Chronique de la quinzaine, 1848/12

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Chronique n° 388
14 juin 1848


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 juin 1848.


Ni l’état des affaires ni l’état des esprits ne s’améliore sensiblement, il s’en faut de beaucoup, et nous le constatons dans la sincérité de nos inquiétudes. Nous tenons à ne point passer pour des alarmistes, parce qu’avant toute chose nous avons à cœur l’affermissement d’une société régulière ; mais nous sommes aussi par devoir, ou du moins nous tâchons d’être les fidèles échos de l’histoire courante, et force nous est de répéter ce qui s’entend partout. Or, où trouver maintenant quelqu’un qui respire à l’aise, quelqu’un qui ne se sente le cœur plus oppressé, dans le développement actuel des faits accomplis, qu’il ne l’avait dans la surprise du premier coup, quelqu’un enfin qui ne se plaigne et ne gémisse de marcher toujours sans voir et de tâtonner sans toucher ? Au début de la jeune république, on s’était d’avance approvisionné pour sa consolation d’un certain nombre d’espérances, on les avait en quelque sorte échelonnées le long de la route laborieuse qu’on s’attendait à parcourir. On les a toutes saluées à mesure qu’on avançait, et saluées trop bas plutôt que trop peu ; toutes, jusqu’à présent, se sont évanouies à mesure qu’on les abordait. On avait à qui mieux mieux compté sur le bon sens de chacun ; le bon sens est lent, et les heures vont vite. On avait compté sur les passions, qui vont encore plus vite que les heures, sur les nobles passions qui éclatent dans les foyers révolutionnaires, pour inspirer les masses ou lancer les individus : il s’est rencontré ce singulier phénomène, que la révolution de 1848 n’était point une révolution passionnée ; elle avait seulement des appétits. Toutes les fois qu’elle a voulu jouer à la passion, emboucher la trompette et se promener en triomphe, elle est tombée dans l’enthousiasme à froid, le pire des plagiats ; elle a été froide en comparaison de ses aînées, comme la mythologie des alexandrins en face des dieux du vieil Homère.

Par un contraste plus frappant encore, en dehors, au-dessus de cette révolution sans passion, il s’est produit dans la foule, dans l’immense majorité du pays, une passion véritable, la passion de l’ordre, provoquée par l’invasion désordonnée des systèmes factices au milieu du monde réel, la passion de l’ordre matériel, si ce ne pouvait être tout de suite l’ordre moral. Celle-là, pour sûr, n’a rien de révolutionnaire, et même, il faut bien l’avouer, presque rien de politique ; c’est l’instinct de la vie porté à sa plus haute puissance lorsque la vie est menacée, c’est la colère et l’effroi d’un tête-à-tête permanent avec je ne sais quel Érostrate qui renaîtrait sans cesse la torche à la main. La société souffre aujourd’hui dans cette passion-là, et voilà vraiment la fibre douloureuse qui tressaille chez elle. A défaut d’objet plus grandiose, en vue du plus pressant péril, la société s’est passionnée pour l’ordre, et elle s’attriste, elle s’indigne, elle murmure, parce qu’elle n’en a point à son contentement.

Quel est en effet le mot de la situation, le mot du jour ? Si ce n’est anarchie, comme le diraient des pessimistes, comme sembleraient le crier les tumultes de la rue, si ce n’est anarchie, c’est tout au moins contradiction, non pas la contradiction pacifique et féconde des opinions qui mûrissent en discutant, mais une contradiction brutale et flagrante dans toutes les sphères des pouvoirs publics dont le jeu est ainsi arrêté. Contradiction au sein de la commission exécutive, qui s’en cache en pure perte, au sein de son ministère, qui s’en vante, au sein de l’assemblée nationale, qui cherche toujours sa voie et son unité, au sein du corps électoral, qui, dans son centre le plus actif, vient de protester contre toute pensée d’unité par le plus marqué des schismes ; contradiction des idées et des personnes entre elles, contradiction plus fâcheuse des idées ou des personnes avec elles-mêmes, contradiction misérable ou violente pour laquelle on n’aperçoit d’ici ni d’accommodement très doux, ni de terme très prochain : tel est le mal qui découle de toutes les régions ou siège l’autorité, de l’urne même où l’autorité se retrempe, de l’urne du suffrage universel. Le suffrage universel a maintenant une seconde fois prononcé depuis la fondation de la république : l’oracle qu’il a rendu n’était soupçonné de personne, et plus qu’oracle au monde il mérite explication. Les élections parisiennes du 4 juin traduisent énergiquement un état de choses qu’il vaut mieux regarder de près que dissimuler.

