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Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1912

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Chronique n° 1930
14 septembre 1912


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Nous avons un peu négligé, depuis quelque temps, nos affaires intérieures : si intéressantes qu’elles fussent, elles l’étaient moins que les questions extérieures. Nous devons parler cependant de l’agitation qui s’est faite depuis plusieurs semaines autour des syndicats d’instituteurs. L’état d’esprit qui règne dans le personnel de l’enseignement primaire a suscité depuis un certain nombre d’années des préoccupations et des inquiétudes. Gardons-nous de généraliser ; la grande majorité de nos instituteurs est restée étrangère aux entraînemens que la minorité a subis ; il serait injuste de juger de tous par quelques-uns ; mais si ces derniers ne sont pas les plus nombreux, ils sont les plus actifs, les plus remuans, les plus encombrans ; c’est d’eux surtout qu’il est question dans les journaux, d’eux qu’on parle, d’eux qu’on s’occupe, et le public est obligé de faire un effort sur lui-même pour les distinguer de la masse silencieuse et inerte. Est-elle si inerte, d’ailleurs ? Elle se tait sans doute, mais elle laisse faire, elle se demande s’il n’en résultera pas pour elle quelque chose de bien, elle attend et on est parfois enclin à croire qu’elle consent. En tout cas, les pires meneurs sont le plus souvent désignés pour représenter le corps tout entier dans les syndicats, les congrès, la Fédération et de là vient l’esprit de suspicion qui pèse sur lui. Au récent congrès de Chambéry, six mille instituteurs étaient, dit-on, représentés par leurs syndicats. Bien que ce chiffre soit modeste proportionnellement à celui des cent vingt mille instituteurs qu’il y a en France, nous aimons à croire que six mille d’entre eux ne sont pas entachés du mauvais esprit qui s’est manifesté à Chambéry ; beaucoup sont entrés dans les syndicats sans bien savoir ce qu’ils faisaient, où ils allaient, où on les conduisait ; ils y sont à l’état passif. Mais il resterait à savoir si, parmi ceux qui ne sont pas encore dans les syndicats, beaucoup aussi ne sont pas déjà sur la pente qui y conduit. Leurs meneurs se sont vantés, dans de nombreuses interviews, d’avoir depuis quelques années doublé, triplé, quadruplé leurs effectifs. Il est certain que le mouvement qui porte les instituteurs vers les syndicats s’accélère : il ne tarderait pas à se précipiter si le gouvernement n’intervenait pas pour l’arrêter.

Le gouvernement est intervenu : il a fallu qu’un grand scandale éclatât à Chambéry pour l’y décider, mais enfin il a fait son devoir et se montre résolu à y persévérer. Le Congrès avait pour objet de s’occuper des intérêts professionnels et surtout matériels des instituteurs, ce à quoi il n’y a rien à dire ; mais il ne s’en est pas tenu là et, entre autres décisions, il en a pris deux qui devaient révolter la conscience publique et faire enfin sortir le gouvernement de sa longue patience. La première a été celle de participer à l’œuvre du « Sou du soldat, » avec cette aggravation que, dans les villes où il y a une Bourse du travail, c’est là que les versemens devaient être faits. La seconde a consisté dans le rattachement, dans l’affiliation des syndicats d’instituteurs à la Confédération générale du travail, si connue sous l’abréviation de C. G. T. Le « Sou du soldat » a pour but de maintenir l’homme sous les armes en rapport avec les groupemens auxquels il appartenait avant d’entrer dans l’armée et de combattre les influences nouvelles qui pourraient s’y exercer sur lui au moyen d’une propagande qu’il doit à son tour propager parmi ses camarades. Quant à la Confédération générale du travail, tout le monde connaît son origine, ses tendances et ses exploits. La mesure était comble ; le gouvernement a pris rapidement les mesures nécessaires. Il n’a pas admis que les instituteurs, entrant dans l’armée de la guerre sociale, se missent en première ligne des combattans. Connaissant, comme tout le monde, le caractère haineux, anti-militariste, anti-patriote des institutions auxquelles les syndicats du Congrès de Chambéry se sont étroitement rattachés, il a compris que la faiblesse coupable qui avait été montrée envers ces syndicats deviendrait criminelle en se prolongeant. Une autre considération a agi sur lui. Bien qu’il y ait une grande exagération dans ce qu’on dit du péril que l’agression de ses adversaires fait courir à l’école laïque, il entre dans les intentions du gouvernement de la défendre contre un ennemi figuré ; cela fait partie de son programme et s’impose probablement à lui comme une nécessité de sa situation. Mais le caractère d’une école se manifeste aux yeux du public beaucoup moins par son enseignement que tout le monde ne voit pas, que par ses maîtres lorsqu’ils se mettent en évdence, et comment défendre une école qui a des maîtres affiliés à la Confédération générale du travail ? Le gouvernement a senti la difficulté, ou plutôt l’impossibilité de le faire avec succès, et M. le ministre de l’Instruction publique, dans la circulaire excellente qu’il a adressée aux préfets, n’a pas hésité à dire qu’il procéderait à cette défense de l’école laïque non seulement contre ceux qui l’attaquent, mais contre ceux qui la compromettent. À la bonne heure ! Nous n’étions pas habitués à entendre ce langage, qui fait grand honneur à M. Guist’hau. De même qu’il y a eu des prêtres qui ont porté atteinte à l’intérêt de l’Église par des défaillances personnelles, il y a des instituteurs qui portent atteinte à celui de l’école laïque en étalant au grand jour tantôt l’esprit sectaire qui les anime, tantôt les ambitions sans scrupules qui leur font oublier les convenances de leur ministère. Ces instituteurs imposent une nouvelle tâche au gouvernement.

