Chronique de la quinzaine - 14 mai 1886

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Chronique n° 1298
14 mai 1886


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mai.

Comment se fait-il qu’à un moment où s’agitent de toutes parts tant de questions qui intéressent le monde et la France, notre politique, ou ce qui s’appelle notre politique, se réduise à de vulgaires turbulences, à des incidens presque ridicules, à des scènes de comédie entre les dominateurs du jour ? Par quelle bizarre combinaison cette vie publique qu’on nous fait semble-t-elle n’être quelquefois qu’une parodie où tout se rapetisse, hommes et choses, où passent et repassent des personnages qui ne manquent certes pas de prétentions, qui ne sont pourtant ni sérieux ni même amusans ?

Le fait est que, depuis trop longtemps, déjà nous assistons à une représentation assez étrange, qui malheureusement n’est peut-être pas près de finir. Que les grandes questions de diplomatie ou de travail et d’industrie se débattent partout en Europe, il n’en est ni plus ni moins pour nous. Nos députés sont en vacances, tout occupés à préparer avec leurs comités les élections prochaines des conseils généraux ; nos ministres sont en voyage au midi et au nord. M. le ministre des travaux publics, à ce qu’il dit, a éprouvé le besoin d’aller réchauffer son patriotisme au soleil de Marseille, — un soleil bien entendu tout radical ! — M. le ministre de l’instruction publique va porter ses humeurs chagrines à Montdidier et, à propos de l’honnête Parmentier qui a doté la France de la pomme de terre, il se croit obligé de pérorer sur ses déplaisirs avec les électeurs de la Somme, ou sur les mérites de l’enseignement laïque et civique. M. le ministre de la guerre, entre deux décrets sur la barbe de nos soldats et sur la couleur de nos guérites, va haranguer les élèves de l’École polytechnique, et M. le ministre de la marine lui-même, qui paraît vouloir rivaliser d’éloquence avec M. le ministre de la guerre, va prononcer des discours aussi solennels qu’inutiles en Saintonge ou sur le pont du Borda. Ils font tous des discours avec le même refrain ! Malheureusement nous n’en sommes pas plus avancés ; nous ne savons pas mieux ce que préparent au pays, à l’éternelle victime, des partis qui n’ont d’autre souci que d’abuser de tout, de se servir du pouvoir pour leurs intérêts, et un gouvernement qui n’a que la politique que les partis lui permettent, qui ne sait jamais ce qu’il fera le lendemain. — C’est toujours la représentation républicaine qui, pour ces courtes vacances près de finir, ne peut être mieux résumée que dans ces deux incidens encore récens : les dernières élections de Paris et la grande querelle de M. le ministre de l’intérieur avec les républicains du conseil général de Loir-et-Cher, à propos de M. le préfet de Blois !

