Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1905

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Chronique n° 1764
14 octobre 1905


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 octobre.


Nous n’avons guère parlé de notre politique intérieure depuis quelque temps, parce qu’elle se ressentait des vacances du Parlement et que toute l’attention se portait sur les affaires du dehors, plus importantes et plus graves, et qui restent l’objet de l’intérêt principal. Il en sera sans doute ainsi longtemps encore, car nous ne sommes qu’au début de l’immense intrigue politique qui se joue dans le monde : c’est à peine si le premier acte en est terminé, et beaucoup d’autres suivront. Les préoccupations du présent, les incertitudes de l’avenir ramènent inévitablement la pensée sur les questions qui se rattachent au devoir militaire, plus impérieux que jamais dans un pays qui n’est pas à l’abri de certains accidens et qui vient même d’en apercevoir l’éventualité comme possible. L’alerte de ces derniers mois n’a pas été sans profit. Ceux qui l’ont provoquée nous ont, à quelques égards, rendu service. Certaines idées qui étaient fort loin de nous se sont imposées à nos préoccupations immédiates, et la France d’aujourd’hui serait beaucoup moins sensible aux surprises que ne l’a été celle d’hier. C’est le côté de la médaille que nous aimons le mieux regarder ; mais il faut aussi voir l’autre et le montrer.

La résolution patriotique dont le pays a fait preuve n’a nullement découragé l’effort anti-militariste qui, après avoir pris naissance dans les milieux socialistes, a essayé d’étendre partout sa propagande effrénée. Le moment a même paru opportun pour passer de la parole aux actes, et des affiches ont été apposées sur les murs pour conseiller aux conscrits l’indiscipline, la trahison et l’assassinat des officiers. La nouvelle classe entre dans les casernes : c’est l’heure qu’on a choisie pour lui faire entendre cette prédication criminelle. Le gouvernement s’en est ému ; il a ordonné des poursuites, il a ouvert des instructions judiciaires, et c’est assurément le minimum de ce qu’il pouvait faire. On lui aurait su gré d’un peu plus de prévoyance et d’énergie. Mais comment l’attendre de lui ? N’est-il pas composé de morceaux disparates qui obéissent à des tendances diverses ? Si quelques-uns de nos ministres ont la notion et l’expérience du gouvernement, n’en avons-nous pas quelques autres qui, roués tout entiers à la poursuite d’une popularité malsaine, y sacrifient les intérêts supérieurs du pays ? M. le ministre de la Guerre, en particulier, a fait beaucoup parler de lui depuis quelques jours. Quoi de plus naturel, dira-t-on, puisque les obligations de la défense nationale n’ont jamais été plus pressantes ? Tous les regards ne devaient-ils pas se tourner du côté de M. Berteaux ? Ils s’y sont tournés, en effet ; mais, au lieu de voir M. Berteaux appliqué silencieusement et activement aux devoirs de sa charge, on l’a vu s’abandonner à des démonstrations démagogiques, et on a découvert auprès de lui, dans son entourage à la fois officiel et intime, un démagogue de profession, artisan de grèves et d’émeutes, qu’il a investi de sa confiance et chargé de missions délicates. L’étonnement a été vif : le scandale l’a été plus encore.

Les journaux ont donné des détails si complets sur l’affaire de Longwy que nous pouvons en être très sobre. On sait qu’il y a quelques semaines, la grève de Longwy ayant, comme il arrive si souvent, dégénéré en désordres, un malheureux ouvrier, de nationalité belge, a été tué d’un coup de lance. C’est un malheur, certes, mais un de ces malheurs dont personne ne saurait être rendu nominalement responsable. M. Berteaux ne l’entendait pas ainsi. Au bleu de couvrir des officiers qui ont fait leur devoir de leur mieux, avec tristesse, mais avec fermeté, c’est parmi eux qu’il a cherché et trouvé des coupables. Il est allé à Longwy avec le parti pris de leur infliger des punitions qui ont paru tout à fait excessives quand elles n’étaient pas tout à fait injustes. La conscience publique a été indignée, et, si M. Berteaux a recueilli quelques applaudissemens, il ne doit pas s’en enorgueillir beaucoup. Frapper en haut pour faire plaisir en bas est une règle de conduite déjà fâcheuse dans la vie civile et politique : elle l’est encore bien plus dans la vie militaire. Cet incident, quelque pénible qu’il ait été, n’a pourtant pas produit tout l’effet qu’on en devait attendre, parce que la mise en scène dont M. Berteaux s’est entouré à Longwy a attiré et accaparé presque toute l’attention.