Le mal a plusieurs sources, mais une des principales est dans les syndicats, et c’est sur celle-là que le gouvernement a résolu de porter immédiatement son action. M. le ministre de l’Instruction publique a déclaré dans sa circulaire que les syndicats d’instituteurs étaient illégaux et qu’ils devaient être supprimés et dissous avant le 10 septembre, faute de quoi des poursuites contre les délinquans seraient portées devant les tribunaux. Rien n’a égalé l’étonnement des instituteurs syndiqués et de leur fédération à la lecture de la circulaire de M. Guist’hau. Ils étaient loin de s’attendre aune décision aussi nette, aussi ferme, de la part du gouvernement. Est-ce qu’on ne leur avait pas jusqu’ici passé toutes leurs fantaisies ? Est-ce qu’on ne leur avait pas tout permis ? Est-ce qu’ils n’étaient pas habitués à tout se permettre, sans qu’il en résultât aucun inconvénient pour eux ? Enfin, est-ce qu’ils n’avaient pas pour eux un vote formel de la Chambre qui avait autorisé la survivance de leurs syndicats, de ceux du moins qui existaient au moment du vote, jusqu’au moment où on leur aurait donné un statut personnel ? Ce moment, toujours annoncé, se cachant dans les brumes où disparaissent les calendes grecques, les instituteurs avaient conclu qu’ils avaient possession d’état et que rien ne pouvait les y inquiéter. Le vote de la Chambre existe en effet ; il date de plusieurs années, et c’est assurément un des actes de faiblesse, ou plutôt de déliquescence morale les mieux caractérisés qu’une Chambre et un gouvernement aient jamais commis. Le gouvernement d’alors a proclamé que les syndicats d’instituteurs étaient illégaux ; mais un certain nombre s’était formé quand même, il a reculé lâchement, — il n’y a pas d’autre mot, — devant l’énergie qu’il aurait fallu déployer pour les dissoudre. Vivant au jour le jour, sans principe et sans volonté, il a renvoyé à l’avenir une difficulté qu’il ne se sentait pas la force de résoudre, et la Chambre s’est conformée à son sentiment, à moins que ce ne soit lui qui s’est conformé au sentiment de la Chambre : ils étaient faits pour s’entendre et pour combiner leurs conduites. La seule précaution qu’ils ont prise a été de décider que, si le statu quo était maintenu par tolérance, il ne serait pas aggravé : on ne pourrait pas créer de nouveaux syndicats. Jamais précaution n’a mieux mérité la qualification d’inutile. Les syndicats se sont en effet multipliés depuis cette époque, et leurs représentans les mieux qualifiés, en ont, peut-être imprudemment, tiré publiquement vanité ces jours derniers. Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas coupé court plus tôt à un mal qui empirait ? C’est, a dit M. Guist’hau, parce qu’il espérait que les syndicats resteraient dans leur rôle et ne s’occuperaient que des intérêts professionnels de leurs membres. La vérité est que les syndicats ne se sont jamais tenus dans leur rôle professionnel et que tout le monde le savait ; mais, après la longue tolérance qui leur avait été témoignée par ses prédécesseurs, le ministère actuel était bien obligé de s’abstenir jusqu’au moment où ils manqueraient de nouveau et d’une manière éclatante aux conditions de la trêve qui leur avait été consentie. Ils y ont manqué, faut-il dire avec cynisme ou avec candeur ? Peut-être avec les deux. Ils ont provoqué, bafoué le gouvernement par leur audace ; mais, à en juger par le passé, ils ont pu croire, ingénuement, qu’aucune goutte d’eau ne ferait déborder le vase. C’est en quoi ils se sont trompés.

