Chronique de la quinzaine - 14 août 1839

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Chronique n° 176
14 août 1839


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 août 1839.

Une grande incertitude règne sur les affaires d’Orient et sur les déterminations du gouvernement. Les bruits les plus contradictoires ont couru depuis quinze jours ; mais, dans l’état actuel des choses, il n’est pas de nouvelle qui soit entièrement dénuée de vraisemblance, car on peut s’attendre chaque jour à quelque grand événement. D’après les journaux, de vives dissensions auraient éclaté dans le conseil, au sujet de la conduite à tenir en orient ; mais ces divisions, si elles ont eu lieu réellement, et on peut le croire, vu les difficultés de la question, ces divisions ont dû cesser depuis peu de jours. Il paraît certain maintenant que les membres du cabinet sont d’accord, et qu’une résolution définitive a été arrêtée dans le conseil. Quant à la nature de cette résolution, le public en est encore réduit aux conjectures, et les conjectures même sont difficiles à faire ; car les dernières nouvelles d’Orient, qu’on dit importantes, ont été tenues secrètes. Elles ne peuvent tarder à être connues par les correspondances ordinaires. On ne parle pas de moins que de la prise de possession du Bosphore et des Dardanelles par les différentes puissances qui se disputent l’influence en Turquie.

Nous voyons cependant, par les dernières nouvelles, que la flotte commandée par l’amiral Stopford se dirigeait au nord, après avoir laissé la flotte française aux Dardanelles. L’escadre de l’amiral Lalande, aux Dardanelles, se compose des vaisseaux de ligne l’Iéna, le Jupiter, l’Hercule, le Triton, le Trident et le Généreux, des corvettes la Favorite et la Brillante, des bricks le Bougainville, la Comète et l’Argus, et du bateau à vapeur le Papin. Trois vaisseaux de ligne le Montebello, le Diadème, le Santi-Petri, et deux corvettes, la Victorieuse et la Belle-Poule, ont dû prendre la mer pour se ranger sous son commandement. Après avoir rallié ses forces, M. le contre amiral Lalande aura un effectif de dix-sept bâtimens, dont neuf vaisseaux de ligne, quatre corvettes, trois bricks et un bateau à vapeur. L’escadre anglaise comptait douze vaisseaux et quelques corvettes. L’armement des vaisseaux l’Alger, le Marengo, et de quelques autres bâtimens, qui se fait en ce moment, portera notre effectif au-dessus de celui des forces anglaises.

La France et l’Angleterre sont donc en mesure de prendre une imposante attitude de protection dans la mer de Marmara, en même temps qu’elles peuvent y pénétrer, même sans le firman que le gouvernement turc ne se croit pas en droit de leur accorder à cet effet, depuis le traité d’Unkiar-Skelessi. Les deux puissances alliées sont aussi maîtresses, en tenant la mer, de s’opposer à l’arrivée de la flotte turco-égyptienne et de Méhémet-Ali à Constantinople, si le pacha méditait ce dessein, comme l’ont annoncé quelques journaux. Sans doute, si le divan a appelé le pacha à Constantinople, il serait assez singulier, et assez peu conforme au droit politique des nations, d’empêcher un vassal de comparaître devant son souverain qui le mande, et de s’opposer à ce qu’il accepte l’autorité que celui-ci voudrait lui confier ; mais tout est singulier, tout sort, en quelque sorte, de la loi commune dans la question d’Orient.

Les journaux anglais se sont montrés très alarmés de la démarche que le divan a faite, dit-on, près de Méhémet-Ali. Un voyage de Méhémet-Ali à Constantinople serait, selon le Morning-Chronicle, une déclaration de guerre aux puissances. Ce serait appeler les Russes à Constantinople, et forcer l’Angleterre, ainsi que la France, à relever le gant. Ce langage, tenu par quelques feuilles anglaises quelquefois officielles, a son importance, et montre de quelles chances, peu faciles à prévoir, dépend aujourd’hui la paix de l’Europe.

L’Angleterre craint évidemment de voir Méhémet-Ali prendre une position trop forte, et la Russie a intérêt à voir le sultan dans une situation embarrassée qui le mette sous sa dépendance. La France seule peut jouer un rôle désintéressé dans les affaires d’Orient. On sait que la France veut la paix ; les grands sacrifices qu’elle a faits pour maintenir l’ordre et la tranquillité en Europe, nous dispensent de toute protestation pacifique. Nous ne pouvons être soupçonnés d’une pensée d’envahissement en Orient. On sait bien que nous ne convoitons pas Constantinople, et, pour l’Égypte, notre politique constante a été de protéger celui qui la gouverne, de l’aider à se maintenir, tout en désapprouvant les projets d’ambition qui pourraient l’entraîner au-delà des limites de son autorité actuelle. On voit tout de suite quelle influence peut exercer une puissance placée dans une situation telle que la nôtre. Dans la conférence de Londres, quand nous plaidions pour la Belgique contre la Hollande, nous parlions, en quelque sorte, dans notre propre cause, et l’Angleterre, qui, vu sa situation géographique, se prétendait plus désintéressée que nous dans la question, exigeait, comme un gage de paix, notre adhésion définitive au traité qui réduisait le territoire de la Belgique. La France se trouve vis-à-vis de l’Angleterre, en Orient, dans la situation où se trouvait l’Angleterre vis-à-vis d’elle, lors des négociations de la conférence. Nous sommes les alliés fidèles de l’Angleterre, mais nous désirons avant tout la paix de l’Europe, et notre devoir est d’exiger de l’Angleterre qu’elle sacrifie à cette paix européenne, si chèrement achetée par nous, les ressentimens qu’elle peut avoir contre le gouvernement égyptien, comme nous avons sacrifié nos sympathies dans l’affaire de la Belgique. Le gouvernement français se serait donc conformé à une saine politique, à une politique consacrée dans l’alliance anglo-française par un antécédent mémorable, en refusant d’accepter la proposition que lui faisait le cabinet anglais, et qui consistait à combiner les deux escadres pour forcer Méhémet-Ali à rendre la flotte ottomane. Cette proposition a été convertie, dit-on, par le cabinet français, en une mesure plus conciliante, et qui a été agréée à Londres. Les deux cabinets se borneraient à déclarer à Méhémet-Ali qu’ils regarderaient toute tentative de tourner la flotte ottomane contre le gouvernement turc, comme un attentat à la paix de l’Europe, et ils se borneraient à cette injonction. De la sorte, il n’y aurait pas lieu à bloquer le port d’Alexandrie, et à faire partir de l’amirauté quelques ordres semblables aux ordres de teneur pacifique adressés autrefois à l’amiral sir Édouard Codrington, et en marge desquels le duc de Clarence avait écrit « Ned, brûlez-moi tous ces coquins-là. »

