Chronique de la quinzaine - 14 juin 1832

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Retour à la liste

Chronique n° 5
14 juin 1832


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE




14 juin 1832


De bien graves évènemens se sont passés pendant la quinzaine qui vient de s’écouler. Tandis qu’on bâtissait sur sa disparition mille folles conjectures, et qu’on la faisait voyager tour-à-tour en Autriche, en Espagne et en Italie, la duchesse de Berry avait traversé tranquillement le midi de la France, au grand jour, en calèche découverte, et s’était allée jeter au milieu de ses fidèles dans la Vendée. À peine ont-ils vu la mère de HenriV à leur tête, que dociles à sa voix et à ses proclamations, les chouans ont levé sur tous les points l’étendard de l’insurrection, et bientôt ici, par contre-coup, réactionnairement, à l’occasion du convoi du général Lamarque, les républicains exaltés se sont aussi soulevés au milieu de la ville, et une lutte acharnée s’est établie entr’eux et une partie de la garde nationale et de l’armée ; lutte déplorable dans laquelle bien du sang généreux a été versé, et trop de courage et de dèvoûment irréparablement prodigué de part et d’autre. Par suite de ces évènemens, quatre départemens de l’Ouest et Paris ont été mis en état de siège. Il ne nous appartient point d’entrer en plus de détails sur ces matières : renfermons-nous donc dans notre modeste Chronique et les faits qu’il nous est permis d’enregistrer.

Le général Lamarque n’est pas le seul personnage célèbre qu’il faille inscrire sur la liste des morts de la dernière quinzaine.

En tête de cet état nécrologique, il convient de placer M. Abel de Rémusat l’orientaliste, l’un de nos collaborateurs, sa mort est une nouvelle et bien sensible perte pour la science. Une autre fois, nous tâcherons, dans un article étendu, de faire ressortir les beaux travaux de M. Rémusat sur l’Orient.

M. Bergasse, laisse également un nom qui ne périra pas sans doute, grâce surtout aux sarcasmes indélèbiles dont l’a stigmatisé Beaumarchais.

M. Colnet mérite bien aussi une mention de notre part. C’était un écrivain poli, décent et mesuré, le moqueur le plus inoffensif qui se pût trouver. Ses articles avaient été, dit-on, jadis fort spirituels et fort amusans. Beaucoup de gens de notre époque, que, sur la foi de cette tradition, se réjouissaient encore singulièrement en les lisant. Quant à nous, confessons-le, nous n’avons pas souvenance qu’ils nous aient jamais beaucoup divertis. Il est vrai que de temps immémorial, M. Colnet remplissait inévitablement chaque lundi, trois colonnes de la Gazette. Quel esprit, si robuste qu’il soit, ne s’userait à ce métier ? Et puis M. Colnet avait fait aussi de la poésie. Son Art de dîner en ville avait un moment menacé de détrôner la gloire didactique de la Gastronomie de M. Berchoux. Quoi qu’il en soit, de poète retombé journaliste, M. Colnet est mort les armes a la main, en faisant un article. M. Genoude trouvera difficilement un rédacteur plus exact et plus laborieux, les faiseurs de livres n’auront jamais affaire à un critique plus indulgent et de meilleur ton.

Disons maintenant quelques mots des élections académiques qui se sont faites dernièrement, ou qui se préparent.

À l’Académie des Beaux-Arts, plusieurs peintres uniquement recommandés par leur talent et par leurs œuvres, entre autres M. M. Schnetz et Delaroche, se présentaient comme candidats à la place laissée vacante par M. Lethière ; M. Blondel a été nommé.

À l’Académie française rien n’est encore décidé. Seulement deux nouveaux prétendans, MM. Dupin et Guizot, se sont mis, dit-on, sur les rangs. M. Dupin, reconnaissons-le d’abord, est un éloquent avocat. Mais à quoi bon des avocats à l’Académie ? N‘y en a-t-il pas assez ailleurs et de tous côtés ? Faut-il donc absolument en mettre partout. Quant à M. Guizot, c’est un doctrinaire fort habile et fort distingué, mais un écrivain peu remarquable. Eh bien ! parmi les quarante la doctrine n’est-elle pas suffisamment représentée par son doyen M. Royer-Collard ? Trouve-t-on que ce n’est point assez d’un fauteuil à l’institut pour cette corporation, qui pouvait, à ce que l’on assure, s’asseoir tout entière et très commodément sur un canapé ? Cependant M. Guizot et M. Dupin ont chacun, on ne peut le nier, une valeur très réelle, et le choix de l’un d’eux, au défaut des hommes vraiment littéraires, serait a tous égards préférable à celui de l’auteur d’Islaor et d’Alonzo. Mais il faut se résigner et en prendre son parti. Nous aurons beau faire, nous n’éviterons pas M. de Salvandy.

