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Chronique de la quinzaine - 14 avril 1884

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Chronique n° 1248
14 avril 1884


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 avril.

Et maintenant nos législateurs sont partis, désertant le Palais-Bourbon et le Luxembourg, jusqu’au 20 mai. Ils se sont généreusement accordé six semaines de repos et de distraction après trois mois de travaux parlementaires qui n’auront, nous le craignons, qu’une médiocre place dans l’histoire. Si, comme on le leur a conseillé, ils profitent de ces vacances de printemps pour aller rendre compte de leur mandat devant ceux qui les ont élus, ils pourront faire de longs discours; ils auront de la peine à déguiser l’indigence de leurs œuvres, à montrer ce qu’ils ont fait réellement pour le bien du pays, pour l’avantage même de ces institutions qu’ils se donnent la mission particulière de défendre et au besoin de desservir. Ce n’est point que cette session d’hiver, avec laquelle on avait hâte d’en finir, n’ait été occupée, en apparence, et parfois même assez bruyante. Il n’est pas une question qui n’ait été soulevée, mise en commission, ou discutée, depuis les lois scolaires jusqu’aux lois municipales, depuis les lois militaires jusqu’à cette révision de la constitution, qui n’a fait, il est vrai, qu’une courte apparition, dont M. le président du conseil a eu la libérale complaisance de nous promettre l’agrément pour cet été. Tout réformer, toucher à tout, c’est la tradition dite républicaine, c’est le mot d’ordre auquel on n’a pas manqué. Arriver à un résultat, à quelque chose de sérieux et d’utile, c’est une autre affaire; on n’y est pas arrivé, parce que, dans toutes ces œuvres de la session d’hiver comme dans la plupart des œuvres des sessions qui se sont succédé depuis quelques années, il y a un mal invétéré et peut-être incurable dont ne s’aperçoivent même pas ceux qui en sont atteints, ceux qui le mettent dans tout ce qu’ils font. Le mal, c’est qu’on ne peut plus ou l’on ne veut plus rien faire simplement, sérieusement, avec une raison impartiale et prévoyante, avec la préoccupation unique de l’intérêt public, du bien du pays. Autrefois, aux temps où un Portalis travaillait au code civil, où un Gouvion Saint-Cyr et un Soult préparaient leurs belles lois militaires, où un Guizot proposait sa forte et savante loi sur l’instruction primaire, où, sans distinction de régimes, se succédaient des œuvres dignes de rester des modèles, à ces époques de sagesse surannée et de libéralisme primitif, on se donnait la peine d’étudier les questions pour elles-mêmes. Les lois étaient conçues avec maturité, rédigées avec clarté, combinées de façon à étendre et assurer les garanties, à réaliser un véritable progrès dans la vie municipale, dans l’enseignement, dans l’ordre civil comme dans l’ordre militaire. Aujourd’hui, nous avons changé tout cela. D’abord l’étude attentive et impartiale des faits n’est plus nécessaire; l’expérience est suspecte de réaction! Ce qu’il faut, avant tout, c’est préparer des lois destinées à servir une domination de parti, une passion de secte, ou même quelquefois un simple et vulgaire intérêt électoral. Lorsqu’on s’occupa de l’organisation municipale de Paris, comme on l’a fait il y a quelques jours, pensez-vous qu’on songe à résoudre le problème d’assurer à la première ville de la France et du monde une représentation digne d’elle, plus conforme à son rôle et à ses grands intérêts? Point du tout : il s’agit, entre opportunistes et radicaux, de trouver la combinaison électorale qui pourra donner une majorité aux uns ou aux autres. Lorsqu’on prétend reformer les institutions militaires, croyez-vous que la première pensée soit de créer une véritable armée, de lui donner une forte structure, la cohésion, les traditions, l’esprit militaire, ce qui pourrait, en un mot, assurer sa puissance au jour du combat? Nullement, ou du moins ce n’est là qu’une considération secondaire. Ce qui préoccupe d’abord, c’est d’avoir une armée démocratique, de soumettre toutes les classes au joug égalitaire, de molester le bourgeois, — et surtout de ne pas exempter les séminaristes du service. Il n’est pas jusqu’aux affaires d’industrie où la politique de parti ne fasse irruption, comme on le voit à Anzin, et un questionnaire, soumis récemment à la commission d’enquête industrielle, proposait d’étendre les recherches, les interrogatoires d’une façon au moins singulière. Il s’agirait de demander aux ouvriers si leur liberté de conscience est respectée par les patrons, s’ils ont travaillé dans des couvens, s’ils n’ont pas été, par hasard, renvoyés pour avoir assisté à un enterrement civil ou pour avoir refusé d’aller à une cérémonie religieuse. Voilà qui renseignerait à merveille la commission d’enquête et l’opinion sur l’état de l’industrie dans notre pays, sur les causes des crises économiques, des grèves et des chômages ! Avec de tels procédés, avec ce système de publique, on ne peut évidemment arriver à rien. On ébranle les instituions les plus éprouvées sans les réformer, en confondant toutes les conditions de l’organisation publique. On ne fait que des lois décousues, sans autorité, éphémères comme la passion du jour, et dans cette expérience singulière à laquelle se livrent des législateurs brouillons, c’est la France qui est l’éternelle patiente; c’est la France qui finirait, si l’on n’y prenait garde, par n’avoir plus ni institutions, ni lois respectées, ni armée, ni industrie.

