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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1905

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Chronique n° 1768
14 décembre 1905


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 décembre.


La loi de séparation de l’Église et de l’État a été votée par le Sénat le 6 décembre, à une majorité de 80 voix. Nous mentionnons le fait sans y insister, en ayant par avance et à maintes reprises signalé, ici même, le caractère inévitable. La discussion de la loi a été plus longue qu’on ne s’y était attendu, brillante dans son ensemble et, sur plusieurs points, très approfondie ; mais l’effort des orateurs de la minorité n’a pas même abouti à faire changer un seul mot dans le texte voté par la Chambre. Le président et le rapporteur de la commission ont beaucoup félicité le Sénat de l’admirable exemple de discipline qu’il donnait : l’histoire portera un jugement très différent. À quelque point de vue qu’on se place, on ne saurait admettre qu’une assemblée délibérante renonce à délibérer, et c’est y renoncer que de se condamner d’avance à ne donner aucune conclusion pratique à un débat auquel on ne se livre que pour la forme, sans utilité, sans liberté vraie, sans dignité. Mais tout a été dit à ce sujet : à quoi bon le répéter ? Nous nous bornerons à signaler l’excellent et éloquent discours par lequel M. Méline a clos le débat. Plusieurs sénateurs, avant d’émettre leur vote, sont montés à la tribune pour l’expliquer. Ils l’ont tous fait avec courage et talent ; quelques-uns, comme M. Gourju, avec vigueur et avec esprit ; mais aucun avec autant d’ampleur que M. Méline. Il a montré les périls que la loi fait courir à l’État sous prétexte de l’affranchir : et de quoi l’affranchit-elle, en effet, si ce n’est du droit qu’il avait et dont il s’est dépouillé de nommer les évêques et les curés ? Rien n’y a fait : le vote était acquis d’avance. M. Méline ne l’ignorait pas, mais il parlait pour le pays ; devant lequel toutes les responsabilités devaient être nettement établies. Le gouvernement et la majorité ont assumé la leur : à son tour, l’opposition a revendiqué la sienne, en expliquant pourquoi elle repoussait une loi qui allait avoir la triple conséquence de troubler les consciences, d’affaiblir l’État et de déchaîner, un peu plus tôt ou un peu plus tard, la guerre religieuse.

Nous souhaitons ardemment que cette dernière conséquence ne se produise pas : mais comment l’espérer ? Pendant que M. le ministre des Cultes et les orateurs de la commission exposaient, expliquaient, commentaient à la tribune les dispositions de la loi qu’ils qualifiaient de libérales ; pendant qu’ils faisaient profession de respecter des croyances qu’ils ne partageaient pas ; pendant qu’ils repoussaient avec indignation les reproches de sectarisme et d’intolérance qui leur étaient adressés, leurs amis répétaient, dans des conversations moins retentissantes que la loi n’était qu’une loi d’attente et qu’il y aurait lieu, très prochainement, de la soumettre à des remaniemens profonds. Tout le monde convenait qu’elle était pleine de défauts ; mais lorsqu’on parlait de les corriger, ce qui était, semble-t-il, le devoir le plus élémentaire de ceux qui les apercevaient si bien, la majorité s’y refusait. — Non, pas aujourd’hui, disait-elle : nous le ferons plus tard. C’était se réserver du pain sur la planche. C’était aussi, et surtout, conserver le moyen de reprendre, de continuer entre l’Église et l’État le duel auquel on prétendait officiellement mettre fin.

