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Chronique de la quinzaine - 27 février 1906

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Chronique n° 1773
27 février 1906


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




27 février.


La transmission des pouvoirs d’un président de la République à un autre ne s’était encore jamais faite dans des conditions normales : aussi s’y est-on intéressé comme à une nouveauté. La manière dont elle s’est opérée a été très simple. Les deux présidens se sont adressé des paroles pleines de convenance et de sympathie mutuelle, au moment où l’un quittait l’Elysée, et où l’autre y entrait. La cérémonie a eu lieu un dimanche. Il faisait beau. La foule a acclamé impartialement, nous voulons dire également, M. Fallières et M. Loubet dans le parcours du Palais du Luxembourg à l’Elysée. M. Loubet a pu se rappeler, pour y trouver un contraste tout à son avantage, les manifestations bien différentes qui s’étaient produites, il y a sept ans, sur son passage lorsque, revenant de Versailles où il venait d’être élu par le Congrès, il est arrivé à Paris. On était alors en pleine effervescence morale. Les passions étaient déchaînées de part et d’autre. Il en résultait une agitation qui s’est prolongée pendant quelques années et a pris des formes diverses que nous ne voulons pas rappeler. M. Loubet a désarmé, en ce qui le concerne personnellement, des hostilités qu’il n’avait rien fait pour provoquer : il vient d’en avoir la preuve.

Nous ne porterons pas sur son septennat un jugement qu’il faut laisser à l’histoire. Elle dira peut-être que toutes ses bonnes intentions n’ont pas été suivies d’effet ; mais c’est déjà quelque chose de les avoir manifestées publiquement, à l’encontre des actes de son gouvernement, et M. Loubet l’a fait en maintes circonstances. Par malheur, il n’en est rien résulté. Les radicaux-socialistes, après s’en être un peu émus, y sont bientôt devenus indifférens, et les libéraux n’ont pu en savoir au Président qu’un gré tout platonique. Son septennat a été marqué par une redoutable accélération du mouvement révolutionnaire qui nous emporte, et il nous a finalement légué, comme une inépuisable source de discordes, la rupture de nos relations avec le Saint-Siège et la séparation de l’Église et de l’État M. Loubet n’a certainement voulu rien de tout cela ; il l’a subi comme nous, sans avoir même la consolation qui nous restait de pouvoir dire ce que nous en pensions. En cherchant bien dans la Constitution, peut-être en aurait-il cependant trouvé le moyen et le droit : il s’est abstenu de le faire. S’il avait essayé de résister, probablement il aurait été brisé, et nous aurions été privés de l’intéressant spectacle de la transmission régulière des pouvoirs ; mais un avertissement et une secousse utiles auraient été donnés aux esprits. Quoi qu’il en soit des critiques et des réserves qu’on peut faire, M. Loubet, nous le répétons, s’est concilié beaucoup de sympathies par le caractère de simplicité et de dignité qu’a eu sa magistrature. Il était entouré au dedans, et encore plus au dehors, de beaucoup de déférence et de respect. Ce n’est un secret pour personne qu’il s’est attaché avec un intérêt particulier aux développemens de notre politique extérieure : il y a trouvé longtemps des satisfactions qui n’ont pas été exemptes, à la fin, de certaines inquiétudes. Mais il inspirait au corps diplomatique une confiance et une estime dont celui-ci a tenu à lui apporter, avant qu’il quittât l’Elysée, l’expression reconnaissante. Il a toujours voulu la paix avec les conditions qui seules peuvent la rendre solide et durable, c’est-à-dire avec les ménagemens que nous devons aux intérêts des autres, et avec ceux qu’ils doivent eux-mêmes à nos propres intérêts et à notre dignité.

