Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1917

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Chronique n° 2052
14 octobre 1917


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Tandis que le roi Victor-Emmanuel visitait, sous le canon, les points les plus vivans de notre front, en commençant délicatement par la terre d’Alsace reconquise, les Anglais complétaient, le 26 septembre et le 4 octobre, leur premier succès. 4 500 prisonniers, s’ajoutant aux 3 000 déjà faits, portaient le total à 7 500 ; et les pertes, en morts et en blessés, si l’on en peut juger par les cadavres comptés en de certains endroits, donneraient la proportion de cinq à un; cinq Allemands pour un Anglais, ce qui s’explique par la violence du feu, dans ces batailles d’artillerie. A ce taux, les régimens fondraient vite ; l’ennemi, selon des témoins en situation d’être bien renseignés, s’affaiblirait d’environ une division par jour de combat. Quoique ce soit une matière où il vaille mieux être prudent dans les affirmations, il est certain que, même militairement, l’Allemagne s’use. Sans parler pour elle de disette, de pénurie, ni de crise des effectifs, sans prétendre qu’à cet égard aussi elle soit à bout, elle est visiblement à court, elle n’en regorge plus, elle est, comme on dit, « près de ses pièces; » elle ne dépense plus avec une profusion impériale; au contraire, elle épargne et recommande l’économie.

Puisque nous en sommes à l’heure où il faut peser et équilibrer les forces, il importe particulièrement que chacun des alliés sache ce qu’il a en face de lui. Un communiqué officieux du gouvernement provisoire faisait récemment observer que, telle qu’elle est, l’armée russe retient devant elle une notable partie de l’armée allemande. Notable sans doute, mais pourtant la moindre, si, pour notre part, sur le front occidental, nous n’en avons jamais eu devant nous moins de 60 pour 100, et si parfois, dans les momens critiques, en novembre 1914, en juin 1916, nous en avons eu jusqu’à 72 et jusqu’à 75 pour 100. Une balance purement numérique ne saurait négliger par trop l’armée austro-hongroise; mais il serait aisé au général Cadorna de faire les mêmes constatations que nous et de calculer ce que le plateau des Sette Comuni, l’an dernier, et, cette année, le Carso, ont enlevé du Dniester et du Sereth. Au reste, la question, sous sa forme aiguë et urgente, est moins dans la mesure de l’effort allemand que dans celle de la résistance russe, bien que, pour nous, cette mesure ne marque point une limite, à cause des compensations qui nous sont venues, et qui ne cesseront d’aller croissantes.

Or, la résistance russe, — les faits le montrent malheureusement, — est toujours détendue; la Russie est toujours malade. Elle sort à peine, si elle en est sortie, du conflit ou de l’incident entre Korniloff et Kerensky. Le plus intéressant de l’affaire, ce n’est point aujourd’hui l’aventure de Korniloff : elle est réglée ou va se régler, sans excès de rigueur, espérons-le, un juste compte tenu de toutes les circonstances, et jamais on n’en vit de plus atténuantes. Le plus-intéressant, à présent et pour l’avenir, c’est le jour que cette histoire jette sur la position de Kerensky.

A cor et à cri, de toute la force de leurs poumons exercés dans les réunions publiques. les « maximalistes, » — car on est obligé de parler leur langue et de leur donner le nom qu’ils se donnent, — ont d’abord réclamé le renvoi en cour martiale du généralissime Korniloff et de trente-deux généraux, « ses complices. » Ce violent amour de la légalité est touchant chez des anarchistes ! Puis, par un revirement subit, les mêmes maximalistes du Soviet de Pétrograd ont adopté une motion tendant à ce que les complices de Korniloff et Korniloff en personne fussent relâchés de toute poursuite, parce qu’ils étaient « seulement coupables d’avoir suivi les instructions de Kerensky et servi les projets du dictateur. » Remarquons que l’épithète est transférée de l’un à l’autre, et qu’on veut faire passer le crime où est le titre. Le « dictateur, » non plus au sens officiel, mais au sens péjoratif, l’homme du coup d’État n’est plus Korniloff, simple instrument, agent inconscient, mais Kerensky. Ainsi la manœuvre se dessine, et l’incident, le « malentendu » entre Kerensky et Korniloff prend sa pbice exacte, sa valeur exacte d’épisode dans la lutte sourde ou déclarée entre Kerensky et la fraction extrême des Soviets.

