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Chronique de la quinzaine - 28 février 1846

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Chronique n° 333
28 février 1846


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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28 février 1846.


En faisant suivre le vote de l’adresse de la présentation immédiate des fonds secrets, le ministère avait ôté au débat de cette loi tout caractère sérieux. Lorsque la question de confiance venait d’être résolue par un vote de la chambre, il devenait impossible de la poser de nouveau presque dans les mêmes ternies, et l’opposition a fait preuve d’esprit politique en déclinant une discussion sans motifs comme sans résultats. Les réserves prises par l’honorable chef de la gauche le mettront en mesure d’ouvrir un solennel et dernier débat lors de la discussion du budget, et ce sera à la veille de comparaître devant le corps électoral que la chambre se livrera une fois encore à l’appréciation d’une politique que tant d’incidens peuvent éclairer d’un jour nouveau d’ici à deux mois.

La majorité qui s’est rencontrée pour repousser la demande en reprise du projet de loi sur l’instruction secondaire a constaté d’ailleurs qu’aucune discussion approfondie n’était désormais possible au sein de la chambre, et que toutes les pensées y étaient dirigées vers l’urne électorale. M. Odilon Barrot, d’accord avec M. Thiers, a tenu à établir que, loin de reculer devant le grand problème de la liberté de l’enseignement, ainsi qu’on l’en accusait, il appelait le débat de tous ses vœux : le ministère a pensé qu’en le déclinant et en professant des théories générales, qu’il s’est refusé à préciser, il se concilierait pour les élections le concours du parti religieux. Les centres, qui applaudissaient naguère avec passion au rapport de M. Thiers, ont applaudi avec non moins d’ardeur au discours de M. Guizot, et ont docilement suivi le cabinet sur cette question, comme ils le suivraient sur toute autre. Les légitimistes, de leur côté, ont saisi cette occasion pour enterrer le projet de 1844 avec le concours inattendu des hommes qui l’avaient accueilli avec tant de faveur, et, pour la première fois depuis quinze années, ils ont publiquement voté avec la majorité conservatrice sur une question de gouvernement.

Nous comprenons fort bien leur conduite, et elle était indiquée par la nature des choses. Néanmoins, si nous portions à l’avenir de ce parti un intérêt qu’il ne peut attendre de nous, mais qu’il serait naturel qu’il eût pour lui-même, nous aurions à lui faire remarquer qu’en enterrant le projet relatif à l’enseignement secondaire, ainsi que le lui demandait le cabinet, il a donné sa démission politique, et qu’il a accepté implicitement un rôle tout différent de celui qu’il s’est efforcé de jouer depuis 1830. Ce rôle, il est vrai, a été pour lui fécond en déboires infinis : il a atteint le dernier terme de sa caducité, appuyé d’un côté sur la constitution historique découverte par M. de Genoude, et de l’autre sur la déclaration réformiste rédigée par M. de Laurentie. Pendant que ses douairières continuent d’aiguiser des épigrammes surannées comme elles, sa jeunesse dorée rentre furtivement dans les salons des Tuileries, et ses hommes politiques se transforment en spéculateurs : ils consacrent aux chemins de fer et à la bourse une activité dont il leur est interdit de faire profiter l’état. En abdiquant les mœurs chevaleresques et les susceptibilités aristocratiques pour se livrer avec ardeur aux combinaisons mercantiles, ils croient sans doute donner à la société nouvelle un gage de leur retour sinon vers ses idées, du moins vers ses intérêts. Quoi qu’il en soit, les élections prochaines auront pour résultat de constater que le parti légitimiste a cessé de vivre de sa vie propre, et que l’action que ses membres sont appelés à exercer dans notre société constitutionnelle s’appliquera désormais à des intérêts très différens de ceux qui semblaient les dominer exclusivement jusqu’ici.