C’est ici qu’on voit paraître M. Maxence Roldes, auquel nous avons fait plus haut allusion. M. Roldes est un orateur de réunions publiques, qui a été, il y a quelques années, le principal auteur des grèves de Montceau-les-Mines et du Creusot. Il était l’organe des revendications ouvrières les plus démesurées, et en prédisait d’ailleurs la réalisation prochaine au moyen de la révolution sociale. Il avait une action incontestable sur les masses. Les malheureux ouvriers l’applaudissaient sans bien le comprendre ; les femmes pleuraient en l’écoulant ; sa prestance et son geste dominaient et entraînaient son auditoire. Après avoir fait ainsi quelque bruit, M. Maxence Roldes a cessé d’en faire : peut-être cherchait-il une autre voie. Il l’a trouvée, et elle l’a conduit à l’endroit du monde où on se serait le moins attendu à le voir subitement émerger, dans le cabinet de M. le ministre de la Guerre. Il a fallu, à la vérité, pour opérer ce miracle un ministre comme M. Berteaux. D’où lui est venue cette étrange bienveillance pour M. Maxence Roldes ? Sans doute il n’a pas voulu lui enseigner l’art de la guerre, mais peut-être a-t-il voulu apprendre de lui l’art de parler au peuple et de le remuer par certains mots. Ses amis ont expliqué qu’un grand nombre d’arsenaux dépendant de la Guerre, il était bon d’avoir auprès du ministre un spécialiste des questions ouvrières. Étrange spécialiste que M. Maxence Roldes ! Plus étrange conseiller ! Un tel choix suffit pour éclairer profondément la psychologie du ministre qui l’a fait. On l’ignorait toutefois, et il a fallu le voyage de Longwy pour le découvrir. M. Berteaux a envoyé au-devant de lui M. Maxence Roldes, avec mission de lui préparer le terrain. Un tel précurseur a fait exactement la besogne qu’on devait attendre de lui. Dès que M. Berteaux est apparu à Longwy, il a été entouré par les grévistes qui lui ont fait une réception enthousiaste. Ils ne s’étaient jamais vus à pareille fête. Un ministre, et quel ministre ! celui de la Guerre, le chef de ces officiers et de ces soldats dont ils croyaient avoir à se plaindre, venait en personne les rassurer et les venger. Aussi ont-ils défilé devant lui, en chantant quoi ? La Marseillaise ? Oh ! non, mais la Carmagnole et l’Internationale. On se souvient que le général André — lui-même ! — avait refusé d’entendre l’Internationale parce qu’elle contient un couplet qui conseille aux soldats de réserver leurs balles pour tirer sur les officiers. M. Berteaux n’a pas de ces scrupules. Il a dit plus tard à un journaliste qu’il n’avait pas écouté ce qu’on chantait. C’était sans doute, a-t-il supposé, un air de circonstance ; mais était-ce la Carmagnole ? était-ce l’Internationale ? il n’en savait vraiment rien. Il ne s’est pas préoccupé davantage de savoir quel drapeau on portait devant lui, ministre de l’armée. Il était rouge, lui a-t-on assuré depuis. — Ah ! vraiment, a-t-il répondu : n’était-ce pas la bannière du syndicat ? — Ainsi M. Berteaux a toléré, sinon encouragé en sa présence, l’exhibition du drapeau rouge et le chant de l’Internationale. Que faisait-il pendant le défilé ? Il donnait des poignées de main, il souriait, il saluait. De pareils faits se passent de commentaires.

