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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1861

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Chronique n° 694
14 mars 1861


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mars 1861.

L’on n’attend point de nous que nous analysions les discussions de l’adresse au sénat et au corps législatif. Il est des débats parlementaires après lesquels il peut être utile de faire la classification et la révision des argumens qui ont été produits des deux côtés de la question : nous parlons des débats qui aboutissent à des conclusions pratiques, de ceux où le conflit des opinions enfante des actes. Les controverses auxquelles donnent lieu les projets d’adresse ne sont point de cette nature : elles n’ont qu’un objet rétrospectif ; elles ne portent que sur des actes politiques accomplis, et auxquels nulle puissance divine ou humaine ne saurait plus rien changer. Les faits accomplis étant gros de conséquences dont on n’est plus maître, il ne sort de ces controverses rien d’utile et d’efficace pour l’avenir, car il n’est plus au pouvoir des orateurs de modifier l’état de choses qui s’est antérieurement formé, et avec lequel il faut maintenant compter. Aussi de quoi ces discussions sont-elles nécessairement et exclusivement remplies ? D’exposés de principes généraux et d’appréciations de la conduite passée du gouvernement. Les exposés de principes mènent facilement à l’abstraction et à la déclamation ; les jugemens rétrospectifs tournent vite en louanges redondantes et ridicules, et en récriminations amères et stériles. Le débat de l’adresse au sénat n’a-t-il point confirmé cette opinion, que nous avons exprimée à plusieurs reprises depuis le décret du 24 novembre ?

Tout le monde a remarqué la confusion qui a régné dans la discussion du sénat. Le débat n’a pas été dirigé dans le sens que l’on attache à ce mot partout où l’on aime que le régime parlementaire soit fécond en résultats pratiques. Il serait injuste d’attribuer au président de cette assemblée l’incertitude et le décousu d’une discussion à laquelle, malgré le bon vouloir de M. de Boissy, nous n’avons pu assister que moralement. Ce n’est pas des présidens des parlemens que dépend surtout la bonne direction des discussions. Pour qu’un débat parlementaire soit bien dirigé, il faut deux choses : d’abord que le débat puisse avoir un résultat positif, immédiat, visible, saisissant, ensuite que les deux opinions contraires qui ont à se prononcer sur les questions proposées soient représentées par des partis organisés et disciplinés. La bonne direction d’un débat implique la discipline des orateurs qui veulent y prendre part, et pour que les membres d’une assemblée acceptent l’organisation et la discipline que les interprètes d’une opinion doivent établir entre eux, il faut qu’ils soient pénétrés de l’idée qu’ils sont appelés à exercer une influence immédiate et positive sur la direction des affaires. Avec cette organisation et cette discipline, on évite le décousu des discours ; on échappe aux invasions, aux incursions, aux charges des enfans perdus à travers le débat. Voilà ce qui a manqué à la discussion de l’adresse au sein du sénat, voilà pourquoi les enfans perdus y ont occupé une si grande place. Les opinions ne sont point organisées dans le sénat, et l’on ne voit pas en effet ce qui en motiverait l’organisation, puisque la supériorité d’une opinion sur une autre opinion qui aurait le dessous dans le vote (fût-elle celle du gouvernement) n’entraînerait aucune de ces conséquences qui accompagnent ordinairement le triomphe d’une majorité. L’intérêt qui introduit la discipline dans les assemblées fait ici défaut. On en peut avoir l’idée par le vote qui a eu lieu à propos de l’amendement relatif à la question romaine. L’amendement, à la vérité, n’a point obtenu la majorité ; il a été repoussé par une majorité de dix-huit voix. Cependant, comme cette majorité comprend dix ministres et un certain nombre de grands-officiers de la couronne, il est visible qu’en faisant abstraction des voix qui appartiennent directement au gouvernement, dont la politique était en cause, la majorité dans le reste du sénat appartenait à l’amendement. Un tel vote sous une constitution qui eût donné aux assemblées une influence directe sur le pouvoir et qui eût permis aux ministres de ressentir des susceptibilités parlementaires eût peut-être entraîné la retraite d’un cabinet et l’adoption, de la part du gouvernement, d’une politique conforme à l’opinion qui paraissait prévaloir dans le sénat. Nous enregistrons cette observation, parce que nous sommes au début d’une expérience, parce que nous sommes en train de recommencer notre éducation politique : des épreuves semblables se présenteront à coup sûr et fourniront matière à des observations analogues. Ces observations, en se multipliant et s’accumulant, nous apprendront peut-être à souhaiter et nous aideront à obtenir de nouveaux progrès constitutionnels.

Nous commençons, disons-nous, une expérience. En effet, c’est un essai tout nouveau, il nous sera permis de le constater, que de placer le gouvernement en présence d’assemblées appelées à discuter l’ensemble et les détails des affaires publiques, en voulant toutefois tenir le gouvernement en dehors des assemblées. Sous le premier empire et même dans la période du régime actuel qui a précédé le décret du 24 novembre, le problème était certainement moins difficile à résoudre. Les séances du sénat et du corps législatif n’étaient point publiques sous le premier empire ; sous le second, jusqu’au décret du 24 novembre, les séances du corps législatif ne recevaient qu’une publicité incomplète. Dans le mystère ou le demi-jour, les relations de ces assemblées avec le pouvoir étaient bien plus faciles à ménager qu’elles ne le seront désormais. Des assemblées dont les paroles n’arrivent point au public, ou ne lui parviennent que comme un vagué et lointain murmure, sont naturellement modestes. Elles ne sont pas responsables envers l’opinion, puisqu’elles ne s’adressent point à elle : n’étant point responsables envers l’opinion, elles n’ont pas la prétention d’être puissantes auprès du gouvernement ; mais on peut dire que ces mêmes assemblées changent de nature du moment ou elles deviennent comptables de leurs délibérations et de leurs résolutions vis-à-vis du public. Leur pouvoir grandit avec leur responsabilité. L’on peut prévoir que les opinions qui règnent dans leur sein auront bientôt le sentiment de cet accroissement simultané de responsabilité et de puissance, qu’elles feront des efforts progressifs pour réunir et discipliner leurs représentans et leurs organes, et qu’elles chercheront inévitablement à établir leur influence sur le gouvernement dès que, s’étant exprimées et constituées par des majorités, les circonstances leur permettront de satisfaire leurs tendances naturelles. Ceux qui, en tenant pied sur le présent, regardent dans l’avenir doivent avoir devant les yeux cette perspective. Pour eux, l’intérêt de ce début de vie parlementaire auquel nous assistons n’est point concentré seulement sur les questions qui se débattent au corps législatif et au sénat. Pour eux, les premiers. tâtonnemens des opinions qui cherchent à se reconnaître et à se poser sont un attachant sujet d’étude. Ils suivront avec curiosité, et non sans profit, même les simples mouvemens de ce mécanisme parlementaire qui s’était rouillé et qui essaie de faire jouer ses ressorts. Il y aura là, à côté du fonds des affaires, dont l’esprit public est justement ému, des procédés et des accidens de forme qu’il importe de prendre en considération, d’encourager ou de redresser par des conseils opportuns.

Parmi ces procédés et ces questions de forme, qui ont une si grande importance dans la vie publique, pourquoi ne signalerions-nous point ici en passant l’infirmité du discours écrit, par laquelle le sénat et le corps législatif se sont laissé envahir ? Nous sommes reportés ainsi à l’enfance du régime parlementaire, à l’époque de la restauration, à ce temps où la parole publique, timide, mal assurée, essayait ses premiers balbutiemens. Les historiens de la restauration font allusion à cette habitude du discours écrit avec une ironie moqueuse. Nous sommes loin d’appliquer à cette défiance d’eux-mêmes, dont témoignent la plupart des orateurs inexpérimentés du jour, un blâme trop sévère. Il faut pourtant qu’ils se guérissent le plus tôt possible de la maladie du discours écrit. Au fond, ce procédé est une infraction plus grave qu’on ne suppose aux principes du régime représentatif. En Angleterre, il n’est pas permis aux membres du parlement de lire des discours. Il y a quelques années, un membre de la chambre des communes, doutant de son éloquence, s’avisa de lire quelques pages qu’il avait, comme un écolier, placées au fond de son chapeau. Il ne fut point assez adroit pour cacher son subterfuge. Ses collègues le rappelèrent à l’ordre, et le speaker lui retira la parole. Cette interdiction de lire des discours est fondée sur une raison très sérieuse. Permettre de lire des discours dans une assemblée élue, c’est s’exposer à introduire dans cette assemblée des voix que l’élection populaire n’y a point portées. Il ne suffit pas en effet de lire un discours pour faire croire qu’on en est l’auteur. En se faisant représenter à la chambre par l’archevêque de Grenade, le suffrage populaire n’a pas entendu y envoyer Gil Blas.