L’aveu en a été fait sans artifice par M. Combes en personne. Il est monté lui aussi à la tribune pour y faire, avant le vote final, une déclaration au nom de son groupe, déclaration écrite dont tous les mots avaient été pesés, calculés, réfléchis, et n’en méritaient que plus d’attention. Ce que les orateurs du gouvernement et de la commission avaient tenu dans l’ombre, M. Combes l’a mis en pleine lumière. « Nous voterons la loi, a-t-il dit, parce que nous tenons particulièrement à la rendre exécutoire à partir du 1er janvier 1906, afin que le corps électoral, qu’on a cherché et qu’on cherchera certainement encore à tromper sur les sentimens réels de la majorité républicaine des deux Chambres, ait le temps de bien se rendre compte, avant les élections législatives d’avril, du véritable caractère de la loi et des effets naturels de ses dispositions. Mais nous n’entendons nullement nous enlever par ce vote le droit de remédier plus tard à des défectuosités qui n’ont échappé à aucun de nous. Notre conduite à cet égard s’inspirera surtout des résultats de l’expérience qui va commencer dès le début de l’année prochaine. » Il y a, dans cette déclaration, deux parties distinctes : la première est un mensonge, la seconde une vérité. M. Combes sait fort bien que le pays n’aura ni le temps, ni le moyen de se rendre compte des effets de la loi avant les élections d’avril, puisque, à ce moment, aucun de ses effets ne se sera encore produit. La première, et même les premières années de l’application de la loi, le pays n’y verra rien du tout. Avons-nous besoin de dire que la loi a, très sagement d’ailleurs mais aussi très habilement, ménagé pour son application une période de transition à degrés successifs qui en rendra les premiers résultats absolument insensibles ? C’est au bout de plusieurs années seulement que le véritable caractère en apparaîtra manifestement. Lors donc que M. Combes se plaint qu’on ait calomnié la majorité des Chambres et qu’il annonce gravement que le pays saura, par l’expérience même, à quoi s’en tenir sur ce point avant le mois d’avril prochain, on a le droit de lui répondre par le mot de Basile : « Qui trompe-t-on ici ? » Ce n’est pas pour éclairer le pays, mais pour le tromper, qu’on veut l’application immédiate de la loi. Plus tard interviendra et s’exécutera la seconde partie de la déclaration de M. Combes, celle qui est sincère et vraie. M. Combes ne croit pas plus que nous que l’Église et l’État ne se connaîtront plus, ne se verront plus, n’auront plus aucun rapport le lendemain ou le surlendemain de la séparation. Les difficultés et les heurts entre eux seront les mêmes que par le passé : le tampon seul manquera. Après l’avoir constaté, M. Combes proposera de légiférera nouveau. Ce qu’il a fait pour la loi sur les associations qu’il a si heureusement complétée, il le fera pour la loi de séparation. La source d’où est sortie cette loi n’est pas tarie ; elle coulera encore, et longtemps ! Si l’Église parvient à s’organiser solidement, si elle use avec succès des libertés qui lui ont été provisoirement reconnues, en un mot, si elle reste forte, et surtout si elle le devient davantage, radicaux et socialistes s’empresseront de lui faire subir des amputations nouvelles. Mais alors, que deviendra l’apaisement qu’on nous a promis ? Cette ère nouvelle, que la loi devait nous ouvrir, sera plus troublée que l’ancienne. Ce n’est pas nous qui en serons surpris, car nous l’avons prévu et annoncé : mais qu’en pensera le pays ? On ne le saura que plus tard. A la veille des élections, M. Combes et ses amis auront pu lui dire avec la bonne foi qui les caractérise : — Vous voyez bien que rien n’est changé.

