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Chronique de la quinzaine - 30 avril 1850

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Chronique n° 433
30 avril 1850


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 avril 1850.

Quelle catastrophe que celle d’Angers ! quelle scène épouvantable ! mais aussi quels actes de dévouement et de générosité ! Des soldats, des officiers à peine sauvés de la mort qui se rejettent dans le gouffre pour sauver quelques-uns de leurs camarades. Entre toutes les classes de la population française, l’armée est assurément une de celles qui méritent le plus d’être heureuses et sauves. Elle est la force, la sécurité, l’honneur de la France. Par quel triste arrêt du sort a-t-elle été si cruellement frappée ? Trois cents hommes qui disparaissent dans le gouffre, trois cents hommes ! plus qu’il n’en a péri au siège de Rome par le fer de l’ennemi ! Le président de la république s’est empressé de courir à Angers, et nous aimons cet élan du cœur qui a poussé le chef de l’état à s’associer à la douleur publique, et à porter des consolations aux survivans de cet affreux désastre. C’est par de pareils actes, nous nous en souvenons, que les jeunes princes de l’ancienne famille royale s’étaient fait chérir parmi nous. À quoi cela leur a-t-il servi, dira-t-on, et à quoi cela servira-t-il au président de la république d’avoir le cœur généreux et compatissant ? Ah ! si on ne veut faire le bien que pour en recueillir le profit, si la bonté d’ame est un calcul, ne vivez pas de nos jours, vous tous qui faites ces tristes spéculations ! Non pas que notre temps soit trop vertueux pour des ames de ce genre ; mais l’ingratitude trompe et déconcerte aujourd’hui jusqu’au charlatanisme lui-même. Il n’y a plus de dupes à espérer pour les faux bienfaiteurs ; il n’y a plus de reconnaissance non plus pour les vrais bienfaiteurs : d’où il résulte que de nos jours il n’y a plus, pour faire le bien, d’autre motif que le bien même, et tant mieux ! Et voilà pourquoi nous félicitons le président de sa visite à Angers. Il l’a faite d’inspiration et spontanément, sachant qu’il n’avait rien à en attendre que les bénédictions muettes des honnêtes gens et des bons coeurs. Mais les bons cœurs ne crient guère ; à Angers pourtant, ils ont crié, surtout quand ils ont vu quelques malveillans crier avec affectation : Vive la république ! Cela a indigné les honnêtes gens, et il y avait de quoi ; aussi d’immenses acclamations ont salué le président jusqu’à son départ pour Paris.

Il faut rendre justice à la méchanceté de nos jours ; elle est grande, mais elle est bête. Qu’est-ce, en effet, autre chose qu’une bêtise, mais une bêtise méchante, que d’insinuer que le gouvernement a bien pu oxider de dessein prémédité les chaînes du pont suspendu d’Angers, afin d’amener la mort d’un bataillon entier de soldats ? Ces soldats avaient peut-être mal voté dans les dernières élections ; on les a punis en les noyant. Voilà, Dieu nous pardonne, ce qui s’imprime ! Espère-t-on le faire croire ? Oui, les méchans seuls savent jusqu’où va la superstition de la haine. On dit qu’il y a du vin pour tous les palais, pour les plus rudes comme pour les plus délicats ; il y a de la calomnie aussi pour toutes les intelligences, pour les plus grossières comme pour les plus fines.

L’affaire la plus importante de la quinzaine est la candidature de M. Leclerc à la place de M. Fernand Foy. Pourquoi M. Fernand Foy a-t-il été écarté ? Pourquoi les décisions de l’union électorale ont-elles été rejetées ? Nous n’avons aucune envie de faire ici l’histoire psychologique des diverses nuances du parti modéré pendant cette quinzaine. Nous sommes trop heureux que beaucoup de petits sentimens aient abouti à un sentiment public qui a été noble et généreux, et que le nom de M. Leclerc soit devenu le mot de ralliement du parti modéré. La défaite que le parti modéré vient d’éprouver sur le nom de M. Leclerc ne change en rien notre opinion. Le nom de M. Sue l’a emporté dans le scrutin sur le nom de M. Leclerc ; mais nous trouvons que ces deux noms si singulièrement rapprochés expriment à merveille les intentions et les destinées des deux sociétés qui luttent l’une contre l’autre, et nous ne nous plaignons pas du symbole que nous avions choisi, quoiqu’il n’ait pas réussi. Nous avons toujours pensé que la littérature malfaisante des vingt dernières années enfanterait tôt ou tard une politique analogue. L’enfantement a eu lieu. Le socialisme est en politique ce que le romanesque d’un certain genre, est en littérature. La société du Juif Errant et des Mystères de Paris, les individus livrés sans frein aux emportemens de leurs passions à travers les aventures misérables que crée la licence des mœurs, ou les événemens impossibles qu’entasse l’imagination de l’auteur, l’ordre rétabli de temps en temps par un personnage qui est riche, qui est fort, qui est puissant, tout cela est plus ou moins la société que veut réaliser le socialisme, qui n’exclut même pas, on le sait, l’idée d’un dictateur, lequel, sous le nom d’organisateur général, préside au chaos, sous prétexte de créer le monde. Dans les romans cette société est une fiction absurde ; mais quand la fiction veut devenir une réalité, c’est pour la société une torture insupportable. Elle souffre alors et s’indigne de ce qui l’amusait autrefois. Grace au courage de l’armée et de la garde nationale, grace au sang généreux versé par les bons citoyens, dont M. Leclerc était aujourd’hui le représentant comme il en fut l’héroïque compagnon au mois de juin, 1848, le roman immonde et brutal du socialisme n’est pas devenu la société mais voici qu’aujourd’hui, faisant droit pour ainsi dire à ses origines, le socialisme prend M, Sue pour son représentant politique. Au temps où M. Sue faisait lire ses romans à tout le beau monde de la monarchie de juillet, émerveillé de ce mélange de boudoirs et de cabarets qui fait le fonds des scènes de M. Sue, à ce moment M. Jules Janin, donnant à M. Sue un de ces éloges épigrammatiques qu’il sait si bien décocher, l’appelait l’Arioste de la place Maubert. L’Arioste de la place Maubert va aujourd’hui en être le représentant et le mandataire. C’est justice. Les fictions de M. Sue vivent et votent ; elles le nomment. Les héros des Mystères de Paris et du Juif Errant sont électeurs, et ils élisent M. Sue. Ils le chargent d’aller accomplir ses fictions. C’est bien fait. Il était trop commode à M. Sue de se cacher derrière ses personnages et de n’avoir que cette demi-responsabilité qu’ont les romanciers. Aujourd’hui l’auteur lui-même est en scène. Il y a là une bonne leçon pour l’auteur et, pour la société : pour l’auteur, qui se voit face à face avec les enfantemens de son imagination, forcé d’en devenir le serviteur et l’agent. Homère, Corneille et Walter Scott auraient eu volontiers affaire avec leurs héros. Pour M. Sue, c’est moins rassurant - La leçon est bonne aussi pour la société. Elle croit, quand elle est heureuse et tranquille, qu’elle peut impunément s’amuser du mal. Elle applaudit à l’orgie, à la débauche, au crime, à l’extravagance, pourvu que tout cela soit arrangé en scènes de drame et en coups de théâtre ; mais, un beau jour, voilà que les amusemens deviennent des réalités et que la société rencontre dans larve ces aimables bandits qu’elle aimait à rencontrer dans les livres. L’orgie souillonne que le beau monde allait chercher dans les ruelles immondes de la Cité entre aux Tuileries et s’y installe ; chacun alors craint l’installation dans son propre salon et dans son boudoir de la goguette sanguinaire et pillarde. Alors on s’indigne de ce qui naguère amusait, et on s’en prend aux journaux qui ont imprimé, les méchans, ce que le monde lisait avec une curiosité ardente et insatiable. Alors aussi, comme on n’est pas encore décidé à se rendre sans combat ; on va lutter les armes à la main dans la rue contre toute cette littérature malfaisante, qui, changée en politique déprédatrice, nous épouvante et nous irrite.

M. Sué a réussi dans cette élection qu’il n’a point quêtée, rendons cette justice a son bon sens, mais que nous aimons qu’il ait été forcé d’accepter. Si nous eussions été membres du conclave rouge, où se sont discutées les candidatures démagogiques, nous aurions voté pour la candidature du simple soldat que présentaient, dit-on, les amis de M. Ledru-Rollin, dans l’idée que cette candidature désorganiserait mieux l’armée : nous reconnaissons, il est vrai, que la littérature de M. Sue est plus désorganisatrice et plus pernicieuse que l’indiscipline d’un soldat ou d’un sergent ; mais c’est une désorganisation moins efficace dans le moment présent ; plus lente. Il y a même dans ce retour que la politique socialiste fait vers sa littérature quelque chose qui paraît moins pratique et moins opportun que le choix d’un simple soldat. Quoi qu’il en soit, les moralistes du socialisme l’ont emporté sur les politiques de la montagne ; devons-nous, quant à nous, nous en féliciter ? Il y a entre l’élection du soldat Daniel, dont nous étions menacés, et l’élection du romancier Sue, qui nous frappe, il y’a, pour nous, la différence qu’il y a entre la fièvre chaude et la phthisie, entre l’apoplexie et l’empoisonnement lent.