Quant à M. Fallières, les luttes qui se sont produites autour de sa candidature sont encore trop récentes pour être complètement oubliées ; mais on en chercherait en vain la trace dans son attitude et dans son langage. Il semble comprendre sa fonction comme elle doit être comprise. Le Président de la République est l’homme de la loi, et la loi est la même pour tous. Elle ne l’a pas toujours été dans la pratique, tant s’en faut ! Nous avons vu plus d’une fois la loi peser très lourdement sur les uns et très légèrement sur les autres. Nous l’avons vue pleine de faveurs pour ceux-ci et de défaveurs pour ceux-là. Il serait temps de changer ces mœurs détestables. Aussi a-t-on lu avec plaisir, dans le message que M. Fallières a adressé aux Chambres, le passage suivant : « Pour faciliter ma tâche, je fais appel au concours de tous les républicains, n’oubliant pas d’ailleurs que, si on gouverne avec les hommes de son parti, c’est dans l’intérêt supérieur de la nation, et que l’on doit à tous, sans distinction d’origine ou de foi politique, la protection de tous les droits et la garantie de toutes les libertés. » Puissent ces paroles être entendues, ces promesses être réalisées ! Ce serait un grand honneur pour M. Fallières lorsqu’il atteindra, à son tour, le terme de son septennat.

En dehors d’un petit nombre d’initiés, on ne s’attendait pas en ce moment à l’Encyclique du Saint-Père. On l’avait espérée plus tôt ; on n’y comptait désormais que pour plus tard. Nous avons dit pourquoi nous aurions désiré que la parole pontificale se fit entendre immédiatement après la promulgation de la loi de séparation. Mais, si la loi était connue, le règlement d’administration publique destiné à pourvoir à son application ne l’était pas encore, et il était naturel que Pie X l’attendît avant de se prononcer. Le retard s’expliquait donc, et beaucoup d’autres avec nous en avaient pris avec résignation leur parti. Leur surprise a été grande, comme la nôtre, lorsque le Pape a rompu subitement le silence et a lancé contre la loi de séparation la condamnation la plus sévère. Il est permis de croire que les incidens qui se sont produits à propos de l’inventaire ont créé aux yeux du Saint-Père l’opportunité de sa manifestation. Les catholiques et le clergé lui-même, abandonnés à leurs initiatives personnelles, avaient donné le spectacle de divisions qui ne pouvaient que s’accentuer avec le temps. Comment le Saint-Père n’en aurait-il pas été frappé ? Comment n’en aurait-il pas été ému ? Comment n’aurait-il pas cherché à y mettre un terme ? La recommandation qui revient le plus fréquemment dans son Encyclique, et qui en inspire, on peut dire qui en remplit l’éloquente conclusion, est qu’il faut, aujourd’hui plus que jamais, que les catholiques restent unis sous l’égide des curés et des évêques : mais leur union ne peut se faire et se maintenir que, d’une part, sous la loi de l’obéissance, et, de l’autre, sous celle de la charité. C’est sans doute pour dire cela que le Saint-Père a parlé. Qu’était devenue, au milieu des scènes qui se sont produites dans certaines églises, et par exemple, à Paris, dans la basilique de Sainte-Clotilde et dans l’église de Saint-Pierre du Gros-Caillou, la discipline sans laquelle on ne reconnaît même plus l’aspect extérieur de la religion catholique ? Nous avons raconté ce qui s’est passé à Sainte-Clotilde. L’autorité du curé y a été outrageusement méconnue. « Vous êtes notre mandataire, lui a-t-on dit ; nous sommes les maîtres et nous n’en ferons qu’à notre tête. » En conséquence, les « fidèles » se sont mis à sonner le tocsin et ont fermé aux agens de l’autorité l’entrée de la basilique.