Assurément, s’il est un exemple pénible de ce qu’a de désastreux cette invasion des fanatismes de parti dans les affaires les plus sérieuses, les plus délicates, c’est cette triste grève d’Anzin qui se prolonge depuis cinquante jours déjà et dont on n’entrevoit pas la fin. Que les ouvriers d’Anzin, à l’origine, se soient crus en droit de réclamer au sujet de certaines conditions nouvelles de travail, ou au sujet de leurs salaires, et qu’ils aient cédé à la tentation de défendre leurs intérêts bien ou mal compris par ce moyen extrême d’une grève, cela n’a rien d’extraordinaire. C’était dans tous les cas une question à débattre entre la compagnie et les mineurs, et dans ses termes primitifs elle n’avait certainement rien d’insoluble ; mais il est bien clair que la question industrielle n’a pas tardé à disparaître par l’intervention des partis révolutionnaires qui se sont jetés sur cette malheureuse grève comme sur une proie, qui depuis cinquante jours font de ce bassin houiller d’Anzin le théâtre d’une sorte de représentation de démagogie. Réunions, prédications, excitations, menaces, on a eu recours à tout pour envenimer cette lutte, pour enrôler une partie de la population ouvrière fanatisée sous un drapeau de guerre sociale. Rien n’a été négligé pour laisser croire à des ouvriers faciles à abuser qu’ils n’avaient qu’à résister, qu’ils auraient raison de la compagnie, qu’ils contraindraient au besoin le gouvernement à déposséder les propriétaires de mines, à régler les salaires, et, par une aggravation de plus, ces déclamations n’ont pas été sans avoir quelque retentissement jusque dans le parlement. Le résultat est cette situation violente où l’on dirait que tous les efforts tendent à rendre les scissions irréparables, les transactions impossibles, où les ouvriers qui voudraient redescendre dans les mines sont exposés à être assaillis et où, en fin de compte, le gouvernement est obligé d’intervenir par la force pour le maintien de la paix publique, pour la protection de ceux qui veulent travailler contre les grévistes à outrance. A quoi cependant tout cela peut-il conduire? Il faudra bien que cette crise ait une fin, comme toutes les crises de ce genre, et alors que restera-t-il? Les agitateurs auront fait leur campagne et essayé leurs forces; il y en a qui se seront presque fait un nom! Le jour où ils ne pourront plus rien à Anzin, ils iront souffler la guerre sociale et chercher fortune ailleurs; ils se transporteront sur un autre théâtre; et les vraies victimes seront ceux qu’ils auront abusés en les excitant, en les poussant à une guerre ruineuse. Que la compagnie, pour son compte, doive être singulièrement éprouvée par cette crise, qu’elle fasse chaque jour des pertes sensibles, cela n’est pas douteux; mais ceux qui souffriront le plus, évidemment ce sont les ouvriers qui se retrouveront avec leurs ressources épuisées, qui auront à recommencer leur labeur dans des conditions plus difficiles. Ce qui souffre aussi, c’est l’industrie française paralysée par ces conflits, menacée par la concurrence étrangère; c’est la fortune publique tarie dans une de ses sources. Oui, assurément, l’industrie française est destinée à se ressentir de cette crise, non-seulement parce qu’il y a dès l’heure présente une ruineuse suspension de travail, mais encore parce qu’il y a dans tout cela de fausses idées, de faux systèmes, en un mot, une fausse politique suspendue pour ainsi dire sur toutes les entreprises matérielles. C’est l’esprit de parti appliqué à l’industrie, comme on voudrait aussi l’appliquer à l’armée par cette loi nouvelle de recrutement qui vient d’être livrée précipitamment à la discussion à la veille des vacances.