M. Sue représente par ses livres les mauvais instincts de la société socialiste M. Leclerc, de son côté, représentait par sa vie tous les bons instincts de la vraie société, le courage, l’honneur, la probité, la vie laborieuse et paisible, le respect du devoir, la bonne et simple morale, le bien toujours accompli, et le bruit du bien toujours évité comme un misérable et vaniteux superflu. Jamais la lutte entre le final et le biais, entre Arimane et Oromaze, n’avait été mieux caractérisée. Dernier contraste enfin et bien expressif, le socialisme égalitaire a pris pour candidat un écrivain dont les écrits ont été pendant long-temps aristocratiques d’intention, sans jamais, il est vrai, être distingués et de bon goût, dont la vie, dit-on, a gardé les plus raffinées habitudes du luxe, le renégat d’un monde et d’une société dont il a été le flatteur et le flatté, le courtisan et le courtisé, mais où il n’a jamais été un des leurs, ce qui était peut-être si grande prétention. La société au contraire, qu’on accuse de viser à l’aristocratie et d’être entachée d’idées hiérarchiques, avait pris pour son représentant un simple garde national qui a risqué sa vie et vu périr un de ses enfans pour la défense de l’ordre social. Elle faisait en bien et pour l’affermissement du salut public ce que les politiques de la montagne voulaient faire en mal et pour la désorganisation de l’armée. Si on met ces dieux candidatures en présence, celle de M Sue et celle de M. Leclerc, quelle était, nous le demandons, la plus sincèrement et la plus honnêtement démocratique ? Et que penserait un étranger qui verrait d’un côté M. Sue, ses ouvrages, ses habitudes, son genre de vie, et auquel on dirait : Voilà le représentant du parti égalitaire ! et, d’un autre côté, M. Leclerc, simple marchand de papier, simple garde national, et auquel on dirait : Voilà quel était le candidat du parti aristocratique ? Encore faudrait-il ajouter que ce candidat démocratique avait été préféré par le parti de l’aristocratie a un ancien pair de France, à un homme qui porte un des plus beaux noms du pays. Ne nous y trompons pas : c’est la vraie démocratie, qui a été vaincue par la fausse, la démocratie laborieuse et paisible par la démagogie aventurière, et nous aimons mieux, pour notre part, avoir été vaincus sur M. Leclerc que sur M Fernand Foy, sur l’homme du vrai peuple que sur l’ancien pair de France. L, leçon est plus significative, et l’avertissement est plus solennel. Il ne s’agit plus de la république, car le choix de M. Leclerc n’était pas assurément un choix anti-républicain ; il s’agit donc de la société. Personne dans le parti qui a voté pour M. Leclerc ne repousse la république compatible avec l’ordre social. C’est la république seulement du 24 juin 1848 que nous repoussons, et s’est celle-là qui vient de triompher à Paris le 10 mars et le 28 avril.

Les débats parlementaires de la quinzaine ont été inaugurés, par un vote excellent de l’assemblée. Elle a, sur la proposition de M. Morin, supprimé l’allocation qui était attribuée, à titre de récompense nationale, aux condamnés politiques. Concevez-vous, en effet, rien de plus bizarre qu’une pareille allocation ? Voici un pays qui a des lois, et des tribunaux, et, quand les lois sont enfreintes, les tribunaux condamnent ceux qui les enfreignent ; mais le même pays a dans son budget un chapitre consacré à la glorification de ces condamnés. Et pourquoi ? C’est que ce sont des condamnés politiques. — Mais si les actes qu’ont commis ceux que vous traduisez devant vos tribunaux ne sont pas criminels parce qu’ils sont politiques, pourquoi les condamnez-vous ? Et si vous les condamnez, pourquoi plus tard les récompensez-vous ? Y a-t-il chose au monde plus propre à abolir le respect de la justice et par conséquent des lois que cette apothéose annuelle ? Et qu’on ne dise pas que nous sommes impitoyables envers les crimes politiques ! Nous ne confondons pas les crimes politiques avec les autres crimes, et les fanatiques avec les scélérats ; aussi trouvons-nous fort naturel que l’amnistie vienne de temps en temps délivrer les condamnés politiques. On a abusé de l’amnistie, sous la monarchie de juillet comme sous la présidence du 10 décembre ; mais enfin l’amnistie est chose raisonnable. Elle ne glorifie pas le délit, elle l’oublie. — La récompense nationale, telle qu’elle était inscrite au budget, est le contraire de l’oubli ; elle perpétue la mémoire du crime, et elle le récompense comme une vertu. En supprimant cette allocation, l’assemblée législative a témoigné du respect qu’elle entend que tout le monde ait pour les lois. La montagne a protesté contre cette décision par ses cris tumultueux. Comment, en effet, selon la montagne, comment sauver la république, si on ne récompense plus les professeurs de barricades et les instituteurs d’émeutes ? Comment, selon la montagne, concevoir une société qui ne donne pas une prime d’encouragement à ceux qui veulent la détruire ?

Cette indulgence meurtrière pour les crimes politiques, indulgence dont la montagne veut faire une maxime d’état, a inspiré à M. Jules Favre un long discours greffé sur un de ces amendemens improvisés qui sont, pour ainsi dire, le clou où chacun vient pendre son tableau. S’il y a une peine qui soit convenable entre toutes aux crimes politiques, c’est assurément la déportation. Elle arrache les coupables au milieu dans lequel ils vivaient ; elle les dépayse, et, en les dépaysant, elle a grande chance de les guérir. La déportation, telle qu’elle est organisée par la loi nouvelle, est une peine comme les délits politiques sont un crime. Expliquons-nous : nous reconnaissons que les délits politiques peuvent, à la suite de certains événemens, ne plus être considérés comme des crimes, et c’est pour cela que nous croyons que l’amnistie leur est très naturellement applicable. La déportation peut aussi, dans certains cas, devenir une simple émigration. Le changement des circonstances et le changement de lieux sont également propres à détruire le fanatisme, qui est la cause ordinaire des crimes politiques. Or, une fois le fanatisme détruit, il n’y a plus de crime, et il n’y a plus lieu non plus d’appliquer la peine. Le fanatisme politique dépend donc beaucoup des temps et des lieux. Tel puritain qui est un conspirateur désespéré en Angleterre n’est plus en Amérique qu’un colon actif et laborieux. La déportation est la peine qui peut le plus aisément s’adoucir sans s’énerver. Quel reproche M. Jules Favre faisait-il donc à la déportation ? Il lui reprochait précisément ses bons effets. La déportation licencie les armées de l’émeute. M. Favre voudrait seulement les mettre en congé de semestre. Voilà pourquoi à la déportation il voulait substituer le bannissement : encore une prime d’encouragement aux crimes politiques ! Les bannis restent sur la frontière, toujours attendant, toujours épiant le moment de rentrer dans la patrie, toujours en correspondance avec les factieux du dedans. Le bannissement met l’insurrection au bout des chemins de fer : voyez la belle distance ! Le bannissement est donc une mauvaise peine pour la société. Le bannissement est une mauvaise peine aussi pour le condamné, car elle ne détruit pas le fanatisme qui l’a poussé au mal ; elle l’excite, au contraire, par la vue du pays qu’il a voulu révolutionner, par les lettres de ses complices ; elle le met à portée de la récidive. Le ministre de la justice, M. Rouher, a vivement et habilement réfuté M. Favre. Nous devons remarquer une fois de plus, à ce propos, que le ministère ne s’épargne en aucune occasion pour la défense de la société, qu’il lutte avec énergie, avec talent, et que ce n’est certes point au gouvernement qu’il faut s’en prendre de l’atonie qui paralyse, dit-on, la puissance du parti modéré.

Le vote le plus important qui ait signalé la seconde délibération sur la loi de déportation est le vote qui, sur la proposition de M. Barrot, déclare que la déportation, telle qu’elle est réglée par la loi nouvelle, n’est pas applicable à ceux qui auront été condamnés avant la promulgation de cette loi. Chacun voit quelle est la portée de cette déclaration et l’importance qui s’y attache. Il y a des hommes qui, dès le lendemain de la révolution de février, quand nous allions droit au socialisme, ont cru que nous n’y allions pas assez vite, et qui ont voulu hâter la marche par l’aiguillon de l’émeute et de la guerre civile. Ils ont été vaincus, ils ont été condamnés à la déportation mais comme, au moment où la loi les a frappés, il n’y avait pas encore de lieu de déportation, la loi avait déclaré que tout condamné à la déportation serait condamné par le fait à la détention perpétuelle. C’est ce fait légal qu’il fallait changer, et il fallait le changer à l’égard de certains hommes. C’était donc une loi en quelque sorte personnelle et nominative qu’il fallait faire. À prendre le titre de la condamnation des accusés de Bourges et de Versailles, ce sont, quelques-uns du moins, des déportés. En les déportant réellement, on ne porte donc aucune atteinte à la lettre de leur condamnation ; mais, à prendre le fait légal de cette condamnation, ce sont des détenus. Fallait-il par un acte de la volonté législative, transformer des détenus en déportés ? Il y avait lieu d’avoir des scrupules, et M. Odilon Barrot s’est rendu l’interprète de ces scrupules : L’assemblée a décidé que, pour les condamnés d’avant la loi, la détention ne serait pas changée en déportation. Cela laisse en France Barbès, Raspail et Blanqui ; mais, comme cette disposition ne pourra pas profiter aux contumaces, cela laisse à la déportation toute son efficacité contre ceux qui s’appellent les exilés de Londres ou de Genève.

Ce vote a divisé le parti modéré. M. de Vatimesnil et M. Baroche ont soutenu comme jurisconsultes l’opinion contraire à celle de M. Barrot, et ils ont prouvé d’une manière incontestable, selon nous, que la détention pouvait sans injustice être changée en déportation, quand les condamnés avaient été en droit condamnés à la déportation. Mais quoi ? il fallait’ toujours prononcer sur des personnes, ce qui n’est pas le fait des législateurs ; et c’est contre ce scrupule que la science des jurisconsultes est venue se briser. Rendons cette justice à M. Baroche, qu’il a su dans cette question être à la fois ministre et jurisconsulte. Jurisconsulte, il a exprimé son avis ; ministre, il a demandé à la chambre d’exprimer nettement aussi sa volonté, ne cachant pas que si la décision était laissée au gouvernement, comme le proposaient quelques personnes, le ministre changerait la détention en déportation, parce qu’il croyait que c’était le droit. Devant cette volonté énergique, l’assemblée a été forcée d’avoir une volonté, et de cette manière au moins le parti modéré dans l’assemblée, ne pourra pas s’en prendre au gouvernement, si la mesure indulgente a été préférée à la mesure régulière.

