, ennemie à la fois de l’opposition et du ministère, d’un parti flottant soumis à lord Stanley qui a des intérêts dans les deux camps ; et cependant cette opposition est unie et manœuvre comme un seul homme.

Lord John Russel la mène comme un coursier docile. Elle s’arrête, elle marche, elle avance, elle recule à sa voix, et si elle ne renverse pas tout à coup le ministère, c’est qu’elle semble se plaire à admirer la noblesse et la grandeur qu’il apporte dans cette guerre. On dirait une de ces vieilles batailles de la chevalerie, où les assaillans s’arrêtaient et cessaient de frapper, émerveillés de la vigueur et de l’héroïsme de l’adversaire qu’ils avaient en tête. Mais enfin la lutte étant devenue trop inégale, et la mesure qu’il avait lui-même indiquée étant comblée, le ministre est venu naïvement s’avouer vaincu. C’est avec la plus grande répugnance, a-t-il dit, c’est uniquement pour céder à la nécessité que j’abandonne le poste où m’a placé la confiance de mon souverain. — N’est ce pas ainsi qu’un lieutenant fidèle ouvre ses portes en montrant orgueilleusement que la place qu’il commandait n’est plus qu’un monceau de ruines ? Sir Robert Peel n’est pas mort sur la brèche aristocratique, parce qu’il a trop d’esprit pour se faire tuer inutilement ; mais il l’a défendue en héros, et les applaudissemens de ses ennemis, au bruit desquels il a battu en retraite, prouvent assez la grandeur de sa conduite. En France, nos ministres pensent qu’il est plus honorable de demeurer à leur poste au bruit des huées et des sifflets.

Il est convenu, entre penseurs politiques, de se confier que l’Angleterre est à la veille d’une violente et terrible révolution. Sans doute, si l’illustre épée de Wellington était brutale comme le sabre obscur du général Bugeaud, si M. Peel avait l’inflexible aveuglement d’un philosophe doctrinaire, cette révolution serait bientôt faite, et la discussion ne traînerait pas long-temps ; mais le dernier ministère éloigne l’idée d’une lutte matérielle. Les tories ont montré, en cette circonstance, qu’ils ont appris à lire dans l’histoire des révolutions, et qu’ils savent tout ce que peut leur coûter une résistance absolue. Ils savent aussi par les discussions récentes du parlement, ce que veut l’Angleterre, et ce qu’il faut lui donner. Ils céderont, mais ils regagneront dans l’opposition une partie de l’influence qu’ils ont perdue au pouvoir. Sir Robert Peel, rentré dans la chambre des communes comme simple membre, y recueillera le bénéfice de sa noble conduite, et on peut s’en fier à son habileté pour profiter de toutes les fautes des whigs. La lutte va s’engager entre ces derniers et les radicaux ; mais les progrès de ceux-ci seront bien lents, et le pouvoir reviendra sans doute plusieurs fois aux tories, avant que le parti purement démocratique ne s’empare des affaires. Nos doctrinaires, qui se sont fait tout bas le serment de faire reculer la révolution devant eux, gémissent de la chute de M. Peel. Ce n’est pas qu’ils craignent beaucoup lord Stanley ou lord Melbourne ; mais M. Peel et le duc de Wellington comprenaient parfaitement les nécessités du ministère doctrinaire, et ils l’eussent aidé à s’opposer à l’esprit révolutionnaire sur tout le continent.

Nous venons d’admirer la franchise des hommes politiques de l’Angleterre, en France, c’est à qui déguisera le mieux ses opinions. Quand le ministère Soult, Guizot et Thiers eut décidé que les accusés politiques de juin et d’avril seraient traduits devant la chambre des pairs, les instrumens ne manquèrent pas pour accomplir sa volonté. Il faut rendre justice à M. Decazes, s’il est vrai qu’il profita de cette occasion pour se faire nommer grand référendaire, en remontrant que M. de Sémonville n’était plus d’âge à soutenir les fatigues d’une longue procédure, du moins il est certain qu’il apporta dans ses fonctions de juge instructeur toute la mansuétude possible. On ne trouve dans les procès-verbaux de ses interrogatoires aucune de ses questions insidieuses qui changent si facilement un innocent en un coupable ; de nombreux élargissemens ont eu lieu par ses ordres, et les sous-officiers de Lunéville et de Nancy, qui se trouvaient sous sa juridiction, s’accordent à reconnaître sa bienveillance. Il se peut même que M. Decazes ait été dès-lors pour l’amnistie, bien que nous ne le pensions pas ; mais aujourd’hui ce n’est pas seulement M. Decazes qui veut avoir demandé l’amnistie, c’est le maréchal Soult, c’est M. Thiers qui eut aussi, dit-on, un jour de clémence, et c’est le croirait-on ? C’est M. Pasquier qui fait glisser dans quelques feuilles innocentes et dévouées qu’il a présenté, dès l’origine, quatre on cinq mémoires en faveur de l’amnistie. On ne dit pas à qui s’adressaient ces mémoires. On ne dit pas si c’est au roi ; mais assurément ce n’était ni aux ministres ni à la chambre des pairs que M. Pasquier les adressait. Dans tous les cas, M. Pasquier était bien actif à cette époque, car dans les intervalles de loisir que lui laissait la composition de ses quatre ou cinq mémoires, il se délassait en lançant cette multitude de mandats d’amener, signés de lui, qui ont parcouru toute la France, et à l’aide desquels on a fait des arrestations jusqu’à Strasbourg et à Marseille. N’importe, M. Pasquier tient beaucoup à établir qu’il a voulu amnistier tous les accusés qu’il a jetés de si bonne grace dans les cachots, et qu’il repousse le procès auquel il a travaillé avec tant d’habileté et de zèle. Il y tient tellement qu’une sorte de rixe s’est élevée entre lui et M. Dupin qui l’accuse, dans le Journal de la Nièvre, d’avoir été moins indulgent u’il ne l’est aujourd’hui. M. Dupin, qui n’a d’avis ni sur le procès, ni sur l’amnistie, n’est peut être pas en droit de s’enquérir des opinions de M. Pasquier ; mais n’importe, il le poursuit avec acharnement, et c’est une petite comédie fort divertissante que cette querelle entre les présidens des deux chambres.

M. Dupin accuse aussi M. Molé de n’avoir pas toujours été du parti de la clémence, et en cela M. Dupin a tort. M. Molé désirait tellement une amnistie, qu’il ne voulait pas que le ministère dont il devait faire partie, courût les chances d’une discussion dans la chambre à ce sujet. En proposant une loi d’amnistie, disait-il, on court le risque de la voir repousser par les centres, ou de n’en obtenir l’adoption qu’à une faible majorité, ce qui ôterait toute puissance et tout caractère de clémence à cette mesure. Le rejet de la loi d’amnistie forcerait le ministère à dissoudre la chambre, ajoutait-il, et pendant ce temps les prisons ne s’ouvriraient pas. C’était donc uniquement pour mieux assurer l’amnistie que M. Molé ne voulait pas qu’on en fît une affaire législative. Sa pensée pouvait n’être pas complètement régulière, d’après la jurisprudence et les idées du barreau sur le droit de grace et de rémission, mais elle était généreuse, large et loyale, et, en ce sens, on ne peut rien reprocher à M. Molé.

