Chronique de la quinzaine - 14 février 1918

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Chronique n° 2060
14 février 1918


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Toujours rien ; l’attente d’une offensive annoncée à si grand fracas et qui ne se dessine nettement nulle part. Non point tout à fait le silence, puisque le canon continue à faire beaucoup de bruit, ni le sommeil, puisqu’on « se taquine » un peu sur toute la ligne, comme pour se tâter et trouver le point faible avant d’engager la lutte. En Italie, pourtant, le général Diaz a fait sortir de ses «tiri di molestia » un ennui plus sérieux pour les Austro-Hongrois, engourdis dans les neiges. Une attaque sagement conçue et vaillamment conduite, à l’Est de la cuvette d’Asiago, bien appuyée d’ailleurs par l’artillerie et l’aviation françaises, a réussi de la plus brillante manière. Plus de 2 000 hommes, officiers et soldats, ont été pris à l’ennemi, beaucoup de matériel de tout genre a été enlevé. « Le succès des nôtres, a fait remarquer la presse italienne, est d’autant plus intéressant qu’il s’agit d’une zone où nous pouvions penser être condamnés à une immobilité relative pendant un temps indéterminé. Il s’agit, en effet, d’un des points les plus éloignés des communications avec la plaine, les plus élevés au-dessus du niveau de la mer, les plus durs au point de vue du climat, les plus exposés de flanc après les dernières poussées de l’ennemi dans les zones de Gallio (Nord-Est d’Asiago) et de Canove (Sud-Ouest). Il n’y a pas de doute que l’action du 28 janvier n’ait servi à rectifier plus ou moins, mais, en tout cas, de façon très avantageuse, la trace de notre front dans le secteur du plateau. » Plus encore qu’un bénéfice militaire, l’armée italienne aura retiré de cette action d’éclat un bénéfice moral. Si la confiance est un des facteurs du succès, le succès, à son tour, engendre la confiance. Les troupes royales viennent de se prouver à elles-mêmes, et il n’est pas de meilleure démonstration, qu’après avoir été capables d’arrêter l’invasion, elles la dominaient, et qu’il ne dépendait que d’elles de la faire reculer.

Ni bénéfice moral, cela va sans dire, ni bénéfice militaire, ni un bénéfice quelconque, si petit et si peu honorable qu’il soit, les Allemands n’en retireront aucun de l’incursion scélérate de leurs « Gothas » ou de leurs « Aviatiks » sur Paris, dans la nuit du 30 au 31 janvier. La ville, qui venait de s’endormir, a été subitement réveillée par le bruit des sirènes ou des trompes, et, presque en même temps que l’avertissement, elle a entendu les premiers ronflemens des moteurs, très particuliers, entrecoupés, pareils à une respiration poussive, puis, tout aussitôt, l’explosion des premières bombes. Alors, tandis que les uns descendaient dans leurs caves ou se hâtaient vers la plus prochaine station du Métropolitain, et que le plus grand nombre restait tranquillement dans son lit, d’autres, en grand nombre aussi, se mettaient à leur fenêtre. Paris, une fois de plus, a voulu voir. La plupart des victimes ont été ou tuées dans la rue ou blessées derrière leurs vitres. Et il n’y en a que trop, une cinquantaine de morts ; pour plus de la moitié, des femmes et des enfans. Mais que cette, cinquantaine d’innocens lâchement sacrifiés, si douloureuse pour nous, et qui nous pèse tant, est peu de chose pour les Allemands, imperceptible, infinitésimale dans la guerre, oserons-nous écrire : insignifiante en réalité! S’il était permis, sans une sorte d’impudeur, de ne faire parler ici que les chiffres, il y aurait intérêt à constater que 49 ou 50 victimes sur toute l’agglomération parisienne, banlieue comprise, c’est à peu près une pour cent mille. C’est-à-dire qu’il ne se passe pas une minute de la nuit ou de la journée où l’on ne coure à Paris autant de risques, du fait de dangers si habituels et auxquels notre vie s’est accommodée si naturellement qu’il ne vient même plus à l’esprit de personne que ce puissent être des dangers. En faire l’observation n’est pas se donner une attitude inconvenante de fanfaron, et tâcher de mesurer le péril n’est pas le nier, encore moins détourner des précautions ou déconseiller la prudence ; mais simplement mettre les choses au point, les restituer dans leurs proportions. Cinquante morts dans la population civile de Paris n’abrègent pas d’un cent millième de seconde la durée de la guerre et ne font pas glisser la roue de la Fortune d’un cent millième de millimètre.