Le Pape approuve-t-il cette manière de faire ? Est-il disposé à la tolérer ? Qu’on en juge par les paroles suivantes de l’Encyclique : « L’Écriture nous enseigne, et la tradition des Pères nous le confirme, que l’Église est le corps mystique du Christ, corps régi par des pasteurs et des docteurs, société d’hommes, dès lors, au sein de laquelle des chefs se trouvent qui ont de pleins et parfaits pouvoirs pour gouverner, pour enseigner et pour juger. Il en résulte que cette Église est, par essence, une société inégale, c’est-à-dire une Église comprenant deux catégories de personnes, les pasteurs et le troupeau, ceux qui occupent un rang dans les degrés de la hiérarchie et la multitude des fidèles. Et ces catégories sont tellement distinctes entre elles, que dans le corps pastoral seul résident le droit et l’autorité nécessaires pour promouvoir et diriger tous les membres vers la fin de la société ; quant à la multitude, elle n’a d’autre devoir que celui de se laisser conduire et, troupeau docile, de suivre ses pasteurs. » Voilà, certes, une règle rigoureuse, et le Saint-Père ne cherche pas à en atténuer la sévérité par la douceur de l’expression. La « multitude » n’a jamais été, qu’on nous pardonne le mot, plus vertement remise à sa place. N’a-t-elle pas failli en sortir ? Ne l’a-t-on pas vue se dérober à l’autorité de ses pasteurs, et lever en quelque sorte contre eux l’étendard de l’indépendance ? Le Pape a pensé que, pour couper court à de pareilles initiatives, il fallait parler ferme et clair. Il invoque d’ailleurs à l’appui de son opinion celle de saint Cyprien. « Saint Cyprien, martyr, exprime, dit-il, cette vérité d’une façon admirable quand il écrit : « Notre-Seigneur, dont nous devons révérer et observer les préceptes, réglant la dignité épiscopale et le mode d’être de son Église, dit dans l’Évangile en s’adressant à saint Pierre : Ego dico tibi, quia tu es Petrus, etc. Aussi, à travers les vicissitudes des âges et des événemens, l’économie de l’épiscopat et la constitution de l’Église se déroulent de telle sorte que l’Église repose sur les évêques et que toute sa vie active est gouvernée par eux. » La « multitude » catholique entendra-t-elle ce langage ? Le comprendra-t-elle ? S’y soumettra-t-elle ? Nous serions presque tenté de le trouver un peu rigoureux ; mais c’est une tentation à laquelle il faut aujourd’hui résister.

Un autre passage de l’Encyclique ne mérite pas une moindre attention. Le Pape ne se prononce pas encore sur la conduite qu’il y aura lieu de tenir à l’égard de la loi de séparation : il se réserve de donner sur ce point ses « instructions pratiques » quand le moment sera venu, et se déclare « résolu » à remplir ce devoir. Mais il indique, dès maintenant, quel doit être le caractère de la résistance dans toutes les occasions où il y a lieu de résister. L’inventaire, l’inoffensif inventaire, a paru en être une à un certain nombre de catholiques. Est-ce l’avis du Pape ? Il n’en dit rien. Il estime sans doute que c’est aux évêques et aux curés à le faire. Nous avons vu que la plupart d’entre eux ont cru qu’il y avait lieu de protester contre l’inventaire, et, après cela, de laisser les agens des domaines remplir leurs fonctions. « Et maintenant, messieurs, leur disaient-ils, faites votre besogne ! » Mais tous les fidèles n’ont pas été aussi pacifiques ; le préfet de Seine-et-Oise en a su quelque chose. Si nous ignorons ce que le Pape pense de l’inventaire, l’Encylique nous donne du moins quelques lumières sur la manière dont il juge le genre de résistance qu’on lui a opposé. S’adressant aux pasteurs, il leur dit : « Les membres de ce clergé comprendront que, dans cette tourmente, ils doivent avoir au cœur les sentimens qui furent jadis ceux des apôtres, et ils se réjouiront d’avoir à subir des opprobres pour le nom de Jésus… Ils revendiqueront vaillamment les droits et la liberté de l’Église, mais sans offenser personne. Bien plus, soucieux de garder la charité, comme le doivent surtout des ministres de Jésus-Christ, ils répondront à l’iniquité par la justice, aux outrages par la douceur et aux mauvais traitemens par des bienfaits. » C’est la règle évangélique. Le Pape la rappelle aux curés et aux évêques, et il leur laisse le soin de la rappeler eux-mêmes aux fidèles, au troupeau, à la multitude qui doit obéir. Cette évocation de la charité lui a semblé opportune. Ce n’est certainement pas nous qui le contredirons. Les catholiques ont les mêmes droits que les autres citoyens ; nous les avons toujours réclamés pour eux et nous ne cesserons pas de le faire ; mais aucun citoyen n’a celui de résister à la loi par la force matérielle. Nous savons bien que certains l’ont fait ; l’histoire en fournit des exemples qui leur ont quelquefois réussi ; mais est-ce aux catholiques à les imiter ? Évidemment le Pape ne le croit pas, et il le dit. Peut-être aurait-il attendu quelques jours encore avant de le faire, si les désordres provoqués par les inventaires ne l’avaient pas en quelque sorte sollicité à élever la voix tout de suite. Il n’a pas voulu attendre davantage pour déterminer le genre de résistance qu’il est permis aux catholiques d’opposer à une loi injuste. En aucun cas, a-t-il déclaré, elle ne doit être exempte de charité.