De la même lutte, la « conférence démocratique » de Pétrograd a été un autre épisode. L’idée de la convoquer est née, toujours chez les extrémistes, au lendemain de la proclamation de la République, quand on disait que Kerensky allait être appelé à la Présidence-Dictateur, généralissime, président, la triple couronne ! Lui, il songeait surtout, pour l’instant, à refaire son gouvernement, et il n’y réussissait pas, empêché qu’il était par l’intransigeance opposée et entre-croisée des partis Les bolcheviki déliraient alors à ce point que le bureau de l’Union centrale des Soviets, — Tchkeidzé en tête, qu’on aurait de la peine à faire prendre pour un réacteur ou un modérantiste, — donnait sa démission, et qu’ayant vainement essayé de faire revenir l’assemblée sur un vote insensé, il la maintenait définitivement. C’était l’occasion que guettaient ceux des maximalistes qui se ruent d’instinct au-delà du maximum. Ils proposaient et voulaient imposer l’entrée, dans le bureau des Soviets, de Trotsky et de Kameneff, honnêtes pseudonymes de deux des plus audacieux lieutenans de Lénine. Ils condamnaient toute participation au Ministère, non seulement des Cadets, suspects comme libéraux et comme bourgeois, mais des autres socialistes, nationalistes, travaillistes, ou tout bonnement minimalistes (de quoi nous réitérons nos excuses au dictionnaire.) Sous leur patronage, la « Conférence démocratique » de Petrograd se présentait mal. La base en serait trop étroite, le recrutement trop exclusif; trop peu d’associations, ou plutôt de trop peu de genres, y seraient admises; trop d’intérêts, trop d’opinions en seraient écartés. Il était manifeste, avant son ouverture, qu’elle tenterait de prendre le contrepied de l’Assemblée nationale de Moscou, dont la composition avait été beaucoup plus large. Le gouvernement provisoire, qui avait convoqué l’autre, celle de Moscou, était donc disposé à ignorer celle-ci, celle de Petrograd. Les Cadets, que d’ailleurs on n’y invitait pas, décidaient de ne pas s’y rendre. Les coopératives penchaient à ne pas s’y faire représenter. Pendant quatre ou cinq jours, les objections grandirent, se multiplièrent; la Conférence parut destinée à avorter.

Du 25, elle fut remise au 27 septembre. Mais, le jeudi 27, elle tint sa première séance au théâtre Alexandre. 1 500 délégués y assistaient. Le gouvernement, conduit par Kerensky, figurait, au complet dans la loge impériale, bien qu’il eût affiché l’intention de s’abstenir; et, bien que le Bureau de l’Union des Soviets eût annoncé et confirmé sa démission, sur la scène, présidait son président Tchkeidzé. Autant qu’on peut le démêler à distance, dans des choses aussi confuses (c’est un avertissement nécessaire), le coup, à l’origine, était monté contre Kerensky, contre les bourgeois, les Cadets, les modérés. Cependant, il y avait des minimalistes, dans la Conférence, et, parmi les maximalistes eux-mêmes, se distinguaient et se marquaient deux courans. Les uns, avec M. Akvsentieff, acceptaient la coopération bourgeoise, en rejetant toutefois les Cadets. Les autres, avec M. Tchernoff, signifiaient catégoriquement, brutalement : « Pas de conciliation, pas de collaboration : tous les pouvoirs et tout le pouvoir aux Soviets. » Le duel de Korniloff et de Kerensky, qu’il ait été ou non un combat simulé, découvrait soudain les vrais adversaires : d’un côté, Kerensky, une patrie, une nation, un État, un gouvernement, une discipline, un ordre; au moins, un désir de tout cela, une aspiration à tout cela; de l’autre côté, Tchernoff, le partage des terres, l’autonomie des régions, l’anarchie, rien, personne, nitchevo.