Ont-elles une signification, une valeur quelconque, ces élections parisiennes du 2 mai, qui ont si peu occupé l’attention la veille et qui sont déjà oubliées ? Qu’on remarque d’abord que trois cent mille électeurs composant plus de la moitié, plus que la majorité du corps électoral de la Seine, se sont abstenus ; le vrai Paris des affaires, de l’intelligence et du travail sérieux s’est désintéressé d’avance de cette lutte où il n’avait pas même un représentant. Tout s’est passé en famille, c’est-à-dire entre radicaux plus ou moins révolutionnaires. Les deux candidats, M. Ernest Roche et M. Gautier, dont le nom n’est peut-être pas connu de la plupart des Parisiens, étaient des radicaux ; ils avaient, à quelques nuances insignifiantes près, le même programme d’utopie ou de guerre sociale. A eux deux, ils n’ont réuni qu’une minorité du corps électoral, et celui qui a été élu, M. Gaulier, ne représente pas même le tiers de la population votante de la Seine. N’importe ! les radicaux de toutes les nuances n’ont pas moins triomphé. Ils l’ont écrit partout : La grande ville a parlé ! « Paris a protesté contre la politique de piétinement du gouvernement et de la chambre, » contre les compagnies financières, contre la justice bourgeoise ! « Paris a affirmé une fois de plus sa volonté de voir résoudre la question sociale, » — en donnant cent mille voix au prisonnier de Decazeville, au condamné de Villefranche ! La vérité est que Paris n’a rien dit. Il a tout au plus laissé faire, — comme il a si souvent laissé faire, — au risque d’être infidèlement représenté dans le parlement aussi bien qu’au conseil municipal ; mais ce qu’il y a de plus curieux, c’est le rôle du gouvernement dans cette campagne électorale. On lui a demandé impérieusement la liberté de M. Ernest Roche pour lui permettre de venir soutenir sa candidature : il n’a osé rien refuser, il s’est hâté de suspendre le cours de la justice pour éviter de déplaire à ses alliés du radicalisme, et, dans sa modeste ambition, il a été réduit à considérer comme un succès, un médiocre succès, l’élection de l’adversaire du condamné de Villefranche. C’est l’éternel système. Le ministère se croit obligé de ménager tout le monde, bien entendu le monde républicain, de traiter avec ses amis et alliés, surtout avec les radicaux, en leur livrant au besoin à la première sommation les droits de la justice aussi bien que les fonctionnaires. Tant que cette diplomatie reste à demi voilée, cela peut aller encore. Il y a des momens où le secret s’échappe et la déplorable faiblesse éclate dans toute sa nudité. C’est ce qui vient d’arriver dans cette affaire de Loir-et-Cher, qui est bien un des plus singuliers spécimens des mœurs politiques et administratives du jour.

C’est simplement, on le remarquera, une querelle entre républicains acharnés à se disputer l’influence, les fonctions, avec la complicité du gouvernement. Quelques députés de Loir-et-Cher, M. Tassin en tête, se sont crus autorisés à se plaindre de M. le préfet Duflos, non pour son administration, mais parce qu’ils ne l’ont pas trouvé assez docile, assez dévoué à leurs intérêts électoraux. Quoi donc ! M. le préfet de Blois « n’avait pas craint d’assister à un banquet donné à des concurrens ! » Ces députés n’ont pu supporter cette hardiesse et, bravement, ils sont allés demander le déplacement de M. Duflos à M. le ministre de l’intérieur, qui s’est hâté de livrer son préfet, de promettre le déplacement qu’on lui demandait. Le ministre de l’intérieur, M. Sarrien, qui n’a rien à refuser à des républicains, a même écrit une lettre des plus humbles, en réclamant naïvement pour ses promesses le bénéfice du secret. C’était fort bien, M. Tassin et ses amis triomphaient ; ils avaient leur billet et ils attendaient impatiemment l’échéance. Comme le gouvernement tardait cependant à s’exécuter, les députés ont pris un grand parti : ils se sont mis en grève à l’ouverture du conseil général, ils ont déclaré qu’ils ne siégeraient pas tant que M. Duflos serait préfet de Blois ; et voilà la guerre allumée ! Alors le secret a éclaté. On a eu cette lettre de M. Tassin écrivant dans la confiance du succès : « J’attends le moment pour choisir mon préfet. » On a eu aussi la lettre de M. le ministre de l’intérieur mettant humblement les droits du gouvernement au service des députés républicains. On a eu sous les yeux tout ce trafic d’influences, de fonctions pour des fantaisies et des intérêts personnels. Et notez bien que ce qui arrive à Blois se passe un peu dans toutes les régions, à tous les degrés de la hiérarchie. Dans le Tarn, ce sont des membres d’un conseil de révision qui sont dénoncés parce qu’ils ne sont pas assez complaisans pour des fils d’électeurs républicains. A Lyon, ce sont des députés qui se mêlent sans façon aux œuvres de la justice. Ce qui en résulte de plus clair, c’est un régime où tout s’altère, où les députés, s’ils sont républicains, sont les maîtres et prétendent mettre la main sur tout, où il n’est pas un fonctionnaire, depuis le préfet jusqu’à un simple buraliste, qui soit à l’abri des délations et des épurations. C’est la désorganisation croissante, et quand on croit tout pallier en publiant comme un bulletin de victoire les résultats du récent emprunt, on se paie d’une vaine équivoque. Sans doute, le pays qui travaille a toujours des ressources pour soutenir son crédit. Il vit de lui-même, par lui-même, en dépit des partis qui l’exploitent et des ministères qui laissent dépérir toutes les forces régulières de l’état, au risque de désarmer la France contre les périls qui peuvent l’assaillir un jour ou l’autre, à l’intérieur ou à l’extérieur.

