Chronique de la quinzaine - 28 février 1910

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Chronique n° 1869
28 février 1910
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Qui se douterait, à voir les allures de la Chambre des députés, que nous soyons à la veille des élections générales ? Quelques symptômes le font bien pressentir, par exemple la remarquable maestria avec laquelle le budget est mis au pillage ; chaque jour voit augmenter les dépenses publiques à la suite de propositions qui ont pour objet de donner des satisfactions à telle ou à telle catégorie d’électeurs ; mais si, d’autre part, on observe la marche des travaux de l’assemblée, la nonchalance qu’elle-met à les accomplir pourrait faire croire qu’elle a encore devant elle de longs mois et même des années.

D’où vient cette étrange attitude ? Il est difficile de le comprendre, à moins d’admettre que la Chambre veuille acculer le Sénat au dernier moment, pour l’obliger à voter le budget tel qu’elle le lui enverra, sans lui laisser le temps de l’examiner. C’est d’ailleurs son habitude d’agir ainsi. Peut-être a-t-elle une autre raison de faire traîner en longueur la discussion des dépenses : par-là, elle s’enlève à elle-même le temps nécessaire à la discussion des recettes. La majorité est toujours prête à voter les dépenses ; mais, quand il s’agit de voter des recettes correspondantes, c’est le quart d’heure de Rabelais avec toutes ses angoisses. Pour donner de l’argent à quelques-uns, il faut en prendre à tous, en quoi on s’expose à faire plus de mécontens que de satisfaits. Comment sortir d’embarras ? Les résolutions que vient de prendre la Commission du budget, d’accord avec le gouvernement, permettent de s’en rendre compte. On a trouvé une formule ingénieuse, qui consiste à dire que l’équilibre du budget, principe digne de tous les respects et devant lequel on s’incline profondément, sera rétabli en deux étapes. La première étape sera l’année actuelle : on n’y rétablira rien du tout. La seconde sera l’année prochaine : oh ! alors, on fera merveille ; le défilé des élections aura été franchi ; une Chambre qui aura quatre ans devant elle montrera un grand courage. Avons-nous besoin de dire que nous n’en croyons rien ? La Chambre prochaine rejettera sur sa devancière la difficulté d’une situation dont elle déclarera n’être pas responsable ; elle recourra alors définitivement à des expédiens qu’on représente aujourd’hui comme provisoires, et qui ne sont autre chose que l’emprunt. Le budget de 1910 se bouclera par un emprunt à court terme ; les budgets futurs se boucleront par un emprunt perpétuel. Nous voilà bien loin des projets financiers que M. Cochery avait présentés avec tant de force et qu’il s’était juré de faire voter par la Chambre ! C’était un beau rêve, mais ce n’était qu’un rêve. Comment espérer que la Chambre voterait 200 millions d’impôts nouveaux à la veille des élections ? Et ce n’est plus aujourd’hui 200 millions qui seraient nécessaires, mais 300, augmentation due en partie aux accroissemens de dépenses dont nous avons parlé, en partie aux inondations dont la France vient d’être affligée, et qui ont causé des désastres auxquels il faut pourvoir. Il va sans dire qu’on met tout au compte de l’inondation. Quelque grande qu’elle soit, la volonté de M. le ministre des Finances a fléchi devant tant d’obstacles. Il conservera le mérite d’avoir dit la vérité, alors que ses prédécesseurs s’appliquaient à la masquer ; nous savons par lui quel est le véritable déficit du budget ; mais il s’était fait fort de le combler avec des ressources ordinaires, c’est-à-dire avec des impôts, et il y renonce pour le moment. Cette seconde moitié de sa tâche sera accomplie l’année prochaine, et sans doute toujours l’année prochaine, c’est-à-dire une année qui ne viendra jamais. Nous sommes, en effet, menacés de dépenses nouvelles qui s’élèveront encore à une centaine de millions et rendront de plus en plus difficile la tâche d’un ministre des Finances soucieux de ses devoirs, comme l’est M. Cochery.