Au milieu de tous nos graves débats, les petites jalousies littéraires vont toujours leur train. Nous allons en citer un exemple qui mérite d’être signalé.

Le Stello de M. Alfred de Vigny, fait pour la Revue des Deux Mondes, a été réimprimé à part en un beau volume, par le libraire Gosselin. Nous n’aurions point parlé de ce livre dont il ne nous est peut-être pas permis de faire l’éloge, et que nos lecteurs ont déjà pu, d’ailleurs, depuis long-temps, juger et apprécier par eux-mêmes, puisque c’est cette Revue qui l’a publié d’abord et le leur a donné dans toute sa primeur, si une critique assez amère et maladroite n’en avait été faite dans un recueil autrefois en vogue et de bon ton, mais fort déchu maintenant. Nous ne dirons cependant qu’un mot à ce sujet, et ce mot s’adresse uniquement aux rédacteurs du recueil que nous venons d’indiquer. Comment, messieurs ! parce que, malgré vos pressantes sollicitations, M. Alfred de Vigny ne s’est point soucié d’écrire chez vous et de contribuer à votre Magazine, vous attaquez son ouvrage sans ménagement et sans mesure, vous traitez aussi cavalièrement l’auteur de Cinq-Mars, quand chaque dimanche vous prodiguez l’éloge a tout ce qui tient une plume dans Paris. Oubliez-vous, messieurs, qu’en 1829, alors que vous vous efforciez d’attirer à vous Alfred de Vigny, vous le déclariez le créateur du roman historique en France ? Avouez en conscience que votre critique est de mauvais goût et de mauvaise compagnie.

Voici maintenant un livre de moindre portée, mais qui se recommande par un mérite tout différent de celui du Stello de M. Alfred de Vigny. C’est Mademoiselle de Liron, nouvelle par M. Delecluze [1]. Rien n’est plus simple, et cependant rien n’est plus attachant que cette histoire. C’est un dessin d’une perfection et d’une pureté remarquables. M. Delecluze y a su tracer avec un art infini cette figure douce et calme de mademoiselle de Liron si sage et si prudente, et en même temps si tendre et si dévouée. D’ailleurs, cette nouvelle est écrite d’un bout à l’autre avec un grand charme de style et un naturel exquis. À la fin de ce petit roman, il est dit qu’Ernest, son hèros, fut raisonnablement heureux, chose bien rare. On peut dire aussi du livre de M. Delecluze, qu’il est raisonnablement beau, ce qui, de notre temps, n’est certes pas moins rare.

Nous avons été, cette semaine, en veine de bonheur. On a bien voulu nous admettre au nombre des privilégiés. Il nous a été permis de lire une autre nouvelle que distinguent des qualités non moins précieuses que celles de Mademoiselle de Liron. Cette nouvelle, imprimée avec luxe et tirée à un très petit nombre d’exemplaires, ne se vend point, non pas parce que les acheteurs ne lui viennent point, mais parce qu’elle ne veut point se vendre, parce que timide et modeste, elle désire rester, sinon inconnue, du moins mystérieuse et voilée. On y reconnaît bien la touche délicate et légère d’une main de femme, de cette même main qui avait esquissé dèjà avec tant de finesse et de grâce les douze premières années de ma vie. Mais s’il nous est défendu de révéler le nom de son auteur, nous pouvons dire au moins que Sœur Inès est le titre de ce nouveau petit chef-d’œuvre. Sœur lnès est de la famille de Paul et Virginie, c’est un livre du cœur. Le récit touchant qui en fait le fond, et dont la scène se passe à la Havane, souffrirait aussi peu l’analyse que celui de Bernardin de Saint-Pierre. Il finit pouvoir montrer ces sortes d’ouvrages avec tous leurs détails, autrement on ne donnerait point l'idée de la souplesse et du fini de leur tissu. Un jour ou l'autre, au surplus, en dépit des scrupules de la modestie, quelque charitable contrefaçon livrera Sœur Inès à la publicité qui la réclame. Il sera permis à chacun de jouir de ce délicieux livre, et personne n’ignorera plus que son auteur est une femme, qui, placée déjà bien haut dans le monde par sa beauté, sa naissance et sa fortune, s'est élevée plus haut encore par la noblesse de son âme, les charmes de son esprit, et la perfection de ses talens. Mais nous en avons déjà trop dit, et voilà que nous avons été indiscrets sans le vouloir.