S’il y a pour l’Europe, pour tous les esprits sincères, une affaire pénible et malencontreuse, c’est cette affaire d’Orient qui traîne depuis plus de six mois déjà à travers toutes les péripéties. Elle n’est plus dans les Balkans, après la paix signée entre Bulgares et Serbes comme entre Turcs et Bulgares. Elle est passée tout entière, elle se concentre uniquement depuis quelques jours à Athènes et dans les mers de la Grèce, où elle va sans doute avoir son dénoûment, un dénoûment qui détournera ou ajournera tout conflit, mais qui en vérité n’aura rien de brillant. A parler franchement, c’est une assez médiocre affaire pour tout le monde, pour la Grèce, qui s’est placée dans des conditions ou elle ne peut plus que se soumettre sans compensation, pour l’Europe, réduite à déployer un singulier appareil de forces contre un petit peuple, pour la France, qui a vainement essayé de s’interposer entre les puissances et la nation hellénique.

Le gouvernement français a eu sans doute les meilleures intentions et a cru surtout être habile. Voyant la Grèce passionnément obstinée dans ses armemens, dans ses dispositions guerrières contre la Turquie, et l’Europe également résolue à imposer la paix, il a cru pouvoir tenter une démarche suprême en prenant ce que lord Rosebery appelait ces jours derniers un « rôle isolé. » II s’est adressé en son propre nom, dans les termes de la plus vive, de la plus sincère amitié au cabinet d’Athènes, pour le presser de s’arrêter, de donner satisfaction à l’Europe ; il a pu même croire un instant avoir réussi en obtenant une promesse assez vague de désarmement qui affectait de ne s’adresser qu’à la France, de nous créer une situation particulière. Le gouvernement français ne s’est pas aperçu qu’en procédant ainsi il offrait au cabinet hellénique l’occasion de se faire une dernière illusion, d’essayer de nous engager dans sa cause plus que nous ne le voulions, plus que nous ne le pouvions, — qu’en se détachant ainsi, ne fût-ce qu’un moment, des autres puissances, il avait l’air de poursuivre un succès personnel dont on pourrait lui refuser les avantages. En définitive, il n’a réussi à rien, il en a été pour ses bonnes intentions et une vaine tentative. Qu’est-il arrivé en effet ? Les cinq puissances européennes, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Autriche, la Russie, l’Italie, déjà d’accord pour exercer leur action collective à Athènes, pour imposer un désarmement à la Grèce, ont considéré comme insuffisante la promesse faite à la France, et elles n’ont pas moins remis leur ultimatum. Le chef du cabinet du roi George, M. Delyannis, a essayé de se dérober en invoquant justement l’espèce d’engagement sommaire pris envers la France. Il a éludé toute réponse directe, précise, à la sommation européenne, et devant cette attitude évasive, les ambassadeurs ont quitté Athènes, laissant aux chefs des forces navales des cinq puissances le soin de faire le reste. De sorte que cinq grandes puissances sont aujourd’hui occupées à bloquer la Grèce ! C’est beaucoup réellement, et si la France, avec sa tentative inutile, ne s’est pas fait un rôle brillant dans toute cette aventure ; il n’y a non plus, il faut l’avouer, rien de bien glorieux dans ce déploiement de tant de forces contre une petite nation.