Nous ne voulons donc point parcourir les méandres de la discussion du sénat. Nous ne voulons pas suivre dans leur argumentation les orateurs qui ont rempli la discussion générale au corps législatif. Des discours prononcés de part et d’autre, nous nous bornerons à tirer quelques indications aussi nettes que possible sur la position des deux opinions qui se sont trouvées en présence dans les assemblées : l’opinion des partisans du pouvoir temporel du pape et l’opinion du gouvernement. La contestation a porté sur trois points : la conduite tenue par la France depuis la guerre d’Italie, les principes qui devaient guider notre politique dans la péninsule, enfin ce qu’il faut faire dans la situation actuelle. Le parti clérical a pris avec résolution l’offensive contre la politique italienne du gouvernement. Nous ne pouvons lui donner raison sur la question de principe, nous ne pouvons nous joindre à lui sur la détermination de la conduite qu’il convient à la France de tenir en présence de l’état nouveau de l’Italie ; mais, en ce qui concerne le passé, l’impartialité nous oblige de reconnaître que le parti catholique a eu un certain avantage moral dans les critiques qu’il a dirigées contre la politique italienne du gouvernement. Cet avantage, le gouvernement l’a donné lui-même de deux façons au parti catholique : par la position générale qu’il avait prise vis-à-vis de ce parti depuis le coup d’état du 2 décembre jusqu’à la guerre d’Italie, et par les promesses solennelles et réitérées qu’il avait faites en commençant la guerre.

Le grand jour de la publicité a rendu aux membres des deux chambres la franchise du langage. Le discours du prince Napoléon au sénat, les discours de MM. Kolb-Bernard, Plichon et Keller au corps législatif ont déchiré bien des voiles. Il serait injuste que les immunités de cette franchise fussent refusées à la presse. Nous dirons donc sans hésiter notre pensée sur la situation du gouvernement vis-à-vis du parti catholique. Personne, parmi les contemporains, ne saurait oublier le concours moral que le parti clérical a prêté au coup d’état de 1851. Après avoir harcelé sans justice et sans générosité de ses attaques opiniâtres le gouvernement de 1830 au nom de la liberté, après avoir obtenu de la république de 1848 la liberté d’enseignement, l’immense majorité du parti clérical applaudit de toutes ses forces à la suspension des libertés politiques dont la France avait joui pendant trente-six ans. Nous ne voulons rien dire de blessant pour personne ; mais la nature humaine est ainsi faite, que les partis pensent avoir droit aux faveurs particulières et à la reconnaissance des pouvoirs qu’ils ont salués de leurs vœux et assistés de leur influence à leurs débuts. Ils croient volontiers que ces pouvoirs dont ils ont favorisé la naissance sont leur œuvre ; il leur semble qu’ils leur sont unis par une sorte de pacte tacite dont les conditions sous-entendues sont la sauvegarde de leurs intérêts. Ils sont, toujours prêts à renvoyer à ces pouvoirs la fière réplique, « qui t’a fait roi ? » de ce vassal à qui un roi parvenu demandait : « qui t’a fait comte ? » Telle était la position que le parti clérical croyait avoir prise vis-à-vis du gouvernement issu du coup d’état du 2 décembre. Il était d’autant moins enclin à en diminuer à ses yeux l’importance, que, dans un pays où en dehors de l’état il n’y a pas d’autre force organisée que celle de l’église, ce parti affectait de s’appuyer sur une immense organisation ecclésiastique assurée de son indépendance vis-à-vis de l’état par les rapports étroits qui la lient à la puissance spirituelle du pontificat romain.

Le parti clérical était-il l’unique auteur de l’illusion dont il a fini par être dupe ? Il chassait loin de lui de tels doutes. Comme pour redoubler sa foi dans l’alliance qu’il avait contractée, il multipliait les témoignages de sa confiance, les hommages de son dévouement. De là les insultes prodiguées par ses organes ordinaires à toutes les aspirations libérales. De là encore ces manifestations imposantes du clergé auxquelles il a été fait allusion dans les récens débats : ce concours de soixante-quinze évêques au baptême du prince impérial, dont le pape était le parrain, cette milice de prêtres faisant cortège à l’archevêque de Rennes pendant le voyage de l’empereur en Bretagne et le pèlerinage à Notre-Dame d’Auray. Le parti clérical avait-il le droit d’exiger du gouvernement tout ce qu’il en espérait ? Témoins impartiaux, nous ne nous chargeons point de prononcer sur des prétentions si délicates. Il nous suffit de constater que le parti clérical se croyait d’autant plus sûr des faveurs du gouvernement qu’il s’était plus vivement engagé dans sa cause. Il nous suffit d’expliquer par l’excès même de son illusion, ou naturelle ou arbitraire, la profondeur de la déception ressentie par lui devant l’issue des affaires romaines.

Nous reconnaissons en outre que les promesses faites au commencement de la campagne d’Italie, rapprochées de la conduite politique suivie plus tard par le gouvernement français et des résultats maintenant accomplis dans la péninsule, ont dû accroître le désappointement et l’irritation qui se révèlent surtout dans les discours prononcés à la chambre des députés. On a dit aux catholiques que l’indépendance serait rendue à l’Italie sans que le pouvoir temporel du pape fût ébranlé. Le gouvernement, par cette promesse, s’est créé d’inextricables embarras, car il promettait ce qu’il ne pouvait pas tenir. La contradiction qui entrait ainsi dans la politique française était si flagrante, qu’aucun esprit sagace ne pouvait se tromper sur le. dénoûment inévitable. Nous-mêmes, depuis deux ans, sans nous piquer d’être prophètes, nous en avons signalé à nos lecteurs la nécessité fatale. Ceux qui sont placés à notre point de vue ont certes le droit de dire au parti catholique que son désappointement actuel n’est que la conséquence naturelle et la rétribution légitime de son inconcevable imprévoyance ; mais après la position prise à l’origine par le gouvernement, nous sommes forcés d’avouer que les raisons données en son nom pour expliquer sa conduite ne peuvent pas être valables aux yeux des catholiques. Le procès de la politique suivie à l’égard de l’Italie se concentre aujourd’hui dans la question romaine. La crise décisive de la question romaine dans ce passé qu’étaient appelés à juger les orateurs du sénat et du corps législatif a été l’invasion des Marches et de l’Ombrie par les Piémontais. C’est là que la politique du gouvernement français, politique que l’on ne peut séparer des protestations exprimées au commencement de la guerre, est prise dans une contradiction dont toutes les ressources oratoires de MM, Billault et Baroche ne réussissent point à la dégager. Que disent en effet les orateurs du gouvernement ? Que le principe de non-intervention empêchait le gouvernement français de s’opposer à l’entrée des Piémontais dans les états de l’église.

L’on a parlé à tort et à travers du principe de non-intervention au sénat et au corps législatif. Personne ne l’a défini d’une façon satisfaisante, personne n’en a fait la juste application. Pour en expliquer le sens et la portée, M. le président du conseil d’état n’avait pas besoin de recourir à l’autorité des ministres du gouvernement de 1830 : l’état des affaires était alors bien différent de ce qu’il est aujourd’hui. Si l’on voulait chercher des analogies entre les systèmes qui étaient en lutte à cette époque et ceux qui se combattent aujourd’hui, on pourrait dire sans injustice que la politique extérieure inaugurée depuis trois ans est à peu près celle que M. Mauguin recommandait en 1831. Or il peut être piquant, mais il est étrange, de chercher à défendre la politique Mauguin par des argumens empruntés à Casimir Périer. Ce que l’on appelle le principe de non-intervention n’est point un expédient d’origine anglaise que la France aurait ensuite adopté. Entendu dans son vrai sens, c’est un principe d’équité appliqué au droit international, et qui ne saurait prêter à aucune équivoque. Ce principe établit qu’une puissance étrangère n’a point le droit d’intervenir dans les affaires intérieures d’un autre état, pour y soutenir soit un souverain contre son peuple, soit une partie de ce peuple contre son souverain. La non-intervention n’est autre chose que le respect de l’autonomie des états et des peuples dans le domaine de leur constitution et de leur administration intérieure ; elle n’est que la sauvegarde de l’indépendance des gouvernemens et des nations. Dire que c’est là une idée anglaise, c’est oublier l’esprit même de la révolution française, qui, dans son premier essor de 1789, proclama ce principe. Fox et l’école libérale anglaise ne firent que l’emprunter à l’esprit de notre XVIIIe siècle, et ils s’en servirent pour résister aux prétentions de l’école tory dans la guerre de principes que celle-ci déclara à la France révolutionnaire. Telle est l’idée de non-intervention. Un état n’a pas le droit de s’immiscer par les armes dans les affaires intérieures d’un état où d’un peuple indépendant.