On croit peut-être qu’après avoir si vivement appelé l’attention sur sa personne, M. Maxence Roldes, satisfait de l’impression produite, a compris l’opportunité de se faire oublier quelque temps. Grande erreur : il a pensé, au contraire, qu’un premier succès en appelait un autre, et il est allé faire une conférence à Amiens. Il a parlé de la loi sur les ouvriers des chemins de fer, loi que M. Berteaux a fait voter autrefois par la Chambre et qui est encore pendante devant le Sénat. Nous n’analyserons pas son discours. Qu’importe qu’il ait dit que « la République n’avait encore rien fait pour la classe ouvrière, » et qu’elle ne ferait pas davantage dans l’avenir à moins qu’on ne l’y forçât « par tous les moyens ? » Qu’importe que, parlant des socialistes, c’est-à-dire de lui-même, il se soit écrié : « Il y a dix ans, on ne voulait pas de nous ; aujourd’hui on nous entoure, on nous cajole parce qu’on nous sent forts ; mais nous ne serons pas dupes ? » Toute cette rhétorique est banale. La seule chose qui importe, comme manifestation de l’anarchie morale où nous sommes, c’est qu’un attaché de cabinet puisse se livrer à de pareils écarts de conduite et de langage sans compromettre son ministre et sans se compromettre lui-même. On a vu tant de choses non moins extraordinaires qu’on ne s’étonne plus de rien, et peut-être même faut-il savoir gré à M. Maxence Roldes de ne pas avoir attaqué l’armée en se déclarant anti-militariste. Mais d’autres l’ont fait pour lui.

Comme nous l’avons dit en commençant, l’appel de la classe sous les drapeaux a servi de prétexte à des manifestations à Paris et dans quelques villes de province. A Marseille, par exemple, des placards d’un rouge foncé ont été apposés sur les murs. « Lettre ouverte à un conscrit » était le titre de ce factum dont voici un passage : « Est-il vraiment de ton intérêt de servir la patrie ? La patrie est-elle vraiment une chose intéressante ? Non ! la patrie n’est, à quelque point de vue qu’on se place, qu’un fléau. » Tel est le ton général du morceau. Et il ne s’agit malheureusement pas d’un cas isolé : des faits analogues se sont produits ailleurs qu’à Marseille, et ont amené des désordres à la porte des casernes. Il y a eu des chants que nous qualifierions de séditieux s’ils n’étaient pas écoutés béatement par M. le ministre de la Guerre, des cris injurieux à l’adresse des officiers, enfin quelques bagarres. Mais c’est à Paris, comme il convient, qu’a eu lieu la manifestation principale, sous la forme de deux affiches qui ont été placardées sur les murs extérieurs de la Bourse du travail et répandues à profusion. On y rappelle aux jeunes conscrits qu’ils vont abandonner tout ce qui leur est cher, « famille, amis, amante, pour revêtir l’infâme livrée militaire » et se voir « embrigader dans le troupeau de brutes auxquelles on apprend l’art de tuer. » Les casernes sont qualifiées de « bagnes déprimans. » L’affiche continue ainsi : « La patrie bourgeoise qui vous réclame des années de servitude et qui exige au besoin le sacrifice de votre existence, n’a jamais été pour vous qu’une marâtre. Vous ne lui devez ni dévouement ni obéissance. Quand on vous commandera de décharger vos fusils sur vos frères de misère, comme cela s’est produit à Chalon, à la Martinique, à Longwy, travailleurs de demain, vous obéirez : vous tirerez, mais non sur vos camarades. Vous tirerez sur les soudards galonnés qui oseront vous donner de pareils ordres. » Quand donc ces ordres ont-ils été donnés ? Ce qui caractérise l’attitude de nos officiers les jours de grève, c’est le plus admirable sang-froid. Loin d’exciter les soldats, ils les retiennent. Ils subissent sans s’émouvoir les injures, les outrages, les coups, et ils imposent la même réserve à leurs troupes. Mais à quoi bon insister ? Revenons à l’affiche de la Bourse du travail. On dira peut-être que, jusqu’ici, il n’y a été fait allusion qu’à la guerre civile, à la lutte fratricide entre enfans d’un même pays ; mais que, s’il s’agissait de guerre étrangère, le langage serait différent. Qu’on en juge donc ; voici la suite du morceau. « Quand on vous enverra à la frontière défendre le coffre-fort des capitalistes contre d’autres travailleurs comme vous l’êtes vous-mêmes, vous ne marcherez pas. Toute guerre est criminelle. A l’ordre de mobilisation répondez par la grève immédiate et l’insurrection. » L’affiche portait d’assez nombreuses signatures, et dans le nombre celle de M. Laurent Tailhade qui a déclaré le lendemain ne l’avoir pas donnée et l’a par conséquent retirée. M. Urbain Collier n’a pas retiré la sienne. Il a déclaré seulement, dans une lettre à un journal, que, s’il était poursuivi en cour d’assises, il y appellerait à son tour comme témoins à décharge tous les hommes politiques, tous les chefs des partis socialiste et radical socialiste, tous les amis et partisans du dernier ministère qui, par leur conduite et par leurs écrits, ont encouragé la propagande à laquelle il s’est contenté de s’associer. S’il en est ainsi, le procès sera instructif.