M. de Lamartine n’a pas été heureux dans cette discussion de la loi sur la déportation. Une première fois, il avait été forcé de descendre de la tribune au milieu de l’indifférence de l’assemblée ; une seconde fois, il a parlé sans beaucoup plus de succès. La première fois, il avait choqué le sentiment d’ordre et de justice qui règne dans l’assemblée en réduisant les crimes politiques à n’être que des événemens heureux ou malheureux, selon le hasard et le temps. La seconde fois, il ne l’a pas attendrie en lui parlant des femmes et des enfans des déportés qui allaient être séparés pour jamais de leurs maris et de leurs pères : et d’abord l’assemblée n’interdit pas à la femme et aux enfans du déporté, de le suivre, s’ils le veulent ; mais elle n’impose pas au gouvernements comme le voulait M. de Lamartine, l’obligation de transporter la femme et les enfans du déporté. Puis, ce qui a déplu à l’assemblée, ce sont ces élans de sensibilité de M. de Lamartine à propos de la famille des déportés : n’y a-t-il que les déportés qui aient une famille ? Et les citoyens qui, en luttant contre ces insurgés dont la défaite a fait des déportés, ont perdu la vie, n’avaient-ils pas aussi une famille ? N’y a-t-il pas là aussi une douloureuse séparation ? Songeons-y donc un peu, de grace ! Enfin, pour dire à M. de Lamartine toute notre pensées il y a eu un jour dans sa vie où il a perdu le droit de s’attendrir sur une femme et sur un enfant ; c’est le jour où il a eu une femme héroïque et un enfant innocent en face de lui, presque dépendans de lui, et où il a méprisé la muette supplication que faisait leur présence. Ce souvenir-là glace les cœurs contre lui, et l’émotion qu’il n’a pas eue ce jour-là contredit toutes les émotions qu’il voudra avoir ou inspirer désormais. Une vive allusion faite par M. de Mornay à ce douloureux souvenir a ému l’assemblée. M. de Mornay a acquis le droit d’émouvoir le jour même où M. de Lamartine l’a perdu.

Le pape est rentré à Rome au milieu des acclamations enthousiastes du peuple romain et du respect empressé de nos soldats. Voilà l’œuvre de notre expédition accomplie, et cette œuvre a pris toute la signification que nous voulions lui donner par le retour du pape à Rome, sous la protection ou tout au moins avec la présence de l’armée française. On disait beaucoup que tant qu’il y aurait un soldat français à Rome, le pape n’y rentrerait pas. Et pourquoi cela ? Était-ce répugnance de la part du pape à rencontrer ses plus décidés protecteurs ? A Dieu ne plaise ! Qu’était-ce donc alors ? C’est que, disait-on tout bas, l’armée française représente le libéralisme, et la restauration du pape ne doit participer en rien au libéralisme. À ce compte, la seconde phase de la papauté de Pie IX devrait démentir complètement la première. C’est là ce qu’on veut et c’est pour cela aussi qu’on ne voulait pas que le pape retrouvât à Rome ses défenseurs libéraux. L’absence de la France au jour de la rentrée du pape était le premier acte de la politique qu’on veut faire adopter par le pape. Fort heureusement, le pape et la France ont résisté à cette petite intrigue absolutiste, et le drapeau tricolore français a salué le pape au Vatican, mais le drapeau tricolore, emblême du libéralisme français qui est l’adversaire irréconciliable du radicalisme. Voilà ce que la France représente à Rome, et son expédition, en faveur du pape a été la plus solennelle et la plus éclatante protestation de la démocratie contre la démagogie. Quand la monarchie de juillet faisait l’expédition d’Ancône, elle marchait dans le sens même de son origine, et elle était à son aise pour le faire, car à Rome, en ce moment, il n’était question que d’améliorations libérales ; il n’était pas question de la république mazzinienne. La révolution de 1848, en faisant l’expédition de Rome, a semblé contredire ses origines et ses principes ; mais nous l’en félicitons d’autant plus. Ce n’a pas été la France démagogique, de 1848 qui est intervenue en Italie ; ç’a été la France libérale faisant, en 1849, à Rome contre la démagogie grossière et fanatique ce qu’elle faisait, en 1831, à Ancône pour le libéralisme modéré et régulier, et changeant de route pour ne pas changer de but.

Nous nous applaudissons donc que la France libérale ait assisté à Rome à la rentrée solennelle du pape. Cela veut-il dire que nous souhaitons que le gouvernement du pape devienne du premier coup un gouvernement tout-à-fait libéral, et que Pie IX se replace sur la pente où il a glissé si malheureusement en 1848 ? — Non, certes.

La restauration de la papauté est une des plus importantes questions de notre siècle. Personne ne peut penser que la papauté puisse reprendre purement et simplement l’attitude qu’elle avait sous Léon XII ou sous Grégoire XVI. Elle ne peut pas non plus reprendre les allures des deux premières années de Pie IX. Que faire donc ?

Nous lisions dernièrement à ce sujet quelques réflexions piquantes dans un livre fort curieux et fort spirituel, les Lettres de : Beauséant, imprimées à Genève, mais qui n’ont rien du style et du caractère genevois. L’auteur de ces lettres vit dans la solitude, on le voit bien, car il ne fait de concessions à personne, à aucune idée et à aucune doctrine ; il va en tout au bout, de sa pensée, ce qui fait qu’il aboutit souvent à la raison, mais souvent aussi à l’impossible ou à l’impraticable. Homme d’esprit, il vise à l’attention de ses lecteurs choisis plutôt qu’à la grande publicité, et il est difficile en effet, de le lire sans tenir grand compte de ses jugemens, même quand ils nous choquent. Ainsi pour en revenir à la question de la papauté, l’écrivain de Beauséant censurait vivement, dès 1847, la conduite de Pie IX. Ennemi déclaré de tout ce qui s’appelle le libéralisme, nourri et élevé, on pourrait le croire, à l’école de Joseph de Maistre, il déteste toutes les révolutions, les vieilles et les nouvelles, celle de 1789 comme de 1848, ne pardonnant même pas à la révolution américaine, professant hautement l’opinion que c’est en vain « qu’on essaie de prendre du libéralisme à petite doses, et que les modérés sont surtout bons à ouvrir, sans le savoir et sans le vouloir, la porte aux exaltés révolutionnaires. » (Lettre du 12 août 1849.) Dieu sait ce qu’avec de telles opinions l’auteur des Lettres de Beauséant pense et dit du libéralisme du pape Pie IX, « qui semble, dit-il vouloir entraîner le catholicisme hors de sa sublime voie, dans les voies de la politique, et de la plus déplorable des politiques, cette politique, saugrenue et révolutionnaire des Montalembert (nous citons textuellement et sans adhésion), des Lamennais jadis et du Gioberti, qui chante les psaumes sur l’air de la Marseillaise, ou, pour mieux dire, la Marseillaise sur l’air des psaumes, pauvre politique qui fraie scrupuleusement les voies à celle qui chante la Marseillaise sans psaumes du tout ! . » (Lettre du 15 novembre 1847.) Plus loin, nous trouvons encore ces réflexions curieuses à lire après 1848, parce qu’elles ont été écrites au mois de novembre 1847 : « Hélas ! le libéralisme domine le monde presque en entier… Il a tout envahi, pénétré, transformé, jusqu’à ses ennemis naturels L’ancien légitimisme de France, par exemple, s’est fait radical, moitié sincèrement, moitié par une tactique qu’il croit bien profonde et qui n’est que stupide, radical avec un petit bout de cocarde blanche gauchement cousu à son bonnet phrygien. ».L’écrivain de Beauséant est, comme on le voit, un irréconciliable adversaire de tout ce qui ressemble au libéralisme. Il le hait partout ; mais à Rome il lui semble à la fois détestable et grotesque. Comment donc et de quels côtés pourrons-nous nous entendre avec lui ? En France, en Piémont, en Allemagne, en Amérique même, cela nous serait impossible. À Rome, cela se peut plus aisément. Voici pourquoi. À Rome, nous devons être libéraux dans l’administration ; nous ne devons pas l’être dans le gouvernement. Non, la liberté de la presse, la liberté de la tribune, la liberté de réunion à Rome, ne sont pas de mise ; à Rome, toutes ces libertés veulent dire qu’on pourra discuter la divinité de Jésus-Christ, ce qui est impossible, car à Rome discuter la divinité de Jésus-Christ, c’est discuter la papauté elle-même. La liberté est donc incompatible avec la papauté, nous ne craignons pas de le reconnaître ; mais la liberté dans le gouvernement et le libéralisme dans l’administration sont choses fort différentes. Aussi nous ne demandons pas qu’à Rome il y ait une tribune et une presse libérale à côté de la chaire de saint Pierre ; nous demandons seulement que l’administration soit libérale.

Nous sommes persuadés que, sur l’administration, nous pouvons nous entendre avec l’auteur des Lettres de Beauséant. Quant aux conditions nouvelles que les événemens ont faites au pouvoir temporel du pape, nous trouvons le spirituel écrivain un peu trop novateur, même pour nous, et cela prouve bien que nous ne sommes en général rétrogrades qu’à l’égard des nouveautés que nous n’aimons pas. Ainsi, les Lettres de Beauséant proposent d’ôter au pape les Légations. Et pourquoi ? Parce que c’est surtout dans les Légations que la question de l’administration des laïques est de mise. Les Légations veulent être gouvernées par des laïques, et les Lettres de Beauséant, à cette cause, donnent les Légations à l’Autriche. Elles rétrécissent le patrimoine de saint Pierre pour le consolider. C’est une théorie qui irait bientôt à ne laisser que Rome à la papauté. Je me défie aussi quelque peu d’une autre utopie de l’auteur, le rétablissement de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem comme milice du saint-siège. Si le nouvel ordre de Saint-Jean ressemblait quelque peu à l’ancien, il ne pourrait être que l’état-major de la milice papale. Or, il faut aussi avoir des soldats. Nous ne commençons à nous rapprocher de l’auteur de ces lettres que lorsqu’il montre qu’un des effets de notre expédition en Italie doit être de restituer à la papauté le caractère cosmopolite ou plutôt catholique qu’elle a toujours eu, mais qui paraissait s’être un peu effacé depuis que la papauté, il y a déjà près de trois cents ans, semblait s’être faite exclusivement italienne. La papauté appartient au monde catholique et non pas seulement à l’Italie. C’est à ce titre qu’elle a été restaurée par les armes réunies de l’Europe catholique, et surtout par les armes de la France, dont le soin du cosmopolitisme semble être une des vocations. Non, il n’est pas nécessaire que le pape soit toujours Italien ; non, il n’est pas nécessaire que les cardinaux soient en très grand nombre Italiens, et la papauté, comme pouvoir temporel, doit prendre une force nouvelle dans son rapprochement avec l’Europe, et une force d’autant plus grande qu’elle est analogue à son pouvoir spirituel. Comme pape, en effet, le pouvoir du pape s’étend sur tous ; comme prince, il est donc naturel qu’il soit soutenu par tous. La prise de Rome par les Français a ôté la papauté à l’Italie, qui n’a pas su la défendre, et l’a rendue à l’Europe.