Que resterait-il de l’armée française si le parlement votait cette loi, qui réaliserait enfin le grand rêve, — le service de trois ans, — en jetant indistinctement la jeunesse française tout entière dans les rangs ? C’est évidemment aujourd’hui une question décisive, — décisive pour la composition de l’armée aussi bien que pour l’éducation littéraire et scientifique de la jeunesse française. Il s’est trouvé heureusement au seuil de ce débat un député républicain, M. Margaine, qui a lui-même porté l’épaulette, qui est maintenant un des questeurs de la chambre, et qui a eu le courage de marcher droit, sans ménager les mots, sur cette idée du jour, sur cette passion d’égalité absolue qui est tout le secret de la loi nouvelle. M. Margaine a démontré vigoureusement qu’on allait détruire l’armée dans sa force, dans son principe, sans avoir même la chance d’arriver à cette égalité qu’on rêve, qui n’est qu’une chimère. Il a dit du premier coup ce qui est dans bien des esprits, même des esprits républicains, et ce qu’on n’ose pas toujours dire. Le service de trois ans a trouvé, il est vrai, un défenseur dans M. le ministre de la guerre, qui s’est fait un devoir de déguiser la vraie raison de la loi sous les phrases habituelles de « répartition plus équitable des charges, » de « fusion des divers élémens de la société française sous le drapeau. » Il y a, dans tous les cas, un peint qui n’est pas éclairci. M. le ministre de la guerre, appelant à son aide de grands soldats qui seraient peut-être étonnés de couvrir de leur autorité les opinions nouvelles, s’est efforcé de prouver que le service de trois ans, qui donne la quantité, peut donner aussi la qualité. Il y a mis toutefois quelques conditions, dont l’une est « l’existence de cadres inférieurs bien recrutés, intelligens; » mais c’est là précisément la question. Ces cadres qui sont les ressorts nécessaires d’une armée, on ne les a plus ; ils ont disparu, ils ne se sont pas renouvelés, et on a aujourd’hui beaucoup de peine à avoir de vrais sous-officiers, même avec le service de cinq ans. M. le ministre de la guerre semble croire qu’il trouvera tout ce qu’il lui faut dans cette jeunesse intelligente qu’il propose d’enrôler sans distinction, et c’est même pour cette raison qu’il demande qu’on ne fasse aucune exception. M. le ministre de la guerre trouvera sans nul doute à ce prix des sous-officiers intelligens. Seulement, cette jeunesse sur laquelle il paraît si bien compter, ne fera que traverser pour ainsi dire l’armée; elle ne peut former que des cadres mobiles, sans fixité, sans attachement au métier, et si « l’existence de cadres inférieurs bien recrutés, » solides, est une condition première, essentielle, si cette condition est encore si loin d’être réalisée, comment est-on si pressé d’établir le service de trois ans? C’est prendre pour ainsi dire le problème à rebours et aller à une véritable confusion. Quelle raison y avait-il surtout d’ouvrir si précipitamment une discussion qu’on a pu à peine engager, qu’on a dû interrompre presque aussitôt, et qui laisse en suspens tant de questions sérieuses? Ah! voilà justement encore un point délicat : c’est que d’ici à quelques semaines les élections municipales vont se faire dans toute la France. Il fallait bien se hâter de montrer aux masses populaires qu’on s’occupe d’alléger pour elles les charges militaires, que la république les protège contre l’oligarchie bourgeoise, libérale et financière ! Après cela arrivera ce qui pourra, la démonstration est faite, — et c’est ainsi que même, dans un règlement d’ordre du jour, les intérêts de la puissance militaire et de l’éducation libérale de la France restent subordonnés à des calculs de parti, de popularité et d’élections.