Nous croyons le gouvernement anglais plus éclairé que les journaux anglais et que feu le duc de Clarence ; c’est pourquoi nous sommes disposés à croire que l’accord règne aujourd’hui entre la France et l’Angleterre sur la conduite à tenir en Orient. Un second Navarin, et il eût été inévitable si les escadres française et anglaise eussent voulu arracher de vive force la flotte turque à Méhémet-Ali, un second Navarin n’eût rien terminé en Orient. Une telle mesure serait si peu favorable aux intérêts de l’Angleterre, que la Russie serait venue volontiers l’aider dans cette œuvre de destruction. Sans attaquer les forces navales de Méhémet-Ali, la France et l’Angleterre peuvent l’empêcher d’accepter le commandement des forces ottomanes, s’il est vrai que cette proposition lui ait été faite par Akiff-Effendi au nom du jeune sultan. Deux grandes puissances, telles que l’Angleterre et nous, n’ont pas besoin de parler la torche à la main pour faire prévaloir leur influence, et les dépêches suffiront en pareil cas ; car Méhémet-Ali sait bien quelles forces maritimes, stationnent maintenant aux Dardanelles. Si le cabinet français a réellement repoussé les propositions de l’Angleterre, on doit reconnaître qu’il a compris le rôle qui appartient à la France, en cette circonstance du moins. Il s’agissait d’abord d’éloigner les forces anglaises d’Alexandrie où une tentation dangereuse pouvait s’emparer des Anglais ; il fallait marcher avec l’Angleterre et non la suivre, obéir à l’intérêt commun, qui est la paix de l’Europe, et non se plier aux exigences des ressentimens commerciaux et politiques de nos alliés, et le refus de s’associer à la démonstration proposée par le cabinet anglais est un acte qui doit être approuvé.

Le cabinet anglais peut voir avec déplaisir Méhémet-Ali, sorti de la manière la plus inopinée des embarras que lui préparait le sultan Mahmoud, demander aujourd’hui plus qu’il n’eût exigé avant les derniers évènemens, c’est-à-dire l’hérédité de l’Égypte avec celle de la Syrie et de Candie. Méhémet-Ali prétend maintenant que le sultan Mahmoud lui avait proposé, par l’entremise de Sarkim-Effendi, l’hérédité de la Syrie, de l’Égypte, du Said, et du sandjak de Tripoli. Il faudrait savoir à quelle époque ; mais, après tout, qu’importe ? Le principal est que le sultan Abdul-Medjid n’est guère en état de refuser les demandes de Méhémet-Ali, et que ces demandes sont fondées sur une sorte de droit. La France aussi voyait avec déplaisir enlever à la Belgique le Limbourg et une partie du Luxembourg, et ses motifs tenaient à d’impérieuses nécessités, à la défense de ses frontières, et la France cependant n’a pas mis d’opposition à la volonté des puissances, quand elle a vu que l’Angleterre lui demandait aussi cette concession. Disputer à Méhémet-Ali les résultats presque légitimes de sa victoire, ce serait remettre en question la situation entière de l’Orient, et la France ne pourrait donner les mains à une entreprise pareille. Il restera ensuite à assurer le pouvoir du sultan, à régler d’une manière stable ses rapports avec son vassal. Sans doute, la présence de Méhémet-Ali à Constantinople eût avancé les choses ; mais elle ferait ombrage à l’Angleterre, et la France fera bien peut-être de faire à son tour cette concession à son alliée.

Les journaux anglais essaient de détourner Méhémet-Ali du voyage de Constantinople, en lui parlant des dangers que sa vie pourrait y courir. Le danger ne serait pas pour Méhémet-Ali, mais pour le sultan, qui pourrait ainsi attirer l’armée russe dans son empire ; car il ne tiendrait qu’au gouvernement russe de déclarer qu’Abdul-Medjid n’est pas libre dans sa capitale, et à le regarder comme privé de son libre arbitre, ainsi que fit la France à l’égard de Ferdinand VII, sous la restauration. Après avoir éloigné les Anglais d’Alexandrie, la France a donc maintenant à éloigner les Russes de Constantinople ; et, s’il est temps encore, si des évènemens que nous n’avons pu prévoir ni connaître n’ont pas eu lieu, ce ne sera pas peut-être la partie la plus difficile de la tâche du gouvernement français. Le ministère cache avec soin les résolutions qu’il a prises. Nous désirons, peut-être sans l’espérer, que ce mystère ne soit pas de mauvais augure ; mais si l’on n’avait rien décidé, on n’aurait rien à cacher, et on semble du moins vouloir agir promptement, puisqu’on redoute d’être prévenu et surpris. Dans une cause où elle ne peut avoir en vue que la consolidation de la paix ; la France ne doit pas craindre d’agir avec décision. Si tel est le but du cabinet, il ne trouvera personne pour le désapprouver en France, et la fermeté qu’il montrera, s’il en montre toutefois, aura une bonne influence sur les affaires intérieures du pays.