Militairement, donc, l’avantage pour l’Allemagne est nul. Mais moralement ? Du temps que le mot « moral » semblait encore avoir un sens pour elle, elle eût tout de suite aperçu tout ce que, loin de gagnera cet exploit nocturne, elle allait y perdre. Pourtant empruntons son langage, et traduisons « effet moral » par « effet de terreur. » De la terreur ? Paris, on ne peut que le répéter, car c’en est le vrai tableau, est sorti pour voir, et la police n’a eu de peine qu’à faire rentrer les gens chez eux. Veut-on, si l’on tient à ne pas avoir l’air de supprimer toute ombre, même légère et fugitive, que des nerfs, à l’excès tendus par trois années pleines d’angoisses et de deuils, aient été néanmoins un instant secoués? Il reste qu’il n’y a pas une âme où la résolution n’ait été affermie et la haine accrue. Fait significatif, et qui classe et qui juge ces expéditions sauvages : la colère s’est très hautement mélangée et nuancée de mépris. Paris indigné n’a pas dit, le soir même : « Les bandits! » Ce n’est pas le côté odieux de l’agression qui l’a le plus frappé; et, le lendemain, il n’a ni récriminé ni frondé. On n’a pas pu noter la moindre plainte sur « l’insuffisance des moyens de défense; » il sait qu’une telle aventure est le minimum des hasards de la guerre, et il en fait volontiers l’offrande à la solidarité nationale, fier au fond d’être associé de plus près à l’épreuve; il sait, en outre, que l’Allemagne joue son jeu, et qu’elle ne peut le jouer qu’à l’allemande. Il lui répond, lui, à la parisienne, comme nos aviateurs ont répondu à la française, en profitant de ce que le camp des Gothas était demeuré éclairé pour aller l’arroser d’obus, en bouleverser le sol, et leur ménager un retour mouvementé. Mais cette réponse à la parisienne, et même cette réponse à la française, ne suffiraient pas, si elles n’avaient que la durée d’un mot et que la portée d’un geste. Il appartient à chacun de nous de faire payer à l’Allemagne, du prix qui lui paraîtra le plus lourd, ses abominables forfaits. La guerre est longue, mais la paix le sera bien davantage encore. Les gouvernemens, quand ils la feront, concluront entre eux des traités, et nous aurons l’obligation de les observer strictement. Mais ce ne seront jamais que des traités conclus entre des gouvernemens ; par eux seront rétablies les relations publiques d’État à État ; non les relations privées d’homme à homme. Que tout Français et toute Française fasse à soi-même le serment de ne plus connaître, de ne plus recevoir, de ne plus rencontrer, pour aucune raison, sous aucun prétexte, aucun Allemand quel qu’il soit. Sans doute, l’idée paraîtra ingénue, et prêtera peut-être à sourire : « Prétendez-vous ignorer la puissance allemande, la science allemande? l’industrie allemande?» Nous prétendons que c’est par ces saintes ignorances que les peuples se conservent, et qu’il n’y a pas de « société des nations » qui tienne ; que nous avons le droit, chacun pour nous, chacun chez nous, de choisir notre « société. » L’Allemand, ajoutera-t-on, en sera peu touché. Nous en causerons, lorsque nous aurons vu, après la guerre, combien de temps il aura mis à essayer de revenir. De nouveau le Grand État-major impérial a été, en ce qui nous concerne, mauvais psychologue, mais il se peut qu’il se soit proposé moins de déprimer « le moral » de la France que de relever celui de l’Allemagne. Il y a des signes, — nous n’en disons pas plus, — qu’économiquement, sous plusieurs rapports, au point de vue alimentaire comme au point de vue financier, et politiquement ou socialement, au point de vue de l’ordre dans les esprits et du travail dans les usines, l’Empire allemand est assez bas, la monarchie austro-hongroise plus bas encore ; et quant à leurs acolytes, la Bulgarie et la Turquie, elles seraient si bas, qu’on ne sait plus où elles en sont. Il y a même des signes des témoignages dignes de foi qui s’accumulent et se précisent le confirment), que le moral de l’armée allemande, quelque peine qu’on ait à le croire, ne serait pourtant plus tout à fait indemne : que le soldat fléchirait un peu sous le poids d’une grande lassitude et d’un grand découragement; qu’à tout le moins il ne serait plus dans une forme telle qu’on n’hésite pas à lui demander un effort qui pourrait dépasser sa volonté, ses forces ou ses espérances. Ne nous leurrons pas d’ailleurs; la mécanique a été si rudement montée que les ressorts ne s’en détendront que lentement. Mais elle est déclenchée, et ils commencent à se dévider. Il n’était pas possible qu’à la longue, les polémiques sur « les buts de guerre » ou les « conditions de paix, » même convenues, commandées et artificielles, et même dans un milieu aussi discipliné, aussi passif que le milieu allemand, ne produisissent pas leur effet. La fraternisation avec les soldats russes infectés de « bolchevisme » avait assurément été une arme redoutable entre les mains allemandes ; mais c’est une de ces armes étranges qui reviennent frapper celui qui les a lancées ; car, pour fraterniser, il faut être deux, et, dans ces échanges de sentimens, on ne donne pas sans emprunter. La première année de la guerre, l’Allemagne, tout entière bandée à son dessein, eût pu impunément pratiquer ce manège : elle ne le pouvait plus la quatrième année. Semer la contagion chez les autres, et n’en rien prendre pour soi, n’est réalisable qui si l’on est certain de s’être acquis une immunité absolue, durable ou renouvelée ; mais, au bout de quatre ans, le vaccin de l’Allemagne était usé. Nous n’avions pas rigoureusement tort, mais nous n’avions pas non plus rigoureusement raison d’écrire dans notre dernière chronique : « Le socialisme allemand, dans sa majorité, est encore docile. » Dans sa majorité, il est encore timide, mais il semble que déjà, ou enfin, il ne soit plus aussi docile.

