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Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1885

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Chronique n° 1267
31 janvier 1885


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



31 janvier.

Cette année, qui commence sans éclat et sans élan, va donc être à peu près tout entière aux élections, c’est-à-dire aux agitations stériles, aux brigués, aux hâbleries de factions, aux programmes menteurs, et aussi peu que possible aux affaires sérieuses du pays. Tous les pouvoirs vont passer par l’épreuve du scrutin. Avant qu’un an soit écoulé, c’est M. le président de la république qui aura un successeur à l’Elysée ou qui verra s6ri consulat prolongé par le vote d’un congrès réuni pour la circonstance. Avant que l’été soit fini ou peut-être avant qu’il ait commencé, si les politiques du jour voient quelque avantagé de parti à précipiter une dissolution, c’est la chambre des députés qui comparaîtra devant le suffrage universel consulté dans ses comices, selon la vieille rubrique. Pour aujourd’hui, c’est le sénat qui vient d’ouvrir la série des expériences de scrutin par un renouvellement partiel, par l’application de la loi électorale récemment votée dans l’intérêt des candidats républicains, comme on en a fait assez naïvement l’aveu. L’opération ne date que d’hier, du 25 janvier ; les opérateurs l’ont exécutée sans douleur, et maintenant la session qui avait été interrompue après un seul jour de séance où le nouveau ministre de la guerre avait eu le temps de faire sa première apparition, cette session reprend son cours avec ce qu’on peut appeler le sénat de la révision, en attendant la chambre, qui sera peut-être l’élue du scrutin de liste, et le président de la république, qui sera à son tour l’élu des assemblées nouvelles. Le cycle alors sera complet ; toutes les cérémonies de l’évolution constitutionnelle seront accomplies, — sauf l’imprévu qui trouble quelquefois les fêtes les mieux préparées et qui peut déranger le programme.

Qu’en est-il pour le moment, cependant, de cette première manifestation électorale qui vient d’ouvrir l’année, et qu’en peut-on augurer pour l’avenir, pour la fixité et le jeu des institutions, pour la direction de la politique de la France ? Ce n’est ici évidemment qu’un préliminaire assez vague, un signe peu décisif de l’état des esprits et des opinions, d’autant plus que le soin qu’on a mis à diriger ou à préparer le vote par des artifices de législation, par des déplacemens calculés d’influences, par un remaniement arbitraire de l’électorat sénatorial, était fait pour obscurcir ou atténuer d’avance la signification de cette première manifestation. Telles qu’elles sont toutefois, ces élections sénatoriales du 25 janvier gardent encore leur prix. Elles montrent à travers tout une certaine tendance dominante, des dispositions d’opinion et peut-être, au fond, une assez grande fatigue déguisée sous de l’indécision t elles ont leurs traits généraux et elles ont aussi leurs excentricités, leurs bizarreries. Une des plus curieuses excentricités de ce dernier scrutin du 25 janvier, c’est assurément l’élection sénatoriale de Paris, de la ville reine, qui, depuis trop longtemps s’est attribué le privilège de donner, par ses choix, des énigmes à déchiffrer au pays tout entier et à l’Europe.

On finira bientôt par ne plus s’y reconnaître. Paris, qui avait un sénateur à nommer, avait à choisir en ire deux ou trois candidats offerts à ses suffrages. L’un, M. Spuller, sans être une notoriété de premier ordre, n’est pas non plus un inconnu ; ce n’est pas surtout, on en conviendra, un réactionnaire. C’est un des chefs de la majorité républicaine dans le parlement, un esprit laborieux, un peu massif, traînant un assez lourd bagage de banalités démocratiques et anticléricales, mais ayant assez de bon sens pour comprendre que la stabilité est un bien, même sous la république, et qu’il y a des conditions de gouvernement dont aucun régime ne se passe impunément. Ce qu’il pense sur la nécessité de ne pas tout livrer à l’aventure, il l’a dit non sans courage. Chose étrange, M. Spuller était un modéré à Paris ! L’autre candidat était un radical suffisamment obscur, qui n’avait d’autre titre que de souscrire des deux mains au programme savamment libellé des revendications nouvelles : révision intégrale de la constitution par une assemblée constituante, suppression du sénat, subordination du pouvoir exécutif, séparation de l’état et de l’église, élection de la magistrature, émancipation de Paris, décentralisation communale, mandat impératif, etc. Quel est le nom de ce personnage consulaire aspirant au mandat sénatorial pour supprimer le sénat et bien d’autres choses encore ? Peu importe, il a l’étiquette du programme démocratique le plus perfectionné. Entre ces candidats, c’est le radical qui a été choisi, non-seulement contre M. Spolier, mais encore contre M. Clemenceau, qui présentait, quant à lui, un autre radical tout aussi étonnant. Paris, le nouveau Paris électeur, a décidément une passion malheureuse pour tout ce qui est inconnu et médiocre. Il fut un temps où la grande ville, qui a toujours été une citadelle d’opposition, le foyer de toutes les frondes contre les gouvernemens, avait du moins l’orgueil de se faire représenter dans les assemblées par des hommes qui étaient l’honneur et l’illustration du pays. Aujourd’hui, Paris, tel qu’on le fait depuis quelques années, semble être à la recherche de toutes les médiocrités pour les envoyer au sénat, à la chambre et au conseil municipal : de sorte que cette ville, qui est comme le foyer central du pays, qui réunit toutes les lumières, les corps savans, les traditions de sociabilité française, les puissances financières et industrielles, se trouve en définitive représentée, à part quelques exceptions qui échappent aux classifications de partis, par tout ce qu’il y a de plus obscur dans une démagogie de quartier. On en est là ! Et lorsque ces étranges représentai de la glorieuse cité parlent de Paris, de ses droits, de son ascendant, de sa primauté, ils ne s’aperçoivent pas que, s’il n’y avait qu’eux, Paris ne serait plus Paris et aurait bientôt perdu tout son prestige devant la France comme devant le monde ; ils ne voient pas que chacune de leurs victoires rend plus sensible ce phénomène extraordinaire de la plus puissante des villes représentée et, jusqu’à un certain point, gouvernée par des personnages de hasard. C’est la moralité de ce scrutin du 25 janvier ; mais, après tout, ce n’est qu’un incident. Il n’y a qu’un démagogue de plus dans nos assemblées, et ce n’est pas une excentricité parisienne qui marque le vrai caractère de ces élections sénatoriales accomplies l’autre jour au même instant dans plus de quarante départemens de la France.