Dans l’état de préoccupation et de désarroi où se trouve la chambre, les questions économiques sont seules de nature à arrêter quelque peu son attention, et elles rempliront à peu près les séances d’ici au vote du budget. M. Desmousseaux de Givré a attaché son nom à une réforme dont il est à regretter que le gouvernement n’ait pas pris l’initiative ; car, si la loi relative à la substitution du droit au poids au droit par tête était émanée du ministère, des dispositions relatives au commerce de la boucherie en auraient formé le complément nécessaire. La résolution transmise à la chambre des pairs n’en est pas moins un service signalé rendu en même temps aux classes ouvrières et aux intérêts agricoles ; elle aura pour effet immédiat d’abaisser le prix de la viande dans les grandes villes, en y faisant entrer le petit bétail en concurrence avec celui que fournissaient jusqu’à présent certains arrondissemens privilégiés par la loi en même temps que par la nature ; elle aura pour conséquence éloignée, mais certaine, de développer l’élève des bestiaux dans les pays de petite culture, et d’augmenter ainsi la masse des engrais, sans lesquels aucun progrès n’est possible ; elle mettra aussi un frein à la monomanie administrative qui tend à transformer les races au lieu de les améliorer : travers déplorable que justifiait d’ailleurs l’interdiction dont le petit bétail était frappé dans les grands centres de consommation, et dans lequel persiste, avec une excuse moins légitime, l’administration des haras, au grand détriment de nos races chevalines.

Il n’est guère moins nécessaire d’abaisser en France le prix de la viande de boucherie que d’abaisser le prix du blé en Angleterre. La solennelle discussion qui dure encore à Londres n’a peut-être pas été sans influence sur celle à laquelle nous venons d’assister. Sir Robert Peel a fait faire à la doctrine de la liberté des échanges un pas de géant dans tout l’univers, et l’influence de ces mesures sur notre régime économique sera incalculable.

La société qui vient de se former à Bordeaux sous le coup de ces grands débats est loin d’être appelée aux destinées de l’Anti-corn-laws-league, mais le seul fait de sa constitution est symptomatique et significatif. Nous sommes loin, sans doute, d’être arrivés, comme l’Angleterre, à pouvoir affronter impunément la concurrence étrangère pour la plus grande partie des objets produits soit par l’industrie, soit par le sol français, et l’application immédiate des principes du premier lord de la trésorerie occasionnerait chez nous des perturbations auxquelles un gouvernement sensé ne saurait s’exposer ; mais, dès aujourd’hui, le principe est conquis, et la protection ne pourra plus se défendre désormais qu’à titre de régime temporaire et transitoire. Tout opposé que soit notre parlement aux doctrines de liberté industrielle et agricole, il faudra bien qu’il subisse l’influence du temps et celle des faits : lorsque l’Angleterre aura consommé sa révolution, lorsque nos lignes de fer, en se soudant aux lignes étrangères, auront fait disparaître les frontières commerciales, il faudra bien qu’une grande épreuve soit tentée, dussions-nous voir M. Grandin se faire tuer sur ses métiers, et M. Darblay mourir de douleur sur ses sacs de farine.

Il est à présumer que ces pensées seront présentes à l’esprit des deux chambres, lorsqu’elles auront à discuter le traité conclu le 11 décembre dernier avec le gouvernement belge, dans le but de maintenir les résultats politiques du traité du 16 juillet 1842. Il faut bien reconnaître en effet que si elles ne se laissent pas toucher par la pensée que la France ne saurait reculer dans la liberté lorsqu’on avance autour d’elle, et que si elles font abstraction du grand intérêt politique engagé dans cette négociation, la convention nouvelle rencontrera des résistances plus vives encore que celles qui ont accueilli le traité de 1842. Le principe fondamental de celui-ci est maintenu dans toutes ses applications. Pour les toiles belges, l’ancien droit est conservé jusqu’à concurrence d’une importation de trois millions de kilogrammes, importation qui n’a jamais été atteinte, et qui excède d’environ huit cent mille kilogrammes la moyenne des quantités introduites en France depuis trois ans. Le droit exceptionnel consenti pour les fils belges à cette époque est également conservé jusqu’à concurrence de deux millions de kilogrammes, maximum des quantités importées en France jusqu’à ce jour ; puis un droit progressif est établi au-delà de cette limite, droit gradué de telle manière qu’il maintient toujours à la Belgique une situation de faveur, puisque ce droit ne s’élève, dans aucun cas, jusqu’au taux établi par le tarif général sur les provenances similaires d’une autre origine.