Ce qui pourrait nous arriver de pis, ce serait de nous exagérer à nous-mêmes ces symptômes. Mais ce n’est pas exagérer que d’en retenir que la situation de l’Allemagne est troublée. A ne considérer que les faits patens et avoués, il s’est déclaré, la semaine passée, à Berlin et dans tout l’Empire, des grèves étendues, simultanées, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles ont été des manifestations de malaise aigu, que ce malaise eût du reste son siège dans le cœur, dans le cerveau ou dans l’estomac. Y avait-il un million de grévistes, comme on l’a prétendu, ou seulement quelques centaines de mille, comme le gouvernement l’a dit? Il est sûr qu’il y en a eu assez pour que le ministère de l’Intérieur fit publier que cent mille avaient en un jour réintégré les ateliers, et que les choses avaient pris une tournure assez grave pour que la loi martiale fût proclamée et que des cours martiales fussent instituées, avec jugement immédiat et exécution immédiate du jugement. D’autre part, des indices sérieux permettent de supposer que la « crise de nourriture » atteindra ce mois-ci ou le mois prochain, dans toute l’Europe centrale, son plus haut période. Le voyage inopiné à Berlin du commissaire des vivres de la monarchie austro-hongroise n’a-t-il pas eu pour objet, à la limite de l’extrême urgence, d’aller-chercher un secours que l’Allemagne elle-même serait bien embarrassée de fournir?

