Chronique de la quinzaine - 14 avril 1867

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Chronique n° 840
14 avril 1867


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 avril 1867.

L’affaire du Luxembourg aura été une des plus curieuses surprises de la politique accidentée de notre temps. Il parait que la politique est comme le système céleste, elle a ses nébuleuses : l’affaire du Luxembourg est sans contredit une nébuleuse. Le langage dont s’est servi le ministre des affaires étrangères ; M. de Zuylen de Nyevelt, dans son discours à la chambre néerlandaise nous autorise à la qualifier ainsi, car l’honnête homme d’état est revenu sans cesse sur le caractère nuageux de la transaction qu’il s’efforçait d’expliquer. « La question, a-t-il dit, était enveloppée d’un nuage. Des pourparlers étaient engagés en plusieurs lieux ; mais non entre personnes accréditées. J’ose le demander, cet état nébuleux de la négociation n’était-il point de nature à faire naître des malentendus ? N’était-il pas à craindre qu’une transaction qui avait pour objet principal, sinon exclusif, de consolider la paix n’eût précisément une conséquence opposée ? » L’excellent M. de Zuylen a donc voulu crever le nuage. Il y a réussi en s’adressant au magicien de Berlin. Il a informé M. de Bismark du projet de cession du Luxembourg à la France, lui proposant les bons offices et le concours intermédiaire de la Hollande au cas où ce projet devrait donner lieu à des négociations entre la France et la Prusse. L’intervention officieuse du gouvernement néerlandais a été sur-le-champ déclinée par le ministre prussien ; mais grâce aux interpellations du gouvernement fédéral, à l’initiative de M. Bennigsen revendiquant le Luxembourg au nom de la nationalité allemande, aux déclarations de M. de Bismark, l’affaire luxembourgeoise est sortie du brouillard, et a fait le bruyant éclat qui a ému la France et mis l’Europe en sursaut.

Comment est donc survenu cet incident qui, sans avoir été l’objet de négociations écrites entre gouvernemens, issu de simples pourparlers entre personnes non accréditées, a placé la France, la Prusse et la Hollande dans des situations respectives si extraordinaires ? On peut juger là, par un exemple bien saisissant, les conséquences de la politique d’agglomération des grands états si imprudemment préconisée. La Hollande est, parmi les petits états de l’Europe, un des plus originaux, des mieux façonnés par l’histoire, des mieux déterminés par les intérêts. La Hollande, avec sa population empreinte d’un génie si particulier, occupe une position géographique d’une importance exceptionnelle. Cette position fait envie à l’Allemagne à mesure que celle-ci, concentrant ses ressources et ses forces intérieures, éprouve le besoin de s’épandre au dehors. La Hollande possède les embouchures des grands fleuves de l’Allemagne occidentale ; la nation germanique est la race qui a, si l’on peut s’exprimer ainsi, la plus grande puissance d’émigration, et la Hollande conserve encore d’immenses et prospères colonies. Avec les ressources de marine et les débouchés coloniaux de la Hollande, l’Allemagne prussianisée aurait de quoi satisfaire ses appétits de grandeur maritime et de colonisation. L’influence d’intérêts semblables, la tentation du voisinage, inspirent au génie allemand des convoitises bien naturelles à l’endroit de la Hollande. Ces convoitises ne paraissent point être entrées encore dans les conseils des gouvernemens, mais elles se font jour dans des aspirations hardies de l’opinion publique. Nous vivons à une époque où ce qui semble utopique est souvent bien près de devenir réel. Si la presse allemande affecte des allures menaçantes envers les intérêts néerlandais, ceux-ci ont bien le droit de prendre l’alarme sans être accusés de pusillanimité absurde. Or des journaux allemands, et des plus considérables, ont pris plaisir, dans ces derniers temps, à tancer et à effrayer le peuple néerlandais. La Gazette de la Croix par exemple poursuivait naguère la Hollande de sarcasmes et de paroles d’intimidation. Un article de ce journal, semblable à un manifeste, a provoqué une remarquable réponse de la part de M. Groeh van Prinsterer, le chef du vieux parti conservateur et protestant, tout ému de rencontrer des sentimens si hostiles chez ses amis de Berlin. La brochure la Prusse et les Pays-Bas est une protestation énergique et digne du patriotisme hollandais contre l’humeur envahissante de la Prusse. La Gazette de la Croix accuse les Hollandais de porter à la Prusse une haine violente. Elle méprise leur libéralisme constitutionnel ; elle leur reproche d’être jaloux de la concurrence que vont lui susciter le commerce et la marine prussiens. Elle témoigne enfin l’espoir dédaigneux que « le peuple néerlandais reconnaîtra bientôt son erreur, et comprendra que l’alliance la plus intime avec la Prusse est pour lui le seul moyen de sauver ce qui lui reste encore de son précieux patrimoine national. » On comprend que la Hollande s’offense et s’inquiète d’être traitée de la sorte, qu’elle redoute que les déclamations prussiennes ne lui préparent le même sort qu’au Danemark.

La controverse ne suffit point à dissiper de tels soucis. M. Groen van Prinsterer a beau rappeler tous les motifs qui doivent porter la Hollande à une amitié naturelle avec la Prusse ; il a beau dire que les Prussiens comme les Hollandais sont de race germanique, qu’il forment un état essentiellement protestant et opposé à l’ultramontanisme, que ses compatriotes redoutent la prépondérance de toute nation entreprenante, alternativement avide de repos et de gloire et toujours prête à faire a ces sentimens le sacrifice de sa liberté ; il a beau rappeler les souvenirs de confraternité militaire de la Prusse et de la Hollande : l’instinct de la conservation nationale avertit les Hollandais des dangers du contact prussien. Aussi ce que la Hollande a le plus à cœur, c’est de n’avoir avec la Prusse et l’Allemagne aucune affaire commune qui puisse fournir à ses voisins le prétexte d’une mauvaise querelle. Cette répugnance prudente inspire précisément la conduite du peuple et du gouvernement hollandais dans l’affaire du Luxembourg. Le grand-duché n’a aucun lien politique avec les Pays-Bas. Entre cette province et le royaume, il n’y a de commun que la famille régnante. Si limité et si léger que fût le lien de la communauté dynastique, la Hollande ne l’a jamais enduré qu’avec mauvaise humeur. La maison de Nassau a toujours compris ce sentiment de défiance de la nation, et s’en est armée dans ses rapports avec la confédération germanique. Le grand-duc se distinguait du roi avec les soins les plus attentifs. De peur de compromettre la Hollande dans la confusion des affaires germaniques, le roi grand-duc pratiquait à Francfort le système de l’abstention ou de l’absence. Il avait réclamé en 1839 la sortie du Luxembourg de la confédération ; on ne voulut point à cette époque consentir à cette rupture du lien fédéral au bénéfice du grand-duché de peur d’établir un précédent qui aurait eu une influence dissolvante sur la constitution de l’Allemagne. Ne pouvant rompre l’association fédérale, le grand-duc de Luxembourg, avec le consentement tacite de l’Allemagne et de l’Europe, se tint à l’écart des délibérations et des votes de la diète de Francfort. En fait, depuis 1839, le Luxembourg était séparé de la confédération germanique ; en droit, la scission était devenue complète par la destruction de cette confédération, consommée l’année dernière. Toute compromission dans la nouvelle organisation de l’Allemagne pouvait, dès lors être regardée comme impossible, si le grand-duché était en même temps affranchi d’une servitude militaire qui semblait devoir s’éteindre avec l’ancienne confédération : nous voulons parler du droit de garnison que la Prusse avait à Luxembourg depuis 1816.