Lorsque les chambres entameront la discussion de ce traité, il se lèvera un grand nombre de députés de l’ouest et du nord, qui viendront prouver que les faveurs nouvelles concédées à nos vins et à nos draps ne sont pas en équilibre avec les avantages attribués à nos voisins au détriment de notre industrie linière, et nous prévoyons que la chambre sera de leur avis. Néanmoins nous ne méconnaissons point l’importance de rattacher la Belgique au système politique de la France au prix de certaines concessions, même onéreuses, et il nous semblerait d’ailleurs assez difficile de faire moins aujourd’hui qu’en 1842, et de reculer lorsque l’Angleterre avance ; mais nous avons éprouvé une pénible surprise en ne trouvant dans le traité du 10 décembre aucune trace des efforts que M. le ministre des affaires étrangères a faits dans d’autres circonstances pour protéger la propriété littéraire contre une odieuse contrefaçon. Reculer devant la Belgique lorsque la France a fait triompher les véritables principes dans les négociations récentes avec la Hollande et avec la Sardaigne, c’est là un acte d’inconséquence ou de faiblesse qui nous étonne plus encore qu’il ne nous afflige. L’industrie de la contrefaçon n’intéresse, en Belgique, que quelques spéculateurs, et une concurrence effrénée conduit presque toujours ceux-ci vers leur ruine. Elle ne touche à aucun intérêt général que le gouvernement du pays soit contraint de respecter. Atteindre enfin dans son principal foyer cette spéculation toujours immorale et le plus souvent infructueuse pour ceux qui s’y livrent, c’était là une œuvre d’honnêteté publique dont nous regrettons que le ministre n’ait pas pris l’énergique initiative. On ne s’explique pas que la France ait reculé si vite dans l’application de maximes naguère proclamées si solennellement. La discussion du traité belge sera d’ailleurs l’une des plus grandes difficultés de la session. On dit que le ministère en est préoccupé, et qu’il use déjà de toute son influence pour atténuer la résistance protectionniste qui se prépare. C’est à l’opposition de faire entrer la liberté commerciale dans son programme électoral. Se montrer indifférent sur de tels intérêts serait une sorte d’abdication.

La situation actuelle et l’avenir de l’Algérie seront l’objet principal de l’attention de la chambre. Le débat préliminaire des bureaux a constaté tout ce qu’il y avait d’incertain et d’incohérent dans l’opinion du parlement sur cet immense intérêt. Cette incertitude a fait jusqu’ici la principale difficulté de la question, car elle a eu pour effet nécessaire de l’abandonner au hasard des évènemens et à la direction arbitraire d’hommes fort braves sans doute, mais que la nature même de leurs études et de leurs devoirs rendait incapables d’embrasser aucune vue d’ensemble. Depuis quinze ans, la France ne refuse pour l’Afrique ni les soldats ni les millions, mais elle lui refuse quelque chose de plus urgent encore : son attention sérieuse et réfléchie. La chambre voit dans cette question une nécessité pénible, et le gouvernement s’y engage dans le même esprit que le parlement lui-même, avec une absence entière de vues et de desseins, prenant sa part des glorieux bulletins et de la popularité passagère qui entoure parfois les chefs de notre armée, puis rejetant sur eux et sur la force des choses des calamités dont il ne se tient pas pour responsable, et qu’il ne s’efforce guère plus de comprendre que de prévenir. En un mot, tout le monde subit le problème africain, et personne ne le domine ; et au train dont vont les choses, pour que cette grosse affaire réussît, il faudrait qu’elle se fît toute seule.

Quelle organisation donner aux tribus indigènes ? comment fonder la colonisation civile et attirer les capitaux en Algérie ? quel but attribuer à notre conquête, et quelle forme de gouvernement lui donner ? Ce sont là des questions auxquelles personne ne saurait répondre, et auxquelles il est presque honteux d’ajouter que personne n’a réfléchi. Le moment est venu de sortir d’une indolence qui nous coûte si cher, et qui compromettrait d’une manière grave notre considération en Europe. Rien n’est en effet plus humiliant pour un grand peuple que d’afficher des prétentions à la hauteur desquelles il se montre incapable de monter. On dit la chambre très frappée de cet état de choses, et très empressée d’ouvrir un débat qui lui donnera enfin ce qui lui manque : des idées nettes et des résolutions irrévocables.