Parmi ceux qui veulent l’amnistie sans le dire, et ceux qui n’en veulent pas sans l’avouer ; entre ceux qui la demandent par une loi et ceux qui la proposent par ordonnance, il est bien difficile de trouver les membres d’un ministère. M. Thiers seul pourrait en faire partie ou le composer, car il sera toujours de l’avis du principe qui dominera, et le jour où l’amnistie sera la condition d’un nouveau cabinet, il nous prouvera sans doute aussi qu’il a présenté quatre ou cinq mémoires en faveur de cette mesure. Les mémoires de M. Thiers se retrouveront avec ceux de M. Pasquier.

M. Guizot seul a le courage de ses opinions. Il veut le procès, et il le dit. La force doit rester au pouvoir. Le ministre de l’instruction publique explique toutes les nécessités de cette procédure ; il faut, selon lui, que la victoire de juin s’achève, que les conséquences de l’état de siège s’accomplissent ; c’est un homme complet qui ne reculerait pas devant les déductions de ses théories, dussent-elles en venir à l’échafaud.

C’est l’avis de tous les hommes qui observent, et qui sont en position de voir les choses de près, que le roi est impatient de se débarrasser de ce ministère, et que M. Thiers, depuis son dernier discours en réponse au duc de Fitz-James, pèse plus à son royal ami que les autres ministres. La pensée suprême laisse ce cabinet perdre ses dernières forces dans les illégalités indispensables où l’entraîne le procès qui le tuera ; elle le laisse se flétrir dans la honteuse et misérable discussion du traité américain, dont la réussite assurera à ce ministère un renom ineffaçable de lâcheté et de peur. Cela fait, ses grandes destinées seront accomplies. Il pourra se retirer en paix, après avoir couvert nos villes de sang et de ruines, enfreint partout les lois, violé la liberté individuelle, poursuivi la presse avec un acharnement inoui, dissout en vingt endroits la garde nationale, après avoir arraché les accusés à leurs juges, après avoir essayé de déshonorer les médecins par une ordonnance monstrueuse, les avocats par des prétentions insoutenables ; après avoir fait fleurir la police, la délation, fondé son pouvoir sur les fonds, secrets, son crédit sur la corruption et les pots-de-vin ; et, enfin pour couronner l’œuvre, après avoir déposé les millions de la France aux pieds des Américains, et porté humblement notre or dans la balance où nos ancêtres ne jetaient que leur épée.

Il est facile de s’expliquer aujourd’hui l’impossibilité de former nu autre ministère. Ni le maréchal Soult, ni le maréchal Gérard n’eussent voulu se charger de conquérir vingt-cinq millions dans la chambre pour le président Jackson. Ce n’est pas M. Molé qui eût consenti à débuter dans un ministère par une demande exagérée de fonds secrets, et il est probable que M. Dupin, quelque fâcheuses que soient ses réticences, n’eût pas consenti à marquer son entrée à la chancellerie par une attaque contre l’indépendance du barreau. Toutes ces choses résultent de la situation que le ministère actuel nous a faite. Il faut qu’elles s’accomplissent, et c’est à lui d’en recueillir les fruits.

Le dernier discours de M. Thiers a renouvelé les aigres discussions qu’on s’efforçait d’écarter depuis quelque temps dans le cabinet. M. de Rigny qui doit à M. Thiers sa position actuelle, qui le sait, et qui ne lui pardonnera jamais le rôle nul et grotesque auquel il est condamné, M. de Rigny s’est empressé de saisir cette occasion pour se plaindre des mauvais procédés de M. Thiers. Il a démontré, par vingt exemples anciens et récens, que M. Thiers sacrifie, en toute occasion, ses collègues, qu’il parle toujours our lui seul, et qu’il sera toujours un ferment de dissolution. M. Guizot se serait montré plus que généreux en cette circonstance, dit-on ; il aurait parlé, sans rire, de la fidélité que garde M. Thiers à ses amis politiques, et il l’aurait protégé d’éloges si outrés, qu’on ne sait si le duel qui a failli avoir lieu entre M. de Rigny et M. Thiers n’eût pas été plus motivé entre ce dernier et M. Guizot. Aujourd’hui, grace à une haute intervention, la paix règne de nouveau dans le ministère, c’est-à-dire que les vaillantes épées qui brillaient déjà au soleil, ont été remises dans les fourreaux, et que tous ces bons amis réconciliés se contenteront de se poignarder et de se tendre des guet-à-pens.

La discussion du traité américain avance sans faire un pas, et devient, en quelque sorte, une suite d’affaires personnelles. Heureusement les guerres d’hommes à hommes se passent ici comme les querelles de nation à nation. Celle qui menaçait de s’élever entre M. de Fitz-James et M. Vigier s’est terminée, grace à Dieu, le plus heureusement du monde. On sait avec quelle plaisante vivacité M. de Fitz-James proposa à M. Vigier, qui l’interrompait, de lui céder la parole. Jugez de l’embarras et de la colère de M. Vigier. Aussi vint-il trouver dans le salon des conférences M. de Fitz-James, qui était baigné d’une noble sueur parlementaire, et se hâtait de se couvrir pour échapper à l’influence du froid de cette vaste salle. M. Vigier perça à grand’peine le groupe qui félicitait M. de Fitz-James, et voulut parler ; mais sa langue fut tellement rebelle que le duc eut pitié de son embarras, et lui dit amicalement : Voulez-vous bien m’aider à passer ma redingote ? — M. Vigier, tout étonné, se prêta complaisamment à cet office, et l’affaire en resta là ; entre gens de cour et gens d’esprit, il y a toujours moyen de s’arranger.

La seconde affaire personnelle, causée par le traité américain, est celle de M. de Fitz-James et de M. Thiers, du drapeau tricolore et du drapeau blanc. Elle s’est également passée sans suites fâcheuses.

Le troisième de ces duels pacifiques a eu lieu hier, grace à l’extrême susceptibilité de M. le général Tiburce Sébastiani, qui s’est cru blessé dans l’honneur de son frère, par quelques paroles de M. Ducos contre les signataires du traité du 4 juillet 1831. Les paroles de M. Ducos avaient été fort obscures ; mais s’il a voulu dire que M. Horace Sébastiani a porté de son chef à 25,000,000 une indemnité fixée à 46,000,000 par trois commissions successives, et qu’en cela il a prodigué nos finances avec une coupable légèreté, il n’a dit que la vérité, et nous ne voyons pas quelles excuses il aurait à faire. Si l’on publiait la véritable liste des acquéreurs de créances américaines, qu’il ne serait pas impossible de procurer, bien d’autres susceptibilités seraient éveillées parmi les puissans et les heureux du jour ; mais, en pareil cas, on ne répond qu’à ceux qu’on inculpe, et les plus étroits degrés de parenté n’autorisent pas à se faire le champion d’un autre : les admettre serait une véritable dérision, et les ministres échapperaient ainsi à la seule responsabilité à laquelle ils n’ont pas encore pu se soustraire.