Nous exagérons d’ailleurs un peu en prêtant au gouvernement et à la commission un langage toujours libéral dans la forme et toujours respectueux des croyances religieuses. Eux aussi ont laissé apercevoir à plus d’une reprise, le fond de leur pensée. Leur éloquence naturelle les a trahis. Ils n’ont pas pu s’empêcher de faire quelques phrases oratoires dans lesquelles ils ont mis en opposition la science et la foi, et annoncé qu’à la fin du combat qui ne manquerait pas de se perpétuer entre elles, la première l’emporterait décidément sur la seconde et la supprimerait. M. Vallé, président de la commission, a même un jour exprimé cette pensée sous une forme pittoresque. M. Bérenger venait de plaider la cause des édifices religieux dont quelques-uns, dans les paroisses petites et pauvres, seront condamnés à la ruine s’ils ne peuvent bénéficier pour leur conservation que des ressources des associations cultuelles, et si les communes ne sont pas autorisées, puisqu’elles en restent d’ailleurs propriétaires, à pourvoir partiellement à leur entretien. La commission a repoussé la thèse, pourtant si juste, de M. Bérenger, et son président a terminé son discours à ce sujet par les paroles suivantes : « Les églises ne périront que si les fidèles viennent à manquer ; c’est alors seulement qu’on pourrait dire adieu aux cloches dont M. Bérenger, a parlé avec tant d’attendrissement. Longtemps encore on entendra le son des cloches des églises ; mais si elles se taisaient parce qu’il n’y aurait plus de paroissiens à appeler au temple, que voulez-vous, messieurs, on entendrait la cloche de l’école appelant les enfans près de l’instituteur, et on se consolera en pensant que plus nos écoles seront suivies, plus il y aura de profit pour notre pays. » M. Vallé se consolera ; il est déjà même tout consolé ; mais tout le monde ne le sera peut-être pas aussi aisément que lui si les cloches de nos églises viennent à se taire pour toujours. M. Vallé abolit tout un côté de l’âme humaine. Nous ne l’imiterons pas ; nous ne mettrons pas en opposition et en conflit l’école et l’église. On peut prendre un plaisir différent, mais très réel dans les deux cas, à entendre les cloches de l’une et de l’autre ; elles correspondent à des besoins qui, pour être d’une autre nature, n’en sont pas moins également légitimes. Que penserions-nous d’un rapporteur du budget des cultes, s’il y en avait encore un, qui viendrait dire à la Chambre ou au Sénat : Qu’importe qu’on n’entende plus les cloches des écoles, pourvu qu’on entende encore celles des églises ? Nous en penserions exactement ce que nous pensons de M. Vallé, lorsqu’il tient en sens inverse un langage analogue. Un poète a dit autrefois, en parlant de deux conceptions différentes du monde et des institutions qu’elles engendrent : « Ceci tuera cela. » Eh bien ! ce mot prophétique ne s’applique pas à l’école et à l’église, à la raison et à la foi. L’une et l’autre sont nécessaires et il n’est pas vrai que l’une tuera l’autre. Le mieux est qu’elles se résignent à vivre côte à côte, en remplissant chacune son office et en se respectant mutuellement. Mais des paroles comme celles de M. le président de la commission éclairent tout un état d’esprit ; elles manifestent, suivant le mot à la mode, toute une mentalité. De cette mentalité, si elle se perpétue, sortiront beaucoup d’événemens fâcheux. Voilà pourquoi l’avenir nous parait inquiétant.

Ce n’est pourtant pas une raison pour que les catholiques n’acceptent pas la loi nouvelle et n’en fassent pas, comme on disait autrefois, l’essai loyal. L’épreuve seule montrera ce qu’elle vaut. Dans les projets ultérieurs qu’annoncent les radicaux et les socialistes, projets dont M. Combes a apporté la menace à la tribune, il est fort possible qu’il y ait un piège : les catholiques auraient tort d’y tomber. Qui sait si on ne cherche pas à les effrayer sur les conséquences de la loi afin qu’ils refusent de s’y soumettre ? M. Combes, parlant au nom de son groupe, a été tranchant, mais un peu sibyllin. Il a plus complètement exprimé sa pensée dans un long article qu’il a envoyé à la Nouvelle Presse libre de Vienne. « L’intérêt bien entendu de l’Église devrait, y dit-il, l’incliner à la paix. Malheureusement les intentions notoirement belliqueuses du plus grand nombre des prélats français, le langage de leurs lettres pastorales, semblent présager une guerre imminente. Il y a dans l’air des églises comme une odeur de poudre. Néanmoins chacun de nous peut espérer ou craindre suivant ses dispositions morales tant que Rome n’a pas parlé. C’est du pape que dépend la paix ou la guerre. Quant à moi, je ne me hasarderai pas à pronostiquer ses décisions. S’il faut dire ma pensée, dans l’ignorance où je suis de ses sentimens, je crois fermement que si la guerre s’allume à la veille des élections, comme le fait parait extrêmement probable, si même elle s’étend à toutes les circonscriptions ecclésiastiques, elle s’éteindra avec les dernières fumées des bulletins de vote incinérés pour faire place, le lendemain, à une pacification relative dont l’Église catholique paiera les frais. »

