Chronique de la quinzaine - 31 août 1895

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Chronique n° 1521
31 août 1895


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



31 août.


La grève des verriers de Carmaux n’aura pas eu un caractère banal. Elle a évolué d’une manière très différente de celles qui l’avaient précédée ; elle en a rompu la monotonie ; elle a posé sur le terrain même des faits un certain nombre de questions qui étaient restées jusqu’ici dans le domaine de la théorie et presque de l’idéologie. Pour la première fois, on a vu une compagnie industrielle regimber résolument contre les prétentions des ouvriers et leur opposer les siennes. La surprise a été si vive que, presque de tous les côtés, on a mis quelque temps à en revenir. Il était convenu jusqu’ici que les ouvriers, conduits par leurs syndicats, avaient tous les droits et qu’eux seuls en avaient ; qu’ils pouvaient rompre à leur gré le contrat de louage et le reprendre à leur fantaisie ; que la compagnie devait, au premier signe de leur part, et quelles que fussent les manifestations dont ils l’accompagnaient, leur ouvrir la porte de ses ateliers et les guichets de sa caisse. La comparaison patriarcale du père de famille et de l’enfant prodigue reproduirait assez bien la situation réciproque du patron et des ouvriers telle qu’on l’a comprise jusqu’à présent, si, dans, l’apologue biblique, la mansuétude paternelle n’était pas toute spontanée et facultative, et si, d’ailleurs, les ouvriers d’aujourd’hui n’avaient pas un sentiment trop fier de leur dignité pour consentir à être traités comme des fils égarés. Quoi qu’il en soit, ils étaient habitués à voir tuer le bœuf gras lorsqu’ils venaient, un peu plus tôt, un peu plus tard, reprendre le travail abandonné. M. Rességuier a changé tout cela. M. Rességuier est l’administrateur délégué de la Compagnie de Carmaux. Dieu sait toutes les malédictions qu’il a attirées sur sa tête, toutes les imprécations qui se sont tournées contre lui, toutes les injures dont il a été l’objet ! Mais il les supporte avec philosophie. À la vérité, la pointe en avait été émoussée déjà sur M. le préfet du Tarn que les journaux de la grève ont dès le premier jour qualifié d’ « immonde ». Après cela il devenait difficile de renchérir, et quand M. Rességuier est entré en scène, la presse méridionale, malgré la richesse de son vocabulaire, a dû se répéter. Mais laissons de côté les détails anecdotiques pour aller au fond des choses. La question qui s’agite à Carmaux est des plus graves. Nous avons parlé du contrat de louage, dont nos vieux jurisconsultes ont si bien précisé les termes : c’est de lui qu’il s’agit. Les conditions nouvelles dans lesquelles s’exerce l’industrie moderne ont pu en modifier le fonctionnement ; elles en ont conservé intacts tous les élémens essentiels.

Un contrat est un contrat. Il engage deux volontés. Ni l’une ni l’autre de ces volontés n’a le droit de rompre l’engagement d’une manière arbitraire, sous peine d’encourir des responsabilité qui se traduisent par des déchéances ou par des dommages-intérêts. On a fait, en 1884, une loi sur les syndicats ouvriers. Bien qu’elle ait été singulièrement dénaturée dans la pratique, et que, sous l’influence de meneurs sans scrupules, elle ait eu des résultats très différens de ceux qu’on en attendait, la pensée qui lui a donné naissance était juste. Nous traversons une période d’hésitations, de tâtonnemens, et aussi de violences qui ne saurait se prolonger indéfiniment. L’expérience, avec ses rudes conséquences, finira par maîtriser les uns et les autres, mais ce sera malheureusement, comme toujours, au prix de beaucoup de souffrances particulières. Il était légitime et même indispensable d’attribuer une représentation légale aux ouvriers : c’était le seul moyen de leur assurer la libre discussion, au besoin la libre défense, enfin l’égalité avec les patrons. Mais les syndicats, en leur donnant un moyen d’action, leur imposaient une responsabilité correspondante, et c’est ce qu’ils n’ont pas compris. Non contens d’avoir obtenu l’égalité, ils ont voulu bientôt qu’on leur reconnût des droits supérieurs et même exclusifs. Ce contrat de louage dont nous avons parlé, ils en ont imposé aux patrons le respect absolu, sauf à eux à le rompre sous le prétexte le plus futile, toutes les fois qu’ils ont cru y trouver profit. Peu importe que le patron se trouve dans l’embarras : c’est sur cet embarras qu’ils comptent pour l’obliger à céder. Ils n’ont pas envisagé l’hypothèse de sa ruine, persuadés qu’il capitulerait toujours avant d’en venir à cette extrémité, et sur cette vraisemblance ils ont joué étourdiment leur fortune et la sienne. Mais s’ils se trompent sur la solidité du patron, qu’arrivera-t-il ? Et même s’ils ne se trompent pas, est-il admissible que, pour un motif quelconque, le contrat soit rompu d’un côté, ou du moins interrompu, tout en subsistant virtuellement et obligatoirement de l’autre ? Est-il équitable que les ouvriers puissent se dégager de leurs obligations, tandis que les patrons restent soumis aux leurs, trop heureux de voir le contrat rentrer en vigueur au gré d’une des deux parties et au moment qu’elle aura déterminé toute seule ? Tel n’est pas notre sentiment. Un contrat interrompu est un contrat rompu. Il rend à chacun la plénitude de sa liberté. S’il la rend aux ouvriers, il la rend du même coup aux patrons. Les ouvriers ont le droit de se mettre en grève, oui sans doute ; mais l’unique garantie contre l’abus qui peut être fait de ce droit est la responsabilité qui en découle pour ceux qui en usent. Le lendemain d’une grève, patrons et ouvriers se retrouvent en présence parfaitement égaux, c’est-à-dire maîtres les uns et les autres de faire à nouveau leurs conditions, ceux-ci pour reprendre du travail et ceux-là pour en donner. C’est précisément ce qu’on avait perdu de vue, et ce que la grève de Carmaux aura eu le mérite d’avoir rappelé.