Que les syndicats d’instituteurs soient illégaux, rien à nos yeux n’est plus sûr ; il en est d’ailleurs de même de ceux de tous les fonctionnaires. Une longue série de défaillances de la part du gouvernement peut seule faire naître un doute à ce sujet. Aucun n’existait au début. Dans les premiers temps qui ont suivi la loi de 1884, tous les ministres qui ont eu à se, prononcer sur la matière ont affirmé énergiquement que les fonctionnaires n’avaient pas le droit de se syndiquer. L’article 3 de cette loi dit en termes formels : « Les syndicats professionnels ont exclusivement pour objet l’étude et la défense des intérêts économiques, industriels, commerciaux et agricoles. » Exclusivement : nous appuyons sur cet adverbe. On ne voit pas ce que les fonctionnaires en général, et les instituteurs en particulier viendraient à faire ici. Si on prétend toutefois qu’il peut y avoir équivoque, et que les fonctionnaires, y compris les instituteurs, ont le droit de se syndiquer pour la défense de leurs intérêts économiques, — en prenant ce mot dans le sens d’économie domestique, — nous répondrons par la loi du 30 novembre 1892 qui, dans son article 13, permet aux médecins, aux chirurgiens, etc., de se syndiquer pour défendre leurs intérêts professionnels à l’égard de toutes personnes « autres que l’État, les départemens et les communes. » Le sens de ces deux lois est très clair. Le législateur n’a certainement voulu, en 1884, accorder le droit de se syndiquer qu’aux ouvriers de l’industrie, du commerce et de l’agriculture et à leurs patrons : ni les fonctionnaires, ni les instituteurs, ni les médecins, ni les chirurgiens, ni les représentans des professions dites libérales n’avaient cette faculté. Elle a été reconnue plus tard à quelques-uns d’entre eux, mais il a fallu pour cela une loi nouvelle, et cette.loi a eu soin de dire que les syndicats ne pourraient pas se former contre l’État, les départemens et les communes. Il y avait, dans cette législation, des garanties sérieuses : comment se fait-il quelles aient été de nul effet, ou peu s’en faut ?