On nous accusera peut-être de ne pas reproduire exactement le sens de l’Encyclique : nous avons, en effet, commencé par la fin. Il y a deux parties dans l’Encyclique : si nous avons parlé d’abord de la seconde, c’est parce qu’elle a probablement déterminé l’opportunité de la publication. La première est une condamnation très éloquente, très véhémente aussi, de la loi de séparation. Le Saint-Père en blâme tout, principes et détails, et il le fait dans un langage qui, tombant de si haut, ne pouvait manquer ni d’autorité, ni de gravité : il a mis de l’ampleur dans les développemens, de la chaleur dans la diction, une incontestable grandeur dans le ton général. Allons au fond des choses : a-t-il dépassé la mesure dans la condamnation radicale qu’il a lancée contre la loi ? Non, certes : nous avons été aussi sévères que lui. Sans dire doctrinalement que le régime de la séparation est mauvais en soi, puisqu’il est appliqué librement dans certains pays où personne ne s’en plaint et où personne même ne pourrait en concevoir un autre, nous estimons qu’il est contraire à nos vieilles mœurs et au caractère qu’elles nous ont fait. C’est ailleurs un instrument de paix, et chez nous un instrument de guerre. Laissons de côté les dispositions de la loi : nous en avons suffisamment parlé pendant qu’on les discutait à la Chambre et au Sénat. Mais le fait seul que le Concordat, qui était un traité bilatéral, a été déchiré par une seule des deux parties, et que celle-ci n’a même pas eu envers l’autre la convenance élémentaire de lui en notifier la suppression, est considéré par le Pape comme une injure envers le Saint-Siège apostolique, de même que la prétention de légiférer sur des matières communes sans aucune entente avec lui est, à ses yeux, une tentative indirecte de schisme. Tout cela est parfaitement vrai. Le gouvernement de la République aurait pu atteindre le but qu’il se proposait, c’est-à-dire la séparation, dans des conditions bien meilleures, plus équitables et plus sûres, s’il avait usé d’autres procédés. Mais la loi est la loi, et, comme il n’y a aucun espoir d’en obtenir une modification immédiate, quelle est la question qui se pose aujourd’hui ? Une seule, celle de savoir l’attitude que les catholiques ont à prendre à son égard. Doivent-ils, oui ou non, s’y soumettre, c’est-à-dire essayer de s’en accommoder ? Doivent-ils ne pas s’y soumettre, c’est-à-dire faire comme si elle n’existait pas, et renoncer à ses avantages pour échapper à quelques-uns de ses inconvéniens ? A cette question, l’Encyclique ne fait aucune réponse, non pas qu’elle l’ignore, mais parce que son auteur estime que le moment n’est pas encore venu de la trancher. Il en résulte une situation qui n’est pas sans péril. Les catholiques passionnés, ardens, violens, que nous avons vus à l’œuvre il y a quelques jours, liront l’Encyclique, ou du moins sa première partie, avec une satisfaction sans mélange. Le Pape est de notre avis, disent-ils déjà. Mais quelles seront les instructions pratiques qu’il donnera plus tard ? Ici, eux et nous restons dans l’incertitude. Seulement, la véhémence du langage dont il s’est servi contre la loi permet aux plus intransigeans de supposer et de prétendre qu’il sera encore demain, qu’il sera toujours avec eux. S’il l’est, nous le verrons bien et nous en serons désolés : mais nous aurions préféré le savoir tout de suite. Pourquoi, après avoir attendu deux mois, le Saint-Père n’a-t-il pas attendu trois semaines encore ? Il aurait pu alors, fixé qu’il aurait été sur les intentions du gouvernement, exprimer sa pensée tout entière, avec les atténuations, les correctifs et les contrepoids qu’il devra nécessairement y apporter s’il conclut, sinon dans le sens de l’acceptation, au moins dans celui de l’expérience matérielle de la loi.