Le droit, disons-nous, est le même pour le patron et pour l’ouvrier. Évidemment on peut en faire un mauvais usage. La Compagnie de Carmaux a-t-elle encouru ce reproche ? Pour répondre à cette question, il faut rappeler les faits. La grève de Carmaux, comme celle de Champagnac-les-Mines dont nous aurons aussi à dire un mot, et comme beaucoup d’autres qui les avaient précédées, n’a pas eu pour cause un conflit d’intérêts matériels entre la Compagnie et les ouvriers. Un de ces derniers, M. Baudot, a été renvoyé, et ses camarades, encouragés par le député de l’arrondissement, M. Jaurès, ont décidé de faire cause commune avec lui. Ils ont posé cette alternative : ou la rentrée de Baudot, ou la grève. Il était facile de prévoir que la Compagnie n’admettrait pas sous cette forme la réintégration de M. Baudot : dès lors, la grève devenait inévitable, et, en effet, elle a été déclarée. M. Jaurès en a aussitôt informé le gouvernement, auquel il n’a pas cessé d’envoyer depuis des télégrammes qui rappelaient les proclamations de Bonaparte, général en chef de l’armée d’Italie, avec la différence qu’ils n’annonçaient jamais que des déconvenues, mais sur quel ton sublime ! On sait le mépris que les chefs du parti socialiste professent pour le gouvernement bourgeois qui nous régit : cela ne les empêche pas de recourir sans cesse, soit au ministre de l’Intérieur, soit au président du Conseil, pour leur demander, ou plutôt pour leur enjoindre d’avoir à intervenir, sous leur dictée, entre les ouvriers et les patrons. Certes, l’intervention prudente, mesurée, conciliante, du gouvernement peut se produire quelquefois d’une manière utile, et cela est arrivé à Champagnac-les-Mines ; mais pouvait-il en être ainsi à Carmaux, étant données la nature de la question et la manière dont elle était posée ? La loi n’a pas prévu, elle ne pouvait ni prévoir, ni surtout imposer l’intervention toujours officieuse de l’autorité préfectorale : en revanche, elle a prévu et fixé les conditions dans lesquelles s’exercerait celle du juge de paix, si les deux parties étaient d’accord pour s’y soumettre. A Carmaux, les ouvriers ont invoqué l’arbitrage du magistrat cantonal ; la Compagnie l’a décliné. M. Jaurès en a éprouvé une véhémente indignation : à notre avis il s’est indigné à tort.

L’arbitrage, comme la grève elle-même, a sa raison d’être dans certains cas spéciaux, mais non pas indifféremment dans tous. Nous ne rappellerons pas ce qui s’est passé il y a quelques années à Carmaux même, au moment de la grève des ouvriers mineurs, beaucoup plus importante que celle d’aujourd’hui. M. Clemenceau, alors député, a imposé au président du Conseil, M. Loubet, de remplir bon gré mal gré le rôle d’arbitre entre la Compagnie et les ouvriers : il promettait de faire accepter la sentence arbitrale par ces derniers, quelle qu’elle fût. On sait ce qui est arrivé. M. Loubet a donné de très grandes satisfactions aux ouvriers, mais non pas cependant une satisfaction complète, absolue, la même sur tous les points. Autant en a emporté le vent ! Les ouvriers ne se sont même pas donné la peine de déchirer la sentence ; ils n’en ont tenu aucun compte ; ils ont levé les épaules avec dédain et maintenu intégralement leurs revendications. Est-ce un motif pour proclamer l’impuissance de l’arbitrage et pour y renoncer ? Non : il ne faut pas juger une institution sur une première épreuve qui n’a pas réussi. Mais il est des cas où l’arbitrage est en quelque sorte contre-indiqué, et où une compagnie industrielle a le droit, quelquefois le devoir, de ne pas l’accepter. Lorsqu’il s’agit d’une contestation portant par exemple sur les salaires des ouvriers, l’arbitrage est à sa place. La compagnie peut n’avoir pas tenu les engagemens qu’elle a pris : c’est à l’arbitre à le dire. Elle peut même, dans l’état général de ses affaires, et si l’on tient compte de la progression notoire de ses bénéfices, ne pas donner aux ouvriers des salaires suffisans : là encore l’intervention d’un tiers désintéressé et bienveillant est tout à fait en situation. Mais est-ce un de ces cas qui s’est présenté à Carmaux, ou tout autre du même genre ? Point du tout. M. Baudot a été renvoyé pour avoir manqué à la discipline, et violé, en ce qui le concernait personnellement, le contrat de louage conclu par lui avec la Compagnie. Dans ce domaine, celle-ci devait rester maîtresse de ses déterminations. Le jour où une compagnie permettra à un tiers, quel qu’il soit, le plus élevé de tous comme le président du Conseil, ou le plus humble comme un juge de paix, de prononcer à sa place sur une question de discipline entre ses ouvriers et elle, l’industrie française aura reçu une atteinte dont elle aura bien de la peine à se relever.

