Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1856

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Retour à la liste

Chronique n° 586
14 septembre 1856


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


----


14 septembre 1856.

Heureux les peuples qui n’ont pas d’histoire ! S’il est permis de prendre au mot ce vieux paradoxe, si l’absence d’événemens peut être considérée comme un symptôme de bonheur dans la destinée des nations, l’heure présente mérite assurément d’être notée comme un moment unique de félicité pour l’Europe. La presse européenne n’a plus guère de voix que pour constater la stagnation de la politique générale ; au milieu de cette accalmie, qu’explique une lassitude trop naturelle, l’esprit public et ses organes s’en vont bâillant leur vie, comme faisait et disait M. de Chateaubriand. Telle est la loi : l’ennui suit le bonheur et ne tarde point à le rejoindre, et l’ennui tout seul, de tristes événemens l’ont du moins prouvé chez nous, peut quelquefois devenir une dangereuse maladie politique. Cependant, pour peu que l’on perce la surface extérieure des choses, il est visible que ce calme apparent ne sera point un long repos. La situation de l’Europe nous avertit par plus d’un endroit (dirons-nous si c’est un sujet de crainte ou d’espoir ?) que nous n’aurons point le bonheur de nous ennuyer longtemps.

Le congrès de Paris nous a donné le fait matériel de la paix ; mais, d’un côté, les conditions de cette paix particulière à l’Orient entraînent dans l’exécution d’inévitables difficultés pratiques, et, d’un autre côté, le congrès de Paris a signalé ailleurs qu’en Orient des difficultés plus graves et qui devaient être bien pressantes, puisque pour les aborder, sinon pour les résoudre, il n’a pas craint de s’écarter de son objet spécial, qui était la réconciliation de la Russie avec la Turquie et les puissances occidentales.

Les difficultés d’exécution de la paix de Paris relatives à l’Orient ne sont point de nature, pour le moment, à inspirer des inquiétudes sérieuses. On peut les réduire à trois : l’exécution par la Turquie des mesures destinées à satisfaire la sollicitude généreuse que les nations chrétiennes éprouvent pour les sujets chrétiens du sultan, la nouvelle organisation des principautés roumaines, et la rectification des frontières russes du côté du Bas-Danube. De ces trois conséquences du traité de Paris, la première ne peut donner lieu aujourd’hui à des complications générales et à des conflits entre les gouvernemens. Devançant les vœux des puissances chrétiennes, ou répondant aux sentimens officieusement exprimés de ses alliés, le sultan, dans le plein exercice de sa souveraineté, a octroyé aux populations chrétiennes de son empire des droits qui doivent les relever, au point de vue civil et politique, au niveau des populations musulmanes. Sans doute personne n’a dû croire que les mesures qui apportaient un si notable changement au sort des rayas se pussent réaliser par un simple fiat de la volonté du sultan. Nulle part et en aucun temps, on n’a vu des réformes sociales de cette étendue, tentées au milieu de races et de cultes hostiles, s’accomplir sans obstacles et sans secousses. Sera-t-il possible de dompter sur tous les points de la Turquie la résistance des musulmans aux nouvelles réformes, et d’en inspirer même le goût à toutes les populations chrétiennes ? Faut-il espérer que l’on réussira jamais ou que l’on réussira longtemps à faire vivre en bon accord deux races qui, dans leurs relations séculaires de peuple conquérant à peuple conquis, d’oppresseurs à opprimés, ont contracté une habitude si invétérée de se mépriser et de se haïr ? L’avenir seul, et un avenir lointain, répondra à cette question. Il suffit pour le moment d’être autorisé à croire à la bonne foi et aux bonnes intentions du gouvernement ottoman, et personne sur ce point n’a encore le droit d’élever un doute. De la part des puissances occidentales, une vigilance patiente et amicale est le moyen le plus efficace d’encourager et d’affermir le sultan dans la généreuse entreprise où il s’est engagé.

L’œuvre si intéressante de la réorganisation des principautés ne présente pas non plus de dangers prochains. La Moldavie et la Valachie seront-elles réunies ou resteront-elles divisées ? Il y a, il est vrai, sur la solution qui se prépare à cette question quelque divergence d’opinion entre les puissances qui ont signé le traité de Paris. On comprend que la Porte craigne que l’union des deux provinces n’affaiblisse encore le léger lien de suzeraineté par lequel elle les retient. On s’explique que le cabinet de Vienne, si embarrassé par les questions de nationalités, ne voie pas avec plaisir la nationalité roumaine se constituer par l’unité de gouvernement à côté de provinces où l’empereur d’Autriche compte parmi ses sujets deux millions de Valaques. La Russie ne semble point avoir de parti-pris. La France, dégagée de ces petites préoccupations d’intérêts directs ou locaux, n’a point dissimulé, dès le principe, ses sympathies pour la noble aspiration des Roumains à l’unité. Un intérêt supérieur de civilisation et de politique générale nous semble conseiller l’union de la Moldo-Valachie. Au lieu d’affaiblir en les divisant les élémens homogènes de races qui peuvent devenir un jour des forces organisées, une politique élevée doit s’appliquer au contraire, en Orient, à en favoriser la concentration et le développement partout où ils font preuve de vitalité. C’est à tort que l’on a prétendu que l’Angleterre prenait, à l’égard de l’organisation des principautés, une position contraire à la nôtre. Il n’est point vrai que le gouvernement britannique penche pour la division. La seule différence qui le distingue de nous, c’est que, s’en tenant à la lettre du traité de Paris, qui laisse aux vœux librement manifestés des populations roumaines le droit de trancher la question, il évite d’exercer une influence apparente sur la détermination des Moldo-Valaques par une préférence annoncée d’avance. Dans les principautés mêmes, le mouvement vers l’unité semble devoir l’emporter. Il s’est produit en Moldavie avec une exagération quelque peu juvénile que la prudence du kaïmakan, M. Baltch, a dû modérer ; mais l’on assure qu’en Valachie le travail des esprits est à la fois plus calme et plus sérieux. Quoi qu’il en soit, toutes les dissidences devront s’effacer devant l’arrêt que les Moldo-Valaques prononceront sur leur sort, et tout fait espérer que cette nation intéressante saura profiter, dans l’intérêt de son avenir, du pouvoir que le congrès de Paris lui a conféré.

On a fait ces jours derniers un certain bruit des difficultés qui se seraient élevées au sujet de la troisième conséquence du traité de Paris, la rectification des frontières russes du Bas-Danube. Le journal que l’on regarde comme l’organe du cabinet anglais et le journal russe qui se publie à Bruxelles ont entamé sur ce point une polémique dont les exagérations ont fait courir un petit frisson d’alarme chez ceux qui croyaient pressentir la lutte de deux gouvernemens à travers le dialogue trop animé de deux simples journaux. On est même allé jusqu’à voir dans les grands mots du Morning-Post le symptôme d’un désaccord ou d’un refroidissement entre la France et l’Angleterre. Les personnes auxquelles les allures de la politique anglaise et les habitudes de la presse de Londres sont familières n’ont point accordé cette importance aux tirades du Morning-Post ; elles savent que les hommes d’état anglais n’exercent ni surveillance ni contrôle sur les journaux qui les servent ; elles savent que les journaux anglais, dédaignant les nuances académiques et diplomatiques, n’ont d’autre souci que d’accentuer le plus énergiquement possible leur opinion du jour, sans s’inquiéter de leur opinion de la veille et de leur opinion du lendemain. Il faut tenir grand compte des journaux de Londres, et surtout des coups de tonnerre du Times, quand on veut étudier un courant général d’opinion en Angleterre ; mais il y aurait duperie à chercher dans un leading article la portée et le ton d’une controverse diplomatique. Nous croyons donc pouvoir affirmer que l’hymne du Morning-Post, sur l’isolement de l’Angleterre et sur la vigoureuse résolution avec laquelle elle poursuivra seule au besoin l’exécution complète du traité de Paris, n’annonce aucun déchirement de la grande alliance occidentale. La France comme l’Angleterre veillera au strict accomplissement des conditions acceptées par la Russie, et la Russie, s’il s’élève quelque doute sur le sens de ces conditions, acceptera la décision de la conférence, à laquelle Tinter pré tation en est remise. De doutes semblables, il n’en existe qu’un en ce moment, et encore ce doute n’existe-t-il que pour le cabinet de Saint-Pétersbourg, qui l’a soulevé. Nous ne voulons point parler de l’affaire de l’île des Serpens, qui ne fait plus question pour personne. Le seul dissentiment entre la Russie et les puissances occidentales est relatif à Bolgrad, Il résulte d’une incorrection, nous ne voulons pas dire d’une supercherie géographique, qui a surpris la bonne foi du congrès. En rectifiant la frontière russe du côté du Bas-Danube, les puissances occidentales avaient pour but d’enlever à la Russie toute communication avec le Bas-Danube. On crut obtenir ce résultat en prenant pour démarcation une ligne passant devant Bolgrad, à quelques lieues du lac Yalpulk, de telle façon que tout le périmètre du lac fût enclavé dans le territoire valaque. Le lac Yalpulk communiquant avec le Bas-Danube et la Russie étant exclue de ses rives, l’objet des puissances occidentales devait être atteint. Malheureusement l’indication de Bolgrad sur les cartes était erronée. Quand les commissaires arrivèrent sur les lieux, l’ancien Bolgrad, celui que le congrès de Paris avait eu en vue et qu’il avait cru pouvoir laisser sans inconvénient à la Russie, se trouva bien à la place indiquée sur les cartes ; seulement c’était un village insignifiant, et l’on découvrit sur les bords du lac une ville ignorée du congrès de Paris, qui ne figure point sur les cartes russes, qui porte aussi le nom de Bolgrad, et que le cabinet de Pétersbourg veut conserver. Telle est la difficulté, et nous répétons que c’est la seule à laquelle l’exécution du traité de Paris a donné lieu pour ce qui concerne la nouvelle délimitation des frontières en Bessarabie. À mieux dire, ce n’en est point une, elle se réduit à une question de bonne foi. La Russie, dans la pensée avérée du congrès de Paris, ne devant point garder de communication par eau avec le Bas-Danube, ne saurait conserver cette ville de Bolgrad, qui était venue s’asseoir sur les bords du lac Yalpulk, sans que les cartes en eussent rien dit. Si la Russie veut porter cette chicane devant la conférence, libre à elle ; mais non-seulement la France s’unira à l’Angleterre pour la repousser, il est hors de doute que la majorité de la conférence se prononcera contre la prétention du cabinet de Pétersbourg.