L’amiral Boudin vient de rentrer à Brest, sur la frégate la Néréide. Le retour de la Néréide a déjà fait connaître les conventions additionnelles conclues entre l’amiral et les plénipotentiaires mexicains. Elles sont de nature à satisfaire les intérêts nationaux de la France, et la publication de ce document mettra fin aux récriminations dont l’amiral Baudin et le ministère qui l’avait chargé de l’expédition du Mexique, ont été l’objet dans la dernière session. Entre autres reproches qui avaient été faits à l’amiral Baudin, on lui avait adressé celui d’avoir abandonné toute réclamation au sujet de nos nationaux qui avaient souffert des violences exercées sur eux depuis le commencement des hostilités, et d’avoir renoncé à exiger la destitution des fonctionnaires prévaricateurs dont les Français avaient à se plaindre. II paraît que les conventions additionnelles portent sur différens points. Elles ont pour objet de déterminer la portion de l’artillerie du fort de Saint-Jean-d’Ulloa qui reste acquise à la France, de laisser au choix du roi la nomination de la tierce-puissance devant laquelle sera déféré le jugement des indemnités dues aux Français qui ont souffert de la loi d’expulsion, de régler le choix des commissions mixtes appelées à statuer sur le chiffre des indemnités ; enfin, de satisfaire la France par la destitution de certains fonctionnaires civils et militaires. Les instructions envoyées de Paris à l’amiral Baudin, le 23 avril 1838, lui fixaient le chiffre des indemnités, en lui laissant la latitude de donner des délais de paiement, toutefois après avoir pris l’avis des négocians français à la Véra-Cruz. Il était en outre recommandé à l’amiral d’exiger la punition des fonctionnaires dont le baron Deffaudis avait réclamé la destitution. L’un d’eux, le juge Tamayo, étant inamovible, on se bornait à demander son déplacement ; mais le plénipotentiaire devait exiger que sa conduite fût l’objet d’un blâme sévère et officiel. Enfin, les instructions portaient sur la stipulation, en faveur des sujets français, de la faculté de faire le commerce de détail, de jouir des droits de la nation la plus favorisée, et d’être exemptés des emprunts forcés et contributions de guerre. Ces différentes conditions paraissent avoir été obtenues par l’amiral Baudin, et la publication entière du traité suivra sans doute la ratification qui vient d’avoir lieu de la part du cabinet français. Le choix de la puissance qui doit donner son jugement sur la question de principes relative aux indemnités est très délicat, et nous espérons que le ministère ne perdra pas de vue toute son importance.

Quelques articles supplémentaires et très importans d’un autre traité, celui de la Tafna, ont été aussi portés à la connaissance du public. On sait quelles difficultés s’étaient élevées entre nous et Abd-el-Kader, sur la délimitation du territoire, laissée dans une certaine obscurité par le traité primitif. Des conférences ont eu lieu entre le maréchal gouverneur-général et l’émir, et ces limites ont été clairement fixées, de manière à ce que, dans la province d’Alger, la route d’Alger à Constantine serve de séparation, et comprennent dans notre territoire la route royale et tout le terrain au nord et à l’est des limites indiquées. La contribution de l’émir en fanègues de blé et d’orge est transformée en une contribution annuelle qui aura lieu pendant dix ans, et un dernier article est relatif aux ventes d’armes, de plomb, de soufre et de poudre, à faire à l’émir par la France. Ces conditions réglées, il ne reste plus qu’à les faire respecter par Abd-el-Kader. C’est la principale condition de l’affermissement de notre domination dans l’Algérie.

L’incertitude qui règne sur les affaires d’Orient, enveloppe encore la question des sucres. On avait essayé de former quelques conjectures sur le départ de M. le duc d’Orléans pour Bordeaux ; mais le départ de M. le duc d’Orléans a eu lieu, et il ne paraît pas que la résolution de dégrever les sucres coloniaux par ordonnance ait été prise par le conseil. Les dernières nouvelles des colonies sont cependant alarmantes, et le retour sur leur lest de quelques navires de commerce français suffit pour montrer l’état de nullité des communications de nos ports avec les Antilles. Les fluctuations du gouvernement et de ses agens, depuis quelques mois, ont encore ajouté à la détresse dont nous parlons, car rien n’est plus fatal aux affaires commerciales qu’une succession de mesures contraires les unes aux autres. Or, l’exportation directe en pays étranger accordée à nos colonies par leurs gouverneurs, la révocation de cette faculté par ordre du gouvernement de la métropole, la promesse faite au commerce de Bordeaux, qui avait produit une hausse sensible, et le silence actuel du ministère, qui paraît annoncer un refus, tout a contribué à jeter le plus grand discrédit sur l’industrie coloniale et sur toutes les industries qui en dépendent. Il serait inutile maintenant, ce nous semble, de discuter si le ministère a ou n’a pas le droit de dégrever les sucres coloniaux par ordonnance. Les adversaires de cette mesure regardent le sucre colonial comme une matière fabriquée, et les matières fabriquées ne peuvent être dégrevées ni imposées que par une loi ; d’autres regardent le sucre colonial comme une matière première qui rentre dans l’application de la loi du 17 octobre 1814. Le dégrever, c’est seulement diminuer un droit de douane et non un impôt, car le sucre colonial qui est envoyé en France, pour être soumis aux procédés de la raffinerie, ne peut être rangé parmi les matières fabriquées. La légalité de l’ordonnance se trouve, selon nous, parfaitement motivée par cette distinction, et il faut, au contraire, recourir à des distinctions subtiles pour en démontrer l’illégalité. Mais même en supposant que le droit de dégrèvement sur cette matière appartint exclusivement aux chambres, le ministère ferait encore bien d’engager sa responsabilité en cette circonstance. Il s’agit de nos colonies, de notre industrie maritime, de la conservation de notre marine marchande. Ce sont là d’assez grosses questions pour entraîner une administration à prendre l’initiative, sauf à demander un bill d’indemnité à ceux qui estiment que le sucre colonial étant matière fabriquée, il n’appartient qu’à la chambre de diminuer le poids de la taxe qui pèse sur elle. Le ministère vient d’obtenir des fonds pour l’amélioration de nos ports, il s’est plaint amèrement de la diminution de l’inscription maritime, il s’occupe d’augmenter nos ressources navales, et vient d’ordonner l’armement des vaisseaux qui stationnaient dans les bassins de Brest et de Toulon : comment cette sollicitude pour notre marine peut-elle se concilier avec l’abandon de nos colonies ? Est-ce le moment de discuter sur le plus ou moins de légalité d’une mesure que personne de ceux qui sont désintéressés dans la question n’a déclarée illégale dans la chambre ? Il est évident qu’en ajournant le dégrèvement, la chambre a voulu en laisser la responsabilité au ministère. La législature essaie malheureusement quelquefois de ce moyen timide de se ménager les électeurs, et de ne pas risquer sa popularité. Le ministère ne peut que gagner dans la chambre en n’imitant pas cette faiblesse. Elle lui saura gré d’avoir de la résolution pour elle, et au moins le cabinet aura mis sa conduite en harmonie avec les principes qu’il a exposés ? Se décidera-t-il enfin à prendre un parti ? Vouloir une marine royale redoutable, c’est vouloir une marine commerciale florissante, et ce n’est pas en faisant pousser l’herbe sur les quais de nos ports marchands, qu’on se ménagera des matelots pour nos flottes. S’il est vrai que le gouvernement ait pris une résolution nette en ce qui concerne l’Orient, il serait en voie de faire flotter haut le pavillon de la France. Est-ce le moment de faiblir dans une question qui intéresse au plus haut degré nos colonies et nos principaux ports ? Les forces maritimes qui se concentrent à Brest et à Toulon, ont crû et se sont formées au Havre, à Nantes, à Marseille et à Bordeaux ; l’amiral Baudin, qui vient d’ajouter une si belle page à nos fastes maritimes, exerçait, il y a peu d’années, la profession de capitaine au long cours. Enfin, qu’on jette un coup d’œil sur l’Angleterre, dont les flottes parcourent le monde entier, dont les troupes débarquent dans l’Asie centrale, sur les bords du golfe Persique et de la mer Rouge, pour ouvrir des ports marchands à son pavillon de commerce, et qu’on se demande ensuite si le moment est bien choisi pour fermer à nos armateurs notre plus régulier débouché, celui des Antilles ?