Pourquoi M. Baudot a-t-il été renvoyé ? C’est, a-t-on dit, parce qu’il avait été nommé conseiller d’arrondissement, et qu’il avait dû quitter l’usine pendant sa campagne électorale. Si ce motif était exact, il appellerait déjà de sérieuses réflexions. Lorsqu’une compagnie fait un contrat de louage avec un ouvrier, et qu’elle promet de lui donner telle somme d’argent contre telle quantité d’heures de travail, est-il loisible à l’ouvrier, pour un motif même respectable, mais qui ne constitue pas un cas de force majeure et où sa volonté reste parfaitement libre de faire ou de ne pas faire, lui est-il permis de manquer à son engagement et d’exiger de la Compagnie qu’elle continue de remplir le sien ? L’admissibilité de tous à tous les emplois est un grand i principe ; cependant, huit citoyens sur dix, si ce n’est plus, sont obligés, par la nature de leurs occupations et les nécessités de leur existence ou de celle de leurs familles, de renoncer à la poursuite et à l’exercice de certains mandats. Les ouvriers seuls feraient-ils exception, et cette exception serait-elle fondée sur l’obligation imposée à la compagnie qui les emploie de leur payer un salaire quand même ils ne feraient aucun travail ? Il suffit d’énoncer simplement de pareilles propositions pour que le bon sens en fasse justice. Mais les mœurs sont indulgentes, et nous vivons à une époque où les compagnies industrielles n’ont garde de pousser leur droit à l’extrême. Elles auraient celui de dire qu’elles ne connaissent que l’ouvrier, qu’elles ignorent le conseiller municipal, ou le conseiller d’arrondissement, ou le maire, et qu’elles n’ont à payer que le travail qu’on leur fournit réellement. Le font-elles ? Non. Il n’en est pas une qui n’accorde à un ouvrier, dans une mesure raisonnable, les facilités dont il a besoin pour soutenir une candidature ou pour remplir un mandat électif. La seule condition qu’elles y mettent est qu’on leur demande une autorisation de s’absenter qui est indispensable, au lieu d’invoquer, ou plutôt de s’arroger d’autorité un droit qui n’existe pas. M. Baudot, depuis le commencement de l’année, a, dit-on, travaillé en moyenne un jour sur trois. C’est bien peu ! Il est vrai que, si un ouvrier est malade, il se fait porter manquant et un autre le remplace : M. Baudot s’appuie sur cette tolérance, qui s’applique à des cas toujours rares, pour justifier ses disparitions volontaires et multipliées. Comment admettre le change ? M. Baudot a été averti plusieurs fois que la Compagnie n’accepterait pas plus longtemps l’incorrection de sa conduite, et lui-même, un moment, a reconnu le bien-fondé des observations qui lui avaient été faites. Mais l’habitude ou le naturel l’a emporté. M. Baudot a continué de ne pas se montrer à l’usine. Pendant douze jours consécutifs, sans autorisation, sans avertissement préalable, il a déserté l’atelier. S’agissait-il, cette fois, d’une élection au conseil d’arrondissement ? S’agissait-il d’un mandat a briguer ou à remplir ? Pas le moins du monde : M. Baudot était allé à un congrès à Marseille. Il y a beaucoup d’élections par le temps qui court, trop peut-être, et de bons esprits estiment que le renouvellement de nos corps politiques ou administratifs se reproduit avec une fréquence excessive. Mais que sera-ce si à cette cause d’absence un ouvrier politicien ajoute celles qui dériveraient pour lui de la nécessité d’assister à des congrès ? Les élections, en somme, n’ont lieu qu’à des intervalles réguliers et dont les échéances sont connues et prévues d’avance : mais les congrès ! il y en a tous les jours. On ne citerait pas une semaine où il ne s’en tienne quelqu’un, sur un point de la France ou de l’Europe. Exigera-t-on des compagnies qu’elle entretiennent des ouvriers pour faire, de l’un à l’autre, le métier de voyageurs au profit de leurs camarades ? Si les ouvriers veulent avoir des représentans dans les corps électifs ou dans les congrès, soit ; personne n’y mettra obstacle ; mais qu’ils les paient ! Alors tout rentrera dans l’ordre, et on aura supprimé une des causes de grèves qui se reproduit le plus souvent, bien qu’elle soit la moins admissible de toutes.