Ainsi du côté de l’Orient il est permis d’espérer que l’œuvre pacificatrice du congrès de Paris est assurée, ou du moins n’est point exposée à de prochains dangers. Nous voudrions être autorisés à témoigner la même confiance dans le succès du travail que les puissances occidentales ont entrepris au sein du congrès pour donner à l’Italie le bienfait d’un gouvernement tolérable. L’initiative de la France et de l’Angleterre à propos des affaires d’Italie a étonné quelques personnes toujours portées à énerver jusqu’à l’inertie l’esprit de conservation, et au gré desquelles la plus simple prévoyance est une périlleuse hardiesse. Ces personnes ont trouvé étrange que l’on eût mêlé au règlement des affaires d’Orient la discussion des affaires d’Italie. Tout au contraire imposait au congrès la prise en considération de l’état des gouvernemens italiens. Était-il possible d’achever l’œuvre de la paix générale en fermant systématiquement les yeux sur des faits qui en compromettent la sûreté et la durée ? Il y a entre les affaires d’Italie et les affaires d’Orient une similitude qui ne saurait échapper à des esprits sérieux. En Italie comme en Orient, le mauvais gouvernement peut pousser à l’insurrection des populations exaspérées, et la différence des civilisations doit rendre encore le joug d’une administration faible, absurde et tyrannique plus odieux aux Italiens qu’aux chrétiens de Turquie. En Italie comme en Orient, le conflit des gouvernemens et des peuples peut à tout instant appeler l’intervention d’influences étrangères. En Italie comme en Orient, le choc de ces influences étrangères peut, si on laisse aller aveuglément les choses au hasard du lieu et du moment, faire éclater des conflagrations européennes. Ajoutez que la question italienne était déjà bien menaçante lorsque les complications orientales commencèrent. En 1852, dans l’opinion des hommes d’état les plus conservateurs et les plus prudens de l’Angleterre, c’était même la seule qui eût un caractère de pressante gravité. Lord Aberdeen, entre autres, si nous avons bonne mémoire, croyant fermement alors que tant que l’empereur Nicolas vivrait, il n’y avait pas à s’inquiéter d’une explosion de l’ambition russe vis-à-vis de la Turquie, affirmait en même temps qu’il n’y avait pour la paix qu’un danger, mais celui-là imminent, presque inévitable, et que ce danger était l’Italie. La guerre d’Orient, comme une diversion puissante, est venue ajourner à l’improviste la question italienne ; mais les gouvernemens italiens, n’ayant pas voulu ni su profiter de ce répit de quatre années, pour se fortifier en se réformant, ayant au contraire aggravé par une obstination incurable leur situation vicieuse, le moment où cessait la guerre d’Orient était justement celui où une politique prévoyante et ferme devait s’emparer des questions italiennes pour en conjurer les mauvaises chances.

Deux états, le royaume de Naples et les États-Romains opposent au centre et au midi de la péninsule un fâcheux contraste à la généreuse vigueur que déploie au nord la libérale monarchie du Piémont, et paraissent entretenir cette fermentation de l’Italie qui est une menace permanente pour la tranquillité de l’Europe. La situation de Rome et de Naples a été signalée au congrès, et la France et l’Angleterre ont commencé, par des représentations à la cour de Naples, l’œuvre de redressement modérateur qu’annonçaient leurs déclarations aux plénipotentiaires réunis à Paris. Quelle sera la réponse définitive du roi de Naples aux conseils des puissances occidentales ? On assure que les déterminations de résistance par lesquelles avaient été d’abord accueillies les remontrances de la France et l’Angleterre sont ébranlées dans l’esprit du roi de Naples. Ce souverain, qui, bien qu’engagé dans un faux système, est loin de manquer de pénétration, ne se dissimule point qu’une plus longue opiniâtreté est impossible. Ce qui reste encore indécis pour lui, c’est, dit-on, le moment des concessions. Il faudra bien accorder une amnistie et rendre enfin à la liberté des hommes tels que le noble et infortuné Poërio, il faudra bien donner des garanties à l’administration de la justice et faire cesser les abus de cette autocratie policière contre laquelle se soulèvent le bon sens et la moralité de l’Europe ; mais quand cédera-t-on ? Le roi de Naples peut encore se rendre avec une certaine bonne grâce aux instances des puissances occidentales, tant que ces instances plus ou moins vives ne sont qu’une pression morale ; mais le jour où ces instances seraient épuisées, la France et l’Angleterre, le roi de Naples ne l’ignore pas, sont décidées à soutenir leurs demandes par une démonstration de force. La cour de Naples, comptant sur les embarras qu’une pareille démonstration pourrait nous susciter, voudrait-elle courir les risques bien plus graves auxquels cette extrémité exposerait son propre pouvoir ? Nous répugnons à croire à un pareil calcul. Espérons plutôt que, mieux éclairé par le sentiment de sa dignité et par sa prudence ordinaire, le roi de Naples ne restera point sourd aux sages représentations de deux grands gouvernemens, et saura écouter à temps leurs conseils.

La question napolitaine est plus simple et moins délicate que la question romaine ; c’est pour cela qu’elle devait être abordée la première dans le règlement des affaires d’Italie. La bonne solution de l’une peut aider à la bonne solution de l’autre ; mais la question romaine semble peser plus douloureusement peut-être sur l’Italie et irriter encore plus vivement, si c’est possible, l’impatience de ce malheureux pays. Le dernier numéro de la Rivista Contemporanea contenait sur ce sujet un travail remarquable que nous croyons devoir signaler à l’attention des esprits politiques. Cet article, quoique publié par un recueil italien, est écrit en français. Il n’est point signé, mais à la mâle générosité de l’accent et au vif bon sens de l’argumentation, il est peut-être permis d’y reconnaître, sinon la plume, du moins l’inspiration d’un homme d’état distingué. Nous ne pouvons partager toutes les impatiences de l’auteur de cet article, nous le trouvons trop prompt à se décourager peut-être des résultats du congrès de Paris ; mais il est difficile de contester absolument ses conclusions sur l’administration des États-Romains. « Le gouvernement pontifical, dit-il, n’est pas un bon ou un mauvais gouvernement ; c’est l’absence de tout gouvernement. Ce n’est pas le gouvernement d’un souverain absolu, c’est celui d’une théocratie, d’une caste à laquelle appartient celui qui en est le chef, et qui exclut toutes les autres classes de la participation au gouvernement suprême du pays, où la classe des prêtres est celle qui, par son éducation, par ses études, par son institut, sa vocation et son caractère, doit être et est de fait la moins propre à remplir les conditions indispensables pour une bonne administration civile et politique… C’est tellement le gouvernement d’une caste, il y a si peu de nationalité dans les actes de la cour de Rome, que, par une anomalie qui n’a d’exemple dans aucun pays, le saint père applique le principe de l’universalité cosmopolite du catholicisme à l’administration publique. Des Siciliens, des Napolitains, des Génois, des Français sont appelés par lui à remplir les premiers postes diplomatiques et administratifs et même les plus hautes dignités au détriment de ses propres sujets… Quel intérêt peuvent avoir des étrangers à la bonne ou mauvaise administration d’un pays auquel nul lien ne les rattache ? De là des abus crians, qui font de chaque Légation des espèces de pachaliks, où la bonté ou l’intolérance, le désintéressement ou l’avarice cupide des titulaires fait toute la différence administrative ou politique, sans que jamais ces proconsuls ecclésiastiques songent à porter remède au mal existant. » L’occupation militaire des états pontificaux par des troupes étrangères est-elle un remède au mal ou un simple acheminement à un meilleur état de choses ? L’auteur fait à cette question des réponses qui ne sont guère réfutables. D’abord l’occupation des Légations par les troupes autrichiennes n’est pas, suivant lui, l’appui d’une force armée étrangère soutenant l’indépendance du souverain ; c’est l’annulation de cette indépendance, de cette souveraineté.

« Le général Degenfeld, dit-il, qui commande les troupes d’occupation à Bologne, prend le titre de gouverneur civil et militaire. Ses conseils de guerre jugent et condamnent non-seulement les délits politiques, mais les crimes politiques. C’est le maréchal Radetzky qui amnistie ou diminue les peines prononcées par les conseils de guerre. Ce sont les soldats autrichiens qui exécutent les sentences capitales portées contre les voleurs et les assassins. Que devient, avec un pareil état de choses, l’autorité souveraine du saint père ? Elle s’efface, et n’est plus pour celui qui la représente qu’une sinécure humiliante ; aucun cardinal ne daigne plus aller à Bologne comme légat, et ce poste éminent, jadis envié par tous les princes de l’église, est réduit à un commissariat qu’on donne à quelque prélat subalterne. Au prix de cette mutilation réelle du pouvoir souverain, obtient-on au moins de l’occupation de l’Autriche un bien moral ou des avantages matériels quelconques, remplit-elle une mission civilisatrice, tend-elle à faire avancer progressivement le pays vers un état normal et acceptable ? Non évidemment. Elle ne fait qu’irriter les plaies morales de ces malheureuses populations et qu’épuiser leurs ressources matérielles. Loin de calmer les haines et les ressentimens politiques, elle les envenime et les exaspère. L’opinion publique interdit avec une telle rigueur tout rapport de société entre les autorités autrichiennes, les officiers et les habitans, qu’on serait mal venu d’aller entendre habituellement la musique des régimens impériaux jouant sur les places publiques. Tout service prêté, par adhésion ou par nécessité, aux troupes d’occupation et à leurs chefs est imputé à crime, et ceux qui se sont rendus coupables de ce délit envers l’opinion sont sous le coup d’une sorte d’anathème public qui se traduirait à la première occasion en cruelles vengeances. Qu’une circonstance grave, qu’une guerre soudaine, oblige l’Autriche à retirer ses troupes et à se concentrer en Lombardie, l’autorité temporelle du saint père courra des dangers que l’occupation autrichienne, bien loin de les prévenir, aura rendus irrésistibles. Les effets matériels de ce triste état de choses ne sont pas moins déplorables. L’occupation impose des dépenses locales énormes qui enlèvent aux municipalités le moyen de faire aucune amélioration d’édilité ou de salubrité, de soulager la misère publique, de porter secours aux établissemens d’instruction ou de bienfaisance. Jamais la sûreté individuelle n’a été moins protégée, jamais le brigandage ne s’est produit d’une manière plus audacieuse dans les campagnes et sur les routes. Aucun propriétaire n’ose habiter sa campagne isolée. Le paysan vient en aide aux sicaires sous la menace de l’incendie de sa ferme, de sa moisson. Le désarmement général des habitans devient une prime d’assurance pour les assassins, les voleurs, les incendiaires. Et tout cela se passe en présence d’une armée étrangère d’occupation, venue pour assurer l’indépendance du souverain et la sûreté des citoyens ! » Voilà le sombre tableau que trace la Rivista des effets de l’occupation autrichienne. L’écrivain piémontais appuie ces faits d’un témoignage considérable, les manifestations récentes des conseils municipaux de Bologne et de Ravenne. Ces corporations locales, dont les membres sont nommés par le gouvernement papal, lequel ne les choisit assurément point parmi les esprits exaltés et les ardens novateurs, ont demandé la cessation de l’occupation autrichienne, en réclamant contre les dépenses insupportables qu’elle occasionne.