Il y a, par exemple, dans l’Encyclique un passage dont tout le monde a été frappé : c’est celui qui se rapporte aux associations cultuelles. Après l’avoir lu, il est difficile d’admettre, en bonne logique, que le Pape en autorisera la formation. Il les condamne sans ménagemens. Beaucoup de catholiques en ont déjà conclu qu’il n’y aura pas lieu de former des associations cultuelles : et advienne que pourra ! Sans prendre contre la loi une attitude de révolte que le Pape ne leur conseillera probablement jamais, les catholiques sont parfaitement libres de ne pas faire des associations cultuelles. Personne ne peut les y contraindre ; mais quelles seront les suites de leur abstention ? Elles sont prévues par la loi. Les fabriques n’ayant pas d’héritier légal en dehors des associations cultuelles, leurs biens feront retour à l’État, qui les affectera à des œuvres de charité. Dès lors, ce sera fini de ces biens : on ne les reverra plus. Avec la meilleure volonté du monde, si elle existe plus tard, il sera impossible de les reprendre à ceux qui les auront recueillis et affectés à des œuvres incontestablement dignes d’intérêt. Peut-être n’en sera-t-il pas tout à fait de même des monumens du culte, c’est-à-dire des églises. Elles resteront aux communes qui ne les démoliront pas, ou ne les laisseront pas tomber en ruine du jour au lendemain. Elles pourront sans doute les louer à des catholiques pour y faire dire la messe, aussi bien qu’à des fermiers pour y engranger du foin, ou à des entrepreneurs de plaisirs publics pour y donner des fêtes. En tout cas, on les retrouvera plus tard. Mais les catholiques devront payer, peut-être très cher, l’usage de bâtimens qu’on leur offre pour rien. Voudront-ils s’exposer à tout cela en ne formant pas des associations cultuelles ? Augmenteront-ils les frais, déjà si lourds, qui vont peser sur eux ? Refuseront-ils, parce qu’on leur aura pris quelque chose, de garder ce qu’on leur laisse ? Le Pape le leur conseillera-t-il ? Nous ne le croirons que lorsque nous le verrons, et Dieu fasse que nous ne le voyions jamais. Il faudrait, alors, désespérer de la sagesse humaine, qui a sa place dans les choses religieuses comme dans les autres. Mais si le Pape doit s’accommoder un jour des associations cultuelles, fallait-il prononcer contre elles une condamnation qui ressemble à un anathème ?