Une première question doit évidemment dominer toutes les autres, c’est celle qui se rapporte à la continuation de la guerre et à l’anéantissement d’Abd-el-Kader. Quelque système qu’on puisse avoir sur l’avenir de notre colonie, qu’on soit partisan de l’occupation restreinte ou de l’occupation illimitée, du gouvernement militaire ou du gouvernement civil, il ne faut pas moins détruire la puissance de l’émir, puisque le pouvoir de la France ne saurait en aucune sorte coexister avec le sien. Nous ne saurions d’ailleurs nous faire aucune idée de l’esprit des tribus et de la nature des relations permanentes à établir avec elles, tant que l’homme qu’elles admirent et qu’elles redoutent sera en mesure d’exercer le double prestige du fanatisme et de la terreur. Comment veut-on que les indigènes restent fidèles à la France, lorsque du jour au lendemain ils sont exposés à voir fondre sur eux Abd-el-Kader, promenant dans leurs douairs la vengeance et la mort ? Voilà dix ans que ce qui vient de se passer aux bords de l’Isser arrive dans toutes les parties de l’Algérie, et que la domination française est ébranlée beaucoup moins par la répugnance qu’elle inspire que par la crainte de ne pouvoir s’appuyer sur elle au jour du péril. Nous ne saurions demander aux Arabes d’accepter notre gouvernement, lorsque nous sommes manifestement trop faibles pour les défendre, et les hésitations qu’ils éprouvent aujourd’hui constatent beaucoup plus leur terreur de l’émir que leur repoussement contre nous. Écraser Abd-el-Kader et le mettre, par un internat sévère au Maroc, dans l’impuissance de menacer les tribus, tel est donc le premier intérêt et le premier devoir de la France. C’est ici que les conséquences désastreuses du traité de Tanger se déroulent dans une triste évidence. Nous avons manqué à notre fortune en ne profitant pas du prestige de nos succès, et en laissant au hasard ce qu’avec plus de résolution il nous était alors possible de lui ôter. Nous avons manqué de prévoyance et d’esprit politique, et voici que nous sommes condamnés à recommencer dans des conditions moins favorables ce qu’il nous était alors si facile d’achever. Le premier point est donc de remettre les choses sur le pied où elles étaient dans l’été de 1844, soit en agissant directement contre le Maroc, soit par une action concertée avec Muley-Abd-el-Rhaman. On sait que ce concert est aujourd’hui possible ; toutes les garanties désirables paraissent avoir été données à cet égard par l’ambassadeur marocain durant son séjour à Paris. Entre les deux périls qui le menacent, l’empereur s’inquiète moins des projets des Français que de ceux de l’émir, et un corps marocain commandé par un prince de la famille impériale sera mis, assure-t-on, à la disposition de la France, pour constater le bon accord des deux gouvernemens.

Mais, pendant que la France poursuivra Abd-el-Kader, il ne lui sera pas interdit d’avancer simultanément une œuvre pacifique et durable, celle de la colonisation. Si son gouvernement n’a pas trouvé moyen d’implanter sous peu d’années un demi-million de colons agricoles en Algérie, elle est destinée à subir dans l’avenir une humiliation sans exemple. Une colonisation sérieuse et prompte peut seule assurer l’Afrique à la France ; il n’est donc pas d’affaire qui engage au même degré la responsabilité du pouvoir. Il est temps de substituer à des essais faits sans ensemble et sans bon vouloir, et à des théories de colonisation militaire que la chambre repousse systématiquement, un vaste plan de colonisation civile connu du parlement, approuvé par lui, et auquel son adhésion viendra prêter la force morale qui a malheureusement manqué jusqu’ici à tout ce qui s’est fait en Afrique. Au lieu de commencer par appeler des colons, il faudra commencer par appeler les capitaux ; l’argent attirera les agriculteurs beaucoup plus que les agriculteurs n’attireront l’argent. Ce n’est pas en distribuant des feuilles et des secours de route à des malheureux exténués par la fatigue et par la faim, et en faisant de la Mitidja une sorte de succursale de nos dépôts de mendicité, qu’il est possible de constituer une colonie véritable. Le premier soin devra être de distribuer toutes les terres dont la France peut disposer à des capitalistes assez solides pour les mettre promptement en valeur. Cette distribution devra se faire soit par voie de concessions directes, soit par voie d’adjudications ; elle devra s’étendre non pas seulement à la France, mais à l’Angleterre, à l’Allemagne, à la Suisse, à la Belgique, à toutes les parties de l’Europe où manque la terre et où abondent les capitaux. A qui persuadera-t-on qu’il serait difficile de trouver à distribuer, soit à de riches particuliers, soit à de grandes compagnies, des terres d’une fertilité proverbiale, sous un climat admirable, à la porte des villes où flotte le drapeau tricolore, lorsque la France aura, par une loi, déclaré sa ferme volonté d’unir à jamais le sol algérien à son propre territoire, et qu’Abd-el-Kader aura été vaincu ? N’est-il pas plus rationnel de s’en rapporter aux propriétaires pour faire arriver les colons que d’aller soi-même quérir ceux-ci dans la partie la plus misérable de la population ? et la plus sûre garantie ne se trouvera-t-elle pas dans les capitaux engagés et dans les conditions imposées aux adjudicataires ? La mise en culture des terres de l’Afrique française ne présente pas à l’industrie privée des chances moins belles que la construction des chemins de fer : diriger de ce côté l’esprit d’association en inspirant confiance, telle doit être la tâcha principale du gouvernement.