Les verriers de Carmaux ont fini, bien qu’un peu tard, par s’en rendre compte : ils ont décidé de reprendre le travail, sauf à pourvoir par des cotisations individuelles ou collectives à la subsistance de M. Baudot. Ils auraient mieux fait de commencer par là. A supposer que M. Baudot ait été indûment renvoyé par la Compagnie, le moindre avocat, — malheureusement M. Jaurès n’est que philosophe, — lui aurait conseillé de poursuivre celle-ci devant les tribunaux en vertu de l’article 1780 du code civil. Cet article a été remanié il y a quatre ans tout exprès pour ouvrir une action en dommages-intérêts à ceux, ouvriers ou patrons, qui seraient lésés par une rupture illégitime du contrat de louage. La marche à suivre était donc toute tracée. On ne saurait reprocher au législateur de n’avoir pas prévu le renvoi injustifié d’un ouvrier et d’avoir laissé le malheureux sans défense. Il n’était pas besoin de mettre en œuvre pour cela l’énorme et lourd appareil de la grève. M. Jaurès s’en est-il souvenu tout d’un coup lorsqu’il a conseillé aux ouvriers de rentrer dans leurs ateliers ? Cela est peu probable. Il a vu que la grève, qu’on nous passe le mot, ne rendait pas ; que la Compagnie pouvait la soutenir très longtemps ; qu’elle était médiocrement populaire parmi les verriers eux-mêmes ; et que les ouvriers des autres industries, à Carmaux et ailleurs, montraient peu d’empressement à verser une cotisation pour l’entretenir. Les verriers de Carmaux gagnent des salaires très élevés. La grève, de leur part, semblait inexplicable : ils n’étaient pas intéressans. — Heureuse compagnie ! a pensé M. Jaurès. Après un repos de quelques jours à peine, les ouvriers vont se remettre docilement à son service ! Il convient du moins de lui faire expier sa victoire par quelques imprécations et quelques menaces bien senties. — En conséquence, le comité des verriers de Carmaux a envoyé aux autres verriers de France un manifeste très littéraire et très éloquent qui se terminait ainsi : « Réservons notre effort pour une action d’ensemble. Ni vos griefs, ni les nôtres ne s’oublient : ils s’accumulent. Les injustices et les violences subies par nous sont, elles aussi, un capital qui fructifie. Nos maîtres se tromperaient s’ils prenaient notre clairvoyance pour de l’oubli et notre sagesse pour une abdication. Soyons unis, camarades, et, à travers toutes les épreuves, ayons foi en l’avenir ! »

Tels sont les sentimens avec lesquels les ouvriers de Carmaux s’apprêtaient à revenir à l’usine. N’est-ce pas ceux que méritait la Compagnie ? Et que lui importait, au surplus, ce que pensaient les ouvriers pourvu qu’ils travaillassent à son profit ? Ainsi raisonnait M. Jaurès. On a cru généralement, comme lui-même, que la grève était finie : elle ne l’était pas, et c’est juste à ce moment qu’elle a pris une physionomie nouvelle et originale. La Compagnie s’est mise en grève à son tour. Quand les ouvriers ont voulu rentrer dans les ateliers, ils en ont trouvé les portes closes. Ils ont frappé, on ne leur a pas ouvert. Enfin, l’administrateur délégué, M. Rességuier, a fait afficher un placard ainsi rédigé : « Les ouvriers des verreries de Carmaux ayant quitté le travail sans motif, l’usine est fermée par ce fait. La Société, dans leur intérêt, croit devoir les avertir qu’elle ne peut prévoir quand et dans quelles conditions la réouverture aura lieu : à chacun, par conséquent, de prendre tel parti qui lui convient. » S’il y a eu jamais une surprise profonde, c’est celle qu’ont éprouvée les verriers en lisant ces quelques lignes sèches et tranchantes. La brièveté de M. Rességuier les a déconcertés. Quant à M. Jaurès, il a écrit à M. le président du Conseil une très longue dépêche, dans laquelle, après avoir fait le procès de la Compagnie, il a juré de garder son sang-froid jusqu’au bout, « car, il lui paraît impossible qu’il n’y ait pas une protestation de toute la France républicaine. Mais, ajoute-t-il aussitôt en termes menaçans, il se peut que les ouvriers, exaspérés par l’injustice et la misère, se laissent aller à de justes ressentimens et répondent enfin à la violence par la violence. Au jour du danger, je serai avec eux, devant eux, et si le gouvernement et les patrons ont le triste courage de faire tirer sur ces braves gens, coupables avant tout d’être républicains, que le sang versé retombe sur le triste régime qui, sous le nom usurpé de république, aura préparé ou toléré un tel crime ! »