Passons bien vite aux Poésies de M. Amédée Pommier [2]. Ce n'est pas au moins par le manque de confiance et la timidité que pèche l’éditeur de ce petit volume. Il est touchant et beau cependant de voir un libraire ayant ainsi foi en son poète. Cela est devenu rare. « L'auteur de ces poésies, » s'écrie donc d’abord M. Abel Ledoux, dans son Avertissement au lecteur, « l'auteur de ces poésies s’est fait connaître récemment par deux articles insérés dans le livre des Cent et un, et qui se distinguent par le talent d'observation, par la frappante vérité des tableaux, etc. Les poésies qu'on va lire », ajoute l'éditeur, « sont d'un ton absolument différent, au point que si l’auteur ne se fût pas nommé, on n’eût guère pu se douter qu’elles sortaient de la même plume. Ce sera un nouvel exemple à ajouter à ceux que notre siècle présente en assez grand nombre et qui étaient rares autrefois, je veux parler des écrivains qui manient avec une égale facilité la prose et le vers. »

Suit le programme des diverses pièces qui composent le volume, avec un coup de trompette bien éclatant en l'honneur de chacune. L'avertissement se termine par ces mots : « Ou tout sentiment d'art et de poésie est éteint parmi nous, ou le public encouragera de son suffrage l’incontestable talent qui brille dans le recueil que nous mettons sous ses yeux. »

Nous avons cité textuellement quelques passages de cet Avertissement parce qu’il nous semble devoir faire époque dans l’histoire des préfaces. Il n’y avait rien eu, j’imagine, jusqu’ici de pareil. Jamais livre en se produisant n’avait si bien pris ses mesures et ne s’étlait adjugé une telle somme de louanges. C’est un défi porté aux admirateurs. Ils doivent renoncer à mieux dire. Quant à nous, nous ne le tenterons même pas. En vérité, toute raillerie à part, bien que M. Amédée Pommier ait mis en tête de son livre une épigraphe quelque peu ambitieuse, bien qu’il s’écrie dès la première page : Anch’io son pittore, « et moi aussi je suis peintre, » nous lui croyons trop d’esprit et de goût pour le soupçonner même d’avoir trempé dans l’inconcevable introduction qui précède ses poésies. Mais, qu’il ne se le dissimule pas, certaines gens seront de moins bonne composition que nous et le rendront solidairement responsable de l’Avertissement de son éditeur. Le moindre inconvénient qui en puisse résulter pour M. Amédée Pommier, c’est que le lecteur lui demande compte sèverement des magnifiques promesses du libraire. Dans ce cas, notre pauvre auteur se trouverait sans doute singulièrement embarrassé ; car enfin, il faut bien le dire, ses poésies ne manquent pas de cette facilité malheureusement trop commune aujourd’hui, et qui fait que chacun sait écrire assez correctement des vers passables, d’ailleurs on ne peut plus harmonieusement monotones ; mais c’est à-peu-près le seul mérite du livre M. Amédée Pommier appartient évidemment à cette nombreuse école née de l’ombre et du reflet de deux grands poètes. MM. Victor Hugo et Lamartine. On nous avait donné le droit d’attendre de lui plus d’originalité. Il faut que dans son prochain recueil il s’applique à justifier mieux encore les hautes espérances que nous avait fait concevoir son éditeur, et surtout que le succès de ses articles insérés au livre des Cent et un ne lui fasse pas perdre la tête.