Ainsi M. Combes regarde la guerre comme « extrêmement probable, » et il annonce déjà que l’Église en paiera les frais. Pourquoi la prévoit-il si ce n’est parce qu’il la souhaite ? Il fait assurément tout ce qui dépend de lui pour la provoquer en inquiétant les catholiques sûr l’application de la loi. C’est un piège, disons-nous. Sans savoir mieux que lui ce qu’ordonneront les plus hautes autorités ecclésiastiques, nous espérons bien que, dans une affaire de prudence humaine, elles s’inspireront des conseils les plus sages : mais nous n’avons pas à revenir sur une question que M. Brunetière a traitée ici même, il y a quinze jours. Depuis ce moment, ce qui était encore au futur est déjà tombé dans le passé. La séparation est faite, le Concordat est déchiré. Nous entrons dans une nouvelle période de notre histoire, plus inquiétante encore pour l’État que pour l’Église. Soit ! On ne saura pas encore aux élections prochaines, mais on saura dans quelques années ce que valait le Concordat.

La Chambre des députés discute, le matin, les retraites ouvrières, l’après-midi, le budget, et tous les vendredis, une interpellation à n’en plus finir sur l’idée de patrie et sur le degré d’estime qu’elle mérite auprès des gens éclairés. Cette dernière discussion fera l’étonnement des siècles futurs, qui en admireront surtout la merveilleuse opportunité. Mais les socialistes l’ont imposée à la Chambre. A les entendre, toutes les idées, quelles qu’elles soient, doivent être soumises à l’analyse, tomber sous le scalpel de ce qu’ils appellent la raison, et subir en public une autopsie et une dissection qui permettent au peuple de mieux savoir ce qu’elles contiennent de vrai ou de faux, de bon ou de mauvais. Pourquoi, demandent-ils, l’idée de patrie ne serait-elle pas soumise à la loi commune ? Ils l’y soumettent donc, et, à force de la décomposer, il n’en reste bientôt plus entre leurs mains qu’un résidu inerte et mort. Si on s’en inquiète, si on s’en indigne, ils montrent à leur tour de l’irritation et même quelque étonnement, car enfin, disent-ils, il n’y a de droits dans ce monde que ceux de la critique et il faut remplacer partout la foi aveugle, sauvage, — M. Jaurès dit même volontiers bestiale, — par la raison éclairée, épurée, éthérée. Bien qu’elle soit un signe, et un triste signe des temps, nous ne parlerions pas aujourd’hui de cette discussion qui a déjà rempli plusieurs séances, mais qui n’est peut-être encore qu’ébauchée, si elle n’avait pas donné lieu à un incident de plus haute portée que les autres. M. Sembat l’a fait naître. C’est un orateur qui ne recule devant aucune conséquence de ses principes. Il change quelquefois de principes, jamais de logique. Avec lui, on sait tout de suite à quoi s’en tenir sur ses opinions : son outrance naturelle ne lui permet pas d’en farder l’expression. Ainsi, M. Ribot lui ayant demandé s’il approuvait que les soldats tirassent sur leurs officiers, il a répondu tout de suite que oui, si les officiers ordonnaient eux-mêmes de tirer sur le peuple. Ces choses-là passent aujourd’hui à la Chambre comme de l’eau courante. Elles provoquent bien, sur le moment, quelque scandale ; mais bientôt on n’y pense plus.