Le fait est que, dans leur ensemble, ces élections du 25 janvier restent assez difficiles à définir. Que veulent-elles dire réellement ? Il est vrai, nous en convenons tout de suite, elles ne sont pas précisément conservatrices, en ce sens qu’elles ont momentanément banni du Luxembourg quelques-uns des chefs les plus brillans ou les plus autorisés des partis conservateurs. Les républicains ministériels et leurs alliés, qui sont si riches d’illustrations et de talens, tenaient avant tout à exclure des assemblées de la république des orateurs importuns comme M. le duc de Broglie. Ils avaient préparé leur loi électorale justement pour atteindre ce but ; ils avaient fait leurs calculs, ils avaient d’avance passé la revue des nouveaux électeurs, — et ils ont réussi, au moins dans l’Eure. Ils n’ont pas pu réussira l’égard de M. Rocher, qui, en ce moment, même était éprouvé par le plus cruel malheur de famille et qui malgré son éloignement, n’a pas moins réuni une imposante majorité dans le Calvados ; mais M. le duc de Broglie est resté sur le champ de bataille, et avec lui quelques autres conservateurs ont perdu leurs sièges dans la Dordogne, dans la Charente-Inférieure. C’est la grande victoire fort célébrée au camp officiel ! Les dernières élections sénatoriales ne sont donc pas conservatrices, à ne considérer que le résultat matériel et immédiat du scrutin. Sont-elles républicaines ? Elles le sont assurément ; elles sont même, si l’on veut, ministérielles, opportunistes, en ce sens que, si elles ne sont pas conservatrices, elles ne sont pas non plus révolutionnaires, puisque les radicaux de province qui se sont présentés avec le programme des élections parisiennes ont eu vraiment peu de succès. Toute la question est de savoir ce qu’il y a réellement dans ce fait, qui semble assez compliqué, qui l’est certainement, et qui n’est en définitive que l’expression de l’état général de l’opinion. Au fond, que veut et qu’a voulu dire le pays ? Il a traduit ses perplexités et ses embarras dans son vote. En choisissant les candidats républicains qui se sont présentés à lui, le plus souvent avec l’appui de l’administration, il a donné son suffrage au gouvernement légal plutôt qu’à ceux qu’on lui a représentés comme disposés à renverser la république au risque d’une révolution qui est toujours pour lui un inquiétant inconnu. Il a prêté le concours qu’on lui demandait ; mais il n’a sûrement pas voulu voter pour tout ce que bien des républicains mettent sous ce nom de république, pour les aventures sans issue, pour la désorganisation de l’armée, pour les guerres religieuses sans fin, pour les agitations révolutionnaires des réunions publiques, pour les dépenses démesurées, pour le désordre financier et pour les nouveaux impôts qui en sont l’inévitable conséquence. A dire vrai, le pays tel qu’il est, tel qu’il apparaît, représente une masse conservatrice par tous ses instincts, par son essence, et donnant son appui au gouvernement qui existe, pour obtenir de lui la stabilité qu’il désire, la sécurité dont il a besoin, la paix qui est la garantie de son travail et de son industrie, l’ordre dans sa vie intérieure comme dans les finances publiques. C’est tout le secret de l’antipathie qu’il a témoignée pour les radicaux aux élections dernières, antipathie qui n’est point allée cette fois encore jusqu’à le pousser vers les conservateurs de tradition et d’opinion, mais qui peut le conduire un jour ou l’autre à des manifestations plus accentuées. De telle façon que ce scrutin du 25 janvier, qui est certainement encore une victoire républicaine, peut en même temps passer pour un avertissement donné à ceux qui se sont chargés de diriger la république.