Entre lui et M. le ministre de la Marine, s’est continuée la lutte qui avait commencé entre M. Caillaux et M. Picard, lutte douloureuse, puisque son dénouement compromettra inévitablement, ou la solidité de nos finances, ou celle de notre marine. On a fait, comme il arrive presque toujours en pareil cas, une cote mal taillée. Nos finances n’y gagneront rien, ou pas grand’chose ; elles seront seulement écrasées sous un autre fardeau ; mais notre marine tombera au quatrième ou au cinquième rang. Le cœur se serre à cette pensée. Il y a quelques années, la marine française était la seconde ; elle venait à une distance notable de la marine anglaise, mais immédiatement après elle ; depuis, plusieurs autres se sont intercalées entre elles deux. La réforme de notre artillerie s’impose, elle aussi. On dispute à la défense nationale les millions dont elle a besoin, pour les consacrer à des lois sociales dont nous ne contestons pas l’intérêt, mais qui dès le début coûteront très cher, et dans l’avenir encore davantage.

La loi sur les retraites ouvrières est du nombre. On comptait sur le Sénat pour la corriger ; mais, s’il l’a améliorée sur certains points, il l’a aggravée sur d’autres et n’a nullement répondu à l’espérance qu’avaient mise en lui ceux que préoccupe l’état de nos finances. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit de la première partie de la discussion. La seconde a été meilleure. Le Sénat a reculé devant des surenchères d’autant plus redoutables qu’elles visaient le monde des campagnes, si puissant au point de vue électoral. Le but de la loi était d’assurer, dans certaines conditions, des retraites aux ouvriers des villes et des champs, c’est-à-dire aux salariés. Il aurait fallu s’en tenir là, et telle était bien la première intention du gouvernement et de la Commission ; mais ils étaient sur une pente glissante. La limite entre les salariés et les tout petits patrons, soit urbains, soit ruraux, est parfois difficile à établir ; aussi l’a-t-on franchie, et, après l’avoir franchie, on est encore allé de l’avant, de manière à englober parmi les assurés, d’abord les petits métayers, puis les petits fermiers, puis les petits propriétaires. On s’est fait des concessions mutuelles pour définir les nouveaux bénéficiaires ; mais le gouvernement et la Commission voulaient ne leur attribuer que quelques-uns des avantages de la loi, tandis que les auteurs d’amendemens voulaient les leur accorder tons. Combien cela coûterait-il ? La question a été longuement agitée, avec des chiffres variables. Ceux de M. le ministre des Finances ont fait naturellement autorité, et ils ont paru effrayans. M. Ribot, qui avait pris une part si importante à la discussion de la première moitié de la loi, et qui alors était allé très loin dans une voie où le gouvernement marchait encore avec hésitation et timidité, M. Ribot a indiqué nettement le point au-delà duquel il n’irait pas et il a réussi à y arrêter le Sénat. — Je ne voterai pas la loi, a-t-il dit, si on y ajoute les surcharges proposées. — À ce premier avertissement, d’autres sont venus s’ajouter. M. le ministre des Finances ne s’est pas contenté de combattre par des argumens l’amendement de M. Lintilhac ; il a déclaré que, s’il était voté, il laisserait à un autre le soin de trouver les ressources pour l’appliquer. C’était jeter son portefeuille dans la balance. L’énergie de M. Cochery, son émotion même, le geste résolu par lequel il a posé la question de confiance ne pouvaient manquer défaire impression sur une assemblée qui n’a pas l’habitude de renverser les ministères. Le Sénat a compris que l’affaire était sérieuse : il a donné au gouvernement une majorité de 95 voix. Mais ces batailles recommenceront, elles se poursuivront avec acharnement, elles prendront les formes les plus variées et quelquefois les plus dangereuses. Dieu seul sait quel en sera le dénouement final.