Il y avait deux républiques en présence le lendemain du 24 février, celle qui pouvait s’asseoir sur des institutions raisonnables, se fortifier de tous les concours, s’adapter à toutes les exigences vraies du pays, celle au contraire qui voulait lâcher la bride à l’entraînement des masses ignorantes ou des utopies implacables ; il y avait la république possible et la république impossible. La république possible ne suscitait pas de dissidens ; c’était un miracle de concorde qui prouvait plus, à vrai dire, en faveur de l’irrésistible nécessité du fait qu’il ne témoignait en l’honneur de notre foi politique, mais enfin le miracle existait. Ceux des républicains de la veille qui étaient de cette république-là auraient dû se réjouir du surcroît d’alliances, et d’alliances très sincères, que leur valait leur victoire, justement parce qu’ils avaient vaincu sans combat ; bien loin de se réjouir, ils se sont effarouchés. Dans un intérêt qu’ils ont été probablement les seuls à juger très patriotique, ils se sont beaucoup plus alarmés du voisinage de ces inévitables auxiliaires qu’ils ne s’alarmaient de la concurrence dont les menaçait la république impossible, leur rivale de tous les temps. Ils ont même poussé l’horreur des républicains du lendemain jusqu’à pactiser à petit bruit avec certains d’entre leurs coreligionnaires de la veille, auxquels la veille ils n’auraient pas tendu la main. Bref ils ont ambitionné de faire de leur petite église l’unique représentation de la république possible, et, dans leur ardeur d’accaparement, ils ont jeté sur tout le reste du peuple français un double interdit, interdit foudroyant sur les ralliés de fraîche date, parce qu’ils n’avaient pas tous été les amis de leurs amis, interdit modeste et respectueux sur les fiers adhérens de la république impossible, parce qu’ils étaient des ennemis à la fois anciens et nouveaux. Il est ainsi arrivé que ce groupe directeur s’est trouvé bientôt passablement isolé. Il possédait un nombre donné d’illustrations, un nombre qui n’était pas inépuisable. Ayant à peu près placé tout son monde du premier coup, il n’avait plus guère de personnages en réserve pour une épreuve subséquente. La liste des candidats du National était trop évidemment l’œuvre imparfaite de gens au dépourvu. Cette liste a donc échoué. La république impossible, qui a l’honneur d’être toujours assez bien vue par quelques-uns des soutiens officiels de la république existante, la république des utopies et des conspirations, s’est levée comme un seul homme pour mettre en avant des noms plus significatifs et plus européens que les noms respectables, mais médiocres, déterrés, vaille que vaille, par le National, jusqu’à ce que cela fit onze. De leur côté, les nouveaux de la république possible, infiniment peu rassurés par le dévouement trop exclusif de leurs anciens, ont pris eux-mêmes dans leurs rangs d’autrefois les hommes que leurs anciens repoussaient ; ils les ont envoyés pour être leurs champions dans cette grande lutte qui va s’ouvrir contre l’anarchie, et comme ils partageaient le péril, ils ont voulu dorénavant partager la défense. Voilà comment la liste des derniers députés de Paris est composée tout entière de républicains du lendemain et d’enfans perdus de la république des rêves. Le juste milieu artificiel que l’on avait essayé d’organiser entre intimes est resté, dès le second engagement, au fond de l’urne électorale : il a succombé par pure impuissance d’être.

De quel bord pourtant ranger M. Caussidière, le premier des onze, le héros des barricades et le caprice de la bourgeoisie ? Il n’était rien hier que l’ami de M. Flocon, et le voici désormais qui éclipse la popularité municipale de l’honorable M. Moreau, sans gâter cette popularité révolutionnaire qui a peut-être failli lui procurer un gîte à Vincennes en compagnie du citoyen Sobrier. Aux 70,000 voix de la liste qui s’est si étrangement appelée la liste des ateliers nationaux, il en a joint 70,000 autres prélevées sur les listes de toutes couleurs. À quel titre, par quels mérites ? Le plus clair mérite de M. Caussidière, c’est d’avoir été lui-même en un temps où chacun ressemble à tout le monde. Il s’est démené, il a marché, il a écrit et parlé d’une façon dont personne ne marchait, n’écrivait et ne parlait. Il a été éloquent à sa manière, d’une éloquence brève et sans gène qui persuadait. Il n’a point eu, comme tant d’autres parmi nos modernes tribuns, ou des velléités bucoliques, ou des réminiscences bibliques, ou des aspirations sentimentales, ou des airs d’artiste incompris. Il s’est donné pour ce qu’il était, et il a convaincu les plus défians qu’il eût été le meilleur des préfets de police, s’il n’avait été en même temps le plus loyal frère des conspirateurs. Ces deux qualités aidant et l’une portant l’autre, le suffrage universel a fait de M. Caussidière un député de Paris.