La gravité de cette affaire n’est pas, en effet, dans l’imprudence de quelques écervelés qui ont signé des affiches anti-militaristes, mais dans les origines déjà lointaines de l’anti-militarisme lui-même. A des degrés différens, il y a bien peu de socialistes qui n’aient ici leur part de responsabilité. Beaucoup le sentent et font aujourd’hui des efforts pour se dégager doucement de leur passé, sans aller jusqu’à le renier. Ils cherchent des explications, des atténuations à leur langage d’autrefois. Peut-être, disent-ils, leur amour de la paix s’est-il exprimé avec trop de force. Ils ont rêvé, et ils continuent de rêver un fige d’or où l’humanité, réconciliée avec elle-même, n’emploiera plus le fer qu’à faire des charrues, et où, dans l’embrassement universel, la guerre ne sera plus qu’un lointain et sinistre souvenir. Mais ils reconnaissent que ces temps heureux se perdent encore dans la nuit de l’avenir, et que, pour la politique pratique et présente, il ne convient pas d’en faire état. Ils se sont aperçus que, de l’autre côté de nos frontières, il y a des nations armées jusqu’aux dents, jeunes, ardentes, ambitieuses, qui estiment n’avoir pas encore atteint leur croissance légitime, ou plutôt qui n’y mettent pas de bornes. Pour le moment donc, notre sécurité ne saurait avoir d’autre garantie qu’une puissance militaire toujours disponible. Voilà qui est bien parler, assurément : par malheur, c’est le faire un peu tard. Nous ne voulons citer aucun nom, afin de ne mettre aucun amour-propre en travers des conversions qui se dessinent. Gardons-nous de gêner ce mouvement, qui n’est d’ailleurs pas aussi général que nous le voudrions. Mais comment pourrait-il l’être ? Parmi ceux qui obéissaient autrefois à des entraînemens naïfs, quelques-uns étaient des hommes intelligens qui n’avaient pas encore assez réfléchi ou assez regardé autour d’eux ; mais tous ne l’étaient pas ; tous n’étaient pas capables de réflexion, ni même d’observation, et l’empreinte que les premiers ont mise sur les seconds persiste sur ceux-ci quand elle s’est effacée sur ceux-là. Les disciples dépassent les maîtres et les exagèrent : après les avoir lancés sur la pente, on ne les y retient pas comme on veut. Croit-on par exemple que la crise du patriotisme à l’école, qu’on a si bien fait de dénoncer très haut, soit de celles dont on puisse à volonté arrêter les effets ? Quand on a gâté une génération dans sa source même, c’est-à-dire dans la conscience des enfans, un long temps est nécessaire pour réparer la faute commise. Et, au surplus, fait-on tout ce qu’il faudrait pour la réparer ? Le gouvernement actuel, dont nous ne nions pas la bonne volonté à le prendre dans son ensemble, ne manque-t-il pas de l’énergie nécessaire pour rompre résolument avec le passé d’hier, et donner le coup de barre qui nous engagerait demain dans un autre avenir ? Il n’ose même pas se débarrasser de M. Berteaux ! Il n’ose même pas mettre à la Guerre un général ! Il y laisse un agent de change, sans paraître s’inquiéter de la responsabilité effroyable qui l’écraserait dans l’histoire si, le malheur venant une fois de plus à se déchaîner contre nous, on pouvait légitimement l’accuser de n’avoir pas fait tout ce qui était en son pouvoir pour conjurer la catastrophe. Il n’y a pas de leçons qui pénètrent plus profondément dans les masses que ce qu’on appelle les leçons de choses, et c’est une éclatante leçon de choses, que d’avoir en ce moment au ministère de la Guerre un civil et un politicien comme M. Berteaux. C’est une leçon d’anti-militarisme. La République s’expose ainsi à un reproche que, parmi tant d’autres, on n’a du moins pas pu faire à l’Empire. Comment ne pas en éprouver de l’humiliation et de l’anxiété ?