Quel cousin et quel parent de M. Thiers se présentera pour le défendre des imputations qui lui ont été adressées cette semaine, par plusieurs journaux, au sujet des fonds secrets ? L’un de ces journaux citait, entre autres, un brave général, qui a certainement gagné ses épaulettes sur les champs de bataille, mais qui touche le prix de ses services ailleurs qu’au ministère de la guerre. Il paraît que cet officier-général, dont personne n’attaque d’ailleurs l’esprit et le caractère, recevrait une faible indemnité annuelle de 18,000 francs sur les fonds secrets du ministère de l’intérieur, attribués à l’encouragement des arts, des lettres, des talens de tous genres, et sans doute de la danse aussi. Quelques dénégations s’étant élevées à ce sujet, nous donnerons l’historique de la pension du général. Elle date de la restauration. Alors elle s’élevait à 24,000 francs, qui, joints à un traitement de 15,000 francs, comme pair, et à un traitement de lieutenant-général (c’était avant la loi du cumul), composaient un revenu sortable. Les 24,000 francs s’abîmèrent dans les barricades. Depuis, Casimir Périer se laissa émouvoir, et rendit 6,000 francs au noble pensionné. A la suite d’un dîner au bois de Boulogne, M. d’Argout ajouta 6,000 francs aux 6,000 francs de Casimir Périer, et M. Thiers, ne voulant pas rester en arrière de ses prédécesseurs, porta à 18,000 francs ce mystérieux chapitre. On voit que M. Thiers ne peut pas accepter de la chambre moins que 1,200,000 francs de fonds secrets. Aussi la majorité de la chambre les lui a-t-elle votés avec enthousiasme.

Nous qu’on ne suspectera pas de complaisance et de sympathie pour le ministère, nous parlerons avec franchise des troubles qui ont eu lieu à l’École de médecine, au sujet du cours de M. Hyppolite Royer-Collard. M. Desgenettes, professeur d’hygiène, distrait de ses travaux par ses fonctions de maire du dixième arrondissement, fatigué d’ailleurs par son grand âge, avait demandé un suppléant pour cette année. La faculté nomma M. Royer-Collard, qui a gagné au concours, depuis plusieurs années, le titre de professeur agrégé à l’École de médecine. Malheureusement le nom que porte le jeune professeur, la place qu’il occupe au ministère de l’instruction publique, donnèrent de l’ombrage aux étudians, déjà excités par quelques articles de journaux. Une conspiration d’école se forma contre le cours, et quelques jours auparavant, on apprit que les huées et les sifflets devaient y jouer leur rôle. Ce jour-là, en effet, M. Royer-Collard, qui se présenta à l’amphithéâtre accompagné de M. Desgenettes et de M. Orfila, fut accueilli par de violens murmures et par des apostrophes insultantes. M. Orfila prit alors la parole et rapporta comment s’était faite la nomination du professeur suppléant, nomination toute régulière, toute légale. Quelques applaudissemens s’ensuivirent, puis les huées redoublèrent, et à la sortie du cours, M. Royer-Collard, accompagné de ses amis, fut poursuivi de cris et de chants poussés par une multitude d’étudians, jusqu’à l’École des Beaux-Arts. Le jeune professeur opposa à ce tumulte le plus grand calme et la contenance la plus digne, et le lendemain, s’étant rendu à l’École de médecine, pour y remplir ses fonctions d’examinateur, il traversa, en robe, les cours remplies de jeunes gens qui le saluèrent avec politesse.

Cette distinction raisonnée entre le professeur et l’examinateur, faite par les étudians en médecine, nous fait espérer que, plus calmes et abandonnés à leurs propres réflexions, ils reviendront sur l’injustice qu’ils ont commise, et qui s’adresse malheureusement à un homme qui la mérite peu. M. Royer-Collard, nommé professeur par son seul mérite, presque au sortir des bancs de l’amphithéâtre, est une intelligence vive et droite, un esprit libre, qui n’a pas renoncé à son indépendance, en acceptant une place dans les bureaux d’un ministère. Entre autres graves reproches qui s’élevaient contre lui à l’amphithéâtre, nous l’avons entendu accuser de porter des gants blancs ; quelques-uns de ses amis, qui s’étaient rendus à l’amphithéâtre pour assister à l’ouverture du cours, avaient aussi, ce jour-là, ces malheureux gants blancs qu’on croit incompatibles avec la science. Aussi les cris : à bas les gants blancs retentissaient de toutes parts, et à sa seconde leçon, M. Desgenettes débuta ainsi : « Messieurs, nous professerons tranquillement aujourd’hui. Les gants blancs sont à se promener sur les boulevarts. »

En s’élevant de la sorte contre les gants blancs, M. Desgenettes s’est peut-être involontairement reporté à des souvenirs de son ancien temps, aux beaux jours de la jeunesse dorée ; mais aujourd’hui l’élégance peut s’allier au travail et à l’érudition. Parmi ceux qui portaient des gants blancs au cours de M. Royer-Collard, il s’en trouvait qui les quittent souvent pour prendre la plume ou le pinceau, pour faire la savante autopsie d’un cadavre, et soulager les maladies les plus rebelles. On nous permettra de citer les docteurs Pasquier, de Guise, Thierry, Subervic, MM. Mérimée, Janin, quelques autres connus par des ouvrages distingués, fruits de sérieuses études, et l’humble écrivain de cette chronique, qui, tous, ne devaient pas se croire déplacés au milieu d’une assemblée de jeunes gens laborieux et instruits. Tels étaient les dandies qui entouraient M. Royer-Collard le jour de l’ouverture de son cours, et qui ont partagé avec lui les outrages dont on l’a poursuivi. Nous espérons que les gants blancs trouveront maintenant grace auprès de messieurs les étudians. Qui sait s’ils ne seront pas aussi tentés d’en porter un jour ? Nous en avons bien vu aux mains de sir Asthley Cooper et de Dupuytren.


— Depuis quelques jours, on voit au musée Colbert un dessin très remarquable de M. Chenavard, représentant le jugement de Louis XVI. Cette composition, exécutée à la mine de plomb, mais sur une échelle assez étendue, soutiendrait glorieusement la comparaison avec les meilleurs morceaux du salon de cette année. Un caprice du château a fermé les portes du Louvre à M. Chenavard : le portrait de Philippe-Egalité a paru séditieux à la clairvoyance complaisante du jury. C’est une puérilité bien ridicule, à coup sûr, de vouloir abolir l’histoire par un veto de M. Montalivet. Mais pour dénoncer de pareilles niaiseries, on ne peut monter jusqu’à la colère ; la raison publique s’en tient à la pitié. Le dessin de M. Chenavard, conçu et composé avec une gravité singulière, touche à la tragédie sans sortir visiblement des limites du procès-verbal. La scène historique dans toute sa simplicité suffit à tous les frais de la poésie. Déjà, dans son Mirabeau répondant à M. de Brézé, M. Chenavard avait montré ce qu’il peut faire ; il n’avait pas besoin de revanche. Il a marché, il a eu raison ; l’avenir ne manquera pas à sa persévérance,