Quant à M. Pierre Leroux, à M. Lagrange, à M. Proudhon, ils n’ont pas, que nous sachions, d’autre prétention que celle d’être les députés des ateliers nationaux. Condition bien singulière en vérité, pour un gouvernement, que de voir ainsi au plus près de son siège tout un camp de prétoriens payés par lui et organisés contre lui ! Nous souhaitons beaucoup que M. Trélat, qui montre une bonne volonté dont on lui tient compte, réussisse à mettre une discipline sérieuse dans cette immense institution ; en attendant, nous sommes réduits à nous féliciter du progrès tel quel qui s’y est peut-être accompli. On n’embrigade plus les travailleurs pour l’émeute, comme on l’essayait à leur insu le 16 avril et le 15 mai ; on les embrigade pour le suffrage, et ils répètent ce nouveau mot d’ordre sans en connaître plus long qu’ils n’en connaissaient quand ils répétaient l’autre jour : Vive la Pologne ! Les meneurs des partis extra-politiques, et qui sait ? les politiques en minorité dans le gouvernement, auront-ils ainsi à perpétuité sous la main un foyer d’agitation qu’ils pourront allumer d’une seule parole ? On a d’abord inventé de s’intituler la république démocratique : la désignation n’était point très exclusive en un pays où la monarchie elle-même n’avait pas d’autre base solide que la démocratie. On s’est donc rebaptisé pour se dire cette fois au grand complet la république démocratique et sociale, ce qui est un cri difficile et long à crier dans la rue, mais ce qui implique du moins certaines hypothèses que tout le monde ne se soucie pas d’endosser. Sous cette devise, on a groupé derrière M. Caussidière les noms de trois ouvriers tout-à-fait ignorés, de cinq journalistes qui vivraient très mal ensemble, de deux martyrs des anciennes batailles de carrefours qui n’ont point encore abdiqué leurs sombres souvenirs. On a dit à la classe des travailleurs que tout ce pêle-mêle était sa représentation la plus fidèle ; on le lui a dit en la saisissant sur place et d’emblée, par masses aveugles et compactes, en lui jetant plein les mains ces bizarres candidatures tirées à 400,000 exemplaires : elle a cru, et elle a voté.

C’est comme cela que les deux génies les plus négatifs qu’il y ait en ce temps-ci, M. Pierre Leroux et M. Proudhon, se trouvent les premiers officiellement délégués par le vœu populaire pour fonder la république sociale. Nous n’avons point à parler de M. Lagrange ; il y a des exaltations respectables, parce qu’elles sont irrémédiables, M. Lagrange affichait la semaine dernière, sur tous les murs, « qu’il jurait par Dieu et par la révolution » de sauver la patrie ; il trouvé ce langage-là naturel. Quant à M. Pierre Leroux et à M. Proudhon, nous ne cacherons pas que nous serions aises de les voir dans l’assemblée nationale, si leur présence n’y était pas, à l’heure qu’il est, un symptôme que nous déplorons. M. Proudhon est un esprit francomtois et un Francomtois d’esprit, ce qui ne va pas toujours ensemble. Il a une logique carrée qu’il soutient à tort et à travers avec une verve paradoxale et goguenarde qui ne manque pas d’empire. Il démolit pour son compte tous les socialistes, et les immole au profit d’une découverte financière que personne ne lui a encore disputée : M. Proudhon va porter à la chambre ce fameux projet de banque qui supprime la tyrannie du capital, en revenant à l’âge d’or des échanges en nature, et simplifie l’éternelle question de la balance du commerce en exilant d’un coup tout le numéraire à l’étranger. Ce sera bien fait d’expliquer la chose de haut, et, pour notre part, nous l’en conjurons. Il en est de la banque de M. Proudhon comme des théories socialistes dont il se moque si gaillardement : ce qu’il y a de bon dans tout cela appartient à tout le monde, et ne vient à jour qu’une fois la théorie morte. M. Pierre Leroux nous embarrasse plus que M. Proudhon : il est le commencement d’un dieu, et l’on ne sait vraiment où placer les dieux d’ici-bas, quand ils ne sont pas terminés. Nous avons peine à discerner le genre de services qu’il pourrait plus ou moins rendre à l’assemblée : analyste rêveur, M. Leroux critique à merveille, mais il n’a jamais rien construit. Il n’est pas économiste, il n’est pas jurisconsulte, il n’est pas historien ; il appliquera donc sa philosophie aux choses politiques, et sa philosophie, appliquée telle qu’il la prêchait aux dernières élections, devant le club de M. Barbès, dans un concile dont il devait être la lumière, son système à lui, c’était de faire que le gouvernement de la commune, comme l’art de l’imprimerie ou celui du sabotier, devint enfin à la fois sensation — sentiment — connaissance. Somme toute, il est évident qu’il faudra mettre M. Leroux au comité de constitution.