Quel sera le terme d’une situation déjà si compromise ? L’écrivain de la Rivista n’en indique aucun, et semble condamner à l’impuissance les déclarations prononcées au congrès de Paris par les ministres de France et d’Angleterre. Il croit que les tentatives de 1856 auront le sort de celles de 1831, et viendront échouer contre la procrastination ordinaire de la cour de Rome, habilement déguisée sous une docilité apparente, mais exploitant à son profit les divergences qui séparent en Italie les intérêts et les politiques de la France et de l’Autriche. Suivant lui, si les cabinets de Paris et de Vienne pouvaient concerter sincèrement leurs desseins et leur langage en Italie, rien ne serait plus facile que d’amener la cour de Rome, sans porter atteinte à son indépendance, à faire les concessions réclamées par les besoins et la raison des peuples. « Votre indépendance, lui dirait-on, est l’objet de notre respect. Aussi nous bornons-nous à vous donner les conseils de la sagesse : libre à vous de les suivre ou non ; mais si nous n’avons pas le droit d’aller au-delà d’un conseil, nous n’avons pas le devoir de protéger, l’arme au bras, les abus que nous voyons, que nous déplorons, dont nous vous demandons la réforme. Nous retirons nos troupes pour ne pas être complices de votre mauvaise administration et de votre système politique. Arrangez-vous avec vos sujets en vertu de l’indépendance souveraine que vous réclamez à juste droit et que nous respectons. » La question ainsi posée avec un terme fatal pour la retraite des troupes impériales de la France et de l’Autriche, la solution, dit l’écrivain de la Rivista, ne se ferait pas attendre ; mais, ajoute-t-il, cet accord entre les puissances protectrices n’existera jamais. — Nous ne le suivrons pas au-delà de cette conclusion, à laquelle nous ne voulons pas nous associer. L’Autriche, nous le savons bien, pèse d’un grand poids sur la situation de l’Italie. Ce ne sont pas seulement ses ennemis qui le proclament ; le roi de Naples lui-même, à ce qu’on assure, a pris soin de le lui rappeler en répondant aux conseils que lui donnait la cour de Vienne à l’appui des demandes anglo-françaises, et en l’invitant à lui donner en Lombardie l’exemple des réformes que l’on exige de lui. L’influence et la responsabilité de l’Autriche sont très grandes assurément dans les affaires italiennes. Cependant la cour de Vienne a fourni dans ces derniers temps à ses amis et à ses ennemis des preuves de sage hardiesse qui permettent d’attendre plus encore de son habileté et de sa modération. Au surplus, il importe à la sécurité de l’Europe que l’état de l’Italie soit promptement amélioré. Et quand, pour l’accomplissement de cette tâche, il ne faudrait compter que sur l’alliance anglo-française, aidée d’une pareille force, toute-puissante pour le bien, la cause italienne n’aurait pas lieu de désespérer d’elle-même.

Les lecteurs des Mémoires de Saint-Simon n’ont point oublié que la petite principauté de Neuchâtel fut, au commencement du xviiie siècle, l’objet d’un procès entre le brillant prince de Conti et la vieille duchesse de Nemours, en qui s’éteignit la grande maison de Longueville. Cette contestation entre de si grands personnages occupa la cour un moment ; Louis XIV, avec une majestueuse impartialité, autorisa les deux hautes parties à plaider, sans se prononcer lui-même en faveur de l’une ou de l’autre. Aujourd’hui, après un siècle et demi, voilà Neuchâtel redevenu le sujet d’une plus importante dispute entre deux prétendans plus puissans, sinon plus grands, que nos princes du sang du xviie siècle, entre un roi et une république, et la cause, réveillée par l’échauffourée des royalistes neuchatelois, sera sans doute portée bientôt devant une conférence européenne.

Cette question de Neuchâtel est pendante depuis 1848. Avant cette époque, Neuchâtel était à la fois une principauté appartenant au roi de Prusse et un canton helvétique. De là une situation bizarre dont l’ambiguité est fort difficile à démêler. En mars 1848, une révolution républicaine éclata à Neuchâtel, et la nouvelle loi fondamentale de la république helvétique ne tint plus compte du titre du roi de Prusse à la principauté. Lorsque le nouveau pouvoir fédéral notifia son avènement à la cour de Berlin, celle-ci, dans sa réponse, fit une réserve : c’est que la nouvelle constitution ne pouvait préjudicier en rien aux droits du roi de Prusse comme prince de Neuchâtel. Le conseil fédéral repoussa catégoriquement cette prétention. La légation prussienne refusant de légaliser les actes du canton de Neuchâtel, le conseil fédéral demanda que Neuchâtel donnât son avis comme canton sur ce qu’il y avait à faire pour trancher le différend. Neuchâtel hésita ; le conseil, suivant l’expression de son président, dut se passer de son avis et aller de l’avant. Il adressa au gouvernement prussien, vers la fin de 1848, une note énergique, où il tenait peu de compte des prétentions du roi de Prusse, où il invoquait la constitution fédérale, la position particulière de Neuchâtel, qui, sous le titre de principauté, était primitivement une république, enfin la révolution de mars 1848, entérinée dans la constitution fédérale. Le cabinet de Berlin prit au mot l’argument révolutionnaire que le conseil fédéral avait maladroitement mis en avant. Il répondit qu’aussitôt que le gouvernement nouveau de Neuchâtel serait renversé et que le précédent serait rétabli, la Prusse se prêterait à ce que pouvaient exiger les besoins de ce canton et la situation nouvelle de la confédération suisse. Le conseil répliqua en 1850 par une nouvelle note très incisive contre le roi de Prusse, où l’on rappelait assez peu courtoisement au roi la part qu’il avait prise en 1848 dans les mouvemens révolutionnaires de l’Allemagne, et où l’on exprimait l’étonnement qu’après tout ce qu’il avait fait alors dans ses états et dans la confédération germanique, le roi de Prusse ne voulût pas reconnaître ce qui s’était accompli à Neuchâtel. La question fut portée ensuite devant une commission du conseil national. Cette commission conclut dans son rapport qu’il eût été préférable que le conseil fédéral s’abstînt de la correspondance qui avait eu lieu avec la Prusse, que la question de Neuchâtel méritait par son essence même, à un très haut degré, les sympathies de la Suisse entière, et que celle-ci était unanime à penser que la position faite au canton de Neuchâtel par la constitution fédérale devait être maintenue à tout prix.

Le roi de Prusse cependant, qui avait été réintégré dans la principauté de Neuchâtel par les traités de 1814, invoqua l’autorité de ces traités auprès des grandes puissances. La question traîna en longueur. Enfin en 1852 les puissances reconnurent et consacrèrent par un protocole les droits du roi de Prusse, avec cette réserve qu’il ne les ferait point valoir par des mesures coercitives, et que les puissances seraient consultées sur l’opportunité du moment où la cour de Berlin croirait devoir les revendiquer. On se souvient que les plénipotentiaires prussiens ont récemment essayé, mais sans succès, de faire prononcer le congrès de Paris sur cette question d’opportunité. Telles sont les données diplomatiques au milieu desquelles le coup de main malheureux de M. de Pourtalès et de ses amis est venu ressusciter la question de Neuchâtel. Quelle sera la portée de cet incident ? Le cabinet de Berlin se déclare étranger au mouvement tenté par les royalistes neuchatelois ; mais il n’était pas à supposer qu’il pût laisser échapper cette occasion de saisir les puissances de la question d’opportunité réservée par le protocole de 1852. Telle est en effet la conduite qu’il se propose de tenir ; mais que fera-t-il, si, comme il est désirable et probable, la conférence refuse une seconde fois d’admettre l’opportunité de la revendication des droits du roi de Prusse ? Il faut prévoir que dans cette hypothèse la Prusse, repoussée par la conférence de Paris, s’adressera à la confédération germanique. Si la diète de Francfort acquiesçait aux demandes de Berlin, et donnait passage aux troupes prussiennes sur la partie du territoire germanique qui sépare la Prusse de Neuchâtel, cette complication prendrait une gravite bien peu proportionnée à l’importance de l’objet du débat. Nous ne doutons point que de pareilles extrémités ne soient prévenues par les nombreux frottemens diplomatiques par lesquels le cabinet de Berlin devra passer avant d’atteindre le but qu’il semble s’être assigné dans le moment de la première émotion. L’opinion publique de l’Europe ne comprendrait ni ne tolérerait que la paix fût inquiétée pour un intérêt si mince et un droit si ambigu.