D’où la hâte fébrile, et mal ou pas du tout dissimulée, de traiter coûte que coûte avec l’Oukraine. Coûte que coûte, bien entendu, à Pétrograd, à Moscou, à la Russie, à Lénine, à Trotsky et aux maximalistes. L’Oukraine, c’est la clef de la Russie du Sud, et la Russie du Sud, c’est le blé. Puisque l’on n’a pas pu du premier coup faire tomber des mains de Trotsky les provinces baltiques, lui arracher, après la Pologne, la Courlande, la Lithuanie, la Livonie, l’Esthonie, Trotsky et ses comparses deviennent des personnages sans intérêt. Au surplus, ne tient-on pas sous la botte les provinces convoitées, et les tenir ainsi, n’est-ce pas les posséder, si, pour les avoir, il suffit de ne pas les rendre? S’ouvrir un chemin jusqu’à Pétrograd, à travers le front russe béant et déserté, ne sera, lorsqu’on le voudra, pour l’armée du prince Léopold, qu’une promenade à peine militaire.

Mais, quand bien même Trotsky aurait tout de suite cédé ou viendrait demain à résipiscence, quand même sa résistance, dont on pense avoir des raisons de connaître la qualité, n’aurait pour but que de sauver la face, quand même il donnerait ou abandonnerait tout ce qu’il est et n’est pas en son pouvoir de donner ou d’abandonner, on n’en tirerait encore que des terres stériles, ou incultes; pas un sac de farine, pas un grain à se mettre sous la dent. Tant que l’on avait pu, à Berlin et à Vienne, s’imaginer que le soi-disant gouvernement bolchevik, que le Soviet des commissaires du peuple entraînerait de gré ou de force derrière lui sinon toute la Russie ou toutes les Russies, du moins une grande partie, et les bonnes parties, de l’ancien empire des Tsars, on a marqué pour eux et leurs mandataires, par touches dégradées, d’abord de l’empressement, puis de la complaisance, puis de la condescendance. Seulement on négociait à Brest-Litovsk moins encore pour la paix que pour le pain. L’idéal eût été évidemment de faire encercler par les extrémistes toutes les puissances de l’Entente et de les amener ou de les acheminer à la paix générale. A défaut de l’atteindre, il fallait se contenter d’une paix séparée avec le Soviet, pourvu que ce fût une paix profitable avec la Russie, une paix hypothéquée et privilégiée sur les terres à blé, pourvu que ce fût la paix du pain. Il y avait beaucoup de ce désir ou de cet appétit dans les attentions affectées que les plénipotentiaires allemands marquaient aux délégués de Trotsky, autant que peuvent s’y prêter la morgue aristocratique et la raideur germanique, et que « le camarade Ioffe » et ses collègues prenaient bravement, naïvement pour eux. Mais voici que subitement se présentent à la conférence des envoyés de la Rada de Kieff, et tout aussitôt la scène change. Au lieu d’une Russie, l’Europe centrale en a deux en face d’elle : elle pèse ce que chacune apporte, et entre les deux, elle ne paraît suspendre un instant son choix que parce qu’elle ne désespère pas de les recoller sous son étreinte et de les envelopper dans un même coup de filet.