Quelles que soient les difficultés de la restauration pontificale, le retour du pape à Rome est cependant un dénoûment. En Allemagne, au contraire, le dénoûment est toujours incertain. Le personnage qui en ce moment tient tout en suspens, c’est la Prusse ; mais ce personnage lui-même, que veut-il ? où va-t-il ? Sera-ce un Bartholo qui finit par être dupe, quoiqu’il soit très fin ? Sera-ce un Figaro, qui finit par tromper tout le monde ? Quœrit sapientiam derisor et non invenit : doctrina prudentium facilis. (Proverbes, ch. 14, v. 6.) La politique de la Prusse est profonde peut-être ; mais elle n’est assurément ni simple ni facile. Elle veut en Allemagne l’état fédéral restreint, c’est-à-dire la Prusse agrandie. C’est pour arriver à ce but qu’elle a créé le parlement d’Erfurth ; mais, à peine convoqué, le parlement d’Erfurth a senti que, s’il avait trouvé en Prusse l’occasion de naître, ce n’est pas là cependant qu’il pouvait trouver sa raison d’être : son vrai principe est l’unité allemande et non pas l’agrandissement de la Prusse. Aussi est-ce l’unité de l’Allemagne qu’il a aussitôt cherché à représenter ; la Prusse avait présenté un projet de constitution germanique qui, étant destiné peut-être dans sa pensée à être un prospectus plutôt qu’une loi, contenait l’idée et surtout l’annonce de l’unité germanique. Le parlement d’Erfurth, sans s’occuper des modifications que pouvait recevoir ce projet de constitution et sans s’amuser à le réviser en détail, comme la Prusse croyait qu’il allait le faire, s’y est rattaché avec empressement et l’a adopté, faisant de cet acte la base de ses opérations et le symbole de sa vie et de sa consistance germaniques ; car le point important pour le parlement d’Erfurth, c’est d’être une institution germanique et non une institution prussienne. La Prusse, voyant que le parlement d’Erfurth adoptait son projet de constitution, et, en l’adoptant, lui donnait plus d’efficacité et de portée qu’elle n’avait voulu elle-même lui en donner, la Prusse s’est étonnée, inquiétée de sa propre création, et elle en est aujourd’hui à se demander si elle ne doit pas proroger le parlement d’Erfurth.

En effet, la question révolutionnaire a beau avoir singulièrement reculé et s’être singulièrement rétrécie de Francfort à Erfurth, elle est cependant toujours la même, et c’est cette question qui intimide et qui gêne la Prusse. Faut-il se décider pour ou contre ? D’un côté, la question révolutionnaire semble ouvrir à la Prusse une voie d’agrandissement, et cela tente la Prusse ; mais, si la monarchie et l’ordre allaient perdre tout ce que la Prusse semblerait devoir gagner, le jeu serait détestable. Cela arrête la Prusse. Nous savons bien que le parti qui représente l’unité de l’Allemagne à Erfurth n’est pas un parti révolutionnaire ; mais il ne dépend pas des intentions d’un parti de changer la question qu’ont posée les événemens. Or, la question telle que l’ont posée en Allemagne les événemens de l’année 1848 est de savoir si l’unité de l’Allemagne sera représentée par les princes seulement et leurs mandataires réunis en diète ou en congrès, ou bien par une ou deux chambres plus ou moins électives. Telle est la question qui s’agite en ce moment.

Et il est si vrai que c’est là la question, que l’Autriche vient d’opposer au parlement d’Erfurth l’idée de réunir à Francfort en diète ou en congrès les plénipotentiaires des divers états de l’Allemagne, pour s’entendre sur l’organisation de la confédération germanique. C’est l’ancienne diète, qui reparaît ; c’est 1815 qui se relève en face de 1848, 1815 représenté par l’Autriche qui veut être libérale, dit-on, 1848 timidement soutenu par la Prusse qui ne veut pas être révolutionnaire, qui a pourtant accepté l’héritage d’une révolution, mais qui craint de faire acte d’héritier.

L’Espagne a failli avoir ces jours derniers, une seconde édition de la mystification Fulgencio-Patrocinio. Cette fois, heureusement, la monomanie anti-ministérielle d’un grand personnage n’a pas été contagieuse, et la jeune reine, si nous sommes bien informés, n’aurait pas été la dernière à témoigner son ennui des singulières obsessions dont elle était de nouveau l’objet. On parlait déjà d’assigner au royal agitateur la résidence de Ségovie, lorsque l’intervention de la reine-mère a amené une réconciliation générale Nous ignorons si les ames du purgatoire étaient cette fois de la partie ; mais, comme toujours, le confesseur du roi en était. Le ministère Narvaez agirait prudemment, ce nous semble, en exigeant le renvoi définitif de ce nouveau père Nithard. Les royaumes, dans le siècle où nous vivons, n’ont déjà que trop de dangers sérieux à combattre pour qu’il faille y joindre gratuitement le plus sérieux de tous, le ridicule ; et comment n’être pas tenté de sourire de l’étrange condescendance de ce royal pénitent se faisant, de bonne foi l’agent d’une intrigue montémoliniste conspirant lui-même contre le trône où il est assis ? Le cabinet Narvaez parait du reste plus inébranlable que jamais. À cet admirable instinct du conservation qui lui ralliait, il y a deux ans, le pays tout entier, vient désormais, se joindre le sentiment des services rendus. Les réformes politiques, administratives et financières improvisées en 1848et 1849 commencent, en effet, à porter leurs fruits. Les recettes sont en progression rapide, les rentrées de l’impôt s’effectuent déjà presque aussi aisément, sinon aussi économiquement, qu’en France, et les employés tant en activité qu’en retraite n’osent pas en croire leurs yeux en se voyant payés à jour fixe les correspondance de province insérées dans les journaux de Madrid fournissent des témoignage de ce naïf étonnement. Enfin, le gouvernement vient de présenter aux cortes un projet de loi pour clore le bilan financier du passé et régler la dette publique.




REVUE LITTERAIRE.
LES LIVRES ET LE THEÂTRE.


C’est surtout dans un temps comme le nôtre qu’il est facile de distinguer parmi les esprits brillans et littéraires deux tendances opposées. Les uns, entraînés par une présomptueuse confiance en eux-mêmes ou une ambition irréfléchie à se mêler aux affaires politiques, nous attristent ou nous inquiètent par l’emploi stérile ou funeste de facultés éminentes, détournées de leur but véritable, et mises en contact avec les réalités de la vie publique ; les autres, comprenant la distance qui sépare la rêverie de l’action, l’étude paisible et lointaine de la pratique immédiate et directe, justement effrayés de tout ce que renferment de rebutant pour une imagination délicate les agitations bruyantes des époques tourmentées, se replient sur eux-mêmes, retournent avec une sorte d’obstination douloureuse, aux sujets habituels de leurs méditations et de leurs travaux, et s’y attachant plus encore, à mesure qu’on les leur dispute, semblent résolus à faire de leur persévérance une protestation silencieuse contre les idées qui passionnent, entraînent, absorbent leurs contemporains.

Là, comme partout, les deux extrêmes ont leurs inconvéniens. L’intervention active de la littérature dans la politique a eu de nos jours des conséquences qu’on pourrait, hélas ! traduire par des noms propres, et sur lesquelles il est superflu d’insister. D’une autre part, l’abstention complète des esprits fins et cultivés dans les momens difficiles laisse évidemment une lacune dans l’ensemble des forces que la société menacée oppose à ses ennemis. Il y a dans ce désistement absolu quelque chose de coupable, un commencement de défection dont peuvent également se plaindre la société et la littérature : l’une, parce qu’il la prive d’auxiliaires sur lesquels elle avait droit de compter ; l’autre, parce qu’il donne envie de croire que, parmi les hommes qui s’illustrent dans les lettres, tous ceux qui ne sont pas dangereux sont au moins inutiles.

Il est possible heureusement de s’accorder et d’échapper à ce double péril, si l’on veut bien se souvenir que tout se tient et s’enchaîne. dans le domaine de l’intelligence, qu’une idée juste, un sentiment vrai, un noble souvenir, exprimés avec talent par un écrivain d’élite, peuvent, sans le faire sortir en rien de sa sphère ni, le compromettre dans le pêle-mêle, lui donner sa légitime part d’influence dans le mouvement général de son époque ; que l’histoire, la poésie, le drame, la critique, la discussion sereine et élevée, lui offrent mille moyens de toucher aux points qu’on attaque, de donner à la défense le ton et la mesure : que l’essentiel pour lui n’est pas d’être officiellement admis parmi les pouvoirs politiques, mais d’apporter, sans caractère apparent, un concours moral dont l’autorité et la puissance sont d’autant moins contestées que rien ne les impose, et que celui qui les accepte, garde à la fois la liberté de choisir et le mérite d’avoir bien choisi. On le comprend, dans ces conditions et ces limites, l’écrivain peut, se fortifier et grandir : son égale fidélité à la tâche que lui désignent ses aptitudes et à celle que lui indiquent les dangers de son pays est la meilleure réponse qu’il puisse opposer à ceux qui regardent les lettres comme une superfluité brillante, tolérable en temps de calme, condamnée, en temps de crise, à l’abandon et à l’oubli.