La prudente modération que l’Angleterre vient de montrer dans l’arrangement de ses différends avec les États-Unis pourrait au besoin être proposée pour modèle à la Prusse en cette circonstance. L’Angleterre, devant les jalousies et les susceptibilités américaines, n’a pas craint de faire l’abandon de droits non moins bien établis peut-être que ceux de la maison de Hoehenzollern sur Neuchâtel, qui correspondaient à des positions géographiques singulièrement supérieures en importance à celle de la petite principauté républicaine. Voilà l’Union américaine libre encore une fois de complications extérieures, heureuse si elle pouvait trouver en elle-même, pour calmer ses dissensions intérieures, un peu de cette sagesse et de cet esprit de conciliation qu’elle vient de rencontrer si à propos chez son ancienne métropole. Le spectacle que présente le congrès américain depuis près d’une année est un exemple curieux et triste des singulières contradictions qui se démènent au sein des sociétés démocratiques malgré l’apparente régularité de leurs institutions. Cette grande et florissante république, inaugurée par une éclatante déclaration et par une revendication glorieuse des droits de l’homme, est aujourd’hui divisée presque en deux parts égales par cette question de l’esclavage que les grandes monarchies de l’Europe ont déjà résolue à leur honneur, conformément aux généreux principes du christianisme et de la philosophie moderne. Il s’agit de savoir si le nouvel état du Kansas sera un état à esclaves ou un état free-soiler. L’importance de cette question, c’est qu’elle peut altérer la majorité que le parti de l’esclavage, uni au parti démocrate le plus avancé, possède dans le sénat. On sait en effet que les bases de la représentation des états dans la chambre des représentans et dans le sénat ne sont point les mêmes. Les états envoient à la chambre des représentans un nombre de députés proportionné à leur population. Dans le sénat, au contraire, chaque état, quelle que soit sa population, est représenté par deux membres. Il en résulte que les deux chambres du congrès ne représentent point avec la même précision les forces réelles des partis dans le pays, notamment en ce qui concerne l’abolition ou le maintien de l’esclavage. Les abolitionistes étant le parti le plus nombreux dans l’Union, la majorité de la chambre des représentans est opposée à l’esclavage, tandis qu’au sénat une majorité de quelques voix appartient aux partisans de l’esclavage. La durée de cette majorité et le sort même de l’institution de l’esclavage dépendent donc du parti que prendront, dans les deux grandes divisions qui se partagent l’Union, les territoires qui sont prêts à se constituer en nouveaux états. De là les luttes acharnées qui s’engagent au sein des territoires qui sont à la veille de devenir des états nouveaux. De là les furieux combats qu’y livrent les partisans intéressés de l’esclavage, secondés par les démocrates, pour y faire triompher leur cause ; de là les scènes dont le Kansas est aujourd’hui le théâtre. La majorité abolitioniste de la chambre des représentans refuse en ce moment de voler le budget de la guerre sans y joindre un amendement que le sénat repousse obstinément parce qu’il a pour but d’empêcher le président Pierce d’employer au Kansas la force armée dans l’intérêt des partisans de l’esclavage. L’opiniâtreté des deux chambres, et la suspension du budget de la guerre, qui en est la conséquence, sont assurément des faits étranges, qui choquent notre vieille correction européenne et flattent nos jeunes préjugés anti-parlementaires. Si le blâme de cette situation anormale doit retomber sur l’une des chambres américaines, du moins ce n’est point sur celle qui résiste avec tant de fermeté à la violence des partisans de l’esclavage et de leurs auxiliaires démocrates.

Si, quittant les États-Unis, l’on porte ses regards vers le pôle opposé du monde politique, vers la Russie, on est attiré par des scènes qui offrent un contraste d’une autre sorte avec les mœurs politiques des nations libérales de l’Occident. Les splendeurs matérielles du couronnement de Moscou ne sont certainement point le côté le plus saisissant de ce grandiose spectacle : c’est le sentiment moral qui l’anime qui intéresse la curiosité de l’observateur. On voit là le prestige monarchique dans sa primitive vigueur, et comme imprégné encore de cette vertu religieuse qui agit sur les masses avec une puissance plus noble assurément et plus solide que la simple domination de la force. Ce qui frappe encore, c’est un peuple récemment éprouvé par une guerre malheureuse, qui se redresse dans les magnificences d’une fête nationale, et que ses vainqueurs viennent eux-mêmes consoler de ses revers en décorant de leur présence les pompeuses cérémonies qui ouvrent le règne du nouveau souverain. L’histoire apprend par plus d’un exemple combien promptement les nationalités vivaces se relèvent des désastres d’une défaite. Les économistes aussi expliquent ingénieusement comment les peuples bien gouvernés réparent avec rapidité les ruines de la guerre. La Russie, — et les fêtes du couronnement en sont un heureux présage, — saura faire tourner au profit de son développement moral et de ses progrès matériels les enseignemens de la grande lutte d’où nous sortons ; elle y sera vivement aidée par ses ennemis d’hier, si son gouvernement est assez intelligent pour ouvrir entre elle et l’Occident des relations intellectuelles et matérielles plus franches, plus libres et plus complètes que celles qui ont existé jusqu’à ce jour.

La France, entre ces complications qui se préparent, ces légers incidens que chaque jour amène, et ces scènes grimaçantes ou pittoresques qui se déroulent aux deux extrémités du monde, se repose. Elle fait comme Candide au terme de ses aventures (mais les aventures des nations ont-elles un terme ?) : elle cultive son jardin. Elle vient de clore la petite session très peu agitée et assez silencieuse de ses conseils-généraux. Plusieurs conseils-généraux ont cependant élevé la voix à propos d’une grande question, celle de la liberté commerciale, que le gouvernement a soulevée il y a quelques mois en présentant un projet de loi pour effacer les prohibitions de nos lois de douane. Il serait difficile de puiser dans les vœux émis par les conseils-généraux des données bien précises sur cette question, que le gouvernement soumet d’ailleurs en ce moment à l’examen d’une commission d’enquête, et qui reviendra à la prochaine session du corps législatif. Nous ne ferons d’exception que pour le conseil-général de l’Hérault. L’opinion publiée de ce conseil, présidé par M. Michel Chevalier, est, par l’élévation de la pensée et l’autorité du langage, un résumé remarquable, et à notre avis irréfutable, des vraies doctrines en matière de législation commerciale. Il faut d’ailleurs l’avouer, les vœux de la majorité des conseils-généraux paraissent être défavorables, sinon à la suppression des prohibitions, du moins à une réduction sérieuse des droits protecteurs. Il se dégage pourtant de quelques-unes de ces manifestations protectionistes une pensée juste, et dont le gouvernement, avec la ferme volonté qu’il a témoignée de marcher dans une voie progressive de liberté commerciale, fera bien de tirer profit. Plusieurs conseils-généraux demandent qu’en supprimant les prohibitions et en abaissant les droits protecteurs, le gouvernement abolisse d’abord les droits sur les matières premières. Cette réclamation est parfaitement légitime. L’état, lorsqu’il demande à l’industrie le sacrifice des droits différentiels qui la protègent, doit le premier donner l’exemple et renoncer aux avantages purement fiscaux qu’il retire du tarif au détriment de la production. C’est ainsi qu’a procédé le gouvernement anglais, lorsqu’il y a trente ans il entreprit de faire pénétrer les principes de la liberté du commerce dans la législation du royaume-uni. Il débuta par la suppression des droits sur les matières premières, le coton, la laine, etc. Or le coton et la laine paient encore chez nous des droits considérables. Ce serait de la part d’un gouvernement une inconséquence et une injustice que d’exiger de la production nationale qu’elle subît la concurrence de l’industrie étrangère, s’il l’obligeait à payer la matière première plus cher que l’étranger. En agissant prudemment et par des mesures d’ensemble, en observant dans les premiers essais de remaniement de tarifs quelques-unes des précautions recommandées par les vœux des conseils-généraux, on réussira, nous en sommes sûrs, à vaincre les oppositions protectionistes et à implanter dans notre système commercial un principe fécond, qui, une fois appliqué, se développera naturellement et rapidement sous l’impulsion des intérêts mieux éclairés et par l’activité même du travail. eugène forcade.


ESSAIS ET NOTICES.

Histoire de l’Église de Rome sous les pontificats de saint Victor, de saint Zéphyrin et de saint Calliste, par M. l’abbé Cruice, supérieur de l’école ecclésiastique des hautes études.


Il n’est peut-être pas dans l’histoire du christianisme de spectacle plus intéressant que celui de l’église naissante, quand elle n’a pas encore l’empire, qu’elle croît et grandit par une force divine qui est en elle, confiante dans la liberté de la pensée, et marchant vers son but à travers les obstacles de la force humaine. Étrangère aux soucis du gouvernement des hommes, aux calculs de la politique, à tous les intérêts du monde, elle paraît plus simple et plus énergique, plus jeune et plus forte. Douce et patiente, elle est faible en apparence, mais on sent qu’elle dispose d’une puissance merveilleuse ; on sent qu’elle seule est vivante et pleine d’avenir au milieu de la vieillesse et de la décrépitude qui sont partout. Elle ne connaît d’autre arme que la parole, mais elle s’en sert avec une rare indépendance, et conserve toujours dans l’expression quelque chose de libre et de fier, qui fait que sa doctrine, nette et positive, n’est pourtant qu’une belle et noble philosophie. Plus tard, elle domine sur le monde ; elle est plus grande et plus admirable peut-être, elle a l’éclat de la maturité : elle n’a plus la grâce primitive de la jeunesse.

L’Histoire de l’Église de Rome de M. Cruice nous fait assister à ce spectacle dont nous parlons : nous y trouvons le progrès et la vie de la société chrétienne durant trente-deux ans de la période où le christianisme est fort loin encore de la domination et l’église de la puissance, de l’an 192 à l’an 224, cent ans avant le concile de Nicée. Tous les développemens principaux du dogme sont déjà connus ; la discipline s’établit ; Rome est consultée ou prise à témoin de toutes parts ; elle exerce une suprématie morale qui ressemble à une cour suprême de justice ; elle n’administre pas encore les églises, elle les protège, les défend ou les juge. M. Cruice apporte au secours de cette histoire une connaissance profonde des deux antiquités, païenne et chrétienne, une critique exacte et savante, en même temps qu’une de ces convictions fortes et généreuses sans lesquelles il n’y a pas de véritable histoire. Des élémens nouveaux s’offraient à lui ; un livre de controverse théologique, apporté du mont Alhos par M. Mynoïde Mynas, a ouvert des perspectives inconnues sur cette époque de la primitive église : nous voulons parler du livre des Philosophumena. Chose singulière, les premiers qui se soient servis de cet ouvrage sont des auteurs protestans ; ils en tiraient des témoignages graves contre un évêque de Rome, et le théologien du IIe siècle devenait un renfort contre la papauté. Voici maintenant que leur système ne se soutient plus, que le témoignage de l’auteur des Philosophumena tourne plutôt à la gloire du pontife calomnié, et que le livre de M. Cruice est le résultat Imprévu et peut-être définitif de toute la discussion.