Le malheur est que la Grèce, victime de cette coercition, s’est un peu exposée elle-même par sa conduite à ces excès de rigueur. Elle n’a pas brillé, elle non plus, dans toute cette affaire. Que les Grecs, fidèles à leurs traditions, gardent leurs espérances nationales, qu’ils aient cru pouvoir rappeler les promesses qui leur ont été faites par le traité de Berlin, rien de plus simple : leur cause trouve toujours facilement des sympathies dans le monde civilisé. Malheureusement, avec toute leur finesse, ils n’ont pas vu que le moment était mal choisi, que l’Europe, sans leur être défavorable, désirait avant tout la paix, que prétendre se mettre en révolte contre ce vœu manifeste de l’Europe était le plus périlleux des défis. La démarche tentée il y a quelques jours par la France leur offrait une dernière facilité : ils n’avaient qu’à se rendre à l’évidence, à accorder du premier coup tout ce qu’on leur demandait, à devancer les sommations qui les menaçaient. Ils ont tergiversé ! Ils expient cruellement aujourd’hui les illusions dont ils se sont enivrés depuis six mois, et la question qui s’agite aujourd’hui à Athènes est de savoir comment on sortira de cette crise, qui prendra la direction de ce pays, froissé par l’action militaire des cinq puissances. Le chef du cabinet, M. Delyannis, a cru devoir donner sa démission, mais celui des chefs parlementaires qui aurait pu le remplacer, M. Tricoupis, ne s’est pas montré disposé à prendre le pouvoir. Un ministère de circonstance s’est formé pour dénouer cette pénible crise. Dans tous les cas, la Grèce ne peut évidemment que se soumettre. Ce qu’elle aurait pu faire par raison, par prévoyance il y a déjà quelques semaines, elle doit le faire aujourd’hui par nécessité, et, après tout, il n’y a aucune humiliation pour un petit peuple à céder devant l’Europe réunie, devant l’intérêt supérieur de la paix.

L’Angleterre est trop absorbée dans l’unique question qui l’émeut aujourd’hui pour s’occuper beaucoup de la Grèce et de l’Orient. Elle laisse toute liberté à lord Rosebery, dont la politique, d’ailleurs, est celle de lord Salisbury et semble se confondre pour le moment avec la politique de l’Allemagne. La grande affaire de l’Angleterre, c’est toujours cette campagne pour la transformation ou la révolution de l’Irlande, qui vient de recommencer plus ardente que jamais à la rentrée du parlement et où tous les partis se retrouvent en présence.

Pendant ces courtes vacances parlementaires qui viennent de finir, M. Gladstone n’est pas allé défendre sa cause dans les réunions, dans les meetings ; mais si, comme il le dit dans un langage touchant, l’âge s’appesantit sur lui et l’oblige à garder ce qui lui reste de voix pour remplir sa tâche devant la chambre, il n’est pas demeuré inactif et silencieux. Il a adressé à ses électeurs du Midlothian un énergique et éloquent manifeste où, une fois de plus, il reprend la grande controverse, exposant et discutant ses projets, réfutant ses adversaires, essayant de gagner l’opinion à une politique de réparation et de justice pour l’Irlande. M. Gladstone ne se fait pas illusion sur la puissance de la coalition qu’il a aujourd’hui à vaincre. Il en parle avec chagrin, dit-il, et aussi avec une hauteur menaçante. Il sait qu’il a contre lui a le rang, les titres, la richesse, l’influence sociale, le monde parlementaire, l’esprit de classe. » Il reste convaincu qu’il a pour lui le sentiment de la nation et, comme on lui a reproché justement de proposer la plus grande des révolutions sans avoir consulté l’Angleterre, il laisse clairement entrevoir qu’il en appellerait au besoin à la nation tout entière par une dissolution du parlement. A quel moment et dans quelles conditions se ferait cette dissolution ? Les circonstances en décideront. En attendant, la campagne continue, et à peine le parlement a-t-il été de nouveau réuni, M. Gladstone a engagé la bataille pour la seconde lecture de son bill. Il s’est borné, du reste, pour le moment, à demander un vote sommaire sanctionnant le principe de l’autonomie pour l’Irlande. Le grand argument, la grande force de M. Gladstone, est toujours de mettre ses adversaires au défi d’opposer un projet à ses projets, de présenter un programme de pacification pour l’Irlande, et c’est justement pour répondre à ce défi aussi bien qu’à la demande d’un vote sommaire que lord Hartington s’est levé l’autre jour dans la chambre des communes. Lord Hartington, qui est maintenant le chef de l’opposition, ne refuse pas d’écouter les plaintes de l’Irlande, de faire droit à ses griefs, de lui accorder les plus larges franchises locales, tout ce qui est compatible avec l’unité de l’empire. Il refuse résolument de se prêter à l’institution d’un parlement irlandais, à un système qui n’aurait d’autre effet que de livrer l’Irlande, les intérêts de l’Angleterre, les sujets loyaux de la reine au gouvernement de la land-league. De sorte que les deux politiques sont en présence. M. Gladstone demande tout au moins le vote du principe de ses projets, lord Hartington demande l’ajournement à six mois.