Elles sont dangereuses parce qu’elles se livrent sur un terrain où la défense est difficile : c’est une grande imprudence de s’y être placé. Il s’en faut de beaucoup que la loi sur les retraites ouvrières soit populaire parmi les intéressés ; elle semble plutôt être impopulaire. Nous laissons de côté les déclamations de la Confédération générale du travail et des groupes révolutionnaires, qui croient que le bien est ennemi du mieux et attendent d’une catastrophe violente la rénovation de la société. Mais en dehors d’eux se produisent des objections très spécieuses. Elles portent sur la limite d’âge de soixante-cinq ans qui ne permettra qu’a une minime proportion d’ouvriers d’arriver à la retraite ; puis sur le chiffre de la retraite qui est jugé trop faible ; enfin sur les inégalités maintenues entre les bénéficiaires de la loi. La presse socialiste, et même radicale, déclare très haut que toutes ces dispositions devront être modifiées. La réponse n’est pas toujours facile. Elle l’aurait été si la liberté, au lieu de l’obligation, avait été mise à la base de la loi. Alors le législateur aurait pu dire : Voilà les avantages que je vous offre, je ne puis pas les augmenter ; si vous les trouvez suffisans, assurez-vous ; dans le cas contraire, vous êtes libre de ne pas le faire. Il n’y aurait eu rien à reprendre à ce langage, qui aurait eu plus de force encore, s’il avait été tenu par des sociétés de secours mutuels subventionnées par l’État, au heu de l’être par l’État lui-même. Mais que dire à un ouvrier qu’on oblige à s’assurer et qui estime insuffisans les avantages qu’on lui accorde ? Il ne demandait rien ; on lui impose une contrainte ; il n’est pas libre de s’y soustraire. Qui pourrait s’étonner, s’il discute, s’il se plaint, et même s’il se fâche un jour ?

Qu’on nous pardonne de revenir sur ces considérations que nous avons déjà exprimées : elles appartiennent à l’avenir encore plus qu’au passé. Le sort en est jeté. Il n’y a aucune chance de faire revenir le ’ Sénat sur ses votes. La seconde lecture du projet aboutira aux mêmes résultats que la première. La loi sera renvoyée telle quelle à la Chambre. Notre seule espérance est que, lorsqu’elle y arrivera, on sera trop près des élections pour que la Chambre ait le temps d’y changer grand’chose, c’est-à-dire de l’aggraver.

Quel que soit l’intérêt des événemens qui se passent dans le reste du monde, les regards se portent de préférence du côté de l’Angleterre, et rien n’est plus naturel. La grandeur de ce pays, la gravité sans égale de la partie qui s’y joue, les difficultés inextricables du moment présent, l’incertitude du lendemain, tout frappe l’imagination et non seulement l’imagination, mais encore cette partie de l’intelligence où se pèsent les intérêts politiques des empires, au moment où les vieilles traditions sont mises en cause et où des principes nouveaux entrent en scène avec des conséquences ignorées. Ces conséquences n’importent pas seulement à l’Angleterre. Ce qui se passe sur une scène si haute, si vaste, ne saurait manquer d’avoir des répercussions dans le monde entier, aujourd’hui surtout que la solidarité des nations civilisées, et même de celles qui ne le sont pas encore, s’établit par des moyens de plus en plus rapides et efficaces. Un exemple venu d’Angleterre sera invoqué, sinon suivi partout : on en tiendra compte comme d’un élément moral qui fait partie du domaine commun. Nous nous sommes beaucoup inspirés de l’Angleterre dans les deux siècles passés : il en sera sans doute de même dans le siècle actuel.