Non, les ouvriers de Carmaux ne sont pas coupables, avant tout, d’être républicains, et l’on ne voit pas ce que la république vient faire ici. Les lois qui régissent les rapports des patrons et des ouvriers sont indépendantes des formes politiques : elles sont les mêmes en Angleterre ou en Allemagne qu’en France ou aux États-Unis. Nous sommes d’ailleurs tentés de croire que les verriers de Carmaux ne sont coupables de rien du tout, sinon de s’être laissé duper par quelques meneurs et égarer par la parole sonore et décevante du plus éloquent d’entre eux. Ils commencent à s’apercevoir de la faute qu’on leur a fait commettre. M. Jaurès promet de mourir avec eux : il y a trois semaines qu’il a fait ce serment oratoire, et, grâce à Dieu ! la tranquillité n’a pas cessé de régner à Carmaux. Il est vrai que M. Jaurès a promis aussi des subsides pour vivre, dût-il aller lui-même les solliciter à travers la France dans une série de réunions publiques où il mettrait à nu les infamies de l’ordre social actuel. Mais avant de commencer cette tournée destinée à être plus ou moins fructueuse, le tribun socialiste est allé se reposer dans une maison de campagne qu’il possède aux environs d’Albi, et d’où il est peu sorti depuis lors. Le correspondant d’un grand journal a causé avec lui à Bessoulet : il l’a trouvé « lisant, pour se distraire, Béatrix de Balzac ». On ne peut que l’en louer ; les passions les plus violentes ont, par moment, un impérieux besoin de se détendre ; mais les verriers de Carmaux n’ont pas à leur portée des distractions du même genre. Que feront-ils pour passer le temps et pour subsister en attendant ? « Je me dois à moi-même, cause directe de leur malheur, a dit M. Jaurès, de les soutenir, de consacrer tous mes efforts à rendre leur lutte possible et leur victoire certaine. » Il y a quinze jours que M. Jaurès tenait ce langage : qu’a-t-il fait depuis lors ? ! C’est à peine s’il vient enfin de se mettre en route pour prêcher sa croisade. On remarquera qu’il se donne comme étant la « cause directe » du malheur des ouvriers. Veut-il dire par là que, ayant imprudemment conseillé la grève, il se sent moralement responsable de toutes les suites qu’elle peut avoir ? Sa pensée est tout autre. M. Jaurès ne voit que lui, lui seul dans la grève. Il se croit persécuté. Il est convaincu que M. Rességuier et M. le préfet du Tarn n’en veulent qu’à sa personne, et que la lutte engagée n’a pas un objet économique, mais un but politique, moins encore, un but électoral. On veut, lui, M. Jaurès, le « déraciner de son siège » de député. C’est lui qu’on vise à travers les ouvriers, et, pour se défendre lui-même, il doit commencer par venger les syndicats de Carmaux. Dans son imagination enfiévrée, son affaire personnelle prend le dessus sur la question générale. On s’explique dès lors qu’il se regarde comme la cause directe de tout ce qui arrive, et qu’il confonde volontiers son intérêt avec celui des ouvriers. Reste à savoir si ceux-ci persisteront longtemps encore dans la même confusion.

M. Jaurès défend son mandat : c’est son droit. Quant à la Compagnie, elle use du sien. On a pu se demander au premier abord si elle en usait bien à propos. Peu à peu la lumière s’est faite à ce sujet. M. Rességuier a rappelé les conversations qu’il avait eues, il y a quelques mois, avec les délégués des ouvriers. Il a même reproduit une lettre écrite par lui, dès le mois de mai dernier, à la Dépêche de Toulouse. Certes, on ne peut pas lui reprocher d’avoir pris les ouvriers en traître. Il leur a fait remarquer, dès cette époque, qu’ils étaient les mieux payés de tous les verriers de France, et le fait n’a pas été nié. Il a ajouté que, si une grève venait à éclater, la Compagnie entendait reprendre toute sa liberté, qu’elle ne réintégrerait que les ouvriers dont elle aurait besoin, enfin et surtout qu’elle modifierait ses tarifs. Impossible d’être plus clair ni plus précis. On dit maintenant que la Compagnie a des réserves considérables en magasin et que l’interruption du travail, loin de lui nuire, tourne à son avantage. C’est bien possible ! Mais ne le savait-on pas ? L’avait-elle dissimulé ? N’avait-elle pas été d’une franchise parfaite dans l’aveu de ses intentions éventuelles ? Les ouvriers enfin n’étaient-ils pas depuis longtemps avertis et prévenus ? Dès lors il pouvait être de l’intérêt personnel de quelques politiciens que la grève éclatât ; mais que ce fût de celui des ouvriers, nous le nions. M. Rességuier se contente aujourd’hui d’exécuter point par point ce qu’il avait annoncé. Il le fait froidement, résolument. Quel moyen d’action a-t-on contre lui ? S’il s’agissait de l’exploitation d’une mine, les socialistes ne manqueraient pas de réclamer la déchéance de la Compagnie et le retrait de son privilège. Mais il s’agit d’une industrie privée : dès lors, que faire ? Les journaux du parti n’ont trouvé qu’un moyen — et ils osent le dire — d’amener M. Rességuier à composition. Pourquoi le gouvernement, dépositaire de la force publique, protège-t-il plus qu’il ne faut la personne de l’administrateur délégué ? Pourquoi défend-il à l’excès le matériel de la Compagnie, ses usines, ses fourneaux, etc. ? Ne pourrait-il pas se relâcher de sa surveillance ? Ne pourrait-il pas au moins faire entendre à M. Rességuier qu’il est sur le point de le faire ? C’est ainsi que les socialistes entendent le rôle du gouvernement, et qu’ils le rempliraient s’ils étaient aux affaires : et alors ce n’est pas l’héroïsme de M. Jaurès qui serait à l’épreuve, ni sa poitrine qui serait menacée. Voilà ce qu’écrivent en toutes lettres les journaux socialistes de Paris et de Toulouse. L’ombre sanglante de l’infortuné Watrin se profile complaisamment à travers leurs colonnes. La grève suit un cours trop tranquille à leur gré : n’y a-t-il pas lieu d’y mêler un élément nouveau et de répondre, suivant l’expression de M. Jaurès, « à la violence par la violence ? »