On écrira plus tard l’histoire de ces lois et de leurs conséquences ; il est trop tôt pour le faire et, en tout cas, ce n’est pas dans une chronique que nous pourrions y procéder : tout ce que nous en dirons, c’est que si la loi de 1884 a démenti beaucoup des espérances qu’elle avait fait concevoir et si elle est aujourd’hui l’objet de tant de critiques, c’est parce que les gouvernemens qui se sont succédé n’ont pas tardé à se relâcher dans la surveillance continuelle qu’ils auraient dû exercer sur son exécution. Plusieurs de ses dispositions essentielles n’ont jamais été observées : précisément celles où le législateur avait mis les précautions et les garanties dont nous avons parlé. C’est peut-être une injustice envers les lois et envers ceux qui les ont faites que de les juger seulement d’après leurs conséquences ; ce critérium unique est souvent faux ; les lois ne sont pas bonnes ou mauvaises seulement en elles-mêmes et d’après leur texte, elles le sont aussi par la manière dont elles sont appliquées. Celle de 1884 n’a pas tardé à se déformer dans le milieu où elle a évolué, parce que le gouvernement qui devait tenir la main à sa stricte exécution a eu peur des ouvriers et a reculé devant leurs exigences. Bientôt aussi il a pris peur de ses fonctionnaires qui ont menacé de se mettre en grève et dont quelques-uns l’ont fait. Tous ces sentimens enfin, qui le rendaient si peu apte à la défense, se sont encore accentués et aggravés lorsqu’il s’est agi des instituteurs, considérés par lui comme une des forces du régime actuel. Entendons-nous bien : si les instituteurs étaient une des forces de la République parce qu’il est conforme au principe démocratique de répandre l’instruction le plus possible et de la donner largement. libéralement, gratuitement, nous serions les premiers à applaudir à leur action ; mais leur force n’a pas été là seulement ; on a eu le tort (le faire d’eux des agens électoraux qui, après avoir été à ce point de vue très précieux, n’ont pas tardé à devenir à beaucoup d’autres dangereux et inquiétans. Leurs prétentions ont grandi en proportion des services qu’ils avaient rendus parce qu’on les leur avait demandés, et on n’a pas tardé à se trouver en face de la force qu’on leur avait donnée. Ils en avaient pris conscience et ils en ont abusé. Après l’avoir employée pour les autres, ils l’ont employée pour eux. Cela devait arriver fatalement : notre surprise est que le corps des instituteurs soit malgré tout resté si sain dans la grande majorité de ses membres. Tout a conspiré à le gâter, les mauvaises mœurs politiques et électorales, les difficultés croissantes de la vie, les détestables exemples qui pullulent partout, enfin l’effacement du gouvernement, qui depuis plusieurs années chez nous a cessé de remplir sa tâche : au lieu d’être le serviteur de la loi, il a été celui d’un parti. Comme M. Guist’hau, M. Poincaré a prononcé une parole toute nouvelle : il a dit qu’il ne voulait pas « avoir l’air d’un gouvernement qui se laissait gouverner. » Ses prédécesseurs n’ont pas eu la même prétention ; ils ont eu de leur dignité un souci infiniment moindre ; ils se sont constamment laissé gouverner, et il leur a été indifférent d’en avoir l’air. Il en est résulté une atmosphère générale où un grand nombre de nos lois ont singulièrement dévié de ce qu’elles étaient en. sortant de la main du législateur : celle de 1884 sur les syndicats professionnels n’est pas la seule qui ait présenté ce phénomène de décomposition spontanée. C’est une grande tâche de réagir contre l’anarchie qui en est résultée : sachons gré au ministère actuel de l’avoir entreprise, au moins partiellement, et de la poursuivre lorsque l’occasion s’en présente.

Au moment où nous écrivons, nous ne pouvons pas dire encore quelle sera l’attitude de tous les syndicats d’instituteurs en présence de l’injonction de se dissoudre qui leur a été transmise par les préfets. Ils ont commencé par affirmer qu’ils ne céderaient pas, qu’ils iraient jusqu’au bout, qu’on verrait bien qui aurait le dernier mot. Leurs premières déclarations ont été très arrogantes. Habitués à voir le gouvernement céder ou se défiler devant eux, ils ont jugé du présent par le passé et ont cru qu’après un moment de mauvaise humeur, le ministère actuel reculerait devant eux comme les autres. M. Guist’hau en serait pour sa circulaire et ce « patron » grognon s’inclinerait bientôt modestement devant la triple majesté des instituteurs, des syndicats et de la Confédération générale du travail. Mais il n’en a rien été ; le ministre a tenu bon et les préfets ont répété que le 10 septembre était le dernier délai accordé aux instituteurs pour se soumettre. Ceux-ci ont expliqué alors qu’on les avait méconnus et calomniés, qu’en se ralliant au « Sou du soldat, » ils n’avaient eu d’autre intention que de venir en aide à leurs camarades, que leurs syndicats étaient couverts par un vote parlementaire et que la Confédération générale du travail, maison mère de tous les syndicats, n’avait jamais fait que du bien. Quelques-uns d’entre eux ont fait remarquer qu’ils étaient officiers de réserve et par conséquent bons patriotes. Enfin tantôt ils ont plaidé non coupables, et tantôt ils ont invoqué les circonstances atténuantes, avec une souplesse d’argumentation et des distinctions subtiles qui rappellent trop celles qu’on a prêtées à une congrégation célèbre. Mais l’évidence des faits était trop grande pour qu’on pût l’obscurcir, et la conscience publique, subitement éclairée par le jet de lumière parti de Chambéry, a persévéré dans son impression première. Alors les syndicats d’instituteurs ont adopté une autre tactique : ils ont dit qu’on était en vacances, que leurs membres étaient dispersés, qu’il était impossible de les réunir en ce moment : eux seuls cependant avaient qualité pour prendre une décision : encore ne serait-elle valable que si elle réunissait une majorité des deux tiers. Ils ont donc demandé un délai. Mais rien n’y a fait : le gouvernement a tenu ferme et les préfets ont continué de montrer du doigt la date du 10 septembre. Peu à peu les syndicats ont commencé à se décourager. Ceux du Morbihan s’étaient montrés les plus récalcitrans ; ils étaient confirmés dans leur résistance par un ordre du jour du Conseil municipal de Lorient qui espérait bien par là leur donner une grande force ; ils estimaient d’ailleurs avoir particulièrement charge d’âme parce que le siège de la fédération, qui est mobile, avait été fixé cette année dans leur département : cette décision avait été prise à Chambéry même. M. Cren, leur chef, se montrait fort énergique dans les interviews auxquelles il se prêtait volontiers. Pour tous ces motifs on se tournait vers Lorient comme vers une La Mecque. Qu’allait faire le syndicat du Morbihan ? surprise, il s’est soumis : à partir de ce moment, il est devenu probable que beaucoup d’autres suivraient son exemple. Le syndicat du Morbihan a déclaré, il est vrai, que dans deux mois il se reformerait sous la forme d’une simple association, et que, moins le mot, ce serait même chose. Nous ne nions pas le danger ; ceux qui établissent une distinction profonde entre les syndicats et les associations, en déclarant les premiers dangereux et les seconds inoffensifs, nous semblent bien attacher plus d’importance à l’apparence qu’à la réalité : espérons que le gouvernement ne se laissera pas jouer. Enfin, si certains syndicats se soumettent, d’autres résistent : ceux de la Seine, par exemple, ont déclaré fièrement que cette attitude était la seule qui convînt à leur dignité. De quel côté est la majorité ? Il semble bien qu’elle soit du côté de la soumission, mais nous n’avons pas encore de statistique définitive. Le 10 septembre est passé : des poursuites vont donc être intentées contre les syndicats récalcitrans et les tribunaux prononceront.