Mais où en est-elle ? Que fait-elle ? Où va-t-elle ? Le Parlement qu’elle vient d’élire ne semble pas destiné à nous l’apprendre. Le gouvernement libéral a une majorité, soit, mais personne ne dira qu’il en dispose. Au contraire, c’est sa majorité qui dispose de lui, et, si on va au fond des choses, elle est formée exclusivement d’Irlandais et de socialistes. Il y a, dans certaines formules mathématiques, des quantités opposées qui s’annulent mutuellement et se détruisent, parce qu’elles sont égales : c’est le cas aujourd’hui des deux partis historiques qu’on appelait autrefois les whigs et les tories et qu’on appelle aujourd’hui les libéraux et les conservateurs. Dans le champ de course électoral, ils sont arrivés nez à nez au poteau, de sorte qu’ils ne peuvent rien l’un contre l’autre, à moins de s’adjoindre des partis notoirement révolutionnaires, qui sont dès lors les maîtres absolus de la situation. Les Irlandais, en ce moment, gouvernent l’Angleterre, puisqu’on ne peut pas la gouverner sans eux. L’Angleterre, pour la défense ou pour le développement de ses intérêts, avait toujours regardé en elle-même ; la voilà obligée de regarder du côté de l’Irlande, point d’orientation qu’indique la boussole politique. C’est bien ce que les conservateurs avaient prévu et ce qu’ils avaient voulu lorsqu’ils ont engagé la bataille, avec la Chambre des Lords, contre le budget de M. Lloyd George. Qu’une nouvelle épreuve électorale soit bientôt nécessaire, personne n’en doute ; et alors, ce ne sera plus le budget qui sera en cause, car il aura été voté, mais le home rule. La Chambre des Lords, au lieu d’apparaître comme l’adversaire d’un budget où les intérêts d’un grand nombre de ses membres étaient engagés, apparaîtra comme l’adversaire du home rule, c’est-à-dire d’une question où les intérêts vitaux de l’Empire sont en cause. Les Irlandais revendiquent le droit de s’administrer et de se gouverner eux-mêmes ; mais il faut, pour atteindre ce résultat, qu’ils exercent aujourd’hui une action toute-puissante sur le gouvernement britannique, qu’ils le brisent dans ses élémens traditionnels, qu’ils l’adaptent à leurs intérêts particuliers. Si la question se présente dans ces termes à la prochaine campagne électorale, les conservateurs se seront montrés des manœuvriers habiles. Mais on n’en est pas encore là.

Se sentant les maîtres, les Irlandais entendent tirer de cette situation, qu’ils ne retrouveront peut-être jamais plus, tous les avantages qu’elle comporte. Ils sont divisés entre eux, mais dans des proportions très inégales : le gros du parti est conduit par M. Redmond, la petite minorité par M. O’Brien. La minorité, qui ne peut rien par elle-même, est, dans son intransigeance, un embarras pour la majorité et elle la pousse. S’il était tout à fait livré à lui-même, il est difficile de savoir ce que ferait M. Redmond, mais il s’en faut de beaucoup qu’il le soit. Sans parler du petit groupe qui obéit à M. O’Brien, il a derrière lui l’Irlande entière qui regarde comme onéreux pour elle le budget de M. Lloyd George, et n’accepte qu’il soit voté par ses représentais que sous condition. C’est la politique du do ut des, donnant donnant, dans toute sa rigueur. Les Irlandais sont défians ; ils demandent des garanties sérieuses qu’ils ne seront pas trompés ; ils exigent que la question de la Chambre des Lords soit réglée avant celle du budget. Une fois le budget voté, le gouvernement n’aurait plus besoin d’eux, et ils le jugent parfaitement capable de leur fausser compagnie. C’est pourquoi M. Redmond, dès le lendemain des élections, a prononcé à Dublin un discours retentissant dans lequel il a signifié au gouvernement que les Irlandais prendraient eux-mêmes l’initiative de rompre si, avant toute autre chose, le veto des Lords n’était pas supprimé. Le discours de M. Redmond a produit un grand effet : on se demandait quel compte en tiendrait le gouvernement ; on attendait l’ouverture de la session avec impatience ; on se préoccupait surtout de ce que dirait le discours du Roi : c’est là qu’on verrait enfin la pensée ministérielle dans sa foi me définitive. En attendant, les Conseils des ministres se multipliaient, les groupes s’agitaient, mille nouvelles couraient en sens divers, mais on ne savait rien.