Ces remarques, naturellement suggérées par le spectacle de ce qui se passe sous nos yeux, peuvent servir à expliquer pourquoi nous avons vu, depuis deux ans, s’effacer ou s’amoindrir des talens qui s’étaient annoncés avec des allures sérieuses et des prétentions élevées, et pourquoi des esprits moins graves, moins pesamment armés pour le débat et pour la lutte, se sont tirés sains et saufs de nos douloureuses épreuves, et y ont même trouvé parfois un accent plus vif, plus irrésistible et plus convaincu. On dirait que leur futilité même, en les dégageant de tout intérêt trop direct dans ces luttes ambitieuses, les a sauvés du naufrage, et a maintenu intactes leur vivacité de physionomie et leur liberté d’allure. Parmi ces heureux écrivains qui ont poursuivi leur route d’un pas leste et sûr, sans permettre aux événemens de ralentir ni d’embarrasser leur marche, il est juste de compter M. Janin ; ce qui l’a préservé, dans cette déroute de la littérature proprement dite, ce qui lui a donné plus de saillie et de relief au moment où tout s’émoussait sous le doigt brutal des révolutions, c’est que nul n’a mieux saisi la nuance que nous venons d’indiquer ; c’est que, tout en restant fidèle aux lettres, il a compris que, dans le combat qui allait se livrer, toute place était bonne pour tirer sur les sophismes et les mensonges, pourvu que le coup d’œil fût juste et la main prompte ; c’est qu’il a prévu que la vérité, le bon sens, la conscience publique, le respect du malheur, les lois de la morale, de la raison et du goût, semblables aux dieux exilés de l’Olympe, sauraient payer l’hospitalité partout où ils la recevraient, fût-ce dans un de ces abris frivoles où l’on ne cherche d’ordinaire que l’amusement et le sourire.

Cette attitude si honorable, qui a renouvelé et rajeuni, dans ces derniers temps, le rôle littéraire de M. Janin, nous la retrouvons, mais en un cadre agrandi et avec des conditions nouvelles d’éclat, de précision et de durée, dans la Religieuse de Toulouse [1]. Dès les premières pages de sa préface, on comprend sans peine le sentiment auquel il a cédé en se dérobant au triste et humiliant spectacle de nos discordes, pour se renfermer dans un sujet également attrayant pour l’érudit, le critique et le penseur, et qui, le reportant vers une époque riche de grands souvenirs, et déjà troublée par des querelles religieuses, préludes d’autres querelles, lui permettait à la fois de s’isoler du présent et de le rattacher au passé. Cette préface, où l’auteur nous raconte comment il a été amené à écrire son livre dans un moment si peu favorable en apparence aux recherches patientes, aux labeurs studieux et paisibles, est devenue sous sa plume un noble et attendrissant hommage aux trente années de bonheur et de paix auxquelles nous avons été si violemment arrachés. M. Janin l’évoque, avec une ampleur et une élévation de style qui rappellent le paulo majora de Virgile, toutes les belles espérances que l’homme jeune et enthousiaste rencontrait alors en entrant dans la vie, et qui se sont si vite desséchées au souffle de nos tempêtes. Mieux inspiré que beaucoup d’autres, il ne cherche pas à établir entre les deux gouvernemens qui se sont succédé pendant ces années heureuses des distinctions et des barrières effacées aujourd’hui par l’égale légitimité de nos regrets ; il s’efforce au contraire de les associer et de les unir dans cette pieuse offrande, des deux parts consacrée et ennoblie par le malheur et l’exil. Convenons que cette fois les lettres ne se sont pas trop mal acquittées de leur rôle d’auxiliaires, et que si l’on a pu souvent les accuser de donner de mauvais conseils à la politique, elles savent parfois prendre leur revanche.

Qu’est-ce maintenant que ce livre, la Religieuse de Toulouse ? C’est l’histoire de cette comtesse de Mondonville qui fonda la maison des Filles de l’Enfance, et mérita d’être comprise dans les proscriptions qui frappèrent les adhérens et les annexes de Port-Royal. Jeanne de Julliard, une des plus nobles et des plus belles personnes du Languedoc, est recherchée en mariage par le marquis de Saint-Gilles et par M. de Ciron, cadet d’une famille de robe. M. de Saint-Gilles est un misérable dont Jeanne devine la scélératesse ; M. de Ciron est un amant sincère et timide, qui se fait aimer, mais pas assez pour subjuguer l’ame impérieuse et altière de Mme de Julliard. Par esprit de commandement, dans l’espoir de dominer un mari beaucoup plus âgé qu’elle, elle épouse le comte de Mondonville.

Cette union n’est pas heureuse, et dure peu ; on trouve un jour, le comte assassiné sur la route de Toulouse. Toutes les recherches pour découvrir son meurtrier sont inutiles ; la seule pièce de conviction qu’on puisse recueillir, c’est la pointe de l’épée qui l’a frappé, et qui est restée dans sa blessure. Mme de Mondonville est encore dans tout l’éclat de la jeunesse et de la beauté ; mais, dans l’intervalle, M. de Ciron, le seul homme qui fût digne de sa tendresse, est entré dans les ordres ; d’ailleurs le désir le plus vif, l’ambition la plus persévérante de la belle veuve, c’est de commander. Elle entreprend donc de créer une nouvelle œuvre religieuse qui s’appelle la maison des Filles de l’Enfance : dans cette maison, qui tient le milieu entre les élégances mondaines et les austérités du cloître, elle s’arroge une puissance souveraine ; chaque article de ses constitutions est calculé pour affranchir son pouvoir de toute restriction et de tout contrôle. Comment faire adopter ces constitutions d’une orthodoxie un peu douteuse ? Mme de Mondonville déploie, pour y parvenir, toutes les ressources d’une haute intelligence et d’une volonté inébranlable. M. de Ciron, devenu grand-vicaire du diocèse de Toulouse, et obéissant, malgré lui, à l’irrésistible empire de la femme qu’il a aimée, se fait son intermédiaire auprès des pouvoirs ecclésiastiques elle va, en personne, à Versailles, où sa beauté lui gagne tous les cœurs, et où elle balance un moment la splendeur naissante de Mme de Montespan ; le grand roi lui accorde sa demande, et elle repart fondatrice et supérieure des Filles de l’Enfance.

Par malheur, la conscience et le cœur de Jeanne appartiennent en secret à Port-Royal : le grand. Arnauld l’a fascinée de son éloquence, de sa conviction et de son génie. Voilà l’influence fatale secondée par la haine du marquis de Saint-Gilles, et contre laquelle échouera toute l’énergie, toute l’habileté de Mme de Mondonville. En vain s’attire-t-elle l’admiration et l’amour de la ville entière par l’abnégation héroïque qui la fait entrer, au milieu d’une population tremblante, dans une maison pestiférée, où elle sauve une jeune fille, Marie d’Hortis, nièce du marquis de Saint-Gilles ; en vain exerce-t-elle sur ses compagnes, ou plutôt ses sujettes, une influence qui suffit à ramener au bercail Guillemette de Prohenque, une de ses pensionnaires, devenue un moment son ennemie, et sortie furtivement du couvent ; en vain, dans une lutte terrible qu’elle soutient contre M. de Saint-Gilles, accouru pour lui enlever sa nièce Marie, trouve-t-elle moyen de se saisir de son épée, et de constater que la pointe en est brisée, détail accablant qui prouve que le marquis est l’assassin de M. de Mondonville ; en vain réussit-elle à déjouer toutes ses manœuvres, à démasquer une intrigante, Mlle de Verduron, qui, sous prétexte de pénitence, s’est introduite, par ordre de M. de Saint-Gilles, dans la maison des Filles de l’Enfance : Jeanne succombe dans cette lutte inégale ; elle subit le contre-coup des persécutions dont Port-Royal est l’objet, et elle finit par être enfermée dans le couvent des Filles hospitalières de Coutances.

On le voit, bien qu’il y ait dans la Religieuse de Toulouse des scènes dramatiques et émouvantes, bien que l’intérêt y soit ménagé avec assez d’art pour que l’attention du lecteur ne faiblisse pas un moment, ce livre est moins un roman qu’une monographie, le tableau vif et animé d’un coin du grand siècle, la restauration savante, pittoresque, passionnée d’une figure restée jusqu’ici dans l’ombre, et digne de prendre place dans cette galerie d’hommes et de femmes illustres qui rayonnent autour de Louis XIV, et dont il semble que les erreurs même aient quelque chose de majestueux et d’imposant. M. Janin a tiré un excellent parti des ressources que lui offrait son sujet ; il en a disposé les accessoires, les, personnages épisodiques, les seconds plans et les lointains, de manière à en former une sorte d’horizon splendide qui donne à son héroïne quelque chose de sa magnificence et de sa beauté. Même dans cette ville de province, a propos d’un couvent de filles et de controverses théologiques, on respire l’atmosphère d’une grande époque, d’une société élégante, régulière, arrivée à son apogée ; on en reconnaît à distance les proportions et les perspectives, comme on pressent de loin l’approche d’une grande ville par l’aspect que prennent alentour les routes et les édifices.