Les républicains, qui, avec des entraînemens souvent dangereux et des idées fausses, gardent quelque prévoyance, quelque raison, sentent bien eux-mêmes que la France n’est pas faite pour être traînée d’aventures en aventures, d’agitations en agitations jusqu’à un radicalisme destructeur. Ils comprennent que le premier danger est de laisser entrevoir au pays que la république ne peut pas lui assurer l’ordre et le gouvernement régulier dont il a besoin, qu’elle doit fatalement se confondre avec l’anarchie des programmes révolutionnaires ; ils s’en préoccupent visiblement, et c’est là sans doute l’explication du langage de quelques-uns d’entre eux après comme avant les élections. M. Spuller, qui a été vaincu malgré un discours courageux, — ou peut-être à cause de ce discours, — n’a point hésité à dire devant ses électeurs qu’il ne s’agit plus de se nourrir d’espérances chimériques et d’illusions dangereuses, que la république doit avoir une politique nationale, être la république de tous et non d’un parti, qu’il redoute, quant à lui, le règne trop absolu de la démocratie, que ceux qui lui disent qu’elle peut tout la flattent et la corrompent. L’échec que M. Spuller a essuyé n’est point sans doute de nature à lui prouver qu’il s’est trompé en réclamant pour la démocratie une règle et un frein. M. Challemel-Lacour, qui a été victorieux dans les Bouches-du-Rhône, malgré l’intervention de M. Clemenceau et « autres personnages de marque » contré lui, M. Challemel-Lacour a écrit, au lendemain de son élection, une lettre où il flagelle de sa verve la plus acérée le « radicalisme sectaire et vide, » les H républicains purs et farouches. » L’ancien ministre des affaires étrangères ne cache pas son dédain pour la « puérilité de la politique de programmes, » pour le « Syllabus radical élaboré dans quelque consistoire de députés et exhibé pour servir de catéchisme à la démocratie, de guide-âne à ses élus. » M. Challemel-Lacour a l’ironie hautaine et tranchante contre l’extravagance révolutionnaire, même contre les « notables du Palais-Bourbon, » qui rédigent des consultations pour la province. Que signifie ce langage, si ce n’est qu’on sent qu’il y a dans le pays des craintes à apaiser, des vœux à satisfaire, un instinct profond et invariable des garanties nécessaires ? Pour tous le premier et le dernier mot, c’est qu’il faut à la France un gouvernement, de la stabilité, une politique de sens commun et de raison pratique. Si c’est là vraiment la moralité qu’on dégage des élections dernières, rien de mieux assurément, et si le ministère lui-même est disposé à s’inspirer de ces idées, ce serait encore de bon augure ; mais, c’est ici justement que ceux qui sentent le mal et qui parlent le mieux se trouvent dans une situation fausse pour trouver le vrai remède et pour agir.

Le malheur des républicains, depuis qu’ils sont au pouvoir, c’est de s’être montrés aussi infatués qu’imprévoyans, de n’avoir compris ni la situation du pays, ni leur propre rôle, d’avoir abusé de tout et d’avoir même changé le sens des mots. Ils ont cru assurer la république et fonder un gouvernement en désorganisant toutes les forces sociales et politiques, en livrant toutes les garanties, en flattant des passions de parti et de secte, en cherchant leur appui non dans les opinions modérées et sensées du pays, mais parmi les turbulens et les faméliques, parmi ces radicaux, auxquels on dit parfois de gros mots sans cesser de les ménager, en espérant les avoir encore pour alliés. Et c’est ainsi qu’on est arrivé assez vite à cet état singulier où toutes les idées et les plus simples notions de régularité sont confondues, où le conseil municipal de Paris brave tous les jours le gouvernement, sans parler du bon sens, et où un ancien préfet de police amuse le public avec les secrets d’une administration de l’état pendant que M. le ministre de l’intérieur lui-même fait du pseudo-socialisme dans ses discours en promettant aux ouvriers ce qu’il ne peut tenir. On est arrivé à cette situation où les compromissions de politique intérieure enchaînent la liberté du gouvernement jusque dans les affaires où les intérêts, le drapeau et l’honneur du pays sont engagés. Si ce qu’on appelle aujourd’hui faire du gouvernement consiste tout simplement à continuer ce qu’on a si bien pratiqué depuis quelques années, si M. le président du conseil croit se tirer d’affaire et suffire à tout avec des expédions, en palliant les déficits de finances jusqu’aux élections prochaines des députés, en dissimulant ses embarras du Tonkin, en changeant de ministre de la guerre, il est la dupe d’une étrange méprise. La majorité républicaine, qu’il se flatte d’avoir obtenue dans les élections sénatoriales, ne lui servirait à rien, si ce n’est peut-être à vivre d’une vie médiocre et contestée ; elle ne serait pour lui qu’un moyen de prolonger, d’aggraver une situation pénible pour le pays, dangereuse assurément pour la république elle-même, et il n’aurait puisé qu’une force apparente d’un instant dans ce scrutin du 25 janvier, dont il n’aurait pas compris le sens.

Quelles que soient d’ailleurs les idées ou les illusions de M. le président du conseil sur le caractère et la portée de ces élections d’hier, il y a un point de notre politique où il ne peut plus désormais différer de prendre un parti : c’est cette affaire du Tonkin et de la Chine qui se traîne depuis si longtemps dans les obscurités et les équivoques, que le pays est impatient de voir se terminer ou s’éclaircir. Ce qu’on demande à M. le président du conseil, ce n’est pas de pallier ses embarras ou de dissimuler les difficultés d’une entreprise d’où il faut sortir à l’honneur de la France, puisqu’on s’y est engagé ; ce qu’on lui demande, c’est d’avoir une opinion et une résolution, de mettre enfin quelque suite dans ce qu’il fait. Jusqu’ici, il faut bien l’avouer, il a eu un peu toutes les opinions et il a plus d’une fois changé de résolutions ; il a été tantôt pour l’occupation restreinte du Tonkin, tantôt pour l’extension de la conquête jusqu’à Lang-Son, un jour pour la politique des gages, un autre jour pour la guerre avec la Chine. A l’heure qu’il est, autant qu’on en peut juger par sa réponse à l’interpellation qui lui a été adressée dans la première séance de la session, il parait être pour une action sérieuse, décidée, et c’est pour cela évidemment que M. le général Lewal a été appelé au ministère de la guerre à la place de M. le général Campenon ; seulement c’est là toujours la question : Que va-t-on faire réellement ? Le nouveau ministre de la guerre, qui malgré une première apparition au Palais-Bourbon, a encore à établir ses relations avec la chambre, est peut-être lui-même assez embarrassé. Il l’a dit nettement : « Il faut terminer l’œuvre commencée. Nous sommes dans cette alternative : la retraite ou l’action ? Vous ne voulez pas la retraite, c’est donc l’action : nous vous obéirons ! » Tout est là en effet. C’est à M. le général Lewal de prendre assez d’autorité pour dénouer victorieusement cette éternelle affaire du Tnukin, aussi bien que pour défendre les intérêts de l’armée contre les projets de désorganisation qui ne cessent de s’agiter au Palais-Bourbon.