Si, à côté de tant d’autres problèmes qui renaissent sans cesse, que l’esprit de parti dénature, il y en avait un particulièrement délicat à résoudre, c’est ce problème de l’organisation municipale de Paris, qui a été pendant quelques jours l’objet de vives discussions et qui, par le fait, n’a pas été résolu, puisque le sénat et la chambre des députés n’ont pas pu s’entendre. La question de Paris avait été réservée dans la loi générale votée récemment sur les municipalités. On ne pouvait cependant attendre plus longtemps en présence des élections toutes prochaines. Comment organiser cette représentation parisienne? A quel mode de scrutin et de circonscription s’arrêter? La chambre des députés s’est prononcée pour un système partageant Paris en quatre grandes sections, dont chacune aurait élu à peu près vingt conseillers municipaux. Le sénat, de son côté, s’est rallié à un autre système, appliquant le scrutin de liste avec les arrondissemens tels qu’ils existent et un nombre déterminé, limité de conseillers par arrondissement. La chambre a persisté dans son vote, le sénat a persisté dans le sien; on n’a pas pu s’entendre, et, en définitive, le seul système qui n’ait point été défendu, le système qui existe aujourd’hui, qui est connu et jugé par ce qu’il a produit, est celui qui se trouve ainsi maintenu, qui reste maître du terrain. Ce qu’il y a de curieux et de caractéristique, c’est que, dans toutes ces combinaisons, les partis, le gouvernement lui-même n’ont paru chercher que ce qui pouvait leur laisser espérer l’avantage électoral ; personne ne s’est occupa de ce qui pouvait assurer une représentation sérieuse, sincère et rationnelle à Paris. On a éludé le problème qui consisterait à trouver une organisation municipale particulière pour une ville qui n’a rien de municipal. C’est là la difficulté et, tant qu’elle ne sera pas résolue, on en sera réduit à cette anomalie, à cette contradiction d’une ville qui concentre les plus puissans intérêts moraux, intellectuels, financiers et d’un conseil municipal qui passe son temps à voter la révision de la constitution, à laïciser, à demander des monumens pour les fédérés de la commune, — qui, en un mot, n’est en plein Paris qu’une vaine et artificielle représentation de parti ou de faction.

Que devient, pendant ce temps, l’entreprise que la France poursuit sur les bords du Fleuve-Rouge, au Tonkin? Nos soldats, pour faire leur devoir, n’attendent sûrement pas d’apprendre ce que la chambre veut faire de l’armée française avec sa loi de recrutement démocratique et ses prétendues réformes de l’organisation militaire. Ils vont bravement à l’ennemi quand il le faut, et ils supportent sans se plaindre les fatigues d’une lointaine campagne en pays inconnu. Ils sont allés à Sontay avec l’amiral Courbet; ils ont pris Bac-Ninh avec le général Millot et ses vaillans lieutenans, le général de Négrier, le général Brière de l’Isle. Ils marchent maintenant sur Hong-Hoa, Ils iront partout où leurs chefs les conduiront. Le malheur est qu’on ne voit pas bien comment tout cela peut finir, et que nos succès, nos traités avec l’Annam n’empêchent pas les massacres, qui se renouvellent trop fréquemment là où nous ne sommes pas. La France viendra-t-elle à bout de pacifier ces contrées, d’y établir un ordre suffisant et de faire accepter par la Chine ce qu’elle aura créé? Ce n’est pas sans doute de sitôt qu’on arrivera à un dénoûment, et avant d’en être là, on aura certainement à demander de nouveaux crédits, à envoyer des renforts à notre petite armée expéditionnaire.