Mais quelle violence a-t-on faite aux ouvriers ? Si l’attitude prise par M. Rességuier inaugure une autre ère dans les rapports du capital et du travail, elle est légitime ; on ne saurait y opposer aucun argument de droit. Se propose-t-il de la pousser jusqu’à ses conséquences extrêmes, et à s’entendre dire : Summum jus, summa injuria ? Rien jusqu’ici ne le fait croire. Il annonce, au contraire, qu’il reprendra tous les ouvriers, sauf un petit nombre de meneurs. Quant aux tarifs, il accepte d’avance les plus élevés de ceux qui sont appliqués ailleurs dans la même industrie. Ce ne sont pas là des conditions draconiennes. Sans doute, quelques ouvriers seront exclus avec M. Baudot ; nous souhaitons que le nombre en soit le moins grand possible ; mais le nombre de ceux que conservera la Compagnie restera certainement supérieur à ses besoins. Pourquoi donc les rengagera-t-elle, sinon pour maintenir avec eux cette solidarité de travail et d’intérêts que les fauteurs de grève méconnaissent et troublent si souvent ? La Compagnie diminuera les chiffres de ses tarifs, il est vrai, mais si elle les maintient au maximum de ceux que l’on distribue ailleurs, pourra-t-on lui reprocher de céder à un inavouable sentiment de rapacité ? Elle a fait jusqu’à ce jour davantage ; on ne lui en a su aucun gré. Elle a sacrifié une partie de son intérêt ; on ne lui en a montré aucune reconnaissance. Elle a prévenu les ouvriers que, s’ils se mettaient en grève, elle se verrait dans l’obligation de prendre des mesures nouvelles ; les ouvriers ont passé outre et se sont mis en grève. Il faut être juste, même pour les patrons. Eux aussi sont des hommes, et lorsqu’ils voient leurs intentions méconnues et dénaturées, leurs intérêts toujours menacés et souvent foulés aux pieds, leur caractère travesti, leur existence même dénoncée à la vindicte ouvrière, on comprend que leur bonne volonté éprouve quelque lassitude et qu’un peu d’amertume leur vienne au cœur. S’ils n’ont pas toujours eu un assez prudent souci de la situation personnelle de quelques politiciens, peut-on leur reprocher de n’avoir pris aucun soin de celle des ouvriers ? Le public ignorait que les verriers de Carmaux étaient les mieux rétribués du monde ; il a été étonné de l’apprendre au moment même où ceux-ci se mettaient en grève. En revanche, il ne l’a pas été de voir que les autres ouvriers, auxquels on demande un prélèvement sur leur maigre salaire pour entretenir les grévistes, se montrent peu empressés à l’opérer. Il attend le dénouement de la grève de Carmaux sans parvenir à s’y intéresser. Dès maintenant les responsabilités sont établies à ses yeux, et les événemens futurs auront de la peine à les déplacer.

Et puis, il y a une question plus haute, qui commence à préoccuper les esprits. L’industrie, la grande industrie est-elle possible, peut-elle se développer ou simplement durer dans les conditions nouvelles qu’on prétend lui imposer en France ? A cette question il faut avoir le courage de répondre que non. Nous sommes partout surveillés, menacés par nos rivaux étrangers ; nous avons à soutenir contre eux une lutte de tous les instans ; la moindre défaillance, parfois même une simple distraction, peut nous fermer un des marchés de l’univers ; aux grandes nations contre lesquelles nous luttions déjà avec peine, d’autres sont venues s’ajouter dont l’esprit d’initiative, l’audace créatrice, l’expansion à travers les continens et les mers, devraient être pour nous un sujet d’inquiétude et presque d’effroi ; — et c’est le moment que nous choisissons pour déchaîner une guerre intestine de patrons et d’ouvriers et pour poser entre eux avec arrogance les revendications extrêmes du socialisme ! Dans les congrès internationaux qui se tiennent chaque année, ou même plusieurs fois par an, nous constatons, avec un peu d’humiliation, la supériorité d’esprit pratique et de bon sens inflexible que les ouvriers étrangers ont sur les nôtres, et aussi la préoccupation intransigeante avec laquelle ils mettent leurs intérêts et celui de leur pays au-dessus de toutes les théories, de tous les systèmes, de toutes les chimères ; — et cette constatation une fois faite, nous voyons nos ouvriers revenir dans leurs ateliers, puis, sous l’inspiration de politiciens qui n’ont de commun avec eux ni les inspirations, ni les aspirations, ni la manière de penser, ni même celle de parler, poursuivre à travers de cruelles épreuves la réalisation de ces rêves dont les autres n’ont point voulu. La sécurité, du moins une certaine dose de sécurité est indispensable à l’industrie comme au commerce ; elle manque de plus en plus. Aussi le capital, cet infâme capital qui est l’objet de tant de colères mêlées d’envie, devient-il timide, hésitant, peureux. Le temps approche où il fera défaut pour les grandes entreprises. Dès qu’on ne peut plus en faire de bonnes sans être accusé de malhonnêteté, qui voudra s’adonner aux affaires ? Dès qu’on ne peut plus diriger une industrie prospère sans être traité par ses ouvriers en suspect et même en ennemi, qui voudra accepter une telle charge ? On s’étonne, on s’émeut, quelques personnes s’indignent de l’attitude de la Compagnie de Carmaux : que dira-t-on le jour, — et peut-être est-il prochain, — où une compagnie, en présence de grèves sans cesse renouvelées, déclarera qu’elle renonce à une entreprise où elle ne trouve plus la rémunération de son argent et de ses peines, et qu’elle renvoie ses ouvriers parce qu’elle liquide ? Cela se verra, et on verra aussi les capitaux français chercher au-delà des frontières un emploi avantageux qu’ils ne trouveront plus en France. Le socialisme n’est qu’à ses débuts, et, quoi qu’on en dise, nous ne croyons pas qu’il soit en croissance ; les dernières manifestations qui viennent d’avoir lieu n’ont pas tourné à son avantage ; mais, s’il en était autrement, et si les progrès dont il se vante correspondaient en effet aux vœux et aux prophéties de ses représentans, c’en serait bientôt fait de l’industrie française. La poule aux œufs d’or à laquelle nous devons une grande partie de notre richesse nationale cesserait de produire, bientôt de vivre, et enfin de faire vivre quelques milliers de patrons ou d’actionnaires et plusieurs millions d’ouvriers. Le danger de l’avenir est là, et il faut le regarder en face. Aussi M. Rességuier, quels qu’aient été les motifs de la résolution qu’il a prise et quel que soit le parti qu’il prendra par la suite, aura-t-il rendu un service signalé en rappelant aux ouvriers ce qu’est un contrat. Il était bon de leur faire sentir par une leçon de choses que, si les patrons ont des responsabilités, ils en ont eux aussi, et qu’elles pourraient subitement devenir lourdes à leurs épaules. La grève de Carmaux n’aura pas été inutile si elle fait entrer cette idée dans leurs esprits.