Grace à l’ensemble avec lequel le peuple votait pour ses futurs bienfaiteurs, grace à la coupable nonchalance des heureux de certains arrondissemens qui n’ont pas daigné interrompre les loisirs de leur villégiature, Paris aurait peut-être encore reçu pour représentant tel ou tel des prisonniers de Vincennes, si l’apparition d’une candidature inattendue n’avait déconcerté toutes les combinaisons. Cette candidature est sortie de terre comme un décor de théâtre au coup de sifflet du machiniste. Le prince Louis-Napoléon, le prétendant de Strasbourg et de Boulogne, s’est trouvé député de Paris avant même que Paris se doutât qu’il pourrait l’être. L’étoile impériale se levait au même instant avec la même soudaineté pour recevoir le même hommage dans l’Yonne et dans la Charente-Inférieure. Les paysans de la Saintonge, entraînés à l’improviste comme par un signal, déchiraient leurs bulletins, déjà tout écrits, pour substituer le nom fascinateur des Césars au nom d’un citoyen républicain. Les ouvriers de Paris, les travailleurs des ateliers nationaux, effaçaient de la liste sacramentelle qu’on leur avait distribuée le nom qui plaisait le moins à chacun en particulier, le nom sur lequel chacun avait eu le plus de répugnance à vaincre, et ils proclamaient Louis Bonaparte. Qu’il y ait dans cet élan des suggestions artificielles, de l’argent répandu, des émissaires autorisés ou non, mais vigoureux et adroits, cela ne fait pas doute en présence des troubles qui ont accompagné, qui accompagnent encore cet étrange avènement d’un proscrit. Il est cependant autre chose sous ces manifestations, autre chose de plus grave. Si elles étaient circonscrites à Paris, on pourrait imaginer qu’elles servent uniquement de prétexte et de masque aux menées souterraines des purs anarchistes ; rayonnant, comme elles font, jusqu’en province, elles traduisent assurément une portion plus intime et plus sérieuse des vrais sentimens populaires. Les masses ne se sentent pas gouvernées depuis tantôt cinq mois, et elles aspirent à l’être ; elles votent un nom qui est pour elles l’idéal de la force glorieuse. Cela ne prouverait pas qu’elles soient très imbues de l’esprit républicain, mais cela doit servir de leçon aux républicains qui nous administrent.

La leçon a-t-elle été comprise par la commission exécutive quand M. Lamartine, sous l’émotion trop directe d’un attentat qu’il a tout de suite trop poétisé, a demandé du haut de la tribune nationale que l’assemblée refusât d’admettre dans son sein le prince Louis Bonaparte ? Nous ne le croyons pas. Exclure le représentant du peuple, c’était constituer le prétendant impérial ; l’assemblée n’a pas sanctionné cette faute. La commission exécutive en a été pour une démarche avortée. Les inquiétudes qu’elle laissait percer auront peut-être semblé trop particulières, nous ne vouions pas dire trop égoïstes, et l’assemblée, qui n’aime la république que pour elle-même, aura voulu montrer avec éclat qu’elle ne craignait pas du tout sur ce large et ferme terrain un compétiteur dont sa commission s’était si vite effrayée du sein des régions plus exclusives qu’elle a fort à cœur de s’approprier, ne fût-ce que pour le temps d’un intérim. L’assemblée a eu grandement raison : le prince Louis Bonaparte a semé par deux fois chez nous des souvenirs qui l’empêchent d’être jamais très dangereux. De loin, c’est un César en expectative ; de près, disent les biographies dont nous sommes inondés depuis deux jours, de près, « c’est à faire frissonner, surtout lorsqu’il se tourne, un soldat de la vieille garde ! » Ne voilà-t-il pas bien à propos un grognard redoutable pour mettre en face de nos gamins belliqueux ? Si la nomination du prince Louis révèle, à tout prendre, un penchant décidé de l’opinion publique, il est du moins certain que ce penchant ne s’adresse pas à sa personne. La France veut être gouvernée ; c’est là le secret des secrets. Le Napoléon républicain et la République napoléonienne, ces journaux nouveau-nés qui épouvantent l’esprit gouvernemental de M. Ledru-Rollin, seront très malins s’ils prouvent autre chose.