Or comment ce principe était-il en jeu dans l’invasion des états pontificaux par l’armée piémontaise ? Ou il faut renoncer à la discussion politique, ou il y faut reconnaître l’autorité de la logique. C’est dans la définition des principes et dans l’application logique que l’on en fait que réside la bonne foi des controverses. Si l’armée piémontaise, en pénétrant dans les états du pape, entrait effectivement chez elle, elle ne faisait pas acte d’intervention ou d’agression, et nous-mêmes nous n’eussions pu nous opposer à sa marche sans faire acte d’intervention. Réciproquement, si les états du pape formaient une souveraineté distincte du Piémont, en y entrant, les Piémontais faisaient acte de guerre. La France, en s’opposant à cet acte, serait simplement venue au secours d’un allié, et n’aurait violé nullement le principe de non-intervention. Que les orateurs du gouvernement y prennent donc garde : en cherchant à couvrir du principe de non-intervention l’abstention du gouvernement français devant l’occupation des Marches et de l’Ombrie, ils font une confusion qui se retourne contre eux : Soutenir que nous avons été arrêtés par le principe de non-intervention, ce serait admettre que le débat entre le pape et le Piémont était l’affaire intérieure d’un même peuple et d’un même état, ce serait reconnaître, virtuellement et implicitement l’unité de l’Italie, qu’ils se défendent encore d’accepter à l’heure qu’il est. Il faut donc écarter du débat ce mauvais argument, appuyé sur une interprétation erronée et une fausse application du principe de non-intervention. Les mauvaises raisons ne servent qu’à aigrir la dispute, et l’on doit convenir que le parti catholique n’a que de trop nombreux motifs d’amertume. Il n’est pas nécessaire de parler du triste malentendu de Chambéry : l’inaction seule de la politique française pendant l’attaque des états de l’église autorise les catholiques à établir des comparaisons douloureuses pour eux. Le prétexte de l’envahissement des états du pape a été le même que celui dont l’Autriche s’était servie pour déclarer la guerre au Piémont. Dans les deux cas, l’agresseur reprochait à celui qu’il allait combattre la formation de corps de volontaires étrangers sur sa frontière. Quand le reproche vint de l’Autriche au Piémont, la France ne craignit pas de passer les Alpes et de risquer une grande guerre pour protéger son allié. Quand le reproche vint du Piémont au pape, la France se contenta de rappeler de Turin son ministre et de laisser battre la petite troupe de recrues de son allié, d’un allié dont le pouvoir, nous l’avions déclaré, ne devait pas être ébranlé. Ce contraste n’est-il pas assez cruel pour les catholiques ? Pourquoi y ajouter l’ironie du prétexte illusoire de la non-intervention, ironie d’autant plus poignante, que, présens à Rome avec une armée de vingt mille hommes, nous y pratiquons à la face de l’Europe l’intervention la mieux caractérisée, la plus notoire, la plus flagrante ? Soyons de bonne foi. Le prince Napoléon a donné des exemples de franchise bons à suivre, et dont M. de Persigny, dans un mouvement spontané de zèle dynastique, n’a pas hésité à étendre la portée par sa fameuse dépêche aux quarante mille communes. Si nous étions aussi hardis que le cousin de l’empereur, nous pourrions dire que nous n’avons point empêché le démembrement de la souveraineté pontificale, parce qu’à nos yeux le temps du pouvoir temporel est passé. Si nous voulons être plus circonspects, avouons, sans détour, en alléguant les obstacles moraux et imprévus qui se sont dressés contre nous, que nous n’avons pas pu tenir les promesses que nous avions faites ; mais alors soyons plus modestes, et surtout ne nous fâchons point contre ceux qui croyaient que nous pouvions tout, dont les sentimens se sont passionnés au brûlant démenti que le discours du prince Napoléon a donné à leurs dernières espérances, et qui exhalent en plaintes bien naturelles le chagrin de leur déception.

Il n’est pas nécessaire que nous nous étendions sur les questions de principes que le débat a soulevées. Nous avons abordé ces questions, et nous avons exprimé, avant la discussion des chambres, les principes dont s’inspire le parti libéral français et européen dans l’appréciation des affaires romaines. Aucun incident de la discussion, pas plus la fougueuse harangue du prince Napoléon que l’habile discours de M. Barthe, pas plus les improvisations des ministres sans portefeuille que les discours ardens et médités de MM. Kolb-Bernard, Plichon et Keller, n’a modifié nos opinions antérieures. Le pouvoir temporel du pape étant, pour le moment du moins, inconciliable avec les vœux unanimes des populations romaines et de l’Italie, aucun intérêt, ni l’intérêt religieux ni l’intérêt français, ne nous paraît pouvoir être invoqué avec justice pour faire violence aux vœux de tout un peuple. Nous ne croyons à la réalité ni de l’intérêt religieux ni de l’intérêt français que l’on oppose à la médiatisation des États-Romains et à l’unité de l’Italie, s’il plaît à l’Italie de se constituer en un seul grand état. Si nous avons trouvé une force relative dans l’argumentation des députés catholiques lorsqu’ils ont critiqué la conduite suivie par le gouvernement français dans les affaires d’Italie, nous déclarons que nous n’avons rencontré aucune idée neuve dans leur apologie du pouvoir temporel. Les opinions outrées qu’ils ont soutenues pour défendre la souveraineté des papes nous ont plutôt confirmés dans la conviction où nous sommes que le pouvoir temporel inflige au catholicisme des solidarités funestes. En fin de compte, ils viennent tous échouer dans l’argument légitimiste, dans la négation du droit qu’ont les peuples de changer leurs gouvernemens, négation repoussée énergiquement par le génie des sociétés modernes. Or quelle serait la conséquence de ce droit immuable des souverains que la plupart des sociétés européennes ont effacé de leurs constitutions, si on voulait l’attacher indissolublement à la tiare romaine ? Le pontificat temporel et par lui le catholicisme s’identifieraient à jamais avec le droit divin des couronnes, c’est-à-dire avec celle des prétentions du despotisme qui est la plus usée, la plus faible, la plus antipathique au monde actuel. C’est par un malentendu routinier que le passé peut expliquer, mais que l’intelligence de la civilisation moderne ne tolère plus, que des esprits honnêtes et éclairés s’obstinent à placer dans le pouvoir temporel des papes la garantie de la liberté des consciences catholiques. Quelle liberté entendent-ils ? Est-ce celle du pape lui-même ? Mais leur foi ne leur enseigne-t-elle point que la conscience des papes demeure libre dans la persécution, dans la captivité, dans le martyre ? L’histoire récente ne leur rappelle-t-elle point que la conscience de Pie VII est demeurée libre dans la somptueuse prison de Fontainebleau ? Songent-ils plutôt à la liberté de conscience des fidèles ? Quel besoin a celle-ci du pouvoir temporel ? N’est-ce pas la crainte de ce pouvoir temporel, les ombrages inspirés par le fantôme d’un souverain étranger, qui ont fait perdre au catholicisme des nations entières sur lesquelles il avait régné, et qui chez les autres peuples ont donné naissance à ces mille liens dont on a enveloppé dans les concordats la liberté du sacerdoce ? La liberté de conscience, c’est comme citoyen qu’il faut la demander à son pays et la défendre contre des gouvernemens tracassiers ou des majorités prévenues. La liberté de conscience, c’est dans la liberté politique, dans cette liberté laborieuse dont la conquête ou la conservation exige une vigilance incessante et de perpétuels combats, qu’il faut en chercher la seule garantie qui soit noble et sûre.

Quant à nous, ce n’est point avec un esprit de récrimination puérile, avec un sentiment de basse satisfaction à la vue des représailles subies maintenant par lui, que nous suivons le parti catholique français dans l’épreuve où il est entraîné. Nous avons un plus digne sujet de contentement, nous sommes animés d’une espérance plus haute : nous espérons que les catholiques parviendront à comprendre la véritable cause de leurs mécomptes présens, et qu’ils repousseront loin d’eux ce triste et perfide oreiller de l’absolutisme où ils aimaient tant à reposer leurs têtes. Le débat engagé doit avoir une conclusion favorable à la cause de la liberté. Jusqu’à présent, cette conclusion n’est point dégagée encore. Dans nos assemblées, les deux principes qui sont en lutte n’ont eu pour véritables organes que le prince Napoléon d’une part, et de l’autre les députés du corps législatif qui ont défendu la cause catholique dans la discussion générale de l’adresse. Des deux côtés, dans ce premier choc, on s’est livré avec une ardeur intempérante aux sentimens contradictoires qui fermentaient dans les cœurs. Quoiqu’à notre avis le prince Napoléon ait choisi et soutenu sa thèse avec un instinct politique remarquable, il a le premier donné l’exemple de certaines violences d’idées et d’expressions qu’il aurait peut-être mieux fait d’éviter. Il s’est égaré surtout dans certaines digressions, dont le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elles ont été peu adroites ; en attaquant par exemple des familles souveraines qui ont régné sur la France, il a remis involontairement dans la mémoire des esprits modérés qu’à la veille de la révolution de février il était prêt à profiter des dispositions bienveillantes du gouvernement du roi Louis-Philippe, et en l’entendant exposer sa théorie sur les rapports divers que les temps prospères ou malheureux peuvent établir entre les membres de la famille Bonaparte, on s’est souvenu qu’au 2 décembre, bien qu’avant le succès du coup d’état on pût difficilement regarder la crise encore indécise comme une époque de prospérité pour sa famille, il ne tenait point à dissimuler les dissentimens qui l’éloignaient de son cousin. Nous eussions mieux aimé voir le prince Napoléon se livrer plus franchement aux tendances libérales qu’on lui prête et les appliquer aussi vivement à la politique intérieure qu’à la politique extérieure du pays. De même, si nous nous expliquons l’emportement auquel cèdent les catholiques, nous ne pouvons l’approuver. La véhémence est le ton de leurs brochures comme de leurs discours. Hier c’était M. Veuillot reprenant une plume qui n’a été que trop funeste à sa cause ; aujourd’hui c’est un autre écrivain ardent, M. Crétineau-Joly, qui, dans un écrit intitulé la Cour de Rome et le Vicaire Savoyarv, apporte à ses amis le secours tardif de ses plaintes. Les orateurs du corps législatif ont fait, eux aussi, des excès de déclamation. Cependant ils ont laissé voir quelques symptômes de l’esprit qui doit finir par prévaloir à l’issue de ces luttes. Ces orateurs se sont souvenus qu’il existe en France une loi de sûreté générale dont la pensée devrait rendre la France plus indulgente envers les gouvernemens dont elle blâme la législation politique. Ils se sont aperçus que l’état de la presse n’est point favorable à la représentation des opinions qui ont à faire appel à l’esprit public. Ils semblent être peu éloignés de comprendre que la liberté est une bonne chose pour tout le monde, puisque chacun à son tour peut avoir besoin d’elle. Il y a dans les institutions libérales entièrement et sincèrement pratiquées une vertu qu’il faudra finir par reconnaître. Cette vertu, c’est une franchise, une loyauté naturelle qui enlève le droit de se plaindre aux opinions qui n’ont pas pu prévaloir dans les résolutions de la politique du pays, qui permet à ces opinions de s’incliner honorablement devant la volonté de la majorité après que toutes les ressources de la discussion ont été épuisées par elles. Grâce à ces institutions, la pensée et la volonté du pays sont associées à tous les actes de la politique. Il y aurait un grave écueil pour la paix des esprits dans notre vie intérieure, si, comme on le voit par cette question romaine, les opinions ne pouvaient agir avant les événemens et se trouvaient réduites à n’exprimer après le fait accompli que des congratulations superflues ou des plaintes impuissantes. On ne ramènera la paix dans les esprits à l’intérieur, on n’y rendra possibles la résignation, la conciliation, le jeu modéré et l’équilibre des opinions, qu’en accomplissant des progrès nouveaux et décisifs dans la voie plus indiquée encore qu’ouverte par le décret du 24 novembre.