Naturellement, Kerensky, étant venu à la Conférence démocratique, y a parlé. Naturellement, il a été très éloquent et très habile, faisant de son discours deux parts : dans l’une, il a parlé comme chef du gouvernement provisoire ; dans l’autre, de beaucoup la plus longue, en son propre nom, comme pour un fait personnel. On devine avec quelle énergie il s’est obstiné à se disculper de tout grief d’avoir plus ou moins trempé dans l’aventure de Korniloff. Sur ce point particulier, soit qu’il y eût parti pris de l’auditoire, soit que l’évidence ne fût pas éclatante ou que certains faits fussent indéniables, quoi qu’il en soit, on dit, — et ce sont les récits contrôlés par la censure russe qui le disent, — que tout ce morceau, le gros morceau, a été froidement accueilli.

Kerensky, alors, a joué le grand jeu. Il a exercé sa maîtrise. C’est un charmeur et un dominateur de foules, c’est un chanteur d’assemblées populaires, tel peut-être que nous n’en aurions, cher nous, qu’un seul à lui comparer. Il saisit au vol une interruption ; comme il venait de dénoncer le refus, par les troupes de terre et de mer, en Finlande, de prêter main-forte aux décrets du gouvernement : « Elles ont bien fait ! » a crié quelqu’un. Et Kerensky : « Ah ! elles ont bien fait ! Voilà ce qu’on ose dire, à l’heure même (tirant de sa poche une dépêche) où la flotte ennemie entre dans le golfe de Finlande ! » Du coup, la salle fut soulevée, retournée, et Kerensky, orateur, compta une victoire de plus. Il est coutumier de ces mouvemens et de ces triomphes. Déjà, à l’Assemblée nationale de Moscou, il avait magistralement usé du même moyen, dont un journaliste français, qui ne lui veut point de mal, écrit que « les plus vieux et les plus madrés de nos avocats d’assises ne l’eussent pas désavoué. » Kerensky avait exposé pourquoi, par quelle nécessité, par quelle fatalité, il avait été contraint à consentir au rétablissement de la peine de mort dans le code militaire. Ses amis l’applaudissent. Aussitôt, il les apostrophe : « Comment peut-on applaudir quand il s’agit de la peine de mort ! Ne savez-vous pas que, placés devant cette cruelle obligation, nous avons senti mourir en nous la meilleure part de notre âme! Mais, puisqu’il le faut pour sauver la patrie, nous tuerons notre âme ! » — Eh ! oui, c’est l’éternel problème des « deux morales, » de la hiérarchie des devoirs; et il n’est sans doute pas de grand homme d’État qui, dans une minute tragique, ne se soit vu ainsi mis en demeure de « tuer son âme. » Seulement, ceux qui le font ne le disent pas tant, et ceux qui le disent trop ne le font pas. Pour ceux qui le disent trop, « la mort dans l’âme » devient une formule courante et banale, une excuse, une couleur, la couverture de leurs capitulations.

Mais, pour Kerensky, c’est en effet dans ces termes que la question se pose : tuer en lui son âme, sa première âme de révolutionnaire, ou laisser périr la Russie. Le même journaliste, qui le rapprochait des maîtres les plus « roués » du barreau, a dit de Kerensky qu’il est « une espèce d’Hamlet de la politique russe. » Félicitons le Danemark qu’Hamlet n’ait pas régné ; mais il faut que Kerensky gouverne. « Être ou ne pas être. » Être, au regard de ses devoirs envers son pays, pour lui, ce n’est pas seulement, ce n’est même plus du tout parler, c’est gouverner. Et gouverner, c’est commander, être obéi, être le chef. Vainement il plairait d’être un « chef révolutionnaire ; » comme il faut gouverner, il faut choisir entre le révolutionnaire et le chef.