Dès maintenant l’attitude du ministre a fait réfléchir beaucoup d’instituteurs qu’on avait trompés, égarés, que [les faiblesses des gouvernemens antérieurs avaient fait ivre dans l’illusion de leur propre puissance, mais qui, mieux renseignés, se ressaisissent déjà. On n’avait entendu jusqu’ici que le mot d’ordre des syndicats : quoi d’étonnant s’il a été suivi ? Le gouvernement se taisait et demeurait inerte, mais voilà que tout d’un coup il parle et agit. Il suffit qu’il exerce son autorité pour la retrouver. Bien des choses changeront s’il se ressaisit à son tour et remplit enfin sa fonction qu’il avait désertée. Les lois prendront un aspect nouveau si on les applique : on y trouvera des ressources insoupçonnées. Mais qu’il fût temps pour le ministère de faire enfin acte d’autorité, le scandale de Chambéry n’est pas seul à nous en fournir la preuve. Il y a une « Fédération nationale des associations professionnelles des employés de l’État, des départemens et des communes, » qui comprend 96 000 instituteurs, 5 000 employés d’octroi, 14 000 douaniers, 22 000 sous-agens des postes, 9 000 agens des contributions indirectes, 18 000 employés civils de la guerre, d’autres encore, en tout 300 000 fonctionnaires, un État dans l’État, contre l’État. Le Conseil de la Fédération, revendiquant très haut pour tous les fonctionnaires le droit de se grouper sous la forme syndicale, déclare qu’il regrette la restriction apportée à l’exercice de ce droit par les instituteurs et « revendique plus énergiquement que jamais le bénéfice de la loi du 21 mars 1884. » Cette revendication, ces regrets resteront-ils platoniques ? Annoncent-ils des actes, et lesquels ? Nous restons convaincu que, si le gouvernement continue de montrer la même fermeté, tout s’ordonnera autour de lui et relativement à lui. Mais que de choses à réparer ! Les fonctionnaires de la Fédération nationale etc., etc., craignent évidemment qu’après avoir refusé aux instituteurs le droit de se syndiquer, on le leur conteste aussi. La situation des uns et des autres est la même en effet, et il n’y a aucune raison de tolérer chez ceux-ci ce qu’on ne tolère plus chez ceux-là : la loi de 1884 est la même pour tous les fonctionnaires, c’est-à-dire qu’elle les exclut. La Fédération nationale aurait peut-être mieux fait de ne pas attirer l’attention sur elle en ce moment.