C’est donc un fait de plus en plus sensible et assez nouveau dans la politique européenne : les questions qui occupent et émeuvent même tous les cabinets, toutes les diplomaties, ne sont plus dans le vieux monde occidental, sur le Rhin ou sur le Danube, sur l’Escaut ou sur la Moselle ; elles sont un peu partout dans l’univers connu et inconnu, au Tonkin et à Formose, en Égypte et au fond du Soudan, dans la Mer-Rouge, sur les bords du Niger, à Madagascar et aux îles Fidji : c’est la passion régnante ! Tous les gouvernemens ont quelque part une injure à venger, une position nouvelle à conquérir pour protéger leurs nationaux, ouvrir des débouchés à leur commerce et civiliser des régions inexplorées. Ces jours derniers encore, le ministre des affaires étrangères de Rome, M. Mancini, interpellé sur l’envoi de quelques forces italiennes à Assab et peut-être à Massaoua, dans la Mer-Rouge, répondait que l’Italie ne pouvait « rester seule indifférente à ces sortes de croisades où se lancent toutes les puissances, » qu’elle ne devait pas « refuser son tribut à la civilisation. » L’Italie a cru le moment venu de se mettre en chemin à l’exemple de l’Angleterre, de l’Allemagne et de la France, d’avoir, elle aussi, sa politique coloniale. M. Mancini a pu d’ailleurs assurer avec raison qu’il n’y avait aucun péril à profiter de l’occasion en respectant les droits acquis par d’autres, et il a mis même une certaine poésie caressante dans son langage en comparant particulièrement l’Angleterre à u une riche matrone couverte de joyaux et qui ne peut pas trouver mauvais qu’il y eu ait quelques-uns sur le sein e sa jeune amie, l’Italie. » C’est donc plus que jamais entendu, tout le monde est à l’œuvre de la colonisation et de la civilisation. Après cela, il est bien clair que, dans ce mouvement universel, tout n’a pas la même importance, que parmi toutes ces questions qui s’agitent entre les cabinets, une des premières reste encore cette affaire « l’Égypte, que la conférence de Londres a laissée indécise, que l’Angleterre n’a pu jusqu’ici réussir à régler ni par les armes, ni par la diplomatie, ni par sa campagne du Soudan, ni par ses négociations avec l’Europe. Comment se dénouera-t-elle, cette question égyptienne, qui, entre toutes les autres, a cela de particulier qu’elle touche à l’état de l’Orient, à des problèmes d’équilibre général, à des intérêts très multiples, politiques ou financiers, et qu’elle n’appartient pas, par conséquent à l’Angleterre seule ? Le gouvernement anglais, avec plus de netteté et plus d’esprit de suite, aurait pu sans doute hâter la solution des difficultés lentement accumulées sur le Nil. Il ne l’a pas fait, embarrassé qu’il était peut-être par des affaires intérieures qui ont détourné son attention, et aujourd’hui il en est encore à savoir dans quelle mesure il donnera satisfaction aux intérêts européens, dont il est bien obligé de tenir compte, comment aussi il se tirera de cette campagne du Soudan, où il s’est engagé pour sauvegarder la sécurité de l’Egypte menacée parle mahdi. C’est le double aspect sous lequel se présente toujours cette affaire égyptienne. Tout est là. Diplomatiquement rien n’est décidé. Après l’échec de la conférence de Londres, le gouvernement de la reine Victoria a pris son temps pour préparer les propositions qu’il voulait soumettre aux cabinets du continent et qui étaient naturellement conçues dans l’intérêt britannique. Les cabinets à leur tour ne se sont point bâtés ; ils ont tenu à s’entendre, à se concerter, et ce n’est qu’il y a quelques jours seulement que la France s’est trouvée en lin de compte chargée de répondre aux propositions anglaises par des propositions nouvelles, convenues entre toutes les puissances, sauf l’Italie, qui, sans se séparer au fond de l’Europe, a tenu à garder une position particulière. L’Allemagne, l’Autriche, la Russie, ont appuyé la communication française par des notes à peu près analogues sinon identiques. Tout s’est passé d’ailleurs aussi courtoisement, aussi cordialement que possible, sans aucune affectation, sans aucune apparence de démonstration de nature à blesser les susceptibilités britanniques. Entre les propositions anglaises et les contre-propositions des puissances, cependant, il y a et il ne pouvait manquer d’y avoir des différences sensibles. Les cabinets du continent qui ont des intérêts et des droits sur le Nil réclament par-dessus tout une enquête internationale sur cette situation financière de l’Egypte à laquelle on leur demande de remédier. Provisoirement, pour suffire aux embarras trop évidens du trésor égyptien, ils suggèrent des expédiens qui ne sont pas les expédions anglais ; à une réduction des intérêts assurés jusqu’ici aux créanciers ils préfèrent un impôt temporaire qui engagerait moins la question ; à un emprunt garanti par l’Angleterre et insuffisant ils substituent un emprunt plus considérable, placé sous la garantie de l’Europe, impliquant par cela même le maintien de la surveillance européenne. Ils laissent entrevoir enfin la nécessité de consacrer par une convention nouvelle la liberté et la neutralisation de l’isthme de Suez. En un mot, aux propositions restreintes et trop britanniques de l’Angleterre, on répond par des propositions d’un caractère général, plus conformes aux conditions internationales de l’Égypte.