Là ne se borne pas le mérite de la Religieuse de Toulouse. L’auteur s’y trouvait en face d’une difficulté très grave : admirateur éloquent et persuasif du siècle de Louis XIV, il avait à toucher à ces questions, à ces luttes religieuses, auxquelles nous ne pouvons comprendre aujourd’hui qu’on ait donné tant d’importance, et où les répressions et les rigueurs nous choquent d’autant plus, qu’elles sont également contraires à l’idée que nous nous formons de la liberté de conscience et à ce que nous trouvons de puéril dans les disputes de théologie. C’était là l’écueil du sujet choisi par M. Janin, mais c’est par là aussi qu’il s’agrandissait, et qu’échappant aux conditions du roman ordinaire ou même de l’épisode historique, il se reliait à la marche générale de l’esprit moderne, révolté contre l’autorité, la tradition et la foi, essayant ses forces agressives sur des points d’argumentation avant de les étendre au corps de doctrine tout entier, de passer ensuite du domaine des idées dans celui des faits, et de traduire la guerre philosophique en guerre politique et sociale. Louis XIV ne s’y méprit pas. Personnifiant au plus haut degré le génie de l’autorité, de la régularité et du pouvoir, il devina que ces dissidences, malgré leurs semblans de respect et d’orthodoxie, renfermaient les premiers germes de rébellions plus dangereuses et plus nettes ; il pressentit que ces religieux, qui n’étaient pas encore tout-à-fait des sectaires, auraient pour héritiers des philosophes auxquels succéderaient des révolutionnaires, et que, quand viendraient les époques où tout se dissout, où les sociétés laissent tomber une à une les pièces de leur armure, Arnauld s’appellerait Voltaire, en attendant que Voltaire s’appelât Mirabeau. À ce point de vue, les persécutions de Louis XIV contre les solitaires de Port-Royal et les autres maisons entachées de jansénisme ne nous paraissent plus ni si puériles ni si cruelles. Elles ne sont que le tressaillement prophétique de l’autorité politique et religieuse, prévoyant, au premier choc qui la remue, les coups qui la renverseront.

Ces filiations généalogiques entre les agitations qui nous tourmentent et ces premiers symptômes de révolte, cachés encore dans les replis sacrés de la conscience, jettent un intérêt douloureux sur les luttes du jansénisme. Il y a tant de grandeur morale, d’éloquence austère, d’infatigable génie parmi les héros et les amis des jansénistes, ils eut une si belle part dans les gloires littéraires, guerrières ou mondaines du XVIIe siècle, qu’on ne saurait les condamner sans regret ni sans injustice ; seulement, au lieu de chercher dans leurs titre, à notre admiration et à nos respect un sujet d’attaque ou de satire contre leur souverain, M. Janin a mieux aimé que l’impression générale de son récit fût telle que le lecteur s’inclinât devant ce siècle où ceux qui se trompaient étaient encore de grands hommes. Grace à l’ingénieux écrivain, leurs mérites éminens, loin de s’élever, comme une accusation, contre le roi qui les a proscrits, se groupent comme un cortége à la suite du règne qu’ils ont illustré.

Peut-être l’auteur de la Religieuse de Toulouse se fut-il montré plus sévère, s’il eût écrit dans un de ces momens de sécurité publique où l’esprit est moins sur ses gardes, où il est plus disposé à se courroucer ou à se plaindre de tout ce qui attente à la liberté de conscience. Comme rien n’altère alors le repos extérieur la paix matérielle des sociétés ; comme les idées les plus hardies, les plus agressives, paraissent se renfermer dans ce monde intellectuel où toute liberté semble légitime parce qu’aucune n’est dangereuse, on se sent indulgent pour les émancipateurs de la pensée humaine, rigoureux pour leurs persécuteurs. Aujourd’hui le point de vue est quelque peu changé ; à qui la faute ? M. Janin ne nous le dit pas ; pourtant on reconnaît, en le lisant, que, comme tous les bons esprits, il a trouvé une leçon salutaire, une vive et fortifiante secousse dans les événemens qui ont tout à coup remis en question et rendu suspectes les conquêtes de l’intelligence et de la liberté modernes. C’est là le châtiment des révolutions, qu’elles autorisent les hommes sages à revenir sur les concessions faites, à révoquer en doute les progrès constatés ; mais c’est aussi leur enseignement et, pour ainsi dire, leur profit, qu’au moment où elles donnent le vertige aux ames faibles et poussent aux extrêmes les imaginations ardentes, elles resserrent entre les esprits justes et la vérité, entre les cœurs droits et le bien, ces liens précieux que détend la prospérité. M. Sainte-Beuve, en citant, il y a quelques années, je ne sais quelle échappée ultramontaine ou absolutiste de Joseph de Maistre, ajoutait que de semblables paradoxes ne sont permis qu’à un homme nerveux, agacé par la lecture de Dulaure ; il n’est plus nécessaire aujourd’hui d’être nerveux et de lire Dulaure, il suffit d’être raisonnable et de regarder autour de soi.

Il faut donc féliciter M. Janin du respect profond avec lequel il a parlé des luttes théologiques qui se rattachent à cette histoire de la Religieuse de Toulouse, et des justes méfiances qu’inspiraient aux pouvoirs d’alors ces premiers symptômes de résistance et de schisme. Son œuvre y a gagné en élévation et, en gravité : elle s’y est mieux imprégnée d’ailleurs du véritable genre de ce XVIIe siècle, dont le culte porte bonheur. Cette passion bizarre pour la théologie fut en effet un des caractères du grand siècle. Ainsi que l’indique avec grace et justesse l’auteur de la Religieuse de Toulouse, l’esprit humain, arrivé à la possession pleine et complète de lui-même, tourna vers le ciel son premier regard, dont rien n’altérait plus la hardiesse et la netteté. Dans ce moment unique, fugitif, où l’intelligence mesurait ses forces sans en abuser, où l’examen était encore un hommage, Dieu parut le seul objet digne d’occuper la méditation et la pensée. Tout ramenait à lui, les joies et les douleurs, les catastrophés et les fêtes, le dégoût des plaisirs et les leçons de l’adversité. On l’étudiait comme le but suprême de toutes les existences, le terme de toutes les ambitions, le consolateur et le refuge de toutes les disgraces, et, s’il se mêlait à cette étude quelqu’une de ces dissidences par où se dédommagent les vanités secrètes ou les secrètes faiblesses, elle augmentait, au lieu de l’affaiblir, l’autorité de ces grandes questions qui semblaient résumer tout ce que l’homme a intérêt de savoir ici-bas.

La Religieuse de Toulouse n’eût-elle d’autre mérite que de révéler avec éclat le respectueux retour d’un talent vraiment littéraire vers cette époque qui restera, en dépit des novateurs, l’éternel honneur de l’esprit français, ce livre aurait droit à une mention et à un hommage ; mais, en se renfermant dans des considérations plus frivoles, en se bornant à demander à la Religieuse de Toulouse l’attrait d’une lecture romanesque où la fiction s’entremêle aux données et aux épisodes historiques, il y a encore beaucoup à louer dans cet ouvrage. Le caractère principal, celui de la comtesse de Mondonville, est parfaitement tracé. Cette physionomie impérieuse, hautaine, cette ame où la soif du commandement dessèche les affections plus douces, mais qui ne renonce pas au don de plaire tout en renonçant à aimer, cet ensemble de beauté splendide et de vertu superbe, jetées hors des voies communes par un insatiable esprit de domination, tout cela s’annonce bien dès les premières pages, et les événemens qui suivent n’en paraissent que le développement logique. Le personnage de Marie d’Hortis est touchant, celui de Guillemette de Prohenque a de la fraîcheur et de la grace ; ses amours avec le jeune avocat du Boulay, plus épris de ses beaux yeux que de sa cause et oubliant volontiers jésuites ou molinistes pour un sourire de Guillemette, forment un charmant épisode et un heureux contraste avec les austérités d’un sujet où la théologie coudoie le roman. Quelques scènes terribles, remplies de mouvement et de drame, telles que l’arrivée de la comtesse dans la maison pestiférée, sa lutte avec le marquis de Saint-Gilles, l’espionnage nocturne de la Verduron et les funérailles simulées de la délatrice, surgissent tout à coup dans le récit dont elles rehaussent l’intérêt sérieux et les aspects grandioses, comme ces pittoresques accidens de paysage qui, survenant au milieu d’une belle et fertile plaine, ajoutent à l’intérêt du voyage le charme de l’émotion et de l’imprévu.

Quant au style de la Religieuse de Toulouse, il marque, selon nous, un pas décisif dans la manière de M. Janin. Ce n’est plus ce style chatoyant, goguenard, sautillant, toujours prêt à s’égarer en mille capricieux méandres, et qui semblait convenir d’autant moins aux sujets graves, qu’il convenait mieux aux sujets futiles. Dans la Religieuse de Toulouse, cette phrase, hachée menue, taillée à facettes, ciselée en fines et impalpables dentelures, a pris de la consistance, du tissu et de l’ampleur. On dirait qu’en respirant l’air du grand siècle, l’écrivain a pris quelque chose de ses allures, qu’il a fait comme ces pèlerins qui rapportent de leur pèlerinage quelques-uns des objets de leur piété. Non pas qu’il ait copié personne, pas plus Saint-Simon que Bossuet-, mais en s’inspirant de cette prose savante, magistrale, flottante parfois, qui s’élargit et s’élève avec l’idée au lieu de la morceler ou de l’amoindrir, qui fuit le faux éclat, le cliquetis, la pointe frivole, qui s’arrêterait d’elle-même si la pensée ne l’accompagnait plus, et qui, sans se laisser jamais entraver par elle, évite constamment de l’asservir et surtout de la remplacer, en se pénétrant de toutes ces grandes qualités du grand style qu’il est plus facile d’indiquer que de définir, et de définir que d’imiter, M. Janin n’a gardé, de sa précédente manière, que le mouvement, l’air dégagé, l’allure svelte et libre, l’inépuisable variété des tours, et ce sentiment profond des littératures grecque et latine, cette richesse de souvenirs classiques qui ne l’abandonne jamais, et qui répand, même sur ses plus légères pages, un, reflet de l’élégance antique.