La lutte se trouve ainsi engagée ; elle est, il faut l’avouer, singulièrement compliquée. M. Gladstone n’a pas seulement à faire triompher par son éloquence une idée dont la réalisation peut être la plus grande, la plus dangereuse des témérités pour l’Angleterre ; il a de plus à déployer toutes les ressources de sa tactique pour retenir les dissidens, pour rallier une majorité qui devient de plus en plus incertaine. Cette question de majorité, elle est peut-être tout entière aujourd’hui dans la conduite que suivront M. Chamberlain et ses amis, qui se sont déjà séparés du ministère. M. Chamberlain n’admet pas un système qui rompt tout lien entre les Irlandais et l’Angleterre ; il prétend que l’Irlande doit continuer à avoir sa représentation à Wetsminster. M. Gladstone, par lui-même, ne serait pas éloigné de faire cette concession à M. Chamberlain ; mais s’il la fait, il risque de s’aliéner M. Parnell et ses Irlandais. C’est pour cela sans doute qu’en habile tacticien, il a demandé qu’on se bornât à ne voter aujourd’hui que le principe de ses projets ; c’est aussi pour cette raison que lord Hartington combat le vote sommaire et demande l’ajournement à six mois. Ce qui ajoute à la gravité de cette situation, c’est que, dans une partie de l’Irlande, dans l’Ulster, les Anglais menacent de s’armer pour leur défense si les bills sur lesquels le parlement va se prononcer sont votés. En sorte que tout est obscurité et que M. Gladstone, dans son ardeur réformatrice, joue en vérité une grosse et périlleuse partie.

Un des plus curieux spectacles est certainement celui de ces hommes faits pour gouverner leur pays aux prises avec les redoutables problèmes que les circonstances leur imposent ou qu’ils se créent quelquefois à eux-mêmes. M. Gladstone, un peu de son propre mouvement, un peu sous la pression des choses, se jette audacieusement et entraîne avec lui l’Angleterre dans une crise des plus hasardeuses. M. de Bismarck est depuis longtemps accoutumé à étonner l’Allemagne et l’Europe par les hardiesses de sa politique, par ses expériences comme par ses évolutions. Les deux chefs, il est vrai, ne procèdent pas tout à fait de même., L’un agit en ministre libéral qui peut se tromper, qui du moins se tromperait généreusement en prétendant faire cesser une oppression séculaire : l’autre procède en politique de calcul, qui ne s’occupe que de ce qui est utile à ses desseins, sans s’inquiéter de se mettre en contradiction ou de paraître se désavouer.