Il s’agit maintenant d« concilier toutes ces combinaisons qui, sans être, si l’on veut, absolument contradictoires, sont néanmoins encore assez différentes. Là est le point épineux. L’opinion anglaise, il est vrai, s’est montrée d’abord peu favorable aux propositions européennes ; elle a commencé par les rejeter comme une injure ou une usurpation, comme un retour offensif contre la prépondérance britannique sur le Nil. L’Angleterre, au dire de certains journaux, a seule tous les droits, et elle peut, elle doit les garder, sans faire des concessions qui seraient un aveu d’impuissance, qui n’auraient d’autre effet que de reconstituer un contrôle multiple aboli. Que parle-t-on d’ailleurs de l’unanimité de l’Europe ? L’Italie, malgré une adhésion apparente et calculée aux propositions européennes, se tient à l’écart, et M. Mancini le disait l’autre jour, « elle est parvenue à conserver une plus intime communauté d’intérêts avec l’Angleterre, » — cette communauté intime qui lui permet aujourd’hui d’aller à Assab. M. de Bismarck lui-même, dans un de ses derniers discours, en disait assez pour laisser entendre que, si on lui cède sur quelques points du globe qu’il ambitionne, il ne sera pas difficile sur le Nil et il pratiquera volontiers une fois de plus la politique de « donnant, donnant. » D’un autre côté, rien de plus aisé que de se passer de l’Europe en s’entendant, au besoin, avec la Turquie au sujet de l’Egypte. La Turquie ne demande pas mieux ; elle vient d’envoyer un de ses ministres à Londres, elle est toute disposée à se prêter aux vues britanniques, à la condition d’occuper elle-même quelques points de la Haute-Egypte. — En réalité, c’est là de la mauvaise humeur, c’est le thème de polémiques acerbes qui ne sont pas une solution, qui peuvent tout au plus ajouter aux difficultés de la vraie solution. L’Angleterre eût-elle tous les pouvoirs et toutes les libertés, elle ne serait pas moins intéressée à ménager, à respecter les intérêts et les droits des étrangers, à s’entendre avec l’Europe, sans laquelle elle ne peut, en définitive, rien terminer dans la vallée du Nil. Les Anglais éclairés savent bien quel danger il y aurait dans une occupation toujours contestée ou dans une intervention turque qui risquerait de rouvrir la question d’Orient tout entière ; et le gouvernement de la reine vient lui-même de montrer sa prévoyance, son esprit de conciliation, en acceptant les propositions françaises et européennes comme une base de négociation nouvelle. M. Gladstone aura sans doute des difficultés à vaincre, des ardeurs d’opposition à combattre, jusque dans le parlement, pour faire accepter une œuvre d’équité et de transaction ; il honorera certainement ses vieux jours en soutenant ces luttes, et il aura peut-être une force de plus s’il réussit jusqu’au bout dans cette campagne qu’il a entreprise au cœur du Soudan pour la délivrance de Gordon, l’héroïque gardien de Khartoum. C’est là, pour le moment, un autre côté et assurément la partie la plus saisissante, la plus dramatique de l’affaire égyptienne.

Pendant qu’on négocie ou qu’on va négocier en effet sur la situation de l’Egypte, les soldats anglais du corps expéditionnaire de lord Wolseley marchent à travers le désert au but qui leur a été assigné, à la délivrance de Khartoum et de cet étrange héros qui depuis un an est là en sentinelle perdue de son pays, attendant d’être relevé ! Lord Wolseley, en homme expérimenté qui s’est rendu compte de toutes les difficultés de l’entreprise dont il s’était chargé, a su se défendre de toute impatience et ne rien précipiter. Avant d’engager ses soldats dans les sables brûlans où la rencontre de l’ennemi était le moindre danger, où ils étaient exposés à souffrir des marches épuisantes et de la soif, il a voulu évidemment faire tous ses préparatifs, prendre toutes ses mesures, et ce n’est qu’il y a quelques semaines qu’il s’est décidé à mettre ses troupes en mouvement. Tandis qu’une colonne sous les ordres du général Earle était chargée de remonter le Nil, le général Herbert Stewart, avec quinze cents hommes, était dirigé à travers le désert sur Métammeh, dont la possession devait ouvrir le chemin de Khanoum. Le commandant en chef s’était porté sur Koni, prêt à soutenir ses lieutenans. Sir Herbert Stewart, après les marches les plus pénibles, a le premier rencontré l’ennemi le 16 janvier au soir ; aux abords des puits d’Ahou-Klea, où il était impatient d’arriver, il a trouvé devant lui un corps de l’armée du mahdi, fort de dix mille hommes, et accouru pour lui disputer le passage. Dès le 17 au matin, le combat s’est engagé, il a duré depuis les premières lueurs du jour jusqu’à cinq heures du soir. La lutte a été certainement des plus chaudes, puisque les Anglais ont eu encore une fois leur carré rompu par les soldats du mahdi, et que sur leur faible contingent, ils ont perdu près de deux cents hommes, dont dix-huit officiers tués ou blessés. Un des chefs les plus brillans de l’armée anglaise, connu par ses voyages aventureux et par son audace, le colonel Burnaby, a perdu la vie ; lord Saint-Vincent a été blessé. Les Anglais ont fini par rester maires du champ de bataille et des puits d’Abou-Klea, après avoir infligé à l’ennemi une perte de huit cents hommes. Ce n’était encore que le commencement. La petite colonne anglaise, remise en marche dès le lendemain matin, a eu sans cesse à combattre, jusqu’à une dernière affaire où sir Herbert Stewart a été lui-même assez grièvement blessa ; mais on touchait déjà au Nil, on approchait de Métammeh, et ce qui peut donner une importance décisive à cette série de combats livrés par les soldats de Stewart, c’est qu’en arrivant au Nil, on a trouvé des vapeurs envoyés de Khartoum par Gordon. Ainsi les Anglais communiqueraient déjà avec Khartoum ; ils sont maîtres d’une lie du Nil, où ils se sont établis. Ils ne sont pas sans doute encore au bout de leurs épreuves, ils peuvent avoir plus d’un combat à soutenir contre ces soldats du mahdi qui se battent énergiquement. Ils semblent du moins à peu près maîtres de la situation, et ils ont déjà assez fait en peu de jours pour montrer ce que peuvent des hommes intrépides, vaillamment conduits, — pour exciter l’émotion patriotique de l’Angleterre.