Ce besoin d’une autorité intelligente, d’une énergie protectrice, ce désir éminemment social d’avoir une règle fondée et un pouvoir vigilant qui maintienne le respect de la règle, tous ces instincts aussi compatibles avec la république qu’avec la monarchie, se sont enfin prononcés de la façon la plus radicale dans l’événement majeur des élections du 4 juin. Nous parlons de la double nomination du général Changarnier et de M. Thiers à Paris, des quatre nominations de M. Thiers dans la Mayenne, dans l’Orne, dans la Gironde et dans la Seine-Inférieure. Le général Changarnier est une des gloires les mieux acquises de notre armée d’Afrique, de cette bonne et vaillante armée qui représente déjà si énergiquement à l’assemblée nationale, par l’organe du général Cavaignac et du général Bedeau, la sainte cause de l’ordre dans la liberté. La garde nationale avait pu apprécier son nouvel élu lors de la journée du 16 avril ; elle serait fière maintenant de le voir à sa tête, si, comme il l’a publiquement annoncé, il quitte le gouvernement de l’Algérie pour venir siéger à son banc de député. La mission de M. Thiers est encore autrement délicate et grave, grave par la responsabilité que les suffrages d’une masse si considérable d’électeurs l’obligent d’accepter, délicate et périlleuse pour le pays comme pour lui-même par les chances mauvaises, par les difficultés de toute sorte qui l’attendent peut-être dans cette carrière inconnue où nous souhaitons ardemment à son patriotisme la seule récompense qu’il ambitionne, le droit de servir la France. M Thiers est, avant tout, un homme de bon sens ; il trouve un ordre établi, ce n’est pas lui qui conspirera pour le renverser. La justesse de son esprit lui dit assez haut que renverser vaut toujours moins qu’affermir. Il n’arrive pas à l’assemblée en chef de parti, il ne pose en prétendant pour aucune dictature, il n’a de hâte pour quoi que ce soit, excepté pour être utile. Ce n’est pas un chef de parti que cinq départemens ont nommé d’un accord unanime dans les circonstances désastreuses que nous traversons, c’est un conseiller d’autant plus autorisé qu’il sera plus désintéressé ; c’est un maître en fait de doctrines administratives, c’est un expert en finances, le disciple du baron Louis. M. Thiers, nous n’en doutons pas un seul instant, comprend ainsi le rôle qui lui est réservé. Il n’est pas du tout pressé de toucher aux questions politiques ; il faudra bien qu’on l’appelle dans les questions d’affaires. Il n’y entrera point en opposant systématique et batailleur, qui ne demande qu’à être battu, comme le Misanthrope voulait perdre son procès ; il portera sur ces discussions scabreuses une force calme et bienveillante. Les membres de l’ancienne chambre que la confiance du pays a renvoyés à l’assemblée nationale n’ont point à y guerroyer pour le pur plaisir de la guerre ; ils peuvent ne pas goûter la conduite qu’on donne aux choses ; mais le mérite de leur résistance, ce sera long-temps encore d’être aussi sage, aussi froide qu’elle doit être décidée.