Il est temps pour tout le monde de mettre fin à cette situation équivoque. Le gouvernement en est, sans doute, en très grande partie responsable. La loi est faite depuis beaucoup plus longtemps qu’elle n’est promulguée. On savait fort bien que sa discussion au Sénat ne serait qu’une simple formalité : dès lors, pourquoi n’avoir pas mis plus de hâte à préparer un règlement d’administration publique dont tous les élémens étaient connus depuis de longs mois ? La promulgation de la loi, et celle du règlement auraient dû être deux faits presque concomitans. Mais le gouvernement ne s’est pas pressé. On a même pu craindre que le règlement n’arrivât pas plus vite que celui qui doit servir à l’application de la loi sur les sociétés d’assurances étrangères, dont le retard a fini par faire scandale à la Chambre. Le Conseil d’État a été enfin saisi du projet qu’on lui avait enlevé le soin de préparer lui-même, et nous commençons à espérer que le règlement paraîtra au terme des trois mois que la loi lui assignés. Le Saint-Père devra faire alors une seconde Encyclique, qui complétera la première. Quelle que soit l’importance doctrinale de son opinion sur la loi, non moins grande sera l’importance pratique des instructions qu’il donnera pour son application. Alors seulement se reformera cette union des catholiques qu’il recommande avec tant de chaleur, mais qui pour le moment existe si peu.

Les nouvelles d’Algésiras ne sont point bonnes : nos lecteurs n’en seront pas surpris. Nous avons dit dès l’origine qu’il aurait fallu, ou ne pas aller à la Conférence, ou ne le faire qu’après s’être mis d’accord sur tous les points importans. En réalité on ne s’est mis d’accord sur rien, et on est allé tout de même à la Conférence. Nous l’avons fait par condescendance envers l’Allemagne, qui nous promettait, si nous lui accordions cette satisfaction, de nous donner à son tour toutes celles que nous pouvions désirer : mais c’étaient là de ces promesses en l’air qui ne lient personne et dont il est toujours facile de se dégager. En réalité l’Allemagne était résolue à ne céder sur rien. Qu’espérait-elle donc ? Évidemment que nous céderions sur tout. Nous avions commencé : pourquoi ne pas continuer ? Nous avions fait la concession la plus grande de toutes en renonçant à notre politique initiale, qui consistait à résoudre la question marocaine par une entente directe avec le Sultan, après avoir désintéressé un certain nombre de puissances. L’Allemagne s’y est opposée. Elle a prétendu que la question marocaine était européenne et mondiale, que toutes les puissances devaient prendre une part égale à sa solution, et qu’une Conférence était, pour cela, l’instrument approprié. Nous avons sacrifié notre conception à celle de l’Allemagne. Encore aurait-il fallu prendre, avant d’aller à Algésiras, des garanties pour la sauvegarde de nos intérêts : nous nous sommes contentés de faire reconnaître leur caractère « spécial. » Et nous voilà partis pour Algésiras.

De fâcheuses déconvenues nous y attendaient. Elles ne se sont pas produites, dès les premiers jours, parce que les premiers jours ont été consacrés à se mettre d’accord sur les questions faciles. Le ciel diplomatique paraissait alors aussi limpide que celui dont nos représentans jouissaient au sud de l’Espagne ; mais, à mesure qu’on se rapprochait des questions difficiles, il n’a pas tardé à s’obscurcir. Les questions difficiles sont l’organisation de la police et, à un moindre degré, celle de la Banque d’État : ce sont Charybde et Scylla. Nous avions bien renoncé à défendre nos intérêts par certains moyens, mais nous n’étions nullement disposés à les sacrifier. L’Allemagne s’en est peu à peu rendu compte : elle a pensé tout d’un coup qu’il était dangereux d’aller plus loin sans avoir sondé le terrain.