Non, décidément, les entreprises lointaines ne réussissent pas pour le moment aux plus grandes nations. Elles commencent par être aussi coûteuses que laborieuses; elles ont de la peine à se dégager de toutes les obscurités, et si la France a des difficultés au Tonkin, elle peut, à la rigueur, se dire que l’Angleterre n’est pas plus heureuse avec ses affaires d’Egypte, qui sont certes loin de se simplifier et de s’éclaircir. Ce qu’il y a de plus frappant, c’est que, dans les deux cas, pour les deux gouvernemens, tous les mécomptes, tous les embarras sont nés d’une politique qui n’a pas su ce qu’elle voulait, qui ne s’est pas fait une idée exacte et précise de l’œuvre qu’elle allait entreprendre. L’Angleterre n’en est même pas encore à avoir des opinions bien claires, un plan de conduite arrêté, puisque ces jours derniers, dans la chambre des communes, lord Hartington refusait très vivement de déclarer ce que le gouvernement se proposait de faire. D’un autre côté, dans un banquet récent, un membre du cabinet avouait que M. Gladstone était aussi affligé que surpris de la marche des affaires d’Égypte. Le moment est cependant pressant, car la situation de ces malheureuses contrées égyptiennes devient réellement de plus en plus périlleuse et la responsabilité de l’Angleterre est, de toute façon, engagée dans cette immense crise qui est, en grande partie, son œuvre. S’il ne s’agissait que de décider l’évacuation du Soudan, au risque d’abandonner ces régions du haut Nil à l’invasion désormais victorieuse du mahdi et de ses bandes, il n’y aurait pas de doute, la résolution serait déjà prise. L’Angleterre a essayé un semblant d’action militaire et diplomatique dans le Soudan. Elle a envoyé le général Gordon à Khartoum, le général Graham avec sa petite armée à Souakim, sur les bords de la Mer-Rouge. Elle a paru un instant vouloir déployer ses forces, elle n’a pas trop réussi dans les combats sanglans qu’elle a livrés aux bandes d’Osman-Digma; elle n’a pas persisté, et, aujourd’hui, elle semble impatiente de se retirer. Elle cherche un moyen, elle serait prête, s’il le fallait, à traiter avec le mahdi. Malheureusement, une retraite dans ces conditions ressemblerait à un désastre; en outre, ce n’est plus là maintenant qu’un des côtés des affaires égyptiennes, et tandis que le général Graham reçoit l’ordre de quitter Souakim, tandis que le général Gordon reste livré à lui-même à Khartoum, c’est dans la Basse-Egypte, c’est au Caire même que le danger apparaît sous une autre forme. La désorganisation envahit cette partie de la vallée du Nil. L’anarchie est à peu près complète dans le gouvernement comme dans le pays, et c’est l’Angleterre elle-même, il faut l’avouer, qui a singulièrement contribué à aggraver, à précipiter cette crise.