Kerensky a-t-il fait son choix ? Il semble que même la « Conférence démocratique » de Petrograd, convertie par sa harangue, lui ait, après tout, aplani la route. La majorité serait prête à accepter un ministère, où il se glisserait, non pas sans doute de ces Cadets, abhorrés comme le sont toujours les gens de tous les Centres dans toutes les révolutions, mais des représentans du Commerce et de l’Industrie de Moscou. Toutefois, que Kerensky prenne garde. « Le Pré-Parlement, » issu d’une Conférence aux résolutions contradictoires, et d’où la Russie est aux trois quarts absente, ne peut lui donner qu’une base fragile. Les Soviets, certains Soviets, les plus remuans, les plus au contact du gouvernement, restent menaçans. Tchernoff, à moins de n’être qu’un impulsif, n’a pas fait le pas qu’il a fait pour se rasseoir, avec un portefeuille sous le bras, dans un fauteuil doré du Palais d’Hiver. Ou bien il voudra le plus haut et le plus beau fauteuil. Tseretelli, à son insu, c’est-à-dire sans son assentiment peut-être, et peut-être contre son gré, a été, dans la Conférence démocratique, ainsi qu’il l’avait été dans l’Assemblée nationale, acclamé, un peu pour lui-même, beaucoup contre « le dictateur. » Lénine enfin, Lénine le germanique, est quelque part caché dans Pétrograd, où l’on arrête toute sorte d’espions allemands, excepté lui !

Au lendemain comme à la veille de la Conférence de Pétrograd, Kerensky se trouve aux prises avec les mêmes difficultés. Il a percé le corps ou dissipé le fantôme de la contre-révolution, et c’est bien. Reste l’ultra-révolution, qui n’est pas une ombre inoffensive. Il reste les maximalistes, les pacifistes de la paix même honteuse ; les « défaitistes. » Il reste les anarchistes et les autonomistes, dont les uns ont si fort le sentiment du moi qu’ils n’ont plus le sentiment de l’État, et les autres ont si fort le sentiment -de la nationalité qu’ils n’ont plus le sentiment de la nation. Il y a eu le Congrès de Novotcherkask, d’où l’on a vu filtrer le mécontentement des Stanitzes cosaques, attachées à leurs libertés, à leurs institutions, à leurs traditions, et resserrées autour de leur ataman Kaledine, qu’il serait téméraire de vouloir leur arracher. Il a dû y avoir, à Kief, un Congrès des quarante peuples de toutes les Russies. Il devait y avoir, à Tomsk, le 8 octobre, un Congrès qui préparerait l’indépendance de la Sibérie. On ne sait que trop où en sont la Finlande, l’Oukraine, et entre les mains de qui sont la Courlande, la Lithuanie, hélas! L’instant est proche où Kerensky va mesurer sa taille à son destin. « Être ou ne pas être, » lui répète Hamlet. Avoir été une voix, une flûte ou une trompette, une musique ; n’avoir pas été. Ou être l’homme qui devait venir, et qui, même venu de la révolution et porté par elle, n’arrivera qu’en se mettant courageusement, lorsqu’elle dévie et déborde, en travers de la révolution, puisque les révolutions sont comme les torrens : on ne doit les suivre que jusqu’où l’on peut les conduire. Voici l’instant, épouvantable aux âmes de révolutionnaires, que le salut de la patrie et le sens de l’État n’auraient pas tout à fait tuées, où il va falloir que le révolutionnaire Kerensky se résigne et se décide, sache, veuille et ose passer pour un « réactionnaire. »