C’est là, c’est dans l’anomalie de la présence continuée d’une garnison prussienne à Luxembourg après la rupture de tout lien fédéral entre le grand-duché et l’Allemagne que réside la difficulté actuelle ; comment s’y prendre pour obtenir la sortie volontaire des Prussiens ? Après les événemens accomplis, la position des Prussiens à Luxembourg changeait de caractère et pour le roi grand-duc et, il faut l’ajouter aussi, pour la France elle-même. Les conditions étaient complètement changées ; la Prusse ne pouvait rester à Luxembourg sans porter atteinte aux droits de souveraineté du grand-duc, absolument dégagé maintenant de toute obligation fédérale, et sans porter aussi un sérieux ombrage à la France, qui ne pouvait laisser se prolonger indéfiniment une situation si fausse à sa frontières On était en présence d’une difficulté bien délicate. Sans doute la Prusse, établie dans la forteresse depuis cinquante ans, était exposée à considérer un si long droit d’usage, comme un droit de quasi-propriété. Si l’ombrage de la France était fondé, on eût pu nous encourager à la patience en rappelant que la présence des Prussiens à Luxembourg pendant un demi-siècle n’avait été pour nous la cause d’aucun dommage. On eût pu aussi penser qu’il était permis de laisser dormir la question, puisqu’aucune nécessité pratique n’en réclamait la solution immédiate. Nous connaissons ces conseils de la circonspection patiente, et nous en comprenons l’utile justesse suivant les circonstances ; mais, pour notre compte, nous croyons qu’au moment de la paix de Prague la France et la Prusse ont eu tort de ne point régler tout de suite la question luxembourgeoise, dont la difficulté et le péril étaient si faciles à prévoir. M. de Bismark eût donné une preuve d’intelligente modération et eût mis à couvert les susceptibilités de l’amour-propre prussien, s’il eût pris, dans ce moment de son triomphe, l’initiative de rappeler ses soldats de Luxembourg ; on eût tenu compte en France à M. de Bismark de la franchise et de la droiture d’un tel procédé. La générosité prudente faisant défaut à la politique prussienne, il est regrettable que la politique française ait manqué de présence d’esprit dans cette circonstance. La Prusse eût-elle pu nous refuser le règlement équitable du sort du Luxembourg au moment où nous lui prêtions le concours de notre médiation et où elle devait avoir le sentiment vivant des inappréciables services que venait de lui rendre notre neutralité ? Les perplexités de la Hollande et de son roi ont bientôt soulevé la question qu’on avait omis de prévoir.

Il est fâcheux que ce soit du côté du roi de Hollande que la solution de la question luxembourgeoise ait été essayée. Le procédé employé n’a point été direct ; il a engagé et compromis la France en la privant des moyens d’action immédiate qui eussent fortifié sa demande, si elle l’eût présentée elle-même sans intermédiaire à Berlin. Depuis les événemens qui avaient changé l’état de l’Allemagne, la Hollande invoquait le patronage amical de la France ; elle nous témoignait le désir de rompre le lien dynastique existant entre elle et le grand-duché, afin de se soustraire aux tracasseries et aux dangers que pouvait lui susciter la continuation de l’établissement militaire de la Prusse à Luxembourg. C’est dans le cours de ces instances plaintives qu’est née l’idée détournée de la cession du Luxembourg à la France, laquelle entraînait implicitement l’objet important de la transaction, l’abandon de la forteresse par les Prussiens. Chose étrange, dans ce mode de négociation, c’est le roi de Hollande qui s’est chargé de nous aboucher avec la cour de Berlin ; c’est lui, si M. de Bismark eût été bon prince, qui eût voulu nous conduire par la main vers ce terrible potentat ; il désirait obtenir l’agrément préalable du roi de Prusse. Il est difficile de comprendre que le roi de Hollande ait pu commettre une pareille méprise et renverser ainsi les rôles, sans être assuré d’avance du succès. L’expédient, ce nous semble, n’eût été admissible et utile que s’il eût été suggéré ou accepté par M. de Bismark lui-même, voulant éviter des froissemens d’amour-propre dans un contact direct entre la France et la Prusse. Le plus simple bon sens indiquait donc qu’avant de tenter la démarche, il fallait s’assurer des dispositions de la cour de Berlin. L’événement prouve qu’on a manqué à cette précaution essentielle, ou que du moins le roi de Hollande a tout gâté par une communication inopportune. De là la déconvenue dont M. de Bismark avec ses interpellations a fait un éclat à notre détriment. Si la France se fût adressée directement à Berlin, elle eût été moins facilement et moins brusquement éconduite que le roi de Hollande.