La rentrée des Chambres est prochaine. Nous souhaitons, malgré tout, que le ministère survive à l’assaut que les socialistes et les radicaux socialistes s’apprêtent à lui livrer. Conservons ce que nous avons, crainte de pire. Mais il suffirait d’une lueur d’intelligence politique et patriotique pour comprendre qu’une révision s’impose dans le ministère lui-même, et qu’il n’est en rapport, ni avec la situation intérieure, ni surtout avec la situation extérieure. Celle-ci s’est légèrement détendue sans doute, et nous nous en réjouissons fort, mais elle reste très délicate : il s’en faut de beaucoup que toutes les préoccupations en aient été dissipées, ou même éclaircies.

Il y a de prétendus éclaircissemens qui font naître des obscurités nouvelles, et nous craignons bien que ceux qu’a donnés le journal Le Matin ne soient du nombre. Il aurait certainement mieux valu laisser à l’histoire le soin de débrouiller les circonstances dans lesquelles M. Delcassé a donné sa démission que de prendre à lâche de les débrouiller soi-même dès aujourd’hui. Beaucoup de bruits ont couru à ce sujet. Il était extrêmement facile à un journal quelconque de les recueillir et de les reproduire, vrais ou faux ; mais nous constatons qu’il ne s’en est trouvé qu’un pour le faire : libre à lui de croire que cela lui a fait un grand honneur. On a accusé M. Delcassé d’avoir été l’inspirateur de l’indiscrétion commise. Rien ne prouve que ce reproche soit justifié et M. Delcassé le repousse. Tout le monde avait plus ou moins entendu dire ce que Le Matin a rapporté, et tout le monde par conséquent pouvait le rapporter comme lui : mais on a cru généralement qu’il était plus sage de s’en taire, d’abord parce qu’il était difficile, sinon même impossible, d’en contrôler l’exactitude ; ensuite parce qu’il faut toujours se garder de jeter de l’huile sur un feu qui tend à s’assoupir et qu’on voudrait voir s’éteindre tout à fait. Aussi n’aurions-nous point parlé des confidences que Le Matin a faites à grand fracas à ses lecteurs, si elles n’avaient pas produit à l’étranger, et notamment en Angleterre et en Allemagne, une émotion beaucoup plus vive qu’en France même. On n’a guère paru s’en servir chez nous qu’en vue de polémiques de partis ou de personnes, les uns pour et les autres contre M. Delcassé.