Quant au côté pratique de la question qui soulève ces grandes luttes, quant au dénoûment de la question romaine, les discussions des chambres n’en ont point percé encore l’obscurité. Que la France rétablisse l’autorité du pape dans les états qui lui ont été enlevés, personne n’a osé le demander nettement, personne ne le croit plus possible. Au point où les choses en sont venues, n’est-il pas manifeste que la France ne peut pas tourner ses armes contre les Italiens et prendre sur elle la responsabilité de reconstituer arbitrairement une Italie différente de celle que veulent les Italiens ? Que veulent donc ceux qui affichent une hostilité aussi aveugle que stérile contre l’Italie nouvelle ? Nous qui ne sommes pour rien dans les procédés par lesquels le présent état de choses a été produit, nous qui ne nous sommes point abstenus à l’occasion de blâmer quelques-uns de ces procédés, nous qui par conséquent sommes disposés à faire aux adversaires de l’Italie toutes les concessions qu’ils voudront sur les fautes commises et les torts encourus dans le passé, nous leur demandons : Que faut-il faire dans le présent et pour l’avenir ? La papauté temporelle ne pourrait être rétablie que par les armes de l’Autriche, après que les forces de la nouvelle Italie auraient été écrasées. La victoire hypothétique de l’Autriche sur l’Italie, la péninsule encore une fois envahie et partagée par l’étranger, serait-ce une fin ? Qui en France serait d’humeur à tolérer un tel spectacle ? qui voudrait confier à l’Autriche une telle mission ? qui surtout verrait dans cette nouvelle catastrophe la paix future de l’Italie et la paix présente de l’Europe ? Il faut donc bien reconnaître une certaine puissance dans le fait accompli ; il faut bien s’avouer à soi-même qu’il y a des choses bien mortes ; il faut admettre qu’en politique le mort saisit le vif. Au lieu de s’épuiser au radotage des récriminations, il vaut donc mieux prendre en considération ce qui est virant et chercher le parti qu’on en peut tirer.

Cependant, bien que les conditions nécessaires du pouvoir temporel du pape soient détruites, nous sommes encore à Rome. Avec nos vingt mille hommes, qu’y faisons-nous, sinon prolonger sans profit et sans honneur ni pour le pape ni pour nous l’agonie du pouvoir temporel ? Certes nous comprenons l’embarras qu’éprouvent les ministres sans portefeuille, lorsqu’on les presse de questions à ce sujet, lorsqu’on leur demande quand et comment cela finira. Nous gagerions qu’ils n’en savent guère plus que nous sur ce point. Cependant les difficultés morales que nous rencontrons à Rome vont infailliblement s’accroître chaque jour. Il est probable que les démonstrations passives dans le genre de celles qui viennent d’avoir lieu à Varsovie vont s’organiser et se répéter à Rome. Le pape, nos troupes, seront enveloppés, offusqués d’illuminations, de drapeaux, de devises hostiles au gouvernement romain, amicales pour la France, exprimant le vœu de l’annexion au royaume italien. Ne serons-nous pas plus blessés dans notre dignité et plus embarrassés par cette résistance paisible et muette que ne sauraient l’être à Varsovie le prince Gortchakof, ses officiers et ses soldats ? Le parti à prendre, ce serait celui qui aurait dû être adopté depuis longtemps, le parti de la retraite. Nous avons toujours pensé, quant à nous, que le pape et le sacré collège feraient mieux leurs affaires avec les Italiens, si nous autres étrangers nous abandonnions notre office ingrat d’intermédiaires. Le gouvernement français a laissé démembrer le pouvoir temporel : ce n’est donc qu’à la protection personnelle du saint-père qu’il veille ; mais, — on l’a dit ironiquement, et nous ne voyons pas pourquoi on ne pourrait le répéter sérieusement, — la personne du saint-père ne serait pas moins bien protégée par des troupes italiennes que par des soldats-français. Notre retraite est, nous l’avouons, une extrémité pénible pour notre gouvernement après les espérances si différentes qu’il avait données au parti catholique au début de la guerre. Ces espérances étant aujourd’hui détruites, il en coûterait moins de sauter le pas. Veut-on demeurer dans l’indécision, attendre que l’événement nous apporte une solution ? Ce sera moins courageux, mais ce sera peu rassurant. L’événement attendu, quel pourrait-il être ? Une nouvelle guerre entre l’Italie et l’Autriche ? Ne serait-il pas fâcheux pour la sécurité générale d’avoir seulement l’air de regarder cette perspective comme prochaine, et de ne plus rester à Rome que pour y occuper une position stratégique ?

Restons, comme la situation même, sur ce point d’interrogation. Après la question italienne, un seul incident a produit une certaine émotion, nous voulons parler du discours écrit que M. Dupin a prononcé à propos de la déconfiture d’un grand établissement financier, qui donne lieu à des poursuites judiciaires d’une nature telle que M. le ministre de la justice a cru opportun de les annoncer dans un rapport à l’empereur. Le discours de M. Dupin mérite d’être relevé par la presse. L’honorable sénateur a pris en effet les journaux à partie. Il leur a reproché d’avoir manqué à leur mission de vigilante sentinelle, et de n’avoir pas éclairé le public sur les dangers des spéculations hasardeuses de la maison incriminée. Si nous reprochions à M. Dupin de n’avoir point lui-même, de son banc du sénat, donné plus tôt au public des avertissemens utiles sur les périlleuses opérations de la spéculation, M. Dupin nous accuserait d’injustice, et il aurait parfaitement raison, car avant le décret du 24 novembre les séances du sénat étaient secrètes, et il était impossible à M. Dupin de nous faire part de ses bons avis. Eh bien ! l’illustre procureur-général ne commet pas une moindre injustice à l’égard de la presse. La liberté des journaux attend encore en effet son décret du 24 novembre. M. Dupin nous fait certes beaucoup d’honneur en nous conviant au rôle d’avocats-généraux amateurs et de procureurs-généraux volontaires. Il n’oublie qu’une chose, c’est que la législation de la presse met à l’exercice de cette fonction certains obstacles et y attache certains périls qui n’échaufferaient probablement pas son courage, s’il était à, notre place. D’abord la presse est sous le régime du privilège, puisqu’il faut, pour fonder un journal, une autorisation administrative. Il est évident que le monopole nuit à l’indépendance de la presse ; l’espèce même sur laquelle s’est exercée l’éloquence de M. Dupin en fournit la preuve, puisque, des six grands journaux de la presse parisienne, la maison de banque incriminée était parvenue à en acquérir trois, et que, sur ces trois, deux étaient des journaux officieux. En outre, les journaux sont exposés à la suppression après trois avertissemens ou après deux condamnations que les plus simples contraventions peuvent appeler sur leurs têtes. Rien n’est donc précaire comme la propriété des journaux, et comme on ne peut critiquer des opérations financières qui touchent à des intérêts privés sans s’exposer à des procès, M. Dupin ne s’étonnera point si les journaux ne vont pas volontiers au-devant d’affaires qui, non-seulement peuvent attirer aux écrivains toute sorte de désagrémens personnels, mais qui peuvent encore devenir pour les journaux mêmes une cause d’apoplexie foudroyante, c’est-à-dire de suppression. Enfin, outre les avertissemens officiels, le régime de la presse comporte les avertissemens officieux. M. Dupin est-il bien sûr que les spéculateurs au temps de leur prospérité n’ont jamais pu décourager quelque sentinelle vigilante en faisant tourner à leur propre profit la pratique des avertissemens officieux ? La presse est donc innocente, et si M, Dupin veut être conséquent avec lui-même, s’il veut que la presse rende en effet à la société, et dans la sphère des intérêts matériels, les services qu’elle lui doit, il faut qu’il s’attaque à la législation qui régit les journaux. Mieux éclairé, il ne manquera pas sans doute de le faire à la prochaine occasion ; nous serions surpris en effet que l’argument qu’il vient de fournir à la cause de la liberté de la presse demeurât stérile, et que l’on ne se servit point, pour revendiquer victorieusement la liberté des journaux, de la complicité manifeste que le régime du monopole a prêtée aux abus de spéculation dont s’indignent aujourd’hui M. Dupin et les ministres.