Nous rendons pleine justice à M. le maréchal Bugeaud, et nous ne voyous pas sans dégoût le dénigrement auquel il est en butte. Abaisser les réputations acquises est une triste tâche qui ne nous aura jamais ni pour approbateurs, ni pour complices. Nous tenons M. le duc d’Isly pour nécessaire à l’œuvre militaire qui est impérieusement commandée à la France ; mais en ce qui concerne l’avenir de la colonie et sa constitution civile, sans méconnaître les ressources de son esprit hardi et résolu, nous croyons que son influence devra du moins être balancée, et que ce n’est pas à l’autorité militaire qu’il appartient de résoudre les grands problèmes financiers qui se rapportent à la colonisation. Qu’un gouverneur-général militaire soit maintenu à la tête de la colonie, nous le trouvons bien ; que ce haut personnage étende son autorité directe sur la population civile elle-même dans toutes les matières qui touchent à l’ordre public et à la sûreté de l’établissement, cela doit être ; mais pourquoi, dans les questions purement administratives, l’administration civile ne s’exercerait-elle pas dans toute son indépendance, en ne relevant que du cabinet, dont elle recevrait les inspirations et appliquerait les ordres ? La concentration de tous les pouvoirs aux mains de l’autorité militaire est à la fois sans avantage et sans exemple. La chambre en est convaincue, et le débat qui se prépare sur les affaires d’Algérie aura pour principal résultat de renforcer l’élément civil au sein de notre colonie. On dit le ministère très disposé à entrer dans cette voie, et décidé à limiter les pouvoirs du maréchal-gouverneur au point de l’amener peut-être à abandonner sa position, ce que nous regretterions sincèrement. La création d’un ministère spécial pour les affaires d’Algérie paraît aussi rencontrer une grande faveur. Quant à nous, nous ne saurions qu’approuver une résolution qui placerait quelque part une responsabilité effective et permanente, conforme à tous les principes du gouvernement représentatif.

Le débat se prolonge, en Angleterre, fort au-delà du terme qui lui avait été d’abord assigné. Cette prolongation est un calcul du parti tory, qui profite plus que tout autre du bénéfice du temps. La réaction agricole s’opère, au sein du corps électoral, avec une vivacité qui n’avait pas été prévue. Elle n’est sans doute pas assez forte pour empêcher le vote du plan de sir Robert Peel dans les communes. Ce plan passera, et les calculs les plus défavorables n’estiment pas à moins de 50 voix le chiffre de la majorité ministérielle. Cette majorité suffira-t-elle pour faire fléchir la chambre des lords ? Cela devient douteux, et le résultat des élections aujourd’hui connu est de nature à inspirer au parti des ducs des résolutions audacieuses. Trois membres du cabinet ont perdu leur siège dans la chambre des communes, et le succès de lord Morpeth est loin de compenser l’échec subi par la plupart des membres ministériels démissionnaires. On parle d’un amendement qui aurait pour but de rendre permanente l’échelle de droits proposée par sir Robert Peel pour trois années ; on parle de la dissolution de la chambre, de la formation d’un ministère whig-tory, en dehors duquel resteraient à la fois sir Robert Peel et lord Palmerston, sous la direction de lord John Russell. Dans une situation aussi incertaine et aussi troublée, toutes les conjectures sont naturelles.