M. Delcassé, a-t-on dit, a donné sa démission le 6 juin dernier, parce que ses collègues du ministère n’ont pas été d’avis, comme lui, d’accepter sous la forme d’une alliance défensive l’offre que nous aurait faite l’Angleterre de nous donner son appui militaire dans une guerre éventuelle avec l’Allemagne. On ne croyait d’ailleurs cette guerre vraisemblable ni à Paris, ni à Londres. Les offres de l’Angleterre auraient même été si loin, elles auraient eu un caractère si précis, qu’il aurait été question pour elle de débarquer 100 000 hommes dans le Schleswig-Holstein. Ce dernier détail, hâtons-nous de le dire, tient de la fantaisie, et nous n’avions besoin d’aucune dénégation pour n’y ajouter aucune foi : il suffirait même pour nous tenir en suspicion contre tout le reste. Naturellement, la presse anglaise s’est inquiétée de ces révélations. Elle s’est demandé quelle parcelle de vérité elles pouvaient contenir, et, dans l’absence de renseignemens certains, les journaux ont raisonné suivant les apparences, ceux-ci dans un sens, ceux-là dans un autre. Quant à la presse allemande, elle s’est émue plus fortement encore, et elle a aussi raisonné et déraisonné beaucoup ; mais elle a considéré comme vraies les révélations du Matin, afin de se tourner avec un renouveau de violence contre la politique de M. Delcassé, et surtout afin de montrer que l’Allemagne avait couru un grand danger. Elle a affecté de voir là, et peut-être était-ce son jeu de le faire, la justification de ce que sa propre politique avait eu parfois contre nous de rude et de brutal. Par-dessus tout, elle s’est déchaîné » ; contre l’Angleterre, qui l’aurait gratuitement menacée et provoquée, et aurait par là témoigné une fois de plus de ses sentimens ennemis. On ne saurait trop regretter que cette publication intempestive ait servi de prétexte à une recrudescence d’acrimonie entre deux pays dont le désaccord, s’il venait à s’accentuer et à faire éclat, serait certainement un grand danger pour la tranquillité de l’Europe. Combien de fois ne nous a-t-on pas dit, depuis quelques mois, que, si un conflit venait à éclater entre eux, nous y serions fatalement et obligatoirement entraînés ? Sans examiner aujourd’hui la portée de cette assertion, il est clair que nous avons tout intérêt à ce qu’elle ne subisse pas l’épreuve des faits, et que nous devons souhaiter autant et peut-être plus que personne le maintien prolongé de la paix entre nos deux voisins. C’est d’ailleurs ce que M. le prince de Bülow, dans une conversation qu’il avait récemment à Bade avec un rédacteur du Temps, M. Georges Villiers, faisait remarquer lui-même, et nous partageons sur ce point son sentiment. Aussi sommes-nous convaincus qu’aucune démarche de notre part ne nous a exposés au danger que nous voulions précisément éviter, et n’est-ce pas ce qui aurait pu arriver si nous avions conclu avec l’Angleterre une alliance contre l’Allemagne ? Mais l’Angleterre nous a-t-elle offert cette alliance ? Présentée dans ces termes, l’affirmation du Matin est vraisemblable et nous sommes surpris de l’importance qu’on y a attachée.

Nous en serions surpris quand bien même, toute question de forme mise à part, il y aurait là un fond de vérité. Et, en effet, pourquoi s’émouvoir ? pourquoi s’irriter ? pourquoi s’indigner ? Ce que ni l’Angleterre ni nous n’avons fait, n’avions-nous pas le droit de le faire ? Presque toutes les puissances de l’Europe sont engagées aujourd’hui dans des alliances défensives qui ont pour objet avoué de se prêter un mutuel appui contre l’agression éventuelle de certaines autres. A-t-on jamais vu là un danger pour la paix ? Nullement : on n’a pas cessé de dire, au contraire, que l’équilibre de forces qui résultait de ces alliances symétriques était la meilleure garantie de son maintien, et les faits jusqu’ici ont confirmé cette assertion. Il faut l’extraordinaire nervosité de l’heure présente pour dénier à l’Angleterre une faculté dont toutes les autres puissances ont usé, et nous nous demandons en quoi elle aurait compromis la sécurité de l’Europe parce qu’elle en aurait usé à son tour. Nous reconnaissons si ‘on veut que, dans le cas actuel, la précipitation avec laquelle l’Angleterre se serait engagée avec nous aurait été de sa pari la reconnaissance d’un danger immédiat qui serait venu de l’Allemagne. Celle-ci pourrait en être, dans une certaine mesure, offusquée ; mais de là à y voir une offense, et surtout une menace, il y a loin. Quoi qu’il en soit, l’Allemagne peut se rassurer. Le récit du Matin ressemble trop à un roman diplomatique pour n’en être pas un, au moins en partie. Mais, en vérité, on donne en tout cela trop de valeur aux alliances écrites, aux traités couchés sur le papier. Il y a quelque chose de beaucoup plus puissant et de beaucoup plus efficace, c’est l’intérêt commun à plusieurs puissances lorsqu’il se présente à elles avec un degré d’évidence ou d’urgence irrésistibles. La plupart des journaux anglais, — et nous les en remercions cordialement, — disent qu’il n’y a eu ni traité, ni alliance, ni même, très probablement, aucun projet de ce genre ; mais ils ajoutent que si l’Allemagne avait attaqué la France à cause de son rapprochement avec l’Angleterre, celle-ci, très certainement, aurait reconnu dans la cause de la France la sienne propre : et rien, en effet, n’aurait été plus exact. Le principe, ou plutôt le fait une fois admis, les conséquences n’auraient pas manqué d’en découler, sans traité, sans alliance, sans protocole préalables. Nous avons fait allusion à la conversation de M. le prince de Bülow avec un rédacteur du Temps. Nous rendons pleinement justice à la haute courtoisie du chancelier de l’Empire et à l’esprit très politique, c’est-à-dire très conciliant, dont il a fait preuve dans cette circonstance. S’il a voulu produire sur l’opinion française une impression de détente, il y a réussi et plus même qu’on ne le dit. Ce ne sont pourtant là que des paroles, et nous attendons qu’elles soient confirmées par des actes plus concluans, plus décisifs, plus définitifs surtout que l’arrangement du 29 septembre. La conférence ne manquera pas d’en fournir l’occasion.