REVUE MUSICALE




Le Théâtre Italien a fermé ses portes, et la magnifique saison d’hiver qui vient de s’écouler nous semble avoir, mieux encore que les précédentes, démontré l’importance musicale de cette belle entreprise. Ainsi donc, le voilà pour long-temps établi parmi nous, ce théâtre dont on niait tant la vitalité, et qui devait crouler tôt ou tard, parce qu’il repose sur des chefs-d’œuvre, comme si les chefs-d’œuvre ne renaissaient pas d’eux-mêmes, comme s’il en était de Don Juan, du Mariage Secret et de Sémiramis, comme de Brézilia ou de la Tentation, comme si tous les ans, après six mois d’abstinences musicales, lorsque paraît Lablache sur une ritournelle de Cimarosa, ou que Rubini chante il mio tesoro, toutes les ames pouvaient ne pas tressaillir à cette musique toujours nouvelle et toujours admirable. Certes, les chanteurs italiens ont dû être contens du sort qui les attendait cette année à Paris ; le public a salué leur départ avec d’aussi flatteuses acclamations qu’il en avait fait éclater à leur retour. Aux dernières représentations, les couronnes tombaient de toutes parts, et Julie Grisi devait recueillir par soirée autant de fleurs qu’elle donnait de notes. Les corridors étaient convertis en une sorte de jardin, où venaient, comme Ophélie, moissonner toutes celles que la musique rendait folles, et grâce à cet échange, une familiarité charmante s’était établie entre la salle et le théâtre. Le public, en jetant une couronne, demandait une cavatine de plus ; et c’est ainsi que Rubini, affublé de son costume bleu de cavalier et de sa perruque blonde, est venu chanter le bel air du Pirate, et que dans un entr’acte des Puritains nous avons entendu le duo du Mariage Secret admirablement exécuté par Lablache et Tamburini. Le duo du Mariage Secret dans l’entr’acte des Puritains ! Ils sont partis, et maintenant Dieu fasse que les prés deviennent bientôt verts et les arbres touffus !

Aussi bien, à l’heure qu’il est, toute musique s’en va, et tandis que les rameaux fleurissent et bourgeonnent, l’arbre sonore et mélodieux se dépouille, et chaque jour une dernière feuille en tombe. Le Conservatoire est à la veille de sa clôture. Depuis quelques jours la salle de Cimarosa et de Rossini est silencieuse et déserte ; le sanctuaire de Beethoven n’a plus qu’une fois à retentir. A l’une des dernières séances du Conservatoire, nous avons entendu, grâce à Mlle Falcon, une scène encore inconnue en France de ce maître. On sait avec quel sentiment de mélancolie et d’amour, avec quelle émotion sereine et confiante, le public intelligent recueille tout ce qui lui vient de Beethoven ; c’est alors qu’on est bienheureux d’ignorer et d’avoir dans le champ une petite fleur à ramasser encore, et dans le ciel une étoile à découvrir. Vraiment ce serait une bonne déesse, celle qui se tiendrait assiduement auprès des artistes doués, leur enlevant çà et là quelqu’une de leurs mélodieuses inspirations pour en faire part à l’avenir, et entretenir dans l’humanité l’éternelle pensée et l’éternel regret de ces anges de Dieu. Quelles bénédictions manqueraient à celle qui laisserait tomber sur la terre une esquisse de Raphaël, un sonnet inédit de Pétrarque à Laure ! Aussi ce jour-là, lorsque Mlle Falcon eut paru tenant entre ces mains les feuillets mystérieux du chant de Beethoven, la salle entière frémissait de plaisir, et chacun louait dans son ame les studieuses recherches et le zèle accompli de la jeune cantatrice, avant d’applaudir sa voix éclatante et son admirable expression. On la remerciait d’abord ; les applaudissemens sont venus ensuite.

La scène qui nous occupe ne porte aucune désignation spéciale ; Beethoven en a pris le titre dans les premiers mots du texte italien ; il aurait pu tout aussi bien l’appeler cantate en mi bémol du nom de la note qui en règle la tonalité, comme il a fait d’ailleurs pour le plus grand nombre de ses symphonies. En général, Beethoven s’est toujours médiocrement soucié de ses titres, il avait d’autres soins à prendre, et savait bien que du creuset profond où l’œuvre s’élabore, le nom monte comme une écume. De notre temps on a changé de façon d’agir ; autrefois on allait de l’œuvre au titre, maintenant on trouve plus facile d’aller du titre à l’œuvre. Pour de petites choses on invente de grands noms. Le style de cette cantate est grandiose et solennel, plein de noblesse à la fois et de simplicité ; ce n’est plus, comme dans Adélaïde, une forme indécise et vague qui flotte dans les airs, et va au hasard où la chasse le vent. Ici tout et logique, prompt, étroitement lié ; plus de contemplation oisive, plus de causerie au bord du pré, plus de fleur qu’on effeuille en murmurant un nom chéri ; mais une action véhémente qui naît, se développe et se conclut sous une même loi. L’unité remplace la fantaisie.