Une brochure publiée, il y a quelque temps, par M. le baron de Romand, a soulevé toute la presse légitimiste. La presse légitimiste a trouvé mauvais que M. de Romand ait fait un appel aux hommes modérés de son parti, et leur ait montré l’abîme qu’il y a entre eux et le parti républicain, avec lequel les légitimistes ont fait cause commune dans les élections. M. de Romand leur a demandé s’il était bien sensé, bien patriotique, de mettre ainsi tout l’état social en péril, pour payer tribut à leurs souvenirs politiques ; car ce n’était pas ainsi, sans doute, qu’ils comptaient mettre leurs principes en pratique. M. de Romand a montré là, selon nous, un grand souci de la considération de son parti, car nous n’hésitons pas à le dire, et nous le faisons en connaissance de cause, ce qui lui a porté le plus d’atteinte en Europe, c’est justement cette association des hommes les plus attachés au principe de la monarchie, au principe de la propriété, au principe religieux, aux mœurs de famille, et des partisans du gouvernement populaire, de la communauté des biens, du culte philosophique de l’Être suprême ; en un mot, cette alliance avec les ennemis mortels de tout ce que le parti légitimiste voudrait voir rétablir. A ce sujet, M. de Romand s’est trouvé en butte à de vives récriminations. On s’en est pris à son style, qui est très net, à ses principes, qui sont ceux d’un bon citoyen, et à sa conduite, qui est celle d’un homme courageux, lequel énonce loyalement une pensée juste et honnête. Ce n’est pas que tout le parti légitimiste ait désapprouvé M. de Romand. Il a recueilli, au contraire, de hautes et nombreuses approbations, et celle de M. de Châteaubriant a pu le consoler des reproches d’apostasie que lui adressent la Quotidienne et la Gazette. Une grande polémique s’est élevée, en outre, au sujet de la brochure de M. de Romand, entre les feuilles légitimistes et quelques-unes de celles qui, sous différentes nuances, défendent la monarchie de juillet. On ne convertira pas les feuilles légitimistes. Que deviendrait leur importance, si le parti légitimiste, conservant sa fidélité et ses principes conservateurs, se bornait à protester contre ce qui choque ses principes, et refusait de travailler à l’établissement de la restauration future, en passant avec la Gazette par les institutions démagogiques, ou en dénigrant indistinctement, avec la Quotidienne, tout ce qui se fait en France depuis dix ans ? Est-ce que les royalistes qui partagent les opinions de M. de Châteaubriant, voulaient rétablir en France les états-généraux et reculer de quelques siècles, et les hommes d’état royalistes qui ont paru aux affaires depuis 1814 jusqu’au ministère de M. de Polignac, étaient-ils, par hasard, sur la ligne des opinions de la Quotidienne ? Non certes ; et de même qu’on a dit que les partis se démoralisent dans les émigrations, on peut dire aussi qu’ils se dénaturent quand ils se tiennent dans un ilotisme volontaire, qui est une sorte d’émigration au milieu du pays. Avant de songer à rétablir la restauration, ce rêve impraticable, le parti légitimiste fera bien de se restaurer lui-même, et de redevenir ce qu’il était quand ses hommes les plus distingués, soumis à la Charte, n’avaient pas admis le divorce des idées royalistes et des sentimens constitutionnels du pays. C’est là ce que propose M. de Romand, et le moyen d’y parvenir n’est pas de frayer avec les partisans de la convention nationale ou de la république fraternelle de Babeuf, mais de prendre franchement part aux progrès sociaux de la France, de travailler à la rendre plus grande et plus forte, au lieu de l’affaiblir par d’hypocrites déclamations ou par d’audacieux appels à ses ennemis. Il est vrai qu’en agissant ainsi, le parti légitimiste renverserait quelques influences, et diminuerait l’importance de quelques hommes dont le talent consiste à le tenir isolé du reste du pays ; et c’est là ce qui excite la grande colère que nous avons vu se manifester au sujet de la brochure de M. de Romand. Le Pélerinage à Goritz n’excitera pas de semblables irritations. Les idées de M. de La Rochefoucault ne sont pas de celles qui jettent le trouble dans un parti, et ceux qui prétendent diriger le parti légitimiste s’accommodent bien mieux d’un culte aveugle et d’une religieuse vénération, que des vues d’une raison saine, qui veut qu’on soit de son temps et surtout de son pays.