Toutefois, si la conversation de M. le prince de Bülow nous a convaincus de ses bonnes dispositions pour l’avenir, les explications qu’il a données de l’attitude de l’Allemagne dans le passé le plus récent ne nous ont pas apporté une lumière aussi vive. A les prendre au pied de la lettre, il faudrait admettre que tout le bruit qui s’est fait est venu d’une pique personnelle de l’empereur Guillaume contre M. Delcassé, et, bien que l’histoire montre parfois de très petites causes produisant de grands effets, nous hésitons à croire que, dans le cas actuel, M. le prince de Bülow nous ait tout dit, — à moins qu’il ne faille nous arrêter et appuyer plus qu’il ne l’a fait sur « certains rapprochemens qui, a-t-il déclaré, sans avoir la valeur d’une alliance, ont paru beaucoup plus inquiétans. » De quoi s’agit-il ici, sinon de notre entente cordiale avec l’Angleterre ? Et on voit que M. de Bülow n’a pas attendu les tardives révélations du Matin pour porter ses préoccupations de ce côté. Là, en effet, est la seule explication suffisante et en quelque sorte adéquate de tout ce qui s’est passé. Si on a eu cette impression à Londres aussi bien qu’à Berlin, et si, à tort ou à raison, on y a cru qu’une agression possible, bien qu’improbable, de l’Allemagne contre la France avait pour cause principale notre commun rapprochement, l’Angleterre aurait commis, en nous abandonnant à notre sort, une défaillance dont nous la croyons incapable. Et c’est bien ce que, maintenant, ses journaux reconnaissent avec unanimité, tout en répétant qu’elle n’était liée par aucun engagement antérieur. Qu’y a-t-il là qui ne soit très simple, très légitime, très avouable ? Mais aussi qu’y a-t-il d’inquiétant pour qui que ce soit ? Il aurait fallu, pour qu’il y eût vraiment une menace et pour qu’elle s’exécutât, que l’Allemagne se livrât contre la France à une agression évidemment injustifiée, et les déclarations de M. le prince de Bülow, sans parler d’autres motifs encore, ne nous permettent pas de croire qu’elle ait eu, à aucun moment quelconque, une intention de ce genre. Et alors, demanderons-nous, à quoi servent ces ardentes polémiques, ces demandes d’explications, ces colères plus ou moins sincères au sujet d’hypothèses qui ne devaient, ni ne pouvaient se réaliser ? Nous le disons nous aussi, — et non pas comme une conviction personnelle, mais comme une certitude, — il n’y a jamais eu d’alliance entre la France et l’Angleterre : il y a eu seulement la perception d’un intérêt commun que l’attitude de l’Allemagne a rendue plus nette et plus vive à un certain jour, de même qu’il dépend d’elle, et d’elle seule, de la rendre, sinon moins nette, au moins beaucoup moins vive dans l’avenir. Mais ni l’Angleterre ni la France n’ont fourni le moindre grief à l’Allemagne, et ni l’une ni l’autre n’ont par conséquent d’explications à lui fournir. Ce n’est pas notre faute si la politique de l’Allemagne a employé, pour nous éloigner de l’Angleterre, les procédés qui devaient le plus sûrement resserrer la cordialité de notre entente avec elle.