Vis-à-vis de cette chambre ainsi renouvelée, vis-à-vis de cette brusque et malheureuse scission dont les élections du 4 juin ont démontré la possibilité dans la capitale, que dit, que fait, que devient le comité directeur de la république ? Nous avons, quoi qu’il nous en coûte, à nous exprimer en toute franchise sur la position présente de M. de Lamartine. Nous suivons scrupuleusement le mouvement qui s’accomplit à son sujet dans l’opinion. Nous regrettons d’en être à confesser que ce mouvement qu’il pouvait dominer, qui le portait en quelque sorte au pinacle, se retire maintenant et le laisse retomber de bien haut. Nous avons raconté, nous avons éprouvé nous-mêmes cette impression pénible produite dans le public par l’inexplicable alliance que M. de Lamartine avait affichée, lorsque l’assemblée nationale forma la commission exécutive. Cette impression s’est depuis constamment aggravée, quand on a vu que de cette alliance il résultait au sein de la commission le même tiraillement, le même empêchement de rien accomplir qui avait si souvent annulé l’action du gouvernement provisoire. Il est un cri qui devrait bien aller jusqu’aux oreilles de M. de Lamartine, c’est le cri de l’étonnement, de l’affliction, qui saisit tout le monde en le voyant perdre à plaisir cette place magnifique qu’il avait dans la France de février. Il était si simple pour lui de s’appuyer sur les gens raisonnables, sur les amis éclairés de l’état, sur les vrais et sages représentans des intérêts sociaux. C’est à ceux-là cependant qu’il a tourné le dos au plus vite, c’est à cette force honnête et sûre qu’il a comme manqué de parole en quêtant ailleurs ces forces incohérentes et indisciplinées que méprisent d’ordinaire les grands fondateurs, parce qu’elles appartiennent de droit aux agitateurs vulgaires. On croirait qu’il met de l’amour-propre à dresser sa statue sur un piédestal chancelant. Il y a des gens irrités qui jurent que M. de Lamartine n’est pas seulement un sauveur inspiré, mais aussi un calculateur qui, calculant toujours, calcule quelquefois mal ; ces gens-là prétendent que M. de Lamartine a voulu se rendre nécessaire en gardant, en accroissant un entourage dont il dût être l’unique palliatif, en s’associant des instrumens dont personne que lui ne pût corriger l’odieux, en menaçant toujours son pays d’un orage qu’il ne dépendait que de lui de lâcher ou de contenir. Ce qu’il y a de faux sans doute dans ces imputations violentes, c’est l’intention machiavélique qu’elles supposent ; ce qu’il y a de vrai, c’est que la puissante imagination de M. de Lamartine se plait peut-être involontairement à provoquer les tempêtes pour jouir en elle-même de l’orgueil qu’elle sent à les dompter, c’est qu’une vie précipitée comme celle-là dans un courant d’émotions profondes ne s’en rassasie pas, et se tourmente à les multiplier pour l’honneur d’en sortir victorieuse. Ce sont là malheureusement des passe-temps de prince qui ne conviennent guère au berceau d’une république. M. de Lamartine disait avant-hier qu’il avait conspiré avec certains hommes, « comme le paratonnerre conspire avec les nuages. » De même que tous les mots qui viennent aux gens d’esprit à défaut d’argumens, ce mot-là était une naïveté ; M. de Lamartine y révélait son cœur : il a trop d’agrément à jouer avec la foudre. Le Jupiter de la fable était aussi un assembleur de nuages ; mais il lui suffisait de souffler dessus pour les dissiper. M. de Lamartine devrait bien se dépêcher d’en faire autant.

Sa situation personnelle, et avec la sienne celle de tous ses collègues, se tendent en effet beaucoup. Hier, l’assemblée les a rudement abandonnés dans la voie d’exclusion où ils voulaient l’engager. Avant-hier, on en était à formuler un vote de confiance, une question de cabinet, où ce n’était pas le ministère, où c’était la commission elle-même qui déposait sur la tribune ses portefeuilles quasi-royaux. Il est vrai qu’elle ne risquait rien. Il s’agissait d’un crédit de 100,000 francs par mois pour dépenses de sûreté générale, c’est-à-dire pour les frais de police particuliers à la commission. Ce n’est point en république qu’on marchande les fonds secrets, et il y avait d’ailleurs une certaine impropriété dans un débat ainsi présenté à l’assemblée nationale. Une assemblée qui peut déposséder le pouvoir exécutif du moment où il lui déplait n’a pas besoin, pour le renverser, de ces détours trop savans dont il fallait user quand le pouvoir exécutif relevait avant tout de la prérogative monarchique. Le directoire a donc emporté ses 1,200,000 francs, et la question de confiance n’a presque pas été abordée.. On l’avait soulevée par impatience, sur le bruit très authentique qu’au milieu de l’anxiété générale, la commission s’épanouissait dans une béatitude qui n’était qu’à son usage. Un orateur plus courageux qu’expérimenté, M. d’Adelswaerd, a vivement appuyé sur les plaies mal couvertes par cette béatitude désolante. M. de Lamartine, dans un discours qui n’était point, tant s’en faut, un monument, a glorifié son œuvre et celle de ses collègues ; il a renouvelé, par une adhésion très banale et très incontestable, son serment de fidélité vis-à-vis de la famille et de la propriété ; enfin il a protesté de l’union touchante qui régnait entre tous les membres du gouvernement. Le tambour du dehors et les coups de pistolet napoléoniens aidant à la chose, l’accueil qu’on a fait à cette éloquence trop sensiblement ramollie n’a été que froid. Il eût été glacial sans les intermèdes.