Que ne l’a-t-elle fait plus tôt ? Nous lui avons suggéré à diverses reprises, avant de nous rendre à Algésiras, que cette précaution serait prudente ; mais elle n’a voulu rien entendre, répétant sans cesse, à la manière d’un refrain, que tout s’arrangerait à la Conférence. Naturellement, il n’en a rien été. L’Allemagne n’a pas tardé à reconnaître que l’atmosphère d’Algésiras, quelque conciliante qu’elle fût, n’allait pas jusqu’à supprimer les questions par une sorte de volatilisation spontanée : alors M. de Radowitz, qui est un diplomate de la vieille école, a eu l’impression subite qu’une entente directe entre M. Révoil et lui faciliterait singulièrement les choses, si elle était possible. Il a pris l’initiative de la conversation ; il a même remis une note à son collègue français. Celui-ci pouvait-il se soustraire à la conversation et refuser de prendre la note ? Après l’avoir prise, pouvait-il ne pas y répondre ? Nous croyons que non ; mais cette opinion nous est personnelle ; elle n’est pas partagée par la majorité de nos journaux. On a adressé de vifs reproches à M. Révoil. L’Allemagne, a-t-on dit, a décliné autrefois les conversations auxquelles nous l’avions conviée : donc, plus de conversations en tête à tête avec elle ! C’était bon avant, mais non pas pendant la Conférence. On ajoutait que M. Révoil savait mieux que personne à quoi s’en tenir sur l’impossibilité d’une entente directe avec l’Allemagne, et que c’était par conséquent à la Conférence seule qu’il devait s’adresser. Entre le système allemand et le système français, elle prononcerait : puisqu’on devait finir, pourquoi ne pas commencer aussi par là ? Ces observations ont leur valeur, mais en fait les choses ne se passent pas habituellement ainsi dans une conférence diplomatique. Tout se prépare discrètement dans l’intervalle des séances, et celles-ci ne s’ouvrent que lorsque l’accord est intervenu. Les puissances qu’on qualifie de neutres, c’est-à-dire celles qui n’ont pas de graves intérêts engagés dans les questions pendantes, les grandes et encore bien plus les petites, répugnent à prendre parti entre les parties contendantes, et une affaire ne leur semble tout à fait mûre que lorsqu’il ne reste plus qu’à en enregistrer la solution. Mettez-vous d’accord, disent-elles, nous opinerons ensuite. Il faut d’ailleurs voir les choses dans leur réalité objective : toute la difficulté à Algésiras vient de l’opposition entre la France et l’Allemagne. On doit donc tout tenter pour la réduire, et, si on n’y réussit pas par des conciliabules préalables, on ne sera certainement pas plus heureux en séance. On a donc cherché à s’entendre, mais on n’y est pas encore parvenu. La divergence entre l’Allemagne et nous est apparue ce qu’elle est, c’est-à-dire très grande : nous ne voulons pas dire irréductible, parce qu’il ne faut employer ce mot qu’à la dernière extrémité et quand tout espoir est définitivement perdu. En somme, l’Allemagne veut appliquer à tout, au Maroc, le principe de [l’internationalisation, dont la conséquence est, à ses yeux, l’égalité absolue de toutes les puissances. La France serait l’égale de la Belgique, de la Hollande ou de la Suède qui sont représentées à la Conférence, ni plus, ni moins, et l’Allemagne serait l’égale de la France. C’est là ce que nous ne pouvons pas accepter : en le faisant, nous perdrions les avantages de la spécialité qui a été reconnue à nos intérêts. Il ne s’agit pas pour nous d’amour-propre ; si nous avions obéi à ce sentiment, il y a longtemps que la rupture définitive serait accomplie ; mais il s’agit, comme nous l’avons déjà expliqué, de la sécurité de l’Algérie qui serait sérieusement compromise le jour où nous aurions introduit toute l’Europe sur sa frontière occidentale. C’est donc, demande l’Allemagne, un privilège que vous réclamez ? Nous aurions peut-être le droit de le faire, mais nous ne le faisons pas, puisque nous admettons l’Espagne -à bénéficier du même droit que nous. A des propositions si raisonnables, et en tout cas si modérées, l’Allemagne a répondu par un non possumus ! Ce serait, a-t-elle dit, porter atteinte à l’indépendance du Sultan qui doit organiser lui-même sa police, au moyen d’officiers étrangers qu’il prendra où il voudra. L’Europe interviendra pour surveiller et pour contrôler. On est donc très loin de s’entendre ! Heureusement on a quelque temps devant soi pour chercher un terrain de conciliation, puisque la question de la Banque figure sur le programme avant celle de la police et qu’on est aux prises avec elle. Mais il y a aussi divergence au sujet de la Banque. Nous n’entrerons pas dans l’exposition détaillée des deux systèmes en présence : il suffit de dire que l’Allemagne, faisant table rase des droits que le Sultan a attribués à nos nationaux au moment de l’emprunt en 1904, prétend que les groupes français ne doivent avoir dans la distribution du capital social qu’une part égale à celle des autres. Nous consentons bien à ce que les groupes français renoncent au droit de préférence qui leur a été consenti pour les emprunts futurs, mais non pas sans compensation : l’Allemagne nous refuse cette compensation. Elle nous est due cependant, à moins qu’on ne dise, et c’est contre quoi nous nous élèverons toujours, que les traités ou arrangemens antérieurs à la Conférence, faits avec le Sultan dans la plénitude de sa souveraineté, sont frappés de caducité par le seul fait que la Conférence s’est réunie. Si la Conférence peut prendre des décisions pour l’avenir, elle n’a aucun droit de supprimer celles qui ont été correctement et légitimement prises dans le passé : elle n’a pas d’effet rétroactif. C’est là un principe sur lequel il ne nous est pas possible de céder. La Conférence tranchera le différend, et, après l’avoir fait sur la Banque, elle le fera sur la police. Nous avons, quant à nous, pleine confiance dans son équité : mais en est-il de même de tous ? Il le faudrait pour aboutir, puisque l’opposition d’un seul réduit à néant la volonté des autres. Quoi qu’il en soit, la Conférence en est là.