A la hâte, pendant qu’il tient encore la proie sous son genou, l’Empereur allemand organise l’administration des provinces baltiques. Par une singulière interprétation de l’histoire, et comme si la domination de l’Ordre teutonique et l’usurpation de seigneurs allemands y eussent créé un gouvernement national, une société germanique, il leur présente l’annexion comme une revendication de leur race, comme un retour à leur berceau. Et cependant qu’avec les complicités dès longtemps ménagées, avec les complaisances qui s’offrent, l’Empire fait sur le terrain cette politique d’un réalisme vorace et impitoyable, sa chancellerie amuse le tapis diplomatique. Nous avons eu, l’autre quinzaine, sa réponse et celle de l’Autriche-Hongrie à la Note pontificale. Si nous n’en avons dit qu’un mot, et si nous l’avons dit légèrement, c’est qu’il n’y avait pas d’autre mot à en dire sur un autre ton. Quand l’Allemagne impériale, l’Allemagne de 1870 et du 2 août 1914, l’Allemagne de la dépêche d’Ems et du « chiffon de papier, » l’Allemagne de Bismarck et de Bethmann-Hollweg, l’Allemagne de Louvain et de Reims, l’Allemagne des zeppelins et des sous-marins, se tourne vers le Saint-Père et pérore avec componction sur les fondemens de la paix, le droit, la justice, la sécurité du travail, la liberté des mers, le respect des conventions, le culte de l’équité, la pratique de l’arbitrage, le désarmement proportionnel, en bons Français qui ne peuvent perdre absolument le don de sourire jusque dans les larmes, nous ne sommes frappés que de son hypocrisie, et nous ne pouvons nous empêcher d’avertir que ce pécheur seul doit être écouté dont le repentir est sincère, nec est in spiritu ejus dolus. Mais que voilà, sur les chemins de Rome, déguisés en membres de la Conférence et de la Cour internationale de la Haye, d’étranges pèlerins! Le roi de Bavière s’était tout de suite joint à l’Empereur, et on lui en avait prêté mille motifs, dont un seul suffit : il s’est jugé plus catholique. Ferdinand de Bulgarie, qui, au milieu de ses variations, ne sait plus très bien s’il est de l’Église grecque ou de l’Église romaine, n’a guère tardé à rattraper le groupe. Ce serait mal connaître ses pareils que de croire qu’il n’abonderait pas en protestations d’honnêteté. Il nous manquait encore la réponse ottomane : nous l’avons eue, et rien ne nous manque plus. Mais le Souverain-Pontife, dans sa Note, ne s’inquiétait pas uniquement de l’avenir du droit international; il interrogeait les puissances, explicitement ou implicitement, sur le sort immédiat et futur des terres captives ou martyres, de la Belgique d’abord, de la Pologne, de l’Alsace-Lorraine, et d’autres auxquelles il a pensé sans les nommer. A sa sollicitude, qui, en ce point, sur tous ces points, avait un objet aussi positif, qu’ont donc répondu les prétendues réponses, allemande, austro-hongroise, bulgare et turque ?

Y a-t-il eu, ou non, un acte complémentaire, une addition à la réponse solennelle, des articles secrets à ce document public ? On a tout fait, une semaine durant, pour nous persuader qu’il y en avait ; tout fait ensuite pour nous convaincre qu’il n’y en a pas. Lorsque le monde s’est récrié devant le vide grandiloquent et patelin de la réponse allemande, on nous a dit : « Patience ! vous ne savez peut-être pas tout. » D’un bout à l’autre de la presse d’outre-Rhin s’est allumée une ardente polémique. Qu’est-ce que l’Allemagne allait faire-.de la Belgique depuis trois ans conquise ? La rendrait-elle ou ne la rendrait-elle pas, et si elle la fendait, à quelles conditions ? N’en garderait-elle rien, pas même un port, pas même quelques places fortes, quelques points d’appui ? Quelles garanties, quelles sûretés y prendrait-elle, sinon contre la Belgique même, au moins contre ses redoutables voisins, l’Angleterre, la France, l’Angleterre surtout ? Une ou deux feuilles libérales, trois ou quatre organes socialistes, insinuent doucereusement : « Pas d’annexions. » D’autres spécifient, dans une arrière-pensée perfide : « Pas d’annexions à l’Ouest. » Les pangermanistes, militaires, hobereaux, agrariens, métallurgistes, ne cessent de jeter feu et flamme, les nationaux-libéraux demeurent grincheux et revêches. Un nouveau parti, « la Patrie allemande, » qui veut annexer l’univers, s’agite, et M. de Tirpitz le mène.