Autant Adélaïde révélait cette source de mélancolie et de tristesse qui s’est épanchée à si grands flots dans le bel andante de la symphonie en la, autant cette cantate donne la mesure dramatique de cet homme puissant qui devait un jour écrire Fidelio. Ces cantates relèvent toutes deux de l’amour ; quelle œuvre d’art sereine et pure n’en relève ? et sorties d’une inspiration différente (l’une exprime la rêverie et l’inquiétude, l’autre la haine jalouse et la vengeance ), elles sont sœurs en leur cause première, l’amour. Entre ces deux créations du poète il y a le même lien qui existe entre Roméo, par exemple, et le Maure de Venise. Une femme, Ariane peut-être, se lamente. La scène commence par un récitatif impétueux dès les premières mesures, la tempête éclate ; tout ce qu’une femme peut chanter de plaintif, d’amer, de suppliant, à son époux qui l’abandonne, tout cela est dans cette musique désordonnée et folle comme la jalousie et son désespoir. Elle blasphème, elle crie, elle pleure, et, quand la voix manque à sa haine, elle tombe épuisée sur le roc. Alors ses cheveux roulent sur ses épaules, ses bras pendent, ses regards humides s’abaissent ; cependant la mer est calme, l’air tiède, le ciel bleu, et tandis qu’apparaissent les étoiles au firmament, de plus douces pensées percent les ténèbres de son allie, et sa douleur va s’effaçant par degrés dans un adagio d’une adorable résignation. Ces deux cantates sont autant de belles créations. Comme Shakspeare, Beethoven tenait de Dieu cette force miraculeuse qui donne la vie à toute chose ; pourvu que l’homme soit doué, qu’importe la matière que son souffle féconde ? Les figures de Beethoven sont aussi visibles sous leurs robes sonores que celles de Raphaël ou de Dante. A toutes ses pensées, il donnait un vêtement harmonieux et leur disait : Allez. Et ces anges du poète, ayant pris leur vol dans les airs, nous les retrouvons maintenant, l’un ici, l’autre là, et les reconnaissons à ce signe d’éternelle beauté qu’ils portent à leur front comme une auréole. Chacun d’eux a sa voix pour aimer et se plaindre, et l’un ne sait pas un mot de la chanson de l’autre. Adélaïde, douce et blonde créature, est incapable des emportemens d’Ariane, et si la douleur d’où naît ce désespoir était tombée un jour sur elle, sans doute qu’elle serait morte avant d’avoir pu seulement articuler un son ; Le style de cette scène, je le répète, est simple, grandiose, antique, et ne manque pourtant ni de fantaisie allemande ni de vapeur. On croirait voir le soleil du Parthénon à travers le voile humide et transparent des brouillards du nord ; l’antique de Beethoven ressemble assez ici à l’antique de Goethe dans Iphigénie en Tauride. Mlle Falcon dit cette scène avec une intelligence exquise des plus mystérieuses intentions du grand maître, un sentiment parfait de la mesure et du ton. Lorsqu’une cantatrice prend sous sa protection une musique ignorée, elle met d’ordinaire, à l’exécuter, tout ce qu’elle a de voix et de talent ; car il faut qu’elle fasse adopter au public ce qu’elle trouve beau, et sa conviction la soutient dans son entreprise. Ce n’est plus de roulades qu’il s’agit à cette heure ; elle est responsable en même temps de la musique et de l’exécution, et le public juge à la fois son goût et son talent. Mlle Falcon s’est tirée à merveille de cette double épreuve. La musique et la cantatrice étaient dignes l’une de l’autre. Comme Rubini avait déjà fait pour Adélaïde, Nourrit pour les ballades de Schubert, elle vient d’attacher son nom à cette page immortelle du grand maître. Il est beau de contribuer pour sa part à la gloire de Beethoven, et la satisfaction qui naît d’une telle pensée vaut bien celle que donne un bouquet de camélia qui tombe en s’effeuillant à vos pieds.

L’Opéra n’a pas voulu rester en arrière du Théâtre-Italien et du Conservatoire, et s’est mis en tête de terminer par une éclatante reprise la glorieuse saison musicale qui vient de s’écouler. Vous savez qu’entre tous les chefs-d’œuvre de Rossini, il en est un qui a nom Moïse, magnifique partition que l’Italie admire, et que sans doute le maître ne trouvait pas assez belle pour nous, puisqu’il l’a dotée, en nous l’apportant, d’un des plus beaux finales qu’il ait peut-être jamais écrits ; vous savez aussi que depuis quatre ans ; cette partition a disparu du répertoire, et que la direction, sans doute par reconnaissance pour le génie du plus grand musicien de ce temps, et pur amour de l’art, la laissait reposer dans la bibliothèque du théâtre, ensevelie sous la même poussière que la Vestale et le Siège de Corinthe. Eh bien ! chose étrange ! c’est sur elle que le choix est tombé. Mais comme il faut bien se garder de donner au public de trop violentes émotions, et d’abuser des effets de la musique ; comme de toute grande chose, il faut être avare ; il a été décrété que nous n’entendrions qu’un acte de Moïse, et que cet acte serait presque tout entier occupé par la danse des deux sœurs Elssler. Et cela n’a rien qui nous étonne : une pareille musique a besoin de secours étrangers ; on n’écoute Rossini au Théâtre-Italien que parce qu’il est chanté par Lablache et Tamburini ! Qui donc le supporterait à l’Opéra français, si Mlle Elssler ne venait à son aide ? Grace à ces ridicules mutilations, la partition française de Moïse se trouve être moins complète que celle qu’on exécute en Italie, et pourtant on sait avec quel soin et quel amour Rossini l’avait enrichie.- On écoute cette musique imposante et sévère ; ces chants inaccoutumés vous ravissent ; on attend avec impatience la conclusion d’une œuvre si noblement commencée, et tout à coup voilà que le rideau tombe, et tout est dit. Cela dure à peu près aussi long-temps qu’un acte du Philtre ou de la Bayadère ; et Rossini a passé deux ans de sa vie à refaire son œuvre ! En vérité, voilà du temps bien employé, et nous faisons un étrange cas de son inspiration. C’est merveille comme toute œuvre musicale s’amoindrit en séjournant à l’Opéra. Il faut que les murs de ce théâtre sécrètent quelque matière dissolvante, qui agit sur la musique comme la rouille sur le fer. D’une partition énorme, il reste, au bout d’un an, tout au plus un finale. La musique se fond au lustre de l’Opéra, comme la neige au soleil ; pour peu que cela continue, on finira par ne plus garder d’un opéra que l’ouverture, et le Freyschütz de Weber se trouvera dès-lors faire partie du répertoire, car on exécute l’ouverture de Frepschütz à l’Opéra, dans toutes les grandes solennités musicales. Il faut espérer que de tels scandales ne seront plus donnés. Les hommes qui seront appelés à donner une direction à notre première scène lyrique, n’auront garde de s’engager dans une route qui les conduirait infailliblement à leur ruine. Le temps de la musique est venu. Les représentations de la Juive ont démontré que dans un opéra des décors et des costumes ne peuvent suffire. Dans la musique, je le répète, est l’avenir et la fortune de l’Opéra. Des tentatives nouvelles seront faites, et peut-être un nouveau chef-d’œuvre est près d’éclore en cette tête féconde qui vient de se reposer si long-temps. En ce point une administration nouvelle aurait déjà bien mérité de l’art. Quelles que soient les querelles que lui font certaines écoles rivales, Rossini n’en reste pas moins le musicien de ce temps ; le silence dans lequel il s’est tenu sera la transition de sa gloire passée à sa gloire à venir. Tout espoir est dans l’auteur de Sérniramis et de Guillaume Tell, et maintenant que la musique est en péril, qu’il faut relever l’art qui tombe, et le mettre en honneur, c’est encore lui qui doit être appelé.

En vérité, tous les théâtres de musique semblent prendre aujourd’hui à tâche de dévier de leur route naturelle. L’Opéra français, exclusivement réservé aux gloires de l’Europe, ouvre ses portes à des hommes qui n’ont pas encore commencé de bien faire, et l’Opéra-Comique, au lieu d’appeler de jeunes compositeurs et de leur prêter appui, s’amuse à reprendre les vieilles pièces de son répertoire. L’Opéra-Comique s’occupe en ce moment de la reprise du Diable à Quatre. Le vieillard a brossé son habit vert pomme, poudré sa perruque à neuf, et se tient assis sous les bosquets de roses, fredonnant d’une voix débile les petits airs de sa jeunesse. L’Opéra-Comique va reprendre le Diable à Quatre, gracieuse partition du dernier siècle, où doit briller le talent de l’une de ses jeunes actrices qui joue et ne chante pas, car il faut que vous sachiez qu’à ce théâtre il y en a qui jouent, d’autres qui chantent, beaucoup qui ne jouent ni ne chantent. Jouer et chanter à la fois leur parait à tous un idéal qu’ils n’ont pas la prétention d’atteindre de leur vie. Les comédiens de ce lien sont pareils à ces hommes du concert russe qui donnent chacun une note, avec cette différence cependant que de toutes ces notes résulte une sorte d’harmonie, et que là il y a discordance. L’Opéra-Comique va donc remonter le Diable à Quatre, dont les représentations suivront immédiatement celles du Cheval de Bronze, autre opéra à ariettes, écrit, il y a cent ans, par Auber, maître de chapelle du roi Louis XV et grand ami de Philidor ; du Cheval de Bronze, qui eut tant de succès au dernier siècle, et serait encore fort goûté aujourd’hui, si Rossini n’en avait pris les plus jolis motifs pour en abuser étrangement et les semer pêle-mêle et sans ordre dans toutes ses partitions. — En vérité, si tout cela n’était affligeant, on se prendrait à rire volontiers en voyant cet aimable théâtre de l’Opéra-Comique épousseter de telles œuvres et les venir présenter sérieusement à la lumière de Mozart et de Beethoven.