En sait-on beaucoup plus maintenant que le discours du Roi est connu ? Le morceau est plus bref que d’habitude ; en voici la phrase essentielle : « Milords et messieurs, une expérience récente a mis au jour de sérieuses difficultés dues à de fréquentes et graves divergences d’opinion entre les deux branches de la législature. On vous soumettra, avec toute la rapidité convenable, des propositions tendant à définir les relations entre les Chambres du Parlement, de façon à assurer l’autorité sans partage de la Chambre des Communes en matière de finances et sa suprématie législative. Ces mesures, dans l’opinion de mes conseillers, devront pourvoir à ce que cette Chambre (la Chambre des Lords) soit constituée de telle façon et armée de tels pouvoirs qu’elle puisse exercer impartialement, à l’égard des projets de loi, les fonctions d’initiative, de révision et, avec les sauvegardes convenables, de délai. Je prie le Tout-Puissant de bénir vos travaux. » Ce discours a été pour tout le monde une déception. On savait d’avance que le gouvernement prendrait à tâche de régler définitivement les rapports des deux Chambres, de manière à attribuer aux Communes un privilège exclusif sur les questions de finances, puisque c’était la question qui avait amené la rupture entre les deux Chambres et qui avait été soumise au pays. On s’attendait aussi à ce qu’il se proposât de leur assurer la suprématie législative. Mais comment et dans quelles limites ? Le discours ne l’explique pas. Il n’est pas moins muet sur l’ordre à donner aux travaux parlementaires : commencera-t-on par le budget, ou par la Chambre des Lords ? Le discours ne le dit pas. Faute de mieux, on a beaucoup remarqué et commenté les mots ; « Dans l’opinion de mes conseillers, » que le Roi applique aux mesures qu’il annonce. Ces mots sont une nouveauté. Il semble que le Roi ait voulu marquer, avec une netteté plus grande que d’habitude, qu’il restait personnellement en dehors des partis.

La discussion qui s’est ouverte dans les deux Chambres, aussitôt après la lecture du discours du Roi, n’a pas apporté plus de lumière que ne l’avait fait le discours lui-même. Seuls, M. Balfour à la Chambre des Communes et lord Lansdowne à la Chambre des Lords ont parlé sans embarras : on n’en sera pas étonné, car jamais opposition n’a eu la situation plus facile. Le passage le plus saillant du discours de M. Balfour est celui où il affirme que la Chambre des Communes ne représente pas suffisamment l’opinion du pays pour avoir le pouvoir illimité de modifier les institutions fondamentales. Le marquis de Lansdowne n’a pas été moins explicite. « Les dernières élections, a-t-il dit, ne donnent aucune indication au sujet des Lords. Le gouvernement tire sa majorité hors des partis qui figurent dans ses conseils. Il n’a pas un mandat suffisant pour détruire la Constitution et établir une seule Chambre, ni pour faire le home rule. Il est inadmissible de soumettre la Chambre des Lords aux Communes dans toutes les occasions et de la priver de la parole au sujet des finances. » Ces paroles des deux leaders conservateurs font nettement apparaître les lignes de résistance qu’ils comptent opposer à l’assaut de leurs adversaires. La même netteté ne se trouve pas du côté du gouvernement. On attendait avec impatience ce que dirait M. Asquith. La préoccupation anxieuse des Irlandais, des socialistes, des radicaux, d’une partie des libéraux, — tous, sans doute, ne vont pas aux extrêmes, — était de savoir ce qui arriverait si les Lords se défendaient, comme ils le feront certainement, et cette préoccupation prenait la forme suivante : le gouvernement s’est-il assuré des « garanties » qui lui permettront de réaliser le programme qu’il a apporté dans la campagne électorale ? On a rappelé qu’au meeting d’Albert Hall, le 10 décembre dernier, M. Asquith s’était exprimé comme il suit : « Nous ne reprendrons et nous ne garderons le pouvoir qu’autant que nous obtiendrons les garanties que l’expérience prouve être nécessaires pour l’utilité législative et pour l’honneur du parti du progrès. » Sans doute cette phrase n’est pas un modèle de clarté, mais tout le monde l’a interprétée dans le même sens, à savoir que le ministère donnerait sa démission s’il n’obtenait pas des garanties efficaces pour vaincre la résistance des Lords. De qui pouvait-il les obtenir ? Du Roi évidemment. Les avait-il obtenues ? M. Asquith a déclaré qu’il ne les avait pas demandées parce qu’une telle demande lui avait paru pour le moment inutile. On juge de l’impression que sa déclaration a produite sur les bancs des Irlandais, des socialistes et des radicaux. En ce qui concerne l’ordre des travaux de l’Assemblée, le premier ministre a fait savoir que le gouvernement proposerait à la Chambre de voter d’abord le budget, puis, et avant qu’il fût soumis aux Lords, de voter une résolution relative aux pouvoirs de ces derniers. Le budget une fois voté, cette résolution serait changée en un bill, c’est-à-dire en un projet de loi qui suivrait la procédure parlementaire. Si M. Asquith a cru qu’en entremêlant ainsi les questions et les discussions, il satisferait ses alliés, il s’est trompé. M. Redmond a renouvelé fièrement ses exigences ; les socialistes ne se sont pas montrés moins intransigeans. Que vaudra, ont-ils dit, une résolution votée uniquement par la Chambre des Communes ? Rien ; ce sera une simple manifestation d’opinion ; la partie ne deviendra sérieuse que lorsqu’on sera en présence d’un projet de loi formel ; mais comme il est certain que les Lords ne le voteront pas, — les déclarations de M. Balfour et du marquis de Lansdowne ne laissent aucun doute à ce sujet, — que fera le gouvernement ? Se décidera-t-il alors à demander les garanties qui lui seront indispensables pour mater les Lords, et s’il les demande, les obtiendra-t-il ?