C’est une justice à rendre à M. de Bismarck. Dès qu’un intérêt, qu’il croit réel et sérieux, lui apparaît distinctement, il met toutes les ressources de son génie à le défendre ; il marche obstinément à son but sans s’arrêter aux difficultés et aux résistances. Il ne craint pas au besoin de revenir sur ses pas, de changer de tactique, sinon de système, et c’est ainsi qu’après avoir engagé, il y a treize ans, la Prusse dans une violente campagne contre les catholiques, il la ramène aujourd’hui de sa main puissante à la paix avec l’église, avec le saint-siège. Cette paix, qui n’est que le dernier mot de longues, de laborieuses et délicates négociations avec le Vatican, peut être considérée désormais comme signée. Il y a déjà quelques semaines, la chambre des seigneurs de Prusse l’a consacrée en adoptant, après des discussions prolongées et souvent interrompues, une loi qui est comme la charte des nouveaux rapports de l’état et de l’église. Hier encore la chambre des députés de Berlin, le Landtag, à son tour, a achevé de voter cette loi pacificatrice, et ces récens débats ont été précédés de la communication d’une note toute conciliante du cardinal Jacobini, qui s’est plu à lever à propos les dernières difficultés en rendant concession pour concession au tout-puissant chancelier d’Allemagne. Le vote a réuni presque tous les partis, sauf les nationaux-libéraux, qui ont tenu à protester jusqu’au bout, et cette guerre de dix ans se trouve ainsi terminée. — Eh quoi donc ! dira-t-on, M. de Bismarck lui-même biffe d’un trait de plume, de sa propre main, ces lois de mai pour lesquelles il a tant combattu autrefois, qu’il a imposées un jour comme des lois de salut pour l’empire ! Il va décidément à Canossa après avoir déclaré si haut qu’il n’irait jamais ! En vérité, M. de Bismarck n’y regarde pas de si près et ne se laisse pas lier par des mots ! Il consulte l’intérêt du moment, il cherche le bien de l’état, et si on croit l’embarrasser avec le souvenir de quelque boutade oratoire, il répliquera lestement qu’on lui fait suivre quelquefois des chemins bien autrement pénibles que celui de Canossa. il se charge sans façon de l’oraison funèbre de ces lois de mai auxquelles on voudrait l’enchainer, « qui ne sont pas plus qu’une ruine. » Le chancelier ne craint nullement de faire sa confession tout haut, il la fait sans détour, sans scrupule et sans embarras.

Ce n’est pas d’aujourd’hui d’ailleurs qu’il est sur le chemin où on lui reproche de s’engager. Il n’y a que quelques jours, il prononçait un discours où il racontait que, peu d’années après le vote des lois de mai, il en était déjà à chercher les moyens de rétablir la paix, qu’il avait ouvert des négociations avec un nonce à Munich, qu’il les avait continuées à Vienne. C’est l’avènement de Léon XIII au pontificat qui a décidé la question et préparé la solution. Un pape modéré, pacificateur, c’était une bonne fortune pour M. de Bismarck, qui aurait difficilement plié son orgueil à paraître rendre les armes devant le centre catholique, devant un parti parlementaire, mais qui a trouvé tout simple d’aller droit au Vatican, de traiter avec le chef de l’église. De la toute cette stratégie des dernières années et ce travail souvent démenti, quelquefois interrompu, toujours repris et poursuivi avec un persévérant désir de rapprochement ; de là ces relations toutes nouvelles avec le pape, dont M. de Bismarck se plaisait récemment encore à relever l’autorité en lui demandant sa médiation dans l’affaire espagnole, dont il parle aujourd’hui dans ses discours avec une confiance toute cordiale. Que le pape Léon XIII, par son esprit, par sa modération, par ses vues généreuses et conciliatrices, ait offert à M. de Bismarck l’occasion de l’évolution qu’il méditait, c’est assez apparent ; mais il est bien clair aussi que le chancelier n’a fait que ce qu’il voulait, que, s’il a changé de politique dans les affaires religieuses, ce n’est pas uniquement pour complaire à un habile pontife. Il a eu ses raisons personnelles, qui sont les raisons d’un homme d’état supérieur, qu’il ne cache pas du reste, qu’il a avouées lorsqu’il a dit que ces vieilles lois, qui vont n’être plus maintenant que de l’histoire, n’ont jamais été, dans la pensée du gouvernement prussien, que des lois provisoires de combat, des armes politiques.