Cependant le refus de M. de Bismark est retombé si publiquement sur nous que nous avons été obligés d’entrer franchement en scène. La question du Luxembourg est définitivement posée et prise en main par la France. Le fond de cette question est bien la nécessité de l’évacuation par la Prusse de la forteresse de Luxembourg. Par quels biais arrivera-t-on à ce résultat ? Il serait oiseux d’en faire ici la recherche. La communication de M. de Moustier au corps législatif et au sénat nous a appris que les grandes puissances qui ont concouru aux arrangemens de 1839 sont invitées par la France à prendre en considération la situation du Luxembourg. Il est profondément regrettable qu’un pareil problème s’impose aux délibérations européennes dans un temps où les combinaisons d’alliances sont devenues si délicates et où manque la protection pacifique d’un droit public reconnu de tous. Il nous paraît cependant difficile que les grandes puissances, malgré la diversité de leurs préoccupations et l’influence énervante de leurs mutuelles défiances, se refusent à l’appréciation de l’intérêt d’ordre européen aujourd’hui soumis à leur examen. Au fait, il ne s’agit point ici, du moins pour la France, de prétentions ambitieuses. L’acquisition du Luxembourg ne saurait être l’objet poursuivi par la politique française. Ce qui est en jeu, c’est le rétablissement de la sécurité et de la jouissance paisible de l’indépendance pour les petits peuples et les petits états. La justice dans cette cause apporte sa sanction aux intérêts. La protection des petits états est si bien la politique naturelle de la France que la force des choses nous y ramène inévitablement au moment où le fatalisme découragé proclamait l’ère des grandes agglomérations. Nous élevons aujourd’hui une réclamation en faveur de la Hollande, qu’il faut décharger d’une série de rapports litigieux avec une puissance entraînée par un mouvement d’agrandissement qui ne semble point encore près de trouver sa limite. Nous mériterions dans une telle entreprise le concours moral des gouvernemens sages de l’Europe. Nous ne nous faisons point illusion sur l’efficacité de ce concours ; la réponse de lord Stanley à l’interpellation de sir Robert Peel ne nous autorise point, par exemple, à espérer que l’Angleterre ferait de grands efforts pour s’opposer à des prétentions déraisonnables de la Prusse. La presse officielle de Russie apporte dans ses conseils pacifiques un ton marqué d’ironie ; elle exprime l’espoir que le gouvernement français contiendra les aspirations belliqueuses du pays ; la presse allemande, quand elle affecte la modération, feint de croire, elle aussi, que c’est l’opposition en France qui pousse aux entreprises guerrières. Ces jugemens railleurs des dispositions de la France sont d’une fausseté ridicule. La France est attristée sans doute des effets de la guerre de 1866, et son chagrin est d’autant plus poignant que cette guerre a fait violence à ses sentimens pacifiques, exprimés avant l’événement avec la plus honnête et la plus ardente énergie. Ce n’est point à un entraînement de l’opinion publique française qu’on pourrait attribuer apparemment les embarras et les conséquences de la question du Luxembourg. Qui a jamais songé dans le public politique français soit à obtenir le grand-duché, soit à y trouver le motif d’un conflit avec la Prusse ? L’opinion libérale en France, quelque sensible qu’elle soit aux offenses que pourrait subir l’honneur du pays, n’exprimerait qu’un vœu, si nos grands corps politiques avaient assez le sentiment de leur responsabilité pour oser lui servir d’organe : elle voudrait que la question du Luxembourg fût résolue par une combinaison qui dégageât l’amour-propre de la Prusse et la dignité de la France ; elle voudrait voir son gouvernement renoncer à la pensée d’acquérir le Luxembourg et la cour de Berlin retirer ses troupes de la forteresse ; elle voudrait qu’il fût possible à l’Angleterre et à la France, franchement associées dans le même effort, d’obtenir la réunion du grand-duché à la Belgique et de couvrir d’une garantie commune l’existence indépendante du royaume belge et du royaume hollandais, ces deux moitiés d’un état qu’on a si souvent voulu former et qui ne s’est jamais pu fonder, les Pays-Bas.

On dirait qu’en France, dans la politique intérieure comme dans la politique extérieure, l’importance des choses est supérieure au mérite et à la capacité des hommes. Nous coudoyons dans la vie intérieure du pays des questions qui ne sont ni moins vastes ni moins graves que les difficultés que nous présente la politique étrangère ; nous passons cependant auprès d’elles avec une inattention qu’on trouvera peut-être un jour impardonnable. Du nombre de ces questions est sans contredit le système financier à l’aide duquel on conduit les gigantesques travaux de la ville de Paris. Un coin du voile a été levé sur ce système et ces travaux dans la discussion de la loi municipale au corps législatif. MM. Picard, Jules Favre et Berryer ont à cette occasion signalé avec une grande précision et une intelligente énergie les périlleuses incohérences au point de vue légal et au point de vue économique de ce qu’on pourrait appeler la politique industrielle et financière de la ville de Paris. Dans cette intéressante étude, on n’est point aidé par les informations officielles qui seraient nécessaires : rien de moins complet, quant aux données qui permettraient de mesurer et d’apprécier la campagne des travaux de Paris, que les mémoires du préfet de la Seine et les rapports de l’honorable M. Devinck sur les budgets de la ville.

Nulle part ne sont consignés les chiffres qui pourraient faire connaître l’Importance des engagemens contractés par la ville et la somme des capitaux appliqués aux travaux en une année. Ce n’est qu’indirectement qu’on obtient quelques élémens d’évaluations approximatives. Le compte-rendu périodique des émissions de l’institution du Crédit foncier est le seul témoignage statistique d’après lequel on se puisse faire une idée de l’œuvre poursuivie par M. le préfet de la Seine. Ces documens sont peu lus du public, et bien des gens ont été stupéfaits en apprenant que le Crédit foncier avait émis, depuis le commencement de 1866, des obligations communales pour une somme d’environ 290 millions, laquelle a dû couvrir une somme égale dépensée dans les travaux de Paris. Le Crédit foncier est, on le sait, autorisé par une loi à émettre les obligations dites communales pour faire des prêts aux communes qui ont la faculté d’emprunter. On avait cru jusqu’à présent en France que les communes n’avaient la faculté d’emprunter que lorsqu’elles y étaient autorisées par une loi. Les emprunts communaux autorisés l’an dernier par le corps législatif ne se sont pas élevés à plus de 30 millions ; on se demandait, en voyant les 290 millions émis depuis quinze mois par le Crédit foncier, à quelle commune placée au-dessus des lois il en avait pu faire l’avance. Le mystère n’existe plus aujourd’hui. On avoue que les 290 millions ont été employés à escompter les délégations de la ville de Paris, c’est-à-dire à payer les travaux effectués dans l’année, les délégations devant être remboursées avec les excédans présumés des recettes de la ville pendant une série de plusieurs années. Il y a eu de grands débats à la chambre, soutenus avec des argumens un peu puérils par les commissaires du gouvernement, sur la question de savoir s’il fallait donner ou non la qualification d’emprunts aux opérations financières qui permettent à la ville de dépenser au moins 290 millions en une année. Si ces opérations avaient le caractère d’un emprunt, la loi aurait été violée, car il n’y a point eu d’autorisation demandée à la chambre ; échappant à la nécessité de cette autorisation, si on leur retire la dénomination d’emprunts, ces opérations ne dépendent plus que de l’initiative du préfet : la décision n’en est soumise à aucune délibération publique, à aucune contradiction, à aucun contrôle de la part d’une assemblée représentant les contribuables. Il serait oiseux de discuter avec les organes de l’administration sur le droit qu’on a ou qu’on n’a pas de donner à l’escompte d’une délégation à échéance de six ans le nom d’emprunt, que l’administration admet elle-même pour une délégation à échéance de sept ans. Quel avantage les commissaires du gouvernement trouvent-ils à établir que, quand le ministre des finances ne peut pas ordonner une dépense d’un centime sans le contrôle de la représentation des contribuables, il y a en France un pouvoir public qui peut, en dehors de toute sanction semblable, appliquer en une année à des travaux municipaux une somme égale ou supérieure aux 290 millions d’obligations communales émises en 1866 et dans les deux premiers mois de 1867 par le Crédit foncier ?