De quelles garanties s’agit-il donc ? Tout le monde en parle sans que personne les définisse. M. Asquith a dit qu’il ne pouvait s’agir que de dispositions législatives et qu’il ne saurait mêler le nom du Roi aux discussions de l’Assemblée. En effet, le Roi est intangible, il est couvert par ses conseillers, son nom ne doit pas être jeté dans un débat parlementaire. Néanmoins, aucune mesure législative n’est de nature, à notre connaissance, à venir à bout de la résistance des Lords : le Roi seul peut la briser s’il consent à faire une fournée de pairs assez nombreuse pour changer la majorité de la Chambre haute. Ses conseillers lui conseilleront-ils de la faire ? Peut-être y seront-ils obligés par les injonctions impérieuses de leurs alliés ; mais que le Roi y consente, c’est autre chose. Inonder, submerger les Lords, comme on dit, n’est pas un fait sans précédens ; toutefois, en aucun temps on n’a regardé comme possible de faire entrer d’un seul coup quatre cents membres nouveaux à la Chambre des Lords, et c’est le chiffre qu’on donne aujourd’hui comme nécessaire pour y changer la majorité. Il suffit pour caractériser la mesure. On pourrait comprendre, à la rigueur, que le Roi s’y résolût, s’y résignât, si les Lords résistaient à une volonté du pays manifestée par une majorité très considérable. On sait combien la situation est différente. En fait, la vraie Angleterre, quelque travaillée qu’elle ait été, n’a émis aucune opinion sur la Chambre des Lords : elle a laissé ce soin aux Irlandais et à un petit nombre de socialistes. Cela étant, on comprend les hésitations de M. Asquith ; mais on ne comprendrait pas celles du Roi, si la question lui était soumise. Le pays seul a le droit de condamner les Lords et il ne l’a point fait. Les violences des Irlandais et des socialistes finiront-elles par agir sur lui et par l’entraîner ? Rien n’est moins certain. Tout le monde est d’avis que la Chambre des Lords doit être réformée ; lord Lansdowne l’a dit nettement ; lord Rosebery l’a répété éloquemment ; si les libéraux voulaient s’entendre avec les conservateurs pour réformer en effet la Chambre haute dans une mesure raisonnable, probablement ils pourraient le faire. Mais les Irlandais, les socialistes et une partie des radicaux se proposent un but très différent. Ils ne veulent pas entendre parler d’une réforme qui, portant sur la composition de la Chambre des Lords, lui donnerait de la force ; ils exigent qu’elle reste ce qu’elle est, qu’elle devienne même de plus en plus faible et qu’on se contente de lui enlever ses pouvoirs. En réalité, ils ne veulent qu’une Chambre, une Convention. Dès lors, personne ne doute qu’on aboutira vite à une nouvelle dissolution. C’est une extrémité que, au fond, tout le monde voudrait éviter, parce que les élections coûtent fort cher en Angleterre et qu’en faire deux dans l’espace de quelques mois serait une opération ruineuse ; mais il y a des fatalités plus fortes que tous les désirs, que toutes les résolutions même, et il est à craindre qu’on ne soit sous l’empire d’une fatalité de ce genre.