REVUE LITTERAIRE


FRAGMENS PHILOSOPHIQUES, par M. Cousin[1] ; — Il y a peu de livres de nos jours, même parmi ceux que la facilité du sujet met à la portée de. tous, qui aient obtenu un succès aussi rapide et aussi durable que les Fragmens philosophiques de M. Cousin ; publiés en 1826, les voici arrivés, en 1838, à une troisième édition. Ils ont été traduits dans plusieurs langues ; ils ont passé les mers et porté jusqu’en Amérique le nom et les idées de l’auteur. Parmi les savans dont ils attiraient l’attention, ils ont ému et arraché à son silence le plus grand philosophe actuel de l’Allemagne, Schelling ; et il s’est élevé entre M. Cousin et lui une importante polémique, qui a mis, pour ainsi dire, en présence la France et l’Allemagne philosophiques. Enfin, pour que la destinée de ce livre fût complète, il a été en butte parmi nous aux attaques des sensualistes, aux colères des théologiens, et il s’est soutenu contre les unes et contre les autres. Je ne sais si l’avenir réserve de nouveaux adversaires à l’auteur des Fragmens. Il est certain qu’aujourd’hui, en France et en Europe, sa réputation n’est plus guère contestée, et ce n’est pas à lui qu’on reprochera de l’avoir acquise trop aisément, sans passer par le grand jour de la discussion et par les sévérités de la critique.

Il faudrait un long travail pour exposer les différentes questions sur lesquelles se sont partagés les amis et les ennemis de la philosophie de M. Cousin ; faute de pouvoir les indiquer toutes, je me bornerai à parler de la méthode qu’il a proclamée dans son livre, et de la tendance éclectique de son système. Ces deux points en comprennent beaucoup d’autres, à vrai dire, et suivant qu’on les entend de la même manière ou différemment, il y a bien des chances pour qu’on se rapproche ou qu’on se sépare sur toutes les autres questions.

La méthode a été l’objet des premières études de M. Cousin et l’instrument de ses projets de réforme. Il a consacré à s’en faire une et à la fixer, les laborieuses années de sa jeunesse, et voici celle à laquelle il nous apprend lui— même qu’il s’est arrêté. D’abord, c’est une méthode circonspecte et sûre, qui débute par l’observation. Personne n’ignore que l’ame humaine présente, comme le monde matériel, des faits nombreux à étudier. Ces faits sont ce qui se laisse connaître d’abord et directement, et ce qui mène à connaître tout le reste, en sorte qu’en philosophie comme en tout, il faut partir de l’observation pour appuyer ensuite sur les fondemens qu’elle pose le raisonnement inductif et déductif. Néglige-t-on l’observation pour le raisonnement, c’est-à-dire, en définitive, pour l’hypothèse ? on ramène la philosophie à cette incertitude d’opinions qui lui a été si souvent reprochée, et dont les sciences physiques elles-mêmes souffraient tout récemment encore. Au contraire, se résigne-t-on à observer ? on met la philosophie dans la voie du progrès, on affermit chacun de ses pas, on la fait entrer enfin dans l’esprit de notre siècle, qui devient de plus en plus exact et positif.

Cette méthode, selon M. Cousin, est de plus une méthode étendue et complète, qui fait succéder le raisonnement à l’observation, la synthèse à l’analyse, et qui, sûre de son point de départ, ne s’arrête pas qu’elle n’ait touché au but et aux limites les plus reculées que puisse atteindre l’intelligence humaine. Assurément, il n’a pas manqué jusqu’ici de philosophes qui faisaient un grand usage de la synthèse et du raisonnement, et qui s’élançaient jusqu’aux plus hauts problèmes de la science. Mais c’était leur tort d’arriver trop vite, trop directement au dernier degré de la méthode, et de commencer, comme dit M. Cousin, par la fin. Ainsi a fait Spinoza, ainsi Schelling, et tant d’autres hardis penseurs qui se sont perdus au milieu des hasards de l’hypothèse. D’autre part, c’est un penchant qui s’est rencontré chez un certain nombre de philosophes, et c’est la manie de bien des gens d’admettre les faits exclusivement, de ne pas vouloir les dépasser, et comme dit M. Cousin, de finir au commencement. Qui ne sait que Locke n’osait pas se prononcer sur la question de la nature de l’ame ; qu’Occam, au XIVe siècle, avait à peu près les mêmes scrupules, et que Reid s’est presque constamment renfermé dans des analyses psychologiques, éprouvant à s’avancer au-delà une sorte d’hésitation qui se change en erreur et en scepticisme dans les intelligences moindres. La méthode de M. Cousin s’efforce d’éviter ces deux écueils, l’hypothèse et le scepticisme. Elle donne au raisonnement la base solide de l’observation ; elle prête à l’observation la fécondité du raisonnement, et réunit ainsi pour les compléter l’un par l’autre les deux procédés qui constituent la vraie méthode.

Qui croirait en France que tant de circonspection et de hardiesse à la fois n’a pas trouvé grace devant le rationalisme de Schelling, et s’est confondu à ses yeux avec l’empirisme ? En revanche, les Allemands auraient peut-être de la peine à comprendre que cette méthode si sincèrement expérimentale ait été soupçonnée en France et en Angleterre de tendre au rationalisme. Chose curieuse ! les deux écoles entre lesquelles M. Cousin se plaçait, lui ont reproché précisément les excès qu’il s’efforçait de combattre et de corriger. Les rationalistes lui ont dit : vous êtes empirique ; les empiriques : Vous êtes rationaliste. Il eût été plus juste de reconnaître qu’il était ces deux choses dans une mesure convenable. Mais les partis en philosophie comme ailleurs se persuadent volontiers qu’on est exclusif autant qu’eux, et que chercher à étendre et à compléter leurs doctrines, c’est les abandonner pour passer sous le drapeau contraire. M. Cousin a, du moins, tiré des accusations contradictoires dont il a été l’objet un avantage, c’est qu’en les réfutant, il lui a suffi de les opposer les unes aux autres ; ce sont ses adversaires qui se sont chargés eux-mêmes de sa justification.