C’est une prérogative semblable qui est énorme, quel que soit le nom légal qu’il plaira de donner à l’opération. Pour caractériser l’emprunt, est-il permis de se retrancher dans des artifices de style et de forme, et ne faut-il pas prendre surtout en considération l’importance du résultat ? La durée des engagemens que peut souscrire une commune est bien moins que l’étendue et l’application de ces engagemens la cause qui avait déterminé le législateur à couvrir les opérations financières des administrations municipales d’une tutèle attentive. Qui ne voit l’influence économique, politique et sociale que peuvent exercer les entreprises du préfet de la Seine, s’il lui est permis d’y apporter à la fois, dans une courte durée de temps, une force de capital calculée par des centaines de millions ? quelle intervention prodigieuse on lui permet d’exercer ainsi sur les valeurs foncières, sur le prix des choses, sur les rapports de la main-d’œuvre et du capital, sur les salaires, sur la condition de la population ouvrière de Paris ? Qu’on suppose que les sommes dépensées au compte de la ville restent renfermées dans les limites de 300 millions, ces 300 millions ne sont employés qu’à percer des rues et des boulevards, à ouvrir des places, à démolir des maisons expropriées à des prix exagérés par la simultanéité des achats et des travaux ; ils ne servent qu’à mettre en valeur des situations qui appellent de la part du public un mouvement de capitaux, plus énorme encore. Partout où la ville a fait son travail de démolition et de préparation de voies, il y a de nouvelles constructions à élever. Un immense courant de capitaux est entraîné sur une seule branche de production, sur une seule industrie, celle des bâtimens. L’expérience des faits économiques a invariablement démontré que les entraînemens de ce genre excités par une initiative artificielle étaient toujours suivis de réactions funestes. Songe-t-on à la masse de salaires qu’alimente cette fureur de démolition et de construction ? Quand l’œuvre des embellissemens parisiens sera terminée, que fera-t-on de cette armée d’ouvriers accoutumée à des rémunérations extraordinaires ? Croit-on que ces travaux engagés sur une si vaste étendue, poussés tous à la fois avec tant d’impétuosité, qui accumulent sur une branche de la production tant de bras et y créent des chertés exceptionnelles de salaires et de prix, soient sans influence sur les malaises ou les aspirations que révèlent les mouvemens des classes ouvrières ? Se figure-t-on que les opérations financières de la ville de Paris, en assurant des ressources immédiates contre des promesses de remboursement éloignées et en ajournant la dette en bloc, ne soient point soumises à des conditions onéreuses, et que les contractons qui font crédit aux finances parisiennes oublient de comprendre dans le prix des forfaits de gros intérêts pour les sommes dont ils ont à faire l’avance ? Pour assurer la solidité des engagemens souscrits par la ville, on allègue la certitude des excédans du revenu parisien. Si riche que soit Paris, peut-être sous ce rapport se prépare-t-on des mécomptes ; qui oserait dire que le mouvement même des travaux accomplis ne détermine point par l’importation des matériaux une partie notable des accroissemens de revenus sur lesquels on s’appuie ? D’ailleurs quelle politique étrange d’aliéner d’avance pendant un nombre d’années les excédans de revenus ! Ces excédans sont les produits de taxes établies pour faire face à des besoins connus et prévus. Quand le produit des taxes a dépassé ces besoins, l’excédant au fond appartient au contribuable ; il doit lui faire retour sous forme d’allégement d’impôt. Une administration qui n’admet point à la discussion de ses projets les représentans des contribuables n’a point moralement le droit d’appliquer les excédans du revenu à la réalisation des projets d’une initiative solitaire. Voilà un aperçu des explications que l’on pourrait au moins avoir avec l’administration de la ville de Paris, soit dans un conseil municipal élu, soit au corps législatif, si l’on ne s’aveuglait pas au point de vouloir soustraire à la discussion préalable des opérations qui peuvent en une seule année donner lieu à un emprunt déguisé de 300 millions.

On n’accoutumera jamais les esprits sensés à ce laisser-aller financier. La ville de Paris dépense évidemment trop. Avec une population de dix-huit cent mille habitans, elle a un budget égal à celui du royaume de Belgique, qui a une population riche et industrieuse de cinq millions d’âmes. La politique des pays qui ont mérité d’être riches parce qu’ils ont su être prudens est bien différente. En Angleterre par exemple, on ne s’avise point de dépenser en luxe et en fantaisies le surplus des recettes. M. Disraeli n’avait point cette année à disposer d’un surplus bien considérable ; il l’a employé cependant, à la satisfaction de la chambre des communes, non à opérer des réductions sur les taxes, mais à inaugurer un système de remboursement de la dette. Les finances ne sont point d’ailleurs cette année la grande affaire de l’Angleterre. Le bill de réforme, voila l’œuvre que la politique anglaise doit accomplir sur elle-même, afin de recouvrer toute sa liberté d’action. Ce changement constitutionnel, tenté si souvent avec tant de maladresse ou si peu de bonheur, va s’accomplir enfin. Le bill de réforme de M. Disraeli est en train de réussir ; il a maintenant traversé toutes les épreuves critiques. Quelles ressources d’esprit M. Disraeli a dû mettre en œuvre pour parvenir à un tel résultat ! Ce politique, qui unit une si rare finesse à une patience où s’affermit une extraordinaire force de volonté, rencontrait les premiers et les plus graves obstacles dans le cabinet et dans son propre parti. Du cabinet, on le sait, il n’avait pu tirer d’abord qu’une vague déclaration de principes et non un projet de loi. Nous nous imaginons que rien que pour obtenir de ses collègues la série de résolutions qu’il portait à la chambre à l’ouverture de la session, le chancelier de l’échiquier dut avoir à vaincre bien des obstacles, se résigner à bien des transactions. Le bon vouloir de M. Disraeli, il avait trop d’esprit pour ne point s’y attendre, échoua devant la réprobation unanime que les résolutions soulevèrent. Le ministre put se convaincre en ce moment qu’en dehors et au-dessus des partis il y avait dans le pays et dans le parlement une opinion résolue, demandant une réforme qui fût une transaction, une réforme votée immédiatement, qui déblayât d’une difficulté prolongée et aggravée le terrain politique de l’Angleterre. Il est visible que M. Disraeli chercha tout de suite son point d’appui dans cette opinion impartiale et désintéressée. Il se montra conciliant et prêt à accorder sur les détails toutes les concessions qui n’altéreraient point les principes essentiels du bill. Son projet de loi contenait encore des dispositions qui choquèrent le sentiment public, qu’il avait sans doute introduites par égard pour ses amis, mais dont il fit lestement le sacrifice quand la voix publique eut parlé. Il laissa sortir en même temps du cabinet trois membres importans, et le départ de ses collègues, au lieu de l’affaiblir, accrut visiblement son autorité ministérielle. Arrivé là, M. Disraeli rencontra d’autres et plus périlleuses embûches. Dans le principe, M. Gladstone et l’opposition libérale avaient montré une répugnance honorable à faire porter sur le bill de réforme la question de cabinet. Cependant, la seconde lecture du bill ayant eu lieu, le débat en comité, c’est-à-dire la discussion des articles et des amendemens allant commencer, M. Gladstone et ses amis parurent se raviser. Le chef de l’opposition réunit chez lui plus de deux cent cinquante membres du parti libéral. Il leur proposa de faire précéder le débat en comité par une sorte de seconde discussion générale : l’objet de cette discussion serait une formule d’instruction adressée au comité et qui poserait un chiffre fixe comme condition du cens électoral attaché au house-hold suffrage. M. Gladstone, tout en repoussant l’idée de poser la question ministérielle, affirmait la nécessité de montrer que le parti libéral maintenait son union intérieure. Cette manœuvre fut promptement frappée d’échec. Les esprits impartiaux qui voulaient assurer par des transactions raisonnées le succès d’un bill de réforme en voulurent à M. Gladstone de sa tentative militante. Plus de cinquante libéraux se réunirent dans le tea-room de la chambre des communes, et décidèrent qu’ils ne seconderaient point M. Gladstone, si le gouvernement acceptait la première phrase de l’instruction préparée par les chefs de l’opposition. L’organe des libéraux dissidens fut un vétéran des campagnes réformistes, M. Locke. La phrase de l’instruction qu’on proposait à M. Disraeli n’était qu’une déclaration vague. Le chancelier de l’échiquier l’accepta avec un esprit de conciliation marquée de dignité. L’opposition que M. Gladstone avait espéré condenser par une manifestation imposante fut dès lors divisée. On a vu l’effet de ce curieux mouvement de parti au débat de l’amendement présenté par M. Gladstone ; cet amendement a été repoussé par une majorité de 21 voix sur une chambre de 600 membres. Ce vote est un grand triomphe pour M. Disraeli. Ce spirituel et persévérant politique, qu’une longue carrière d’opposition n’a jamais lassé, à enfin l’honneur incomparable en Angleterre d’attacher son nom à une de ces réformes de la constitution britannique qui commencent une ère dans l’histoire. C’est le digne couronnement d’une vie politique. L’autorité personnelle de M. Disraeli sur son parti et sur les affaires sera augmentée par un succès dû en grande partie à la modération polie et à la bonne grâce avec lesquelles il sait conduire la chambre des communes.