Les impressions de la première séance ont été très confuses : toutes les fractions de la majorité étaient mécontentes. Dans la seconde séance, les esprits se sont un peu calmés et ressaisis, mais sans qu’on puisse encore prévoir ce qui arrivera par la suite. Les Irlandais ont réfléchi ; ils ont compris que, s’ils renversaient brutalement le ministère, ils auraient cassé le seul instrument qu’ils puissent tourner au profit de leur cause. Ils se sont réunis hors séance, et ont livré à la publicité l’ordre du jour suivant, voté, dit-on, à la majorité : « Considérant la grande importance de la lutte constitutionnelle engagée entre les deux Chambres et convaincu que le Parlement, suivant la ligne de conduite qui lui a été tracée par les dernières élections, doit s’occuper immédiatement de limiter le veto de la Chambre des Lords relativement aux lois de progrès, le parti irlandais décide de ne pas compliquer cette grande réforme par voie d’amendement à l’adresse en réponse au discours du Roi, ou en soumettant des projets particuliers. » Les Irlandais s’abstiennent donc, ils attendent. Ils l’ont fait au premier vote qui a été émis sur la question du libre-échange et de la protection, et leur abstention a réduit le gouvernement à une majorité d’une trentaine de voix. Cette attitude est prudente de leur part, et ne les engage à rien. M. Winston Churchill en a profité pour plaider habilement la cause du ministère. — Ce serait, a-t-il dit, une faute irréparable, un coup mortel de ne pas voter le budget. Le gouvernement a fait connaître ses intentions : elles ne sont pas douteuses ; mais il faut, pour qu’il les réalise, lui donner le temps de préparer le terrain, de fortifier sa majorité, de s’assurer de sa propre force : il la puisera dans la majorité si elle lui reste fidèle, c’est-à-dire si elle vote l’adresse et les crédits. — Elle les votera sans doute, mais il est curieux de penser, et une pareille constatation ne va pas sans quelque ironie, qu’au début de la session, le budget de M. Lloyd George est plus sûr d’être voté par les Lords que par les Communes.

Les conservateurs, en effet, se sont résignés au budget ; pour eux, c’est la part du feu ; c’est une position de combat qu’ils considèrent comme perdue et qu’ils abandonnent. Mais sur les questions de principe qui se rattachent à l’existence et aux attributions de la Chambre des Lords, ils sont résolus à ne pas céder. Les choses en sont là. M. Asquith n’est pas au bout de ses peines et le gouvernement libéral n’est qu’au second acte d’un drame qui promet d’en avoir encore plusieurs. Quant à nous, nous ne formons qu’un vœu, et nous l’avons déjà exprimé, à savoir que l’Angleterre sorte de la crise aussi forte, plus forte même qu’elle n’y est entrée. Le robuste bon sens des Anglais n’est pas incapable, au prix de quelques épreuves, d’en assurer la réalisation.