Ce parfum lointain, si rare et si doux, si cher aux esprits délicats, surtout dans ces tristes temps où des réalités brutales s’abattent, comme les harpies de Virgile, sur les festins de l’intelligence, d’où s’exhale-t-il mieux que des écrits de M. Joubert, ame fine et charmante, enfant du XVIIe siècle, dépaysé dans le nôtre ? Les Pensées de M. Joubert sont bien connues de la plupart de nos lecteurs, et elles ont été, ici même, le sujet d’appréciations ingénieuses qui ne laisseraient que bien peu à butiner après elles ; mais leur succès et leur mérite n’étaient pas en proportion avec la publicité trop restreinte et trop incomplète que leur avait donnée une première édition. Bien que rien ne manquât à cette douce et discrète gloire, pas même l’honneur d’être épargnée par ces Mémoires d’Outre-Tombe qui n’épargnent presque personne, on a compris que ce n’était pas assez de l’honorer, qu’il fallait la répandre. C’est à ce besoin que répond l’édition nouvelle, beaucoup plus complète que l’autre, et dont le frère de M. Joubert a voulu faire à la fois un monument littéraire et un pieux souvenir de famille. Cette édition avait été commencée par M. Paul Raynal, écrivain distingué lui-même, que la mort a surpris avant qu’il eût terminé son œuvre. Le frère de M. Joubert, beau-père de M. Raynal, a repris, malgré son grand âge, ce précieux travail, et il nous le livre aujourd’hui, précédé d’une intéressante notice sur son frère et sur son gendre. Ces souvenirs de deuil, d’affection brisée, ce vieillard octogénaire s’arrêtant au seuil de deux tombes pour arracher à l’oubli des pages qui, par leur perfection et leur élégance, semblent d’un autre temps que le nôtre, ce premier biographe de M. Joubert qui devient à son tour l’objet d’un douloureux hommage et d’un funèbre récit, tout cela forme un ensemble d’une harmonieuse tristesse, et ajoute au mélancolique intérêt du livre. Quand tout s’épaissit autour de nous et va grossissant le bruit et le tumulte, il semble que cet ingénieux atticisme, cette grace souriante et attristée, cette pénétrante analyse des détours et des délicatesses de l’ame, ce sentiment exquis de tout ce qui se dit à demi-mot et s’éclaire à demi-teinte, ce style baigné dans les belles eaux virgiliennes, tout ce trésor de qualités aimables qui compose la physionomie littéraire de M. Joubert, ne puisse plus nous apparaître qu’à travers des ombres, en des perspectives fuyantes et voilées.

La poésie a aussi sa part de proscriptions et de disgraces dans les crises douloureuses qui nous absorbent. Qui lit des vers aujourd’hui ? Et cependant on en écrit encore ; chaque année, chaque mois voit éclore des volumes de poésies nouvelles où se reflète, en accens affaiblis, comme amoindri par la distance, ce lyrisme qui fut la gloire de la génération précédente. Les auteurs de ces volumes se plaignent d’ordinaire dans leurs préfaces de l’abandon réservé à leurs vers ; ils en accusent le positivisme de ce siècle, et se lamentent d’être nés dans un temps trop prosaïque pour encourager leurs essais. C’est, selon nous, le contraire qu’il faudrait dire : notre siècle est trop poétique, trop sillonné de ces catastrophes, de ces douleurs, de ces péripéties formidables, auprès desquelles pâlissent toutes les épopées et tous les drames, pour prêter l’oreille à une voix individuelle, à une inspiration isolée, si elle ne dépasse en magnificence et en éclat tout ce qui murmure, tressaille, gémit et pleure dans les ames, dans les voix collectives de la société souffrante. Voilà pourquoi les poésies nouvelles trouvent aujourd’hui le public inattentif et la critique distraite. Il serait injuste pourtant d’ensevelir dans un silence systématique, dans une sorte de linceul préparé d’avance, les recueils de vers qui se succèdent, demandant au moins cette mention rapide qu’on accorde à l’incident le plus vulgaire, au plus chétif vaudeville, à la plus niaise brochure. Est-ce donc trop encore, et la critique n’a-t-elle rien à répondre à ce morituri te salutant, murmuré d’une façon si plaintive ou si résignée ? Nous avons en ce moment sous les yeux les plus récens de ces recueils, et quelques-uns ont droit à un signe de sympathie, j’allais dire de condoléances. Sous ce titre d’une brusquerie modeste : Des Vers, M. Charles Bataille a publié quelques pièces d’une désinvolture juvénile, qui paraissent se rattacher à cette école fantaisiste, un peu bohémienne, greffée sur la première manière d’Alfred de Musset, et dont MM. Murger et Banville sont les coryphées. Les Échos des bords de l’Arve, par M. Jules Vuy, ont des allures plus discrètes. Un souffle de poésie alpestre, tempéré par une certaine réserve genevoise, y circule sans bruit, et rompt çà et là l’uniformité du ton. Les poèmes de Foi et, Patrie, par M. Jules de Francheville, appartiennent à l’école catholique et chevaleresque ; leur orthodoxie nette et précise comme celle de M. Turquéty, n’a rien de cette brume rêveuse, de cette religiosité vague et décevante que garde, chez le maître et chez les disciples, la poésie des Méditations.

Bien qu’un peu monotones, ces poèmes ne manquent ni d’élévation ni de mouvement. Toutefois, les plus remarquables parmi ces nouveaux recueils sont, selon nous, les Nuits d’été, par M. Armand de Flaux, et les Teillées du Tropique, par M. Poirié de Saint-Aurèle. Dans les Nuits d’été, l’imitation des Contes d’Espagne et d’Italie ne prend pas même le soin de se déguiser : c’est bien là l’écho de cette voix amoureuse et cavalière qui a chanté don Paëz et Portia ; mais cette naïveté d’imitateur n’a rien qui déplaise : on comprend qu’un jeune rimeur, amoureux de soleil, d’azur, de sérénades, de tout le joyeux bagage de la poésie méridionale, ait mieux aimé adopter cette forme gracieuse et vive que d’en chercher une qu’il n’eût peut-être pas trouvée, et qui aurait en moins de grace. Mieux vaut le disciple sincère, reflétant une inspiration charmante, que l’ambitieux novateur nous attristant de ses stériles tentatives ; mieux vaut : une jolie chanson sur un air de M. de Musset qu’un orgueilleux dithyrambe sur un air nouveau que personne ne se soucie de chanter. Les Veillées du Tropique, de M. Poirié de Saint-Aurèle, se recommandent par des qualités d’un autre genre. Les beautés sublimes des livres saints et les magnificences de la nature tropicale, telles sont les deux sources auxquelles a puisé l’auteur de ces Veillées. Quelques pièces de son recueil, entre autres Desperatio, l’Hivernage, l’Arbre de Vie, la Veillée des Nègres, ont un éclat de couleur et une vigueur de ton où l’on reconnaît cette double influence des textes sacrés et des paysages transatlantiques.

Chose singulière, pendant que la poésie a ses jours d’adversité et d’abandon, la musique se ressent à peine des anxiétés publiques. D’où vient cette différence ? Faut-il l’attribuer au caractère même de cet art, plus sociable et plus mondain que l’art des vers, et offrant par conséquent aux esprits fatigués ou inquiets des distractions plus immédiates et plus puissantes ? La musique échappe-t-elle aux disgraces de la poésie, parce qu’elle est plus vague, parce qu’elle offre l’imagination et à la pensée des formes moins précises, des perspectives plus flottantes, une sorte de terrain commun où un même plaisir absorbe et efface toutes les dissidences ? Ce qui est positif, c’est que le monde musical ne perd rien encore ni de son mouvement, ni de ses fêtes. Une attention sympathique était acquise d’avance au volume que vient de publier M. Scudo sous le titre de Critique et Littérature musicales. Ce titre indique très bien la tendance générale du livre, qui est à la fois très compétent et très littéraire. M. Scudo n’est pas de ces critiques, obstinément renfermés dans leur spécialité minutieuse, et qui, rabaissant la musique aux conditions d’un mécanisme matériel ou d’une science, technique, craindraient de se perdre dans les nues, s’ils donnaient à leurs sèches analyses un horizon un peu plus élevé ou un cadre un peu plus large ; mais il sait se préserver aussi de cette orgueilleuse manie de notre temps, qui, sous prétexte de généraliser et d’agrandir : le cercle des connaissances humaines, confond les notions les plus diverses ou les plus contraires, rattache chaque variation ou chaque caprice de l’art à je ne sais quel plan métaphysique ou social qu’elle a soin de laisser dans l’ombre, et chercherait volontiers dans une cavatine ou une sonate, la solution, d’un problème de philosophie ou de politique. M. Scudo. semble dire à l’art qu’il cultive et qu’il aime : Ni si haut, ni si bas ! Chez lui, la critique musicale s’allie, quand il le faut, à l’impression poétique ou même à l’aperçu métaphysique, mais avec sobriété et mesure, comme ces accompagnemens ingénieux et discrets qui secondent la mélodie, sans jamais l’assourdir ou l’étouffer. Ce que M. Scudo cherche sous toutes les formes et dans toutes les écoles de musique, allemande, italienne ou française, c’est ce sentiment du beau, cet idéal qui plane au-dessus de toutes les querelles d’école ou de système, comme la blanche hirondelle des mers au-dessus des flots noirs et agités. Cet idéal, il le poursuit avec amour, il le proclame avec ferveur à travers les générations successives de compositeurs, de Cimarosa à Rossini, de Haendel à Weber, de Rameau à Méhul ; et s’il rencontre sur son chemin quelque prétendu révélateur, quelque révolutionnaire superbe dont les prétentions bruyantes font dissonance dans l’harmonieux concert, il l’immole sur l’autel des vrais dieux avec une verve de sacrificateur qui attendrit parfois sur le sort de la victime.