Le cabinet anglais a voulu sauver les apparences en laissant le pouvoir, une ombre de pouvoir au khédive; il a voulu, d’un autre côté, exercer un véritable protectorat, sans l’avouer, en mettant ses agens partout, en plaçant particulièrement au ministère de l’intérieur un de ses fonctionnaires, M. Clifford Lloyd, qui, sous le simple titre de sous-secrétaire d’état, s’est érigé en petit dictateur. La vérité est que M. Clifford Lloyd, appuyé sans doute par le représentant de l’Angleterre, sir Evelyn Baring, a voulu tout faire, dominer le gouvernement, le khédive, les ministres. Il a bouleversé l’administration des provinces sous prétexte de la renouveler et de la diriger. Il a voulu même publier des projets de loi de sa propre autorité, sans consulter le gouvernement. Il a si bien fait qu’après avoir forcé le ministre de l’intérieur à se retirer, il a lassé la patience du président du conseil lui-même, de Nubar-Pacha, qui avait été pourtant nommé pour suivre les conseils de l’Angleterre et qui a fini par donner un instant sa démission pour ne pas subir plus longtemps une humiliante tutelle. Il en est résulté pour le pays cet état de désorganisation où il n’y a ni gouvernement, ni administration, ni force publique, ni ressources suffisantes. D’un autre côté, ce malheureux gouvernement est assailli par les réclamations de tous ceux dont une commission internationale a reconnu les droits à une indemnité à la suite de l’incendie d’Alexandrie, et il n’a pas même de quoi suffire aux plus urgentes nécessités. C’est l’impuissance dans l’anarchie.

Voilà la situation ! De sorte qu’il ne s’agit plus de se retirer du Soudan honorablement, si on le peut, en essayant d’arrêter l’invasion du mahdi à la limite de la Basse-Egypte ; il s’agit de remettre un certain ordre au Caire, dans cette partie de la vallée du Nil autrefois si prospère, aujourd’hui livrée à la confusion. C’est là le problème que l’Angleterre a laissé s’aggraver par les tergiversations de sa politique et qu’elle a maintenant à résoudre, non-seulement parce que c’est son intérêt, mais encore parce qu’elle doit, jusqu’à un certain point, compte à l’Europe d’une situation qu’elle a créée. L’Angleterre, après être allée seule en pacificatrice sur le Nil, a prétendu rester seule pour créer un ordre nouveau qu’elle voulait nécessairement conforme à sa politique, à ses convenances. Il n’est point douteux que, si M. Gladstone, qui paraît avoir retrouvé assez de santé pour aller défendre son bill de réforme électorale devant la chambre des communes, ne réussit pas, le cabinet libéral est exposé d’ici à peu aux représailles de l’opinion offensée de l’humiliation infligée à l’orgueil britannique.

La crise, d’ailleurs assez bénigne, qui s’est déclarée il y a quelques jours dans les affaires italiennes a eu le dénoûment prévu. L’Italie a retrouvé un ministère qui n’a rien de bien nouveau dans une situation politique et parlementaire qui n’est pas sensiblement modifiée. C’est le président du conseil d’hier, M. Depretis, qui demeure le président du conseil d’aujourd’hui. Le cabinet reconstitué garde de plus quelques-uns de ses principaux membres, le ministre des affaires étrangères, M. Mancini, qui a les secrets de la diplomatie italienne depuis quelques années, le ministre de la guerre, le général Ferrero. Au nombre des nouveaux appelés au pouvoir il y a M. Coppino, qui est un professeur piémontais, ami de M. Depretis, qui a été déjà ministre de l’instruction publique et qui était récemment élu président de la chambre des députés à la place de M. Farini; il y a aussi un Napolitain, M. Grimaldi, et un Sarde. En définitive, ce n’est plus, si l’on veut, le cabinet qui existait il y a quelques jours; mais c’est encore un cabinet Depretis, avec son chef, avec ses opinions et ses alliés, avec son programme de Stradella. Le cabinet métamorphosé ne s’est signalé pour le moment que par un acte assez caractéristique. L’entrée de M. Coppino au ministère nécessitant l’élection d’un nouveau président de la chambre, M. Depretis a choisi comme candidat M. Biancheri, homme d’expérience, d’une autorité bienveillante et impartiale, qui a déjà présidé les débats parlementaires sous le règne de la droite. C’est la preuve que, si le président du conseil n’a pas voulu aller jusqu’à faire à la droite une certaine part dans ses combinaisons ministérielles, il tient cependant à lui donner des gages, à s’assurer le plus possible et plus que jamais une majorité composée des modérés de la gauche et de la droite. Avec quelques hommes de moins, avec quelques hommes de plus, il n’y a guère rien de changé à Rome. C’est le même chef, c’est la même politique intérieure et extérieure, avec ses garanties de modération relative, comme aussi avec ses embarras qui naissent parfois des circonstances, du mouvement des choses.