H. W.


REVUE LITTÉRAIRE


TROISIÈMES MÉLANGES, par M. l’abbé de La Mennais[1].

M. l’abbé de La Mennais vient de faire paraître sous ce titre un certain nombre de morceaux, sortis de sa plume à différentes époques, et publiés la plupart dans le journal l’Avenir. Après avoir contribué depuis quelques années d’une manière si marquante au mouvement de l’opinion publique, l’auteur a pensé avec raison que les personnes qui s’intéressent à l’histoire des idées, trouveraient avec plaisir réunis en un volume des fragmens épars jusqu’ici dans plusieurs recueils, et confondus dans la sépulture commune où vont s’abîmer presque toutes les publications de la presse périodique. Ce volume est précédé d’une préface sur laquelle nous appellerons surtout l’attention ; ce morceau, en effet, résume toute la position de M. de La Mennais ; c’est à la fois un coup d’œil jeté en arrière, une appréciation de ses travaux antérieurs, et aussi une profession de foi formelle ; à ce double titre, elle commande l’étude et l’examen.

Après avoir rappelé ses travaux sur le principe de la certitude et ses solutions dans lesquelles il persiste plus que jamais, M. de La Mennais arrive à la question du gallicanisme qui a été également pour lui l’objet de méditations profondes ; il fait voir comment ce conflit, particulier en apparence, de l’autorité spirituelle et du pouvoir temporel, se rattache à la question plus générale de la souveraineté, et comment les solutions contradictoires, adoptées et par l’état et par la cour de Rome, reproduisent cette antinomie radicale qui se retrouve toujours entre l’autorité et la liberté, ces deux termes extrêmes, entre lesquels les états comme les individus oscillent sans cesse, ces deux écueils sur lesquels on se sent alternativement poussé, sans pouvoir jamais garder le milieu. Or, la souveraineté, qui, prise au point de vue absolu, n’appartient qu’à Dieu, ne peut, dans l’ordre humain, appartenir qu’au peuple, qu’à la réunion collective de toutes les volontés et de toutes les intelligences.

Dévoué en politique au succès de la cause démocratique, M. de La Mennais aurait voulu persuader au clergé de divorcer avec l’état ; il aurait voulu que l’Église déclinât la solidarité des actes d’un pouvoir tombé en discrédit, et cherchât à recouvrer, par une indépendance qui ne pouvait se conquérir, il est vrai, qu’au prix de quelques dangers, le respect et l’affection des peuples ; il aurait voulu réconcilier avec les idées religieuses les esprits amenés à confondre dans une même réprobation un pouvoir impopulaire et rétrograde par essence, et la religion momentanément compromise par une alliance contraire à son esprit.

Cette volonté que l’on pourrait retrouver en germe dans les premiers travaux de M. de La Mennais, est aujourd’hui articulée d’une manière plus ferme et plus précise. Il se prononce en politique sur des questions que jusque-là, moitié par incertitude, moitié par prudence, il avait laissées dans l’ombre. M. de La Mennais repousse la transmission héréditaire du pouvoir : le grand mot est prononcé, il est républicain. Nous ne le suivrons pas dans l’éloquente critique qu’il fait de la politique intérieure et extérieure de la France depuis la révolution de 1830 ; dans l’accumulation énergique des griefs qui ont décidé sur ce point sa conviction jusque-là flottante. Le fragment inséré dans la Revue des Deux Mondes du 1er février 1835 a dû mettre le lecteur en état de juger par lui-même de la portée de cette profession de foi. L’accession de M. de La Mennais aux idées républicaines est un fait d’une grande importance. Il a, plus que personne, ébranlé des esprits qui jusque-là étaient restés, par le fait de leur éducation, étrangers aux sympathies populaires ; il a fait sous ce rapport une brèche considérable dans les rangs du clergé, de la jeunesse libérale mais non voltairienne, que la longue hostilité du libéralisme contre la religion avait indisposée et tenue dans l’éloignement. L’adhésion formelle et explicite d’un tel homme doit faire avancer ou reculer, mais, dans tous les cas, fera décider un grand nombre d’intelligences encore incertaines.

Sur un seul point ; nous eussions désiré des explications plus nettes. M. de La Mennais, homme politique, est aussi homme religieux ; il est prêtre. Ce qu’il a voulu en politique et en religion, le pape l’a condamné. Il persiste dans ses premières opinions, il les résume, les fortifie, les explique ; que pense-t-il alors de la compétence religieuse et politique du Saint-Siège ? Sa conduite, son livre, sa personne, sont une protestation vivante contre l’esprit de la cour de Rome. Des phrases ironiques lui échappent plus d’une fois à ce sujet ; et il dit pourtant (pag. LXXX), à propos de la séparation de l’église et de l’état, proposée par lui, repoussée par le pape : « Maintenant que la hiérarchie a prononcé, nous devons le croire et nous le croyons. » Une page plus loin, il fait remarquer ces paroles du pape, au sujet de la liberté de la presse : « On ne saurait trop la détester. » Or, en dépit de ses convictions constatées, on dirait qu’en cet endroit il se contient et s’impose le silence par une sorte de respect superstitieux en face d’un homme dont il a de loin contredit les principes et infirmé les doctrines. La pensée de M, de La Mennais, sa position comme prêtre, en face du pouvoir ecclésiastique, est claire aux yeux de tous ; mais on aimerait qu’elle fût claire par son aveu.

Si nous nous exprimons avec cette franchise sur un point presque personnel, c’est que nous savons tout ce que la force des idées et la puissance du talent empruntent de crédit à une position hautement constatée, qui va d’elle-même au-devant de l’induction, et échappe, à force de clarté, à ce que la libre interprétation peut avoir d’hostile et d’aveugle.