C’est à ce moment, pendant une interruption des séances de Brest-Litovsk, que le comte Hertling et le comte Czernin ont parlé. Ils ont parlé, l’un devant la Commission principale du Reichstag, l’autre devant la Commission des affaires extérieures de la délégation autrichienne ; mais, en s’adressant à ces auditoires restreints, ils ont visé un auditoire beaucoup plus vaste. On ne se tromperait probablement pas en disant que la conversation pour la paix générale qu’ils n’avaient pu engager directement, ils ont essayé de l’avoir indirectement. Ils parlaient par-dessus les murs et même par-dessus les mers, après s’être partagé les rôles, selon leur talent. Tandis que M. de Hertling, vieux professeur de philosophie scolastique, morigénait, en bougonnant, M. Lloyd George et donnait sa parole d’historien, — une parole qui, si elle n’était premièrement une parole d’homme politique, ferait peu d’honneur à la science allemande, — que l’Empire et l’Empereur avaient été malgré eux jetés dans une guerre qu’ils n’avaient point voulue, le comte Czernin (ce n’est pas, comme le chancelier, un gentilhomme de la chaire, souriait d’une mine galante au président Wilson. Les explications répétées de M. de Kühlmann n’ont rien ajouté à leurs discours, et les réflexions auxquelles elles invitent n’ajouteraient rien au commentaire en deux phrases que nous avons déjà donné de ces harangues tombées dans l’eau avant d’avoir traversé l’Océan. Si leur intention ou l’une de leurs intentions était, ainsi qu’on peut le croire, de diviser les Alliés, de les placer en contradiction les uns avec les autres, et subsidiairement de les gêner à l’intérieur, la Conférence interalliée vient de leur faire la réponse qui convenait. On réclamait une déclaration commune, on l’a. Elle porte la signature des représentans et chefs militaires de quatre grandes puissances de l’Entente : États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie; parmi eux, trois premiers ministres, MM. Clemenceau, Lloyd George, Orlando. Et elle n’est ni équivoque, ni ambiguë. « Le Conseil supérieur de guerre, affirme-t-elle, a examiné avec le plus grand soin les déclarations récentes du chancelier allemand et du ministre des Affaires étrangères d’Autriche-Hongrie. Il lui a été impossible d’y rien trouver qui se rapproche des conditions modérées formulées par tous les gouvernemens alliés. Cette conviction n’a pu être que fortifiée par l’impression que produit le contraste entre les fins prétendues idéalistes en vue desquelles les puissances centrales ont entamé les négociations de Brest-Litovsk et les plans de conquête et de spoliation aujourd’hui mis à jour. Dans ces conditions, le Conseil supérieur de guerre a jugé que son seul devoir immédiat était d’assurer la continuation, avec la dernière énergie et par la coopération la plus étroite et la plus efficace, de l’effort militaire des alliés. » Comment se resserrera cette coopération, pour devenir plus efficace, les mesures que le Conseil a arrêtées le laissent deviner. Mais qu’il n’y ait, après les deux discours du comte Hertling et du comte Czernin, qu’à continuer énergiquement la guerre, et que, comme nous l’avions noté, la paix ne se soit point rapprochée d’un pas, la déclaration ne le laisse pas deviner, elle le dit.

Il était trop commode au chancelier allemand et au ministre austro-hongrois de séparer article par article les quatorze propositions de M. Wilson, d’accepter immédiatement celles qui seraient à leur avantage, de ne point contester dès maintenant celles qui ne s’appliqueraient qu’au futur, et de repousser, ou d’éluder, ou de négliger toutes les autres. Instituer dans l’avenir, tant qu’on voudra, mais restituer dans le présent, jamais. Préparer, oui; mais réparer, non pas. La liberté des mers, c’est à merveille, surtout si l’on peut la tourner au détriment de l’Angleterre; et l’arbitrage international, surtout si l’on peut le faire servir à conserver et comme à consacrer ce que l’on a volé. Qui a terme peut voir venir. Sur les questions doctrinales, contre sa nature, la querelleuse et ergoteuse Allemagne se montre très coulante. Il n’y a que les questions territoriales auxquelles elle ne veuille point entendre. Quand on lui crie : « Alsace-Lorraine, » elle réplique (c’est la formule à la mode, et elle se flatte de prendre par son faible le président Wilson) : « Société des nations. » Cette société, elle aime mieux la construire en l’air que sur les territoires enlevés par elle à leurs légitimes propriétaires. Mais on ne construit pas en l’air. Les questions territoriales restent les premières et les plus essentielles de toutes. Ce sont les questions préalables. Ou elles seront résolues, ou rien ne sera ni fait, ni possible. Romulus, avant de bâtir Rome, attela ses bœufs à sa charrue, et circonscrivit le terrain.