Tandis qu’un ministère appliqué vient à bout en Angleterre d’une situation confuse et difficile, les bons résultats des élections ont été compromis en Italie par la retraite de M. Ricasoli, imprévue et soudaine comme un caprice. Tout le monde s’accordait à dire que les élections avaient envoyé au parlement une majorité sensée, que les principaux chefs politiques étaient disposés à faire taire toutes les rivalités de personnes, que tout le monde allait se mettre à la tache commune, la restauration des finances. Ces belles prophéties sont déjouées, et M. Rattazzi, recomposant péniblement un cabinet, revient à la direction des affaires. M. Rattazzi passe pour un des hommes d’état italiens qui sont le plus attachés à l’alliance française. Son arrivée au pouvoir dans les circonstances présentes n’est donc point indifférente à la France. Le cabinet qu’il a formé est un peu terne. Parmi ses collègues, celui qui attirera le plus l’attention est le ministre des finances, M. Ferrara, ancien collaborateur de M. Sella. La besogne que M. Ferrara va entreprendre n’est point aisée. Ses premières communications aux chambres ne peuvent manquer d’exciter un vif intérêt.

L’Académie française a célébré cette semaine une de ses plus intéressantes solennités. M. Cuvillier-Fleury y était reçu, et avait, en traçant le portrait de son prédécesseur, M. Dupin, à replacer une figure bien vivante, bien originale dans le cadre de l’histoire contemporaine. Avec son énergie au travail, son bon sens, sa nette éloquence, ses saillies et les incohérences de sa conduite politique, M. Dupin a été un des représentative men de notre pays et de notre temps. Et qui pouvait le mieux juger qu’un témoin aussi sagace, aussi éveillé, placé à aussi bonne loge que le nouvel académicien. La réception de M. Cuvillier-Fleury a été une véritable fête pour la société et la littérature parisiennes. La sympathie générale qu’excite sa présence à l’Académie, récompense d’une vie littéraire si distinguée, lui a été amplement et dignement témoignée par l’auditoire ami qui a écouté et applaudi son remarquable discours. e. forcade.




ESSAIS ET NOTICES.
L’EMPIRE DU MILIEU, par M. le marquis de Courcy ; 1 vol. in-8°, Didier.

L’immense empire chinois, qui enferme dans ses frontières un territoire égal à la dixième partie du globe, où vivent 350 millions d’hommes unis sous le même sceptre et sous les mêmes lois, qui, depuis que l’expédition anglo-française l’a ouvert aux étrangers, a vu son commerce extérieur atteindre le chiffre de 1,300 millions, dont l’Angleterre, la Russie, les États-Unis étudient soigneusement les ressources, est encore bien mal connu en France. L’ouvrage publié récemment par M. le marquis de Courcy offre donc un caractère réel d’utilité. Après un long séjour en Chine, où il exerça d’importantes fonctions diplomatiques, M. de Courcy a résumé dans un livre substantiel et méthodique, écrit dans un style net et concis, les connaissances qu’une étude attentive l’avait mis à même de recueillir. Il s’est proposé surtout de montrer comment, en appliquant les traités de 1860, si favorables aux étrangers, on peut éviter de froisser les sentimens ou les institutions du peuple chinois.

La situation a bien changé en effet depuis l’expédition de 1860. Les ambassadeurs des puissances étrangères résident à Pékin ; les concessions françaises, anglaises, américaines, forment le long des côtes de véritables cités européennes entièrement soustraites à l’action des autorités chinoises. Des fonctionnaires étrangers introduisent dans les douanes maritimes les erremens de l’administration moderne ; nos officiers initient l’armée chinoise à la tactique européenne, et tandis que le négociant, le voyageur, sont libres de circuler par tout l’empire, le missionnaire chrétien, proscrit autrefois, enseigne aujourd’hui sa religion sans s’exposer à aucune rigueur légale, et élève ses églises dans la capitale même, à côté des temples de Bouddha.