Une crise ministérielle s’est produite en Espagne : elle aboutira peut-être à une dissolution des Cortès et à des élections nouvelles. Cette solution, à vrai dire, aurait dû se produire plus tôt, et c’était une sorte de gageure de la part de M. Moret de continuer à gouverner, après la chute de M. Maura, avec une majorité que celui-ci avait formée. On se rappelle dans quelles conditions M. Maura est tombé. M. Moret, mécontent de l’attitude du ministère à son égard, avait lancé contre lui une sorte d’excommunication majeure et d’interdit : il avait déclaré qu’il n’aurait plus de rapports avec lui, et en Espagne un ministère, pour vivre, a besoin d’un certain degré de tolérance de la part de ses adversaires. Aussi M. Maura a-t-il donné sa démission, mais il n’a pas pardonné à M. Moret. Celui-ci a été appelé à se démettre pour des motifs restés un peu obscurs ; on lui a reproché, ce qui, au premier abord, est peu vraisemblable, d’avoir été trop favorable aux républicains, et ce qui est plus surprenant encore, dans l’hypothèse où ce prétexte serait vrai, est que le Roi ait eu recours, pour remplacer M. Moret, à un ministre sensiblement plus avancé que lui.

En effet, M. Canalejas est un radical, homme distingué d’ailleurs, et qui jouit de la confiance du Roi, puisque celui-ci lui a donné, dit-on, pour en user au moment qu’il jugerait opportun, un décret de dissolution des Cortès. Il semble que M. Canalejas ait eu besoin de ce décret pour agir sur le parti libéral encore plus que sur la Chambre. Les Chambres espagnoles ne renversent guère les ministres, et M. Canalejas aurait pu continuer de gouverner avec celle d’aujourd’hui comme l’avait fait M. Moret. L’opposition de M. Moret est plus gênante pour lui. M. Moret, en effet, n’a pas accepté de bonne grâce la mise en demeure qui lui a été adressée de donner sa démission ; il l’a subie avec amertume ; il s’en est plaint publiquement, et la rapidité inaccoutumée avec laquelle a été formé en un jour le ministère Canalejas lui a donné à croire qu’il avait été victime d’une intrigue. C’est ainsi qu’on récompensait ses services, son dévouement, son abnégation, car il n’avait pas recherché le pouvoir et ne l’avait accepté qu’à contre-cœur ! Nous ne saurions dire ce qu’il y a de fondé dans les récriminations de M. Moret. Quoi qu’il en soit, il a accueilli avec mauvaise humeur le ministère Canalejas, et le parti libéral, tiraillé entre ces deux hommes, a été menacé de se diviser. Que faire pour échapper à ce danger ? M. Moret n’a pas songé à reprendre le pouvoir, mais il lui a paru tout simple que M. Canalejas y renonçât de son côté ; on aurait formé alors un ministère provisoire avec le général Weyler pour président, et l’union du parti libéral se serait reformée dans l’abdication commune de ses deux principaux représentais. M. Canalejas n’a pas accepté cette proposition, à la vérité assez singulière. Ayant promis au Roi son concours, il n’a pas consenti aie lui retirer pour complaire à M. Moret. M. Montero Bios, qui s’était courageusement entremis entre le ministre d’hier et celui d’aujourd’hui, pour essayer de les concilier, ou réconcilier, n’a pas tardé à reconnaître que son effort resterait vain. Il l’a même reconnu tout haut, et il a exprimé l’avis que, malgré tout, le parti libéral devait rester uni autour de M. Canalejas, aussi longtemps que celui-ci demeurerait fidèle à son programme. Il y aura donc peut-être une accalmie, mais sera-t-elle de longue durée ? On comprend que M. Canalejas ait tenu à avoir le moyen de faire des élections, étant donné qu’un ministère fait toujours, en Espagne, les élections qu’il désire. Mais qui sait s’il ne pourra pas se dispenser de les faire, précisément parce qu’on saura qu’il le peut quand il le voudra ?


Francis Charmes.