Qu’est-ce donc cependant que la vie contemporaine ? Tandis que le gouvernement d’une grande nation est occupé des plus sérieuses affaires et que des soldats meurent héroïquement au loin pour l’honneur de leur pays, il peut se trouver quelques obscurs criminels capables de semer la mort et l’épouvante, dans une cité populeuse et industrieuse. Il n’y a que quelques jours, en pleine capitale de l’Angleterre, aux deux extrémités de la ville, trois explosions de dynamite se sont presque simultanément produites, l’une à la vieille Tour de Londres, cette grande ruine historique respectée de tous les Anglais, les deux autres au palais de Westminster, jusque dans la salle des séances de la chambre des communes. Par une sorte de raffinement de barbarie, les auteurs de cet attentat avaient choisi le jour où les édifices public de Londres reçoivent un assez grand nombre de visiteurs inoffensifs, attirés par une simple curiosité, et ce n’est que par le plus heureux des hasards que les monumens seuls ont été endommagés, qu’il n’y a eu que peu de victimes humaines. Si on cherche le mobile de tels crimes, il est assez difficile à trouver ou à préciser : ce ne peut être évidemment que la passion de la destruction pour la destruction, du meurtre pour le meurtre, l’horrible besoin de répandre la terreur dans une ville, sans s’inquiéter du nombre et du nom de ceux qu’on voue à la mort. Et qu’on le remarque bien, ces attentats semblent n’être plus un simple accident, un acte de fanatisme isolé en Angleterre ; ils se reproduisent avec une redoutable persistance Depuis quelques années, il y a eu une série d’explosions dans les stations de chemins de fer, sous le pont de Londres, dans Saint-James square, sur le chemin de fer métropolitain. Vainement, le parlement a voté, il y a deux ans, un bill sur les matières explosibles : toutes les mesures ont été jusqu’ici impuissantes, et de plus il est à peu près invariable que les auteurs de ces attentats restent inconnus. On accuse toujours les conspirateurs irlandais : il est vrai qu’ils crient assez haut leur haine contre l’Angleterre pour qu’on puisse les soupçonner de ne reculer devant aucune extrémité. Dans tous les cas, de tels crimes restent un triste signe du temps, fait pour attirer l’attention des gouvernemens, qui ne sont que trop autorisés à chercher des moyens de défense.

Ils y sont déjà fort disposés, et ce qu’il y a justement de curieux aujourd’hui, c’est la coïncidence de cette récente explosion de Londres avec la révélation d’une entente établie entre quelques-uns des gouvernemens du continent pour la répression des attentats politiques. On a cherché quelquefois ce qu’avait pu produire l’entrevue des trois empereurs à Skierniewice pendant le dernier automne. Voilà, au moins, pour une bonne part, le grand secret. On avait pu le soupçonner jusqu’ici ; il se dévoile maintenant par deux ou trois actes parfaitement clairs, qui sauf quelques nuances, ne sont que l’expression d’une même politique de répression et de défense commune. Le premier de ces actes est tout simplement, sous la forme d’un échange de notes, un traité d’extradition par lequel l’Allemagne et la Russie s’engagent à se livrer réciproquement les criminels politiques, et la convention nouvelle a cela de significatif qu’elle s’applique, non-seulement à ceux qui ont préparé des attentats ou commis des meurtres politiques ou tramé des complots, mais encore à ceux qui se seraient rendus coupables d’outrages envers le souverain ou un membre de sa famille. Ce que la Russie et l’Allemagne ont fait par voie de convention diplomatique, l’Autriche n’était pas absolument libre de le faire par suite de circonstances toutes particulières. Le gouvernement cisleithan, représenté par le comte Taaffe et le comte Kalnoky, avait à ménager les Polonais de la Galicie, qui sont une des forces de sa majorité parlementaire ; mais, s’il n’est pas engagé diplomatiquement avec l’Allemagne et la Russie, il entre évidemment dans la ligue défensive et il exécute à sa manière les conventions de Skierniewice par deux lois qu’il vient de présenter au parlement de Vienne contre toutes les menées révolutionnaires et socialistes. Ces nouvelles lois autrichiennes, qui se rattachent manifestement au traité d’extradition russo-allemand, mettent à la disposition du gouvernement toute sorte de moyens de répression administrative et judiciaire contre ceux qui fabriquent et emploient la dynamite, contre les membres des associations secrètes et les fauteurs de complots, contre les propagandes socialistes. La liberté de la presse, la liberté de réunion et d’association sont provisoirement mises sous le séquestre en Autriche comme en Allemagne.