Dans son discours, M. Sembat a jugé à propos de parler de la Russie et voici comment. « Il n’est pas un d’entre vous, a-t-il dit, qui ne se félicite à l’heure actuelle de cette action violente et révolutionnaire qui vient d’arracher ce pays au tsarisme et le pousser dans la voie de la liberté. » M. Sembat, on le voit, ne parlait pas seulement pour lui et pour ses amis, mais pour toute la Chambre. Les protestations se sont élevées à peu près sur tous les bancs, sauf, faut-il le dire ? sur celui du gouvernement. Il n’y avait là, pour le moment, que M. le ministre de l’Intérieur et M. le ministre du Commerce : soit qu’ils n’aient pas trouvé le mot à dire, soit qu’ils aient jugé plus prudent de ne pas le prononcer, ils se sont tus. Il a fallu qu’à la séance suivante, M. le président du Conseil vînt suppléer au mutisme regrettable de ses deux collègues, et il l’a fait, hâtons-nous de le dire, dans les meilleurs termes. Il a exprimé la sympathie du gouvernement de la République à la « nation amie et alliée, » en affirmant que la France entendait lui rester fidèle au milieu de ses épreuves, sans avoir d’ailleurs à s’immiscer dans sa politique intérieure. M. Rouvier a été couvert d’applaudissemens. Les socialistes ont essayé de protester ; mais, en face du soulèvement presque unanime de la Chambre, ils ont adopté une autre tactique. Ils ont eu l’air, — distinction puérile ! — d’être satisfaits de en que M. Rouvier avait dit la « nation » et non pas le « gouvernement » russe, et ils ont laissé tomber l’incident. Il aurait mieux valu ne pas le soulever. Il en restera pourtant les déclarations de M. Rouvier.

Tous les journaux, en France et ailleurs, continuent de parler du discours que le prince de Bülow a adressé, il y a quelques jours, au Reichstag, discours qui est lui-même la paraphrase de celui que Guillaume il avait prononcé à l’ouverture du parlement impérial. Le discours de l’Empereur n’était empreint d’aucun optimisme. « L’Allemagne, y lit-on, entretient des relations correctes avec toutes les puissances et des relations bonnes et amicales avec la plupart d’entre elles. » Les qualificatifs appliqués à ces dernières relations sont chauds ; mais ceux qui s’appliquent aux premières sont froids. Sans examiner si nous faisons partie, ce qui est probable, des puissances de la première catégorie, voyons ce que l’Empereur dit expressément de nous. Il ne pouvait pas ne pas parler et il parle, en effet, des difficultés qui se sont produites au Maroc : elles n’ont eu, dit-il, « d’autre cause qu’un penchant à résoudre sans notre coopération des questions dans lesquelles l’empire allemand a aussi des intérêts à protéger. » Et il ajoute aussitôt, sans doute pour ne pas nous laisser croire que tous les nuages sont dissipés : « Les courans de ce genre peuvent être réprimés sur un point et renaître sur un autre. » Toutefois, il veut bien constater « avec satisfaction » qu’on est parvenu à s’entendre par des moyens diplomatiques sur la convocation, et le programme d’une conférence. « La paix du peuple allemand affirme-t-il enfin, m’est sacrée ; mais le signe des temps où nous sommes impose à une nation le devoir de renforcer ses moyens de défense contre les attaques injustes. » En conséquence, le gouvernement impérial demande au Reichstag un nombre très respectable de millions en vue de développer sa puissance militaire sur terre et encore plus sur mer. C’est ce qu’il ne faut pas oublier en parlant de ces discours. Il est conforme à l’usage et à la logique, lorsqu’on demande à un parlement de l’argent, beaucoup d’argent, pour l’appliquer à des dépenses militaires, de lui présenter la situation comme sujette à certaines préoccupations. Les taxes nouvelles porteront surtout sur la bière et sur le tabac, objets de consommation d’usage, général et populaire en Allemagne : il faut donc bien les justifier. Néanmoins, on aurait tort de croire que le discours de l’Empereur et celui de son chancelier s’expliquent seulement par des considérations de ce genre. Les crédits une fois obtenus, l’horizon ne s’éclaircira pas comme par enchantement. L’attitude du gouvernement allemand à notre égard tient à des causes plus complexes, et puisqu’elle subsiste, il faut bien croire que les causes subsistent aussi. Mais pourquoi ? C’est ce qu’il est assez difficile de comprendre, ou du moins d’expliquer, car à force d’expliquer on aurait l’air de justifier.