Après avoir exposé les divisions politiques et administratives de l’empire et indiqué les ressources de tout genre que le commerce trouve à exploiter en Chine, l’auteur s’attache à expliquer l’organisation de cette société si différente de la nôtre. Le trait saillant et qui se révèle au premier regard dans l’uniformité des mœurs, des usages, des édifices même, c’est le respect de la tradition, l’abus de la réglementation, le défaut d’invention, suite d’une centralisation exagérée. En effet, gouvernement, éducation, religion, tout ce qui concourt à façonner les instincts et l’esprit d’un peuple est combiné de façon à assurer l’immobilité des institutions, à empêcher tout changement dans l’ordre moral comme dans l’ordre matériel. Malgré les conquêtes et les révolutions, les lois et les mœurs se sont à peine modifiées depuis vingt siècles. L’empereur, quelque absolu qu’il soit, aurait peut-être peine à faire accepter brusquement les nouveautés les plus utiles. L’auteur le peint tout-puissant, centralisant en lui tous les pouvoirs, nommant à toutes les fonctions, pouvant d’un mot rejeter dans le néant ceux qu’il en a tirés pour les élever le plus haut. La nation entière, qu’il n’a jamais à consulter, reste courbée devant lui sous une égale obéissance. Nulle caste, nulle aristocratie privilégiée ne se dresse, comme dans les vieilles races germaniques, pour mettre obstacle à ses volontés souveraines. L’empire chinois présenterait ainsi le tableau d’une démocratie égalitaire asservie au despotisme le plus complet. Les révoltes, les révolutions même respecteraient le principe d’autorité, protégé par les théories religieuses. Tout chef de rebelles, tout fondateur de dynastie nouvelle, prétendant, comme le souverain qu’il combat, à une origine céleste, exigerait à son tour la soumission absolue. Cependant au milieu des détails qui abondent dans l’ouvrage de M. de Courcy, on peut discerner que l’empereur est astreint à l’observation de certaines règles, qu’en fait il doit compter avec l’opinion de ceux qui l’entourent et craindre de heurter les préjugés. Dans ces derniers temps, le conseil de régence qui gouverne au nom de l’empereur mineur a eu parfois quelque peine à se faire obéir, surtout en ce qui concerne l’exécution des traités conclus avec les puissances étrangères, auxquelles bien des fonctionnaires n’ont pas cessé d’être hostiles. Fût-il majeur, le souverain, rendu par l’étiquette inaccessible à ses sujets, ne connaît de l’état de l’empire que ce que les hauts dignitaires n’ont pas intérêt à lui cacher. L’abus des théories du despotisme, l’exagération du respect, restreignent ainsi au profit des fonctionnaires l’exercice du pouvoir souverain.

Le peuple chinois est loin de se montrer dépourvu d’intelligence. Il possède une puissance singulière d’imitation et d’assimilation. Pénétrant dans sa vie intime, M. de Courcy le montre doué de vertus domestiques, ennemi des plaisirs bruyans, manifestant, en dépit de moyens d’éducation très imparfaits, un goût très vif pour la littérature, les arts et toutes les connaissances utiles. Près des côtes surtout, là où l’autorité plus éloignée fait moins sentir son action, où la centralisation moins puissante laisse plus de place au développement de l’initiative privée, où l’amour du gain, entretenu par les facilités du trafic maritime, combat l’influence des institutions, le Chinois déploie dans le commerce et l’industrie une surprenante activité. Avant l’Europe, il tissait des étoffes de soie et de coton dont nos métiers ne dépassent la perfection que depuis peu de temps ; son habileté en agriculture est bien connue ; il a deviné et appliqué les grandes lois du crédit ; de nombreuses banques privées émettent sur les places de commerce leurs billets, qui circulent facilement ; les chèques, les dépôts et comptes courans portant intérêt sont usités depuis des siècles. Au reste, les émigrans chinois se sont montrés à l’œuvre en Californie, au Brésil, dans les Indes. Ils ont contribué à la prospérité de Singapour, ils ont monopolisé longtemps les marchés de l’Indo-Chine. Si à Pékin et dans l’intérieur la population paraît plus nonchalante et plus apathique, rien n’empêche d’espérer que le courant d’idées nouvelles, l’intimité avec les autres peuples ne lui rendent l’exercice des facultés dont elle a fait preuve quand elle inventa l’imprimerie, la poudre à canon, la boussole, quand elle imagina la presse périodique, restreinte aujourd’hui à la gazette officielle de Pékin.

Certaines idées religieuses semblent, il est vrai, mettre obstacle au progrès. Non que le bouddhisme soit intolérant ; il s’est plié à bien des transformations depuis le polythéisme officiel, qui présente à l’adoration du peuple les génies, les élémens, les grands hommes, parmi lesquels l’empereur Napoléon Ier aurait, dit-on, trouvé sa place, jusqu’au matérialisme absolu, qui nie la Divinité, jusqu’au culte de la raison pure, qui abîme l’homme en lui-même dans l’oubli des faits extérieurs et dans la contemplation de l’infini ; mais, au-dessus des formules religieuses qu’il accepte avec plus ou moins de conviction, le Chinois place le culte des ancêtres, véritable religion qui, dépassant le souvenir respectueux et tendre dû aux générations éteintes, est devenu le fétichisme du passé, l’aversion de ce qui est nouveau, l’horreur du changement et du progrès. Par respect pour ses ancêtres, un peuple enferme ses mœurs, ses usages, sa vie privée, ses lois, son gouvernement, dans un cercle infranchissable de vieilles coutumes dont il ne doit plus sortir. De pareils sentimens facilitent trop l’action de l’autorité pour que toute la hiérarchie des fonctionnaires ne s’attache pas à les fortifier. Toute religion, si elle les respecte, vivra sans obstacle à côté de la religion officielle. Ni les musulmans, si dangereux aujourd’hui, ni les juifs, n’ont été inquiétés, mais les missionnaires chrétiens, bien accueillis autrefois et dont les connaissances servirent à réformer le calendrier et à reconstruire la carte de l’empire, furent proscrits dès qu’ils s’en prirent à ce culte vénéré. Aujourd’hui même, malgré les traités, ils devront user de prudence pour ne pas s’attirer de trop vives inimitiés.

L’ouvrage de M. de Courcy s’applique à donner des connaissances pratiques, mais les faits qu’il met en lumière donnent lieu à bien des réflexions, Pourquoi le christianisme, accueilli non-seulement par l’imagination naïve des tribus germaniques, mais aussi, malgré les supplices officiels, par la vieille société romaine, n’a-t-il pas eu le même succès auprès des populations chinoises ? Ses dogmes, ses croyances, sa morale, se rapprochent-ils trop du bouddhisme primitif pour conserver l’attrait séduisant de la révélation ? Cette vieille civilisation était-elle déjà trop sceptique pour admettre la foi aveugle ? Serait-ce que, l’égalité existant avant lui, il n’apportait nul changement à l’organisation sociale ? ou bien la manière dont il a été introduit et présenté a-t-elle nui à ses progrès ? La curiosité se prend encore à d’autres sujets. Par quelle suite d’événemens s’est constituée cette immense réunion d’hommes et de territoires ? Comment une teinte uniforme s’est-elle répandue sur ce vaste ensemble pour le confondre dans une civilisation commune, restée immuable, tandis qu’autour d’elle les empires, les peuples, les religions, grandissaient ou s’écroulaient ? Si, comme la science paraît disposée à l’admettre, toutes les races issues d’une souche commune, ont possédé à l’origine les mêmes facultés et les mêmes instincts, ne serait-on pas désireux de savoir comment des institutions démocratiques basées sur l’égalité sans liberté ont fini par stériliser une portion considérable du genre humain ? Ce sont là de graves problèmes qui touchent à l’histoire de tous les peuples, et dont la solution peut servir à éclairer la marche de l’esprit humain.