La réalisation d’aucune de ces hypothèses ne saurait d’ailleurs malheureusement conjurer les périls de la situation, c’est-à-dire la lutte désespérée de la classe agricole contre la classe manufacturière, l’antagonisme inconciliable des intérêts ruraux contre les intérêts bourgeois. Sir Robert Peel est le seul homme par lequel une transaction régulière soit possible. La grandeur d’un tel service à rendre à son pays maintient seule son courage et sa santé chancelante. Des correspondances émanées d’une source élevée assurent qu’il remplira son rôle jusqu’au bout, mais qu’il est invariablement décidé à se retirer si tôt que son bill aura reçu la sanction royale. Il accepterait la pairie, et cesserait de réclamer de son parti un concours qu’il a perdu le droit de lui demander, quelque honorables qu’aient été, d’ailleurs, les motifs de sa conduite parlementaire. Les personnes bien informées assurent qu’un ministère de coalition remplacerait alors le cabinet actuel, et, à vrai dire, les positions sont aujourd’hui assez bouleversées pour qu’une telle administration soit devenue possible. Jamais semblable confusion de principes et de personnes n’avait existé dans le gouvernement de la Grande-Bretagne.

Nous voyons avec bonheur que les difficultés contre lesquelles se débattent nos voisins ne se compliqueront pas, du moins cette fois, d’une lutte armée avec les États-Unis. Les dernières nouvelles constatent que le parti de la paix a triomphé de la fièvre guerrière à laquelle l’Union a semblé s’abandonner pendant six semaines. M. Calhoun, étroitement lié, dans le sénat, avec M. Webster, est parvenu à faire écarter les résolutions de M. Allen, relatives à l’intervention de l’Europe dans les affaires du continent américain. Il n’est plus douteux qu’ils ne réussissent à écarter les autres propositions d’une nature offensive. La dénonciation de la convention de 1827 ne sera plus qu’un moyen de rouvrir une négociation dans laquelle l’Angleterre n’a à défendre d’autre intérêt sérieux que celui de son honneur. C’est à l’influence croissante des états du sud qu’est due la direction nouvelle récemment imprimée aux affaires et à l’opinion au-delà de l’Atlantique. Pour ces états, la guerre aurait été, en effet, une source d’incalculables calamités. Pendant qu’un blocus rigoureux les aurait empêchés de diriger vers l’Europe les riches cargaisons de coton qu’ils lui envoient depuis si long-temps, on aurait vu les esclaves, encouragés par les excitations, par l’or et par les armes de l’étranger, promener le fer et le feu dans les campagnes. Les noirs auraient été, dans une pareille guerre, les plus redoutables auxiliaires des Anglais : c’est ce qu’ont enfin compris les agriculteurs du sud, et cette appréhension n’a pas lieu contribué à sauver la paix du monde.