DE L’ALLEMAGNE[2]. — Henri Heine fait paraître aujourd’hui même un livre intitulé : De l’Allemagne. Collaborateur d’Heine, notre louange serait suspecte de partialité ; le blâme, s’il y avait lieu à en exprimer, nous serait pénible ; nous laisserons donc à d’autres le soin d’exalter ou d’attaquer ce livre, qui, nous le croyons, excitera de vives sympathies, et donnera lieu certainement aussi à de rudes attaques. Nous nous bornerons donc à quelques réflexions destinées à faciliter au public l’intelligence d’un livre qui se rattache par une filiation directe, quoique partielle, à la Revue des Deux Mondes. Nos lecteurs n’auront pas sans doute oublié, à l’heure qu’il est, les brillans articles de Heine sur l’Allemagne depuis Luther Ces articles se trouvent reproduits dans la nouvelle publication de Heine ainsi que les articles insérés, il y a quelques années. dans un autre recueil et qui commencèrent cette rude guerre, continuée depuis avec non moins de succès, mais plus de modération, dans ses publications subséquentes.

Allemand par la naissance, par l’imagination, par un certain mélange de bonhomie rêveuse et de scepticisme panthéistique, Heine appartient à la France par ses sympathies libérales, révolutionnaires même, par ses tendances réalistes, sensualistes, bizarrement alliées chez lui à l’exubérance d’imagination qu’il tient de sa mère-patrie. Venu en France, où il n’avait point à redouter les tracasseries des petits princes allemands, il s’est fait de la France une chaire à double écho, enseignant la France à l’Allemagne, l’Allemagne à la France, s’efforçant d’inspirer à l’Allemagne ce sentiment de liberté pratique, qui ne nous permet guère, à nous autres Français, de nous tenir pour satisfaits de concessions théoriques, si larges qu’elles puissent être, commentant à l’usage de la France les rêveries panthéistiques de l’Allemagne, et cherchant un point de ralliement, un drapeau commun entre les deux pays, un terrain neutre où le traité d’alliance puisse, sans répugnance, être signé des deux parts. Tel est Heine, tel on le retrouve en littérature, en poésie, en philosophie, en politique.

C’est ainsi qu’en littérature il avait fort bien compris que les tentatives du romantisme, l’exhumation du moyen-âge, la résurrection de la chevalerie et de toute la poésie long-temps oubliée de cette époque, s’appuyaient en définitive sur des sympathies catholiques qui avaient été l’aversion de toute sa vie. En France, où les mouvemens littéraires n’ont ni le même sérieux, ni la même gravité, où l’action des poètes et des critiques se trouve à chaque instant limitée par les intérêts et la marche ininterrompue du monde matériel, le romantisme suscita quelques beaux talens, apprit à mieux apprécier les poétiques beautés de l’art et de la société catholique, en butte, depuis Voltaire, à un sarcasme superficiel et routinier, répété sur la parole du maître. Il n’y avait pas lieu de craindre que cette belle sympathie pour le passé nous portât à vouloir pour notre compte des institutions ou des croyances qui avaient régné sur nos aïeux. Les beaux temps du romantisme, c’étaient les années 1825, 26, 27, 28 ; or, pendant que les romanciers, et les poètes, et les historiens, réhabilitaient le moyen-âge, chantaient la Vierge, réinstallaient sur son trône historique le vieux Grégoire VII, à cette même époque, la France politique repoussait la loi du sacrilège, renversait le ministère Villèle, imposait, sous M. de Martignac, la surveillance universitaire aux séminaires des jésuites, jusque-là exempts de tout contrôle. Dans ces retours littéraires vers le passé, il n’y avait donc pas le moindre péril pour les choses présentes, et l’on put voir au même instant, non-seulement dans la même nation, mais souvent dans le même homme, cette contradiction étrange en apparence et qui est si bien dans le caractère français : admiration théorique de l’esprit et des institutions du moyen-âge, et lutte acharnée et à la fin victorieuse contre les derniers restes de cette époque prolongés jusqu’au milieu de la nôtre.

En Allemagne, au contraire, où le bruit des questions et des assemblées politiques ne forme pas, comme en France, un perpétuel avertissement pour les imaginations ardentes, cette admiration pour le moyen-âge, pour le pape et l’empereur, sans contrepoids dans le présent, avait fait incliner les esprits, par un zèle aveugle d’imitation, vers des idées de despotisme politique et d’asservissement spirituel, qui seraient aujourd’hui pour l’Allemagne un anachronisme et un contre-sens. C’est contre cette tendance que Heine a voulu réagir en littérature ; ceux qui n’apprécieraient pas cette différence entre les effets du même mouvement littéraire en France et en Allemagne, s’expliqueraient mal Heine, et son antipathie passionnée jusqu’à l’injustice contre Mme de Staël ; c’est cette distinction à faire entre le catholicisme féodal d’Allemagne et le catholicisme de France, si empressé, depuis quelques années, à s’approprier les idées fécondes qui se produisent hors de son sein ; c’est cette distinction, dis-je, qu’Heine s’efforce d’établir dans la préface du livre dont nous parlons.

Si nous voulions le suivre dans ses travaux philosophiques, nous le verrions encore tendre au même but, au milieu de ses digressions et de l’indépendance de son allure. Les lecteurs de la Revue des Deux Mondes se souviennent avec quelle vigueur de bon sens et quelle verve d’imagination il a soufflé sur les vapeurs de la métaphysique allemande, avec quelle malice il a ridiculisé ces élucubrations profondes, qui, du cerveau des penseurs, n’ont pas la force de s’épancher sur le monde, savantes et laborieuses superfluités. C’est qu’en effet Heine, homme aux sympathies populaires, est impatient, dans son amour de la réalité, de voir enfin ce paradis si long-temps espéré, fût-ce celui de Mahomet, descendre sur la terre, de voir le corps, les sens, la vie matérielle en un mot, exilée jusqu’ici du sanctuaire, reconquérir enfin son droit de cité, et le peuple affranchi par là de ces jeûnes, de ces macérations rigoureuses, de ces abstinences sévères, qui lui sont si fort recommandées par les chanoines de la bourgeoisie catholique.

Après ce que nous venons de dire, on ne s’étonnera pas si le livre de Heine est dédié au père Enfantin qui lui avait fait demander d’Égypte quelques renseignemens sur la marche des idées en Allemagne. Les travaux les plus sérieux du saint-simonisme ont toujours en pour objet la réalisation d’une espèce de christianisme terrestre et politique assez conforme aux tendances personnelles de Heine. Cette dédicace d’ailleurs assez singulière dans la forme, est donc en soi chose peu surprenante.




L’Échelle des Femmes, par M. Emile Souvestre[3]. — La vie humaine se compose de deux parts bien distinctes : d’un côté les sentimens innés, les affections primitives ; tous nous avons des parens, des enfans, des amis dont le seul nom éveille en nous les émotions les plus nobles et les plus durables de l’ame : d’un autre côté, le monde où nous vivons nous enlace dès notre naissance d’une multitude d’entraves et d’habitudes nécessitées par les besoins d’une civilisation complexe et raffinée. Ces habitudes, ces préjugés, ces maximes, fruits d’une inspiration que le progrès du temps nous a rendue étrangère, forme au-dessus de notre tête comme une croûte maudite qui nous intercepte la vue du ciel, le contact de l’air pur et vivifiant ; aussi, à mesure qu’une morale plus douce et plus humaine inspire aux hommes le désir de refaire ce monde de convention, sous lequel ils sont venus chercher un abri, sur un modèle plus vaste, et suivant des proportions plus équitables, voit-on les hommes actifs et généreux s’empresser à l’œuvre, et tous à l’envi s’évertuer, comme dans une fourmilière laborieuse, à démolir, à retailler chaque pierre de l’édifice, afin de pouvoir le livrer meilleur à leurs enfans qu’ils ne l’ont reçu de leurs pères.