Ce livre des cent et un [3], ce livre sur Paris, dans lequel il est question de Constantinople et de beaucoup d’autres choses qui n’ont guères de rapport avec Paris, a révélé bien des célébrités ignorées, a mis en circulation bien des noms qu’on n’avait garde de croire si littéraires. Comme nous n’avons point l’honneur d’être inscrit sur leur liste, nous pouvons en toute liberté, dire quelques mots à propos de cet ouvrage, et du nombreux personnel qui travaille incessamment à le produire. En somme, ce n’est qu’une revue volumineuse et confuse On y remarque bien d’excellens morceaux de MM. Charles Nodier, Sainte-Beuve, Jules Janin, et de quelques autres écrivains distingués. Mais, à côté de ces belles pièces, combien de pauvres et misérables pages ; près de ces riches étoffes, combien de sales et hideux lambeaux ! Tout cela forme néanmoins une étrange et singulière bigarrure, une cohue et un pêle-mêle curieux à voir. Le cinquième volume de cet ouvrage nous est dernièrement tombé sous la main, et nous y avons lu un article très fin et très spirituel de M. le marquis de Custines sur les Amitiés littéraires. Ce morceau, légèrement satirique, quoique plein de mesure et d’un ton parfait, rappelle la manière élégante et gracieuse de M. de Boufflers. Nous aurions voulu cependant que M. de Custines s’y montrât moins dédaigneux de la poésie de notre temps, et qu’il eût plus de foi en son avenir. Ne sera-ce donc pas une belle et grande époque poétique, que celle qui aura produit MM. Béranger, Sainte-Beuve, de Vigny, Victor Hugo et Lamartine ?

Parlons maintenant d’un écrivain dont on se sera du moins beaucoup occupé de nos jours, s’il n’est pas bien certain qu’il leur survive. M. de Balzac vient de faire paraître de nouvelles Scènes de la vie privée [4] qui font suite aux premières, précédemment publiées. Cette dernière production de M. de Balzac, se recommande par les qualités et les défauts qui distinguent tous les autres ouvrages du même auteur. Le poétique et le commun, le faux et le vrai, le mauvais et le bon, s’y trouvent également mêlés et confondus. Il y a bien un peu d’or pur dans chacun de ces bijoux de pacotille, mais à peine en trouverez-vous un ou deux sans alliage. Les nouvelles Scènes de la vie privée contiennent cependant plusieurs nouvelles presque entièrement irréprochables. Le Conseil n’offre que de jolis morceaux, et ne satisfait pas complètement ; mais le Rendez-vous est une histoire intéressante et vraie d’un bout à l’autre. La Femme de trente ans nous semble la meilleure des nouvelles Scènes de la vie privée : c’est un petit tableau plein de coquetterie et de délicatesse. Le portrait de la marquise de Vieumesnil y est surtout bien dessiné, et peint avec beaucoup de finesse. Ces diverses pièces pèchent néanmoins toujours quelque peu par le style. Mais qu’y faire, M. de Balzac ne veut pas écrire. Il ne daigne point en prendre le temps ; cependant, s’il écoutait nos conseils, il se défierait singulièrement de sa dangereuse facilité ; il laisserait mûrir ses plans et ses pensées ; dans ses fabrications de romans, de nouvelles et de contes, il viserait moins à la quantité qu’à la qualité : bref, il saurait se borner. — Mais en vérité, ce n’est pas l’instant de soumettre ces sortes d’avis à M. de Balzac. En ce moment, il est sans doute préoccupé de soins bien autres que celui de sa réputation littéraire. L’ambition politique lui est venue avec le cens de l’éligibilité. D’homme de lettres, voici qu’il essaie de se transformer en homme d’état, ou du moins en homme de parti. Candidat légitimiste à la députation de Chinon, voici qu’il entre dans l’un des bassins de la balance électorale avec tout son bagage fantastique, drolatique et philosophique, tandis que M. Girod de l’Ain se place gravement dans l’autre avec toute sa capacité ministérielle et les souvenirs de sa présidence. Nous ne tarderons pas à savoir lequel des deux aura fait pencher de son côté la balance, lequel des deux les électeurs auront jugé peser assez pour aller siéger à la chambre. En attendant, nous souhaitons bonne chance à M. de Balzac.

LA REVUE.
A MEMOIR OF SEBASTIAN CABOT, ETC. Mémoire sur Sébastien Cabot, auquel on a ajouté un Coup d’œil sur l’histoire des découvertes maritimes, et des documens extraits des archives d’Angleterre, et publiés pour la première fois. Londres, in-8. 1831.