L’opinion en éprouve quelque nervosité, et M. Jaurès en a profité pour reprendre à la Chambre l’interpellation qui a eu si peu de succès le 16 décembre dernier. M. Denys Cochin, M. Jules Delafosse voulaient interpeller, eux aussi, mais ils n’ont pas tardé à y renoncer, toujours comme le 16 décembre, laissant M. Jaurès seul sur la brèche. Leur abstention a eu sans doute une double cause. Ils ont compris que ce n’était pas au moment le plus aigu de la Conférence qu’il convenait de demander au gouvernement des explications publiques, embarrassantes pour lui, compromettantes peut-être pour nos intérêts. Si on a jugé qu’une interpellation avait des inconvéniens avant, elle en aurait encore bien plus pendant la Conférence. On risquait, en la provoquant, de jeter de l’huile plutôt que de la cendre sur le feu. Il y avait une autre raison, toute parlementaire, de s’en abstenir : c’est que d’autres députés se proposaient d’y joindre une seconde interpellation sur la politique intérieure, ou, si l’on veuf, sur l’ensemble de la politique du gouvernement. De cette complication ne pouvait naître que l’obscurité. Si, par hasard, le ministère avait été renversé, on n’aurait pas démêlé les causes réelles de sa chute, et M. Jaurès en aurait tiré, au profit de sa thèse, toutes les conséquences qu’il lui aurait plu.

Il a soutenu une fois encore que rien ne serait plus simple de s’entendre avec la chancellerie impériale si on voulait bien seulement lui céder sur tout, que l’internationalisation était le régime qui convenait au Maroc, enfin que l’Allemagne avait raison tandis que la France avait tort. La Chambre n’a pas voulu en entendre davantage. M. Rouvier a refusé de répondre à l’interpellation, en assurant qu’il était resté strictement fidèle à sa Déclaration du 16 décembre que ta Chambre avait approuvée : dès lors, des explications nouvelles seraient aussi inutiles qu’elles étaient par surcroît dangereuses. Le vote qui a sanctionné les déclarations du gouvernement n’a sans doute pas eu un sens très précis : c’était celui de deux douzièmes provisoires absolument indispensables dans l’état où est la discussion du budget. Mais, si les causes qui l’ont déterminé sont diverses, la majorité qui en est sortie a été la même que le 16 décembre : le gouvernement n’a eu contre lui qu’une poignée de socialistes. Le moment aurait été, en vérité, mal choisi pour diminuer la force morale dont il a un si grand besoin à Algésiras.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.

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