Ces grandes discussions soulèvent dans l’Empire une émotion trop grosse pour n’être pas factice, trop factice pour n’être pas suspecte. Dans le brouhaha, on fait ou on laisse annoncer qu’il existe une « note verbale » au sujet de la Belgique, et l’on en dévoile même le contenu, on en donne le texte, qui n’est pas neuf. Ce prétendu texte reproduit jusqu’aux virgules une information de la Neue Badische Zeitung, dont le correspondant à Berlin a la réputation d’être un familier de la Chancellerie ; information publiée vers le 20 septembre, et contenant tout un projet en cinq articles. Nous avions cru à une mystification, mais c’était donc vrai ? Il y avait donc un complément, une annexe, des articles secrets à la réponse ouvertement remise au Saint-Siège ? Et c’était là ce que l’Allemagne offrait, c’étaient là ses conditions « modérées! » Des cinq, il suffit d’en indiquer deux. L’Allemagne, dans l’une, laissait percer le souci de faire contresigner par la Belgique son cynique mensonge, qu’elle avait été attaquée et que c’était elle, la victime. Dans l’autre, elle prétendait imposer à jamais la séparation « administrative » du royaume restauré, en deux nations, wallonne et flamande, dont la seconde serait dans sa mouvance. Inutile de dire que la Belgique eut un sursaut d’horreur, et que les Alliés n’en suspendirent pas un coup de canon. Mais, en Allemagne même, l’impression fut médiocre. « Trop de générosité! » hurlèrent les pangermanistes. « Conditions trop draconiennes, murmura le Vorwaerts. Ce n’est pas ce que nous avions promis à la Belgique, le 2 août 1914. » Dès lors, on bat en retraite, en se couvrant. L’agence Wolff répand un commentaire, une note à la note. « La Belgique est une valeur d’échange. L’Allemagne entend pratiquer, à la Conférence de la paix, la politique des gages. Par conséquent, elle ne rend rien, et ne lâchera rien pour rien. » Mais qu’est-ce que tout ce bruit, et que parle-t-on de « note verbale ? » Ignore-t-on les finesses du style diplomatique et que la « note verbale » se reconnaît justement à ce qu’elle est « écrite ? » Il n’y a point de trace d’aucun écrit envoyé dans les formes au Vatican, en dehors de la réponse signée du Chancelier de l’Empire. Soit; ne chicanons pas sur la nature de la pièce. Mais il n’y a pas de « pièce. » Soit : il y aura eu une « communication, » une « conversation, » peut-être avec « aide-mémoire, » lorsque M. de Kühlmann, étant allé, pour d’autres affaires, à Munich, y a, par hasard, rencontré le Nonce du Pape! Point d’« aide-mémoire : » la diplomatie de l’Allemagne, comme ses flottilles, a pour règle de ne pas laisser de traces. Soit; à tout le moins, il y a eu ce qu’on appelle un « ballon d’essai; » il partait mal, on l’a crevé; pourtant, il a été lancé. C’est le fait significatif, le seul fait à retenir, que ce ballon ait été lancé, et non qu’il n’ait pas fait merveille dans l’air.