Une heureuse nouvelle est arrivée du Maroc : nos troupes, habilement conduites par le colonel Mangin, ont atteint Marakech le 7 septembre et nos compatriotes, prisonniers d’El Hiba, ont été délivrés. Notre consul, M. Maigret, notre vice-consul, M. Monge, le commandant Verlet-Hanus, leurs six compagnons étaient sains et saufs, lorsque nos soldats sont arrivés sous les murs de la ville. Les détails manquent encore sur la manière dont ils y sont entrés, mais le fait seul importe : nos compatriotes sont sauvés, et nous sommes à Marakech. Le salut des prisonniers est le côté sentimental de l’affaire. Lorsque la nouvelle du danger qu’ils couraient a été connue en France, l’émotion a été générale ; l’idée que les malheureux étaient entre les mains d’un barbare comme El Hiba et de ses troupes encore plus barbares que lui, était pour nous tous une cause d’angoisse. Il n’est pas douteux que le général Lyautey, le colonel Mangin, nos officiers, nos soldats partageaient les mêmes sentimens et qu’ils étaient résolus à faire tout ce qui serait possible pour délivrer les neuf otages ; mais qu’y avait-il de possible ? Une expédition sur Marakech semblait être à ce moment une aventure. Si la route pour y arriver ne présente pas de grands obstacles, la ville est grande ; elle comprend, dit-on, 70 000 habitans ; elle est entourée de murailles qui ne sont pas contre notre artillerie sa meilleure défense, mais elle l’est aussi de jardins avec des clôtures nombreuses dont chacune était une barrière à enlever. La résistance pouvait devenir sanglante ; elle l’aurait été sans doute si El Hiba, porté à Marakech par une vague de fanatisme, avait montré quelque esprit politique, c’est-à-dire un peu d’adresse et de modération. Mais, soit que ces qualités lui manquent, soit qu’il n’ait pas pu contenir ses troupes, ces « hommes bleus » qui ne sont en somme qu’un ramassis de pillards, les intérêts alarmés n’ont pas tardé à se liguer contre lui ; des ennemis comme El Glaoui et M’Tougui se sont provisoirement réconciliés en face d’un danger qui leur était commun et, de peur de n’être pas assez forts pour le conjurer, ils ont fait appel à notre concours. Que devions-nous faire ? Tout le monde a lu les notes officielles qui rendaient compte des résolutions de notre conseil des ministres ; elles étaient contraires à une marche sur Marakech considérée comme une imprudence ; on ajoutait que le général Lyautey était d’accord avec le gouvernement et, que toute expédition de ce genre était ajournée jusqu’à une époque indéterminée. Nous devions opérer au Maroc par une progression méthodique, en dehors des poussées rapides qui pouvaient sans doute nous conduire jusqu’à un point éloigné comme Marakech, mais qui, dans l’obligation où nous serions d’y rester après y être allés, nous imposeraient des obligations nouvelles avec des forces peut-être insuffisantes pour les remplir. Toutes ces considérations, que le gouvernement avait pesées et qui avaient pour lui fait pencher la balance dans le sens de l’abstention, étaient certainement présentes à l’esprit du général Lyautey lorsqu’il a reçu des renseignemens imprévus sur la situation de Marakech et qu’il a entendu les appels qui lui étaient adressés. Il les a pesés à son tour ; il a jugé que la balance n’était plus la même entre les raisons qui nous conseillaient de voler à Marakech et celles qui nous le déconseillaient : les premières étaient devenues subitement les plus fortes ; nous avions lieu de croire que nous rencontrerions sous les murs de la ille des concours utiles et efficaces qui nous en rendraient maîtres avec un minimum d’efforts. L’occasion se présentait, s’offrait si favorable que le général a cru devoir en profiter. Le souci de délivrer nos compatriotes a certainement influé aussi sur sa détermination : puisqu’on pouvait, en quelque sorte d’un seul élan, obtenir tous ces résultats à la fois, il n’y avait pas à déhbérer plus longtemps, il fallait agir. Le général l’a fait sous sa responsabilité, n’ayant pas eu le temps de consulter le gouvernement. Le succès a consacré l’entreprise. Nous avons appris que le colonel Mangin était parti pour Marakech et trois jours après qu’il y était arrivé. El Hiba était déjà en fuite : les habitans de Marakech nous avaient débarrassés de lui à coups de fusils. Il y a lieu de remarquer ici, une fois de plus, à quel point, dans ces guerres coloniales, on est peu maître des dispositions et des résolutions qu’on a cru avoir arrêtées : on ne dirige pas les événemens, on est dirigé par eux. Il faut croire que nous ne vouhons pas aller à Fez l’année dernière, puisque notre gouvernement ne cessait pas de l’assurer ; nous y sommes pourtant allés, n’ayant pas pu, dit-on, faire autrement ; nous nous étions mis dans l’engrenage, les lois de la mécanique nous ont poussés jusqu’au bout. À partir de ce moment, nous n’avons plus été libres ; militairement et politiquement, nous étions engagés ; nous n’avons plus eu qu’à régulariser notre situation avec l’Europe, c’est-à-dire avec l’Allemagne à laquelle nous avons fait pour cela les concessions que l’on sait. Les opérations ont commencé : le plan en avait été précisé, limité par le gouvernement et le général Lyautey. Nous ne voulions pas plus aller à Marakech qu’à Fez, et nous y sommes allés de même. Il n’y a pas lieu toutefois d"en éprouver les mêmes regrets. Depuis notre traité avec l’Allemagne, nous avons pris à charge le Maroc tout entier : s’il nous est permis d’agir progressivement dans l’occupation du pays, celle de Marakech s’imposait à nous dans un temps assez restreint, plus restreint que le gouvernement ne semblait le croire. Marakech est la seconde capitale du Maroc ; nous ne pouvions pas le laisser tomber entre les mains d’El Hiba et l’y abandonner. Un tel abandon aurait été un aveu d’impuissance, qui aurait singulièrement enflé l’audace de l’ennemi. Le Maroc aurait été coupé en deux, et tout le midi nous aurait échappé : nous l’aurions sans doute occupé plus tard, mais avec quel surcroît d’efforts ! Conduits à Marakech par la force des choses, nous devons y rester, et il y a lieu de prévoir que cela nous coûtera assez cher, parce qu’une partie de nos forces y sera occupée et immobilisée. Ici encore, la même question se pose : ces forces sont-elles suffisantes ? Et la même réponse s’impose, à savoir qu’elles ne le sont pas. Nous avions déjà de la peine à faire face à toutes nos obligations avant d’avoir Marakech à garder : nous en aurons davantage après. Gardons-le néanmoins puisque nous l’avons pris, mais sans aller plus loin de ce côté : nous aurons assez à faire pour assurer solidement la communication de Marakech avec la Chaouïa et pour continuer notre œuvre de pacilication vers le Nord et le Nord-Est. C’est en ce sens que la politique qu’avait choisie et fixée le gouvernement doit être reprise.