Le but de l’auteur de ce mémoire est de réparer une injustice que les historiens, même les plus recommandables, ont commise à l’égard de Cabot, et de prouver que ses découvertes ne sont pas fabuleuses, comme plus leurs d’entre eux l’ont prétendu. Les faits qu’il rapporte à l’appui de son opinion, il les a puisés aux sources les plus authentiques, et il a exhumé des archives de la Grande-Bretagne plus leurs documens précieux, relatifs à ce célèbre navigateur, qui n’avaient point encore vu le jour.

L’auteur s’attache d’abord à fixer d’une manière précise le degré de latitude que Cabot a dû atteindre, en naviguant le long du continent américain, et à concilier la dissidence des écrivains sur ce point important. Par exemple, on lit dans un Discours sur Sébastien Cabot, « qu’un négociant de Cadix, qui disait avoir eu plusieurs entretiens avec lui, avait raconté à Galearius Butrigarius, légat du pape, en Espagne, que ce navigateur lui avait dit qu’il n’était point allé au-delà du 56° de latitude. Haklujt, qui rapporte ce prétendu entretien, publie six versions différentes de ce voyage. D’un autre côté, Ramusio déclare avoir vu une pièce, écrite de la main de Cabot, et dans laquelle celui-ci assurait formellement avoir dépassé le 67°. Pierre Martyr, d’Angleria, n’indique point le degré de latitude, mais il dit que Cabot pénétra jusqu’à une région tellement nord, « qu’il y faisait presque continuellement jour ». François Lopez Gomara dit que « Cabot doubla le cap Labrador, et dépassa le 58° de latitude, où il trouva les jours très longs et pour ainsi dire point de nuit, et que le peu qu’il y en avait était très clair. »

L’auteur attribue la divergence d’opinion des historiens sur ce point, à l’erreur commise par Hakluyt, qu’ils ont servilement copié sans prendre la peine de vérifier l’exactitude de son récit. Il soutient que Cabot a pénétré au-delà du 67° et s’appuie sur le témoignage de De Bry [5], Belleforest [6], Chauveton [7], etc., etc. Ce dernier dit que « Sébastien Gabotto entreprit aux despens de Henry VII, rex d’Angleterre, de chercher quelque passage pour aller en Catay par la Tramontaine. Cestuy la descouvrit la pointe de Baccalaos, que les mariniers de Bretaigne et de Normandie appellent la coste des Molues (morues) et plus haut jusqu’à 67° du pôle ». Thomas Churchyard, dans son récit du voyage de Frobisher à Meta Incogoita [8], déclare que « Gabotto est le premier qui, sous le règne de Henri VII, ait découvert ces terres et mers glacées, à partir du 67° vers le nord, et de là vers le sud, le long de la côte d’Amérique, jusqu’au 36° et demi ». Herrera, historien espagnol digne de foi, affirme que Cabot navigua jusqu’au 68° [9].

Le second fait que l’auteur s’attache à constater, c’est que Cabot visita la baie d’Hudson. On lit en effet, dans le Traité de sir Humphry Gilbert sur le passage du nord-ouest [10]reproduit par Hakluyt, « que Cabot avait tracé et décrit ce passage sur une carte, conservée dans la galerie privée de la reine, à Whitehall, qu’il y était entré et avait navigué vers l’ouest, un quart nord sur la côte septentrionale de la terre de Labrador, et que, le 11 juin, étant arrivé par latitude 67° et demi, et trouvant la mer encore libre, il allait et aurait pu cingler vers Cataia, sans la mutinerie du maître et de l’équipage de son navire. »

Le célèbre Ortelius a figuré sur sa carte (America, sive Novi Orbis descriptio) [11] la forme de la baie d’Hudson et le canal qui s’étend de son extrémité septentrionale vers le pôle ; or, la publication de cette carte précéda de long-temps les voyages de Hudson et de Frobisher, et Ortelius affirme les avoir représentés d’après la carte de Cabot, qu’il avait eue sous les yeux.