Nous serions, pour notre part, très curieux d’apprendre comment cette déclaration de bonne entente et d’intime union, si généreusement exprimée au nom du pouvoir tout entier, s’accorde cependant avec l’attitude extérieure, avec les démarches publiques des différens dépositaires du pouvoir. Nous avons encore sous les yeux les scènes pitoyables de l’autre semaine, et, pour ainsi parler, les scandales de gouvernement dont l’assemblée a subi le spectacle dans l’affaire de M. Louis Blanc. Loin de nous la fantaisie de toucher aux cendres de M. Crémieux ; la fantaisie serait maussade. Il faut l’amère et persévérante rancune de M. Jules Favre pour fouiller encore, comme il le faisait hier, cette pauvre ruine ministérielle dont il jetait dédaigneusement la poussière à la face de M. Ledru-Rollin. M. Crémieux s’est dissous devant un rayon de vérité, comme ces corps desséchés qui tombent en poudre, si, par aventure, ils sont frappés d’un rayon du jour. M. Crémieux n’est plus ; mais, du temps qu’il était, écoutez M. Jules Favre, l’ancien sous-secrétaire d’état aux affaires étrangères : vous allez savoir comme le cabinet, comme le directoire, marchaient d’ensemble et d’accord. Poursuivra-t-on M. Louis Blanc ? exilera-t-on Louis Bonaparte ? L’un disait oui, l’autre non. Le hasard de la discussion définitive, la fortune des combats parlementaires, peut-être bien quelques soudaines influences, quelque urgence inattendue, décidaient qui avait droit ou qui avait tort. C’est ainsi que M. Portalis et M. Landrin ont été désavoués sur le champ de bataille par le chef de leur ordre, qui les y avait lui-même conduits. C’est ainsi que M. Napoléon Bonaparte recevait du ministre de l’intérieur l’assurance authentique qu’il n’y aurait point de mesures prises contre son parent, à l’instant même où on les dictait ailleurs.

Quel échange exemplaire de confidences et de bons rapports ! Tout le gouvernement marche comme un seul homme ! Oui, vraiment ! voyez donc M. Flocon se lever, se lever de toute sa hauteur et non pas à moitié, pour déclarer de son air le plus content qu’on voulait l’engager, mais qu’on ne l’engagera pas, qu’il est ministre, mais qu’il n’en est pas moins homme, et qu’il pense toujours en sa qualité de Flocon, s’il agit quelquefois autrement en sa qualité de ministre. Nous ne regardons jamais ce glorieux personnage accoté nonchalamment au marbre de la tribune comme à la bande d’un billard, sans nous demander ce que les amis de M. Flocon auraient dit de lui, si quelque mauvais astre avait fait de M. Flocon un ministre de la monarchie. Nous ne voulons pas insister davantage. Il nous paraît que le gouvernement n’est point le plus uni du monde, quand il hésite et recule comme dans la proposition des décrets sur les attroupemens et sur l’affichage ; quand il laisse, comme il l’a fait à propos du premier, un seul de ses membres subir l’impopularité attachée par le temps qui court à toute loi d’ordre public ; quand il envoie d’heure en heure des ordres contradictoires sur une ligne télégraphique, comme dans l’histoire mystérieuse de M. Émile Thomas, lequel, par parenthèse, est accusé de dilapidation en bel et bon style du Moniteur, sans pouvoir venir à bout d’être jugé. Tout cela, nous assure M. de Lamartine, c’est de la paix et de l’union ; soit, nous l’en croyons sur parole juste autant que l’assemblée l’en a cru. L’assemblée nationale a maintenant en vue de plus pressans objets : la question des finances va s’ouvrir la semaine prochaine, et c’est une question sur laquelle l’assemblée a décidément main-mise par l’intermédiaire de ses comités.