E. FORCADE.


ESSAIS ET NOTICES.
AFFAIRES DE POLOGNE.


Les événemens de Varsovie ont surpris et ému tout le monde. Sera-t-il permis à un ancien député qui se souvient d’avoir voté tous les ans la revendication de la nationalité polonaise, lui sera-t-il permis de dire que cette réapparition inattendue d’une nationalité qu’on voulait croire morte l’a fait tressaillir d’aise, non pour la puérile satisfaction de montrer que les chambres du régime parlementaire se trompaient moins qu’on ne l’a dit, mais pour la joie très légitime qu’ont dû ressentir ceux qui croient que les vrais droits ne périssent jamais dans ce monde ? Ils s’éclipsent ; ils ne meurent pas.

On a beaucoup dit que les chambres de la monarchie de 1830 n’attestaient chaque année la nationalité polonaise que par haine de la Russie et pour faire pièce à l’empereur Nicolas. Nous savons bien que l’empereur Nicolas s’était fait un étrange point d’honneur de témoigner en toute occasion sa mauvaise humeur contre la France ; mais en parlant de la Pologne, les chambres françaises ne songeaient point à prendre leur revanche. Elles avaient une idée plus juste et plus haute : elles défendaient le droit public de l’Europe, et elles avaient d’autant meilleure grâce à le défendre, que ce droit public de l’Europe avait été établi en 1815, et par conséquent contre la France. Comme la France le supportait dans ce qu’il avait de fâcheux et d’injuste contre elle, elle pouvait et elle devait en réclamer le respect dans ce qu’il avait de favorable à ses sentimens, qu’elle est habituée à priser plus que ses intérêts. Or il y avait, d’après le traité de Vienne, un royaume de Pologne, non pas uni et incorporé à l’empire de Russie, mais gouverné par l’empereur de Russie et héréditaire dans sa maison, gouverné selon des lois et des institutions différentes des lois et des institutions moscovites. Ce royaume avait une constitution représentative, des assemblées délibérantes. C’était cette existence distincte, sans être indépendante, que la chambre des députés réclamait pour la Pologne. C’était la Pologne de 1815 qu’elle revendiquait, non point contre les traités, mais selon ces traités, car c’était cette Pologne de 1815 que la Russie avait détruite et qu’elle ne voulait pas voir revivre.

Je ne me dissimule pas qu’avec la manie d’unité qui possède en ce moment beaucoup de publicistes, on me dira que cette combinaison d’un royaume de Pologne uni à l’empire de Russie était impossible, comme contraire à la logique. Je respecte beaucoup la logique, elle a ses jours dans l’histoire ; mais il y a des peuples qui ont vécu pendant longtemps en flagrant état d’inconséquence, et qui n’en allaient pas plus mal pour cela. Qu’y a-t-il par exemple de plus inconséquent que l’état de la Suisse ? Trois langues différentes, deux religions opposées réunies en confédération et faisant un état et même une nation. Qu’y a-t-il même de plus inconséquent que la tolérance religieuse, qui met à côté l’une de l’autre les croyances les plus contraires et leur ordonne de vivre en paix ? L’uniformité de lois, d’institutions, de croyances, peut plaire à la logique ; la diversité plaît à l’histoire. Il peut y avoir des lois et des institutions différentes dans le même empire. La Hongrie revendique ses lois et ses institutions particulières. Beaucoup de personnes approuvent cette revendication, que l’Autriche combat au nom de l’unité de l’empire d’Autriche. L’Autriche cédera peut-être sur ce point et sur d’autres ; elle sacrifiera la logique de l’empire un et indivisible au soin de sa conservation, et elle aura raison. N’acceptait-elle pas au traité de Villafranca l’idée d’une Vénétie soumise à l’empereur d’Autriche, mais nullement incorporée à l’empire d’Autriche ? Le roi de Hollande n’est-il pas grand-duc de Luxembourg sans que le Luxembourg fasse partie de la Hollande ? Au traité de Paris de 1856, l’Europe ne réclamait-elle pas pour les chrétiens d’Orient des garanties contre l’administration turque, créant ou plutôt reconnaissant ainsi dans l’empire turc plusieurs nationalités distinctes de la nationalité turque ? Le sultan, même avant le traité de 1856, ne reconnaissait-il pas, quoique de mauvaise grâce, je l’avoue, l’autonomie des principautés du Danube ? Inconséquences que tout cela ! dira-t-on ; oui, mais inconséquences qui font vivre les peuples plus à leur guise, qui satisfont à leurs sentimens nationaux, à leurs mœurs, à leurs habitudes. Ils étoufferaient sous l’unité, ou plutôt ils la secoueraient comme un joug odieux ; ils respirent sous la diversité de lois et d’institutions tempérées par l’unité du souverain.

En quoi en effet le royaume de Pologne, avec sa constitution séparée, gouverné par l’empereur de Russie à titre de roi, était-il un état plus inconséquent que les divers états que je viens de citer ? Je parle du royaume de Pologne créé par le congrès de Vienne, parce que cette Pologne légale est la seule dont nous puissions revendiquer la reconnaissance, si nous voulons rester dans le cercle du droit international. Cette Pologne légale est la seule en même temps sur laquelle les Polonais et les Russes puissent transiger et s’accorder avec honneur. Les Russes en effet pourront l’accepter, puisqu’ils l’avaient reçue des mains du congrès de Vienne. Les Polonais, de leur côté, peuvent accepter cette combinaison, puisqu’elle reconnaît leur nationalité, puisqu’ils avaient sous l’empereur Alexandre Ier une constitution qui permettait la discussion et la délibération.

Que les logiciens ne viennent pas à la traverse de ces combinaisons intermédiaires et conciliantes qui ne sont pas des chefs-d’œuvre de politique systématique, mais qui sont d’utiles expédiens, parfois même plus durables que les systèmes. Il est assurément plus aisé de déclarer que la Pologne et la Russie sont deux peuples rivaux et ennemis qui doivent éternellement se combattre et s’entre-détruire ; que la Pologne ne peut vivre que par l’affaiblissement, et, s’il est possible, par la ruine de la Russie ; que la Russie à son tour ne peut vivre que par l’anéantissement de la Pologne. Il y a dans ces déclarations une perspective immense de guerres et d’oppressions : il n’y a pas une seule chance de paix et de concorde. J’entends dire que la Pologne constitutionnelle de 1815 n’a pas pu vivre, que si elle a duré quinze ans, c’a été à travers je ne sais combien de violations de sa constitution faites par la Russie, et qu’elle a fini par une grande révolte, qui, vaincue, a amené son asservissement. — Oui, la Pologne constitutionnelle n’a duré que quinze ans ; mais qu’est-ce qui dure plus dans l’Europe de nos jours ? qu’est-ce même souvent qui dure autant ? La Pologne constitutionnelle a duré quinze ans : elle peut donc durer quelque temps. Vous cherchez ce qui l’a fait mourir ; je cherche ce qui l’a fait vivre. Je vais plus loin : parmi les causes qui l’ont fait mourir, je veux distinguer celles qu’on peut éviter. Il en est une par exemple qu’il dépend de la Russie d’éviter : ce sont les manies intolérantes de l’esprit bureaucratique, c’est cette fureur d’uniformité administrative qui a causé en Europe plus de maux, et de plus grands maux qu’on ne le croit. Les garçons de bureau ont trop gouverné et gouvernent encore trop l’Europe. Ce sont des logiciens sans le savoir qui en Pologne ont dit pendant quinze ans : Puisque ceci ou cela se fait de telle ou telle façon en Russie, cela doit se faire de même en Pologne. Il fallait dire au contraire : Puisque cela se fait de telle façon en Russie, cela ne doit pas se faire de même en Pologne.

Nous venons de dire quelle est la Pologne que la Russie peut accepter après les événemens de Varsovie, et accepter sans manquer à sa dignité et à sa fierté nationale. L’empereur Alexandre II peut rétablir, sans manquer à son honneur de prince russe, ce que l’empereur Alexandre Ier avait fondé. Il y a eu un moment où l’empereur Alexandre Ier a eu une grande popularité en Pologne, quand il favorisait avec politique et avec générosité le réveil de la nationalité polonaise, quand il semblait s’unir, par cette nationalité qu’il ranimait, aux sentimens et à la cause de la France libérale. L’empereur Alexandre II peut retrouver cette popularité, qui est une grande force dans l’état actuel de l’Europe ; il peut, par la réconciliation entre la Russie et la Pologne, accomplir une des plus grandes œuvres du XIXe siècle, ou bien, comme le disait le comte André Zamoïsky au prince Gortchakof, devenir l’objet de la haine universelle en convertissant en un monceau de ruines la Pologne, décidée à rester désarmée et patiente.