Faut-il répéter qu’elle doit l’être… autant que possible ? La nouvelle leçon de choses que nous venons de recevoir montre qu’on ne peut pas pousser plus loin l’affirmation. Qui sait si demain de nouvelles hordes barbares et fanatiques ne nous forceront pas de venir les combattre sur un autre point ? En tout cas, nous pouvons être fiers de la vaillance de nos soldats et de l’esprit de décision, de l’intelligence rapide et sûre, de l’énergie de nos officiers. La marche sur Marakech, ordonnée par le général Lyautey qui a saisi au vol, en quelque sorte, la meilleure occasion de l’ordonner, fait le plus grand honneur au colonel Mangin qui l’a si bien exécutée.


La visite que l’empereur Guillaume vient de faire à la Suisse a fait couler beaucoup d’encre, plus peut-être que l’événement ne le comporte, non qu’il soit négligeable, mais parce qu’il ne paraît pas destiné à avoir des conséquences très importantes. Il y a deux ans, M. le Président de la République est allé, lui aussi, faire une visite officielle à la Suisse ; il y a été reçu avec un grand empressement comme l’a été à son tour l’empereur d’Allemagne ; les rapports des deux pays sont restés le lendemain exactement ce qu’ils étaient la veille : hâtons-nous de dire qu’ils étaient excellens, comme le sont les rapports de l’Allemagne et de la Suisse. Ces visites sont bonnes en soi ; elles permettent aux sentimens amicaux de se manifester ; mais il est bien rare qu’elles apportent un changement à la politique générale. Est-il besoin de dire que l’empereur Guillaume le savait parfaitement ? Il a paru vouloir lui-même enlever toute signification politique à son voyage en ne se faisant accompagner par aucun de ses ministres : il est allé seul en Suisse, suivi de quelques officiers, et tout fait croire qu’il s’est seulement proposé de voir l’armée suisse et d’assister à ses manœuvres.