Après cette grève, qui attire encore tous les regards, est-il permis de dire un simple mot de celle de Champagnac-les-Mines ? Elle s’est terminée à la satisfaction générale, et, fait sans précédent, la direction de l’entreprise d’une part et les ouvriers de l’autre ont adressé des remerciemens au préfet du Cantal et au sous-préfet de Mauriac. Nous n’avons qu’à y joindre les nôtres. Cette grève, on le voit, pourrait servir d’exemple, sauf en ce qui concerne sa durée. On ne s’expliquerait guère qu’elle ait pu se prolonger pendant trois mois, si on ne savait que la plupart des ouvriers étaient du pays, et qu’ils sont allés travailler dans les champs pendant la belle saison, ce qui vaut bien autant que de travailler sous terre. Lorsque la fenaison, puis la moisson ont été faites, ils se sont montrés mieux disposés envers la société minière ; l’accord s’est fait par l’entremise de l’administration préfectorale, et la grève s’est terminée par une fête où l’on a dansé sous les plis du drapeau français et du drapeau russe. Tout est bien qui finit bien. Il ne faut pourtant pas croire que la grève de Champagnac ait présenté d’un bout à l’autre le caractère d’une idylle. Si l’ordre n’a pas été troublé, et si une trentaine d’ouvriers ont pu, du premier au dernier jour, rester au travail et trouver une protection efficace contre de terribles menaces, c’est parce que M. le préfet du Cantal n’a toléré aucune « patrouille », aucun cortège des grévistes. L’attitude de ceux-ci a été d’ailleurs très différente, suivant qu’ils étaient plus ou moins directement soumis aux influences des députés et des journalistes socialistes. Livrés à eux-mêmes, ils étaient toujours prêts à la conciliation, et, au moins à deux reprises, l’accord s’est fait, pour se rompre ensuite, précisément sur les bases qui ont été finalement adoptées. Ici, comme à Carmaux, il s’agissait d’un ouvrier renvoyé, ou plutôt mis à pied pendant vingt-quatre heures. Ses camarades ayant pris fait et cause pour lui, la direction de la mine, qui déjà avait été en butte aux injonctions du syndicat et qui avait eu plus d’une fois le tort d’y céder, a voulu faire un exemple : elle a renvoyé dix ouvriers. Telle a été l’origine du conflit. En fin de compte, la direction a maintenu le renvoi de cinq ouvriers, et, comme quatre d’entre eux s’étaient déjà éliminés eux-mêmes sous divers prétextes, l’exclusion n’a porté réellement que sur un. A partir de ce moment, la grève n’avait plus aucune raison d’être : elle a continué toutefois pendant quelques semaines encore, parce que les députés et les journalistes socialistes qui s’étaient transportés dans le Cantal ne voulaient à aucun prix la laisser finir : ils en vivaient, et même assez joyeusement. Les ouvriers ont fait un jour le compte de ce que leurs « hôtes » leur coûtaient, et ils s’en sont émus. Après avoir acquitté la note de quelques-uns d’entre eux, ils ont dû payer aussi leur retour à Paris ou ailleurs. Ces messieurs, au surplus, ne voyageaient pas, ou ne restaient pas longtemps seuls. Mais nous ne voulons pas écrire aujourd’hui la chronique anecdotique d’une grève, toute piquante qu’elle puisse être. On ne saurait croire à quel point les ouvriers sont quelquefois bernés et exploités par leurs défenseurs ! Il est vrai que Carmaux avait accaparé les premiers sujets ; Champagnac-les-Mines n’a eu que des artistes moindres, mais combien pittoresques ! Lorsque les députés ont été partis et deux des principaux meneurs arrêtés, la paix s’est faite comme par enchantement. On a été tout surpris de ne s’être pas entendu plus tôt. Puisse la grève de Carmaux avoir, sans trop de retard, une conclusion aussi satisfaisante !