Pendant que la paix avec l’Amérique devient probable, la conquête du Penjaub devient certaine. L’armée anglaise a éprouvé sans doute des pertes immenses dans les sanglantes journées de décembre ; mais elle a conservé des forces suffisantes pour pénétrer jusqu’à Lahore, et du moment où, contre leur espérance, les Sickhs ne sont pas parvenus à provoquer de défections dans les rangs des troupes indigènes, il ne faut pas douter que sir Henri Hardinge ne consomme son entreprise. Voilà donc l’Angleterre qui va toucher, dans l’Orient, aux états tributaires de la Perse, et peser directement sur la cour de Téhéran. Tandis que cette grande destinée s’accomplit, le bruit se répand en Allemagne qu’une convention de la plus haute importance est sur le point de se conclure entre la Perse et la Russie. Si l’on en croit des révélations émanées de la Gazette d’Augsbourg, une convention pour l’extradition des déserteurs aurait été négociée entre les deux gouvernemens, et des stipulations toutes politiques formeraient l’appendice secret de cet acte. Les ports d’Endjeli et d’Esterabad, sur la côte méridionale de la mer Caspienne, seraient abandonnés à la Russie comme stations pour ses vaisseaux. Cette puissance serait en outre autorisée à construire sur la route d’Esterabad à Téhéran des caravanséraïs fortifiés, pour protéger son commerce dans l’intérieur de la Perse, et à y placer des garnisons. Enfin le shah céderait à une compagnie russe, moyennant une redevance, l’exploitation des mines de houille du Mazenderan, ce qui donnerait au gouvernement russe d’immenses ressources pour sa navigation à vapeur. De son côté, la Russie renoncerait aux sommes encore dues pour les indemnités de guerre stipulées dans le traité de 1828, et l’empereur garantirait la possession du trône au fils du shah, dont la santé est gravement altérée. Un corps d’armée russe serait mis, pour cette prochaine éventualité, à la disposition du gouvernement persan, et dès à présent six mille hommes devraient se tenir prêts à passer l’Araxe.

On attribue ce projet de traité au grand-vizir, gagné par l’or de la Russie, et l’on assure que Mirza-Djafar-Khan, fort connu de la diplomatie européenne, se rend à Pétersbourg pour achever la négociation de ce traité de vasselage. Répondre à la conquête du Penjaub par un traité d’Unkiar-Skelessy avec la Perse, ce serait pour la Russie un événement heureux, et un tel succès lui ferait retrouver une partie de l’ascendant qu’elle a perdu depuis quelques années dans la politique spéciale de l’Orient et dans la politique générale de l’Europe. Cet événement diplomatique, s’il s’accomplit, hâtera le jour d’une lutte gigantesque dans laquelle les destinées de l’Occident lui-même seront jouées aux bords du Sutledge. Ainsi le monde se transforme, trois puissances s’agrandissent, pendant que la France, immobile sur elle-même, ne parvient pas à s’asseoir en Algérie, et oppose infructueusement cent mille hommes à moins de deux millions de pauvres Arabes sans discipline. Un tel spectacle ne saurait se prolonger : il faut que la France triomphe ou qu’elle abdique.

Un désaccord personnel, depuis long-temps connu, a fini par amener la dissolution du ministère espagnol, au moment où M. Mon venait de présenter aux cortès le projet de budget le plus satisfaisant qui ait jamais été rédigé en Espagne. Dans leurs déclarations parlementaires, les nouveaux ministres se sont maintenus scrupuleusement dans la ligne suivie par leurs prédécesseurs, et rien n’est changé à la politique ferme et modérée qui triomphe en Espagne depuis deux ans pour le salut de ce pays. Le général Narvaez avait les défauts de ses qualités au-delà de la mesure où cet inconvénient est d’ordinaire tolérable. Il portait dans la vie politique ce mépris que professent les natures violentes et militaires pour les hommes élevés hors des camps. MM. Mon et Pidal étaient devenus surtout, malgré la douceur de leurs mœurs, l’objet de son antipathie à raison des habitudes régulières qu’ils entendaient faire prévaloir dans toutes les parties du service. M. Martinez de la Rosa calmait seul, à force de prudence et de souplesse, les colères du duc de Valence et les justes susceptibilités de ses collègues ; mais, depuis la signature du manifeste contre le mariage du comte de Trapani, la situation du conseil était devenue impossible, et tout Madrid savait qu’il ne s’assemblait pas un seul jour sans qu’on dût redouter, à l’issue de la séance, une rencontre personnelle entre les ministres de la couronne. Le général Narvaez aspirait à faire chasser ses collègues tout en conservant les affaires ; de leur côté, ceux-ci désiraient conserver leurs portefeuilles en se débarrassant du général. Ces deux partis étaient également périlleux, car l’un faisait tomber l’Espagne sous une administration militaire, l’autre avait pour effet de blesser mortellement le duc de Valence et de briser à jamais son influence, qu’il peut être utile de ménager. La reine, avec une rare prudence, a évité ces deux écueils : une situation honorifique, dont il se montre satisfait, est assurée à l’ancien président du conseil, et l’avenir de l’Espagne est remis à des hommes sincèrement dévoués au trône et à la constitution de la monarchie. Tout Paris connaît M. le marquis de Miraflorès, qui ne paraît pas destiné à jouer le premier rôle dans le cabinet qu’il préside. Ce rôle est réservé à M. Isturitz, l’une des meilleures renommées de la Péninsule. M. Arazola, jurisconsulte de mérite, y prendra aussi une position importante ; le général Roncali, ami personnel de Narvaez, a pour mission de maintenir la discipline de l’armée, et son élocution facile lui permettra de prendre une part brillante aux débats parlementaires ; enfin notre société diplomatique et littéraire reverra avec bonheur M. Martinez de la Rosa, si, après une nouvelle administration de deux années, il revient reprendre à Paris une position qui lui sied mieux qu’à tout autre.