Il convient d’abord de dire un mot de la controverse relative au livre des Philosophumena. Cet ouvrage contient une notice pleine d’amertume et d’invectives contre saint Calliste, évêque de Rome, évêque des évêques, comme on disait déjà. Le pape honoré comme un des plus grands saints du commencement du IIIe siècle, l’un des pontifes qui ont tenu le plus ferme le gouvernail de l’église, est un esclave qui a volé son maître, un malheureux qui a fait banqueroute, un agitateur qui jette le désordre parmi les Juifs assemblés dans leur synagogue, un intrigant qui s’empare de l’esprit et surprend l’affection de Zéphyrin, son prédécesseur, un prêtre relâché qui pardonne à tous les pécheurs, un mauvais citoyen qui, au mépris des lois, marie des femmes patriciennes à des hommes d’une condition inférieure. Quelle bouche a porté ces accusations? Si l’on en croit le savant M. de Bunsen, ancien ambassadeur de Prusse en Angleterre, et les quatre volumes qu’il a publiés sous le titre de : Hippolytus and his age, ce n’est pas moins que saint Hippolyte, évêque de Porto, docteur et martyr. Voilà donc un pape, saint et martyr lui aussi, qui serait accusé dans les termes les plus violens par un saint d’une vertu incontestable et revêtu d’une grande autorité en théologie! Quelle arme redoutable contre la papauté! Quelle protestation accablante contre l’église de Rome ! Malheureusement il n’y a pas plus de raison d’attribuer l’ouvrage à saint Hippolyte qu’à tout autre docteur, surtout si l’on prend pour guide le bibliographe universel Photius, qui a eu toutes les œuvres de saint Hippolyte entre les mains. M. de Bunsen a fait un raisonnement qu’on fait souvent : Hippolyte est du IIe siècle et a écrit un traité contre les hérésies : ce livre est un traité contre les hérésies, et il est du IIe siècle; donc Hippolyte est l’auteur de ce livre. L’ouvrage d’Hippolyte, d’après les indications qu’on possède, ne ressemblait pas tout à fait à celui-ci; d’autres concluraient que ce n’est pas le même : M. de Bunsen en conclut que les dissemblances qui le gênent sont des changemens ou des interpolations. Ajoutez qu’Hippolyte aurait fait ici une profession de foi contraire à celles qu’il nous a laissées ailleurs, et qu’il est impossible de savoir si les circonstances qui se rapportent à l’auteur des Philosophumena peuvent lui convenir. La biographie de saint Hippolyte se réduit à si peu de chose, qu’on ignore même où était son diocèse. Ainsi ce qu’on sait, comme ce qu’on ne sait pas d’Hippolyte, empêche également de suivre l’opinion de M. de Bunsen. Cela n’empêche pas M. de Bunsen, le digne disciple de Niebuhr, d’avoir consacré à son système beaucoup d’érudition et de talent : il faut beaucoup de science pour se tromper ainsi.

M. de Bunsen a habité l’Angleterre pendant plus de vingt ans; c’est pour les Anglais qu’il a écrit son livre. Il les invite à se joindre de cœur et d’esprit au mouvement théologique rationaliste qui entraîne les Allemands et les met à la tête de l’école protestante. Déjà quelques théologiens anglais donnent le signal et se lancent hardiment dans la carrière aventureuse de l’exégèse allemande. Ces tentatives, moins anglaises que germaniques, sont favorisées, dit-on, par le prince Albert ; mais elles ne sauraient plaire à l’église anglicane. Le livre de M. de Bunsen exhortait l’église à s’affranchir de la tutelle de ses évêques. Un chanoine de Westminster, M. Chr. Wordsworth, neveu du poète, a repoussé poliment ces conseils ; cependant il est d’accord avec M. de Bunsen pour attribuer les Philosophumena à saint Hippolyte. Il ne veut pas que les invectives contre l’évêque de Rome servent à ébranler l’autorité des évêques, mais il veut bien qu’elles soient tournées comme des machines de guerre contre le pape. Contre les évêques anglicans, le système de M. de Bunsen ne vaut rien ; contre le pape, il est excellent. M. Wordsworth n’a guère apporté d’argumens nouveaux ; il s’est contenté d’écarter ceux qui étaient trop faibles. En Allemagne, les théologiens se sont partagés entre saint Hippolyte et le prêtre Caïus, auteur de divers ouvrages, et qui est connu dans l’histoire ecclésiastique. Personne ne songe plus à mettre les Philosophumena sur le compte d’Origène, comme l’a fait M. Miller, quand il les publia pour la première fois en 1851. Si le prêtre Caïus en est l’auteur, les difficultés sérieuses disparaissent, il n’y a plus de questions de parti. Quoi qu’il en soit, il y a trop de gens intéressés à en faire honneur à Hippolyte ; Hippolyte, malgré la logique et la vraisemblance, demeure pour beaucoup de personnes l’interprète et le champion du parti protestant. Au reste, il y a des catholiques qui tiennent pour saint Hippolyte. Le docteur Dollinger, professeur à l’université catholique de Munich, connu par ses travaux sur l’histoire ecclésiastique, a prétendu retrouver dans Hippolyte l’auteur des Philosophumena ; mais il distingue dans Hippolyte deux personnages, le partisan des idées novatiennes, sectaire, schismatique et premier anti-pape, et le saint docteur qui, à la fin de sa carrière, a déploré ses erreurs et a tout effacé par le martyre. Ce parti moyen est aussi difficile à soutenir que le parti extrême, et nous savons trop peu de chose d’Hippolyte pour décider s’il y en a un ou deux. À quoi bon d’ailleurs ces expédiens pour écarter les périls d’un système qui n’est qu’une hypothèse ? Quand on aura prouvé qu’on a Hippolyte pour soi, il sera temps d’examiner si Hippolyte a pu se tromper. En attendant, ce qu’il y a de plus certain sur la question, c’est qu’on ne sait pas quel est l’auteur des Philosophumena, et il n’y a que ceux qui veulent se passionner qui prétendent le savoir.

Il restait un bon parti à prendre, c’était de profiter des nouveaux renseignemens contenus dans le manuscrit du mont Athos, et d’ajouter à l’histoire de l’église au IIe et au IIIe siècle les faits restés inconnus. C’est ce que vient de faire M. Cruice dans son Histoire de l’Église de Rome. Détails nouveaux sur les opinions, les mœurs, la vie du temps, une notice curieuse, quoique animée d’un mauvais esprit, sur le pape Calliste, une quantité de

faits sur les sectaires, les philosophes, sur l’église et sur l’état de la société, voilà en définitive les élémens acquis à l’histoire, et qu’il s’agissait de mettre en œuvre. On ajoutera désormais à certains passages connus de Lucien l’article du livre des Philosophumena sur les fourberies que les magiciens employaient pour tromper le peuple. On y verra comment, sans se brûler, ils mettaient la main dans la poix bouillante ou marchaient sur des charbons

ardens ; on y connaîtra les formules singulières des enchantemens, les évocations des morts, ombres habilement représentées qui passent à travers quelques lumières disposées avec art. Ces artifices, dont on abuse, sont les symptômes de la décadence ; cependant l’avenir se prépare, et des changemens radicaux s’accomplissent sourdement dans la société. Le christianisme fait son chemin par les petits et les faibles, les femmes, les esclaves, les pauvres. Il s’insinue dans les grandes familles, grâce aux filles des patriciens. Les petites nièces des fondateurs de la puissance romaine reçoivent le joug du Christ. Devenues chrétiennes, une barrière presque insurmontable s’élève entre elles et le mariage auquel elles étaient destinées. Il faut voir dans Tertullien, Ad uxorem, combien il était malaisé à une femme chrétienne de vivre en paix avec un mari païen. Voulait-elle se rendre à l’église, son mari lui donnait rendez-vous au bain plus tôt qu’à l’ordinaire. Les jours de jeûne, il commandait un festin. S’il s’agissait de visiter les chrétiens malades, les esclaves occupés ne pouvaient l’accompagner ; d’ailleurs quelle source de dégoûts et de soupçons pour le mari ! Que sera-ce si elle veut sortir la nuit pour assister aux assemblées des chrétiens, si elle veut découcher, comme cela est nécessaire à la solennité pascale, si elle assiste au banquet mystérieux si décrié parmi les païens ! Le moyen qu’elle se glisse en silence dans les cachots pour honorer les confesseurs de la foi, pour baiser les chaînes des martyrs, pour laver les pieds des saints, qu’elle partage le pain et le vin dans les agapes, qu’elle passe les journées dans la prière, qu’elle exerce l’hospitalité envers ses frères ! Qui ouvrira le grenier ou le cellier ? Si elles demeurent vierges ou veuves, quelle perturbation dans les mœurs romaines ! Si elles épousent des chrétiens, la plupart d’une humble naissance, souvent de simples affranchis, quelles mutations plus grandes encore ! C’est pourtant ce qui arrive le plus souvent : malgré les lois Julia et Papia, les femmes des familles sénatoriales épousent des hommes obscurs et méprisés.