Le discours de M. de Bülow, avons-nous dit, n’est qu’une seconde édition de celui de l’Empereur : elle est seulement plus développée. On y chercherait en vain, et c’est ce qui nous frappe très vivement, un mot, un seul mot, qui témoigne d’une détente quelconque dans les rapports de la France et de l’Allemagne depuis que M. Rouvier a succédé à M. Delcassé au ministère des Affaires étrangères. Comme cette omission est certainement intentionnelle, il convient de la signaler tout de suite : nous y reviendrons dans un moment.

Mais quelle est la thèse de M. de Bülow ? Naturellement, elle se rattache à celle de l’Empereur, à savoir qu’il y a eu de notre part une tendance à négliger, à oublier l’Allemagne dans nos arrangemens avec d’autres puissances au sujet du Maroc. En a-t-il été ainsi ? C’est bien possible : on nous l’a répété si souvent que nous voulons bien l’admettre. Cependant nous n’avons pas été sans quelques excuses. Notre arrangement avec l’Angleterre était connu à Berlin, et même dans le monde entier, lorsque M. de Bülow a déclaré au Reichstag qu’il n’avait rien à y reprendre, et que, les intérêts économiques de l’Allemagne ne courant par son fait aucun risque, le gouvernement impérial n’avait aucune raison d’élever la voix. Et comme un orateur, animé de la fureur coloniale, insistait pour qu’il intervînt, M. de Bülow lui répondait avec l’ironie qui lui est familière : — Voulez-vous mettre flamberge au vent et faire la guerre à la France pour le Maroc ? Non : alors que voulez-vous ? — On conviendra que de pareilles paroles étaient de nature à nous rassurer. Nous avons le droit d’en conclure que l’Allemagne, fidèle à la politique qu’elle avait toujours suivie jusqu’alors, ne voyait pas d’un mauvais œil le développement de notre puissance coloniale, surtout dans un pays où tout le monde devait être appelé à en profiter. Après ce discours, nous étions quelque peu fondés à croire que l’Allemagne ne nous demandait rien. M. de Bülow assure aujourd’hui que nous nous sommes trompés ; il nous demandait, il attendait de nous quelque chose ; il ne nous le disait pas, mais nous aurions dû le comprendre. Nous ne l’avons pas compris : c’est évidemment la faute de notre intelligence. L’invite était tellement indirecte, tellement détournée, enveloppée et subtile, qu’elle n’est pas arrivée à son adresse. Lorsqu’il s’en est aperçu, le gouvernement allemand aurait pu parler avec plus de clarté. S’il Ta fait, il y a mis bien longtemps : il nous a laissés pendant plusieurs mois dans une fausse sécurité. Mais enfin, soit ! passons condamnation sur tout cela. Nous avons eu tort puisque nous n’avons pas saisi le fin du fin de la politique allemande. Nous avons eu tort puisqu’on nous donne tort. En tout cas, on ne peut pas nous reprocher d’avoir persévéré dans notre erreur après qu’on nous l’a eu fait connaître avec l’éclat dont personne n’a perdu le souvenir. Si le gouvernement impérial a commencé par parler trop bas et même tout à fait en sourdine, il a ensuite parlé si haut et avec un tel fracas de tempête que, si nous n’avons pas encore tout à fait compris, il nous a été du moins impossible de ne pas entendre. On sait ce qui est arrivé. Il y a eu dans notre conduite certains détails sur lesquels nous aimons mieux ne pas insister parce qu’ils nous sont, après tout, un peu pénibles ; mais, certes ! nous avons fait à ce moment, et très largement, tout ce qui était en notre pouvoir pour calmer les susceptibilités allemandes.