Galvano, auteur portugais, dont le témoignage ne saurait être taxé de partialité, dit que « Cabot navigua directement au nord jusqu’au 60° de latitude, où les jours ont une durée de dix-huit heures, et les nuits sont très claires. Il y rencontra de grandes îles de glace, mais ne put parvenir à trouver fond avec un câble de cent brasses de longueur. Ayant remarqué que la terre tournait en cet endroit à l’est, il la côtoya, découvrit la baie et la rivière de Deseado, et chercha à s’assurer si celle-ci ne passait point de l’autre côté. Il retourna de là sur ses pas, jusqu’au 38°, vers la ligne équinoxiale, et revint en Angleterre. »

Le mot portugais deseado, qui signifie désiré ou cherché, indique suffisamment, suivant l’auteur, quelle était cette baie. Quant à la direction orientale que, selon Cabot, la côte prenait à cette latitude, il a été démontré dernièrement, par le navigateur anglais Parry, que cette observation était exacte.

L’auteur justifie ensuite Cabot du reproche que lui font plus leurs écrivains, de n’avoir point publié de récit de son voyage. Sa justification est tout entière, dit-il, dans ce passage de Hakluyt : « Le compte, dit cet historien, que je viens de rendre des découvertes de Sébastien Cabot, satisfera pour le moment la curiosité de mes lecteurs ; mais bientôt. Dieu aidant, seront publiés toutes ses cartes et discours, tracés et exécutés de sa main, qui sont en la possession de l’honorable maître William Worthington, un des pensionnaires de sa majesté, lequel, ne voulant pas que de si précieux monumens restent ensevelis dans un éternel oubli, consent volontiers à les laisser consulter et publier pour l’encouragement et l’instruction de nos compatriotes. »

Ce William Worthington était un gentilhomme de la cour d’Edouard VI, qui fut appelé dans la suite à partager la pension dont Cabot jouissait en Angleterre. Ce dernier était-il devenu trop infirme dans ses vieux jours, pour suffire aux importantes fonctions qui lui étaient dévolues, ou Philippe II aurait-il apposté auprès de lui cet individu, qui paraît avoir été un de ses favoris, pour s’emparer des cartes et voyages qui établissaient la priorité des droits de l’Angleterre sur le continent de l’Amérique du Nord. Les découvertes des navigateurs anglais portaient alors ombrage au gouvernement d’Espagne, qui devait naturellement convoiter des documens de l’importance des manuscrits de Cabot. Aussi est-il à présumer que ce Worthington, qui, au rapport de Haklujt, en était dépositaire, fut l’instrument dont le monarque espagnol se servit pour en obtenir la possession.

L’auteur traite ensuite la question de la patrie de Sébastien Cabot, qui a fourni matière à tant de conjectures. Hakluyt, Purchas, Locke, Harris, Charlevoix, Pinkerton et d’autres écrivains prétendent qu’il naquit à Venise. Son biographe, toutefois, combat cette opinion, et se prévaut du témoignage d’un historien, méconnu par Hakluyt, qu’il avait devancé de cinquante ans. Eden, le fidèle ami de Cabot, et le premier écrivain anglais qui ait eu l’idée de publier les étonnans résultats de cet esprit d’entreprise maritime qu’enfanta la découverte de l’Amérique, assure (folio 255) que « Sébastien Cabot lui avait dit qu’il était né à Bryslowe (Bristol) ; qu’à l’âge de quatre ans, son père l’avait conduit à Venise, d’où il était revenu en Angleterre après un certain nombre d’années, et que c’était là ce qui avait fait croire qu’il avait vu le jour à Venise. « Ainsi, dit notre auteur, s’est trouvée résolue, il y a deux cent soixante-quinze ans, la question de la patrie de Cabot ! »

L’auteur résume ensuite les découvertes que Cabot exécuta au service d’Espagne, en qualité de pilote majeur. Il décrit son expédition dans la Plata, la Parana et le Paraguay, ses projets sur le Pérou, et les divers autres voyages qu’il entreprit pour le compte de cette puissance.