La vérité est que lorsqu’il présentait et soutenait, il y a treize ou quatorze ans, ces lois de mai, qui organisaient la guerre religieuse, la guerre aux influences cléricales, M. de Bismarck était préoccupé jusqu’à l’obsession de tout ce qui pouvait menacer l’unité encore nouvelle de l’empire, et il croyait voir dans le catholicisme une des formes du particularisme. Il n’a pas tardé à s’apercevoir que toutes ces mesures n’étaient que des vexations sans profit et sans honneur, qu’au lieu de fortifier l’unité de l’empire, on l’affaiblissait en froissant les sentimens des populations catholiques. M. de Bismarck, avec sa sagacité d’homme d’état suivant tous les mouvemens du monde contemporain, a compris que le danger n’était pas là où on le cherchait, qu’il était bien plutôt dans les propagandes anarchistes, dans le socialisme, dans cette agitation qui se trahit partout, et que ce n’était plus le moment de poursuivre la guerre aux influences morales il n’a plus hésité alors, il s’est décidé pour la paix religieuse. Et puis, M. de Bismarck, en homme qui songe à tout, a peut-être fait un dernier calcul. Au moment où nos républicains de Paris engageaient de leur côté, cette guerre d’étroits sectaires contre les croyances religieuses, contre l’église, au risque d’enlever à la France un de ses moyens d’influence dans le monde, le chancelier a trouvé piquant et utile de faire tout le contraire. Il s’est empressé de rétablir la paix, de traiter le pape en puissance amie et respectée, de s’ériger en politique conservateur, — avec la chance de se servir de nos fautes contre nous, contre l’ascendant de la France.

Les grandes questions sommeillent au-delà des Alpes. Ce n’est pas que l’Italie n’ait ses difficultés intérieures, comme bien d’autres ; elle n’a pas, du moins pour le moment, de ces difficultés qui affectent ou menacent l’existence d’un pays : elle a la paix intérieure. Ce n’est pas non plus que l’Italie se désintéresse des affaires du monde ; mais elle semble un peu revenue des ambitions ou des illusions qui l’agitaient il y a quelques années, qui la poussaient à chercher un peu impatiemment une place dans les grandes combinaisons, à avoir, elle aussi, sa politique d’extension coloniale. Elle a peut-être vu qu’elle ne trouvait ni lustre ni profit à se mêler aux prépotens du monde, qu’elle n’a point décidément à espérer beaucoup de ses essais d’intimité avec les uns ou les autres. Elle se borne à rester dans ce qu’on appelle le concert des puissances : alliée de l’Autriche sans enthousiasme, alliée surtout de l’Allemagne, après avoir éprouvé plus d’une fois que M. de Bismarck ne donne son appui que dans la mesure de son intérêt ou de sa politique du jour. L’Italie n’a donc pas de ces préoccupations qui passionnent l’opinion. Elle est pour le moment tout entière aux élections qui vont se faire dans quelques jours, et, ce qu’il y a justement de caractéristique dans ces élections, décidées un peu brusquement, c’est que les grandes questions de politique intérieure ou extérieure semblent n’être pour rien dans la lutte des partis. Ce scrutin improvisé va s’ouvrir dans une certaine obscurité qui tient à toute une situation, à la division et au fractionnement des opinions, à l’impuissance du gouvernement et des partis dans le dernier parlement.