Le Chancelier, M. Michaëlis, et le secrétaire d’État aux Affaires étrangères, M. de Kühlmann, ont comparu devant la Commission principale du Reichstag. On avait remarqué qu’en inaugurant la session, le président de l’Assemblée, M. Kaempf, s’était borné à maudire une fois de plus l’Angleterre et n’avait soufflé mot ni de la paix, ni de la Belgique, ni de la réponse à la Note pontificale. MM. Michaëlis et de Kûhlmann ont réservé pour la Commission leurs confidences, qui, telles qu’elles nous sont parvenues, seraient restées vagues et générales. M. de Kühlmann, esprit plus souple, plus délié que M. Michaëlis, a été aussi plus prolixe. « Qu’il existe ou ait existé une note de l’Allemagne sur la Belgique ? C’est une des inventions les plus impudentes que j’aie connues dans toute ma carrière politique. L’invention est vraisemblablement d’origine française. » (Mais l’origine, nous venons de la montrer dans la Neue Badische Zeitung, qui n’est certes pas française, et dont une des portes s’ouvre sur les bureaux de la Wilhelmstrasse.) Sur quoi, une chiquenaude à M. Asquith; une flatterie superfine au Pape, « qui s’est senti particulièrement appelé à intervenir comme médiateur ; » le salut militaire à Hindenburg et à ses généraux, « les défenseurs de l’Allemagne après Dieu ; » l’affirmation que tout l’Empire, gouvernement, armée, parlement et peuple, est uni dans un seul sentiment, l’amour « pour la grandeur et le développement de l’Allemagne ; » l’assurance que « l’Europe peut vivre avec l’Allemagne au milieu d’elle et que l’Europe, ayant en son sein une puissante Allemagne, est devenue plus puissante et plus capable de vivre qu’auparavant (diversion contre les Alliés extra-européens de l’Entente, États-Unis et Japon : le « péril britannique » n’a pas rendu, on revient au « péril jaune »); l’insinuation que nos amis et nous, nous avons été « excités par les légendes qui se sont formées depuis le début de la guerre ; » d’où, en guise de conclusion, cette vérité que l’on a vu et entendu traîner partout, mais à laquelle des courtisans veulent prêter une parure de nouveauté : « Tout diplomate expérimenté sait que, dans de pareilles entreprises, l’atmosphère, l’air ambiant, a beaucoup plus d’importance que l’antagonisme, même marqué, des prétentions opposées. » Tâchons donc de « causer, » et pour pouvoir « causer, » forçons notre talent, soyons aimables.

M. Michaëlis fut moins long. Mais il eut, dans l’un de ses petits speechs, une bonne phrase, qui se concilie imparfaitement d’ailleurs avec les gentillesses de M. de Kühlmann. « Je dois renoncer pour le moment à préciser nos buts de guerre et à nommer nos négociateurs. » C’est, en deux lignes, à peine, un excellent discours, et la leçon ne devrait pas être perdue pour d’autres ministres, en d’autres pays, qui parlent mieux, mais à qui, parce qu’ils parlent bien, il arrive de parler trop. La Commission approuva successivement, dans l’ordre hiérarchique, le docteur Michaëlis et M. de Kühlmann, et la séance s’acheva, comme il convenait, par une manifestation unanime de loyalisme : « Un si bon prince! Un si grand Empereur! » Il est vrai qu’au Reichstag lui-même, le ministre de la Guerre, M. de Stein, et le vice-chancelier, M. Helfferich, auraient été plus fraîchement reçus et même aigrement rabroués. Nous, cependant, méfions-nous, taisons-nous. Ce que veut l’Allemagne, autant pour remonter chez elle l’esprit public que pour le déprimer chez nous, c’est que l’idée d’une prompte paix, d’une paix quelconque, circule et nous empoisonne. Non seulement fermons les lèvres, mais bouchons-nous à la cire les narines et les oreilles.

On ferait tort au Chancelier si l’on n’admirait pas, ainsi qu’elle le mérite, une véritable trouvaille. M. Michaèlis a tenu à exprimer toute sa satisfaction « des relations de l’Allemagne avec les neutres, qui malgré les grands efforts de la presse ennemie pour les envenimer, n’ont pu être troublées. » Si peu ! En huit jours, l’Allemagne n’a réussi à s’aliéner que la République argentine, Costa-Rica, l’Uruguay, le Paraguay, le Pérou. Qu’est-ce que l’Amérique latine, après les États-Unis de l’Amérique du Nord ? Qu’est-ce que la Chine et le Siam, en Asie ; et, en Océanie, que reste-t-il à perdre ? En Europe même, l’Espagne est périodiquement forcée d’interner quelque sous-marin allemand, qui s’évade, de se prémunir contre le zèle indiscret de la propagande allemande, de saisir et de détourner la main allemande qu’elle surprend dans ses agitations, dans ses grèves, jusque dans ses querelles intimes et dans ses difficultés domestiques. La Suisse, la Hollande, se débattent sous une pression qui se fait de plus en plus étouffante, courbées, par l’exploitation éhontée de leurs besoins de charbon et de fer, sous des marchés de plus en plus léonins. Des trois États Scandinaves, le Danemark est aux aguets, la respiration coupée par la terreur; la Norvège regarde s’engloutir sa marine de commerce; la Suède, évidemment, est enchantée de l’honneur que lui feront dans l’histoire les attentions du comte de Luxburg.