En somme, Brest-Litovsk n’a pas « rendu, » ou du moins n’a pas donné ce que l’on s’en était promis. Non seulement les négociations n’ont pas pu être dirigées avec fruit vers la paix générale; mais, même réduites à une paix séparée avec la Russie, elles ont tout à coup bifurqué et dévié. Nous avions vu arriver à la conférence, et presque s’y glisser humblement, les envoyés de la Rada de Kieff, que les Russes avaient accueillis avec une grimace et relégués, en parens pauvres, au bas bout de la table. Mais, dès qu’ils se sont avisés que les Allemands, Austro-Hongrois, Bulgares et Turcs affamés estimaient à leur juste valeur, ou plus exactement à la valeur supposée de leurs greniers, ces représentans de la république dissidente, Trotsky, Ioffe, Pokrovsky et les autres ont senti tout ce qu’eux-mêmes perdaient de leur importance; et, pour empêtrer l’Allemagne, qui décidément penchait vers le Sud, ils ont travaillé en secret à la mettre entre deux Oukraines, opposant à la Rada simplement socialiste de Kieff une Rada maximaliste de Kharkoff.

L’Allemagne, sur cet obstacle, a en effet bronché; mais son incertitude ne pouvait être longue. La véritable Oukraine, pour elle, c’était comme le véritable Amphytrion, qui est l’Amphytrion où l’on dîne ; c’était donc l’Oukraine où l’on mange. Était-ce Kieff? Était-ce Kharkoff? C’était où étaient le blé d’abord, et ensuite le pouvoir de le livrer. Kieff n’avait peut-être pas le blé, mais Kharkoff n’avait sans doute pas le pouvoir. La solution allemande de l’énigme devait être qu’avec le pouvoir, on finirait bien par avoir le blé. Question de force, Machtfrage. L’Allemagne s’y reconnaissait.

Cependant, traiter avec l’Oukraine, même avec une seule Oukraine, c’est plus aisé à dire qu’à faire, pour la raison majeure que l’Oukraine n’existe pas, et n’a jamais existé autrement que comme expression géographique. Il faut savoir ce qu’on a devant soi : or, personne ne le sait. Comme ce royaume de Pologne, récemment inventé par les chancelleries de Berlin et de Vienne, et qui reste dans un perpétuel devenir, l’Oukraine, en tant qu’Etat, aurait tout, si elle avait des frontières. Mais elle n’en a pas ; ce n’est par conséquent qu’une souveraineté vague et ambulante qui ne se fixe pas sur un domaine défini; et elle en garde quelque chose de fictif. « Le nom polonais Oukraïna, remarquait M. J. à Schnitzler, en 1835, est dérivé de ces deux mots : Ou Krainê, « sur la frontière, » et son usage général date du temps de la conquête de Kieff par les Lithuaniens, où ce territoire formait, en effet, l’extrême limite du côté des Tatares et d’autres tribus nomades. Il ne comprenait alors, à vrai dire, que les palatinats de Kiiow, de Czerniechow et de Braclaw, mais on lui donna bientôt une signification plus étendue, en comprenant aussi sous ce nom les steppes méridionales et toute la Pologne transborysthénane; et, depuis le règne d’Alexis Mikhaïlovitch, on divisa l’Oukraine en Oukraine russe et en Oukraine polonaise. Nous ne serions pas moins embarrassés que pour la Petite-Russie s’il fallait décrire d’une manière positive les limites de ces deux territoires : les limites naturelles leur ont manqué, et celles qu’on leur a assignées à différentes époques n’ont jamais eu un caractère d’authenticité. »