Les journaux allemands ont témoigné une certaine surprise, dont nous avons été surpris à notre tour, de ce qu’après l’arrangement du 29 septembre et après la conversation rendue publique de M. le prince de Bülow, la presse française et peut-être même le gouvernement français ne se soient pas écriés : « Tout est oublié, embrassons-nous ! » Nos impressions, il est vrai, et nos mouvemens sont vifs et prompts, mais non pas autant que cela. On aime beaucoup à rappeler en Allemagne que nous avons été fort mal avec l’Angleterre après Fachoda, et que nous nous sommes pourtant réconciliés avec elle. On s’y demande pourquoi il n’en serait pas de même de nos rapports avec l’Allemagne elle-même après Tanger. Ce n’est pas le moment de rechercher si les affaires de Tanger sont les seules qui nous imposent quelque réserve dans nos rapports avec l’Allemagne, car nous désirons qu’ils soient excellens. Mais enfin, même avec l’Angleterre, le souvenir de Fachoda ne s’est pas effacé en un jour et, pour le dissiper complètement, il a fallu toute une série de négociations où une bonne foi et une bonne volonté réciproques ont fait naître finalement une confiance sérieuse. Si c’est là l’exemple qu’on invoque, il faut s’en inspirer jusqu’au bout. Notre embarras, en présence de la politique allemande, c’est que, maigre toutes les gloses et les commentaires qu’on nous a prodigués, nous ne la comprenons pas encore très bien. Nous demande-t-on seulement de ne pas songer à « isoler » l’Allemagne et de parler avec elle de toutes les affaires où nous avons un intérêt commun, ou même de toutes les affaires où sont engagés les intérêts généraux de l’Europe et du monde ? Alors rien de plus simple. C’est là ce qu’on a toujours dû faire, et s’il est vrai qu’on ne l’ait pas fait toujours, on a eu tort. L’Allemagne est une trop grande puissance pour qu’on ne s’enquière pas de ses idées et de ses sentimens dans toutes les circonstances de ce genre, et naturellement pour qu’on n’en tienne pas un compte convenable. Mais s’il s’agit de nous rattacher étroitement, intimement, forcément, à la politique de l’Allemagne, et de nous obliger à faire avec l’Allemagne, contre l’Angleterre, ce que nous n’avons pas l’ait avec l’Angleterre contre l’Allemagne, c’est à quoi aucune suggestion, aucune pression, ni même aucun exemple, d’où qu’il vienne, ne sauraient nous déterminer. Nous ne sacrifions pas d’avance la liberté de notre politique pour des éventualités que nous ignorons.

On a pu craindre, par momens, qu’il n’y eût quelque chose de cela dans les intentions de la politique allemande, à en juger par les vigoureuses poussées et les tentatives d’étreinte qui la manifestaient. Mais M. le prince de Bülow a déclaré qu’il n’en était rien : il s’est contenté de nous demander notre aidé pour dissiper les préventions de l’Angleterre contre l’Allemagne. Nous l’y aiderons bien volontiers, pourvu qu’il s’aide lui-même. Nous ne croyons pas plus que lui à une « guerre fatale » entre les deux pays. Toutes les réconciliations sont possibles, pourvu qu’on y mette le temps et le prix. Mais entre l’Angleterre et l’Allemagne, de même qu’entre l’Allemagne et nous, il faut tout d’abord laisser tomber des polémiques inutiles, mortifiantes et irritantes. Tout cela appartient au passé. Le passé est ce qu’il est ; nous ne pouvons rien sur lui. Mais il peut malheureusement beaucoup sur nous, si nous n’avons pas la sagesse de partir du présent seul et d’y accommoder l’avenir.


FRANCIS CHARMES.


Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.

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