M. Rouvier est allé au quai d’Orsay. Il y a apporté une politique nouvelle, toute faite de bon vouloir et même de condescendance. On lui a demandé de consentir à une conférence qui n’était pas dans nos intérêts ; il l’a fait par esprit de conciliation, moyennant quelques garanties bien faibles, dont nous saurons prochainement quelle est la vraie valeur. A partir de ce jour, de quoi le gouvernement allemand a-t-il eu à se plaindre ? Il ne nous le dit pas, mais il se plaint comme avant. Il récrimine avec aigreur sur le passé, comme si rien n’était survenu depuis ; il n’a pas encore pardonné à M. Rouvier les torts, vrais ou non, de M. Delcassé. Nous ne sommes pas les seuls à nous en étonner. Tout le monde le fait en Europe, et en Allemagne même, l’assentiment donné à cette politique n’est pas unanime. Si le gouvernement impérial voulait seulement redresser les rapports des deux pays, il a eu plusieurs occasions de le faire ; mais, à son tour, il n’en a pas profité. Il lui aurait été, par exemple, très facile de nous convaincre, et de convaincre avec nous l’univers entier, qu’il n’en voulait qu’à une politique et à l’homme qui l’avait suivie. Que n’a-t-il modifié son altitude envers nous en même temps que nous modifiions nous-mêmes la nôtre envers lui ? L’a-t-il fait ? Le discours de M. de Bülow, succédant à celui de l’Empereur, ne nous permet pas de répondre affirmativement. Si ce discours est strictement correct, il est sec, tendu et dur ; il n’est pas celui sur lequel nous avions le droit de compter ; il nous oblige à nous demander si vraiment c’était bien à M. Delcassé qu’en voulait le gouvernement allemand. Ce discours est une singulière préface à la Conférence d’Algésiras ! Après l’avoir entendu, tout le monde reste sur le qui-vive, tandis que nous aurions voulu, les anciennes difficultés une fois dissipées, aborder avec confiance les uns dans les autres celles qui peuvent subsister encore.

M. de Bülow a produit devant le Reichstag, au sujet de la manière dont M. Saint-René Taillandier a rempli la première partie de sa mission, des allégations que nous ne croyons pas exactes. Il a été mal renseigné, soit par ses agens au Maroc, soit par le Maghzen lui-même. Le Maghzen avait intérêt à lui fournir un prétexte, sachant d’ailleurs qu’il le cherchait, pour, opérer dans la question marocaine une entrée sensationnelle, et voilà pourquoi il a attribué à M. Saint-René Taillandier des propos que celui-ci n’a pas tenus. Quoi qu’il en soit, le gouvernement allemand a trop parlé pour que le nôtre puisse continuel de se taire. L’opinion publique est justement préoccupée : elle l’est sans trop savoir de quoi et uniquement peut-être parce qu’elle ne le sait pas. M. Rouvier a compris la nécessité de s’expliquer. Il a annoncé à la Chambre qu’il allait déposer sur son bureau un Livre Jaune relatif aux affaires du Maroc : on l’attend avec impatience, on le lira avec empressement. Mais une lecture de documens rétrospectifs ne suffit pas pour nous éclairer sur le présent, et encore moins sur le lendemain probable. Aussi M. Rouvier s’est-il mis à la disposition de la Chambre pour lui fournir des indications plus complètes et en tout cas plus actuelles, au moment où seront discutés les douzièmes provisoires, c’est-à-dire avant la séparation du Parlement. Celle séparation se produira dans très peu de jours, puisque la campagne électorale pour le renouvellement d’un tiers du Sénat est déjà commencée. Nous sommes convaincus que notre ministre des Affaires étrangères n’aura aucune peine à répondre à la thèse, un peu laborieusement construite, de M. le prince de Bülow et que, le passé restant ce qu’il est puisque personne ne peut le changer, ses explications rassureront l’Allemagne sur l’avenir, — si elle consent toutefois à être rassurée.

Deux crises ministérielles viennent de se produire, l’une à Londres, l’autre à Madrid. Ni l’une ni l’autre ne sauraient nous surprendre, et encore moins nous inquiéter. Elles ne sauraient nous surprendre puisque nous annoncions, il y a quinze jours, comme prochaine la démission de M. Balfour et de ses collègues, et que, dès le premier moment, nous avions signalé dans le cabinet Montero Rios le défaut qui ne lui permettrait probablement pas d’être durable.