La direction éclectique de M. Cousin a donné lieu, comme sa méthode, à des objections de plusieurs sortes. On a dit souvent : « La philosophie éclectique est irrationnelle, elle roule dans un cercle vicieux ; car elle est la recherche d’une doctrine qui se fonderait sur des emprunts faits au passé. Or, pour faire ces emprunts avec discernement, il faudrait avoir déjà une doctrine à soi. » Voilà une objection spécieuse sans doute, et qui a l’air d’être sans réplique ; je soupçonne pourtant qu’elle n’a pas dû trop embarrasser M. Cousin, et qu’il l’avait même prévue. Je lis dans un de ses écrits : « Nous persistons à considérer comme utile et féconde l’opinion qui commence à se répandre aujourd’hui, que toute école exclusive est condamnée à l’erreur, quoiqu’elle contienne nécessairement quelque élément de vérité. De là, l’idée d’emprunter à chaque école, sans en excepter aucune. Cette impartialité, qui étudie tout, ne méprise rien et choisit partout, avec un discernement sévère, les vérités partielles que l’observation et le sens commun ont presque toujours introduites dans les systèmes les plus défectueux, est ce qu’on est convenu d’appeler d’un nom en lui-même aussi bon qu’un autre : éclectisme ; le mot n’est rien, la chose est tout. Or, il n’y a rien qui n’ait ses mauvais et ses bons côtés, ses périls comme ses séductions : la séduction est ici dans l’étendue et la richesse des matériaux… Mais là aussi est le danger : il faut savoir discerner les vérités des erreurs qui les entourent, et on ne peut le savoir qu’autant qu’on a fait soi-même une étude suffisante des problèmes philosophiques, de la nature humaine, de ses facultés et de leurs lois. C’est quand une analyse scientifique, patiente et profonde, nous a mis en possession des élémens réels de l’humanité, que nous pouvons reconnaître ce que les systèmes des philosophes possèdent et ce qui leur manque, discerner en eux le vrai et le faux, négliger l’un, nous approprier l’autre… Alors seulement vient le tour de l’analyse historique. »

Ce passage prouve que l’éclectisme, dans la pensée de son plus illustre représentant, ne peut s’établir qu’à deux conditions : l’une, psychologique, qui est l’observation des phénomènes de l’ame ; l’autre, historique, qui est l’étude du passé, entreprise dans le but de compléter et de confirmer la psychologie. Si la critique supprime la première de ces conditions, il est clair qu’alors elle réduit les philosophes éclectiques à l’absurde ; mais ceux-ci peuvent se défendre, en dissipant le malentendu sur lequel porte l’objection qu’on leur fait, et en montrant, par tous leurs écrits, qu’ils n’ont jamais songé à se passer, en histoire, d’un critérium fourni par la psychologie. Et comme c’est de la supposition qu’ils n’ont pas ce critérium, qu’on est parti pour les accuser de tenter une chose irrationnelle et impossible, et que cette supposition devient fausse, il s’ensuit que l’objection tombe pour M. Cousin, et que son éclectisme est, ainsi mis d’accord avec la logique.

Le système de M. Cousin se lie-t-il à sa méthode, en est-il la conséquence naturelle, de telle façon qu’on puisse dire que tout se suit et s’enchaîne dans la marche philosophique de l’auteur ? D’abord cette méthode conduit à une doctrine où tous les faits de l’ame humaine sont fidèlement recueillis, où toutes les questions sont étudiées à la lumière des faits ; or, quand on regarde à travers une doctrine pareille dans l’histoire, voici ce qui arrive : c’est qu’on y saisit aisément et l’on approuve une foule d’idées dont on avait de la peine à se rendre compte auparavant, et qu’on était assez tenté de condamner. On s’aperçoit que ces idées répondent à des faits que l’observation a constatés, à des questions dont elle a reconnu le germe, en quelque sorte, dans l’ame humaine ; on est donc amené à se dire que le passé n’est pas tant à dédaigner, qu’il renferme des vérités utiles, qu’il serait bon de les rechercher ; on conçoit l’alliance de la philosophie et de son histoire ; on devient, en un mot, éclectique. Et c’est si bien la méthode rappelée tout à l’heure qui mène à le devenir, que si on en suppose une autre, une qui soit exclusive, par exemple, celle-ci enfantera un système étroit et incomplet comme elle, et ce système, ne comprenant dans le passé que le très petit nombre de ceux qui appartiennent à son école, traitera les autres avec mépris et sera loin de l’éclectisme. On peut donc affirmer que c’est la méthode de M. Cousin qui l’a conduit à la théorie philosophique et historique qu’il a embrassée, tout comme une méthode contraire l’aurait fait aboutir à une théorie opposée, c’est-à-dire à une théorie anti-éclectique.

Maintenant l’éclectisme, sous la forme scientifique qu’il a revêtue dans les Fragmens, est-il en harmonie avec la pensée générale de notre époque ? Pour résoudre cette question, il suffit à M. Cousin de constater un fait : c’est le nombre des partisans que la philosophie éclectique rallie autour d’elle. D’où lui vient un tel succès ? Probablement de ce que le public a jugé que cette philosophie répondait à ses instincts et à ses penchans. Il est libre à chacun, comme on sait, d’imaginer des systèmes qui n’ont pas le moindre rapport avec les idées générales répandues dans l’esprit public. C’est une liberté dont beaucoup de gens profitent ; mais, de son côté aussi, l’esprit public en agit fort à son aise avec ces systèmes. Il les abandonne à leur isolement et à leur impuissance. S’il a favorisé, soutenu l’éclectisme, n’est-ce pas parce qu’il y rencontrait la satisfaction de ses besoins, la formule nette et précise de ce qu’il s’était dit à lui-même vaguement et obscurément ? N’est-ce pas enfin parce qu’il se sentait pénétré d’un secret instinct d’éclectisme ? Qu’on y regarde ; on verra qu’aujourd’hui la pensée humaine tend, sur tous les points, à rapprocher et à concilier entre elles les doctrines exclusives qui ont régné dans le passé. Cette tendance s’est marquée dans la politique ; elle a produit le gouvernement que nous avons. Elle se marque dans la littérature, où elle promet de substituer bientôt à la guerre que se faisaient deux écoles exclusives, la tolérance et les théories plus larges d’une école nouvelle. Elle se marque dans l’art, où l’on commence à soupçonner qu’il serait peut-être temps de chercher à réaliser le beau sous toutes ses formes et par tous les moyens, au lieu de s’attacher à la manière étroite de tel ou tel maître, et de partager l’empire de l’art entre mille prétentions, mille théories rivales. M. Cousin n’avait-il donc pas quelque droit d’écrire en 1833 : « L’esprit du XIXe siècle s’est reconnu dans l’éclectisme, et ils sauront bien faire leur route ensemble, à travers tous les obstacles.