Ces deux derniers mots : désarmée et patiente, caractérisent la nouvelle révolution polonaise. J’avoue sincèrement que, de toutes les nouvelles qui m’arrivaient de Varsovie, celle qui m’indiquait l’attitude décidée et patiente de la population était celle qui m’étonnait le plus. Une insurrection sans armes, sans combat, des martyrs et non des révoltés, ces martyrs vainquant le gouvernement par leur fermeté passive, qu’est-ce que tout cela voulait dire ? La conversation du comte André Zamoïsky avec le prince Gortchakof, gouverneur de la Pologne, exprime si curieusement cette contenance singulière de la révolution polonaise, que je veux la citer, telle qu’elle est racontée dans les documens que j’ai sous les yeux. Après les funérailles des victimes du 27 février, faites le samedi 2 mars dans le plus grand ordre, le prince Gortchakof, gouverneur de Pologne, fit prier le dimanche le comte André Zamoïsky, président de la Société agricole, de venir au palais, et le remercia d’avoir su maintenir la tranquillité dans la ville. — Ce sont les étudians qui l’ont maintenue, répondit le comte André. — Il faudrait que leur service continuât. — Mais, prince, ils ont autre chose à faire. — Non, non ; vous avez prouvé que toute la ville vous obéit. — Puis, s’animant et prenant un autre ton, le prince Gortchakof continua : — Du reste, je ne vous crains pas ; j’ai maintenant des troupes. — Nous sommes prêts à recevoir vos balles. — Non ! nous nous battrons. — Nous ne nous battrons pas, vous nous assassinerez. — Si vous voulez des armes, je vous en donnerai. — Nous ne nous en servirons pas.

Dès le vendredi 1er mars en effet, la population avait pris cette attitude désarmée et passive. Les Russes avaient laissé des faisceaux d’armes sur la place, pensant que le peuple s’en emparerait et que le feu s’engagerait ; les étudians firent reporter et enfermer toutes ces armes dans l’hôtel-de-ville. Ils arrêtèrent même comme agens provocateurs tous ceux qui venaient offrir au peuple de la poudre et des armes.

Tout cela assurément est invraisemblable, et pourtant tout cela est vrai, je suis forcé de le croire. Tout cela pourra-t-il durer, et le peuple gardera-t-il longtemps cette attitude de martyr invincible ? On m’assure qu’il la gardera. Examinons maintenant en quelques mots d’où vient cette inspiration singulière ; tâchons de bien comprendre cette révolution polonaise, qui ne ressemble à aucune autre, et qui par instinct a adopté cette politique, profonde sans le savoir, de laisser à ses adversaires tous les embarras de l’action.

On a cru qu’il y avait dans cette révolution quelques suggestions étrangères. Il n’en est rien : il n’y a pas de révolution plus nationale, plus populaire, plus instinctive que celle de Varsovie. Elle vient du peuple, et seulement du peuple. Nous trouvons à ce sujet quelques détails curieux dans les documens qui nous ont été communiqués.

On sait qu’il s’était formé en Pologne une société agricole qui tous les ans se réunissait à Varsovie et tenait huit jours de session ; un conseiller d’état russe assistait à cette session. Cependant on y parlait, on y discutait, on y délibérait : cela ressemblait à une sorte de parlement ; mais cette société ne songeait nullement à faire une manifestation politique. On parlait dans le peuple d’aller le 25 février, jour anniversaire de la bataille de Grochow en 1831, prier pour les morts de cette bataille. Le prince Gortchakof demanda à Saint-Pétersbourg s’il fallait empêcher cette démonstration religieuse et patriotique. La réponse du gouvernement russe est digne d’éloges : « on pouvait permettre de prier pour les morts polonais, si de l’autre côté on priait pour les morts russes. » Loin d’avoir pris l’initiative de cette manifestation, la Société agricole redoutait les suites qu’elle pourrait avoir. Ainsi le peuple de Varsovie n’a cédé à aucune suggestion étrangère ni supérieure ; ce qu’il a fait, il l’a fait par son instinct national, et l’attitude de patiente fermeté qu’il a prise, il ne la doit qu’à ses propres inspirations. La Société agricole était prudente, et elle avait raison de l’être ; si elle avait pris part au projet populaire, on n’aurait pas manqué de dire qu’il y avait là une conspiration ourdie par l’aristocratie polonaise et par son incorrigible esprit de nationalité.

Je ne suis pas moins frappé de la conduite qu’a tenue le prince Gortchakof que de celle qu’a tenue le peuple de Varsovie. Pendant que la population polonaise, qui est brave, ardente, enthousiaste, se borne à protester de sa nationalité, sans se révolter, sans prendre les armes, ne voulant même pas avoir sous sa main de quoi se défendre si on l’attaque, le prince Gortchakof, qui est un brave militaire, plein d’énergie et de fermeté, regrette qu’on ait fait un si douloureux emploi de la force brutale dans des circonstances d’un genre tout particulier ; il remet même aux Polonais le soin de maintenir l’ordre à Varsovie, et ceux-ci le maintiennent. Quand on a parlé à Paris du mouvement de Varsovie, tout le monde a cru qu’entre Polonais et Russes ce serait une effroyable lutte, une affreuse tuerie. Nos souvenirs nous trompaient. Nous voyons une ville polonaise qui célèbre religieusement et pacifiquement l’anniversaire d’une bataille, une population courageuse qui s’interdit l’emploi des armes, des Russes qui ne veulent pas attaquer des Polonais qui ne veulent pas se défendre, un gouverneur énergique sur le champ de bataille, mais intelligent dans la cité, qui comprend qu’il a affaire à une force morale et non à une force brutale, qui remet au peuple le soin de la police, et change ainsi en moyen de conciliation ce qui est ordinairement un instrument de lutte : quels traits singuliers pour une révolution ! mais en même temps quel acheminement à la paix ! quels pas faits des deux côtés et par instinct vers une transaction nécessaire ! Tout a été étrange, nous l’avouons, dans les événemens de Varsovie : ce qui serait aussi étrange, mais ce qui serait encore plus heureux qu’étrange, c’est que ces événemens pussent continuer avec le même caractère, et inaugurer l’accord difficile, mais non point impraticable, de la Pologne et de la Russie sous le même prince, avec des mœurs et des institutions différentes.


SAINT-MARC GIRARDIN.


AFFAIRES D'ESPAGNE.

Les affaires de l’Espagne sont heureusement affranchies de ces troubles qui ont si longtemps et si souvent tout suspendu au-delà des Pyrénées, et qui ont eu, il y a un an, leur dernier retentissement dans cette triste échauffourée de San-Carlos de la Rapita, devenue si promptement une déroute pour le parti carliste avant d’être un combat. Les opinions extrêmes sont pour le moment assez impuissantes, et la moins impuissante à coup sûr n’est pas l’opinion carliste. Depuis sa dernière tentative en effet, le parti carliste est en proie à une véritable désorganisation, que la mort récente, autant qu’imprévue, du comte de Montemolin et de son frère don Fernando est venue mettre dans tout son jour, et que précipitent encore aujourd’hui les excentricités démocratiques du dernier fils de don Carlos, de l’infant don Juan, le même qui, il y a quelques mois, abdiquait ses droits sur la couronne de Naples en faveur du roi Victor-Emmanuel, tandis que la reine Isabelle réservait ceux de sa maison. Quant au parti révolutionnaire, qui s’inquiète peu de l’alliance de l’infant don Juan, on ne sait ce qu’il pourra tenter dans l’avenir ; dans les conditions actuelles, il ne peut qu’attendre, se renfermer dans le cercle légal et constater par instans qu’il vit toujours, comme il essaie de le faire par l’organe d’un député, homme de talent, M. Rivero. Toutefois, si les affaires de l’Espagne sont pour le moment à l’abri des irruptions violentes des partis extrêmes, elles ne sont pas exemptes des difficultés inhérentes à la vie publique d’un pays qui a été longtemps soumis à toutes les épreuves intérieures.