Le parti libéral en Angleterre était au pouvoir depuis si longtemps qu’il a fini par s’user un peu : c’est le sort commun à tous les partis et à tous les ministères ! Quant aux libéraux espagnols, ils ne sont aux affaires que depuis quelques mois ; aussi ne sont-ils pas usés du tout ; mais la plupart de leurs chefs, — hélas ! ils en ont beaucoup, — se sont refusés, à tort ou à raison, à faire partie du ministère avant et même immédiatement après les élections, et M. Montero Rios, qui a fait preuve, en cela, de la plus honorable bonne volonté, a dû se résigner à faire un cabinet qui ne pouvait être qu’un cabinet d’attente, puisque les hommes les plus importans du parti libéral étaient restés en dehors, attendant leur heure et prêts à en profiter. M. Montero Rios sentait mieux que personne l’instabilité de la combinaison qu’il avait formée par dévouement. Lorsque des troubles se sont produits à Barcelone et qu’il a dû y proclamer l’état de siège, il a offert au Roi sa démission à plusieurs reprises et avec insistance. Il ne se sentait pas dans l’abandon où on l’avait laissé, la force de dominer une situation devenue difficile, peut-être périlleuse. Finalement, le Roi a accepté sa démission, et a confié le soin de former un nouveau cabinet à M. Moret, l’homme qui était, dans les circonstances actuelles, le plus qualifié pour cela. M. Moret est trop connu, il a déjà joué en Espagne un rôle trop considérable pour qu’il soit nécessaire de le présenter à nos lecteurs. Son ministère offre incontestablement plus de chances de durée que celui de M. Montero Rios. Cependant les divisions du parti libéral demeurent profondes ; les jalousies entre ses chefs continuent d’être actives ; il faut du temps pour former dans des partis des hommes devant lesquels tout le monde s’incline, comme étaient autrefois M. Canovas del Castillo et M. Sagasta. Mais, nous le répétons, s’il en est un qui paraisse appelé à jouer un jour ce rôle à la tête du parti libéral, c’est M. Moret. Il a déjà pour lui une grande expérience, une grande éloquence et une autorité croissante. Quant à la crise anglaise, nous n’en parlerons pas aujourd’hui : il nous faudrait plus de place qu’il ne nous en reste. Sir Henry Campbell Bannerman a rapidement formé son ministère. La question de savoir s’il entrerait ou s’il n’entrerait pas à la Chambre des lords, et s’il le ferait tout de suite ou plus tard, a fait naître quelques difficultés, qui ont été vite aplanies. Sir Henry reste pour le moment à la Chambre des communes, et le leader du parti libéral à la Chambre des lords sera lord Tweedmouth, ministre de la Marine.

Le dénouement de ces crises ne nous cause d’ailleurs aucune préoccupation. Les ministères qui s’en vont avaient eu à notre égard l’attitude la plus amicale, et nous savions pouvoir compter sur leur persévérance dans les voies où ils s’étaient engagés avec nous. Mais si les hommes s’en vont, leur politique reste : nous avons reçu, à cet égard, les assurances les plus nombreuses et les plus précises. Sir Edward Grey sera le continuateur de lord Lansdowne au Foreign Office, avec ses qualités propres, qu’il a déployées autrefois comme sous-secrétaire d’État au même département, et qui le désignaient depuis longtemps déjà à la confiance de son parti. En Espagne, le nouveau ministre des Affaires étrangères, M. le duc d’Almodovar, entend maintenir, lui aussi la politique de son prédécesseur : elle a l’approbation du Roi, de la nation, de tous les partis. Il y aura donc un changement très sensible dans la politique intérieure de l’Angleterre, et un changement moins important, peut-être faut-il dire seulement un raffermissement dans la politique libérale de l’Espagne au dedans ; mais rien ne sera changé au point de vue international. Et c’est ce que nous pouvions désirer et espérer de mieux.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.