Si maintenant nous suivions cette philosophie dans ses détails, peut-être y rencontrerions-nous des points sur lesquels il faudrait soumettre des doutes à l’auteur. Mais il vaut mieux s’en tenir aux idées générales, parce que c’est là ce qu’il y a de meilleur et de plus solide dans la gloire philosophique de M. Cousin. Beaucoup de solutions particulières de son système resteront. Quelques-unes tomberont sans doute devant la sévérité du temps et des éclectiques à venir ; mais ce qui restera de lui assurément, c’est sa méthode, c’est cet esprit d’éclectisme qu’il a fait pénétrer dans nos habitudes, c’est ce mouvement d’études historiques qu’il a créé en le rattachant aux destinées mêmes de la philosophie.

De tous les titres de M. Cousin à la célébrité, celui qu’on a le moins contesté est, à coup sûr, son admirable talent d’écrivain. Le volume entièrement nouveau qu’il vient de joindre à ses Fragmens ajoute encore à ses titres déjà nombreux. Un morceau justement célèbre sur M. Maine de Biran, le beau et éloquent travail sur M. Fourier, quatre pages sur Spinoza, qui sont restées dans la mémoire de tous ceux qui les ont lues, des lettres inédites de Leibnitz et de Malebranche, et plusieurs notices critiques, donnent un nouveau prix à cette troisième édition.


Deux publications italiennes de MM. Balbo et Leo

Opuscoli per servire alla storia delle citta e dei communi d’Italia raccolti da Cesare Balbo [2].-Depuis quelques années, les grandes entreprises historiques reprennent faveur en Italie, et plusieurs écrivains distingués, fidèles aux traditions de Muratori, travaillent à consoler par la science ce pays tristement déchu de tant de gloires. Le gouvernement sarde, lui-même, si prévenu en général contre les efforts de l’intelligence, si hostile au développement littéraire, s’est associé a cette généreuse pensée et a fait publier, sous le titre général de Monumenta patrioe, les premiers volumes d’une vaste collection historique. Parmi les savans qui, dans leur sphère, coopèrent à ce mouvement érudit, il est juste de distinguer deux comtes piémontais, M. Sclopis et M. Balbo. Une très estimable Histoire de la législation piémontaise, depuis le XIIe siècle jusqu’à Philibert-Emmanuel, a été publiée par M. Sclopis. Le nom du comte Balbo se rattache aussi à de remarquables travaux historiques et mérite d’être connu en France.

Les quelques lettres publiées dans le Courrier Français, en 1819, par Augustin Thierry, et qui depuis ont donné tant d’ardeur et d’éclat aux recherches sur l’affranchissement des communes, portent leur fruit à l’étranger, et de toutes parts, grace à notre grand historien, l’attention se tourne vers la révolution municipale du XIIe siècle, que la vaste collection qu’il prépare éclairera d’un jour nouveau. Comment faut-il procéder d’ans l’étude des communes italiennes ? Tel est le but du livre publié, par M. le comte Balbo. Cet ouvrage, qui porte l’empreinte d’un esprit impartial malgré sa vivacité, et, surtout d’une haute intelligence des devoirs de l’historien véridique, cet ouvrage, sans arriver à des conclusions anticipées et rigoureuses, en fait pressentir d’assez différentes de celles qui ont été proposées jusqu’ici sur les municipes italiens. Deux questions se présentent entre autres à M. Balbo, et on voit qu’il est très préoccupé des influences de la domination grecque, après les Goths, et du rôle des évêques dans le développement communal au-delà des Alpes. En tout son livre se montrent une érudition variée et étendue, une critique nette et vive, un ordre lumineux et précis.

Personne mieux que M. Balbo ne saurait jeter une vive lumière sur les vicissitudes de la constitution des cités lombardes, et la critique, française ne peut que l’encourager dans ces excellentes études, M. Balbo d’ailleurs est très attentif aux publications étrangères sur des sujets analogues ; il les traduit, il les annote. C’est ainsi que, sans en partager les théories exclusives, il a été amené à donner, en italien, le très systématique ouvrage du docteur Leo, dont nous allons parler. Déjà M. Eichorn, dans le journal de jurisprudence de Berlin, en 1815, s’était à peu près placé à ce point de vue, dont M. Leo ne peut guère revendiquer la priorité.


VINCENDE DELLA CONSTITUZIONE DELLE CITTA LOMBARDE di Enrico Leo ; traduzione dal tedesco del conte Balbo [3]. — Il est dans l’histoire de l’Italie une époque obscure et jusqu’à ce jour observée d’une manière incomplète, malgré son importance ; c’est la triste et sanglante période qui s’étend de l’arrivée des barbares jusqu’à la paix de Constance. L’Italie, tant de fois disputée, subit tour à tour les invasions lombardes, franques et allemandes. Les traditions d’un passé toujours lent à s’effacer et toujours puissant sur l’avenir se transforment au milieu des élémens nouveaux apportés par la barbarie, et c’est là, sous des ruines, qu’il faut chercher le secret des institutions politiques au moyen-âge, et la raison des évènemens qui suivirent tant de rapides conquêtes. M. Henri Leo, en écrivant l’histoire des révolutions municipales de la Lombardie sous les conquérans barbares, a donc heureusement dirigé ses recherches, et bien que restreintes à l’Italie supérieure, ces études, si elles n’avaient été enchaînées par un système absolu, prêteraient de nouvelles lumières à la science.