Il y a plus de deux ans déjà que le général O’Donnell, aujourd’hui duc de Tetuan, est remonté au pouvoir avec la pensée de représenter une politique nouvelle, de fonder un parti nouveau au milieu de tous les anciens partis constitutionnels décomposés et d’imprimer aux affaires de l’Espagne une direction à la fois libérale et conservatrice. C’était la pensée de l’union libérale, dont on a si souvent parlé. Le général O’Donnell a-t-il réussi ? Il a eu sans doute le bonheur de trouver dans la guerre du Maroc un nouveau prestige militaire qui a singulièrement servi à couvrir le ministère, à le faire vivre. Plus d’un symptôme néanmoins vient attester de temps à autre que le cabinet de Madrid est peut-être loin d’avoir une situation aussi forte que semblerait l’indiquer l’ascendant naturel de son chef. Pour tout dire, après deux ans, la politique de l’union libérale en est encore à chercher son équilibre entre les partis ; elle a toujours à compter dans les chambres avec une majorité très complexe, quoique habituellement docile, et qu’il n’est vraiment pas aisé de maintenir intacte. On vient de le voir récemment dans une des plus sérieuses discussions du congrès. Il s’agissait d’une loi sur l’organisation provinciale, destinée à réformer les lois organiques de 1845. Aussitôt les dissidences ont éclaté dans le sein même de la majorité et se sont manifestées par une pluie d’amendemens ; il n’y en a pas eu moins de deux cents. Bien des progressistes qui appuient le ministère ont trouvé que le gouvernement faisait une trop large part aux idées de centralisation, et de là une guerre assez vive dirigée contre le projet soutenu par le ministre de l’intérieur, M. Posada Herrera. Ce conflit d’opinions est passé jusque dans le cabinet, où les scrupules des progressistes ministériels ont trouvé des organes, notamment, dit-on, le ministre de la marine, le général Zavala, et de cette laborieuse discussion a fini par naître une crise heureusement apaisée par des explications, sans doute aussi par une intervention pacificatrice du président du conseil. Cette crise ne semble pas avoir été très grave, il est vrai ; elle est seulement le signe de cette situation où vit le ministère espagnol, qui est toujours exposé à froisser quelques-uns de ses amis, s’il essaie de marcher, et qui risque bien plus encore de mécontenter tout le monde, s’il ne fait rien. Les progressistes ralliés cherchent à l’attirer dans leur camp, les modérés à leur tour s’efforcent de l’entraîner dans le sens conservateur, et entre ces deux tendances il est réduit souvent à louvoyer, tenant surtout sa force de l’autorité prépondérante du général O’Donnell et de la faiblesse de ses adversaires, qui essaient vainement de le surprendre dans quelqu’une de ses défaillances. Ces conditions n’ont rien de surprenant jusqu’ici sans doute ; elles tiennent aux crises prolongées qui ont agité l’Espagne et à la décomposition de tous les partis. Le général O’Donnell ne peut faire qu’il y ait aujourd’hui au-delà des Pyrénées un parti uni, compacte, sur lequel il puisse s’appuyer, et se tournât-il entièrement vers les progressistes ou vers les conservateurs, il ne trouverait pas davantage l’union qui fait les pouvoirs forts. Le moment n’est-il pas venu pour lui cependant, s’il veut affermir la situation actuelle, de tenter d’une façon plus décisive et plus efficace cette fusion de tous les libéraux espagnols sous le drapeau d’une politique qui fixe une majorité flottante par l’autorité d’une initiative intelligente et résolue ?

Cette indécision de système ou de conduite, inséparable peut-être de la situation des choses au-delà des Pyrénées, n’est point d’ailleurs sans se manifester même dans les questions de politique extérieure qui offrent un intérêt naturel pour l’Espagne. Quelle est notamment la politique espagnole dans ce grand débat des affaires d’Italie où tous les peuples prennent couleur, s’ils ne prennent un rôle, et qui s’agite depuis quelque temps dans tous les parlemens, — hier à Berlin et à Londres, aujourd’hui à Paris, demain à Turin même ? C’est la question qui vient de s’élever dans le congrès de Madrid, après avoir été bien des fois ajournée, et qui a provoqué une discussion où la lutte semble s’être particulièrement engagée entre les progressistes et le gouvernement. Le peuple espagnol, il faut le dire, s’est montré tout d’abord favorable à la cause italienne au commencement de la guerre de 1859 ; la neutralité officielle dans laquelle il se renfermait, et qui était son rôle le plus naturel, n’excluait pas une sérieuse sympathie morale qui se manifestait dans les discussions parlementaires. L’Espagne cependant se trouvait dans une position spéciale et singulièrement compliquée : par le principe de ses institutions, par affinité de race autant que par instinct, elle était entraînée vers l’Italie ; mais en même temps, comme nation catholique, elle s’intéressait à tout ce qui touchait les possessions temporelles du saint-siège ; de plus, par les liens qui rattachent sa maison royale à la maison des Bourbons de Parme et à la royauté napolitaine, elle se trouvait en quelque sorte limitée dans ses sympathies pour la cause italienne par des intérêts de dynastie. De là la complexité et l’embarras de sa situation, de sa politique. Le gouvernement espagnol est-il neutre dans les affaires d’Italie ? Sans aucun doute, il est neutre ; il a déclaré qu’il n’avait jamais eu, qu’il ne pouvait avoir la pensée d’intervenir, qu’il n’avait ni argent ni soldats à fournir, qu’il ne pouvait que mesurer son action à celle de toutes les puissances réunies en congrès. Quel est toutefois le sens de cette neutralité ? On peut la caractériser d’un mot : c’est une abstention matérielle, accompagnée d’une hostilité morale qui n’a fait que s’accroître à mesure que les événemens ont grandi et que l’indépendance de l’Italie a pris la forme de l’unité.

C’est là, ce nous semble, le résumé des discours du ministre d’état, M. Calderon Collantes, qui a été à Madrid, autant qu’on peut l’être ailleurs, l’accusateur des Italiens, du Piémont, le chaud défenseur des pouvoirs tombés au-delà des Alpes. Malheureusement on est porté à se demander quel est l’avantage de cette abstention matérielle accompagnée d’une hostilité morale si hautement avouée, ou de cette manifestation de principes conservateurs du haut de laquelle on retombe soudain dans une neutralité qui risque de n’être plus qu’un acte d’impuissance, quand elle devrait être le choix libre et réfléchi d’un gouvernement s’inspirant d’une idée politique. C’est un fait à remarquer aujourd’hui et partout : nul n’oserait refuser sa sympathie à la cause d’un peuple revendiquant son indépendance et aspirant à s’organiser dans des conditions nationales ; nul ne mettrait en doute que ces gouvernemens si cruellement atteints par la fortune au-delà des Alpes n’aient commis bien des fautes ; mais d’un autre côté il est presque de mode et de bon air de poursuivre d’une sévérité outrée les Italiens, le Piémont, le roi Victor-Emmanuel, M. de Cavour, de relever les pouvoirs qu’on représentait naguère comme allant au-devant de leur ruine, dont la chute n’a fait que justifier toutes les prévisions. Et lorsque, au bout de ces contradictions, on pose cette simple question : Que faut-il faire ? Faut-il réduire l’Italie par la force ? faut-il rasseoir par les armes ces gouvernemens sur la désaffection de tout un peuple ? Lorsqu’on pose cette question, disons-nous, les plus hardis eux-mêmes reculent devant les conséquences de leurs opinions. C’est en se laissant aller à ce courant d’idées contradictoires que le gouvernement espagnol arrive à une politique qui a sans doute aujourd’hui la sanction d’un vote du congrès, mais qui n’en est pas plus distincte, qui se réduit, à vrai dire, à une sorte d’inaction chagrine, en le plaçant entre le roi de Naples, qu’il abandonne à son infortune, et l’Italie, avec laquelle il rompt si ouvertement, si inutilement. Il était pourtant si facile au gouvernement espagnol de continuer à ne rien dire après n’avoir rien fait ! Nous ne méconnaissons pas l’embarras que pouvait éprouver M. Calderon Collantes à concilier des devoirs de diverse nature ; il est douteux que ses déclarations d’aujourd’hui diminuent ses embarras et fassent la force du ministère pour l’avenir.

Un des mérites du cabinet que préside depuis deux ans le général O’Donnell, c’est du moins d’avoir donné la paix intérieure à l’Espagne en lui donnant en même temps les viriles émotions d’une guerre populaire et heureuse, et cette paix maintenue sans effort est la garantie, le stimulant de tous les intérêts. On pourra dire bientôt, et ce sera avec vérité cette fois, que l’Espagne est transformée ; elle se renouvelle chaque jour par tous les travaux qui s’accomplissent, par les routes qui s’ouvrent, par les tronçons de lignes de fer qui s’ajoutent à un réseau partout en exécution. Il y a peu de temps, c’était l’adjudication du chemin de fer qui, partant de Manzanarès, sur la ligne d’Alicante, va jusqu’à Cordoue, et mettra Madrid en communication avec l’Andalousie, avec Cadix, c’est-à-dire avec l’Océan au midi. Il y a peu de jours, on adjugeait au nord une ligne de Médina à Zamora. Hier encore, c’était un autre chemin allant de Palencia à Ponferrada, et destiné à gagner la Corogne à travers les Asturies. Aujourd’hui c’est le chemin de Valence à Tarragone. Toutes ces adjudications se multiplient. Il y a enfin un projet qui a fort agité les esprits en d’autres temps, qui fut même la cause déterminante de la chute du cabinet auquel a succédé le ministère du général O’Donnell, et qui commence à se montrer de nouveau : c’est le projet d’une seconde communication avec la France à travers la partie occidentale des Pyrénées. Madrid, on le sait, se relie au nord de l’Espagne par deux lignes, dont l’une, le chemin de fer du nord proprement dit, passant par la Castille, va gagner Irun, touche à notre frontière, et vient se souder à nos chemins, tandis que l’autre, se dirigeant par l’Aragon, a dû s’arrêter d’abord à Saragosse, puis, en vertu d’une concession nouvelle, est allé jusqu’à Pampelune, dans la Navarre. Ce dernier chemin, se perdant à Pampelune, sans issue vers la France, doit, dans les conditions actuelles, rejoindre le chemin de fer du nord proprement dit à un point nommé Alsasua. Tant que la grande voie de communication avec la France par Irun n’a point été assurée, la question d’une seconde ligne arrivant jusqu’à notre frontière a été écartée. Aujourd’hui le chemin d’Irun est hors de doute, et la question de la seconde ligne de jonction par les Alduides reparaît ; elle remplit les polémiques. Tous les intérêts et toutes les rivalités s’agitent. Les députations provinciales de l’Aragon, de la Navarre, de Barcelone réclament l’ouverture nouvelle. Les capitalistes intéressés dans le chemin de Saragosse à Pampelune offrent même de faire la ligne par les Alduides sans nulle subvention, tandis que le chemin du nord proprement dit défend naturellement ses intérêts en revendiquant le caractère exclusif de son privilège. C’est une question qui implique à coup sûr une multitude d’intérêts. Une concession nouvelle est-elle légale ? Le chemin est-il possible ? Offre-t-il des avantages ? L’Espagne le décidera ; mais, dans tous les cas, il y a une considération qui a joué, il y a deux ans, un rôle aussi étrange que décisif, et dont nous voudrions bien voir cette question débarrassée : c’est la susceptibilité jalouse de sentiment national qui a fait voir dans une nouvelle ligne de fer pratiquée à travers les Pyrénées un nouveau chemin d’invasion ouvert devant la France. Imagine-t-on ce qu’il y aurait de commode dans une invasion en chemin de fer par une ligne pratiquée à travers les gorges des Pyrénées et des tunnels dont une issue appartiendrait à l’Espagne ! C’est un argument auquel les Espagnols intelligens devraient bien renoncer.