On le voit, la difficulté n’est pas mince ; elle est de celles qui rendent scabreux de contracter union: il y a doute sur la personne. Mais ce n’est pas la seule. Les Empires du Centre ne peuvent guère, semble-t-il, traiter avec l’Oukraine, particulièrement avec la Rada de Kieff, sans rompre avec les bolcheviks de Pétrograd. Une fois leur parti pris de ce risque de rupture, que de contestations, de chicanes et peut-être de conflits ils se préparent ! Un des inconvéniens des pays sans frontières est que les populations n’y sont pas bien tranchées, qu’elles se mêlent, s’enchevêtrent et s’embrouillent. Il y a des Polonais en Oukraine, et il y a des Ruthènes en Galicie. L’Allemagne et l’Autriche auraient ainsi à faire ensemble, à cause de la Pologne et de l’Oukraine; l’Autriche et l’Oukraine, à cause des Ruthènes de Galicie; l’Oukraine, l’Allemagne et l’Autriche, à cause des Polonais de Galicie. Se reconnaîtraient-elles mutuellement une sorte de droit de suite qui prolongerait la juridiction de l’Autriche sur les Polonais en Oukraine, de l’Oukraine sur les Ruthènes en Galicie? La conférence de Brest-Litovsk y a songé; mais il est une vérité à laquelle la naissante Oukraine ferait sagement de songer aussi, tandis qu’il en est temps encore : si elle donne aux Allemands, et aux Autrichiens, qui se sont faits les fourriers de l’Allemagne dans la poussée vers l’Orient, si, aux uns et aux autres, elle donne un pied chez elle, ses frontières ne seront pas tracées qu’ils en auront déjà pris quatre. Alors, mieux vaudrait pour elle n’être jamais née; mieux vaudrait pour l’Europe qu’elle ne naquît pas.

D’une manière générale, et à envisager non plus tel ou tel détail, mais l’ensemble, non plus telle ou telle nationalité, mais tout ce qui, antérieurement, était hier, là-bas, le corps d’un énorme empire, la situation demeure des plus obscures, si même elle ne s’assombrit encore. On avait pu un moment espérer qu’il se formerait, et que l’on aiderait à former, dans certaines régions de la Russie du Sud, à l’aide de certains élémens plus sains, le noyau d’un État régulier. Quoique l’on soit dans une ignorance à peu près complète de ce qui s’y passe, et que l’on n’ait que deux sources d’information également suspectes, des dépêches maximalistes et des dépêches allemandes, il est à craindre que l’anarchie ne l’emporte ou du moins n’ait pénétré un peu partout. Où en est Kaledine, et où est Korniloff? Alexeïeff avance-t-il? Doutoff est-il repoussé? Que sont ces républiques pullulantes de Crimée, du Caucase, de Sibérie? Un péril imminent se dessine en Moldavie, péril qui peut être décuplé demain par une intervention et une intrigue allemande, contre la malheureuse Roumanie, à qui nulle amertume ne sera épargnée. Si l’Allemagne juge que l’armée roumaine reconstituée s’interpose entre elle et le blé, elle n’aura de cesse qu’elle n’ait achevé de l’écraser, ou ne l’ait fait poignarder dans le dos. En attendant, on pille ses dépôts d’argent à Pétrograd, et on arrête sur place ses convois de farine. Ces mêmes troupes russes, avec lesquelles la Roumanie a tout partagé, et qui depuis dix-huit mois ont vécu sur elle, paraissent douter de l’avoir assez trahie. Son roi est menacé, son gouvernement dénoncé, son ambassadeur emprisonné et chassé, ses villes assiégées, ses campagnes saccagées. En revanche, elle reflue en Bessarabie, où elle est obligée, pour sa propre sécurité et pour les nécessités de son ravitaillement, d’aller exercer la police. Ainsi tout se compense, et les destinées trouvent leur voie. A l’autre extrémité, dans le Nord, les affaires de Finlande font un triste pendant. On s’y bat de tous côtés, Russes contre Finlandais, et Finlandais même contre Finlandais, garde rouge contre garde blanche. La bourgeoisie et le peuple, ouvriers et soldats, ne communiquent plus que par les armes. Des généraux improvisés de part et d’autre lèvent et commandent des armées surgies de l’abîme. Il en est de même sur toute la surface de l’Empire, tout criblé des crevasses du tremblement de terre. C’est une décomposition totale. Comment faire pour que la putréfaction d’un si gigantesque cadavre n’empoisonne pas de bout en bout le double continent qu’il couvre ?