Le sort des femmes a été depuis quelques années l’objet spécial de l’attention de tous ceux qui pensent ou qui sentent. Le signal une fois donné, il a été facile de reconnaître écrit dans tous les livres de nos lois, dans tous les symboles dépositaires de nos traditions et de nos préjugés, combien à toutes les infirmités originelles de la femme, à ses faiblesses d’organisation, les conventions sociales ont ajouté de rigueurs injustes, de cruautés gratuites. On se plaint parfois de la monotone platitude où la société languit, de l’égoïsme qui éparpille et dessèche toutes les velléités nobles et généreuses, de la froideur, de l’impuissance où nous sommes de rien concevoir ou de rien entreprendre de grand, d’audacieux. Comment en serait-il autrement, lorsque les femmes, en qui réside toute spontanéité, toute inspiration, sont aujourd’hui, par le fait de leur éducation, et plus encore de la nôtre, réduites à dissimuler, à éteindre ce qu’il y a en elles de bon, de sincère, de poétique, et à n’acheter une condition supportable que par l’abandon des plus pures inspirations de leur cœur, quelquefois même par celui de leur propre dignité. Elevées dans des idées mesquinement bourgeoises, on leur apprend à, n’exiger d’un homme que de l’argent, une position matérielle, une pâture pour le corps. Pour les mériter, il ne faut être ni généreux, ni brave, ni distingué par aucune des qualités du cœur ou de l’esprit ; il faut seulement ou avoir reçu de son père en héritage un confortable patrimoine, ou, par une pratique assidue des coulisses de la Bourse, avoir acquis, avant que les cheveux aient entièrement blanchi, quelqu’une de ces fortunes rapides où la stricte probité n’arrive guère ; il faut, en un mot, pouvoir les nourrir, les parer, les amuser : celui qui a une pareille condition à leur offrir, celui-là est un bon parti recommandé aux innocens manèges des filles, envié et circonvenu par les savantes intrigues des mères rivales.

L’éducation bourgeoise a fructifié. Les femmes égoïstes ont engendré des hommes qui paient avec usure à leurs filles les intérêts des leçons de morale sèche et cupide dont on a bercé leur enfance. Go, my son, and make money, dit aujourd’hui la mère à son fils. Docile aux leçons maternelles, le fils saura peut-être faire fortune ; mais ne lui demandez pas de savoir faire le bonheur d’une femme, de respecter ses affections, de protéger sa faiblesse ; ceci n’a point fait partie du programme exigé d’un bon parti, et, comme il est dit dans l’Évangile : « Celui qui sème le vent recueille la tempête. »

C’est en grande partie par l’effet de cette réciprocité déplorable d’égoïsme brutal et de frivolité cupide, que nous sommes arrivés à ce honteux degré d’hébétation morale, qui, si nous ne devions nous en relever, ne nous laisserait bientôt plus dans le cœur d’admiration que pour les cuisiniers et les danseuses.

C’est le profond ressentiment des misères de la femme, et le désir de contribuer pour sa part à la relever de ses douleurs et de son abaissement, qui a fait prendre la plume à M. Emile Souvestre. Comme nous voyons dans l’art autre chose que la forme, et que nous faisons remonter plus haut l’origine de sa puissance et la cause de ses succès, nous applaudirions déjà M. Souvestre de s’être inspiré de cette noble cause. Il a représenté la vie intérieure de la femme dans quatre conditions différentes : la femme du peuple, victime de la brutalité et de la misère, et entraînée innocente dans l’abîme par son mari coupable ; la grisette, exposée aux séductions d’une vie plus élégante, développée par le cœur et par l’esprit, et retenue par la pauvreté dans une lutte inégale dont elle ne peut sortir qu’au prix de l’estime du monde, et quelquefois d’un mépris mérité ; la bourgeoise étouffée, hébétée par une éducation machinale ; enfin la grande dame pervertie par le goût du plaisir et desséchée par une concession prolongée aux sages exigences de la prudence mondaine. De ces quatre tableaux, celui de la grisette et celui de la bourgeoise sont incontestablement les meilleurs. La femme du peuple et la grande dame sont peintes avec des couleurs heureusement exagérées, et une certaine amertume qui trouble parfois l’impartialité présumée de l’historien. En général, le reproche qu’on pourrait adresser à M. Émile Souvestre, c’est que le sentiment philanthropique nuit parfois en lui aux développemens de l’artiste ; on sent trop le moraliste sous le conteur, il marche trop l’œil fixé sur la conclusion de son histoire ; et cette préoccupation précipite trop sa marche et abrège ses développemens. Mais ce qui assure un succès distingué au livre de M. Émile Souvestre, ce sont des détails pleins de sensibilité, un style ferme et rapide, et enfin la moralité élevée sous l’inspiration de laquelle son livre a été conçu.


Isabelle de Bavière, de M. Alexandre Dumas, a paru, il y a quelques jours, chez le libraire Dumont. Nous reviendrons sur ce livre qui présente un tableau rapide et dramatique du règne de Charles VI.


— C’est aux femmes surtout que s’adressent les Scènes de la vie castillane et andalouse de lord Feeling. Ce volume, qui paraît aujourd’hui chez le libraire Charpentier, offre une suite d’esquisses gracieuses et coquettes, et se recommande principalement par l’analyse patiente du sentiment, saisi plutôt dans ses nuances et ses demi-teintes, que dans ses couleurs les plus vives et les plus accusées.


— Un de nos collaborateurs, M. Barchou de Penhoën, va publier, chez le même libraire, sous le titre de Mémoires d’un officier d’état-major de l’expédition d’Afrique, des souvenirs personnels relatifs à la campagne de 1830, où il accompagnait en qualité d’aide-de-camp le général Berthezène. Ce livre, que nous avons lu, se distingue par deux qualités rarement réunies, l’animation et la sagacité.


— Il doit paraître cette semaine chez Ebrard, libraire-éditeur, rue des Mathurins, n° 24, un volume de poésies, intitulé Dernières paroles, où les amis de la réalité dans les peintures naturelles et morales trouveront plus d’un sujet de s’émouvoir. L’auteur, qui garde l’anonyme, ne pourra pourtant se dérober au souvenir qu’ont laissé certaines pièces insérées dans ce volume, et précédemment connues de quelques personnes. On ne saura méconnaître à cette lecture l’un des poètes les plus distingués de la génération littéraire de 1828, un de ceux auxquels il a été le mieux donné d’anoblir par l’art de véritables souffrances.


  1. Paris, Daubrée et Cailleux, rue du Bouloy.
  2. 2 vol. in-8°, librairie de Renduel.
  3. 2 vol. in-8°, librairie de Charpentier.