Cette situation, elle s’accusait, elle devenait de jour en jour plus sensible depuis le commencement de la session. Lorsque, il y a deux mois, une campagne des plus vives était engagée contre le ministère, ou plutôt contre M. Depretis, par quelques-uns de ses anciens amis, par les chefs de la gauche coalisés, le président du conseil était encore assez habile ou assez heureux pour rallier une majorité. Cette majorité était assez faible cependant ; il y avait autant d’incohérence dans le camp ministériel que dans l’opposition, et ce qu’il y avait de plus clair c’est qu’on ne pouvait vivre longtemps dans ces conditions. Il est devenu bientôt évident que tout était à peu près impossible, que si le ministère restait toujours exposé, toujours menacé, ses adversaires étaient impuissans à le remplacer, et M. Depretis a pris le parti de brusquer les choses. Comment sortir d’une situation où il n’y avait que faiblesse pour tout le monde, pour le gouvernement comme pour les partis ? Une crise ministérielle, dans les conditions où se débattait hier encore le parlement italien, n’eût fait sans doute qu’ajouter à la confusion. Une modification partielle du cabinet n’eût remédié à rien, on l’a senti dès la première heure. M. Depretis a pris le parti de proposer au souverain d’en appeler au pays par une dissolution du parlement qui a eu pour prologue une prorogation de quelques jours. Le roi Humbert, à ce qu’il semble, n’est point sans avoir éprouvé quelque hésitation, et, avant de se décider, en vrai prince constitutionnel, il a tenu à consulter les chefs principaux du parlement : M. Minghetti, M. Biancheri, M. Nicotera. Il a écouté tout le monde, et ce n’est qu’après toutes ces consultations qu’il s’est décidé à accepter la proposition de son premier ministre, à signer le décret de dissolution. La lutte est donc engagée. Elle n’aura pas duré longtemps : à peine ouverte depuis quelques jours, elle sera dénouée dans quelques jours, sans avoir sérieusement ému le pays, qui va à ce scrutin sans trop savoir ce qu’on lui demande, et c’est là précisément ce que ces nouvelles élections italiennes ont de curieux.

Que propose-t-on au pays de décider dans ce scrutin du 23 mai ? Sur quel terrain, avec quels mots d’ordre le combat électoral s’engage-t-il ? Il y a sans doute en présence un ministère et une opposition. Le ministère a plus ou moins exposé ses idées, sa politique dans le rapport au roi par lequel il a justifié la dissolution. La gauche, qui a été autrefois l’appui de M. Depretis et qui est aujourd’hui l’opposition sous le nom assez bizarre de pentarchie, a elle aussi son programme ou ses programmes, — sans parler de la droite, qui forme un camp à part, et de l’extrême gauche, qui fait de la propagande républicaine. Les pentarques du Nord, M. Cairoli, M. Baccarini, M. Zanardelli s’efforcent de gagner des alliés dans les provinces où ils ont de l’influence. M. Nicotera, le plus actif des chefs de la coalition pentarchique, fait une vive et ardente campagne dans le Midi ; mais si, dans ces agitations assez factices, il y a beaucoup de querelles, de compétitions personnelles, il est difficile de saisir un programme de politique nouvelle, d’autant plus que les chefs de l’opposition sont loin d’être toujours d’accord entre eux. M. Cairoli, M. Nicotera n’ont ni les mêmes idées, ni les mêmes tendances. Le seul lien qui les unisse pour le moment, c’est l’antipathie contre le président du conseil, M. Depretis, qui est depuis longtemps au gouvernement, qui représente au pouvoir le vieil esprit piémontais. Il est certain que M. Depretis, arrivé aux affaires comme chef de la gauche, avec ce qu’on a appelé le programme de Stradella, est resté presque invariablement au ministère depuis dix ans, et il s’y est maintenu par une habileté pratique de tacticien en réalisant les réformes les plus pressantes sans rien risquer, en modifiant plus d’une fois son cabinet, en essayant de se faire un parti avec tous les anciens partis. C’est justement ce qu’on lui reproche. On l’accuse de faire de la politique avec ses ruses de vieux Piémontais, d’avoir dissous ou désorganisé les anciens partis pour rester seul maître du pouvoir, de s’être créé des majorités factices dont il est le seul lien. Le pays, quant à lui, ne se passionne pas sensiblement pour ces querelles plus personnelles que politiques. Il ne voit qu’une chose : c’est que depuis dix ans il a été à peu près préservé des mauvaises aventures, il a vu ses finances se raffermir, il a vécu paisiblement et, certes, fort librement. Quel sera maintenant son vote dans les élections de demain ? Se prononcera-t-il pour M. Depretis ou pour M. Cairoli, pour M. Nicotera ? Le résultat reste fort incertain et il est douteux qu’il soit décisif, précisément parce que l’Italie n’est pas dans une de ces situations où elle pourrait se rallier à une politique faite pour la passionner et l’entraîner. L’Italie, après tout, comme bien d’autres nations, ne demande que la paix et un gouvernement sensé, éclairé pour la conduire.


CH. DE MAZADE.