À la suppression des classes dans le mariage il faut joindre l’égalité absolue entre les hommes. Cette égalité, fruit divin de l’Évangile, ne me paraît pas avoir été bien comprise, surtout de nos jours. Ce n’est pas l’égalité du Contrat social, qui est beaucoup plus moderne, et à laquelle je suis sûr que les chrétiens n’ont pas songé. Trajan demandait à Ignace d’Antioche quel était son nom : « Je me nomme Théophore, » répondit-il. Le centurion chargé d’interroger les quarante soldats chrétiens dont saint Basile a fait le panégyrique leur demanda successivement leur nom ; chacun des quarante répondit : « Je me nomme Chrétien. » Théophore, christophore, chrétien (christianos), ce n’était pas une épithète, c’était un nom commun que portaient les chrétiens dans les deux premiers siècles : celui de chrétien prévalut. Tel était le nom par lequel ils se désignaient quand ils paraissaient en justice. « Que veut dire ce nom de Théophore ? reprit Trajan. — Il désigne celui qui porte le Christ dans son cœur, répondit Ignace d’Antioche. — Prétends-tu porter en toi celui qui a été crucifié ? — Oui, je le porte, car il est écrit : « Je vivrai en eux et je marcherai avec eux. » Bien plus, les chrétiens croyaient qu’ils avaient cessé d’être ce qu’ils étaient jusque-là, et saint Paul avait dit qu’ils étaient les membres de Jésus-Christ, que tout ce qui était terrestre en eux devait être absorbé et remplacé par la vie divine, qu’ils ne devaient plus vivre, mais que Jésus-Christ devait vivre en eux[1]. Quelle distinction pouvait subsister encore entre des hommes qui portaient tous également leur Dieu en eux-mêmes ? Que signifiaient désormais, au point de vue religieux, les noms de patriciens et de plébéiens, de nobles et d’esclaves, de Romains et de Barbares, de Juifs et de Grecs ? Mais remarquez la conséquence rigoureuse de cette égalité : la personnalité du Christ n’absorbait que leur vie morale et religieuse. Pour le reste, ils se nommaient toujours Ignace, Victor, Zéphyrin, Calliste ; ils ne se donnaient le nom de chrétiens que devant les autels, quand on les sommait de brûler de l’encens pour l’empereur. Comme Ignace et Victor, ils obéissaient et appartenaient à l’empereur. Comme chrétiens, ils ne lui appartenaient plus, et c’est pourquoi ils répondaient « chrétiens, » quand on leur demandait leur nom. C’est dans ce dernier sens qu’ils échappaient aux lois romaines, et qu’ils avaient un code particulier où l’égalité était inscrite. Ce dernier mot dit tout : ils étaient égaux non comme hommes, mais comme christophores, c’est-à-dire comme chrétiens.

À côté des changemens qui se font dans la vie romaine, on suit avec intérêt les progrès de la société chrétienne. Tant que celle-ci est à l’état de minorité, des traits particuliers la distinguent de ce qu’elle sera plus tard. Aucun signe extérieur ne désigne le prêtre ; quelques-uns seulement, sortis des écoles du Portique ou de l’Académie, conservent le manteau de philosophe. Plus exposés que les autres à la haine des païens, ils vivent en général dans l’attente du martyre, et mènent une vie ascétique pour quitter la terre plus aisément. C’est le trésor de l’église qui pourvoit à leur subsistance ; des distributions mensuelles d’argent leur permettent d’acheter les légumes et les viandes sèches dont ils se nourrissent habituellement. Quelquefois on ne leur distribue que des vivres. Ils vivaient comme une famille autour de l’évêque qui en était le chef. On donnait à celui-ci le nom de père, qui est resté au pape.

Les catacombes de Rome sont étroitement liées à l’histoire des chrétiens de ce temps. Elles servaient à la fois de retraites et de cimetières. Comme retraites, elles étaient imitées de ces arénaires ou carrières de sable d’où l’on tirait la pouzzolane. Par un respect pour leur campagne que nous ne partageons pas, les Romains ne faisaient pas de ces grands trous qu’on trouve à chaque pas dans les environs de nos villes. Ils faisaient des puits par lesquels ils pénétraient en tous sens dans les entrailles de la terre, et multipliaient ainsi la peine, la main-d’œuvre et même les périls, plutôt que de gâter leurs domaines. C’est là que se cachaient les criminels, les assassins, les esclaves fugitifs. Cicéron parle d’un certain Asinius qui fut traîtreusement attiré dans les jardins des faubourgs de Rome, et, entraîné dans les arénaires hors de la porte Esquiline, y reçut la mort. Lorsque Néron s’enfuit de Rome, où tout l’abandonnait, Phaon, son affranchi, engagea son maître à chercher un asile dans une de ces vastes sablonnières ; « mais il refusa, dit Suétone, de s’ensevelir tout vivant. » Ainsi nous voyons le christianisme vivre dans le monde des esclaves, les suivre pour ainsi dire à la trace, d’abord sur la croix, dont ils ont le privilège, et qui fournit un si grand nombre de tristes plaisanteries aux auteurs de comédies, puis dans les arénaires et les mines, qui sont le théâtre de leurs supplices et de leurs fatigues. Par un admirable contraste, les ouvriers de ces nouveaux arénaires deviennent des personnages respectés et comme des dignitaires ; le misérable emploi de creuser ces souterrains est désormais un sacerdoce. Le titre de fossor, mineur ou fossoyeur, figure sur leur tombe comme un titre d’honneur. Dans une des cryptes de la catacombe de Calliste, on voit même l’image d’un de ces ouvriers pontifes. L’inscription de sa tombe porte ces mots : Diogenes fassor in pace depositus. De chaque côté de l’épitaphe est une colombe, emblème de la résurrection. Diogène est représenté debout ; on croirait qu’une toison est suspendue à son épaule gauche : c’est peut-être un coussinet pour le transport des fardeaux. Quelques archéologues ont prétendu reconnaître l’amphibalum, espèce de capuchon dont les ouvriers se couvraient la tête. L’épaule droite porte un pic de carrier ; il tient de la main gauche une lampe. Son vêtement est une tunique courte à manches étroites, sur laquelle trois croix sont gravées, deux à la partie inférieure et une autre sur le bras droit. Ces signes rappellent que l’état du fossoyeur était un des degrés de la hiérarchie ecclésiastique.

Comme cimetières, les catacombes furent une innovation. Ne doutant pas de la résurrection de la chair, les chrétiens avaient pour les corps un respect qui ne pouvait leur permettre de les brûler. La sépulture du Christ leur marquait d’ailleurs trop nettement leur devoir. Les ensevelir à la surface du sol était trop contraire aux mœurs, et il fallait une révolution religieuse complète pour assurer aux chrétiens le droit d’inhumation. Ils imaginèrent de creuser des lits dans ces souterrains qui étaient leur royaume, et de les fermer avec une pierre comme avait fait Joseph d’Arimathie. Sur ces lits, leurs morts dormaient en attendant le jugement suprême, et ces galeries funèbres s’appelèrent cœmeterium, mot grec qui signifie « dortoir, lieu de repos. » Les cimetières des nations modernes sont tout simplement des imitations des catacombes. Dans ces vastes nécropoles, les vivans étaient en relation continue avec les morts : on y célébrait les mystères, et tous les jours on y rappelait les chrétiens qui étaient morts à la même date de l’année : de là vient que les épitaphes portent le jour de la mort et ne font aucune mention de l’année. Quand les chrétiens ne furent plus contraints de se cacher, les catacombes, si ce n’est dans des cas exceptionnels, cessèrent aussi bien d’être un cimetière qu’une retraite ; elles ne furent plus que la sépulture vénérée des martyrs. C’est ce qui avait lieu dès le temps de l’enfance de saint Jérôme. — Dans mon enfance, dit-il, pendant que je demeurais à Rome, où je recevais une instruction littéraire, j’avais coutume de visiter chaque dimanche, avec des condisciples de mon âge, les sépultures des apôtres et des martyrs. Nous entrions souvent dans les cryptes creusées dans les profondeurs de la terre, et dont les murs sont garnis de sépultures à droite et à gauche. L’obscurité est si grande qu’elle semble impénétrable, et qu’on pourrait s’appliquer à soi-même le mot du prophète : Ils descendent tout vivans dans les abîmes. De temps en temps, un peu de jour qui tombe d’en haut y tempère l’horreur des ténèbres. Vous ne pouvez pas dire que vous voyez des fenêtres : ce sont plutôt des trous à lumière. On avance pas à pas dans la nuit profonde qui vous entoure ; vous vous rappelez ce vers de Virgile :

Horror ubique animos, simul ipsa silentia terrent.

La plus vaste et la plus merveilleuse de ces catacombes est celle de Calliste, et nous apprenons par un passage des Philosophumena qu’il en fut chargé par le pape Zéphyrin. Calliste est Fun des papes qui ont gouverné l’église durant l’époque dont M. Cruice a raconté l’histoire. C’est une heureuse idée d’avoir rattaché au nom de Calliste et au souvenir de ses travaux dans les souterrains les détails les plus intéressans que fournit l’archéologie sur les catacombes.

Les disputes, les hérésies, les combats d’opinions, forment une grande partie de la vie morale des chrétiens de ce temps. Leur grand nombre favorise déjà les divisions : devant cette multitude à conduire, les uns pratiquent une douceur prudente, les autres affichent une ambitieuse austérité. Une querelle bien ancienne et bien moderne, presque aussi vieille que le christianisme, la querelle de la voie large et de la voie étroite, s’élève au milieu même du combat contre l’ennemi commun, et, pour ainsi dire, entre deux persécutions. De même le jansénisme, dont l’esprit rappelle d’une manière frappante les idées de Montanus et de Tertullien, se produisait dans l’église au moment même où l’on combattait le protestantisme et cet ennemi bien plus redoutable, ou plutôt le véritable ennemi, le scepticisme, que tous les grands esprits du XVIIe siècle, Pascal, Bossuet, Fénelon, ont si clairement aperçu. Arnauld défendait Port-Royal tout en se mesurant contre les réformés, de même que Tertullien écrivait son Apologétique tandis qu’il invectivait contre ceux qui n’étaient pas comme lui partisans outrés du jeûne et des rigueurs. Plus il était brave et hardi contre ceux du dehors, plus il était injuste au dedans contre ses frères moins violens que lui. C’est un rôle qui a souvent des imitateurs ; mais il y a peu de grands Tertulliens et il y en a beaucoup de petits. Moins savans et moins éloquens, les petits Tertulliens sont plus habiles : ce sont des défenseurs incommodes, mais ils se chargent de ce que Balzac appelle la vilaine besogne.

Il faut rattacher au même mouvement d’idées la dispute qui s’éleva au sujet des lettres païennes. On pensait alors que la plupart des hérésies étaient nées de la philosophie et de la littérature des anciens. On a tout dit, depuis quelques années, sur cette question fort vieille, comme on le voit ; mais une observation se présente naturellement, quand on rapproche Tertullien de ceux qui ont défendu naguère des opinions analogues. Tertullien voulait qu’on cherchât dans les auteurs profanes des secours pour défendre la bonne cause ; il permettait aux chrétiens l’étude des lettres païennes, mais il leur en interdisait l’enseignement. Ne pourrait-on pas soupçonner que les ennemis de ces mêmes lettres aujourd’hui ne voulaient pas les enseigner, pour n’avoir pas à les étudier ?