L’Italie, heureusement pour elle, est dans une situation où elle pourrait bien aisément éviter les embarras et où elle n’a que les difficultés qu’elle se crée, tantôt en poursuivant des alliances qui ne lui sont pas nécessaires, tantôt en ramenant, en laissant se réveiller ces affaires de la papauté qui sont toujours délicates. Où en est-elle pour le moment de sa politique extérieure, de ces profonds calculs de diplomatie auxquels elle a paru se livrer pendant quelque temps? Le ministre des affaires étrangères d’hier et d’aujourd’hui, M. Mancini, interpellé ces jours passés, au lendemain de la dernière crise, n’a sûrement pas répandu de bien vives lumières sur l’état réel des rapports de l’Italie avec l’Europe, sur les résultats des vastes combinaisons qu’on avait si complaisamment caressées. A vrai dire, M. Mancini est un ministre très optimiste; à ses yeux, tout est pour le mieux dans le monde. L’Italie a conquis et garde sa place dans la triple alliance, elle y figure au même titre que l’Allemagne et que l’Autriche. La rentrée de la Russie dans la grande alliance, dans l’intimité des deux empires du centre de l’Europe, n’a rien changé : c’est une garantie de plus pour la paix qu’on veut maintenir. D’un autre côté, les rapports intimes que l’Italie a noués depuis quelques années avec l’Allemagne et l’Autriche n’excluent pas, au dire de M. le ministre des affaires étrangères de Rome, les bonnes relations avec d’autres puissances, et M. Mancini s’est fait un devoir d’ajouter comme s’il avait à annoncer une bonne nouvelle : « Les nuages qui existaient entre la France et l’Italie se sont dissipés grâce aux intentions conciliantes qui ont été apportées des deux côtés dans les négociations qui ont eu lieu... » Voilà certes des déclarations rassurantes; au fond cependant, à travers les réticences de ces débats, il ne serait point impossible de démêler que le zèle pour l’alliance allemande s’est un peu refroidi au-delà des Alpes, que les résultats n’ont pas répondu à tout ce qu’on s’était promis. On espérait mieux, on a été un peu déçu, et tandis qu’il y a eu de ce côté quelque mécompte qu’on n’avoue pas, les rapports avec la France se sont améliorés. C’est un fait à recueillir. L’Italie est intéressée à bien vivre avec tout le monde, à ne pas mettre des complications inutiles dans sa politique. Elle serait intéressée particulièrement à éviter des affaires comme celle qu’elle vient de se créer avec le souverain pontife au sujet de la congrégation de la Propagande, qui n’a d’autre résultat que de rappeler l’attention du monde sur la situation du pape à Rome, au Vatican.

Faire vivre le pape et le roi ensemble à Rome, c’est toujours assurément une grosse difficulté, et la plus dangereuse des politiques serait d’aggraver le problème par des procédés qui ne pourraient que rendre plus sensible, pour le chef de la catholicité, une situation déjà pénible et épineuse. Qu’est-il arrivé? Le gouvernement italien, depuis qu’il est à Rome, a voulu étendra à l’ancien domaine pontifical l’application des lois sur l’aliénation des biens ecclésiastiques. Le moment est venu où il a cru devoir atteindre la congrégation de la Propagande elle-même, et ici il a rencontré une sérieuse résistance. La question a été soumise à plusieurs tribunaux, à plusieurs juridictions. Elle a été résolue une première fois en faveur de la Propagande par la chambre civile de la cour de cassation de Rome; elle vient d’être tranchée définitivement contre la Propagande par la cour de cassation tout entière, jugeant en chambres réunies. Or il y a un fait qui ne peut guère être contesté, qu’admettent les publicistes les plus éminens de l’Italie, comme M. Bonghi : c’est que la congrégation de la Propagande, qui est un des principaux ressorts du gouvernement spirituel de l’église, est à ce titre une institution privilégiée, internationale, couverte par la loi des garanties que l’Italie elle-même a décrétée pour sauvegarder l’indépendance du saint-siège. On a passé par-dessus cette considération, qui est pourtant des plus sérieuses, et le gouvernement italien reste maintenant avec son arrêt souverain de justice. Le pape, de son côté, naturellement, n’accepte point cet arrêt. Il n’a pas cessé de protester au nom de ses droits, au nom de son indépendance; et il paraît avoir adressé ses protestations à tous les cabinets. Il a fait plus : il a organisé à l’extérieur, dans les principales villes du monde, des procures destinées à mettre les ressources de la Propagande hors de l’atteinte du gouvernement italien, et, récemment encore, dans une allocution en consistoire, il a signalé, non sans amertume, avec mesure encore cependant, la violence qui lui était faite, l’extrémité où on le réduisait. Il aurait eu même un instant, dit-on, la pensée de quitter Rome, de sorte que voilà la guerre allumée, ou plus que jamais rallumée, à propos de cette affaire de la Propagande.