Voici en quelques lignes la théorie de M. Leo. Il affirme, contrairement à M. de Savigny, que les institutions romaines, le municipe, ne laissent aucune trace dans les villes de la Lombardie après la destruction de Milan par les Goths, et il croit trouver la cause de ce fait dans l’impitoyable rigueur des ravages, le refoulement des grandes familles vers l’Italie inférieure, la domination absolue des Lombards, et les persécutions individuelles. La conquête brise d’un seul coup tout le passé des vaincus. Elle impose aux dernières classes l’esclavage ; à la classe moyenne, une liberté dure et payée de la redevance féodale ; à tous, la dépendance immédiate des chefs barbares. Les Francs ne changent rien à cette triste condition ; ils constituent seulement sur des bases plus vastes la féodalité. Des rapports plus directs, plus voisins, s’établissent alors entre le seigneur et les vassaux, serfs et censiers. L’église, dont la puissance et la richesse se sont rapidement accrues après la destruction de l’arianisme, l’église demande et obtient des garanties. De là l’immunité ecclésiastique. Sous la protection de l’avoué, l’évêque, l’homme de l’autel, s’affranchit du seigneur ; le serf, l’homme du travail et de la terre, s’abrite près de l’évêque. De là aussi, dans le système de M. Leo, l’origine, éloignée sans doute, mais déjà bien distincte, de la commune lombarde ; car, selon lui, le serf demandera bientôt à l’église même, et obtiendra d’elle, par l’argent, les armes, ou la transaction libre, ce qu’elle avait d’abord, pour elle seule, obtenu de la noblesse conquérante. Ces premières et impuissantes garanties sont bien loin toutefois de constituer pour l’homme ou l’état le droit et la liberté. L’histoire de la Lombardie ne présente, pendant la domination des Francs, qu’une suite non interrompue de crimes et de désordres. Mais ces malheurs sans fin ne rendent que plus urgent encore le besoin d’un contrat fort et durable entre celui qui souffre et celui qui opprime. Les villes puisent chaque jour dans leur misère même un nouvel instinct d’affranchissement ; bientôt, grace à l’intervention de l’empereur Othon, et à quelques années de paix, toutes les forces latentes du droit communal se développent et grandissent, et les cités lombardes se trouvent rapidement élevées à cette haute puissance contre laquelle viendront échouer plus tard les armées impériales.

Dans cette partie de son livre, M. Leo tend à prouver que l’arrivée de l’empereur Othon ouvrit une ère nouvelle aux communes de l’Italie supérieure, et que l’affranchissement municipal ne fut, en quelque sorte, que la rigoureuse extension de l’immunité ecclésiastique. M. Leo invoque, à l’appui de ses assertions, l’histoire détaillée de Milan, la plus importante des villes lombardes ; il essaie de montrer ses archevêques toujours mêlés aux luttes populaires et rangés du côté du peuple, et il affirme que les intérêts de l’église se liaient d’une manière intime aux intérêts des communes, et que l’accroissement de sa puissance temporelle a toujours servi au développement de leurs libertés.

Lorsque arriva enfin le mouvement d’indépendance absolue, les bons hommes, les échevins, boni homines, scabini, qui rendaient primitivement la justice au nom et sous la pleine autorité du seigneur ou de l’avoué ecclésiastique, furent élus directement par le peuple. En changeant de condition, ils changèrent aussi des noms qui rappelaient les temps de servitude, et, fiers d’un pouvoir récemment conquis, ils essayèrent d’appuyer leur autorité de fraîche date sur les souvenirs glorieux du passé. Ils prirent le titre de consuls. Mais ces consuls du XIIe siècle n’étaient autres que les juges, les échevins, constitués par la conquête et l’organisation féodale. Leur nombre reste le même ; ils résident aux mêmes lieux, et leurs noms se mêlent et se confondent encore.

Ainsi dans cette histoire des cités lombardes se trouvent contredits deux grands systèmes historiques, l’un qui appartient à M. de Savigny et tend à établir pour l’Italie entière la permanence de la curie romaine à travers les invasions barbares ; l’autre, qui n’admet la commune que comme une tradition exclusive et longuement continuée de la garantie des Germains. M. Leo reconnaît, il est vrai, le caractère féodal et germanique de l’immunité, mais il n’y rattache la commune organisée et complète que par des élémens éloignés. Les hommes et les choses de l’immunité ayant été placés dès l’abord sous la discrétion et la conduite de l’église, c’est donc dans l’église seule qu’il faut chercher, d’après ce système, les causes du développement, de la puissance, de la constitution définitive de la commune.

Bien que le système de M. Leo soit plus que contestable, bien que la science positive des textes fasse tomber un grand nombre de ses assertions, il convient de reconnaître en ce livre de remarquables qualités d’intelligence et d’exposition. Les opinions hasardées que M. Leo a émises sur l’influence bienfaisante de l’église dans le mouvement communal, appellent un sévère examen. Elles ne paraissent pas être seulement chez lui la conséquence d’un catholicisme prévenu, et l’auteur prend volontiers parti pour les hérétiques ; à cette phrase, par exemple : « Dieu l’aida parce qu’il s’était aidé lui-même, » on pourrait juger avec raison qu’il est plus près du scepticisme que de la foi. Mais il est bien loin d’avoir gardé, en toute chose, cette indépendante liberté de jugement qui échappe à la haine comme aux affections. M. Leo est Allemand, et, par patriotisme sans doute, il prête aux Germains des instincts civilisateurs. C’est là, selon nous, une erreur grave, et bien que M. Leo puisse invoquer d’importantes autorités, nous n’hésitons pas à dire que l’Italie n’a reçu, à toutes les époques, des invasions germaniques que la misère et l’oppression.

— La librairie est toujours dans le même état de langueur ; elle n’a publié, en nouveautés littéraires, cette quinzaine, qu’un seul ouvrage qui mérite d’être remarqué. C’est Valdepeiras [4], par Mme Ch. Reybaud. Ce livre se compose d’une série de petits romans liés entre eux, pleins d’intérêt et de charmantes qualités ; nous en reparlerons.


  1. 2 vol. in-8° ; 1839. Chez Ladrange, quai des Augustins, 19.
  2. In-8°, Torino, 1838.
  3. Torino, 1838, in-8°.
  4. 2 vol. in-8°, chez Dumont, au Palais-Royal.