Un des nombreux mérites de ce livre de M. Scudo, c’est l’indépendance, qualité de plus en plus rare, que la littérature et la musique devraient bien s’enseigner l’une à l’autre, car toutes deux, sous ce rapport, auraient beaucoup à apprendre. Il suffit d’assister à une première représentation de l’Opéra-Comique, pour reconnaître tout ce qu’il y a aujourd’hui de convenu dans un succès, et combien le vrai public ou la vraie critique ont peu de part dans la lutte et dans le triomphe. On dirait parfois une fête de famille ou de collège, où les couronnes sont tressées d’avance et les applaudissemens arrangés comme un programme, a la satisfaction générale des parens et des maîtres. Assurément M. Ambroise Thomas est un compositeur distingué : nous doutons cependant que sa partition nouvelle, le Songe d’une nuit d’été, ajoute beaucoup à la réputation méritée que lui ont faite la Double Échelle et le Caïd. Ce titre était bien engageant, mais aussi plein de promesses bien difficiles à remplir : le Songe d’une nuit d’été, une des plus délicieuses fantaisies de Shakspeare ! une excursion dans ce monde enchanté que le poète a peuplé de ses créations idéales, Puck et Oberon, la belle Titania et l’amazone Hippolyte ! Les librettistes de l’Opéra-Comique, au lieu de s’inspirer de Shakspeare, ont trouvé plus commode de le mettre en scène. Ils ont fait de l’auteur de Macbeth le héros d’une aventure galante dont l’héroïne n’est autre que la reine Elisabeth, mais une Élisabeth d’opéra-comique, qui ressemble fort peu à celle de Walter Scott et de l’histoire. Il est difficile d’imaginer rien de plus invraisemblable, de plus traînant et de plus lourd que ce poème sur lequel M. Ambroise Thomas a eu à écrire sa musique son talent fin et spirituel s’en est ressenti ; il n’a su être ni franchement bouffe, comme dans quelques-uns de ses précédens ouvrages, ni poétique et rêveur, comme l’exigeaient son titre, son sujet et son héros. Bien qu’il ait fait chanter tour à tour Falstaff et Shakspeare, il n’a eu ni la gaieté de l’un ni la fantaisie de l’autre. Toutefois un chœur charmant au second acte, de jolis couplets au troisième, des détails très élégans auxquels manquent, par malheur, l’unité, le développement et l’ensemble, révèlent une main habile et obtiennent grace pour ce Songe, s’ils ne justifient pas tout-à-fait les applaudissemens frénétiques et les éloges excessifs que lui ont prodigués des spectateurs complaisans et des critiques peu convaincus.

C’est là, j’en conviens, un bien léger grief, un bien imperceptible symptôme un opéra-comique qu’on applaudit trop, des artistes qu’il suffirait d’encourager et que l’on couronne ! Qu’on y prenne garde pourtant, ce manque de sincérité et de franchise, cette vérité que tout le monde pense et que personne ne dit, ce parti pris de complaisances intéressées ou d’officieux mensonges, méritent de figurer parmi les travers contemporains. Il y a là, dans la littérature, dans l’art, ou même dans des régions plus sérieuses, un obstacle réel à tout salutaire retour. La conscience publique, produit et résumé de toutes ces consciences flexibles ou énervées, s’affaiblit et se déconcerte en face de ces perpétuels compromis du vrai avec le faux, du mal avec le bien. Que penser de tous ces jugemens, de tous ces éloges qui ne disent rien à force de vouloir trop dire ? Où est le succès ? où est la chute ? Ici l’on vante, comme chef-d’œuvre d’agencement et de contexture, cet indigeste drame d’Urbain Grandier, centième édition de ce drame unique dont on connaît maintenant tous les ressorts. Là, on ressuscite, avec panégyriques obligés, cette ignoble figure de Vautrin, frère cadet de Robert Macaire, erreur d’un talent qui a eu trop souvent le tort de se montrer plus persévérant dans ses défauts que dans ses qualités. Plus loin, on décerne un double brevet de martyr et de génie à l’auteur de ce Diogène, où la vérité historique est traitée avec un sans-façon trop moderne pour être réellement athénien. Toujours l’éloge de convention, le qui trompe-t-on ici ? de Basile, s’étendant à tous les objets dont on parle ! Ces accommodemens, ces concessions, ces subterfuges, sont d’un mauvais exemple ; ils entretiennent dans la société une sorte de nonchalance railleuse, de scepticisme ironique et dissolvant, qui, des sujets où l’erreur ne blesse que l’imagination et le goût, passe aisément à ceux où elle compromet la morale et la sécurité publiques. Que la critique y réfléchisse ! Tout est péril dans les momens de péril, et l’homme sérieux ou frivole qui a quelque prise sur l’esprit de son temps manque à sa tâche réparatrice, s’il laisse à ceux qui le lisent le droit de douter de ce qu’il affirme, ou de croire à ce qu’il nie.


ARMAND DE PONTMARTIN.


Des prisonniers, de l’Emprisonnement et des Prisons, par M. G. Ferrus, inspecteur-général du service des aliénés et du service sanitaire des prisons. — M. Ferrus a commencé cet ouvrage en 1847, au moment où il était question d’appliquer à tous les condamnés l’emprisonnement cellulaire ; il se proposait surtout de combattre les abus de cet emprunt fait aux Américains. Les États-Unis comptent trois systèmes qui sont : 1° le solitary confinement ou encellulement solitaire, que MM. de Beaumont et de Tocqueville ont jugé avec énergie en disant que la solitude absolue ne réforme pas, mais tue le criminel ; 2° le régime dit d’Auburn, qui prit naissance dans la prison même où avait été tenté l’essai funeste du solitary confinement : il comporte l’emprisonnement solitaire de nuit avec le travail en commun pendant le jour sous la séparation morale du silence ; 3° le régime de Philadelphie, qui n’est que le solitary confinement ou l’emprisonnement cellulaire de jour et de nuit avec le travail comme adoucissement. — M. Ferrus s’élève avec force contre l’application exclusive du solitary confinement. L’encellulement peut être appliqué avec avantage à certains condamnés ; mais l’étendre à tous sans distinction, c’est violer les lois de la nature et nier l’autorité des faits. L’uniformité n’existe nulle part ; elle ne se rencontre ni dans le crime, ni dans le caractère de ceux qui l’ont commis. On ne tient pas compte de ces exigences, lorsqu’on se borne à établir entre les condamnés la différence de la durée de la peine. Les rigueurs de la prison consistent moins dans le nombre d’années passées sous les verrous que dans l’épreuve des premiers temps de la captivité. On blesse donc l’équité en les rendant aussi durs pour les criminels endurcis que pour les individus coupables d’un simple délit. Il faut que, dans l’appréciation de l’attentat, l’intention tienne autant de place que le fait, si ce n’est plus. De ce principe découle une classification des condamnés qui est la clé de voûte du système. M. Ferrus les partage en trois catégories : « 1° les condamnés doués d’une perversité intelligente et d’un caractère énergique ; 2° ceux que le vice ou l’ignorance ont abrutis ; 3° les détenus auxquels une incapacité native ne permet d’apprécier que très imparfaitement la criminalité de leurs actes. Il applique aux premiers l’encellulement continu (système de Philadelphie) pour rompre la fraternité du crime ; aux seconds, le travail en commun avec isolement nocturne et silence (régime d’Auburn), ce qui satisfait les besoins de sociabilité en écartant les abus ; aux derniers enfin, la règle adoucie du silence, sans séparation au dortoir et à l’atelier : ce régime est sans danger, puisqu’on cherche, par les incitations de la vie commune, à rappeler ces malheureux aux émotions humaines. Les condamnés compris dans ces trois catégories reçoivent une instruction élémentaire et des soins hygiéniques qui leur ont manqué jusqu’à ce jour. Ils sont tous soumis au travail, que M. Ferrus regarde comme le principal élément de moralisation, mais sous cette double réserve, que la répartition en sera faite avec intelligence, et qu’il sera tenu compte des aptitudes diverses des individus. — L’auteur cite à l’appui de son système quelques lignes extraites d’une publication de M. Léon Faucher, dans lesquelles l’expression est aussi heureuse que la pensée : nous les reproduisons ; on jugera de la différence des classifications : « Dans la prison, les condamnés de race urbaine sont comme les indigènes du lieu. Les condamnés de race rurale n’y sont guère que des étrangers. Pour des races de condamnés qui diffèrent entre elles autant par le caractère ou le degré du crime que par les habitudes de l’aptitude en fait d’industrie, il est nécessaire non-seulement que les deux classes de prisons n’aient pas le même régime moral, mais qu’elles emploient un système de travail complètement opposé. Affectez donc aux détenus des campagnes des pénitenciers agricoles, et aux détenus des villes des pénitenciers industriels. Dans le premier cas, la ferme doit servir de type à la prison, et la manufacture dans le second. »

C’est une idée féconde que celle des pénitenciers agricoles ; elle a cet avantage de substituer au travail sédentaire des maisons centrales les labeurs de la vie des champs ; elle a de plus le mérite de l’à-propos. On sait qu’après la révolution de février, le travail dans les prisons excita de vives clameurs de la part des ouvriers. On demanda la suppression du travail pénitentiaire, et la suppression fut accordée. M. Ferrus répond à ces accusations par des chiffres. « Il résulte de documens irrécusables que la concurrence faite par l’ouvrier détenu à l’ouvrier libre est de 400 pour 20000, soit 2 pour 1000. » Le travail des prisonniers, qui se répartit sur une soixantaine d’industries, ne peut donc pas empirer la condition des nombreux ouvriers qu’occupent les manufactures en France. C’est un fantôme dont on effraie l’imagination des classes pauvres ; mais, dans un temps où l’ignorance est à la merci des passions politiques, il faut tourner les obstacles au lieu de les briser, et la fondation de colonies agricoles, entre autres bons effets, produit celui de ne pas froisser un préjugé.

Les pénitenciers agricoles ont encore un résultat plus immédiat et plus grave : ils rompent l’uniformité des travaux, qui, appliqués dans les maisons centrales à des caractères si divers, cause l’affaiblissement du corps et le découragement moral. Il est triste de jeter les yeux sur la statistique sanitaire des prisons et d’y surprendre les maladies et la mort frappant de préférence les natures les plus vigoureuses, que le régime intérieur a débilitées.

Après avoir montré le condamné dans la prison, c’est-à-dire pendant le temps de l’expiation, M. Ferrus le suit au moment où la libération met un terme à sa captivité, Les premiers temps de la libération sont les plus durs ; qu’on tempère leur rigueur par l’intervention du patronage. — Ainsi, emploi de la cellule pour corriger le détenu, travail approprié aux antécédens de l’individu, patronage à l’époque de la libération, voilà les trois points qui dominent la réforme pénitentiaire. On le voit, M. Ferrus est éclectique. Il ne repousse aucun système, ou plutôt il les accepte tous à la fois. Son but est de châtier et de moraliser le condamné. Il y aurait quelque présomption à vouloir purifier complètement les coupables ; mais ce serait désespéré de la perfectibilité humaine que de renoncer à les rendre meilleurs.



  1. 2 vol. in-8°, chez Michel Lévy, rue Vivienne.