P. DUCHESNE DE BELLECOURT.

LE PROPHÈTE OU LA PASSION D’UN PEUPLE (IL PROFETA O LA PASSIONE DI UN POPOLO)
par M. David Lévi, ex-député au parlement italien ; Turin 1866.


Au moment où l’Italie achève de se débarrasser de l’étranger, ce qu’on devrait attendre de ses poètes, si elle en avait, c’est l’ivresse d’une nationalité fraîchement ressuscitée. Aussi l’œuvre dont on vient de lire le titre, et qui respire la mélancolie plutôt que l’allégresse, porte-t-elle le caractère d’une inspiration rétrospective. Sous la figure du prophète Jérémie et sous les traits du peuple hébreu succombant dans une lutte suprême contre l’oppression étrangère, elle exprime les souffrances patriotiques, les rêves mêlés d’angoisses qui remplissaient en Italie quelques âmes d’élite, alors que la résurrection était encore une vague espérance. Conçu par l’auteur dès sa jeunesse, esquissé en 1848 au milieu des épreuves qui suivirent de trop crédules illusions, lentement élaboré pendant les années d’attente que l’Italie a traversées depuis ce drame, où il est facile d’apercevoir une leçon et un exemple offert à l’Italie, semble aujourd’hui ne plus venir à son heure. Le royaume d’Italie existe ; les luttes de l’affranchissement sont finies ; les difficultés de l’organisation ont commencé ; le temps des conspirateurs et des héros est passé, celui des administrateurs et des financiers est venu. Ce qui a remporté les victoires décisives sur l’étranger, ce n’est pas l’enthousiasme des voyans, la force triomphante d’un peuple soulevé par la voix des prophètes ; ce sont les habiletés de la diplomatie de M. de Cavour, puis des régimens exercés de longue main et convenablement soutenus au moment opportun par ceux de la France et ceux de la Prusse. Pour n’être pas aussi poétique que l’avait imaginé M. David Lévi, cette solution n’en doit pas moins satisfaire, je crois, une partie de ses désirs. Quant à la force morale, à la concorde, au désintéressement, à la foi, à toutes les vertus qu’il recommandait avec tant de raison comme d’irrésistibles auxiliaires, elles n’ont pas tout fait sans doute, mais elles ont fait quelque chose ; et son poème à cet égard conserve, comme on dit, quelque actualité ; car ces vertus sont toujours de mise, pour s’affermir et pour se gouverner aussi bien que pour s’affranchir.

Au reste, si l’Italie n’est plus la nation opprimée et gémissante à laquelle M. David Lévi pouvait s’adresser il y a quinze ou vingt ans, son drame n’a pas perdu pour cela toute application au temps présent. C’est ce que l’auteur cherche à établir dans une longue et savante introduction, où il rappelle qu’il existe encore des peuples asservis dans plus d’un coin du monde, et, que l’oppression intellectuelle, non moins accablante que l’oppression politique, pèse encore presque partout sur la terre d’un poids bien lourd. Le despotisme des antiques monarchies orientales est encore aujourd’hui représenté, du moins aux yeux de l’auteur, par le gouvernement russe. Peu s’en faut que notre auteur ne cherche dans l’origine, dans le caractère, dans l’histoire de la nation russe et jusque dans le titre que prennent ses chefs la trace d’une parenté qui les rattacherait directement à ceux qui ont tant de fois subjugué le peuple hébreu : Nabucco-tzaf, Salmane-tzar, etc., ne rappellent-ils pas par leur nom comme par leurs procédés de gouvernement les empereurs qui tiennent aujourd’hui la Pologne sous le joug ? Je n’affirmerais pas qu’il y ait un fonds de vérité dans cette fantaisie philologique. Toujours est-il qu’en ne se montrant pas trop difficile sur les analogies, on peut trouver dans le monde politique tel qu’il est quelque chose qui ressemble de loin à la lutte du jéhovisme contre le molochisme, c’est-à-dire de la religion de la justice et de l’ordre légal contre celle de la violence et des caprices sanguinaires. C’est assez pour que le drame symbolique de M. David Lévi ait encore sa raison d’être.

L’introduction, où l’auteur expose quelle a été son intention, va chercher un peu loin de quoi la justifier. L’auteur effleure à ce propos bien des choses, il résume bien des idées, il émet bien des assertions, dont plusieurs seraient à discuter, sur le rôle de l’Orient et de l’Occident dans l’histoire, sur le caractère de la Bible et les misères d’Israël, sur les révolutions asiatiques, sur la fonction politique du prophétisme. Ces graves questions fourniraient de quoi parler longtemps, et ont suggéré à M. Lévi des considérations intéressantes, qu’il exprime en bon langage ; mais étaient-elles bien nécessaires ? Il voulait exprimer sous une forme dramatique et symbolique ses vœux pour l’Italie, sa pensée sur la voie la plus sûre d’arriver au salut ; rien de plus légitime qu’un tel plan. Il a emprunté à la Bible l’enveloppe poétique de cette pensée : rien de plus naturel encore de la part d’un écrivain Israélite que de confondre la patrie religieuse et la patrie natale, de chercher dans l’histoire de la première l’image des destinées de la seconde. La Bible n’a-t-elle pas d’ailleurs pour fonction traditionnelle et pour ainsi dire obligée de servir de commentaire figuratif à tous les âgés, à tous les peuples, à tous les événemens, et de se prêter avec une merveilleuse complaisance, entre les mains de ses interprètes, à toutes les applications ? C’est à tel point qu’on ne parvient pas sans effort à y lire purement et simplement l’histoire particulière qu’elle renferme « L’avantage ou l’inconvénient de ces symboles flottans qu’on trouve tout faits sous la main, c’est de comporter les interprétations les plus différentes. En commençant son œuvre, c’est l’Italie que l’auteur avait en vue et quand même il n’eût pas pris soin d’exposer directement sa pensée dans l’introduction et de l’expliquer de nouveau dans un intermède, l’application eût été assez transparente. La face des choses a changé, et l’allusion a cessé d’être vraie pour l’Italie ; eh bien ! le drame s’appliquera maintenant à autre chose, à la Pologne, à la Hongrie, et même, si vous y tenez, aux Candiotes. N’est-ce pas vraiment commode ?