Et voilà comment les révolutionnaires de la dynamite travaillent aux progrès des nations ! Autrefois, le droit d’asile était respecté ; les conspirateurs politiques avaient le privilège de trouver un refuge hors de leur pays. Aujourd’hui on est arrivé à ce point que les traditions libérales sont mises de côté dans un intérêt de défense commune. Et qui sait si, avant peu, l’Angleterre elle-même, qui a déjà un bill sur les matières explosibles, ne sera pas conduite à se montrer moins jalouse de l’inviolabilité traditionnelle du sol britannique ?


CH. DE MAZADE.

LE MOUVEMENT FINANCIER DE LA QUINZAINE

La hausse des rentes françaises reste toujours le trait caractéristique du marché. Il y a quinze jours, le 3 pour 100 était coté 79.55, le 4 1/2 109.62. Le premier fonds a dépassé 80 francs ; le second, 110 francs. Ces prix élevés ont déterminé des réalisations, mais la persistance des achats a empêché toute réaction sérieuse, et le cours de 110 francs était de nouveau inscrit à la cote à la veille de la réponse des primes. L’épargne a beaucoup acheté de rente au comptant, et, pendant presque toute la quinzaine, les cours ont été nivelés sur les deux marchés.

Avec les fonds d’état français ont monté de concert les fonds étrangers. Les rentes russes ont dépassé le pair, le 4 1/2 pour 100 d’Autriche est à 88 francs, le 4 pour 100 hongrois à 80 francs, bientôt 81 francs. L’Italien a reculé un moment jusqu’à 97 francs, à cause du bruit qui se faisait autour de l’expédition d’Assab. La spéculation à la hausse a repris l’offensive et l’Italien reste à 97.70. L’Extérieure, malgré les désastres causés par les tremblemens de terre, se tient avec fermeté entre 60 et 61 francs. L’Unifiée d’Egypte est en hausse de 15 fr. à 342. D’une part, le cabinet Gladstone s’est déclaré prêt à accéder en principe aux contre-propositions françaises ; de l’autre, les troupes anglaises ont réussi, au prix de pertes cruelles, à s’établir sur le Nil, à quelque distance de Khartoum, et à entrer en communication avec le général Gordon.

Le mouvement de progression sur les fonds publics a eu pour corollaire une nouvelle hausse des obligations de toute espèce, des Chemins de fer, des Villes et du Crédit foncier.

L’Obligation du Nord atteint 386 francs ; celle d’Orléans, en cours d’émission, et dont le coupon est payable en avril prochain, est prise à 384 ; celle du Midi, les deux Paris-Lyon-Méditerranée, l’Ouest nouvelle, l’Est nouvelle, valent 380, — L’obligation Est-Algérien a monté de 328 à 335, la Bône-Guelma de 354 à 358, l’Ouest-Algérien de 340 à 345. Les obligations des lignes espagnoles n’ont pas été l’objet d’une recherche moins vive de la part des capitaux rendus libres par le paiement des coupons. Toutes 6ht monté, à l’exception des Asturies et des Beïra-Alta, immobiles, les premières à 314, les autres à 147. Nous relevons 5 francs de hausse sur les Obligations des Andalous, 4 francs sur la première série des Nord de l'Espagne, 10 francs sur la seconde, 13 francs sur la Pampelune, 6 francs sur les Portugaises, k francs sur les Saragosse. Les Obligations Lombardes ont passé de 305 à 310, celles dont le coupon sera payé en avril, de 309 à 314.

La Foncière 1877 est en hausse de 4 francs à 362, celle de 1879 de 7 francs, celle de 1883 de 3 francs. La Communale 1879 a monté de 5 francs à 460. L'Obligation de la Banque hypothécaire a été portée de 407 à 420.

Le mouvement a commencé pendant cette dernière quinzaine à se communiquer des obligations de chemins de fer aux actions. Ce n'est pas certes à cause des résultats de l'exercice 1884, pendant lequel le trafic a été très djéfavorablement affecté par le ralentissement général des affaires. Les six grandes compagnies ont vu se produire dans l'ensemble de leurs recettes une diminution de 26 millions de francs au minimum, soit 12 millions environ pour le Lyon, 6 pour le Nord, 4 pour l'Est et 6 pour le Midi, l’Ouest et l’Orléans présentant un faible excédent de moins de 2 millions. La diminution dans le rendement kilométrique est de 8 pour 100 sur leOuest, varie de 10 à 11 pour 100 sur le Nord, l’Orléans, l’Est et le Midi, et atteint près de 15 pour 100 sur le Lyon.

Seule la Compagnie du Nord pourra fournir à ses actionnaires un dividende prélevé sur ses propres bénéfices ; les autres devront, dans une assez large mesure, faire appel à la garantie de l'état. Les capitalistes qui se portent en ce moment sur ces titres savent bien qu'ils ne peuvent compter sur des dividendes supérieurs au minimum garanti par les conventions pour chaque compagnie. Mais ils savent aussi que ce fâcheux état de choses, qui n'est nullement une conséquence des conventions, mais l'effet inévitable d'une crise intense et prolongée dont souffrent également l'agriculture, le commerce et l'industrie, aura tôt ou tard son terme, et que les insuffisances passées seront vite comblées par les plus-values assurées. Au premier réveil d'activité des transactions, par le mécanisme des conventions et la fixation d'un dividende minimum garanti, les actions sont devenues de véritables obligations. Le Lyon a monté de 1,250 à 1,270 ; le Midi, de 1,160 à 1,168 ; l’Orléans, de 1,345 à 1,357 ; le Nord, de 1,640 à 1,662. Les actions des lignes algériennes ont suivi l'impulsion. On a acheté le Bône-Guelma jusqu'à 610 francs, en hausse de 12 francs ; l'Est-Algérien a été brusquement soulevé de 563 à 587, l’Ouest-Algérien s'établit solidement au-dessus du pair.