Les évènemens qui se passent à Berne sont encore trop obscurs, sinon dans leurs causes, du moins dans leurs conséquences, pour que nous devions nous y arrêter long-temps. Il faut attendre au mois prochain la réunion de la constituante, pour apprécier la portée d’un mouvement qui s’efforcera sans doute de devenir fédéral, mais que l’action morale de l’Europe s’attachera à restreindre dans les limites du canton où il a pris naissance.

Le résultat immédiat de cet événement a été la déchéance de M. Neuhaus et le renversement de la politique semi-radicale qu’il représentait. Traduit, pour ainsi dire, à la barre de ce même grand-conseil qui lui accordait, il y a quelques mois, un vote de confiance, il ne s’est pas justifié ; la majorité s’est déclarée non satisfaite de ses explications, et il devra se retirer de la scène qu’il a remplie si long temps. C’est que le parti corps-franc a besoin de places pour ses hommes et du pouvoir absolu pour lui-même. Ses hommes sont obérés et sans considération ; son principe, le principe d’une souveraineté populaire sans conditions, sans responsabilité et sans mesure, exige que le pouvoir soit exercé par ses élus ; son intérêt, enfin, l’oblige à s’assurer la pleine possession de l’arbitraire.

Il est donc probable que Berne va tomber dans un état de désorganisation et d’embarras intérieurs qui pourraient, jusqu’à un certain point, rendre son action au dehors beaucoup moins agressive qu’il n’est permis de s’y attendre ; mais, à supposer que le radicalisme soit forcé d’ajourner ses projets, la guerre n’en est pas moins toujours menaçante entre lui et les cantons catholiques. Comment se rencontreront, dans la prochaine diète, ces adversaires qui se sont pris corps à corps, et dont tant d’évènemens ont envenimé la haine et les méfiances ? Berne, en appelant à son gouvernement les chefs du parti corps-franc, ne met-il pas face à face, dans les conseils de la confédération, des combattans et non des alliés ?

De plus en plus le terrain neutre disparaît, les factions extrêmes envahissent tout ; les voici maintenant au premier rang en diète : l’esprit conciliateur et libéral est calomnié et dédaigné. L’habileté gouvernementale elle-même a perdu la partie avec M. Neuhaus : tout est livré à la fois à la violence et au hasard. Ce mouvement touche à de trop grands intérêts pour que nous ne le suivions pas avec soin dans ses phases principales.


— On n’a pas oublié les fines et poétiques appréciations consacrées dans cette Revue même par M. Henri Blaze aux principaux écrivains de l’Allemagne. Ces appréciations viennent d’être réunies par l’auteur en un volume[1] où, à côté des chapitres déjà connus de nos lecteurs, s’offrent beaucoup de parties nouvelles, au nombre desquelles nous citerons une brillante étude sur Immermann, et quelques pages charmantes sur Louis Tieck. On a ainsi un tableau complet du mouvement lyrique au-delà du Rhin depuis l’époque des premiers Lieder, chantés par le peuple, jusqu’au moment où de glorieux poètes, Goethe et Schiller à leur tête, introduisent la création populaire dans le domaine de l’art. Mus reviendrons sur le livre de M. Henri Blaze, qui, par le sentiment élevé et délicat, par les études sérieuses dont il porte l’empreinte, mérite une place toute particulière parmi les nombreux travaux récemment publiés en France sur l’Allemagne.



  1. Écrivains et Poètes de l’Allemagne, in-18, chez Michel Lévy, rue Vivienne.