FRANCIS CHARMES.


Membre de l’Académie des Sciences morales, professeur à la Faculté des lettres de Paris, directeur honoraire de l’École française de Rome, dont il avait été presque le fondateur, Auguste Geffroy était aussi l’un des plus anciens et des plus fidèles collaborateurs de cette Revue. Comme il venait à peine de quitter Rome quand il est*mort, c’est le directeur de l’École française que l’on a loué surtout en lui, et avec raison, si, de l’une de ces Écoles dont les élèves sont déjà des maîtres, il avait su faire non seulement tout ce que l’on avait souhaité qu’elle devînt, mais quelque chose encore de plus : nous voulons dire un vrai centre d’influence française à Rome. C’est pourquoi ce ne sont pas seulement ses élèves qui lui ont rendu publiquement témoignage, mais il ne laissera pas moins de regrets dans cette société romaine où ses qualités personnelles de, tact et de courtoisie étaient aussi appréciées que sa science ; et aucun Français, depuis 1875, n’a franchi le seuil du palais Farnèse sans en rapporter des souvenirs qui font pour lui d’une perte publique un chagrin et un deuil privés.

Mais c’est l’écrivain qui nous appartient ici d’une façon plus particulière, ayant commencé de collaborer à la Revue voilà plus de quarante ans maintenant écoulés. Pour ses débuts, il s’était emparé d’un vaste domaine qu’aucun Français, avant ni depuis lui, n’a peut-être exploré plus consciencieusement ni mieux connu que lui : c’est le domaine Scandinave. À peine sortant de l’École normale, il lui avait semblé que, dans le grand partage qui s’était fait des études historiques, si l’érudition française n’avait pas mesuré leur part à l’Angleterre et à l’Allemagne, à l’Espagne et à l’Italie, elle avait peut-être un peu négligé la Suède et le Danemark ; — et pourtant que de liaisons leur histoire n’avait-elle pas eues jadis avec la nôtre ! C’est ce que l’on put voir dans les belles études qu’il nous donna de 1850 à 1865, — archéologiques et historiques, littéraires et politiques, — dont on fut unanime à reconnaître l’intérêt, mais dont on ne comprit pas ou dont on affecta de ne pas comprendre les avertissemens prophétiques. Les savantes Introductions qu’il a mises aux recueils des Instructions diplomatiques données à nos ministres en Suède et en Danemark résument cette partie de son œuvre.

Une autre partie n’en est pas moins intéressante et n’a pas été moins remarquée : c’est celle qu’il a consacrée à la discussion, si délicate et si difficile, de l’authenticité des Lettres de Marie-Antoinette et de la Correspondance de Mme de Maintenon. Et, en effet, on ne saurait faire preuve ni de plus de courtoisie dans la discussion ; ni d’une connaissance plus précise et plus étendue, plus scientifique et plus intime de l’histoire d’un temps ; ni de plus de rigueur et d’ingéniosité dans la méthode. Deux grandes publications sont encore sorties de là : un Choix des Lettres de Mme de Maintenon, qui nous la montre dans la vérité de son rôle historique, infiniment moins considérable et surtout moins actif que ne persistent à le croire quelques historiens dont la manie est de voir partout des « histoires de femmes » ; et les trois volumes de la Correspondance de Marie-Antoinette avec Marie-Thérèse, publiés en collaboration avec M. d’Arneth. Ceux-ci ont réduit à leur juste valeur de nombreux recueils apocryphes : vengé une reine de France et (une impératrice d’Allemagne d’imputations calomnieuses, et renouvelé l’histoire intérieure du règne de Louis XVI.

Cependant, comme si tant de travaux ne suffisaient pas à l’active et méthodique curiosité de notre savant collaborateur, ni l’histoire de la Révolution, ni celle des « Alliances du Nord », si complexes et si compliquées l’une et l’autre, ne l’avaient détourné du commerce de l’antiquité. A la préoccupation des choses de la politique toute contemporaine, dont il ne se lassait pas de suivre les vicissitudes, il joignait le, goût persistant de l’érudition ; et d’une série d’études sur Marie-Antoinette, avec autant de sûreté que d’aisance, il aimait à passer à une série d’études sur Rome et les Barbares. Nos lecteurs ne peuvent pas les avoir oubliées. Conçues et écrites au lendemain de nos désastres par un homme qui les avait vus lentement se préparer, elles sont tout animées du plus ardent patriotisme, et pourtant admirables de froide et de sereine impartialité.

Qu’ajouterons-nous à ces quelques lignes ? qu’une telle vie, si bien employée, commande le respect ? Mais nous dirons plutôt que ceux qui ont connu Geffroy savent ce qu’il cachait de bonté réelle et de sensibilité profonde sous une apparence de réserve qui écartait de lui les affections banales. Et nous dirons encore, — tant il avait de jeunesse d’esprit, — que nous ne nous attendions pas qu’il dût sitôt disparaître. Mais, en exprimant tout le chagrin que sa perte nous cause, et en nous associant au deuil des siens, nous ne le plaindrons cependant pas trop. Il a rempli tout son mérite ; sa vie a été belle, son œuvre a été féconde ; et le bonheur enfin ne lui a pas été refusé de mourir en travaillant, qui est le plus grand sans doute que pût rêver un homme comme lui.


Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.

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