Quelles seront maintenant les conséquences de cet incident nouveau dans les relations de l’Italie et de la papauté? Les cabinets qui ont reçu les protestations venues du Vatican n’ont pas dû intervenir, quoi qu’on en ait dit, ou dans tous les cas ils ne seraient intervenus que sous la forme la plus discrète, la plus confidentielle, puisque personne n’a l’intention de rompre avec l’Italie. La question reste donc, pour le moment, tout entière dans ce que décideront le gouvernement du roi Humbert et le souverain pontife. M. le ministre Mancini, en contestant l’autre jour ce qui avait été dit au sujet de l’intervention de quelques puissances, a renouvelé l’assurance d’une grande modération. Le gouvernement italien est en effet le premier intéressé à ne rien pousser à l’extrême, à rendre le séjour de Rome possible pour le pape, à maintenir l’intégrité des garanties qu’il a proclamées lui-même pour assurer l’indépendance du gouvernement spirituel de l’église. Ce n’est pas seulement pour lui une affaire de dignité et d’équité, c’est aussi un intérêt très sérieux de politique extérieure.

Quant au souverain pontife, est-il à croire qu’il ait eu dès ce moment, comme on l’a dit, la pensée précise, arrêtée de quitter Rome et le Vatican, qu’il ait débattu ou laissé débattre dans ses conseils le projet d’aller à Jérusalem ou à Malte, à Brixen ou dans une ville d’Allemagne, à Majorque ou à Hyères? Il n’est point douteux qu’il serait reçu avec respect partout où il voudrait aller s’abriter. C’est là cependant une extrémité à laquelle le pape ne se résoudrait, selon toute apparence, que le jour où il ne pourrait plus faire autrement. Il y a longtemps qu’on a dit que la place du saint-père était auprès de la confession de Saint-Pierre. Quitter la confession de Saint-Pierre et s’en aller sur les chemins du monde, c’est peut-être un spectacle qui peut plaire aux imaginations vives, à ceux qui aiment les coups de théâtre; ce serait en même temps un acte si grave, impliquant de tels déplacemens, de tels troubles ou de telles incertitudes, qu’il y a de quoi réfléchir. Léon XIII s’est montré jusqu’ici un politique trop mesuré, trop habile pour céder à un premier mouvement, sous le coup d’un incident pénible. Il a prouvé qu’un pape, même dans des conditions difficiles, peut garder toute son autorité et traiter sans faiblesse avec les plus puissans. Ce qu’on a dit depuis quelques jours du départ prochain ou éventuel de Léon XIII n’est donc vraisemblablement qu’un de ces bruits qui courent de temps à autre. Au fond, le pape sent bien l’intérêt qui le fixe à Rome. L’Italie, de son côté, est intéressée à ne rien faire qui puisse aggraver la position du saint-père. L’Europe désire certainement qu’il n’y ait point un éclat, et c’est ce qui fait qu’on est sans doute encore loin d’une crise que personne ne voudrait précipiter.


CH. DE MAZADE.