Des sectes moins respectables que celle de Montanus complètent le tableau du IIe siècle. Telle est celle d’un certain Marcus, connu par un passage de saint Irénée, et sur lequel les Philosophumena contiennent des détails curieux. Quand cet hérétique charlatan prononçait sur le calice les paroles de la consécration, le liquide prenait une teinte rougeâtre, comme par l’effet de ces paroles. Il avait le soin de verser subtilement dans la coupe une poudre légère d’où venait cette couleur de sang. Par un semblable artifice, il montrait aux yeux comment l’humanité tout entière du Sauveur pouvait se renfermer sous les plus petites espèces. Il versait le liquide du calice dans une coupe plus grande où il avait déposé une substance propre à le dilater. À mesure que Marcus prononçait ces paroles : « que l’Être infini remplisse votre être intérieur ; que, semant en vous comme dans un sol fécond le grain de sénevé, il multiplie votre intelligence, » on voyait le liquide croître prodigieusement, mousser et déborder de la coupe. Ce trait a sa valeur pour l’appréciation morale du temps, mais il prouve encore parfaitement la croyance générale à la transsubstantiation.

Mais rien ne fait mieux connaître l’époque, l’état précaire encore des chrétiens, leurs divisions, les difficultés extérieures et intérieures au milieu desquelles l’église devait trouver sa voie, que la notice donnée sur Calliste par l’auteur des Philosophumena. Un autre intérêt s’attache à cette biographie injurieuse : c’est elle qui a fait de l’authenticité de ce livre une question de parti ; c’est elle qui fait le triomphe des uns ou le scandale des autres. Nous en donnons un extrait.

« Calliste était esclave d’un chrétien nommé Carpophore, qui faisait partie de la maison de l’empereur. Comme il professait la même foi que son maître, celui-ci lui confia une somme considérable pour la faire valoir par des opérations de banque. Calliste établit son comptoir dans un lieu qu’on appelait la Piscina publica, et, en qualité de chargé d’affaires de Carpophore, il reçut d’un certain nombre de veuves et de fidèles des dépôts importans. Il perdit tout et tomba dans le plus grand embarras. Il se trouva des gens qui avertirent son maître du désordre de ses affaires, et Carpophore annonça l’intention de demander des comptes. À cette nouvelle, Calliste, effrayé du danger qui le menaçait, prit la fuite vers la mer. Il trouva à Ostie un vaisseau prêt à partir et s’y embarqua ; mais cela ne put se faire si secrètement que Carpophore n’apprît tout ce qui s’était passé. Ce dernier, d’après les indications qu’il avait reçues, se dirigea vers le port, prit des dispositions pour monter aussi sur le navire qui stationnait encore au milieu de la rade. La lenteur du pilote fit que Calliste, qui était dans le bâtiment, aperçut de loin son maître. Voyant qu’il allait être pris, et faisant peu de cas de la vie dans cette fâcheuse extrémité, il se jeta à la mer ; mais les matelots, sautant dans les barques, le sauvèrent malgré lui, et, au milieu des clameurs que poussaient ceux qui étaient sur le rivage, le livrèrent à son maître, qui le ramena et lui fit tourner la meule. Au bout de quelque temps, comme il arrive d’ordinaire, des chrétiens vinrent trouver Carpophore pour le prier de pardonner à son esclave… Carpophore, se laissant persuader, ordonna de le délivrer ; mais celui-ci, qui n’avait rien à rendre et qui se trouvait dans l’impossibilité de s’enfuir de nouveau parce qu’il était surveillé, imagina un moyen de s’exposer à la mort. Un samedi, feignant d’aller trouver des débiteurs, il se rendit à la synagogue où les Juifs étaient assemblés, et chercha à exciter du trouble dans leur réunion. Les Juifs, s’étant soulevés contre lui, l’insultèrent et le chargèrent de coups, puis ils le traînèrent devant Fuscien, préfet de la ville, et déposèrent contre lui en ces termes : « Les Romains nous ont permis d’exercer publiquement le culte de nos pères, et voici un homme qui veut nous en empêcher, et qui trouble nos cérémonies en disant qu’il est chrétien. » Tandis que Fuscien était à son tribunal et s’indignait de la conduite que les Juifs reprochaient à Calliste, on annonça à Carpophore ce qui se passait. Celui-ci se hâta d’aller trouver le préfet et lui dit : « Je vous prie, seigneur Fuscien, ne croyez pas cet homme ; il n’est pas chrétien, mais il cherche une occasion de mourir parce qu’il m’a dissipé de fortes sommes d’argent, comme je le prouverai. » Les Juifs, croyant voir en cela un subterfuge employé par Carpophore pour délivrer son serviteur, n’en réclamèrent que plus instamment la sentence du préfet. Il céda à leurs sollicitations, fit fouetter Calliste et l’envoya aux mines de Sardaigne.

« Quelque temps après, comme d’autres martyrs étaient exilés dans cette île, la concubine de Commode, Marcia, qui avait des sentimens religieux, voulut faire une bonne action ; elle fit venir le bienheureux Victor, évêque de l’église à cette époque, et lui demanda quels étaient les martyrs de Sardaigne. Victor lui donna les noms de tous, excepté celui de Calliste, dont il connaissait la conduite coupable. Marcia, qui jouissait d’une grande faveur auprès de Commode, en obtint des lettres de délivrance qu’elle confia à un vieil eunuque nommé Hyacinthe. Celui-ci passa en Sardaigne, et, ayant remis l’ordre au gouverneur de ce pays, délivra les martyrs, à l’exception de Calliste. »

Après ces accusations dirigées contre l’homme viennent celles qui atteignent le chrétien : Calliste est rappelé à Rome, grâce à l’intervention de la concubine de Commode, Marcia. Le pontife Zéphyrin lui confie l’administration des affaires de l’église. L’auteur des Philosophumena ne voit en lui qu’un sectaire qui combat les vraies doctrines pour y substituer les siennes : ses hérésies s’étendent déjà dans le monde entier ; mais ses disciples ne sont que des callistiens, ce ne sont plus des chrétiens. Il accuse, il condamne tous ceux qui ne pensent pas, en matière de foi, comme lui. Ces disputes de théologiens, qui intéressent peut-être moins les lecteurs d’aujourd’hui, sont les vrais griefs de l’auteur, et il n’a souillé la vie privée de Calliste que pour l’attaquer plus avantageusement sur le dogme. C’est là précisément ce qui infirme son témoignage. Il nous apprend, sans y penser, qu’il est l’ennemi de Calliste, qu’il a été condamné par lui pour ses doctrines, qu’il a toute sorte de motifs pour le haïr, et nous en avons aussi pour ne pas ajouter foi à ses accusations. Il s’élève contre un pape élu au suffrage par l’église entière, un pape qui est mort martyr. Pour le calomnier, il s’attaque encore à Zéphyrin, pape également, sanctifié aussi par l’église, et cela parce que Zéphyrin donnait sa confiance à Calliste. Mais si les Philosophumena étaient de saint Hippolyte ? Nous avons vu que, suivant M. Dollinger, il y a deux Hippolyte, qui n’en font peut-être qu’un, hérétique d’abord, puis orthodoxe, martyr et sanctifié. À l’opposition de Tertullien, il aurait commencé par l’erreur pour finir ensuite par la vérité ; ce serait en quelque sorte Tertullien retourné. Pourquoi chercher ces explications subtiles ? Nous ne savons rien de la vie de saint Hippolyte, et de l’auteur du livre des Philosophumena nous ne savons qu’une chose, c’est qu’il est l’ennemi de celui qu’il accuse.

Nous ne prétendons pas réfuter le système de M. Bunsen, c’est une œuvre accomplie déjà par bien des savans, et en particulier par M. Cruice, soit dans son Histoire de l’Église romaine, soit dans un livre publié déjà depuis trois ans sur les Philosophumena[2]. En citant la notice sur Calliste, nous avons voulu mettre sous les yeux du lecteur un document curieux sur l’histoire de l’église. La critique dégage aisément la calomnie et le mensonge qui y sont mêlés ; mais des couleurs nouvelles viennent s’ajouter à un tableau un peu effacé par le temps. Une figure presque inconnue jusque-là nous est rendue, celle d’un esclave, qui, après toute sorte de misères, condamné pour dettes à tourner la meule, jeté en exil, rappelé ensuite malgré des inimitiés qui se trahissent elles-mêmes, s’élève jusqu’à l’amitié et à la confiance du souverain pontife, dirige les travaux dans ces souterrains immenses qui sont le refuge de l’église, parvient lui-même, quoique esclave ou tout au moins affranchi, au plus haut siège de la chrétienté, gouverne l’église avec vigueur, désobéit saintement à des lois honteuses pour l’humanité, pratique avec hardiesse l’égalité évangélique en mariant les femmes illustres à des hommes obscurs, et mérite par son courage comme par sa prudence et sa modération les accusations d’un fanatique et d’un sectaire. Nous ne croyons pouvoir mieux terminer qu’en félicitant M. Cruice d’avoir vu le premier ce que l’histoire pouvait gagner là où la critique et l’érudition ne trouvaient que des résultats négatifs.


L. Étienne.


ÉTUDES SUR LES BEAUX-ARTS, par M. Frédéric de Mercey[3]. — Il y a bien des façons de faire l’histoire de l’art. Un Allemand ne consentirait jamais à parler architecture, peinture ou statuaire sans pousser une exploration psychologique jusqu’aux sources du beau, du beau essentiel, sans se demander si la notion du beau est objective ou subjective, ou si elle est une réaction du subjectif sur l’objectif. N’espérez pas que cette investigation sera courte : voici venir la distinction entre la perfection logique et la perfection esthétique, et une autre distinction entre le beau libre et le beau adhérent. Vous suivez comme vous pouvez ces obscures subtilités ; mais souvent, las d’abstractions, vous les abandonnez, vous vous souvenez que, comme le beau, vous êtes libre, et vous n’adhérez pas. C’est qu’une pareille analyse peut tout au plus vous montrer les ressorts d’une certaine opération de l’âme, mais elle ne vous donne ni la connaissance ni le sentiment du beau. La décomposition savante d’une conception ou d’une impression n’a jamais formé ni les artistes ni les connaisseurs ; ils ont cette bonne fortune, que le beau, pour être exprimé ou senti, n’a pas besoin d’être défini. Chacun a un sens intime pour juger les œuvres d’art, comme des yeux pour les regarder ; mais si ce sens perçoit mal, les lunettes de la psychologie n’y feront rien.