Cabot, de retour en Angleterre, fut nommé grand pilote du royaume, poste qui paraît avoir été créé expressément pour lui, et obtint une pension de 166 liv. sterling. Des négocians anglais étant venus le consulter, dans un moment de grande stagnation commerciale, sur la possibilité d’entreprendre quelque expédition profitable, Cabot leur indiqua les moyens d’ouvrir un commerce direct avec le nord de la Russie. Edouard VI fut si content des instructions qu’il leur donna pour ce voyage, qu’il le gratifia d’une somme de 200 livres sterling, et la « compagnie des négocians aventuriers, » qui se forma sous ses auspices, le nomma son gouverneur à vie. Cette compagnie équipa à ses frais trois navires, dont elle confia le commandement à sir Hugh Willoughby. Cet amiral, toutefois, et les équipages de deux bâtimens de l’expédition périrent de froid sur la côte de la Laponie (janvier 1554), et il n’y eut que Chancelor, commandant du troisième, qui, suivant de point en point l’itinéraire, tracé par Cabot, aborda en sûreté à Archangel, se rendit de là par terre à Moscou, et jeta ainsi les fondemens d’un commerce fort étendu et très lucratif entre ce pays et l’Angleterre. La mort d’Edouard VI, arrivée le 6 juillet 1553, fut un coup funeste pour Cabot, La prospérité commerciale de l’Angleterre, alors à sa naissance, s’en ressentit également. La dévote Marie ne pouvait en effet encourager le favori d’un frère qu’elle avait toujours considéré comme un hérétique et un persécuteur. De son côté, Philippe II, jaloux du commerce et des découvertes maritimes de l’Angleterre, voyait dans Cabot un homme qui avait déserté le service de son père, pour aller enrichir une nation rivale du fruit de sa vieille expérience et de ses vastes connaissances. Aussi n’est-il question de lui que plus leurs années après l’avènement de Marie, que cette princesse lui rendit sa pension, à charge de la partager, dans sa vieillesse, avec William Worthington.

On ignore le lieu et l’année de la mort de ce grand navigateur. Eden, qui fut témoin de ses derniers momens, garde le silence à cet égard ; mais il est à présumer que ce fut à Londres qu’il termina sa longue carrière. L’auteur s’indigne contre l’Angleterre de cet outrageant oubli. » Cette puissance, dit-il, a constamment et à juste titre, fondé ses prétentions, dans le Nouveau-Monde, sur les découvertes de Cabot. Sans lui, la langue anglaise ne serait peut-être point parlée actuellement en Amérique. Le commerce et la marine d’Angleterre lui sont immensément redevables. Néanmoins ses compatriotes lui contestent jusqu’à sa patrie. Des écrivains anglais ont cherché à ternir sa gloire en se faisant les échos des plus viles calomnies. Cabot a donné un continent tout entier à la Grande-Bretagne, et personne aujourd’hui ne saurait désigner le coin de terre que celle-ci lui a cédé en retour pour y reposer.

Dans la seconde partie de son mémoire, l’auteur passe en revue les différens voyages exécutés par des navigateurs espagnols, portugais et anglais, postérieurement aux découvertes de Cabot. On y remarque aussi plus leurs documens fort importans pour l’histoire de la géographie, et entre autres, des lettres patentes accordées par les rois d’Angleterre, tant à Cabot qu’à des négocians anglais et portugais, qui n’avaient point encore été publiées. »

Ce mémoire est l’œuvre d’un investigateur consciencieux, un véritable monument dans son genre. Tous les faits, à l’aide desquels il combat les erreurs ou la mauvaise foi des écrivains, et réhabilite d’une manière si complète la mémoire de Sébastien Cabot, il les a été chercher aux sources même de l’histoire, et toutes les inductions qu’il en tire sont sans réplique. Nous aurions seulement désiré que l’auteur eût relégué dans des notes ou dans un appendice les longues et nombreuses citations dont il a surchargé son texte, et qui nuisent parfois à son argumentation. Mais, à part ce léger défaut dans l’arrangement des matières, son travail lui fait infiniment d’honneur, et lui assure des droits à la reconnaissance de tous les amis de la science géographique.



  1. Chez Gosselin
  2. Chez Abel Ledoux
  3. Chez Ladvocat.
  4. Chez Mame-Delaunay.
  5. Grand Voyage, X. IV, p. 69.
  6. Cosmographie universelle, Paris, 1576, t. II, p. 2,175.
  7. Du Nouveau Monde, Genève, 1579,p. 141.
  8. Publié à Londres en 1578.
  9. Décade t, liv. VI, ch. 16.
  10. Publié en 1576.
  11. Voici son Theatrum orbis terrarum.