Dès que l’auteur cherchait dans l’histoire du peuple hébreu une image de la passion de tous les peuples qui gémissent sous le joug, trois époques s’offraient à lui : la chute du premier temple, la ruine finale de Jérusalem, la dispersion du peuple juif et sa longue odyssée à travers les nations jusqu’à la révolution française. Cette dernière histoire est encore à faire et ne se concentrerait pas facilement de manière à entrer dans un cadre dramatique. La seconde montrait le judaïsme en présence du christianisme naissant, et exposait l’auteur à heurter des scrupules respectables ; ce qui eût été contre le but d’un livre tout pénétré de l’esprit de conciliation et de tolérance. L’auteur s’est sagement arrêté à la première, grande époque d’ailleurs, où il trouvait représentés dans une catastrophe héroïque l’antagonisme éternel de l’Orient et de la Judée, la mission du prophétisme et, ce qui n’était pas moins important pour le drame, l’imposante supériorité d’un caractère réellement tragique, celui de Jérémie. Il y trouvait encore l’occasion de peindre cette précoce démocratie dont les prophètes sont dans la société hébraïque les véritables organes. Dans les monarchies, orientales, le peuple n’existe pas ou n’apparaît que comme une foule avilie ; en Judée au contraire, il est tout, et les prophètes sont toujours là pour parler en son nom. Nul événement peut-être ne donne une plus grande idée de cette importance que ce dernier soulèvement, où Jérémie, longtemps opposé à des tentatives imprudentes ou prématurées, et qui voit ses conseils repoussés, signale du moins au roi, lorsque le dessein en est pris, les seules conditions du succès : affranchissement des esclaves, libération des propriétés, proclamation d’un jubilé et formation d’un nouveau pacte avec Jéhovah. C’est tout simplement ce qu’on appellerait aujourd’hui des procédés révolutionnaires et des mesures de salut public.

Je ne puis songer à entrer dans l’analyse de ce vaste drame, compliqué de nombreux épisodes et de péripéties variées. Il présente dans ses divers actes, désignés chacun par un titre particulier, le tableau multiple et vivant de l’état politique de la Judée à la veille de la grande catastrophe du VIe siècle. C’est celui d’un peuple vaincu par des divisions autant que par la puissance de ses ennemis, toujours subjugué et toujours insoumis, en proie aux querelles de ses prêtres et à l’instabilité de ses propres pensées, tantôt inerte et tantôt frémissant sous la main de ses rois, qui sont quelquefois ennemis, plus souvent complices de l’oppresseur. Nous voyons d’abord dans la grotte de Rama le collège des prophètes, et parmi eux Jérémie, réunis une dernière fois avant de se répandre parmi les diverses populations de la Judée, où ils vont raffermir, avec une fidélité trop souvent chancelante aux lois de Jehovah, l’amour de la patrie et de l’indépendance. Nous assistons ensuite, dans Jérusalem et dans l’enceinte même du palais du roi, aux rivalités des prêtres de Moloch et des prêtres de Jéhovah, qui se disputent la volonté du faible Sédécias et trahissent dans des conseils contraires l’esprit opposé qui les anime ; les uns lui lisent dans les astres une facile victoire, le flattent d’illusions adulatrices, tandis que les autres, comme seul moyen de salut, lui montrent la justice rendue aux faibles et un appel sincère aux meilleurs sentimens du peuple de Dieu ; entre ces deux partis, nous voyons un peuple hésitant et mobile, tantôt se plaignant avec amertume de Jérémie, de son grand prophète absent, tantôt prêt à le lapider, puis revenant à lui pour l’abandonner encore sur quelque folle accusation de trahison. Voici maintenant les prophètes qui reviennent de leur mission ; ils peignent les peuples de la Judée tels qu’ils les ont vus, livrés à leurs dissensions et à leurs égoïsmes, et cependant l’ennemi avance : Sédécias, effrayé de son impuissance, incapable de maintenir la paix dans Jérusalem ou de relever un peuple abattu, a recours à Jérémie, qui lui renouvelle ses conseils toujours en vain. Aussi les présages funestes se multiplient autour du temple ; les nuages s’amoncellent, toutes les misères d’une population en détresse, la fureur, la discorde, le désespoir suprême, éclatent à la fois. Le combat est livré, les derniers défenseurs de Jérusalem ont péri, et le peuple s’apprête en pleurant à partir pour son long exil, lorsque Jérémie fait luire à ses yeux du sein des ruines une nouvelle et plus brillante espérance.

Au milieu de tout cela se déroule une histoire d’amour, qui, moins habilement traitée, eût couru risque d’altérer la majesté du sujet. Il serait facile de signaler dans ces diverses scènes bien des réminiscences plus ou moins volontaires. La prophétesse Ulda, vieille, aveugle, incrédule à l’espérance, la bouche pleine de menaces qui ne sont pas écoutées, apparaissant de loin en loin comme l’image du destin ou d’une providence vengeresse, rappelle la Cassandre d’Eschyle et la vieille reine Marguerite dans Richard III. Il y a entre un prêtre de Moloch et Rachel, la fille de Jérémie, une scène où l’on reconnaît celle de Claude Frollo importunant de son amour impie Esméralda prisonnière. Les adieux de Rachel et d’Emmanuel son époux, avant la bataille, sont un écho de ceux d’Hector et d’Andromaque. On peut croire les scènes populaires inspirées de celles où Brutus et Antoine subjuguent tour à tour, dans Shakspeare, la populace romaine. Jérémie en prison refuse de se sauver, comme Socrate dans le dialogue de Platon. Ulda vient, conduite par un enfant, chercher à Jérusalem dans les ruines du temple une tombe prédestinée, comme Œdipe va, guidé par Antigone, chercher la sienne dans le bois sacré de Colone. Tout cela ferait croire que M. David Lévi n’est pas doué précisément à un haut degré de l’imagination créatrice.

Il ne faut pas toutefois juger ce drame comme s’il avait été fait pour le théâtre, comme on jugerait le Saul d’Alfieri ou l’Athalie de Racine. Ce n’est pas une œuvre désintéressée ; la pensée politique prime ici la conception tragique. C’est beaucoup que, préoccupé comme il l’était d’un but étranger à la poésie, l’auteur n’ait altéré la vérité historique ni dans le ton ni dans les faits, qu’au contraire, plus exact et plus scrupuleux que la plupart de ceux qui ont cherché comme lui une inspiration poétique dans la Bible, il ait assez heureusement mis à profit les résultats les mieux établis de la critique contemporaine. A l’heure qu’il est, les écrivains de l’Italie sont exposés à rencontrer dans le public une attention bien distraite, et c’est ce qui explique sans doute la stérilité relative de la littérature en ce moment. M. David Lévi a cru pouvoir malgré tout affronter la concurrence redoutable des événemens qui passionnent tous les esprits : nous souhaitons qu’il ne soit pas trop vaincu dans cette lutte. Nous avons pensé, dans tous les cas, devoir à la valeur de son travail la justice d’une mention.


P. CHALLEMEL-LACOUR


L. BULOZ.