Il suffit de remarquer que la notion du beau est à la fois une idée et un sentiment, et qu’elle vient à la fois de l’intelligence qui cherche ses règles dans la raison et de la sensibilité qui, née de l’instinct, ne se dirige pas par des règles. L’âme y est satisfaite tout entière. Ceux qui, en fait d’art, raisonnent et ne sentent pas tombent dans le système. Cherchant dans leur esprit le sens et la portée de l’art, ils inventent une théorie, réunissent les deux prémisses d’un syllogisme et tirent une conclusion, conclusion rigoureuse, qui ignore les accommodemens et marche d’un pas lourdement superbe à travers les beaux-arts pour leur tracer leur chemin. Quelquefois ce chemin est une impasse. Ceux-ci voient dans une seule école le beau souverain ; ils la guindent sur le piédestal de leur haute admiration et courbent autour d’elle toutes les autres écoles, même celles qui élèvent le plus glorieusement la tête au-dessus des siècles écoulés. Ils disent à l’art : Tu n’iras pas plus loin. Quoi qu’il arrive, c’est l’art qui s’est trompé, ce n’est point eux. Pour eux, ils se cantonnent dans l’école qui a leur préférence, époussetant avec amour les statues, les tableaux, les monumens qu’elle renferme. D’autres, par une révélation supérieure, percent les arcanes des choses, et, véritables oracles, dévoilent les routes métaphysiques dans lesquelles l’art doit se développer. Ils lui disent : Tu iras là. Vox clamantis in deserto. Parlerai-je de ceux qui font le contraire et qui, écrivant sur les beaux-arts, se contentent de sentir sans raisonner ? Ils fleurissent particulièrement en France. Les beaux-arts sont pour eux un pays curieux qu’ils parcourent en visiteurs, en touristes, sans même se munir, comme les Anglais, de guides, de plans et de cartes. Ils ne sont pas assurément aveuglés par des systèmes préconçus ni enfoncés dans les obstinations d’une théorie. Ils admirent parfois ce qui n’est pas très admirable, ou méconnaissent des beautés qui ne se révèlent qu’aux connaisseurs. Quelquefois aussi ils font des remarques ingénieuses qui échapperaient aux connaisseurs par l’effet de l’habitude ; ce qu’on voit tous les jours ne frappe pas. S’ils ont un peu de goût, un peu d’esprit, on leur accorde quelques heures de loisir ; on les lit, mais on se garde de les croire sur parole.

Il faut donc leur préférer ceux qui, sans s’occuper d’objectivité et de subjectivité, et sans vouloir asservir à une forme unique la liberté du génie humain, étudient avec une observation persévérante les beaux-arts et en connaissent à la fois les procédés et l’histoire. M. de Mercey, par exemple, connaît bien la partie technique des beaux-arts ; il a tout étudié, presque tout vu, tout comparé. C’est un amateur sérieux qui s’est fait de l’art une préoccupation constante et aimée. Il ne va pas sur les traces des Baumgarten, des Mendelssohn et des Kant, et il nous conduit tout d’abord devant les monumens. Il n’aligne pas ses jugemens, comme des troupes, pour la défense d’une théorie. Il ne hérisse pas son chemin de thèses dogmatiques ; il critique avec mesure, loue avec sagesse, discerne partout le bon et le mauvais. Ses Études, écrites à divers intervalles, réunies par un lien assez lâche, se promènent à leur aise dans le champ de l’histoire, qu’elles parcourent tout entier, mais d’un pas inégal, passant un peu vite sur le moyen âge, s’arrêtant plus longuement sur la renaissance, s’écartant à l’occasion en de fortuites digressions avec cette allure libre que donne l’équité. Tantôt elles prennent une nation à partie et conduisent depuis leur origine jusqu’à nos jours la génération de ses artistes ; tantôt, visitant un musée, elles se laissent aller au hasard par la diversité des tableaux rassemblés à travers les pays et les temps les plus divers. Si M. de Mercey prend à partie un métaphysicien aventureux, un théoricien trop absolu, c’est pour revendiquer l’indépendance de l’art. À ceux qui disent : La perfection est là ou sera là, il répond que la perfection n’est pas encore atteinte, et qu’elle ne le sera jamais. Sans doute la perfection ne sera jamais atteinte, car la perfection, au sens philosophique, c’est l’excellent, l’éternel, l’infini ; mais ce mot dans les arts prend souvent un sens plus circonscrit. Cette perfection relative, Phidias et Raphaël s’en rapprochent ; elle est aisée à définir : être exempt de tous les défauts et doué de toutes les qualités, prendre seulement de l’homme ce qu’il a de plus noble et de plus immortel, enfin écarter toutes les particularités spéciales et variables, pour représenter dans une sublime abstraction l’homme de tous les temps et de tous les pays. Remarquons-le toutefois : à côté de cet idéal il reste un idéal, qui n’est pas la perfection. Réunir toutes les qualités, c’est nécessairement les borner les unes par les autres. Cependant, si une qualité éclate seule, en effaçant les autres, son isolement lui crée une puissance merveilleuse. Michel-Ange n’est point parfait, car il pousse l’énergie jusqu’à outrer la forme : pourtant Michel-Ange n’est inférieur à personne. De même, ne reproduire de l’homme que la noblesse et la pureté, c’est renoncer à l’expression de l’homme tout entier. Enfin l’homme est à la fois un et divers. La nature humaine peut être conçue d’une seule pièce dans son éternelle unité ; elle peut aussi reparaître dans ses variétés accidentelles, se reconstruire par ses diversités. Ce qu’on nomme l’individu a droit de cité dans l’art. Le modèle et l’artiste peuvent être doués de l’originalité, ce mérite que les anciens évitaient avec soin. À côté de la vérité philosophique et générale se place la vérité particulière et historique. Toutes deux se valent, toutes deux révèlent l’homme à lui-même ; elles sont, pour ainsi dire, les deux moitiés du vrai humain. C’est ce qu’indique M. de Mercey quand il fait remarquer que « la beauté de la forme est peut-être immuable, mais que la beauté d’expression est mobile. » Puisque dans l’art rien ne saurait être ni fini ni infini, laissons-lui l’indéfini.

Comme on voit, M. de Mercey est un juge éclairé et impartial qui joint l’indépendance des jugemens à la connaissance des choses jugées. Peut-être même n’a-t-il pas de préférences assez marquées ; il laisse trop au lecteur le soin de comparer par lui-même les écoles et leur valeur relative. Ce que M. de Mercey aime le moins, c’est l’imitation. Il cite le mot de Michel-Ange : « L’homme qui en suit un autre ne peut marcher devant. « Ce qu’il demande surtout aux artistes, c’est de différer de leurs contemporains et de leurs prédécesseurs. Il semble même désapprouver quelque peu l’imitation des grands maîtres. C’est peut-être aller trop loin, mais c’est pécher par une qualité, par l’esprit libéral.


EUG. JUNG.


LA HARPE D’ÉOLE, par M. G. Kastner[4]. — Tout le monde sait en quoi consiste l’instrument appelé harpe d’Éole. Quelques cordes métalliques tendues sur une table d’harmonie sont mises en vibration par le passage plus ou moins rapide des ondes aériennes. De là d’étranges accords dont le charme mélancolique a été plus d’une fois célébré par Novalis et par Hoffmann. C’est en Allemagne en effet que cet instrument a été jusqu’ici l’objet des expériences et des perfectionnemens les plus ingénieux. Il n’est guère de parc de résidence, d’enceinte ruinée de vieux château, où il ne mêle aux soupirs du vent ses poétiques murmures. L’ensemble d’études que réunit aujourd’hui M. Kastner a le mérite, non-seulement de résumer les travaux publiés sur les sons éoliques au-delà du Rhin, mais d’indiquer une nouvelle direction où les recherches commencées pourraient se continuer avec un intérêt en quelque sorte égal pour la science et pour l’art. La harpe d’Éole s’offre surtout comme un moyen de fixer, de régler cette harmonie confuse qui se produit incessamment dans la nature, et que l’auteur désigne sous le nom de musique cosmique. Transformer la nature en musicien, comme les photographes l’ont déjà transformée en peintre, tels sont les termes du problème, et de subtils esprits n’ont pas manqué en Allemagne pour s’engager à ce propos dans les rêveries les plus aventureuses. Les savans et les artistes éclairés ont heureusement rendu à la question un caractère vraiment scientifique. C’est sur ce dernier groupe d’observateurs attentifs, où figurent entr’autres M. Richard Pohl, auteur des Lettres sur l’Acoustique, et M. Pellisov de Munich, que s’est portée de préférence l’attention de M. Kastner. Son livre, divisé en trois parties, traite de la musique cosmique d’abord, c’est-à-dire des harmonies éoliennes qui se produisent dans la nature, puis de la harpe d’Éole, enfin des phénomènes acoustiques qui se rattachent à ce singulier instrument. Dans la dernière partie surtout, l’auteur a eu à signaler les remarquables théories du savant acousticien Pellisov sur les sons éoliens. En France, plusieurs physiciens éminens avaient compris déjà tout l’intérêt qui peut s’attacher à l’étude bien dirigée de certains phénomènes sonores. Il suffit de nommer Savart, Cagniard-Latour et M. Pouillet. M. Kastner, connu par d’utiles travaux sur la musique chorale et l’histoire de l’instrumentation, est resté fidèle à cette louable direction d’études en portant devant le public français les questions d’acoustique et d’harmonie depuis si longtemps débattues devant le public allemand.




  1. Saint Paul, II ad Cor., c. 5,4. — Ad Gal., c. 2,20.
  2. Études sur les Philosophumena. Paris, Périsse frères, 1853.
  3. 2 vol. in-8°, chez Arthus Bertrand.
  4. In-4°, chez Brandus.