Au dehors, l'Autrichien tend à se relever quelque peu et cote 625 après 617, le Lombard est immobile à 313. Les Méridionaux ont repris le cours de 670 sur la nouvelle des progrès faits par la discussion des conventions relatives aux chemins de fer dans le parlement italien. Le Nord de l’Espagne est sans changement à 522, le Saragosse s’est relevé, coupon détaché, au cours rond de 400 francs.

Les actions des Chemins portugais ont eu un marché très agité et se sont élevées de 530 à 590 pour revenir à 575. L’assemblée générale est convoquée pour la fin de mars ; les deux partis qui se disputent l’administration de la société ont un égal intérêt à ne pas se dessaisir des titres dont ils disposent et à en augmenter plutôt le nombre ; de là cette prédominance constante des demandes sur les offres. Les actionnaires restés étrangers au conflit survenu entre l’ancien conseil d’administration et le conseil actuel, mais fort intéressés néanmoins à la solution de ce grave incident, ont accueilli avec satisfaction l’appel qui allait être fait à leur décision. Il s’agit de savoir dans quelle mesure sont fondées les critiques qui ont été dirigées contre l’ancienne administration à l’occasion d’un traité onéreux conclu par celle-ci en faveur de la compagnie voisine de Cacérès. La question sera posée nettement à l’assemblée. Les actionnaires auront à se prononcer entre l’ancien conseil, auteur et partisan du maintien de ce traité, et la nouvelle Il administration, qui en a entrepris et compte en poursuivre la révision.

La tendance s’est légèrement améliorée sur les titres des institutions de crédit. Le Comptoir d’escompte, toujours recherché au comptant, a monté de 16 francs et se tient bien près de 1,000 francs. La Banque de Paris a passé de 730 à 735 ; la Société générale, de 481 à 487 ; quelques ventes l’ont ensuite ramenée à 483 ; les bilans mensuels de cette société font ressortir, pour 1884, des bénéfices égaux à ceux de 1883. Le Crédit lyonnais est à 537, après 531. La Banque d’escompte a repris 10 francs, à 557, conséquence de la ferme tenue de l’Italien et de la hausse des Chemins méridionaux. Le Crédit foncier est à 1,320, comme il y a quinze jours. Il venait, en ce moment, de regagner en deux ou trois bourses le coupon de 30 francs détaché le 7 janvier.

Sur les autres actions de banques françaises, on ne peut que constater la même immobilité des cours, la même absence des transactions, une égale indifférence du public.

Le Mobilier espagnol est paralysé à 140 francs. La Banque des Pays-Autrichiens a réalisé, en 1884, des bénéfices lui permettant de donner un dividende égal au dernier distribué. La Banque des Pays-Hongrois, dont la situation est quelque peu embarrassée par des immobilisations exagérées de ressources, a cherché un appui dans des relations plus étroites avec la Banque des Pays-Autrichiens. Le Crédit foncier d’Autriche se maintient à ses plus hauts cours. La Banque ottomane a reperdu le cours de 600 francs, à cause du retard apporté à la publication de l’iradé qui doit sanctionner la convention pour les voies de raccordement en Turquie. L’arrangement passé entre la Porte et le groupe de la Banque ottomane et du Comptoir d’escompte ne semblait devoir se heurter à aucun obstacle ; mais le baron de Hirsch aurait, dit-on, fait parvenir au sultan des offres plus avantageuses, et le sultan hésite entre les deux groupes concurrens. Le gouvernement turc ne désirant nullement la jonction de ses tronçons de lignes avec les réseaux européens, cette hésitation entre deux propositions également peu agréables n’est que trop naturelle.

Les valeurs de la compagnie de Suez ont conservé une très bonne attitude. L’action et la Part civile ont monté de 30 francs. Cependant les recettes sont faibles, malgré l’appoint important des transports de troupes pour le Tonkin. Les acheteurs espèrent que l’on sortira bientôt de cet état général de crise qui pèse sur les transactions commerciales dans le monde entier et que le mouvement des échanges entre l’Europe et l’Orient reprendra avec vivacité aussitôt que quelques succès décisifs de nos armes auront terminé le conflit franco-chinois. On escompte aussi l’entente intervenue entre l’Angleterre et la France pour la neutralisation du canal.

Toutes les bonnes compagnies de Gaz, la Compagnie parisienne en tête, voient leurs titres de plus en plus recherchés par l’épargne. Il y a quelque défiance au contraire à l’égard des Voitures et des Omnibus, dont les recettes sont peu favorables. Le Télégraphe de Paris à New-York vaut 155 francs, malgré un dividende de 20 francs. C’est que la concurrence entre les anciens câbles et le dernier posé a encore déterminé un abaissement de taxes et que les bénéfices en pourront, dans une certaine mesure, être défavorablement affectés. Les titres de Panama, actions et obligations, ne subissent point de variations de prix ; l’œuvre du creusement suit son cours lent, mais régulier, et bientôt sans doute la compagnie aura à se préoccuper de la création de nouvelles ressources. Les Allumettes sont montées à 640, les Messageries et les Transatlantiques sont immobiles. La Franco-Algérienne avait été portée à 172 sur l’espoir que la chambre allait voter en seconde lecture la concession à cette société de la ligne de Mostaganem à Tiaret. Le renvoi du débat à un mois a fait baisser les actions de 30 à 35 francs.


Le directeur-gérant : C. BULOZ.