L’intérêt qu’il y a pris s’explique fort bien. L’armée suisse repose sur des bases très particulières ; c’est une milice, admirablement organisée et exercée il est vrai, mais enfin une milice, et il est tout naturel que l’empereur Guillaume ait désiré la voir de près, sans autre intention que celle de s’instruire. L’armée suisse convient à la Suisse, à la configuration du pays, aux nécessités de sa défense, au caractère de ses institutions : ce n’est pas un modèle pour les autres, mais tous peuvent y trouver des exemples à méditer : il y a là une manifestation de force vraiment virile, qui rend la Suisse actuelle digne de celle d’autrefois dans ses meilleurs temps. La visite de l’empereur devait d’ailleurs être agréable à la Suisse, comme l’est toujours celle d’un voisin très puissant, lorsqu’il est en même temps un ami, et l’homme, on le sait, est assez séduisant par lui-même pour qu’il soit toujours assuré de plaire. L’accueil qu’il a reçu a donc été partout très sympathique et particulièrement chaud dans la partie allemande de la Suisse, à Zurich notamment. La visite s’est terminée comme toujours par un banquet suivi de discours. Le président de la Confédération, M. Forrer, a souhaité la bienvenue à l’Empereur et l’a remercié de sa visite dans les termes les plus courtois, puis il a dit : « L’intérêt sympathique que Votre Majesté prend à nos institutions militaires nous cause une grande satisfaction. Nous avons la ferme résolution de défendre contre toute attaque notre indépendance, qui est notre bien suprême, et de sauvegarder notre neutralité contre quiconque ne la respecterait pas. Pour atteindre ce but, une bonne armée, toujours prête, nous est indispensable : une de nos tâches primordiales est de nous la donner, et nous y travaillons de toutes nos forces. Notre histoire, la forme de notre État et notre organisation sociale nous ont amenés à adopter le système des milices. Nous en connaissons les lumières et les ombres… » Ce langage fait à la fois de simplicité, de modestie et de fierté a produit une heureuse impression. Au surplus, personne ne menace l’indépendance de la Suisse. Quelques jours plus tard, M. de Freycinet, qui est actuellement à Ragatz, a été interviewé par surprise et a eu besoin de rectifier quelques-uns des propos qu’on lui avait prêtés ; mais sur un point, il les a confirmés en disant que jamais une violation de la neutralité suisse par l’armée française n’était entrée dans lés calculs de nos autorités militaires : le contraire, a-t-il ajouté, « est une légende qu’on cherche à accréditer chez nos voisins et que nous avons intérêt à détruire. » Nous ne soupçonnons personne de préparer un pareil méfait, mais nous demandons qu’on ne nous en soupçonne pas nous-mêmes.

La réponse de l’empereur Guillaume à M. Forrer a été très éloquente. On sait que l’Empereur se plaît à évoquer les souvenirs historiques : la Suisse en fournit en abondance à ceux qui aiment l’énergie guerrière : on peut choisir parmi tant d’exploits d’où est sortie cette indépendance si chère à la Suisse d’aujourd’hui. Mais l’Empereur n’a pas parlé seulement des choses militaires. Pouvait-il ne pas faire allusion aux liens de toute sorte, matériels, intellectuels et moraux, qui rattachent à l’Allemagne mie grande partie de la Suisse ? n n’a pas manqué de le faire et il en a conclu que les deux pays devaient « vivre à côté l’un de l’autre dans une amitié cordiale et constante. » « Depuis bientôt vingt-cinq ans, a-t-il dit en finissant, j’ai toujours été un bon ami de la Suisse et, autant que cela dépendra de moi, je ne cesserai de le demeurer. » Ce langage a été certainement apprécié comme il devait l’être. Cependant, parmi les objets matériels échangés entre les deux pays, la Suisse a pensé peut-être qu’il y en avait quelques-uns qui lui étaient imposés avec trop d’abondance ; mais ce sont là des ombres dans un tableau qui a été brillant et sur lequel la parole de l’Empereur a jeté des couleurs très vives. Cette fête laissera un souvenir agréable à ceux qui y ont pris part. Quant aux rapports de la Suisse et de l’Allemagne, ils resteront ce qu’ils sont, comme sont restés ceux de la Suisse et de la France après la visite de M. Fallières. La Suisse tient à vivre en bons termes avec tous ses voisins. Elle sait bien que, si son indépendance trouve dans son armée une garantie très efficace, elle en a une autre qui ne l’est pas moins dans la sympathie, l’estime et la confiance qu’elle inspire à tous.

Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant,
Francis Charmes.

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