Malheureusement il est de mode depuis quelque temps au-delà des Pyrénées de représenter la France comme roulant dans son esprit toute sorte de projets d’invasion et de conquête. Le moins qu’elle puisse faire, c’est de revendiquer un jour ou l’autre le nord de l’Espagne jusqu’à l’Èbre ! Les provinces basques sont évidemment destinées à être annexées à l’empire français ! Ce qu’il y a de curieux, c’est que ces choses sont écrites quelquefois dans des documens publics, dans des manifestes de partis ; elles alimentent des polémiques. Nous avons vu même des exhortations à se serrer les uns contre les autres, fût-ce sous l’épée du général O’Donnell, pour faire face à l’ennemi, — qui heureusement ne vient pas et qui ne viendra pas, parce qu’il n’y songe guère. Et ceux qui parlent ainsi ne voient pas que l’expression même de ces inquiétudes et de ces préoccupations est un sujet d’étrange ; étonnement en France, qu’ils s’inspirent de souvenirs qui ne sont plus de ce temps. Il est quelque chose de bien plus important que les invasions et les conquêtes, c’est une sérieuse et intelligente alliance entre les deux pays. Tout ce que nous voudrions dire, sans blesser nos amis les Espagnols, c’est qu’il ne faudrait pas qu’un pauvre chemin de fer souffrît d’une susceptibilité généreuse dans le fond sans doute, mais à coup sûr inopportune.

Le malheur est que la politique se mêle sous plus d’une forme quelquefois à toutes ces affaires d’industrie. Il y a de la politique dans les chemins de fer, et souvent aussi il y a des questions de chemins de fer dans la politique, témoin un épisode singulier qui est arrivé en Espagne il n’y a pas bien longtemps, qui a retenti dans le congrès de Madrid, et qui montre d’une façon assez curieuse quel rôle les chemins de fer peuvent jouer dans les luttes électorales. Une ville s’est trouvée, la ville de Grenade, qui avait un député à élire et qui désirait très fort un chemin de fer. Jusque-là tout est simple ; voici où la question s’engage et où apparaît le lien entre la députation et le railway. Il y avait un candidat, homme des plus honorables du pays d’ailleurs, qui offrait de se charger de la construction du chemin de fer moyennant une subvention de la province, lorsque tout à coup apparut un personnage nouveau, bien connu en Espagne par son habileté, par son esprit d’entreprise, par la hardiesse de ses procédés en matière d’industrie : c’était M. Salamanca, qui ne figure plus au congrès depuis quelque temps, et qui venait briguer la députation à Grenade en offrant, quant à lui, de faire le chemin de fer sans subvention d’aucune espèce. M. Salamanca au reste n’allait point par voie détournée : il posait nettement la question. Si son concurrent voulait s’engager à construire, lui aussi, le chemin sans subvention, il était prêt à se désister de toute candidature. Le concurrent ne se sentit pas assez riche pour assumer une telle charge ; il se retira devant les magnificences du célèbre banquier de Madrid, et M. Salamanca fut élu à l’unanimité député de Grenade. Quelques députés du congrès n’ont pas trouvé l’opération absolument régulière ; ils en ont même conclu que c’était une élection à l’adjudication, au plus offrant. Il en est résulté une discussion très longue, singulièrement vive, mais qui a laissé M. Salamanca investi du mandat de député de Grenade, et ce qu’il y a de singulier, c’est que l’élection a trouvé des défenseurs dans M. Gonzalez-Bravo, qui est l’un des chefs de l’opposition modérée, et dans M. Olozaga, l’un des chefs de l’opposition progressiste. Ce n’est pas au surplus que M. Salamanca mît un grand prix à être député ; il a traité la chose en grand seigneur, et a déclaré dès le premier moment qu’il n’y tenait pas, que cela n’ajoutait rien à son importance ; il voulait seulement faire plaisir à Grenade. Les sceptiques ajoutaient tout bas que, préoccupé uniquement du chemin des Alduides, auquel il est fort intéressé comme administrateur et comme entrepreneur de la ligne de Saragosse à Pampelune, il tenait à se ménager pour le moment voulu l’appui de la députation de Grenade dans le congrès. Il n’y a que les mœurs constitutionnelles de l’Espagne qui souffrent quelque peu dans ces combinaisons, et voilà comment trop d’habileté peut compromettre quelquefois une question comme celle d’une seconde ligne de communication ferrée avec la France, qui, en dehors de tout, trouverait facilement et naturellement l’appui de tous les intérêts des deux pays.

Politique et chemins de fer, crises ministérielles et scènes électorales, ce ne sont pas là cependant les seuls élémens des polémiques en Espagne dans ces derniers temps. Quelque chose de cette agitation religieuse qui est un peu partout aujourd’hui souffle aussi au-delà des Pyrénées, et se manifeste quelquefois d’une façon étrange par quelques-unes de ces intempérances du clergé qui vont réveiller et secouer l’esprit libéral. Un homme, un poète dramatique, qui a été l’honneur de l’Espagne, M. Antonio Gil y Zarate est mort, il y a peu de jours, à Madrid, Ce n’était pas seulement un poète mêlé au rajeunissement de la littérature espagnole contemporaine par ses drames de Carlos el Hechizado, Guzman el Bueno ; c’était aussi un administrateur éclairé qui a mis la main depuis vingt-cinq ans à toutes les réformes de l’instruction publique. Il avait été élevé, tout enfant, dans une institution française à Passy, et depuis le jour où l’Espagne entrait définitivement dans une voie nouvelle en 1834, il n’a cessé de compter au premier rang de cette génération vigoureuse qui se jetait dans la vie publique à cette époque. Ce n’était pas assurément une imagination désordonnée et violente, c’était un esprit sincèrement et honnêtement libéral, et dans ses œuvres littéraires comme dans ses travaux administratifs, il portait la mesure d’une intelligence aussi juste que sérieuse. Qu’est-il arrivé cependant ? Il a fallu que les passions religieuses vinssent troubler les derniers jours de cet homme de bien, et que la tombe de ce poète si naturellement pacifique, si simplement inoffensif, devînt comme un champ de bataille.

À ses derniers momens, Gil y Zarate a été circonvenu par un ecclésiastique de Madrid, M. Gil Lopez, qui a disputé à son agonie une sorte de rétractation de son passé littéraire et administratif, un désaveu des idées exprimées par lui dans le drame de Carlos el Hechizado, et réalisées dans les réformes de l’instruction, publique. Cette rétractation, M. Gil Lopez s’est hâté de la publier dans un journal absolutiste comme un défi à la famille de l’honnête écrivain. Assurément le drame de Gil y Zarate, qui date de 1835, se ressent de l’époque où il parut, et peint sous de vives couleurs le confesseur du roi Charles II, le père Froïlan Diaz, ce personnage sinistre qui est comme l’image de la décadence espagnole. Le poète, dans une critique qu’il laisse de ses œuvres et qui n’a point encore vu le jour, remet lui-même la vérité dans ses peintures historiques, sans désavouer les idées qui l’inspiraient autrefois ; mais il y a loin de là à ce papier qui n’est pas même écrit de la main du mourant, qui est à peine signé, et que l’ecclésiastique madrilègne s’est empressé de livrer à tous les vents de la publicité, malgré les conseils très sages des autorités religieuses et du nonce du pape lui-même. Le plus clair en tout cela, c’est qu’il fallait un petit scandale ; il fallait jeter à l’esprit moderne le désaveu d’un des siens, et pour en arriver là on n’a pas reculé devant cette pression exercée sur un mourant, devant la divulgation d’un papier sans authenticité, subrepticement arraché à une agonie. Seulement M. Gil Lopez s’est trouvé aussitôt en face de la famille, décidée à disputer l’honneur de la mémoire du poète, et c’est entre eux maintenant qu’est le débat porté désormais devant la justice espagnole. Quant à l’opinion, elle s’est émue de cet étrange incident, et elle n’y a vu qu’une de ces manœuvres dangereuses du nouveau parti absolutiste espagnol, qui croit peut-être servir merveilleusement la religion, et qui là, comme partout, la compromet mieux que ne le pourraient faire ses plus ardens ennemis.,


CH. DE MAZADE.


V. DE MARS.

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