Le secret de la puissance encore croissante ou peu entamée des maximalistes réside dans ce fait, le seul clair et évident, que personne en Russie ne veut plus faire la guerre. Au moins la guerre étrangère, car tout le monde, au contraire, est emporté d’une fureur de guerre civile. Le Russe n’a plus d’ennemi que le Russe. Et il peut y avoir, dans ce dégoût, dans cette espèce de démission nationale, de l’horreur causée par les conditions dans lesquelles on a dû combattre, sans canons et sans fusils, pendant la première année; le souvenir de tant de déceptions ; la rancune de tant de défections ; mais il y a surtout l’absence de sentiment national, due à l’absence de l’idée de nation. La révolution française, à qui la révolution russe a la manie de se comparer, s’est sauvée par le sentiment et la passion de la patrie. Elle a racheté le sang injustement et criminellement répandu par le sang héroïquement versé. La révolution russe, tout à l’opposé, se souille de l’un, et ne se lave pas par l’autre.

Mais le pseudo-gouvernement des Lénine, des Trotsky et des Zinovieff peut subir le contre-coup violent de l’échec des pourparlers de Brest-Litovsk, s’ils échouent, du fait de l’Allemagne ou de son propre fait. Par-dessus la grande promesse de la paix, il a semé, en outre, la grande illusion du partage des terres. Qu’arrivera-t-il de lui, quand l’homme le plus borné du peuple le plus attardé de toutes les Russies se sera rendu compte qu’il aura été impuissant adonner la paix, et que donner la terre comme il la donne, par décret, et toute nue, c’est n’avoir rien donné du tout? Qu’arrivera-t-il de lui, et, lui rentré dans ce néant qui sera le seul ordre nouveau qu’il ait été capable de créer, qu’est-ce qui viendra après lui ? Tout ce chaos russe, que deviendra-t-il? On n’aperçoit rien. Et pourtant il faut qu’il vienne quelque chose. Il ne faut pas que l’impérialisme germanique ait, à l’Est, la route libre ; que, sur le flanc de ce qui n’est encore aujourd’hui que l’Europe centrale, il n’y ait plus d’Europe orientale, et que commence tout de suite, aux frontières de l’Allemagne si savamment organisée et si hardiment organisatrice, une Asie dont le caractère fondamental est d’être politiquement inorganique.

Autrement, l’Allemagne aurait « gagné la guerre, » et ses desseins seraient remplis; ses desseins qu’elle n’a pas toujours déguisés et dont elle n’a pas toujours fait mystère. Le correspondant à Vienne de la Gazette de Francfort écrivait à ce journal, le 13 mai 1913: « Les pessimistes déclarent que, pour arrêter l’expansion slave, il n’y a qu’un seul moyen : démolir les instrumens du panslavisme, écraser les petits voisins et voir si leur grand protecteur permet ou non leur dissolution en tant qu’États, détruire l’Empire russe, installer une série d’États indépendant sous le protectorat allemand et autrichien, entre l’Europe centrale et le reste de l’Empire russe, et donner, par ce moyen, la paix à l’Europe. » Rappelons-nous, en relisant cet aveu, où l’Allemagne voulait aller, et voyons où elle en est. Le « pessimisme » allemand, a, de ce côté, exécuté son projet à la lettre. Si c’était du définitif, et si la guerre devait s’achever par là, la Wilhelmstrasse pourrait, avec le consentement des militaires, faire étalage en Occident d’une modération apparente ou relative. Nous n’en serions pas moins vaincus; et nous fit-on la paix Kühlmann, ou même la paix Scheidemann, et plus encore, la paix Haase, au lieu de la paix Hindenburg-Ludendorff, nous n’en subirions pas moins la paix allemande. Plus elle serait débordante en Russie, moins nous la devrions croire désintéressée, et plus il nous faudrait la vouloir victorieuse par ici. Il n’y aurait plus, dans ce cas, une Europe centrale, équilibrée à gauche par une Europe occidentale, à droite par une Europe orientale. Il y aurait seulement une Europe centrale, prépondérante et sans contrepoids à sa droite, qui ne pourrait être tenue en suspens, en balance et en respect que par une Europe occidentale d’un seul bloc ou mieux par une « alliance » occidentale, dont le bras ne serait assez fort, non pour briser l’Allemagne, mais pour la fixer, que s’il s’articulait, par-delà l’Atlantique, aux États-Unis.


CHARLES BENOIST.

Le Directeur-Gérant, RENE DOUMIC.