M. Duclerc doit penser que les comités ont été inventés pour son supplice par la commission de règlement. Il est du reste évident en principe que le pouvoir exécutif résiderait de fait dans l’assemblée délibérante, si le système des comités était consacré par la future constitution. En lutte avec un pouvoir intelligent et capable, les comités ne seraient que l’anarchie organisée : vis-à-vis de la jeune expérience de M. Duclerc, le comité des finances en particulier peut être à bon droit regardé comme un instrument de salut public. Tous les membres de l’assemblée qui ont ou qui veulent avoir sur la matière une aptitude spéciale se serrant là l’un contre l’autre, les témérités ministérielles ont une peine effroyable à rompre le réseau qu’on leur oppose. Le ministère essaie bien d’armer au besoin comités contre comités : c’est ce qu’on a vu dernièrement lorsqu’à propos des chemins de fer, le comité des travaux publics s’est petit à petit insurgé contre le comité des finances ; mais celui-ci tient bon, et les déboires de M. Duclerc à la tribune publique ne sont rien, dit-on, en comparaison des malheurs qu’il essuie à huis-clos devant le tapis vert du comité. C’est ce redoutable comité qui l’a si rudement poursuivi en le sommant de lui confier le secret magique avec lequel il allait vivifier le trésor, pourvu qu’on commençât par l’obérer un peu plus en votant à discrétion le rachat des chemins de fer. C’est ce comité qui voulait liquider les créances immédiatement exigibles des porteurs de bons du trésor et des dépositaires des caisses d’épargne avant de contracter une nouvelle dette vis-à-vis des actionnaires de chemins. On sait comment le comité a été battu sur la question de priorité quand le ministre a fait d’une affaire de finances une affaire de parti. Nous attendrons, pour entrer dans l’examen de tout ce côté de la situation, le très prochain débat qui doit y jeter beaucoup de lumière et commencer les travaux vraiment sérieux de l’assemblée. On verra là ce que vaut le grand secret dévoilé par M. Duclerc dans l’orageuse séance d’avant-hier. Ce qu’on en peut penser au premier aperçu, c’est qu’il fait argent de tout ; mais, selon la commune destinée de ces sortes d’opérations, il faudra seulement que tout veuille bien devenir argent. M. Duclerc est un jeune homme qui a beaucoup de conscience et de bonne volonté ; c’est assez pour tout apprendre, ce n’est pas suffisant pour rien diriger. Il était l’économiste du National ; on ne saurait dire en vérité que ce soit une raison de passer d’emblée premier financier de la république.

M. Duclerc doit sentir maintenant combien il est vrai que la critique est plus aisée que l’art, et M. Garnier-Pagès peut bien risquer avec lui la même confession. L’on se rappelle l’acerbe censure promulguée dans les rapports du 9 mars et du 8 mai contre l’administration des finances, telle qu’elle avait fonctionné durant les dix-huit ans de la monarchie de juillet. M. Garnier-Pagès avait répété là par deux fois cette conclusion très inattendue et encore moins justifiée « que la république sauvait la France de la banqueroute. » Mu par une honorable et légitime susceptibilité, M. Lacave-Laplagne a cru devoir répondre à une accusation qui pesait sur lui plus que sur personne. Sa réponse, d’une extrême modération de formes, ne contient pas un mot dur, pas une récrimination, mais elle est remplie de faits et de chiffres. Le vrai tort de l’ancienne administration financière, c’est d’avoir escompté l’ordre et la paix, comme si l’ordre et la paix étaient choses éternelles. Le régime de juillet avait cédé à cette illusion qui perd les banquiers en temps de prospérité : il avait compté sur les affaires pour liquider les affaires ; le compte serait bon, n’étaient les incidens. M. Lacave-Laplagne n’est pas du moins responsable de l’incident de février, et il profite de la neutralité qui lui est ainsi acquise pour réduire publiquement à leur juste valeur les chiffres exagérés et les imputations hâtives de M. Garnier-Pagès. Celui-ci serait aujourd’hui sans doute moins sévère ; il a expérimenté déjà de combien on se trompe quand on calcule au bénéfice de ses propres plans. Dans son rapport du 9 mars, il ne craignait pas d’affirmer que les bons du trésor seraient toujours soldés à bureau ouvert, et il admettait la possibilité que le 5 pour 100 remontât au pair avant un mois. Quelques jours après, les bons du trésor n’étaient plus payés, et M. Duclerc n’en trouve pas encore les porteurs assez intéressans pour se croire aujourd’hui très pressé de s’acquitter avec eux. Le trésor a vidé son encaisse de 192 millions, le 5 pour 100 est à 68, et, malgré l’impôt levé sur le pays, malgré l’emprunt frappé sur la banque, les services les plus nécessaires ne sont pas assurés pour demain. À demain donc, au plus tôt qu’on pourra, l’intervention décisive de l’assemblée nationale !




AFFAIRES D’ITALIE
LA GUERRE DE L'INDEPENDANCE. – CONSTITUTION DU ROYAUME DE L'ITALIE.


Les Italiens paraissent avoir surtout à cœur de justifier le mot prononcé il y a quelques mois par le roi Charles-Albert et répété depuis sur tous les tons par tous les journaux de la péninsule : Italia farà da se. Ils entendent se suffire à eux-mêmes, se passer du secours toujours onéreux qu’apporte l’allié le plus désintéressé, et prouver, ainsi que l’a dit un éloquent historien, qu’une nation n’est réellement digne de l’indépendance que lorsqu’elle est assez forte pour la conquérir. Cette ombrageuse susceptibilité s’est même produite avec un certain