Si elle en a témoigné peu de gré à son gouvernement, qui peut-être n’en pouvait mais, — du moins en la personne de M. Swartz et de l’amiral Lindman, puisque les faits remontent au ministère Hammarskjöld, — c’est que les peuples sont ingrats, et que les électeurs sont inconstans ; mais, lui, M. Michaëlis, ne peut que se réjouir « des relations de l’Allemagne avec les neutres. » Tant pis pour les conservateurs suédois, si la divulgation des procédés de Von Luxburg à Buenos-Ayres et de Von Eckhardt à Mexico, aux dépens de l’ingénuité Scandinave, leur coûte vingt-cinq sièges au Riksdag! Ce n’est fâcheux que pour l’Allemagne, en ce que le roi Gustave, quelles que soient ses sympathies, et quelque résistance que lui permettent la Constitution et les usages, peut se voir réduit à appeler au pouvoir des libéraux peu germanophiles, comme le professeur Éden, ou même un francophile déclaré, comme le socialiste Branting. M. de Kühlmann, tout sucre et tout miel, ne désespère pas, malgré tout, « que l’attitude correcte de la Suède ne sera pas influencée par l’issue des élections législatives. » Et il est avéré que l’Allemagne a qualité pour délivrer ainsi des brevets de « correction ! »

Il y a, comme toujours, des symptômes de crise en Autriche, où le cabinet présidé par M. de Seidler, sautant d’un pied sur l’autre, n’arrive à se faire prendre, ni, en dépit de ses flagorneries, pour un ministère parlementaire, ni, en dépit de ses simagrées, pour un ministère national. Lorsqu’on lui reproche de n’être qu’une collection de chefs de bureau, il montre avec orgueil un ou deux gentilshommes, et de n’être qu’une compagnie allemande, plus fièrement encore il exhibe un Polonais, un Yougo-Slave, un Oukranien, un grand propriétaire tchèque, ou tchéquisé, d’origine ibérique, le comte Silva Tarouca. Mais cette exposition ne le consolide pas ; et les nationalités irritées lui rétorquent son faux Tchèque, son Yougo-Slave douteux, son Oukranien anti-oukranien, son Polonais répudié par le Club polonais.

En France, le ministère Painlevé se complète de son trentième ministre, qui ne sera pas « ministre des missions, » mais « ministre d’État chargé plus spécialement des missions à l’étranger. » Dans un récent et scandaleux débat, on a reproché à M. Painlevé de n’avoir pas de « théorie de gouvernement. » Il en a paru tout décontenancé, alors qu’il n’aurait eu qu’à se souvenir qu’en l’espèce, la théorie est fixée depuis l’antiquité. Autant les accusations sont nécessaires, autant les calomnies sont pernicieuses dans les républiques : il y faut donc laisser se produire librement l’accusation, et punir durement la calomnie. Mais on pardonnerait sans peine à un président du Conseil de ne pas savoir par titres et chapitres l’art du gouvernement, s’il en avait l’instinct; et nous tiendrions volontiers que, tant qu’il existe, le ministère Painlevé est le moins mauvais des ministères, par cela seulement qu’il existe. Il existe : nous avons là, avant tout acte qui le qualifie ou le disqualifie, comme un motif préalable de désirer qu’il vive, qu’il dure, et que, pour durer, il ne soit ni battu du dehors, ni miné et rongé du dedans. Nous le rappelions l’autre jour: du dedans se sont effrités et désagrégés, sous l’œil des Barbares, depuis le mois d’août 1914, les cinq cabinets précédens. La science avait autrefois un axiome : « On ne détruit que ce qu’on remplace, » et la politique, en ses jeux, l’avait renversé. Mais c’étaient jeux du temps de paix, et nous sommes en temps de guerre. Il nous serait dorénavant insupportable de lire, dans l’édition à l’usage de nos Dauphins : « On ne remplace que ce qu’on détruit. »


CHARLES BENOIST.

Directeur-Gérant : RENE DOUMIC.